Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:37
Qu’apprenait donc ton corps de la lumière ?

         Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   « Les détails qui font « soir » sont les yeux très faits avec plusieurs couches de mascara. Beaucoup de brillant à lèvres par-dessus le rouge. Et des touches de fard « accroche-lumière » sur le front, les pommettes et l'arcade sourcilière.»

 

Le Point - 18 oct. 1976

 

**

 

   Toi que je vois dans la levée du jour. Toi dont je perçois une manière d’écho. Toi qui ne me regardes point puisque privée de regard. Tu surgis, là, tout près de moi dans l’indécision de la saison. Eté se termine alors que, déjà, Automne est là avec sa belle parure prête à éclater, cette profusion de jaunes à l’infini. Soufre appelle sable qui ouvre la porte à auréolin, cette teinte plus affirmée avant que les frimas ne colorent de blanc les branches dépouillées. Oui, tu as bien entendu, j’ai dit « dépouillées », comme l’on dirait « modestes », « retirées », « dissimulées » à l’entaille de la curiosité humaine. Car je dois te dire le luxe que tu offres à ma vue : dépouillement, retirement, dissimulation, cette façon de triptyque dont tu fais le don à ceux qui « osent » t’approcher. « Osent » pour pointer la détermination dont il faut se saisir afin de t’estimer dans tes plus hauts mérites.

   Vois-tu, parfois, lorsque lassé de trop d’écriture - cette lassitude qui sonne comme un reniement -, je décide d’aller faire un tour dans les magasins - ces univers de la dérobade et de la supercherie -, eh bien je me poste à l’angle d’une coursive et observe les allées et venues de ces femmes de la bourgeoisie - elles ressemblent à des mannequins avec leur taille fine, leurs hauts talons, leurs cils pareils à des ailes d’insectes -, et je n’y vois que des ombres humaines, du clinquant, de l’apprêté, du sur-mesure à offrir aux regards qui se voudraient inquisiteurs. Ou même seulement désireux d’approcher qui n’est pas eux, dont beaucoup sont en quête comme de leur part manquante. Cette mince fable de la mondanité, que je viens de tracer, a simplement lieu à poser un contraste, à initier l’aube d’une comparaison. Tu es, toi, la Dénudée, l’opposée de ces phénomènes consuméristes qui ne sont jamais que des miroirs aux alouettes, des conventions du paraître, des déclinaisons serviles de la mode.

   Mais il me faut sortir de ce constat qui sonne à la manière d’un compte-rendu d’entomologiste penché sur le sexe des insectes, décrivant leurs mœurs avec un bel instinct clinique. Mais, sais-tu, toi la Sincère, d’autre approche plus poétique de cette réalité qui nous environne et nous prend dans les mailles communes d’heures si contingentes qu’elles semblent n’avoir nulle fin ? C’est de toi dont il va être question dans l’instant qui suit, délaissant ce vaudeville, ces jeux de dupes dont on nous promet qu’ils sont confectionnés à la mesure de notre bonheur.

   Alors, comment dire le germe d’une beauté simple lorsque celle-ci s’abreuve à une eau si limpide qu’on n’en perçoit plus l’écoulement ? Parfois un jaillissement de pluie dans l’air de cristal. Certes l’ovale de ton visage est tronqué mais j’imagine ce qui, ôté à ma vue, n’en revêt que les plus belles significations. Oui, tes lèvres sont peintes, non dans la provocation ou l’exaltation d’une sensualité, juste le débordement de la vie mais retenu, esquissé, pareil au rougeoiement  d’un fruit dans le secret du feuillage. Et tes bras levés comme pour recevoir l’ablution du jour, à moins qu’il ne s’agisse simplement d’une imitation christique, ne disent-ils ta disposition à l’ouverture, à la révélation d’une réalité sans fard, sans duplicité, tout comme le ciel est bleu, l’eau transparente, le sourire des enfants gracieux ? Aperçois-tu combien il m’est précieux de décrypter en toi ce que d’aucuns considèrent tels de laborieux détails, sinon des faiblesses affirmées ?

   Toujours il est requis, pour être dans l’exactitude d’une visée, de débusquer ce qui, sous l’artifice, résiste et ne se donne, en définitive, qu’à l’examen réfléchi, à la patiente prospection, à l’élaboration alchimique de phénomènes si inapparents, cependant les seuls à constituer un inventaire de ce qui, nécessaire, édifie le socle indéfectible de toute présence humaine. Comme moi, sans doute, as-tu blêmi souvent de n’apercevoir chez les autres que des desseins fortuits qui privilégient l’accident au détriment de la substance pure. Je reconnais, toute exigence d’existence droite est redevable d’une éthique, ce qui suppose volonté et affermissement de l’âme. Et, sans être stoïcien ou bien casuiste, il nous arrive parfois de tutoyer cet espace libre qui nous appelle en tant que lieu de notre propre vérité. Alors plus besoin d’intermédiaires, d’images sophistiquées, de « couches de mascara », d’empreintes de khôl, de rouge cinabre ou bien rubis pour faire briller ses lèvres, tout s’annonce de soi dans l’indicible de l’être.

   Toi dont je ne verrai jamais que l’esquisse colorée sur une toile de lin, toi l’Inaccessible devenue soudain la seule réalité qui m’importe dans cette durée sans nom qui fond sur moi comme la seule perspective possible, voici que tu es en moi, pareille à mon souffle, à mes battements de cœur, à mes sensations les plus intimes. De distante que, logiquement, tu aurais dû demeurer, te voici plus vivante que ma mémoire, plus animée que ma songerie, plus manifeste que le moindre de mes gestes ne pourrait l’être dans le recueil du présent. Ta chevelure noire, cette longue tresse d’eau, cet écoulement vers l’aval de ton corps dont je n’avais guère aperçu l’énigmatique trajet, voici qu’ils m’apparaissent à la façon de la Toison d’Or, et, pareil à Jason, je voyage dans un au-delà empli de mystère qui n’est que le lieu de ma métamorphose dont, peut-être, je rapporterai la vision d’une immortalité.

   Ce que tu m’as apporté, cette dimension d’utopie qui manquait à ma vie afin qu’elle devienne une sorte de mythe - l’homme est toujours en recherche de ceci, n’en discernât-il les lignes de force sous-jacentes à son vécu -, mythe en raison même de notre essence fictionnelle dont le langage est la forme la plus visible. Avançant de concert avec toi - autre mythologie -, je serai devenu, l’espace d’une brève éternité, ce flottement du temps désarrimé de toute servitude. Ainsi dérivent les songes les plus fous, parce que les plus beaux, dans la vacuité  entre  Ciel et Terre, dans la fente prolixe de l’innommé, dans l’intervalle de silence qui sépare deux mots. Demeure en cette viduité qui ne procède encore à ta forme accomplie. Le temps est en toi, hors toute compromission, et s’il devient cet « accroche-lumière » qui fascine tant tes aimables congénères, modèle-le selon les vertus de ton âme, elle seule connaît le chemin de la vérité. Tout autre parcours est d’avance condamné à l’errance. Ce que ton corps apprenait de la lumière : la clairvoyance qui, elle seule, te dispensait de faire la cruelle épreuve de l’in-signifié. Cette chute à jamais !

    

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 07:17
Demeure ouverte de l'imaginaire.

" Paysage absurde de la mémoire ".

Photographie : Katia Chausheva.

[NB : Ceci doit être essentiellement lu comme une fable onto-métaphysique se construisant sur le mode d'une narration fantastique. Cependant, malgré son caractère fictionnel, certaines vérités pourraient bien y apparaître en filigrane. C'est, du moins, ce que nous croyons.]

C'était la nuit, c'était le jour, c'était l'aube, c'était le crépuscule. C'était l'être et le néant. Mais comment donc avancer dans ce paysage lunaire autrement qu'à tâtons, les mains au-devant de soi avec le pas peu assuré du funambule ? On progressait, les jambes prises dans une gelée verte, une sorte de résine glauque qui naissait de la terre. Les silhouettes homologues perdues dans la brume du rien, on les hélait mais les mots cognaient sur la ouate, rebondissaient comme des balles et revenaient heurter le front avec la consistance du doute. C'était une longue nage vers soi, une brasse coulée, c'était un langage de bègue qui mitraillait ses phrases et puis demeurait coi. Du sol montaient une visqueuse irrésolution, de ténébreuses fibres s'invaginant dans l'antre étroit du sexe ou bien s'enroulant autour de sa hampe dressée comme pour une ultime érection. Les yeux étaient cadenassés et la proche perdition de l'homme sifflait aux oreilles avec son bruit de rhombe. Des silex, parfois, entaillaient les lèvres et du sang bleu coulait, longues larmes suspendues dans la résille du temps. L'air, autour, était si étroit, collé aux narines avec la hargne de bourgeons poisseux. Le plancher sur lequel on progressait avec des allures de mimes blafards était une tourbe spongieuse qui attirait et les sphaignes adhéraient comme pour vous réduire à l'état de végétal. Tout cela, ce ressourcement dans une nature primitive, était si proche et, déjà, l'on sentait contre la plante révulsée de ses pieds l'agitation des cils vibratiles de la paramécie, les mouvements de miroir de la diatomée. Constamment pris entre la roche en fusion et l'être unicellulaire. Constamment perdus dans l'abîme de soi. On marchait. Les failles s'ouvraient et se refermaient avec la régularité d'un métronome. Parfois, on perdait quelque fragment de corps, mais c'était vraiment sans conséquence. Juste un avant-goût de la disparition, de la danse terminale, de l'ouverture de la bonde suceuse. C'était cela qui se passait : le monde nous manduquait, nous déglutissait et tout refluait vers l'origine.

C'était comme de rétrocéder vers le lieu de sa très ancienne mémoire, cette lueur de lampyre perdue dans les arcanes des jours. Les arbres envoyaient leurs lianes flexibles et l'on en sentait les fouets cinglants sur l'aire dévastée du visage, longues scarifications nous disant la fin du jeu. Ce que l'on prenait pour du lierre invasif, ces glissements ophidiens enserrant nos hanches, nos bassins, c'était seulement notre cordon ombilical qui se rappelait à nous avec l'urgence d'un désir à satisfaire. Immédiat. On n'était plus que cette boule de chair diaphane, parcourue de ruisseaux de sang, flottant dans la mer amniotique avec, tout autour de soi, des clignotements de comètes. On était parvenus au socle de toute chose, là, dans cet espace sidéré qui était tous les espaces, dans ce temps de glu qui était tous les temps. Cela flottait infiniment, cela tenait un discours aquatique, cela berçait comme sous l'effet d'une comptine. Avec soi, on avait emporté ses joies et ses peines, ses anciens actes d'amour, ses promesses occluses, ses inclinations humanitaires, ses empilements de culture, ses besaces d'états d'âme. On était ici, dans la jarre prolixe, dans la chôra plurielle, dans l'instance du devenir. Et, en même temps, on était dans le siècle, dans la nasse des comportements stéréotypés, dans le goulet du conformisme, dans les mailles destinales de la condition humaine. Une ubiquité de tous les instants, un constant tiraillement entre l'hypothèse d'être et la réalité d'exister. Aussi, cela craquait aux jointures. Aussi cela faisait mal à la nostalgie. Aussi cela posait un problème éthique : être ici et ailleurs et demeurer hommes, femmes. Et demeurer dans l'authentique pouvoir de soi. Ne pas s'en remettre, seulement, au végétatif, à l'impulsif, à la simple décision d'abriter ses actes dans la gangue de pierre, dans la volonté tératologique, dans l'inconséquence originaire. Il était si facile de dissimuler ses instincts pléthoriques sous la figure de quelque racine à la vague forme anthropoïde, sous la perspective du tubercule tellement incliné au primordial que l'on n'en pouvait deviner la forme aboutie, pas plus que la nature des mouvements qui l'animaient. Existait-il un projet déterminé, une vague conscience fomentant un plan, s'inscrivant dans l'histoire de l'humain ? En un mot, empruntant à l'informel dans son apparition première, en même temps qu'alloués au souvenir de celui, celle qu'on avait été ? Etions-nous en quelque sorte lisibles, interprétables pour ceux qui, non encore entrés dans le domaine de la métamorphose, n'apercevaient de nos anatomies, de nos esprits, de nos âmes, que cette gelée indistincte faisant son apparition de chrysalide commise à s'éployer sous une forme qui, encore, ne disait son nom ? Etions-nous au moins dotés d'un langage élémentaire, émettions-nous des balbutiements auxquels se puisse attacher quelque compréhension ? La vrille de notre présence s'élevait-elle dans quelque verticalité suffisante dont on pût tirer une estimation, élever une possible thèse ? Ou bien n'étions-nous que ce rébus, cette énigme en forme de spirale, de colimaçon - nous étions si près de la position fœtale, sinon fatale -, portant en son intime le secret refermé sur son propre repliement ? Donc inaccessible à jamais, simplement allongés dans une glaise sourde, horizontale, infiniment livrée à la mutité, à la cécité ?

Et alors, dans cette figure nuitamment aporétique - on ne percevait quasiment rien du paysage humain -, pouvait-on, réellement, être au passé et au présent autrement qu'à l'aune de l'imaginaire ? Nous étions si loin de la raison humaine, de l'intuition poétique, de la sensibilité artistique. Que dirait un individu sain d'esprit, n'ayant pas encore sombré dans les fosses de la folie limoneuse, de ces brumes perdues dans leur propre complexité, de ces silhouettes fantomatiques, de ces ectoplasmes entourés du même coton qu'ils déglutissent autour d'eux comme un miel délétère ?

Marchant, ou plutôt claudiquant dans l'herbe zoo-anthropologique - l'on ne savait plus rien de ses propres limites, de l'endroit pour l'homme, de celui pour la bête -, faisant plutôt du surplace, on inventait une manière d'éternité dont cette lumière vert-de-grisée semblait être la métaphore colorée. Jamais, vraiment, l'on n'avait su où commençaient les registres sous lesquels on fonctionnait - réel, symbolique, imaginaire -, où ils s'arrêtaient, auquel on devait s'affilier en priorité. Cependant ceci, cette bien compréhensible irrésolution de l'homme face au triptyque de la parution et de sa mise en musique se résolvait dans l'instant où apparaissait leur confondante synthèse. Ici et maintenant, ici et ailleurs, ici et nulle part la quadrature du cercle ne recevait sa réponse définitive. On participait aux trois règnes - le végétal, l'animal, l'humain - on participait aux trois registres, aux trois extases du temps - passé, présent, avenir. C'était étrange tout de même cette teinte d'aquarium que prenait le monde. C'était étrange ce sentiment d'une mobilité immobile. C'était étrange d'être, en un seul empan de réalité, présence fœtale en devenir, naissance à paraître, existence en partie réalisée, mémoire ayant engrangé une séquence de l'univers visible. Sublime métamorphose de la catégorie spatio-temporelle, mais aussi de la genèse des corps, mais aussi rétroversion de la conscience en sa germination première, mais aussi reconduction de la mémoire à son lieu primitif, à l'engrangement des impressions formatrices, fondement de cela qui serait plus tard.

Ce " Paysage absurde de la mémoire ", ce bien nommé, est le seul recours de l'homme pour s'essayer à saisir cette entièreté, cette totalité dont il désespère de pouvoir la connaître un jour. Il lui faut consentir à abandonner ce coefficient de réalité auquel il s'adonne avec la démesure de celui qui a saisi une certitude et ne veut pas renoncer. La vérité n'est jamais la mise en œuvre de la seule présence qui se manifeste à nous avec la nécessité de cela qui nous fait face. Il nous est enjoint de voyager dans ce paysage "originel" qui nous dit l'absurde de la mémoire lorsqu'elle se circonscrit au site du visible. Plus que des hommes de la réalité, nous sommes des hommes du passé et du devenir dont les fondements s'originent aussi bien dans l'espace infini du symbole que dans celui du rêve ou bien de l'imaginaire aux fantastiques pouvoirs. La vision hypnotique que nous offre Katia Chausheva dans une réalisation éminemment esthétique ne doit pas dissimuler ce qui s'y inscrit en filigrane : une éthique par laquelle nous accédons au monde à la mesure de tout ce qui nous constitue et, le plus souvent, demeure dans l'occultation. Nous ne sommes ceux que nous sommes qu'à nous arracher à notre massif de chair afin que, le dominant, il nous dévoile les nervures essentielles de notre parution ontologique. Jamais nous ne pouvons nous circonscrire à l'apparence que le miroir nous renvoie, lequel miroir a été fait par des hommes pour faire paraître des hommes. Nous remontons si loin dans notre généalogie, jusqu'à l'origine du monde. Nous grattons notre peau, nous secouons notre sac d'os, nous frappons sur l'enclume de notre menton, nous pressons l'outre de nos viscères, nous répandons nos fleuves de sang et d'humeurs diverses et, comme dans la boule de cristal ou bien dans l'image holographique se mettent à vibrer une infinité de visions que nous ne soupçonnions pas. Il y a du rocher, de l'arbre, de la feuille; il y a du singe, du saurien, des griffes et des écailles; il y a des gerbes d'amour, des nuées de haine, les cimaises de l'art, les souillures des guerres; il y a tout ce qui fait sens et non-sens, jusqu'à la démesure. Nous sommes NOUS, bien en-deçà de nous, bien au-delà. C'est pour cette simple raison que rien ne peut dépasser en richesse de significations l'humaine condition. Celle par laquelle nous nous appartenons en même temps que nous appartenons au monde. Dans les replis de notre mémoire TOUT est archivé, depuis les premiers remuements de la lave jusqu'aux projets que nous lançons en direction des étoiles en passant par la kyrielle de menus événements qui nous traversent tous les jours à l'aune de leur imperceptible donation. Il est encore temps de nous retourner sur la demeure ouverte de l'imaginaire et d'y faire croître le beau poème dont la seule évocation nous porte dans la contrée où le réel s'ourlant de surréel œuvre à notre propre synthèse. Il n'y a pas plus beau destin que de s'ouvrir à ceci !

Demeure ouverte de l'imaginaire.

"La mémoire".

René Magritte.

Source : leblogdutempsperdu.

Ce tableau de Magritte joue en écho avec la photographie placée à l'incipit et l'article qui essaie d'en tracer la signification. La mémoire est cette merveilleuse faculté humaine qui nous relie au TOUT, grâce à son activité à visée holistique. Aussi bien spatio-temporelle - regroupant les lieux et la temporalité qui les a affectés en propre -, que symbolique - le langage proféré, lu, écrit -, qu'événementielle - les contingences traversées -, que spirituelles - les expériences en relation avec la religion et le sacré en général-, qu'universelle - la conscience que nous avons de la dimension cosmologique dans laquelle nous sommes nécessairement insérés - qu'esthétiques et éthiques et, bien évidemment biologique, puisque nous en sommes un roc sur lequel s'édifie l'architecture existentielle. Ce riche patrimoine ontologique, nous le portons en nous comme le bien le plus précieux, même si, souvent, nous en occultons le souvenir. Peu importe. Les significations déposées en nous au cours de notre vie, nous les métabolisons et elles continuent leur progression à bas bruit. Elles sont toujours présentes, y compris à notre insu. Tel fait que nous pensions avoir oublié ne demande qu'à resurgir au hasard d'une rencontre, d'une évocation, d'un travail de réminiscence.

Ce que nous dit le tableau de Magritte, d'une façon qui lui est propre, à savoir la peinture, c'est l'entièreté de notre présence au monde qui, toujours coule de la source à l'estuaire, quel que soit le lieu du parcours que nous avons atteint. Le ciel nous dit le projet et les nuages la contrariété qui peut survenir. La mer nous dit notre bain amniotique. La pierre du parapet, le minéral en nous. Le grelot, les bruits du langage, l'intégration du discours. La feuille symbolise notre appartenance au végétal, les nervures qui nous animent et notre affiliation au régime de la racine. La tête de la femme, la mère nourricière, la muse par laquelle naissent la poésie et les arts en général. Le sang sur la tempe est évocation de la douleur toujours possible et le deuil de la finitude. Le rideau est l'aire qui dissimule les choses invisibles de l'ordre de l'esprit, de l'âme, de la transcendance de toutes choses portées à leur essence, en même temps que le vaste domaine de notre inconnaissance. Le soleil nous rattache au souverain Bien en même temps qu'il nous dit la dette en regard de cette lumière qui éclaire le paysage, nourrit la terre et éclaire la raison de l'homme. L'ombre, enfin est la projection sur l'écran du réel de ces zones intermédiaires - le doute, l'inconscient, la puissance des archétypes - dont nous subodorons la présence à défaut de pouvoir la connaître.

Bien trop souvent, dans notre hâte de consommateurs médiatiques, nous survolons cela même qui constitue la nature profonde des choses et parle à notre oreille comme cet « homme qui murmure à l'oreille des chevaux » et établit la subtile communication dont on pensait qu'elle se limitait à l'immédiatement perceptible. Les montagnes, les dunes et les océans aux vagues immenses. Les chevaux, eux aussi, ont une vie cachée qui ne demande qu'à être découverte. Il ne tient qu'à nous les hommes de partir en quête de ces langages secrets. Ils nous habitent bien plus que nous ne pourrions l'imaginer ! Puisqu'aussi bien, en essence, nous sommes langage, rien que langage ! Et ne rêvons que de cela, demeurer fable aussi longtemps que des bouches seront là pour la proférer.

Partager cet article
Repost0
30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 08:20
Imaginative en ses figures.

Trapéziste.

Oeuvre : André Maynet.

 

 

 

   Sorte de nymphe.

 

   Imaginative, bien que l’image le suggère, n’a jamais volé de haute lutte sous les cimaises pourpres de quelque cirque, fût-il des plus modestes. Imaginative n’a jamais enlacé la rugueuse corde de chanvre, saisi dans ses fines mains le tube d’acier dont elle aurait fait le tremplin de son numéro de voltige. Imaginative n’a nullement dérobé son nom, pas plus qu’elle ne l’a trouvé au fond d’une surprise de papier glacé avec quelques autres colifichets, un serpentin de réglisse, un ruban multicolore, un mirliton de foire. Non. Imaginative, tout simplement, vit dans l’imaginaire comme l’oiseau glisse dans l’eau claire du ciel. Elle est une sorte de nymphe à peine sortie du couvert d’une forêt, sur la lisière, toute de modestie cousue, voilée de discrète pudeur, une marche sur la pointe des pieds, ce qu’il faut de juste persistance pour connaître le monde depuis le secret d’une cachette.

 

   Dérive hauturière.

 

   Être Imaginative, c’est demeurer en arrière de soi, dans l’attitude d’une sublime torsion, comme si la progression sur les chemins de l’existence était ce perpétuel porte-à-faux, cette hésitation, un pas chevauchant l’autre dans l’irrésolution, genre de marche de mannequin, mais poinçonnée par la recherche d’une progression lente, non en raison d’un déhanchement esthétique. Pour Imaginative, avancer sur quelque chemin que ce soit est un tel prodige que chacun se prend à s’étonner de la voir changer de lieu alors que, volontiers, on l’eût crue immobile. Sans doute l’est-elle, sauf dans le berceau de sa tête constamment traversé des idées les plus folles et les plus éthérées. Les plus aériennes aussi. Les plus aériennes certes ! Car rien ne la ravit tant que de penser qu’elle vient de se soustraire aux lourdes pesanteurs terrestres et qu’elle flotte infiniment dans l’éther, pareille à l’insouciante montgolfière habitée du dedans par les confluences multiples de l’air. « Dérive hauturière », telle aurait pu être la nomination répondant à son constant état d’âme tant la légèreté, tout au moins son impression, était la condition de sa progression dans la vie. Trapéziste elle l’était, ô combien symboliquement cependant, elle qui ne faisait que virevolter d’une sensation à l’autre, d’une humeur primesautière à une inclination à quelque caprice, elle qui sautait du coq à l’âne, elle qui se sustentait au-dessus des nuages avec la grâce colorée d’un papillon. Son nom de baptême eût pu être, indifféremment, Libellule, Etincelle, Brume, Goutte de rosée, enfin tout prédicat qui, en raison de son caractère d’apesanteur, eût traduit cette constante évanescence s’imprimant au creux même de sa façon d’être au monde.

 

   Planer avec la littérature.

 

   Imaginative était cette constante disposition de l’esprit à s’emparer de tout ce qui faisait signe en direction d’une possible ascension hors de soi. La littérature, par exemple, la faisait littéralement planer si bien que, occupée à la lecture, l’on ne savait plus vraiment si elle était encore une effigie humaine ou bien une elfe, ce génie de l’air qui habitait les contrées de la belle mythologie scandinave. Si bien que les deux vers d’Albert Glatigny tirés des « Vignes folles » lui eussent convenu à merveille :

 

« N’avez-vous pas erré sur les bruyères

Reine, au milieu des elfes printanières ?»

 

   Ou alors on songeait immanquablement au merveilleux titre d’Emily Brontë, « Les Hauts de Hurlevent » et l’on apercevait Imaginative tout en haut d’une lande sauvage avec une masure en ruine, un arbre isolé parmi l’air bleui de froid, la ligne claire de l’horizon, sorte de balafre déchirant des caravanes de lourds nuages s’échappant vers l’infini.

   Ou alors c’était « La Colline inspirée » de Maurice Barrès qui surgissait, « faible éminence sur une terre la plus usée de France » et l’on avait devant soi la Colline de Sion, le quadrillage infini des champs se perdant dans le bleu, quelque part, vers la chaîne des Vosges, « lieu où souffle l’esprit » avec toute sa force silencieuse.

   Ou encore l’on était tout près de ces étonnantes « Racines du ciel » de Romain Gary et c’était à soi alors d’imaginer Imaginative chevauchant ces racines telle une Walkyrie au service du dieu Odin. On l’aurait aperçue, juchée tout en haut d’une forteresse, épée en main, casque ailé sous le bras, à peine vêtue d’un voile diaphane couleur d’eau légère avec, en arrière-fond, des tumulus que coiffent d’autres forteresses.

   Ou encore relisant un passage de Flaubert dans « Par les champs et par les grèves », méditant longuement sur ceci : « Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux ». C’est bien de ce type de phénomène dont Jeune Onirique était affectée en son sein, ressentant depuis son centre intime (son ombilic), se produire cet incroyable rayonnement, ce train d’ondes qui la conduisaient loin, peut-être par-delà la lumière où ne demeurent plus ni temps, ni espace, seulement la conscience de les avoir franchis pour s’éployer dans une dimension inconnue mais combien gratifiante pour l’esprit, régénératrice pour le corps, lénifiante pour l’âme plongée dans une subtile démesure.

   Ou bien encore elle se projetait dans le mode de pensée baudelairien, cherchant en elle-même ce bonheur immédiat, ce sentiment de jouissance intime qui la portait au bord de l’extase physique :

   « Nous voltigerons dans l’infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées ».

 

   Avec Jon et Lullaby.

 

   Ce qu’Imaginative aimait faire par-dessus tout, c’était s’installer quelque part dans un coin de nature irrévélé, sorte de lieu secret seulement connu d’elle et lire longuement des passages tirés de Lullaby de Le Clézio, surtout celui-ci qui la faisait infiniment rêver :

   « C’était bien comme cela, avec seulement le bruit de l’eau et le vent qui soufflait entre les colonnes blanches. Entre les fûts bien droits, le ciel et la mer semblaient sans limites. On n’était plus sur la terre, ici, on n’avait plus de racines. La jeune fille respirait lentement, le dos bien droit et la nuque appuyée contre la colonne tiède, et chaque fois que l’air entrait dans ses poumons, c’était comme si elle s’élevait davantage dans le ciel pur, au-dessus du disque de la mer. L’horizon était un fil mince qui se courbait comme un arc, la lumière envoyait ses rayons rectilignes, et on était dans un autre monde, aux bords du prisme. »

   De cet Auteur, ce qu’elle dégustait aussi, à la manière d’une ambroisie, c’était, tiré de la nouvelle « La montagne du dieu vivant », ce pur morceau d’anthologie :

   « Jon sentait peu à peu qu’il perdait son corps, et son poids. Maintenant il flottait, couché sur le dos gris des nuages, et la lumière le traversait de part en part. Il voyait au-dessous de lui les grandes plaques de lave brillantes d’eau et de soleil, les taches rouillées du lichen, les ronds bleus des lacs. Lentement il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s’accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. »

 

   Salar del Huasco.

 

   L’imagination de l’exploratrice des « hautes erres » aimait aussi se poser sur les hauts plateaux du monde, sur ceux de Madagascar avec ses rizières tachées de vert, taillées à même les marches rouge de latérite, les cubes orangés de ses maisons de brique, là où l’air circulait librement, longues volutes claires que le ciel absorbait en silence. Souvent, au milieu des flots bleus de la nuit, elle se projetait aussi parfois dans ce merveilleux Chili, sur les rives du Salar del Huasco dont elle ne se lassait ni de l’air cristallin, ni de l’étendue claire de sel, pas plus que de la discrète présence des lamas et vigognes et il n’était pas rare que le réveil la surprît assise sur une terre maigre hérissée des touffes brunes des herbes brûlées par le soleil. D’autres fois c’était le Pamir qui constituait le lieu de son altier périple. Elle y admirait longuement le plateau de maigre végétation, les moutons couleur de terre et de sable en train de paître, l’eau étincelante des lacs dans lesquels se reflétaient les contreforts bistres et les cimes enneigées du Kashgar. Il s’en serait fallu de peu qu’elle ne se prenne pour un faucon sacré à l’œil perçant, au bec crochu, au large poitrail blanc faisant ses arabesques dans le ciel immaculé et limpide. Qui semblait n’avoir pas de fin.

 

   Trapéziste en ses figures.

 

   On est enfants naïfs aux yeux en soucoupes, vieux messieurs à la boutonnière ornée d’un écusson rouge, vieilles filles en mal de visions, éternels rêveurs aux têtes embrumées, prestidigitateurs ayant remisé leurs tours de passe-passe, apothicaires qui, pour un instant, ont délaissé leurs bocaux emplis de gommes vertes, curieux et curieuses, tout simplement qui veulent quitter les aires du quotidien pour s’en remettre à la pure magie. On est les attentifs d’une vision dont on suppute qu’elle sera sublime. On tend sa nuque vers le grand chapiteau bleu : on dirait un ciel avec sa profondeur, l’évanouissement des étoiles filantes, la brume claire de la Voie Lactée. On demeure bouches ouvertes, tels des carpes koï attendant leur pitance. On voudrait tendre ses bras pareils à des sarments et toucher ce mystère qui se déploie mais il est hors de portée et seuls les yeux peuvent s’agrandir afin d’en saisir la rareté, d’en porter témoignage. Dans une coulée de lumière bleue, comme en sustentation sur l’à peine visible d’une barre, Imaginative « telle qu’en elle-même » la félicité la change. Son corps est celui d’une ligne flexueuse infiniment gracieuse et hautement improbable car nul ne saurait en appréhender la texture de chair. Simplement vêtue d’un justaucorps pourpre dont le bassin s’entoure d’une dentelle pareille à un ciel étoilé, le Jeune Prodige flotte. Est-ce dans l’air ? Est-ce dans les mouvances de l’eau ? Un immense poisson la frôle de sa nage attentive. Partout sont les ondes, partout sont les remous. Et cet oiseau posé sur une jambe, que veut-il nous montrer sinon la beauté en train de s’accomplir, de tresser les mailles unies de sa simplicité ? On est inondés d’une lumière si irréelle, comme si l’on avait quitté la Terre pour gagner l’infini d’une puissance cosmique. Mais nous sommes déjà bien éloignés de notre planète, du croissant de son satellite. Ils ne sont plus que de lointains poèmes se dissolvant dans la profondeur de l’espace. Tout en bas (mais y a-t-il des positions, des repères dans ce domaine sans fin ni début ?), la tête d’émeraude d’un cheval avec ses yeux en amande, l’humilité de sa posture, la fuite de sa crinière dans l’immobilité du temps. Et Elle qui plonge dans ce corridor d’étrange clarté, qui est-elle ? Une Elfe ? Ou bien une Sirène ? De l’habitante de l’air elle a la légèreté. De l’habitante de l’eau elle a la souplesse. Ses bras recourbés en anse, les lignes somptueuses de son visage font penser à quelque œuvre d’un peintre moderne. Et ses cheveux qui, au lieu de chuter, tressent vers le haut la figure d’une étole, tout ceci n’est-il pas le signe d’un monde qui s’est échappé du réel ? D’un outre-Monde tel celui si énigmatique d’un songe ? Alors on le sait depuis le fond de sa conscience, bientôt le spectacle magique s’effacera pour rejoindre un inconnu auquel nul ne saurait donner de nom. Trapéziste existe-t-elle vraiment ? Imaginative est-elle bien une possible figuration terrestre ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui s’est emparé d’une forme afin de la plier à la démesure de notre propre rêve ? Tout ceci est si troublant. Si troublant ! Il faudra regarder ceci de plus près ! Oui il le faudra, faute de quoi nous ne trouverons nul repos.

 

Imaginative en ses figures.

Le cirque bleu.

Marc Chagall.

Source : Centre Pompidou.

Partager cet article
Repost0
30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 08:17
Cette lumière qui sourdait de toi

                 Photographie : André Maynet

 

***

 

Cette lumière qui sourdait de toi

que venait-elle dire au monde ?

Etait-ce un signal

 que quelqu’un dût reconnaître ?

Etait-ce un sémaphore

qui disait, en clarté,

 ce que ne pouvait proférer

le sombre mystère du corps ?

 

A te voir, là-bas,

dans l’ornière sidérée du jour,

comment n’aurais-je été

ému aux larmes ?

 C’était si rare,

dans la dague tranchante du temps,

d’ouvrir son regard

sur quelque questionnement qui extirpât,

de la caravane ombreuse

et infinie des instants,

autre chose

qu’une affligeante banalité !

 

Car, vois-tu, La Tôt Venue

face à mon étonnement,

je te supplie de demeurer en toi,

dans cette immense réserve du dire

qui te préserve

de bien des déboires.

Sais-tu, depuis le socle où,

Déesse Antique,

 tu trônes avec la grâce

de toute chose neuve, immédiate,

sais-tu ma condition

d’éternel rêveur ?  

En es-tu la Douce Visitation

que nul ne pourrait interrompre

qu’au péril de sa vie ?

Car, sois assurée

que je tuerais volontiers,

sans l’ombre du moindre remords,

l’homme inconscient, le fou

qui te soustrairaient à mon regard.

 

Le regard.

Oui, qu’aurais-je d’autre

 à t’offrir que ceci,

 l’espace d’une attentive

contemplation

et puis me retirer

dans mon étroit

continent de silence ?

Le précieux de ta présence

s’accroît de ta pure diaphanéité,

 - tu es si transparente à toi-même ! -,

s’augmente de cette vibrante illusion

qui grésille tel l’insecte

contre le verre de la lampe.

 

Ô, dis-moi,

fière et lointaine Eurydice,

 que tu ne retourneras nullement

dans le soufre brûlant du Tartare,

 assure-moi que l’Enfer ne sera le lieu

de ton futur séjour.

Depuis ta découverte,

sur le bord du jour,

mon âme chamboulée

n’a pu trouver nul repos.

Comment pourrais-je même

en envisager le don, plus tard,

si mon existence devait ressembler

à celle du bagnard condamné à ne voir

que les parois blanches de sa geôle ?

 

Je te parle, comme je parlerais

à l’eau de la source,

à l’aile cotonneuse du nuage,

 à l’arc-en-ciel traversé de blancheur.

Existerait-il la possibilité

d’une autre alternative ?

Là, à demi allongé

sur ma couche d’effroi

et de désolation,

 je ne demeure en vie

qu’à croire en ta réalité.

Non à ton amour.

Pourrais-tu être seulement amoureuse

d’une esquisse aussi peu assurée de sa forme

que je ne le suis de ma propre venue à l’être

dans cet étroit corridor de l’existence

 qui garrote mon cou

et jette ses lianes invasives

tout autour de mes projets

sans qu’aucun, jamais,

ne trouve la voie de sa réalisation ?

 

 Rien ne m’assure

d’être vraiment.

Peut-être suis-je mort,

 ne parlant que de cet étrange outre-tombe

d’où ne s’élèvent que des voix sépulcrales

et les dernières exhalaisons

de destins qui furent

puis, un jour, rayés de la carte,

s’absentèrent à jamais.

Crois-tu que, depuis le néant

qui nous échoit à tous

un jour ou l’autre,

crois-tu qu’un brin de conscience

nous soit offert par l’Absolu

afin que nous puissions estimer

le fardeau de notre vie,

porter un jugement sur nos actes anciens,

 peser à l’aune de quelque trébuchet

la valeur de notre éthique,

la validité de nos engagements,

la puissance et l’authenticité

de notre amour ?

 

Crois-tu en ceci

qui nous sauverait

de bien des désespoirs,

notre vie après la mort

 et le lien, encore,

avec l’arbre roux de l’automne,

 le chant des cigales,

 le hululement de la Lune

dans l’esseulement du ciel ?

Crois-tu à tout ceci ?

Mais je te vois détourner la tête.

Mais je vois le pli noir de tes cheveux

qu’obombre le sublime clair-obscur,

mais je vois ton visage

que je devine blafard

- es-tu un fantôme ? -,

je vois le masque de mime

qui recouvre ton épiphanie,

est-ce pour dire

la grande fantasmagorie

de notre condition,

est-ce pour dire la difficile vérité,

 l’annuler peut-être,

elle est si difficile à atteindre,

se dissimulant, toujours,

sous des strates infinies de voiles ?

 

Mais comment donc l’écheveau

de ma lucidité

ne pourrait-il être torturé ?

 Je vois ses fils de chanvre

filer là-bas, au loin,

comme si penser dans l’exactitude

était si inimaginable

que rien, désormais,

ne pouvait avoir lieu

que cette épuisante fuite en avant,

que cette perte de soi

aux confins du monde.

Oui, notre vie est bien fragile

que frôle à chaque instant

 la fable mortelle de l’après-vie.

 

Je ne sais, vraiment,

qui je suis.

Si je suis.

Être du songe

et du fantasme,

poète sans inspiration,

chercheur d’or sans or,

magicien sans formule magique,

derviche tourneur sans robe blanche,

sans vertige d’une éternelle giration.

 

Non, je ne sais qui je suis,

alors comment pourrais-je

 te connaître,

 toi la mystérieuse qui,

tel Diogène le Cynique,

déambules en plein jour,

arborant cette étonnante lanterne

qui illumine ton flanc ?

Toi aussi, cherches-tu l’homme

tel le débauché de Sinope ?

Et ce qu’il cherchait était chose si rare :

 

 l’homme vrai, bon et sage !

 

Vois-tu, l’on ne cherche jamais

la perle rare

que parce qu’elle est rare.

Rare, précieuse, tu l’es aussi.

Telle la gemme qui brille

au creux du non-savoir.

Demeure sur la lisière

de mon songe.

Ainsi pourrais-je dire,

si le réveil se présente un jour :

 

« J’ai trouvé la femme ! »,

« J’ai trouvé la femme ! »

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 08:17
Dans le pli de la sensation

                   Mhamid, Ouarzazate, Morocco

                     Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

            ⵜⴰⵔⴰⴳⴰ

 

 

   

   On est hagard

 

   Voici comment les choses doivent venir à soi dans cette contrée désertique où plus rien n’a lieu dans l’ordinaire, l’habituel, seulement la surprise, l’étonnement, souvent la magie. On est arrivé dans la grande exténuation de la chaleur, dans la lumière zénithale avec ses blanches hallebardes, une rigole de sueur dans le dos, des étoiles aux yeux, le grésillement de la clarté tout contre le cuir de la peau. On avance un peu au hasard dans les rues de boue sèche où l’ombre se réfugie tout contre le pan des murs, vague tache obsidionale que le jour condamne à n’être plus qu’une vague illusion. Peut-être la nuit n’est-elle plus ? Peut-être la fraîcheur a-t-elle disparu dans quelque puits à la gorge profonde où brille, tel un diamant, une eau fossile plus que millénaire ? En quelque sorte on est hagard, livré à une sorte d’errance sans objet, et l’impitoyable dureté des choses aurait tôt fait de vous métamorphoser en Rimbaud lui-même menant à Harar, cette contrée mystique enclose dans ses enceintes, une existence aventureuse, cernée des lueurs éteintes d’une poésie agonisante. La poésie peut-elle survivre à l’épreuve du désert ?

 

   Parole se perdant

  

   Dans une case de terre où coule un thé brûlant, la mousse légère, aérienne, flotte dans les verres, on a pris quelque repos avant que la chaleur ne tombe. On n’a plus guère la force de rêver, d’imaginer, les idées sont si lentes à se mouvoir dans la boule de la tête où la fournaise a bien du mal à se calmer. Alors on comprend pourquoi le si beau langage de « l’enfant terrible », de l’auteur « D’une saison en enfer » a connu son étiage poétique, comme si la violence du  climat avait rendu improductive toute tentative de poésie. Parole se perdant dans les sables tout proches.

 

   Porte du Sahara

 

   Le soir est arrivé maintenant avec son crépuscule rouge, les ombres s’allongent, quelques passants dans les ruelles. Enfin les yeux peuvent s’ouvrir sans ciller. Enfin la respiration n’est plus à la peine. A l’orée de Mhamid, identique à la dentelle d’un songe, un rempart de terre dans lequel se découpent les ferrures de la Porte du Sahara. Un battant en est ouvert comme pour inviter à l’aventure, peut-être à la retraite dans ces confins du monde peuplés de lézards, d’ergs à l’infini, de nuages de sable et de mirages disparaissant sitôt aperçus. On n’a emporté presque rien, quelques dattes, de l’eau, des biscuits, des oranges, un duvet pour la nuit, l’éventail ouvert de ses sensations surtout, le tremplin de son imaginaire. Les dunes à perte de vue, merveilleux moutonnement ocre-orangé si semblable à la croûte de pain longuement caressée par les flammes. Creux, dépressions emplies de mystères, crêtes se découpant sur le ciel de céladon, flux et reflux de sable, mer immensément minérale qui est la toute beauté des lieux rares et lointains. A l’espace remarquable, « sublime » diront certains, il faut la démesure, le temps dans sa focale géologique, la matière dans sa parution originelle.

 

   On est sans retrait

 

   Face à face de l’immémoriale Nature et de l’Homme au modeste destin. L’une jouant avec l’autre, l’une renforçant l’autre, chacune donnant sa juste mesure. Confrontation de deux énigmes. Nature-énigme ; Homme-énigme car l’une, l’autre, en leurs plis intimes, recèlent bien plus que ce qui se laisse montrer. Toute sémantique vraie est le  lieu de révélation de l’invisible. Toute sémantique en son fond est mise en œuvre d’une réserve qui s’alimente à une source poétique. La Nature est poème. L’Homme est poème. C’est à la jonction des deux que nait toute poésie en son effectivité. Dans ces lieux uniques, singuliers, sous la palme précieuse de la solitude, ce sont deux vérités qui se dévoilent l’une à l’autre. Vérité d’une Nature immaculée, Vérité d’un Homme remis à sa conscience sans fard, sans affèterie. Deux verticalités qui se conjuguent sous les mêmes vocables du Simple, du Nécessaire, du Plénier, de l’Accompli. Oui, toutes nominations Majuscules car l’on est sans retrait en tant que Sujet au regard de cette Majesté, cette Essentialité qui se donnent dans la bienveillance mais aussi l’exigence d’un regard juste, dégagé de ses miasmes habituels, de ses fausses perspectives, de ses théories approximatives.

    

   Relation directe

 

   Le Désert est une telle exigence qu’il demande la relation directe, sans intermédiaire, sans écran qui étrécirait la qualité fondamentale de toute vision : viser les choses en leur essence au travers de leur existence, de leur troublante phénoménalité. C’est un tel miracle que de pouvoir se confronter à la lumière du jour, à la dalle noire de la nuit, à la constellation dérivant aux confins de l’infini. Infini qu’un instant nous possédons au seul motif d’un regard dévoilé, désocculté de ses routinières aberrations. Si Rimbaud n’écrit plus en  Ethiopie, ce n’est nullement que cette contrée n’aurait touché sa sensibilité de poète. C’est parce que, déjà, il a tout dit, posé les bases d’une prodigieuse modernité et qu’il a renoncé à aller au-delà. En réalité il n’y a guère d’autre ascension possible quand on a tutoyé les plus hauts sommets, sauf à procéder à un rêve éveillé, à échafauder de ses mains un « Mont Analogue » d’inspiration daumalienne. Ce n’était nullement le choix d’Arthur qui voulait substituer la contingence la plus étroite aux aventures de la transcendance.

 

   « Se taire, comme lui »

 

   On a posé son duvet dans un creux entre deux rides de sable. On a placé sous sa tête un coussin afin que, soulevée sans effort, la nuque puisse bien se disposer, le regard s’orienter en direction du ciel. Immense est le silence qui fait ses orbes de vide dans le pavillon des oreilles. Loin sont les villes et leurs infinies turbulences. Loin sont les hommes et leurs constantes agitations. Ici, sous l’ampleur sans limite de la présence, on est au cœur de ce qui se donne immédiatement, sans partage, sans obligation autre que de demeurer en soi dans la plus pure des évidences qui soit, au cœur même de l’être vibrant à l’unisson de l’univers. Alors comment évoquer ce « sentiment océanique » qui vous envahit et vous porte bien au-delà de vous-même autrement qu’à redoubler cette phrase de Théodore Monod, ce prospecteur de l’âme humaine :

  

   « Parler du désert, ne serait-ce pas, d’abord, se taire, comme lui, et lui rendre hommage non de nos vains bavardages mais de notre silence ? »

  

   Expérience vive de l’exister

 

   Disant ceci, on peut se laisser aller au vertige de la contemplation. Les constellations sont haut dans le ciel d’encre et d’eaux mêlées. Trajets pointillistes de Dragon, Cygne, Aigle, Scorpion. Et Jupiter, si bas, confondue avec la ligne d’horizon. L’éclat, ces étincelles bleutées venues du fond de l’espace, de Deneb, Altaïr, Aigle, et le jaune presque solaire d’Antarès et Scorpion. Comment donc ne pas sentir tout au fond de soi, sans doute sous le dôme du diaphragme, ce chant des étoiles, cette musique des sphères nous disant notre éphémère présence sur Terre, ici, dans ce lumignon de notre conscience, cette autre constellation qui nous fait humains à la mesure de « l’in-humain », à savoir ce qui depuis toujours nous dépasse et nous questionne dans notre errance existentielle.

    Oui, Sahara, Désert, parties libres du Monde nous interpellent quant à notre propre position dans la lointaine galaxie de l’être. Tout retirement des choses de la quotidienneté nous saisit en notre fond et nous remet à la tâche immense de se penser soi-même, de penser l’altérité dans laquelle nous ne sommes partie prenante qu’à en avoir un sentiment aigu, à en éprouver la dimension proprement abyssale. Tout trajet en soi, hors de soi, telle est l’aventure de la méditation, nous place dans une parenthèse spirituelle dont notre corps est le témoin premier, la note fondamentale qui vibre au rythme des harmoniques universels. En éprouver la texture de soie, ne serait-ce qu’une fois et l’existence acquiert subitement un autre centre de gravité dont la proximité avec les œuvres d’art est sans nul doute la métaphore à évoquer. Qui n’a jamais éprouvé l’intime frisson devant une grande création n’entrera nullement dans ce qui, ici, essaie de se dire dans la modestie et l’expérience vive de l’exister.

  

    Intime Voyeur

 

   Donc Soi et la nuit alentour. Soi avec Soi en quelque manière. Nulle tricherie. Nul écart. La levée d’un langage si exact qu’il est pure poésie. On est ici, immensément et on est ailleurs, partout où rayonne la beauté. On est si près de l’oasis avec les lames des palmiers qui vibrent dans l’air tissé de gris, si près des épis qui ondoient sous le souffle léger du vent. On est en vue des tours circulaires de la kasbah, de leurs réguliers entrelacements de briques d’adobe et l’on entend des voix d’hommes qui résonnent à l’intérieur des murs, des cris, peut-être des chants. On est au cœur du mouvement des dunes, sur le sable fin qui se disperse, vole, se répand pareil à une fumée sur les sœurs doucement inclinées vers leur éternel voyage, une histoire sans fin qui se nourrit de sa propre substance. On est l’intime Voyeur de cette Jeune Fille voilée d’un châle noir, une rangée de perles colorées entoure son gracieux visage, ce teint d’olive qui abrite deux yeux, deux perles de jais qui ouvrent le jour à l’espace du questionnement. L’air si énigmatique, au bord du mirage et, aussi bien tout pourrait soudain s’effacer comme dans un rêve. Cependant il en resterait cette secrète affection dont nulle explication ne pourrait révéler le chiffre secret.

 

   Tout si irréel

  

    Le jour commence à poindre. Disparaissent les points brillants des constellations. C’est maintenant un froid de givre qui a gagné le corps, le revêt d’une tunique glacée, écorce de lucane contre laquelle vient se heurter la première lueur. Tout est si irréel, magique, empreint d’une douce mélancolie. La nuit est partie qui abritait les rêves. Le temps  de germination est arrivé lequel, déjà, fait tourner ses premiers rouages. Des dunes devant soi, des sillons ondulant sous le lit du ciel, des camaïeux de gris, blanc, bleu pour dire toute la belle unité, l’harmonie dessinant ses étonnantes arabesques, des dessins d’aube, une géométrie de l’âme, un baume pour l’esprit. On ne sait s’il s’agit d’une esquisse sur une feuille de papier, d’une estompe qui aurait abaissé certains tons, en laissant émerger d’autres plus lumineux, à la consistance de cendre.

  

   Juste derrière un voile

 

   Tout en haut, loin, une tache blanche, une faible insurrection bien avant que ne se déchaîne la coulée impitoyable des phosphènes, que les yeux ne s’ourdissent de larmes, que la soif n’embrase la gorge. Bientôt il sera temps de rentrer, de ranger dans le coffre précieux des souvenirs les merveilles qui l’ont habité l’espace d’une nuit. Alors on se décide à inverser le temps, à réduire le cercle iridescent du désir, on se dispose à retrouver le principe de réalité, sa belle fougue parfois, ses coups de canifs aussi.  Voici, on a quitté son havre de paix. On a renoncé à sa vie d’ermite tel Charles Foucauld dans son cube de pierres du Plateau de l'Assekrem. Voici, on revient dans le domaine des hommes avec, gravé dans le profond de sa chair, le vol du sable, le silence nocturne, le trajet immobile de Jupiter, l’étrange lumière d’Antarès, on revient avec ce paysage issu de la nuit des temps. Il sera là, pour toujours, pareil à une eau dormant dans le profond de la terre. Jamais la beauté ne s’efface. Se dissimule seulement. Juste derrière un voile.

 

  

 

 

 

  

 

 

 

Partager cet article
Repost0
28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 08:10
Lieu invisible du marais.

« Rendez-vous fortuit.... »

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Beaucoup disaient qu’il fallait marcher longtemps, franchir des défilés au milieu des montagnes, emprunter des sentiers labyrinthiques, passer sous le tunnel des arbres aux lourdes frondaisons, gagner des gorges illisibles, là où l’air bleuissait et sa couleur était celle d’une lame d’acier que le temps aurait reconduite à une dissimulation, à un évanouissement. Puis, bientôt, l’air fraîchirait, le ciel se décolorerait, la blancheur envahirait tout, pareille à l’aile d’un grand oiseau de mer qui se serait perdu dans les lames d’air. Cet air si mystérieux qu’il aurait l’apparence de voiles faseyant longuement dans le souple poème d’une brume. Combien tout ceci était étrange ! Combien, alors, la marche se ralentissait, presque semblable à l’hésitation - un pas en avant, une pause, un pas en arrière -, puis un autre pas, doute du caméléon, cet archaïque animal, l’un des premiers apparus sur Terre, progressant dans la boue originelle selon cette manière énigmatique d’un temps éminemment paradoxal. Car, soudain, l’on se vivait comme lui, le caméléon, tellement le surgissement de cette irréalité nous dépossédait de notre culture, nous dépouillait de notre savoir, nous privait de nos habitudes policées, nous mettant à nu face à ce qui se montrait sous la figure de l’incompréhension. Comment, en effet, s’approprier cette image du marais lustré d’infini, émaillé d’abondance mais  se soustrayant à notre vue dans ce massif cotonneux dont nul n’aurait pu enfreindre les limites qu’à s’y perdre, à n’en plus ressortir, à errer comme une âme en peine dans le lent tumulte des jours à venir ? Parvenus ici, tout à l’extrémité de la lagune grise - cet intermédiaire entre le monde des vivants et, celui, intangible des morts -, comment se sentir encore hommes, comment parler de soi, de l’autre, sans que les destinataires de nos paroles ne deviennent de simples concrétions du néant, d’étiques parutions de l’invisible ? Si l’on essaie d’avancer, l’on sent aussitôt des garrots d’écume enserrant ses chevilles. Si l’on se risque à crier, le son se bloque dans l’enclume sourde de la glotte. Si l’on cherche à palper son propre corps, à la recherche d’une certitude, on n’embrasse que le vide et l’ennui, quelques flocons de présence, quelques restes d’un passé en voie de dissolution. Si l’on se résout à penser, les images des mots font leurs boules de suif, longue résine blanche coulant dans le massif de la tête avec un bruit de moraine, un glissement de galets sur le ventre lisse des plages.

   Ce que l’on fait, dans le demi-jour de la conscience, dans le sertissement des globes des yeux, dans le repliement crépusculaire de la cochlée, dans la faille du corps commis à sa perte, ceci : on aiguise ce qui reste de ses pupilles, on polit le miroir de son intellect, on fourbit les armes de sa lucidité et l’on se dispose à recevoir ce qui, paraît-il, se laisse contempler ici dans la lumière de la pure merveille. Inscrite dans les mailles complexes de la psyché, pareille au rayonnement de l’archétype qui habite l’inconscient, l’Icône doit se présenter dans la simplicité, genre de source faisant son éternel clapotis depuis un indéfinissable lieu. Ce qu’on nous a promis : l’esquisse d’une Déesse régnant sur le marais dont ceci peut être dit. Elle est la Fille de l’eau et de l’air. Son temps n’est pas le nôtre, fait d’heures et de secondes. Son temps est un carrousel d’images, chaque image possédant en son sein celles du passé, celles du futur que le présent médiatise, impalpable élixir dont elle tisse la matière même de sa peau. Son casque de cheveux est une ruche où bourdonne le chant gracieux de la poésie. Son visage le paysage des rumeurs du monde qu’elle archive derrière le parchemin mystérieux de sa peau. Ses mains doucement jointives sont une ineffable prière disant la beauté de toute chose. Le raphé qui traverse son corps, depuis la plaine de la poitrine jusqu’au renflement du pubis, est sa propre ressource intérieure qui affleure, tel un mince ruisseau disant en mode discret cette ligne flexueuse qui l’anime et la fait être ce qu’elle est dans l’esthétique heureuse du simple. Son délicieux ombilic est le bouton floral par lequel elle se rattache à son étrange généalogie, sans doute ce cortège des dieux de l’Olympe qui dépose en elle tant de majesté, de luxe visible pour les yeux des Attentifs. La pliure de son sexe est cette faille dissimulée dans cette chute du mont de Vénus, colline infiniment intime que nul ne peut connaître, sauf la Déesse elle-même dans le désir de pureté qui est le sien, qui ourle ses hanches  de cette rumeur si imperceptible, donne lieu à cette plénitude, langage secret à peine plus apparent que le lever de l’aube. Ses jambes sont la souple continuité du marais dont elle est, à la fois, l’âme invisible et l’idée incarnée, manière de floculation du visible dont elle s’abstrait à même ce phénomène dont elle témoigne comme d’une condition ambiguë, toujours sur le point de se retirer dans d’insondables abîmes.

    On est là, infiniment tendus sur cette réserve d’invisibilité, les mains blanches, vides de quoi que ce soit à saisir. Et pourtant l’on demeure dans la hutte de son propre corps, désireux d’en savoir plus que cette Forme à peine posée sur le frimas des herbes, le miroitement d’argent de l’eau, la diaphanéité du songe, ses insaisissables nervures. Mais voici que nous allions faire demi-tour, étions sur le point de nous absenter faute de trouver réponse à nos questions et nous n’avions même pas remarqué, dans la conque de nacre des mains, cette si modeste rainette, cette modulation verte qui faisait sa tache de couleur, sans doute pour donner réponse au rébus hantant nos têtes désordonnées et si peu inventives. Alors, de prime abord, surgissent des symboles en myriade qui nous disent, par elle, l’obtention de la pluie, le support de l’univers en direction duquel elle fait signe, l’allusion à la matière obscure, indifférenciée, puis l’idée de résurrection qu’elle véhicule du fait de ses métamorphoses successives, cette forme d’une âme en voyage, son aptitude à engendrer naturellement du bonheur. Mais est-ce bien là l’essentiel, ce recours aux représentations rassurantes des symboles dont l’homme se dote pour donner du sens aux choses, se rasséréner, échapper à l’aporie constitutionnelle qui le mine de l’intérieur et le pousse à trouver mille significations grâce auxquelles inverser l’ordre du mal, terrasser la tristesse, clouer au pilori les idées mauvaises, recouvrir d’une chape de plomb tout ce qui dérange, mortifie et ouvre la porte à l’insoutenable obscurité, aux ombres destructrices ? Car l’homme veut la lumière, oui, toute la lumière, la vibration, l’incandescence. Alors il y a l’art, l’amour, l’amitié, le corps à sculpter, les sentiments à éployer, les poèmes à entendre. Parfois même, seulement quelques mots comme dans les étonnants haïkus japonais qui se définissent par cette manière de légèreté, de touche impalpable, d’effleurement du vide, de tutoiement discret de la nature comme si, dans la sensibilité de l’homme, dans l’approche de la Déesse ou bien du langage essentiel, seulement quelques mots pouvaient se dire d’où s’élève ce qu’il y a à penser, à ressentir à la manière d’un indécelable secret :

 

« Le vieil étang !

Une grenouille y plonge :

Ah ! Quel clapotis !… »

 

(Bashô - 1644 - 1694).

 

   Y a-t-il autre chose à convoquer que la simple présence de ces mots ultimes ? L’acte de plonger de la grenouille auquel répond un simple clapotis - donc un langage qui s’évanouit dans la densité, le mystère de l’inconscient -, tout ceci n’indique-t-il pas le silence, seule parole au travers de laquelle rejoindre cette Déesse des marais ? Seule l’intuition, cette disposition à être près des choses sans délai, sans distance, seule l’intuition le peut ! 

Partager cet article
Repost0
28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 08:09
Force est à l’ombre.

                                (Encre de Chine 56x76).

                             Œuvre : Sophie Rousseau.

 

          "...La substance de l'ombre rejoint celle de l'encre.

                       L'ombre fait disparaître les détails.

                          Pourtant elle reste inépuisable.

                                    On ne peut l'achever.

                           On ne peut aller au bout de l'ombre.

        C'est sans doute pourquoi elle m' attire avec une telle force."

 

                                      Gao Xingjian.

 

                                               ***

 

 

 

 

   Ce massif de lumière noire.

 

   D’abord tout part du corps, ce massif de lumière noire, de formes enténébrées. Son mystère est cette densité, cette opacité qui ne sauraient se laisser pénétrer, se découvrir elles-mêmes tellement la complexité labyrinthique de sa structure est muette, sourde à toute profération venue de l’intérieur. Mais aussi bien de l’extérieur. Tout y est empli de nuit, de lourde incompréhension de cela qui s’y manifeste à la manière d’une étrange mécanique. Nul n’en perçoit le rythme intérieur, les flux et reflux de marée qui le traverse et le dispose toujours à être ce procès métamorphique sans devenir apparent. Seulement la bogue étroite d’un silence.

 

   Prisons de Piranèse.

  

  Comment l’imaginer autrement que sous les traits approximatifs, hachurés, charbonneux  des gravures des « Prisons imaginaires » de Piranèse ? Des voûtes sombres, des passerelles énigmatiques, des cordes hébétées auxquelles s’attachent les cercles des poulies, des murs tachés de suie, des silhouettes fuligineuses en fuite d’elles-mêmes. Voici comment, métaphoriquement, pourrait se donner à voir notre intérieur qui ne sera jamais que la mise en image d’un songe, que le rapide tracé d’une hallucination. Dans les si belles illustrations du graveur italien rien ne fait signe en direction d’un déploiement de la lumière. Les blancs y sont gris, les gris y sont noirs. Comme si, en abîme, chaque proposition lexicale s’éteignait dans l’instant de sa propre profération.

 

    Goutte noire de l’encre.

 

    Donc tout part du corps. Dans le silence de la création qui efface toute référence aux catégories du temps et de l’espace, tout est en suspens qui attend le signe premier qui dira la présence de l’art. Trois protagonistes dans le clair-obscur de l’atelier : l’Artiste, le papier, le pinceau. Trois notes fondamentales au gré desquelles l’œuvre viendra au jour. Simple partition en trois mouvements. Le bras, la main sont issus de la masse lourde, indifférenciée du corps, de la nuit d’ébène qui s’y inscrit comme sa réalité la plus propre. Cette nuit diffuse jusqu’à l’extrémité du pinceau où étincelle la goutte noire de l’encre. Pareille à une larme issue du tissu corporel, qui voudrait en dire la fermeture en même temps que la demande d’ouverture. Autrement dit la blancheur, le brasillement, le surgissement.

  

   Les oiseaux traversent l’éther.

 

   La main s’est déjà exonérée du massif de chair, déjà elle s’éclaire de la pure joie de la rencontre. Tout comme la voix qui blanchit au sortir de la bouche, le pinceau tient en sa pointe une parole qui va s’essaimer en une multitude de mots faisant se lever les signes de la parution. La pâleur du papier est l’espace du Rien, la vacuité immobile du Néant. Jamais on ne peut regarder longtemps cette « in-signifiance » qui ferait écho avec la nôtre. Oui, avec la nôtre car nous ne signifions que dans l’acte de parler. De porter la clarté de l’être au-devant de nous. En-deçà, au-delà, le halètement inquiet de la non-figuration. Exister est prendre figure. Prendre figure est se doter d’un visage. Se doter d’un visage procéder à son épiphanie par laquelle notre visibilité instaure son droit à exister. C’est de manifestation dont il s’agit et uniquement de ceci, le reste n’est que pure anecdote. Le ciel s’écoule, les nuages passent, les oiseaux traversent l’éther avec la rapidité et l’évanouissement propres à la contingence. Rien ne fait trace que cette fuite infinie dans le corridor du temps.

 

   Faire trace.

 

   Faire trace. C’est cela qu’attendent l’Artiste en son esprit, le pinceau en son égouttement, la feuille en sa nudité qui reçoit les stigmates dont elle était en manque. Alors quelque chose se met à parler, « la substance de l'ombre » se fait donatrice de forme, ce pur mystère de la vie esthétique dont Henri Focillon disait : « Le signe signifie, alors que la forme se signifie », voulant par cette énigmatique expression affirmer l’exception du geste artistique qui porte à la présence, donc à la dignité d’une vision ce qui ne pourrait apparaître qu’à l’aune d’une simple tache. C’est ce qu’indique la nature pronominale du « se » qui fait de la forme une totalité, un monde accompli, une unicité surabondant à même son essence. A l’opposé des signes qui sont légion, lettres, mots, représentations d’un objet, enfin tout ce que la quotidienneté prodigue à l’envi dans les avenues multiples du réel.

 

   Une dialectique s’est levée.

 

   Donc les taches, donc les ombres jouant avec la lumière, donc le noir avec le blanc. Force tranquille de l’ombre, force fluviale qui entraîne avec elle des copeaux de blancheur, des écailles de lumière. Une dialectique s’est levée qui met en relation mais aussi oppose, fait naître les valeurs, accorde les tons. Langage de l’encre qui efface les plages blanches, se mêle à la subtile médiation de l’eau, fait surgir l’immense palette des gris, se diffuse selon îles et presqu’îles, archipels, semis de terre sur la vaste surface de l’océan. Ainsi des continents apparaissent-ils, puis se défont, se croisent, s’osmosent, produisent leurs affinités électives, parfois éclatent en multiples diasporas, en peuples minuscules qui migrent vers les bords de la feuille on bien convergent sur les larges agoras où se laisse entendre l’inoubliable voix des choses secrètes enfin révélées.

  

   Car il faut trouver du sens.

 

  Alors les yeux des Voyeurs s’ouvrent, les pupilles se dilatent. Elles veulent voir tout ce qui paraît et annule le néant, biffe l’immémoriale angoisse, reconduit dans l’obscurité primitive la sourde déréliction. Car il faut trouver du sens, hisser l’oriflamme nous disant les voies par lesquelles accéder à nos formes humaines. Ici se glisse l’image d’un animal aux prunelles de jais, au museau effilé, aux pattes pliées le long du triangle de la tête. Là une main d’ursidé ou bien de félin et la litanie des représentations serait infinie qui ferait son bruit d’essaim en son urticante pullulation.

  

   Cette totale liberté.

 

   Mais, non, nous ne nous laisserons nullement abuser par cette joyeuse fantasmagorie qui ne traduit qu’un désir d’objectivation du réel, c’est-à dire d’une reconstruction des signes mondains. De ceci il faut se défaire, oublier les ombres du Rorschach, faire son deuil des projections personnelles, déboucher seulement dans cet espace de l’art qui ne possède ni limites, ni temps communs mais s’inscrit dans cette totale liberté sans quoi il ne serait qu’une duplication de la nature, une imitation dont les thèmes antiques l’avaient amplement affublé. Si l’art n’était qu’imitation, comment pourrait-il, en effet, se montrer sous les traits de cette transcendance qui déborde de toutes parts les objets qu’il est censé mettre en œuvre ?

  

   Forme coalescente à son dessein.

 

   « Mettre en œuvre », c’est bien de cela en effet dont il s’agit mais dans la plénitude d’une forme seulement coalescente à son propre dessein car on ne saurait l’inféoder à quelque volonté de puissance qui lui serait extérieure. Jamais l’art ne se soumet à une injonction, fût-elle celle pénétrante de l’Artiste ou de l’Amateur éclairé. Elle est forme parce qu’elle est forme, rejoignant en cela la nature à nulle autre pareille de la rose d’Angelus Silesius :

 

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a pour elle-même aucun soin, – ne demande pas : suis-je regardée ? »

 

 

 Fondé en vérité.

 

  Mais voici qu’à l’épilogue de cet article nous sommes pris d’un doute.  La rose, tout comme cette encre, autrement dit les choses belles ne se questionnent-elles sur le fait d’être regardées ?  Ou bien s’agit-il, simplement, d’un travers de l’homme qui, souhaitant que l’on s’arrête sur son sort revêt, la plupart du temps, l’avenante physionomie de Narcisse ? Toutes les perspectives du réel ne font-elles sens à la mesure de notre regard ? Certes, mais encore faut-il qu’il soit fondé en vérité. Là est sans doute la seule exigence. Celle de l’art aussi bien que la nôtre !

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 12:15
Gaëlle du vent

Source : PAJU – RTS

 

***

 

   Ici, dans ce pays de vent et de roches brunes, dans ce pays que nul ne semble habiter, dans ce pays de légendes et de brumes grises, vit une petite fille du nom de Gaëlle. En réalité, on ne sait si c’est son nom réel, si du reste elle en a un, si elle est pure invention, chimère flottant au large de l’imaginaire. Certains disent qu’elle est née de la brume, d’autres qu’elle est née du granit et de la lave, d’autres encore prétendent qu’elle est fille de Poésie et qu’il ne sert donc à rien d’en vouloir saisir l’image. Elle est parce qu’elle est, comme « la rose est sans pourquoi » et parfois convient-il de laisser aux choses et aux personnes leur aura de mystère, ainsi peut naître le rêve qui, seul, peut nous aider à vivre et à oublier les corridors étroits de nos soucis.

   Disons que nul ne l’a aperçue mais qu’elle existe tout comme existe le menhir planté dans le ciel, la caravane de nuages au loin, le demi-cercle de l’arc-en-ciel qui pose sa ligne de couleur sur le bord du monde. Gaëlle, donc, doit devenir une simple évidence, un genre de concrétion du paysage, un bourgeonnement au-dessus des flots, peut-être une musique aérienne au plus haut de l’espace. Ce que fait Gaëlle, tout au long de ses journées qui, jamais, ne semblent commencer ni finir, c’est tout simplement de vivre au gré du temps qui passe, au rythme du vent, dans le grésillement des abeilles, dans les flocons de lumière qui essaiment l’azur de si belles taches blanches.

   Gaëlle-du-matin, la voici qui se confond avec tout ce bleu sombre, ce bleu-marine qui envahit le ciel, se lève de la mer, peint tout dans une seule et unique teinte pareille à une mélancolie heureuse, à une tristesse gaie, à un lumineux désespoir. Car il en est ainsi de toute vie qu’elle se pare, parfois, de l’étrange clair-obscur de l’oxymore : une vive et éclatante lumière que recouvre le dais d’un vague à l’âme, que ternit le gris d’une lointaine réminiscence. Mais c’est précisément parce qu’il y a de l’ennui qu’il y a aussi de la gaieté. Tout ceci joue en duo la belle mélodie de l’exister.

   Gaëlle s’assoit sur ses pieds, le dos légèrement cambré, ses yeux sont deux minces fentes par où le monde se donne à elle dans une manière d’étrange beauté. Gaëlle voit les amas de gros rochers, on dirait des animaux antédiluviens, elle voit la longue clôture de pierres sèches, un plateau d’herbe couché sous le vent, une maison de granit au toit qui descend au ras du sol, quelques bâtiments épars moutonnent tout autour. Puis le bord déchiqueté du rivage, une île au loin émergeant de la brume, d’énormes vagues blanches qui se lancent à l’assaut d’un cap, puis explosent en milliers de fines gouttelettes.

   Gaëlle-de-midi semble se dissoudre à même la lumière de l’heure méridienne. Elle est fascinée par les mouvements qui ont lieu ici, qui vivent de leur belle énergie, jamais ne se renouvelleront et c’est en ça qu’ils sont précieux, et c’est pour ceci que Gaëlle vit avec eux, tout contre eux. Parfois elle sent cette meute d’agitations vriller l’intérieur de son corps et elle rayonne de beauté longtemps contenue, et elle sent les pliures de la joie l’envahir, faire gonfler des larmes tout au bord de ses paupières. Elle regarde le lent ballet des goélands. Dans leurs fortins de plumes ils paraissent hors de tout danger, maîtres de l’eau comme ils sont maîtres de l’air. Parfois ils la frôlent et alors elle voit leur grand bec orangé, leurs yeux clairs dilatés percés en leur centre d’une lueur d’obsidienne.

   Elle aime ces oiseaux, seigneurs de l’espace. Des fois il lui arrive de les chevaucher, de monter très haut dans l’air qui claque et fouette son visage. Alors son regard porte au loin, plus loin que la terre, plus loin que l’ennui des hommes et elle voit l’envers des choses, la fulgurance de quelque vérité, le long fanal de l’amour qui scintille en d’inatteignables contrées. D’autres fois elle suit de ses mains les joyeuses figures des fulmars, leurs cercles au-dessus de l’eau, leurs cris de gorge pareils à des claquements, à des voix rauques qui déchirent l’air, l’entaillent, en font des lambeaux qui, toujours, tardent à retomber.

   Gaëlle-du-soir aime à sa camper dans une posture toute méditative, tout en haut du plateau noir qui surplombe le vide. Là, le vent tourbillonne en longues rafales, il claque dans le genre d’une fronde lançant son projectile, il hurle parfois et ce sont ces longues plaintes qui lui plaisent le plus, qui scindent son corps, en font une sorte de presqu’île à la dérive. C’est bien de se sentir en partage avec le monde, d’en être une parcelle qui vibre à l’unisson, alors on n’est plus séparée, alors on communie dans un sentiment de plénitude. La lumière baisse maintenant, elle murmure au-dessus du gonflement de la mer, elle devient noire dans les grandes fosses marines. Elle est l’âme des choses, elle palpite tout contre l’étrave de la conscience, elle parle son langage de rapidité ou bien de lenteur.

   Gaëlle est entièrement à son être et rien ne pourrait la distraire d’elle-même. Quelques nuages bleu-gris, effilochés, traversent la plaine du ciel. L’eau s’est soudain assagie, comme pour gagner la nuit qui l’attend. L’immense rocher qu’elle nomme « Géant à la bouche ouverte » semble bien près de s’assoupir, seule maintenant, dans le jour qui décline, la fente qui le traverse, on dirait qu’il profère un secret avant même de sombrer dans un lourd sommeil. Le crépuscule bascule, encore quelques traînées couleur de lilas sur l’immense plaque d’eau. Les rochers se fondent dans la toile du ciel, ils s’évanouissent et seuls les yeux de Gaëlle brillent dans l’ombre à la manière de deux billes d’étain. Quelques étoiles s’allument au firmament qui viennent dire aux hommes l’heure de leur retraite, de leur parenthèse. Le temps d’une nuit ils n’existeront plus vraiment. Gaëlle s’enveloppe dans une houppelande de laine qui sent encore le suint des moutons. Elle se met en chien de fusil. Les étoiles allument sur son front quelques douces braises. Elle va dormir là, tout contre le vent, sous la bannière du ciel, face aux rochers ses amis, sous la veille des grands oiseaux blancs qui partagent l’écume céleste et lui ouvrent grand les portes du rêve. Oui, du rêve !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 08:39
Lumière, ce fanal de l’esprit.

 

                  " By night ".

 

          « Qu'allais tu faire là bas

            En plein milieu de nuit

              Que cherchais-tu ?

                De la lumière ?

                 Le sommeil ?

                   L 'oubli ?

Des rêves de nouveaux départs ?

Les âmes errantes des êtres chers et disparus ?

Ou tout simplement…un peu de fraîcheur ? »

 

                      A.B.

 

        Jetée de Calais.

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Lumière pariétale.

 

   Hommes de l’origine, ils se sont levés au-dessus de la savane, ils ont redressé leurs corps massif, ils ont porté leurs mains en visière sur leurs fronts bombés, ils ont dilaté l’humeur vitreuse de leurs yeux, ils ont découvert l’entaille blanche de la lumière, ils ont vu l’ébauche d’une vérité. Dès lors leur âme, leur esprit, fussent-il primitifs, seront marqués au fer rouge de la révélation. Ils n’auront plus de repos que leur regard n’ait embrassé la totalité du réel et aperçu les prismes réfractés des choses, la pluralité des sensations vibrant à la manière d’une brume solaire. Nul ne peut demeurer dans l’ombre et exister dans la plénitude de l’être. Il y a trop de courants qui sillonnent le monde, trop d’irisations à la face des marais, trop de beauté dans la pellicule d’eau, de joie dans la flamme qui éblouit en même temps qu’elle ravit. Et elle ravit à soi, condition première afin d’oublier sa cathédrale de chair et de découvrir ce qui la fait tenir debout, le sourire d’un visage, la lueur à la pointe de l’aube, la première ébauche de l’art dans la noire touffeur des grottes.

 

   Les signes de sa présence.

 

   Ça y est, l’homme a compris, ça y est l’homme a vibré sous les meutes de son infaillible instinct. Il s’est baissé, a saisi un fragment de charbon, un peu de terre sanguine, un brin de poussière de couleur ocre. Il a posé sur sa demeure pariétale les signes et les événements de sa présence. Il a gravé dans la pierre la figure de son humanité. Surgissent dans la matière ombreuse du devenir bisons et bouquetins, chevaux et aurochs, félins et mammouths, ramures paléolithiques et arbres-chamans, pointes de flèches et triangles vulvaires. Et, ici, il ne s’agit pas seulement de représentations qui mettent en scène le réel mais de témoignages qui en tracent l’émergence à même la paroi. Chaque signe est langage, chaque signe est lumière qui fait reculer la sourde nuit préhistorique.

 

   Lumière solsticiale.

 

   Mais la lumière ne naît pas seulement dans les boyaux de suie de la terre, elle rayonne également au centre des pierres bleues et des grès verts de Stonehenge alors que le soleil pénètre jusqu’au cœur du dédale de pierres lors du solstice d’été. Sans doute ne connaîtra-t-on jamais la destination de ce mystérieux édifice. Observatoire astronomique, culte solaire, temple dédié à des dieux lointains ? Notamment à la vénération d’Apollon dont Diodore de Sicile nous précise que « tous les dix-neuf, ans, quand le Soleil et la Lune retrouvent leur position l’un par rapport à l’autre, Apollon fait son entrée dans l’île ». Mais peu importe la vraisemblance de la mythologie, la valeur des légendes. Déjà élever ces mégalithes est une prouesse sans égale, un témoignage d’un accès à la transcendance dont on s’accordera à reconnaître qu’elle a quelque chose à voir avec la lumière, avec le cours infini des significations.

 

   Lumière zénithale.

 

   Cette belle lumière qui coule du zénith en larges bandes claires, en écharpes pareilles aux draperies boréales, combien elle a été vénérée par les Incas du haut du Machu Picchu, cette « vieille montagne » tutoyant les couches célestes de ses sommets érigés à six mille mètres d’altitude. Inti, le Soleil, y est vénéré en tant que divinité, mais aussi à titre d’ancêtre totémique. Ce Soleil adoré par l’ensemble de la tribu se reflète dans l’Inca lui-même qui en est comme le signe apparent sur Terre. Que font donc les prêtres chargés des rituels et des sacrifices sinon donner à la lumière l’aliment qu’elle réclame comme l’offrande la plus haute que lui font les habitants de la cité ? Leur âme en échange de la flamme céleste.

 

   La venue de l’homme à soi.

 

   Du pariétal au zénithal en passant par le solsticial, une seule ligne continue, une seule disposition des hommes au sacré et à ce qui les dépasse, qui les porte au-devant d’eux comme le ferait une parole surgie d’on ne sait où, annonce d’un Prophète qui dirait la venue de l’homme à soi, Zarathoustra retiré dans sa montagne, qui n’en sort que pour indiquer aux mortels la voie des vertus, du Surhomme, de l’éternel retour, des faibles et des forts, du bien et du mal, de l’exister en son étonnante pluralité. Toutes ces idées, toutes ces notions qui sont les points brillant dans la nuit sur lesquels l’homme devra méditer afin de devenir ce qu’il est, un être de savoir, de compréhension, un chercheur de sens parmi les enlacements du monde, ses nœuds de Moebius, ses arcanes multiples, ses cryptes muettes, ses chemins qui, parfois « ne mènent nulle part ».

 

   Lumière du fanal.

 

   Eté aves ses hallebardes blanches qui tombent du ciel. Eté et l’air se tisse de filasse, le corps exsude ses liquides, l’esprit se dilue dans la trame complexe de l’heure. Les idées sont lentes à se mouvoir, elles font leurs flaques dolentes, leurs minuscules marigots où même les sauriens sont ivres de peine et de sommeil. En ville les terrasses des cafés sont désertes, la poix qui tombe d’en haut est trop brûlante, pareille à une malédiction qui voudrait consigner les hommes à seulement dormir, à s’enliser dans les rets d’un songe aux ventouses adipeuses, aux buccinateurs suceurs d’énergie, aux trompes qui flagellent et assomment.

   On a de la peine à parler tant le massif de la langue est immobile, endolori.

   On a de la peine à entrouvrir les yeux que les éclairs de chaleur obturent et consignent à la cécité.

   On a de la peine à aimer tellement les rencontres sont impossibles qui assignent à résidence et les pales des ventilateurs ronronnent à la manière d’un félin épuisé par tant d’hostilité lourde, vacante, armée et l’arc est bandé qui n’attend que l’ordre de décocher la flèche inique qui décrira dans l’air épais la trajectoire, peut-être, d’un non-retour. Dans les cubes des chambres on invoque la fraîcheur, tout comme les Incas demandaient le bain salvateur de l’astre solaire. Le plâtre gonfle par endroits, les châssis des fenêtres se dilatent et gémissent, les gonds se vrillent sous la poussée du feu démentiel.

 

   Un drôle de chant.

 

   Soir. Soir d’été avec ses remugles de chaleur accrochés aux basques, ses aiguilles lancinantes forant le cuir des talons, ses mèches d’étoupe qui cirent le vestibule des oreilles, ses cordes de chanvre qui ligotent les mollets et alourdissent la marche. Cependant quelle libération déjà dans l’air qui crisse et vibre avec son bruit d’insecte. Se déplie en poussant devant soi les dernières volutes de tiédeur. Impression de mousson avec le claquement des premières gouttes d’eau sur la peau écarlate des trottoirs, les bubons noirs du bitume, les poussées d’acné des mottes de terre. Ce qui était dilaté se contracte et cela fait un drôle de chant pareil à une litanie qui se perdrait dans la touffeur des herbes.

 

   Scintille de sa pure présence.

 

   Là-bas, tout au bout du quai, pareil à un cierge planté dans la nuit, la hampe droite du phare qui scintille de sa pure présence. A simplement regarder son architecture de jouet d’enfant et déjà les alvéoles se déplissent et déjà le feu d’une joie couve sous la cendre du corps. Un mince lumignon, une braise discrète, un clapotis de source dans le silence cotonneux des grottes de calcaire. Dans sa cage de verre vit une lumière bleue si douce, si apaisante.

    Serait-ce une âme échappée de quelque vivant qui aurait trouvé sa nouvelle demeure ?

   Serait-ce la lumière de l’esprit qui perce la nuit de l’inconnaissance de son dard curieux, de sa flèche douée de savoir, de sa sagaie ornée d’une belle sapience ?

   Serait-ce simplement un geste d’amour qu’un Marin péri en mer enverrait à son ancienne compagne qui toujours l’attend sous le toit de tuiles brunes usées par le temps ?

 Serait-ce le début d’un poème qui déplierait ses subtils alexandrins, son majestueux symbolisme en direction des hommes, ces Terriens qui ne rêvent que de vastes océans, d’exil et qui demeurent rivés sur l’île originelle quelque part au centre du rocher de leur corps ?

  Serait-ce le témoignage de civilisations anciennes, la résurgence des populations paléolithiques occupées à sortir du cerne épais de l’obscurité ?

  Serait-ce la prière d’un Inca suspendue en plein ciel ? La complainte des adorateurs de l’astre solaire s’échappant des pierres levées de Stonehenge ?

  Serait-ce une parole levée au-dessus de l’horizon pour nous dire simplement la géographie de notre être toujours à la recherche d’un fanal pour la navigation, en quête des yeux des étoiles, des dessins exacts des constellations ?

  Tout ceci est di difficile à démêler dans l’écheveau embrouillé des perceptions, dans le tissage serré des sensations, dans la confluence des émotions. Si difficile et si exaltant à la fois. Nous n’existons qu’en raison de cela même : ouvrir les yeux et déchiffrer le monde. Oui, le déchiffrer ! Jusqu’à la dernière goutte de lumière.

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 08:23
Cette pyramide qui nous fascine

Fuji Film 4x5"

Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

कैलास

 

 

   C’est divin une montagne

 

   C’est majestueux, une montagne. C’est impressionnant, au sens premier, celui que nous donne le dictionnaire : « Qui frappe la sensibilité, l'imagination en inspirant un très vif sentiment de crainte, de respect ou d'étonnement ». C’est impressionnant au sens second comme on le dirait d’une plaque sensible photographique « impressionnée » par le flux des grains de lumière. « Impressionnée » veut dire qui en gardera la trace indélébile au creux même de sa mémoire de métal. Autrement dit expérience ineffable qui fera partie d’elle, la plaque, de la même manière que nous serons marqués au fer par l’étonnante vision de cette pyramide de matière qui nous toise du haut de son majestueux empyrée. C’est divin une montagne, cela renferme l’esprit du dieu, cela hante les hautes transcendances, cela survole le modeste habitat de l’humain sur Terre.

 

   Kailash

 

   Comment ne pas rêver, comment ne pas s’élever en direction du Ciel à seulement entendre le chant de ces espaces ouraniens ayant pour noms Fujiyama, Elbrouz, Sinaï, Thabor, Carmel, Kailash, Olympe ? Ces noms sont déjà de purs poèmes, des incantations, des chants tout disposés à la fugue de l’âme en son altière liberté. Entendre, par exemple, dans le beau mot de « Kailash », non seulement une harmonie phonétique, mais y faire surgir le sens de ce qui s’y inscrit à la façon d’une formule lapidaire au fronton d’un Temple. Mais d’abord écoutons les sons, jouons avec eux la subtile partition d’un savoir immédiat. [K] : vigoureux claquement de l’occlusive comme pour figurer en tant que prélude d’une attention à ouvrir, à rendre disponible ; quelque chose va paraître de l’ordre du rare, du précieux. [AI] (entendre « EY ») :

Pareil à un appel des cimes, à un écho qui vibrerait haut dans la chaîne transhimalayenne, près des lacs aux eaux translucides. [LA] ce début de lallation que l’on retrouve dans la bouche du jeune enfant pour désigner le lieu, l’espace qui s’ouvre à lui en tant que voie d’un destin à accomplir (Là). [SH] (entendre « CH »), cette belle chuintante qui se prolonge indéfiniment, image d’une vapeur qui se confondrait avec le rien de la nuée, le cristal de l’infini, la vibration de l’absolu. Oui, ici ne peut convenir qu’un langage de l’hyperbole, une hyperesthésie des sens, d’une dilatation de la pensée.

 

   Mont Méru

 

   Symboliquement, toute approche d’une montagne « impressionnante », nous fait faire un saut en direction de ce Kailash (कैलास) vénéré par les grandes religions orientales. Considérée comme le lieu du mythique Mont Méru, elle en aurait les hautes fonctions cosmiques, position éminemment axiale, séjour des dieux. Au-dessus sont les Cieux, au-dessous les Enfers, autour tout l’ensemble du monde visible. Le soleil tourne autour du Mont dans une sorte de rayonnement céleste. De ceci nous sommes imprégnés en la puissance des archétypes qui traversent notre conscience et en façonnent la forme à notre insu. Du reste, que ces images matricielles soient conscientes ou inconscientes importe peu. C’est l’empreinte qui se dépose à même nos corps qui en est la manifestation la plus singulière. La flamme qui percute notre chair, l’ayons-nous enfouie dans les plis de notre « oublieuse mémoire ».

 

   Géants de pierre

 

   C’est majestueux, une montagne. Alors on ne peut l’aborder que par paliers, par approches successives, en glissant, tel un Sioux, parmi les herbes des Grandes Plaines afin de se rendre discret, à la limite de l’inapparent. Puis gagner des hauteurs de sable, suivre le doux épaulement d’une dune, en épouser les sentes au milieu des touffes d’oyats et des buttes façonnées par le vent. Puis s’enhardir encore, gravir quelque pente plus abrupte, par exemple dans la chaîne des puys d’Auvergne, se mesurer au vaste paysage, observer ces monts érodés, ces cratères effondrés, en ressentir le sourd grondement, loin à l’intérieur, dans les fleuves de magma bouillonnant. Alors, à défaut d’être pris de vertige, l’altitude est si modeste ici, on vivra la démesure face au jaillissement de ses anciens feux, tout près des forges d’Héphaïstos, on entendra ses bruits d’enclume, on en éprouvera l’ancienne violence chtonienne, réponse, en quelque sorte, à la majesté Olympienne, au souffle de Zeus au foudre étincelant. Un voyage des dieux terrestres aux dieux célestes. Une indispensable transition avant que de se risquer à tutoyer ces géants de pierre qui nous dominent de toute la splendeur de leur immobile sagesse.

 

    Soulever des montagnes

 

   Mais alors, qu’en est-il de la belle photographie de Gilles Molinier après toutes ces digressions ? Où va-t-elle trouver à s’inscrire ? Eh bien, tout simplement, elle servira de lien entre ces anciens mouvements tectoniques, maintenant apaisés et le Kailash sacré autour duquel les pèlerins pratiquent leur étrange circumambulation, levés vers le Ciel, couchés à même la Terre et ainsi sans repos avant que le cercle ne soit refermé. Puissance de la Montagne infusant dans la foi des hommes. Et, ici, il n’est nullement question de porter un jugement sur des croyances, seulement de s’étonner du prodige de la foi. On dit, de cette dernière, qu’elle « peut soulever des montagnes ». C’est la vertu du symbolique que de métamorphoser le réel (la Montagne), d’en faire un objet de contemplation (pour la religion) et de le doter d’un possible pouvoir de magie, (la transcendance), de façon que les hommes pourvus d’un pouvoir quasiment céleste puissent s’exonérer un instant (la prière) des pesanteurs et des soucis de l’immanence.

 

   Voir l’essentiel

 

   Cette image si semblable au triangle du Mont Cervin (le Photographe n’en précise pas le nom) est douée d’un étrange pouvoir de fascination. Une description phénoménologique, à défaut d’en donner toutes les esquisses possibles, essaiera d’en expliciter le sens à partir de cette monstration en noir et blanc. Ce que le trilogue blanc-noir-gris nous donne immédiatement à entendre c’est, qu’ici, aucune distraction n’est possible, aucune évasion de l’imaginaire, lequel est toujours habile à se doter des ailes de la couleur pour fuir la dague aiguë du réel. La bichromie (le gris n’étant qu’une variation des deux tonalités fondamentales) a ceci de précieux, nous disposer à ne voir que l’essentiel. Cette réflexion ramenée à l’échelle des émotions esthétiques se traduira en un lexique simple : « Beau » - « Etonnement » - « Nécessité ». D’emblée seront évincées les considérations sous-jacentes, les valeurs atténuées vers lesquelles nous entraînent les notions « d’agréable », de  « goût », « d’impression ».

  

   Beau - Etonnement - Nécessité

 

   En effet cette composition est belle parce qu’elle nous place dans le domaine hors-sol d’une contemplation. Temps et espace y sont abolis pour l’Observateur qui, hors le cadre de l’image, ne perçoit rien du monde, sauf cette pointe qui s’élève vers le ciel.

   Cette composition convoque l’étonnement parce que le questionnement philosophique s’empare de nous à la manière de la belle formule de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Ceci n’est jamais le cas d’une image qui pêcherait par excès de bavardage, imprécision, motif futile.

   Cette composition appelle le concept de « Nécessité » pour la simple raison que rien ne peut lui être retiré ou ajouté sans que l’ensemble ne s’en trouve gravement affecté.

    Seul un Voyeur distrait pourrait en définir l’aspect agréable, le caractère de bon goût, la dimension de simple impression. On voit combien tous ces prédicats sont insuffisants à traduire la poétique du lieu, son traitement rigoureux, la perfection de ses formes.

 

   Dire la montagne

 

   On est là, sur le versant caillouteux de la montagne. Le silence est grand, presque assourdissant. On pourrait y deviner le bruit de carton froissé des rémiges du grand aigle royal flottant entre les volutes d’air. A l’angle de l’image des feuillées de schiste en suspension comme si, ici, les choses étaient arrêtées pour l’éternité. On devinerait presque le gel ancien de leurs lignes de clivage, le frottement immémorial des roches venant au jour du paraître. Ici et là, pareilles à des éclats solaires, quelques plaques de névé rythment la touche sévère du noir, ce deuil qui convient si bien à l’étrange, au retrait, à la crypte où le saint de pierre médite le temps dans le bel ambigu d’un clair-obscur. L’obscur est travaillé en sa profondeur par un levain qui fait encore gonfler la pâte de la roche, longue mémoire qui, jamais, ne s’éteint. Et cette si exacte géométrie qui déplie ses arêtes comme dans le miroir d’une eau cristalline. Là est le prodige du Deus absconditus, du démiurge façonnant les éléments premiers qui seront les paroles fondatrices de l’être-du-monde, la voix minérale au travers de laquelle faire entendre le chant ininterrompu de la Terre.

 

    Coutre humain

 

   Nous, les Modernes ne savons plus l’entendre. Nous qui la lacérons de nos outils tranchants. Nous ne sommes pas des dieux. Nous ne possédons pas le foudre de Zeus qui enflamme l’univers, le fait flamboyer, le rend immensément visible. Nous avons substitué au divin foudre le coutre humain qui creuse ses sillons dans la glaise. Geste d’exploration matricielle, de semence répandue, certes mais le geste originaire est perdu, mais la Terre est basse qui ne voit plus le Ciel. Mais la Terre est orpheline de sa lointaine pureté. Le triangle de cette Montagne est si parfait et l’on sait combien la géométrie était importante pour les peuples de l’Antiquité. « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre », telle était la devise inscrite au fronton de l’Académie de Platon.

  

   Géométrie musicienne

 

   Pour l’Auteur de « La République », la géométrie en son aspect d’abstraction permettait d’abandonner les sensations du monde sensible pour accéder aux Idées de l’intelligible, donc pour tâcher d’atteindre la Vérité et le Réel en son effectivité la plus pure. Mais ici il est nécessaire d’associer Géométrie et Musique pour avoir une claire perception de ces notions jugées complémentaires par les grands Philosophes Grecs. Déjà la conception pythagoricienne rapportait la musique à l’un des sommets d’un triangle dont les deux autres étaient assignés au cosmos et à l’architecture. Autrement dit à un Ordre du Monde. Cette dimension de cosmogenèse se retrouvait dans l’émission de la parole humaine conçue à la façon d’une vibration primordiale. Le cosmos apparaissait sous la forme d’une musique devenue visible.

  

   Le SENS

 

   Ce que cette pyramide sombre levée en plein ciel nous invite à connaître par sa belle exactitude, ce à quoi nous arrachent ses belles proportions, ce vers quoi nous appelle le rythme musical  de ses facettes multiples, tout ceci n’est rien moins que l’harmonie des sphères qui est celle du Monde, que nous devons nous efforcer d’entendre si nous ne voulons succomber aux atteintes de l’aporie. Le SENS n’est autre que cette perception des éléments qui s’enchaînent dans un langage enfin devenu compréhensible. S’y soustraire ou bien refuser de le voir et les yeux sont atteints de cécité. Mieux que cela, l’ouverture des yeux où s’inscrit avec un intense bonheur ce qui est à comprendre.

   Au dessus de la noire pyramide (les Egyptiens y sont présents en filigrane), les flocons des nuages qui font comme une cimaise, peut-être un écrin où recevoir un ineffable présent. Le don est toujours ceci qui se mérite. Seule une vision adéquate en déplie la majestueuse forme. Il suffit de regarder. Tout est offert qui dit le Simple et l’Essentiel.

  

 

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher