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19 juin 2020 5 19 /06 /juin /2020 08:28
Sous les fourches caudines.

"Souricière à mirages".

Œuvre : André Maynet.

Être hors-sol.

C’était ainsi, il fallait avancer dans la poussière de sable, au milieu des tornades de chaleur, envelopper son visage du linge blanc du taguelmoust, plisser les yeux, retenir sa respiration, devenir légère comme le criquet pris dans les mailles fibreuses de l’harmattan, sentir son corps devenir cette pure abstraction, cette ligne flexueuse à mi-distance du ciel et de la terre, cette manière de flottement qui ne serait jamais accompli que du centre de ses propres sensations. Il fallait être hors-sol et le demeurer tant que vous visiterait l’écume du rêve, là, à des milliers de lieues du réel, où ne flottaient que des idées, des pensées, de simples intellections affairées d’elles-mêmes.

Au milieu des dunes.

Ici, au milieu des dunes, parmi leurs souples oscillations, leur immobile progression, une jeune femme du doux nom de Sibylle - cette pourvue du don de prophétie -, marche au-devant d’elle-même, son corps la suivant à peu de distance, pareille à une ombre, à une nuée grise attachée à un mystérieux cheminement. L’air est une toile compacte faite d’un tissage de grains de sable, de pliures de vent, de fragments de réminiscences venues du plus loin de la mémoire. Ici, nul besoin d’évoquer la force illuminante de la foudre, de se pencher sur la dépouille d’animaux sacrifiés pour déceler ce que sera l’avenir, en deviner la couleur, en dessiner l’essence. Il suffit d’avoir séparé son corps de son esprit afin que ce dernier, enfin déliré des entraves de la matérialité, puisse s’affranchir de toute contrainte et vogue librement dans l’espace infini des délibérations ouraniennes. Se projeter dans l’heure qui vient, dans le jour qui s’annonce au loin, dans la minute qui grésille d’impatience est ceci : se sustenter à l’aune de sa propre liberté et fixer de ses yeux de braise ce qui apparaît, tout là-bas, au bout du long tunnel noir que déchire l’arche brillante d’une vérité. Nulle autre voie que de déciller longuement ses yeux, de les laisser se confronter à cela qui surgit, ou bien la noirceur d’une aporie ou bien l’étincelle d’une connaissance, la flamme d’une beauté. Avenir : une maille à l’endroit qui nous dit l’ouverture du monde, sa merveilleuse image, sa libre disposition à s’affirmer dans la clarté ; une maille à l’envers qui est sa face cachée, le revers d’une fortune, une plaie de l’âme, la perte d’un avoir, la dissimulation d’une pépite dans l’obscur de la roche, sans doute cet inconscient qui nous ôte la vision des choses pour la mettre au secret.

Sibylle en sa nudité.

Dans la lumière de porcelaine, sur la toile de fond de l’inconnu, Sibylle avance dans la pure verticalité qui la fait être. Elle s’est débarrassée de la complexité du long taguelmoust, a abandonné la vêture blanche qui emmaillotait son corps. Elle avance, bien droite, campée sur l’échasse double de ses jambes. La fente discrète de son sexe repliée sur la mystérieuse colline du mont de Vénus. Son abdomen de neige est pareil à un toboggan sur lequel glisserait la discrétion du temps. Cavité du nombril, ovale à peine parvenu à maturité comme pour dire la naissance latente, le bientôt surgissement sur la scène du monde. Les deux boutons de la poitrine, minces rubis que la modestie éteint de la cendre de sa touche à peine proférée. Tiges des clavicules sur lesquelles repose le masque blanc de la tête que recouvre le buisson hauturier des cheveux. Et les yeux, le nez, la bouche, à peine quelque ponctuation pour dire la présence humaine, sa belle déclinaison dans l’ordre du percevoir, du ressenti, ces ondes longues qui, longtemps, font leur ondoiement dans le massif de chair après qu’un son, une image, un langage en a touché la sublime silhouette.

Lampe-tempête.

Et les bras, ces étranges péninsules qui font des mains les récifs les plus avancés de notre rapport aux choses. Les mains, objets artisanaux qui façonnent notre relation au préhensible, à l’Autre surtout que nous effleurons, parfois pétrissons comme si nous souhaitions en faire une terre annexée, un territoire prolongeant le nôtre afin que nous ne demeurions orphelins, démunis avec le bâton des doigts serrant le vide et la perte à jamais. Et cette lampe-tempête qui diffuse sa blanche clarté, qui fait sa boule de brillant mercure, qui fait rayonner autour de soi cette manière de subtile aura, qui est-elle ? QUI ? Oui, car elle n’est pas une chose ordinaire, un simple lumignon dont on s’enquerrait afin de percer la nuit et tracer l’ouverture par laquelle on s’immiscerait dans l’antre multiple du monde, cette caverne d’Ali Baba encombrée de monts et merveilles, de coffres secrets, peut-être de pièges et de « souricières à mirages ».

Individus de l’abîme.

Cette lampe est, à l’évidence, le fanal de l’esprit, le lumignon de la conscience. Pour cette raison parlions-nous, précédemment, d’une séparation du corps et de l’esprit. Corps dans sa pure présence verticale, esprit-conscience porté au-delà de la tunique humaine afin de témoigner, mais aussi de voir plus loin que soi, dans ce futur qui nous constitue à chaque instant, trille, égrènement des secondes dont nous ne percevons que le ruissellement rapide en notre fond, puits oublieux, eau noire que n’illumine guère le cercle signifiant de la margelle. Car nous sommes des êtres de la profondeur, des individus de l’abîme que n’aborde guère l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité pour paraphraser Pierre Reverdy. Ce que, toujours, nous cherchons à savoir, c’est cet absolu, ce réel primordial dont tout poème est la mise en forme, le diamant par lequel nous accédons à l’arête tranchante de ce qui est essentiel et constitue nos propres fondements, à savoir cette temporalité qui nous amène à notre propre être et, d’une façon coalescente, à l’être-du-monde, cette heure qui nous traverse et, s’effaçant continuellement, nous porte en avant de nous. Sibylle, que nous regardons, comme fascinés par tant d’énigmatique présence, est cette Visionnaire qui nous invite au voyage de l’être. Son corps est pure hypothèse qui ne tient qu’à l’aune de cette lumière aurorale qui la révèle et invite les Voyeurs que nous sommes à procéder à l’inventaire de nos paysages corporels qu’ourle la lumière d’une connaissance différée des choses puisque le réel est tissé de cette nécessité même qu’il détruit sa construction babélienne à mesure qu’il l’édifie. Lumière-ombre-lumière-ombre, surprenant clignotement qui, en réalité, n’est que l’écho de nos propres clignotements, de nos humaines dialectiques, inspir-expir, diastole-systole, flux de l’amour-reflux de la mort.

Corps-mirage.

Cette image, au travers de ses symboles, pose simultanément le problème philosophique de la liberté. Corps-mirage, corps-illusion provisoirement endossé qu’ignore la conscience, tant celle-ci est mobile, sans attache, indéterminée, voguant à la vitesse des comètes. Notre corps n’est-il que cette forme constamment livrée à la rébellion existentielle alors que notre esprit serait pure décision ontologique hors de portée de notre savoir ? Avançant dans le désert, comme cette sublime Apparition, nous voyons des montagnes bleues, des villes blanches où règnent des princes et des princesses, des forêts peuplées d’animaux édéniques, des sources faisant jaillir du sol des myriades de bulles légères. Alors nous déployons nos bras, tendons nos mains mais il ne reste jamais au creux de nos paumes qu’un peu de sable gris, des pliures d’ennui, des sautes de vent insaisissables. Notre esprit n’a su s’emparer à temps ce qui s’illustrait comme la forme d’une félicité, ces éternels mirages que sont les choses, qui s’évanouissent dans la matière impalpable du lointain.

Fourches Caudines.

Et ce puits africain, cet emmêlement de bois éoliens usés, est-il le signe d’un possible ressourcement ? L’eau est si loin qui fait sa lueur d’amphore antique. Ou bien est-elle la parution métaphorique de ces Fourches Caudines qui nous rivent à demeure et nous ôtent toute liberté ? Qui, parmi les Egarés sur Terre a le savoir de cette énigme ? Qu’il nous délivre donc de ce doute. Notre éternité humaine est à ce prix !

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 08:30
Esthétique de l’effacement

 "Sans titre", huile sur papier,

 cm 52x40, Milan 1984

 Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

 

« Cet acte existentiel qu’est le recouvrement »,

nous dit Marcel Dupertuis en avant-propos

d’une exposition réalisée en 2014.

 

*

 

   On est là, face à l’œuvre. On est là, dans le face à face. Mais quelle face ? Celle de l’œuvre ? La nôtre propre ? On est, soi-même, dans l’indistinction du paraître, tout comme cette huile qui se referme sur son propre mystère. Et c’est bien sa fermeture qui entraîne la nôtre et nous cloue à demeure. On est là, dans la plus grande immobilité. On attend. On pense à une possible catharsis du temps, peut-être à une dilatation de l’espace où l’on trouverait possibilité d’un refuge. On ne se pose nulle question cependant. On voudrait que l’éclair de lumière vienne en ligne directe de la sensation. Pure. Immédiate. Un genre de déflagration traversant la densité de notre cristallin, percutant le rocher de matière grise, s’invaginant par toutes les failles possibles jusqu’au lieu de réception des images. Que cette image se dépouille de ses artefacts, qu’elle profère son nom de vif existentiel, qu’elle nous dise les contours de son être, qu’elle nous installe dans son effervescente prose, qu’elle nous enchante comme une fable contée à un enfant sage en attente de merveilleux. Mais rien ne se passe que la contrée de l’étrange et du non-advenu. Les lignes se brouillent. La couleur-bitume se même à celle de l’argile. Il en résulte un curieux maelstrom au gré duquel, notre inquiétude croissant, nous ne sommes qu’un monde agité de courants contraires, parcouru d’itératives convulsions.

   Voici que l’angoisse se manifeste et fait son brandon écarlate dans les environs de l’âme. Avec ceci qui nous fait face nous n’avons nulle réponse à notre questionnement intime. Nous aurions souhaité un simple écho, un mince accusé de réception. Nous n’avons, en réalité, qu’un lourd silence de glaise, qu’une lointaine parole aux borborygmes éteints. Comme une lave qui ramperait dans l’illisible destin d’une terre vouée à sa propre perdition. Peut-être un soufre venu de l’enfer qui badigeonnerait tout dans une manière d’écrin de stupeur. Mais qui donc est là qui nous toise depuis son destin d’aveugle ? Car il n’y a pas d’yeux et la tête est un simple boulet de fonte hissé en haut d’une masse indistincte. Et le corps ! Y a-t-il un corps, au moins, ou bien est-ce nous qui projetons le nôtre et l’offrons en sacrifice à notre propre vision ? Ne serait-ce un miroir déformant, empli de suie, qui nous renverrait notre singulière esquisse inscrite sur les fonts baptismaux de la plus haute déréliction ? Alors on se demande que veut dire exister. On pense, encore une fois, à « La nausée », à Roquentin faisant l’expérience de la racine noire et noueuse qui rampe dans le Jardin Public de Bouville, avec sa douloureuse lourdeur d’existence, cette pâte visqueuse qui ruine le sol à seulement affirmer son irrémissible présence, sa volonté farouche de marquer notre conscience au coin de la peur, au poinçon du tragique.

   Ce que nous voudrions, en regard de ce monticule existentiel, le déchiffrer, le connaître sous toutes ses formes, pouvoir dire la tête dressée en plein ciel, le cou si mince, la haute poitrine, (nous voulons dire la femme en son exception), la plaine bistre du ventre, la fente du sexe avec ses luxurieuses frondaisons, les boules des genoux, les jambes telles des cariatides soutenant l’ensemble de l’architecture. Rien ne se présente que du confus et du mutique. Que nous reste-t-il d’autre alors que de convoquer une image que nous pourrions superposer à celle-ci afin de lui donner corps et âme ? Surgit en nous, à la manière d’une résurgence souterraine, cette merveilleuse « Vierge à l’enfant » en bois polychrome de l’Église Notre-Dame de l'Assomption à Ainhoa.

 

Esthétique de l’effacement

Les postures sont les mêmes, la fixité identique, l’assise semblable. Ici nous voulons dire, l’Artiste s’en offusquât-il, qu’il y a évidente analogie, convergence des formes. Comme une « Vierge Noire » qui serait le pendant de cette « Vierge Blanche ». Ceci, nous le voulons ainsi au prix de notre pure subjectivité. De toute manière il n’y a nulle objectivité sauf celle de la pierre énonçant : « je suis pierre » et retournant à son éternelle mutité. Nous ne doutons guère que dix observateurs auraient vu dix événements différents. C’est cette variété même qui fait la richesse de la souple et multiforme conscience humaine. Si, par un jeu de pure gratuité, nous faisons la thèse que l’œuvre de Marcel Dupertuis est une vibration de l’œuvre religieuse ici convoquée, nous disposerons d’un précieux parangon auquel nous reporter dans l’exercice critique auquel nous convie ce troublant parallèle. A partir d’ici, il nous faut dire les formes de celle que nous nommerons, par facilité, « Vierge Noire ». Quelles sont-elles ? Que jouent-elles en leur énigme ?

   A l’évidence, le travail de l’Artiste qui se donne selon le procès d’un constant recouvrement, que pouvons-nous y apercevoir dont nous pourrions tirer quelque signification ? Car il ne s’agit nullement de simplement regarder, éprouver, mais aussi, mais surtout, de comprendre. Les analyses qui suivront seront à saisir avec, en contre-champ, les prédicats associés à l’essence de la statue médiévale. Le recouvrement donc, quel est-il ? Quelle est donc sa nature, la loi qui en oriente le cours ? Le recouvrement est l’autre nom du métamorphique, de la temporalité à l’œuvre qui fait époque, qui fait système, qui fait concept, qui remplace une idéologie par une autre idéologie, une mode par sa jumelle, une génération par sa descendance. S’il n’y avait le recouvrement, il y aurait l’éternité car le temps se serait immolé à sa propre permanence, l’espace focalisé sur son point essentiel, non mutable, non modifiable.

   Le recouvrement est ce par quoi se dévoile notre soif de connaître. La connaissance n’est que ceci, enlever patiemment, couche après couche, glacis après glacis, les sédiments du réel afin de déboucher sur cette vérité toujours voilée dont, toujours, nous sommes en attente mais que, le plus souvent, nous négligeons de questionner. Le recouvrement, c’est le motif par lequel l’amour, la passion disent leur mutuelle profusion. Nous n’aimons qu’à dévoiler l’autre, à sonder les plis mystérieux de son altérité, cet autre visage de soi que nous rêvons de rejoindre afin que, rassurés, nous puissions déboucher sur l’aire libre d’une possible et espérée plénitude.

   Tout, à l’évidence, est recouvrement, depuis les lourdes terres géologiques jusqu’aux plaines et aux collines de notre temps présent. Ainsi notre espèce : l’Homo Sapiens a recouvert le Néandertalensis, lequel a recouvert l’Erectus, lequel l’Habilis, lequel l’Afarensis et ainsi de suite jusqu’à la nuit des temps. L’art romantique a recouvert l’art classique, lequel a prospéré sur les traces du symbolique. Le Cubisme s’est développé sur les ruines de l’Impressionnisme, lequel prenait son essor sur la chute du Réalisme. Le recouvrement, bien plutôt qu’un mouvement particulier, subjectif, est le moteur objectif par lequel fonctionne l’Histoire, il a valeur universelle, valeur ontologique éminente puisque tout processus biologique vit sur les cendres des énergies qui l’ont précédé. Tout est ainsi recouvrement à l’infini.

   Mais il nous faut interroger, maintenant, cette silencieuse « Vierge Noire ». A l’évidence elle procède d’une esthétique de l’effacement. D’abord tracer les contours de la forme humaine, puis, à contre-courant de la logique picturale traditionnelle, en détruire patiemment l’esquisse à coups de brosse vigoureux. Laisser seulement, ici et là, quelques lunules de clarté, l’éclat de la chair, le satiné d’une peau. Non dans le cadre d’une volonté de réaliser les conditions d’apparition du beau. Non dans la direction d’un dessin qui affirmerait les nuances du bon goût. Non en raison de dresser la statue d’une « belle âme ». Et ici, l’on voit combien ce travail de foisonnement sur l’œuvre initiale vient à contre-courant de l’icône de bois polychrome de la « Vierge Blanche ». Cette manière de peindre de l’Artiste contemporain est radicalement iconoclaste. Elle détruit les valeurs du classicisme, elle renie les lois de la perspective, elle foule au pied toute règle de composition. Avançant, progressant, elle détruit, « dé-construit », « dé-figure », autrement dit plonge la figure humaine en sa condition originelle de boue non encore modelée, d’où sortiront l’homme, la femme commis à « croître et multiplier ». Ici, croissance et multiplication ne trouvent leur actualité qu’à l’aune d’une profusion de lignes qui se contredisent et s’annulent mutuellement.

   Ce type de travail rigoureux sur la matière peinte n’est pas sans faire penser aux efforts immenses déployées entre 1949 et 1962, sur le matériau même, par le mouvement « destroy the picture », afin d’en sonder la nature profonde, en explorer l’envers, en déduire la structure intime et, en un certain sens, exprimer sa révolte aussitôt après le cataclysme de la seconde guerre mondiale. Que l’on songe aux projections colorées sur toile d’une Niki de Saint Phalle, aux pâtes telluriques d’un Jean Fautrier, aux perforations d’un Lucio Fontana, aux affiches lacérées d’un Raymond Hains, aux toiles trouées et attachées d’un Otto Muehl, aux violences plastiques d’un Kazuo Shiraga, aux sacs reprisés d’un Alberto Burri. Ces différentes rhétoriques sont belles, sinon dans leur sens conventionnel esthétique, du moins dans leur effort pour mettre en place une éthique. Ethique, esthétique, deux rimes riches si elles affirment leur indispensable coalescence. Autrement dit, il ne saurait y avoir d’art qui s’affranchisse de règles morales. « Art sans conscience n’est que ruine de l’âme », pour paraphraser la célèbre sentence de l’humaniste Michel de Montaigne.

   Car il s’agit moins de dessiner de belles figures que d’en interroger la venue en présence, que de se pencher sur le substrat qui les anime de l’intérieur. Oui, il faut forer l’intérieur, faire dire à « Vierge Noire » tout ce qu’elle peut nous dire de la condition humaine, certes de ses beautés, de ses joies, mais aussi de ses peines, de ses limites, des drames qui en tissent l’intime subjectile. C’est un peu comme si l’on peignait sur l’endroit d’une toile, sa face de lumière puis que, subitement, on la retournait pour montrer son envers, ses ombres fuligineuses, ses coutures, ses scories et ses déformations. Alors le sens ainsi entendu ne se limiterait uniquement à la seule face lisible mais appellerait, en une manière de contrepoint, l’autre, l’inconnue, la secrète, celle qui fomente à l’abri des regards les destins qui nous sont échus comme notre ressource la plus imminente.

   Rien ne sert de se voiler la face. L’art en sa haute sphère ne saurait faire exception à la règle, lui dont l’une des missions les plus exaltantes est de nous révéler les multiples dimensions de la forme anthropologique et de nous en délivrer les mille facettes, les brillantes aussi bien que celles qui se replient dans leur cône d’obscurité. Dans cette belle œuvre travaillée au plus près du corps, au plus près de l’âme, Marcel Dupertuis nous convie à une « conversion du regard » : partir de la forme belle, puis par paliers successifs, en biffer les traits afin que notre curiosité piquée à vif se mette en chemin pour d’autres voies différentes de la fable ou du conte. Toujours sous les eaux cristallines de la fontaine dorment d’inquiétants génies qui ne sont, peut-être, que nos ombres portées, que les cercles concentriques du poème de Dante par lequel se laissent percevoir, en un seul empan du regard, aussi bien le Paradis que la Purgatoire ou bien l’Enfer. Nous observant dans le miroir, pensant y voir la trace brillante de notre séjour sur terre, éternels Narcisses pensant découvrir le beau en soi, peut-être n’apercevrions-nous, face à de telles œuvres, qu’une habile psyché déformante, la subtile anamorphose qui ferait de nous, aussi bien des Anges que des Démons. Ils semblent avoir partie liée. Mais de quel côté pencherait donc la balance ? De ceci nous devons faire notre permanente et profonde méditation !

  

 

 

 

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 08:46
SI…, m’avais-tu dit

                             « SI… »

            Œuvre : André Maynet (détail)

 

 

***

 

  

   Tu me disais : « Si seulement la Beauté pouvait briller aux yeux des hommes ! »

   Je te disais : « En eux, les hommes ont la beauté. Mais la beauté est un tel éblouissement, ils n’en perçoivent, le plus souvent, que quelques éclats et ils s’en retournent à leurs tâches avec le cœur léger, l’âme en paix. Cette légèreté, cette paix, ils n’en devinent pas la source, ils n’en conçoivent nullement le mérite venant des choses remarquables, cette rose épanouie sur la soie de laquelle étincelle la goutte de rosée ; ce vallon si frais, cette naissance au jour, les teintes bleutées qui le portent à son être avec la figure de ce qui est inimitable, sans possible analogie, image singulière dans le fourmillement du monde. Cette Jeune Femme qui passe en son inaltérable luxe, tout comme le tien, ce ravissement sans fin à l’orée de toute poésie. Je dis le cuivre pluriel de tes cheveux et je dis beauté. Je dis la claire margelle de ton front et je dis beauté. Je dis l’océan de tes yeux, ses vagues immobiles, leur profondeur d’abysses, parfois, et je dis beauté. Vois-tu, c’est ainsi, la beauté nous est donnée et, le plus souvent, elle nous échappe, rapide filet d’eau dont nos mains malhabiles  ne retiennent presque rien, la fuite  de quelques gouttes. »

 

***

 

   Tu me disais : « Si la Vérité, un jour, se manifestait à l’homme, en aurait-il la subite intuition ? »

   Je te disais : « L’énoncer, déjà en proférer le nom, c’est être en quête de son essence. Mais seuls les Lucides et les Rares sont en possession de cette exactitude du regard. Toute vérité est si bien enfouie en soi, tellement dissimulée derrière le voile des hallucinations, sous les apparats des salons mondains, dans les faux-semblants des rencontres qu’elle ne brille que d’un faible éclat. D’aucuns, prétextant cette anémique lueur, s’exonèrent bien vite du travail ardu qui, seul, conduit à sa trop rare manifestation.

   Si je dis la belle douceur de tes joues, leur faible coloration carmin, cette touche de fraîcheur qui les habite, tu pourras en déduire, connaissant  tout ceci de l’intérieur, si près de l’origine, la profération d’une vérité. Que tu seras à même de connaître puisque des sentiments du type de la délicatesse, de la spontanéité, de la grâce immédiate, tu pourras en juger, seule, l’incontournable réalité. Pour ma part je n’aurai fait que coïncider avec ce en quoi se montre ta belle posture. Alors mon énoncé n’aura consisté qu’à lire adéquatement ce que tu auras donné à connaître dans le bref éclair d’une intuition. Il faut ainsi beaucoup de coïncidences, de hasards heureux, de subites illuminations pour que quelque chose de l’ordre d’une authenticité se dévoile et fasse corps avec une réalité qui lui est attachée. »

 

***

 

   Tu me disais : « Si ceux et celles que nous côtoyons étaient doués de plus de Vertus, combien alors il serait facile de vivre ! »

   Je te disais : « Plein de mérites sont ceux dont tu croises la route. Mais toujours nous avons un aveuglement quant à les reconnaître. Ceci provient du fait de notre naturel narcissisme et de notre inclination à thésauriser tout ce qui est bon, à rejeter tout ce qui nous paraît mauvais, non-conforme à nos jugements de goût et à nos valeurs. Ainsi nous croyons-nous possesseurs des plus hautes instances morales, alors que les autres seraient les détenteurs d’altérations de tous ordres. Pour nous les vertus. Pour les autres les vices.

   Si j’attribue à ton visage sérieux et ouvert une qualité de charité, qui donc pourra en témoigner, sinon ta conscience se plaçant de telle ou de telle manière face au dénuement de celui qui vient à toi ? Si j’attribue à la belle clarté de ton regard, à ton apparente détermination, ta disposition à la persévérance, quoi d’autre que ta conduite face aux aléas pourra donc en témoigner ? Si, observant ton teint si clair, la belle verticalité de ta parution, ton air si affranchi de toute spéculation, j’en ressors convaincu que la Justice t’habite, y aura-t-il autre chose que le contenu de tes propres actes pour en faire émerger le noble penchant ? »

 

   Tu me disais : « Beauté, Vérité, Vertus : points cardinaux de l’homme. Comment pouvons-nous nous en saisir ? »

   Je te disais : « Tu es un être de Beauté, l’arc étonné de ta bouche en est la plus belle des illustrations. »

   Je te disais : « Tu es un être de Vérité, la profondeur de jugement de tes yeux en est la constante oriflamme. »

   Je te disais : «  Tu es un être de Vertu, l’élégant équilibre de ton visage en est l’évidente attestation. »

 

***

 

   Tour à tour, nous sommes des êtres de questions, des êtres de vice, des êtres de vertu. La vérité qui y est à l’œuvre, d’une manière liminale, nous appartient en propre. Nous sommes source, fleuve, estuaire. Les Autres sont sur les rives qui regardent passer les flots. Sans doute ont-ils une opinion à leur sujet : lents, tumultueux, agités, plaisants, furieux, dévastateurs. Seuls les flots savent.

   Tout questionnement est toujours de trop. Seul le silence est la texture première, inaltérée, objective de ces êtres mystérieux qui tressent notre architecture terrestre, ces nervures éthiques qui nous traversent et tiennent debout la demeure humaine. Sur le drapé neutre du silence peuvent se détacher du Beau, du Vrai, de la Vertu. Toute parole qui veut en faire surgir la présence est discréditée par avance à l’aune de son constant remuement, du bruit de fond qui en sape les fondations. Ce qui se donne en tant que qualités essentielles de l’existence ne peut jamais être explicité d’emblée, sauf à tomber dans la fausseté, la naïveté, la gratuité.

   Infiniment pudiques sont ces grâces de l’instant qui jamais ne se dévoilent au plein jour. Si cette Jeune Femme de l’image nous touche à ce point en son alphabet essentiel, c’est bien en raison du mot mystérieux qu’elle tend à notre sagacité. Il nous faut être des déchiffreurs de caractères discrets. Tout hiéroglyphe ne livre ses arcanes qu’aux patients et aux tempérants. Des vertus si rares qu’elles passent inaperçues.

 

   Tu me disais : « Qui suis-je ? - Je te disais : « qui tu es. » Ainsi demeurions-nous dans le secret de l’être. Il n’y avait rien à savoir, ni en-deçà, ni au-delà. Seulement

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2020 7 14 /06 /juin /2020 09:24
Sortir de l’ombre.

« Dongni peint et c'est beau ! »

 

Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

   « L’œuvre au noir ».

 

   « L’œuvre au noir », voici comment regarder cette belle image en lui appliquant le titre alchimique de Marguerite Yourcenar. Car, en effet, toute création reproduit, symboliquement, les degrés d’évolution de la materia prima depuis son premier état, brut, indifférencié, jusqu’au terme du devenir où paraît l’or ou pierre philosophale en tant que forme sublimée de ce qui n’était que sourde virtualité en attente de son être. Ce qui revient à dire que l’œuvre ne surgit, ne s’exhausse que d’un informel se revêtant, au cours de sa métamorphose, des prédicats qui concourent à en délivrer la substance interne, cette pulpe intime, cette essence qui ne fait efflorescence qu’à être dévoilée et remise aux Regardeurs comme le bien le plus précieux. Acte de donation indépassable de ce qui se constitue à partir de rien.

 

   Essence fuyante.

 

  A partir de rien, en tout cas, qui serait visible ou préhensible. Car, ici, c’est à proprement parler à la métaphysique que nous avons affaire, soit ce qui, étymologiquement, vient «après les choses de la nature». Or l’art est toujours constitué de cette essence fuyante que l’artiste, désespérément, essaie de fixer sur la toile, le photographe de capturer dans la mystérieuse enceinte de sa chambre noire. Tout est toujours en attente qui demande à être révélé et il n’est pas indifférent que la première partie du processus photographique trouve son essor dans ce bain révélateur qui fonctionne à la manière du dévoilement d’une vérité, ce en quoi l’œuvre trouve son appui et ses conditions de possibilité. Donc partir du noir et y demeurer suffisamment longtemps afin que nous soyons appelés par la lumière, sollicités par l’ouverture qui sont seules donatrices de sens. La densité nocturne, si elle prépare ce qui va s’élever d’elle, cette germination artisanale, cette poussée métabolique qui initient le mouvement de l’œuvre, la densité donc ne saurait à elle seule amener une présence puisqu’elle est, avant tout, mutité, réserve en soi des sèmes non encore portés à la parution.  

 

   Méditation spéculaire.

 

   C’est le noir absolu qui nous requiert dans la lecture de cette œuvre à double entrée. A la fois photographique et picturale puisque l’image nous propose en abyme les deux perspectives : une œuvre regardant une autre œuvre en train de naître. Subtile méditation spéculaire qui renvoie face à face le Regardant et le Regardé comme si la signification dernière résultait de ce mouvement relationnel, de cette constante réciprocité. Je regarde l’œuvre qui se crée en même temps que se crée en moi l’intuition de ce que constitue la gestuelle artistique, cette traduction en valeurs figurales du dépliement de la conscience.

 

  

   Du fond de l’obscur.

Sortir de l’ombre.

Cheval représenté dans la grotte de Lascaux.

Source : Wikipédia.

 

 

   C’est dans les boyaux de la terre, au sein de la roche, au plus profond du mystère que cela s’annonce alors que la conscience, à peine dégagée de l’homo faber et de l’erectus, se dirige lentement vers le sapiens qui commence à explorer les chemins ombreux de la connaissance. Les hommes ne sont pas encore vraiment des hommes, seulement des humanoïdes aux fronts bombés, aux corps massifs, à l’allure voûtée comme si, en eux, vivait encore un être de pierre, une manière de racine primitive, de concrétion à peine levée pour dire les balbutiements de la civilisation. Mais déjà, dans cette complexité indistincte se dessinent les premières ébauches de l’art. Tout est noir et les signes posés sur les parois de calcaire ressemblent aux simulacres de la caverne platonicienne. Une forme tremblante que la torche de résine révèle comme s’il s’agissait d’une réalité seconde, la projection d’un spectre mais qui, déjà, fait signe en direction de ce cheval réel qui se déplace parmi les hautes herbes de la savane.

 

   Objet mental.

  

   Ce qui est à comprendre ici, c’est le lent dégagement de l’obscur, l’à peine issu d’une forme archaïque, élémentaire qui commence à prendre corps. Dans la nuit de la grotte le cheval d’ocre et de suie est à peine visible. C’est comme s’il émanait de la paroi même, s’il en était une subite extraction, s’il se donnait à voir en tant qu’image primordiale se détachant de la matière pour devenir objet mental, substance spirituelle. Autrement dit signifié, représentation de ce qui est absent mais dessine une proximité pour l’homme, plus tard l’une de ses plus « belles conquêtes ». Mais ici il faut entendre, bien plus que la domestication animale, sa transcendance sous la forme accomplie d’une œuvre qui hantera la conscience collective, parfois à son insu, mais souvent le processus des civilisations s’affirme à même la distraction des humains, sauf quelques regards lucides qui prennent acte des mutations d’une manière synchrone.

 

   Absence de parole.

 

   De l’obscur naît la lumière. Cependant il faut qu’une conscience intentionnelle en ait visé la ressource latente et l’ait amenée au jour, là où le regard du Voyant en assurera la brillante synthèse. L’atelier est plongé dans une pénombre dense comme s’il fallait cette absence de parole, cette aphasie constitutive afin que du nul et du non advenu naisse ce qui aura pour tâche de dire le monde en sa beauté. L’Artiste est face à son destin qui est de provoquer les formes, de les porter à la visibilité, de les assurer d’un être qui ne s’actualisera qu’à la mesure de la trace de fusain, de la touche du pinceau, du médium qui en assurera la transparence.

  

   Telle l’eau de la fontaine.

 

   La lumière fait sa tache cendrée au sommet de la tête puis glisse insensiblement le long de la natte comme si cette dernière était l’entrelacs de la pensée, la pente obligée de l’intuition chargée de travailler le réel au corps, de lui faire rendre raison de ce qu’il réserve en lui de puissances inactuelles dont il est urgent d’assurer la résurgence. Telle l’eau de la fontaine qui sourd de terre à la manière d’un chant longtemps contenu dans le discret rhizome qui en est la parole anticipée, l’incantation annonciatrice, la juste mesure esthétique.

  

   Signes de la visibilité.

 

   Le visage est cette douce et attentive épiphanie, cette décision de débusquer tout ce qui,  porté à la manifestation, sera digne de figurer. Une couleur particulière, un galbe doué de présence, une estompe faisant voir tout en dissimulant, une posture disant l’élégance des choses, une ligne concourant à la compréhension du propos pictural. Une main, la droite qui tient l’outil de la révélation, est elle-même révélée par ce subtil bourgeonnement de la lumière qui accompagne tout geste décisif. La main imprime dans la trame du subjectile les premiers signes de la visibilité. Le geste reproduit non seulement le poème antédiluvien de l’homo sapiens face à l’attente pariétale, mais il engage toute gestuelle antérieure à partir de laquelle une lumière s’annonce en tant qu’émettrice d’un sens inaugural : le fiat lux divin qui rompt les ténèbres et installe la parole, autrement dit les linéaments de la signification ; le big bang qui lacère le chaos de son feu afin que naisse le cosmos ordonnateur du monde et de beauté. Il est en familiarité lexicale avec cette « cosmétique » qui efface les stigmates de l’incompréhensible pour les traduire dans la belle épopée universelle qui sera le miroir le plus fécond auquel se référeront les Chercheurs de plénitude.

  

   Genre d’hallucination.

  

   Ce n’est qu’en mode différé que nous apparaît l’image du cheval, telle qu’elle se révèle dans la lumière inactinique du laboratoire, un genre d’hallucination, de farfadet, de simulacre qui ne manque de nous interroger. Toute création est cet essai de dépasser l’invisible en lui donnant acte dans le visible de sorte que ce qui se réfugiait dans les mailles souples de la métaphysique trouve son lieu dans cette physique - la phusis des anciens Grecs -, cette « nature » qui n’est jamais évidente qu’à l’aune de la familiarité que nous entretenons avec elle depuis notre présence au monde. Enfin cela commence à dire le réel en termes intelligibles.  

 

   Voir l’invisible.

 

   Mais le monde n’est pas simplement l’assemblée de la totalité des étants réunis dans une synthèse qui nous donnerait le tout comme forme indépassable. Le monde est avant tout cette posture de l’être qui nous met en demeure de comprendre depuis le rivage de notre condition humaine. Sans doute l’art en est-il l’actualisation la plus pertinente. Nous voulons voir l’invisible. Nous voulons que les œuvres se dévoilent à nous comme ces mystérieux hiéroglyphes qui parcourent en tous sens, avec une ineffable beauté, la Pierre de Rosette. A sa manière toute œuvre est faite de ces signes que nous devons déchiffrer. L’activité de décryptage fait partie intégrante du dessein esthétique.

 

   Sortir de l’ombre.

  

  Nous devons sortir de l’ombre afin que parlant, elle nous intime l’ordre de parler à notre tour. Nous sommes êtres de langage à déjà tâcher d’informer ceci qui se présente à nous dans l’hypothétique demeure d’un pouvoir-être. Faute de nous en acquitter, c’est de nous dont il s’agit, de notre propre complétude, de notre plénitude. Or nous ne pouvons demeurer les mains vides, les yeux infertiles, la conscience dénudée. Si tel était le cas, c’est de la désertion de notre être dont il s’agirait. Nous ne voulons nulle vacance. Seulement l’affirmation d’un regard juste. Il n’y a guère plus à espérer que cette belle acuité. Oui, cette braise !

 

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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 08:22
Demeurer près de vous.

Voir votre demeure était déjà une manière d’audace. Comment, moi, l’écrivain surnuméraire, le plumitif des belles lettres aurais-je pu prétendre vous approcher, ne serait-ce que d’un iota ? Depuis trois jours j’errais dans la ville à la recherche d’une inspiration, du moindre indice qui eût pu constituer le début d’une fable. A dire vrai, je me serais même satisfait d’une comptine, d’une berceuse pour enfants. C’est si douloureux, lorsque l’extrémité de votre stylo ne sécrète plus que des gouttes pareilles à une eau fossile, sans mémoire. Mais aussi sans avenir. Orphelin du manuscrit. Orphelin de celui que j’avais été, autrefois, écrivant tout le jour et le temps n’existait plus.

Comment dire, à la fois ma stupeur, à la fois ce genre de ravissement qui m’envahit à la seule vue de votre demeure. Assurément, on était dans les beaux quartiers et je ne doutais guère d’avoir affaire à une aristocrate, à une femme dont le sang bleu illuminait la peau sans doute embaumée des plus riches fragrances. Assis sur un banc, face à votre hôtel, je détaillais ce qui, peut-être, deviendrait la trame romanesque de mon prochain livre, en tout cas la matière de mes rêves. Il y avait tant de présence mystérieuse dans la haute façade blanche, tant de poésie voilée dans le toit d’ardoises à la Mansart, tant de possibles aventures dans la pièce sous les combles, juste en arrière des chiens assis.

Et, bizarrement, je ne vous voyais nullement semblable au logis qui vous abritait. Nul fac-similé, mais bien plutôt un évident contraste, une tache pourpre dans la carrière semée de blocs gris. Vous deviez échapper au ciseau du sculpteur qui avait équarri les moellons de manière à en discipliner le bel ordonnancement, à le ranger dans les usages d’un quartier soumis aux lois sociales. Je vous imaginais volontiers rebelle, subversive, déliant les liens qui vous avaient été imposés par une unique beauté. Rétive, non soumise. Rien ne pouvait mieux me séduire que cette forme de sédition permanente, inscrite dans votre chair comme les lettres dans le parchemin.

Voici celle que vous êtes : une femme libre de son corps, libre de sa pensée, de ses mouvements. Et nullement soumise. A qui que ce fût. Indépendante, fière de s’appartenir, d’abord à soi, ensuite à l’art qui vous porte bien au-delà des circonstances mondaines, dans un univers clos, seulement connu de vous. Vous êtes coiffée d’un chapeau couleur coquelicot. Vos yeux sont des lacs sombres, immenses, passionnés. Où chacun pourrait choisir de se noyer, mais il n’y a pas la place pour quelque intrus, fût-il prince ou bien héros. Votre teint est de porcelaine claire avec des rehauts de rose nacré. Votre bouche un fruit mur, une cerise au jus sucré. Votre cou, le tronc d’un mince bouleau qu’un crépuscule aurait habillé des couleurs du corail. Vous portez, en tout temps, une cape grise dont le haut col dissimule votre gorge à la vue des curieux. Cette cape, la seule concession à l’aspect austère de votre hôtel, manière de cage dont, chaque jour, vous vous échappez pour seulement vous retrouver, vous, l’étrangère à son propre logis. C’est ainsi que je vous vois. C’est ainsi que vous figurerez dans les pages nécessairement fiévreuses de mon livre. Rien n’est plus troublant qu’une énigme non résolue. Mais tout ceci, mon rêve de vous, vous ne le saurez pas. Le vôtre, ce songe si illisible dans la trame serrée du temps, le saurais-je un jour, vraiment ? Le saurais-je ?

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 09:27
« Une fin lumineuse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

Poète persan.

 

 

 

 

 

   La question.

 

   D’où venait-elle, elle la Passante dont on n’aurait pu dire le nom, tellement l’énigme était profonde qui faisait son halo de brume ?

   Où allait-elle, elle la Passante, avec son air hagard, sa vision qui paraissait aller bien au-delà du monde, de ses mystères ordinaires, de ses apparences trompeuses ?

   Qui était-elle, elle la Passante, tout juste issue de cette vapeur blanche qui l’entourait et la portait au devant des choses sans qu’elle paraisse y être présente autrement qu’à la mesure d’un égarement ?

   Venir, aller, être : sans réponse ! Seulement une interrogation qui prenait les tempes en tenaille et menaçait d’insomnie tous ceux qui s’inquiétaient de cet être semblable au remuement déconcertant d’une folle avoine. Les gens les plus étranges sont toujours ceux qui fuient, se dissimulent, dont le visage est impénétrable, manière de sphinx ne se laissant nullement déchiffrer. Mais ce sont aussi les plus dignes d’intérêt. C’est ainsi, l’hiéroglyphe des choses est ce chiffre qui s’efface constamment dans la cendre du jour et les doigts sont désemparés de ne saisir que le vide qui les habite. Alors on se pose forcément la question de la légitimité de la question, précisément, comme si l’énoncer était déjà la soumettre à une réponse en forme de néant. Seulement l’humain est curieux qui veut toujours connaître bien au-delà de sa propre statue et le carrousel est lancé qui fait ses orbes multicolores. Il n’y aura plus de répit. Il n’y aura plus de repos.  

 

   Le portrait de Cosette.

 

   Passante, à seulement regarder l’image, on aura compris qu’elle ne descendait ni d’un Prince oriental, ni d’une noble lignée inscrivant ses pas dans les livres d’Histoire. A la rigueur on eût pu rencontrer son sosie dans les pages du génial Victor Hugo, quelque part entre Gavroche et la gargote des Thénardier, disons dans le portrait de Cosette, cette silhouette de la fillette humble que le sort a vouée à toutes les vexations du siècle. La décrire revenait à ceci : dire le bouquet des cheveux, sa liberté, son flottement tout contre le vent. Dire le vaste front bombé où se devinait une intelligence mûrie par la vie, non ce pétillement aussitôt surgi qu’éteint qui est la marque des espiègles et des mutins, eux qui sautillent tels des moineaux. Dire les deux arcs charbonneux des sourcils surmontant des yeux teintés de noir, presque nocturnes. Des yeux insolites qui semblaient n’apercevoir que des songes, imaginer de lointains jeux d’enfants, peut-être des occupations sérieuses qu’une jeune expérience aurait amenées à leur incandescence.

   Dire le nez délicatement retroussé avec son écume d’odeurs et de fragrances animées de souvenirs. Dire les deux boules des joues avec une sorte de mince plaine blanche dont on aurait pensé qu’elle était le symbole même d’une souffrance ancienne. Dire la pliure de la bouche, non celle gourmande de quelque capricieux mais cette constante réserve, ce gonflement du silence sous la lame du jour. Dire cette courbe du menton : on aurait pu évoquer une anse marine avec ses faibles clapotis, son abri pour les bateaux esseulés. Une sorte d’accueil, de disponibilité aux autres, une générosité tout intérieure qui, parfois, transparaissait à la commissure des lèvres comme pour dire le précieux de la vie, sa tension, ses reflets sur la belle géographie humaine.

   Dire le cou vigoureux, assuré de soi, non cette grâce vite distraite de l’enfant gâté. Dire la chute des épaules dans la fuite en avant du destin. Dire le balancement des bras, l’attitude légèrement de biais, la détermination du corps à s’inscrire dans la rainure exacte du réel, la posture générale à la fois décidée et en retrait. Ce portrait de Passante est si attachant que pourrait s’ensuivre une totale fascination si nous n’avions pour tâche d’en démêler un peu de la riche complexité, d’en saisir quelque perspective s’approchant de son être, si cependant une telle faveur pût jamais nous être accordée.

 

   Passé : Guerra a la tristeza.

 

   Autrefois, dans la tête cernée d’ombres de Passante. Comme une image lointaine, tremblante, à la limite d’une hallucination, du débordement de la conscience par la marée de l’irréel. La nuit est dense, au tissu serré, pareille à des mots qu’une phrase distraite aurait emmêlés, les fondant en une seule illisible profération. Murmure continu, bruit de souffle du geyser, avec parfois, de sourdes explosions, de rapides lueurs de soufre dans le ciel maculé de suie. Ici est une fête avec ses stridences, ses cataractes de sons, les déchirements de l’obscur, ses trouées dans la toile infiniment tendue du temps. Foule distraite qui déambule avec l’hésitation de l’ivresse, la force occulte du désir dont la braise rougeoie quelque part entre les baraques peinturlurées de couleurs vives. Partout ça bouge. Les femmes font rouler leurs hanches voluptueuses, on dirait des collines d’herbe prises dans la folie du vent. Des hommes au torse velu croisent d’autres hommes pris de vin. Les haleines sont puissantes qui font leur bruit de forge. D’un instant à l’autre le tragique pourrait surgir, une lame brillante déchirant les chairs. Un ruisseau pourpre s’enfuyant dans la rigole de poussière, une vie s’exhalant d’un massif de muscles, une voix s’étranglant dans une dernière éructation.

   Mais rien ne se passe que la reptation de l’angoisse archaïque des hommes pris dans la nasse étroite de la multitude. Rien ne se produit que le long râle d’amour des femmes qui attendent d’être séduites. Embrassées par des volontés de héros. Emportées dans la flamme noire du toréador. C’est ceci que dit la fête avec ses habits de carnaval, ses masques de carton, les claquements des carabines, la percussion des voitures aux mufles de chrome. Montagnes russes avec la vie au zénith, la mort au nadir. Partout sont les sueurs d’exister, les douleurs de vivre et les mors d’acier grincent et s’agitent en cadence car manduquer, broyer, détruire, ceci est leur seule mission.

   Au milieu de la marée des corps, comme isolée sur son île, une effigie humaine qui dit la désolation de soi, la perte des repères - mais en eût-il jamais ? -, une Pauvre Figure n’arrivant même pas à saisir ses propres contours, à tracer son intime périphérie. Personne est là et n’y est nullement. Y aurait-il image du désarroi plus exacte que cette perte d’identité, cette presque disparition, cette immobilité sur le bord du gouffre ? Le béret est une calotte noire qui ceinture la tête. La tête est étroite, médusée, identique au regard qui paraît être retourné au-dedans du corps. Dans quelle étrange « confusion des sentiments » ? Dans quel effroi de persister, de faire du surplace avec des semelles de plomb ?

   Bouche entr’ouverte sur le spectacle du monde. Quel spectacle sinon le vide immense de l’être ? L’absence de parole. La non émergence de la pensée. La désertion de l’imaginaire. Médusé. Interloqué. Sidéré. Un poudroiement à l’infini de prédicats qui signent la négation, l’annulation de ce qui est, la mortification de ce qui pourrait être. Veston de toile usée dans laquelle Personne dissimule des mains qu’on suppute gourdes et noires aux ongles recourbés. Une vague chemise autrefois blanche se perd dans les plis du pantalon. Que regarde-t-il qui se situe à l’horizon des yeux sinon sa propre démesure d’être au monde en n’y étant nullement ? Que vise-t-il à part le néant lui-même ? A-t-il au moins une histoire ? Une date de naissance ? Un toit où s’abriter ? Une oreille attentive à la confidence de sa dérive ? A-t-il autre chose que cette longue inclinaison de l’âme privée d’un amer où fixer son repos ?

   Derrière lui un manège avec ses chevaux de bois, ses colonnes peintes, ses arcades où ruisselle la lumière. On devine la clameur des enfants, leur joie à monter et descendre au rythme de leurs montures d’un soir. On devine la félicité des jeunes parents tout au bonheur de contempler leurs petits prodiges de vie. Sur tout ceci, cette évidence de plénitude, Personne fait tache, fait douleur, fait privation de liberté. C’est à ceci que Passante est attentive, à toute cette douleur muette qu’aucune facette, fût-elle resplendissante, n’apportera son éclat. Alors Cosette fixe l’Etranger de toute la force de son regard comme si, de cette simple volonté, le sort pouvait s’inverser, le bonheur faire son étrange bourgeonnement sur le visage de pierre privé de paix. Car ne pas être, c’est être en guerre contre soi, c’est donner lieu à cette tristeza infinie dont aucun Vivant sur terre ne peut supporter l’intolérable poids.

 

   Présent : sourire clair, lumineux.

 

   Le sourire de Passante est clair, lumineux, tout intérieur, saisi depuis ce foyer qui ruisselle et demande son dû. A savoir la réciprocité d’une délectation immédiate. Être soi jusqu’en son excès en demandant à l’Autre, le démuni, le guerrier vaincu avant même d’avoir combattu, de devenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une forme en devenir qui ne doute plus de ses possibilités, qui puise en lui la source limpide, libre qui en jaillira malgré l’adversité, les embûches, les actes fomentés pour réduire l’homme à la servitude. Pas de plus entière satisfaction que de vivre en paix avec soi, avec l’Autre. Réverbération de son propre regard dans le regard qui fait face et donne acte à la force d’exister. En réalité, par la générosité de son regard, Passante a déclaré la guerre a la tristeza, tout comme la fête essaie de conjurer les attaques funestes du destin, instillant dans l’âme des Joueurs un peu de cette ivresse sans laquelle nulle joie ne saurait être complète. La fête est l’ambroisie des dieux, elle inocule son esprit, sa flamme dans le sang des Participants, elle les relie l’espace d’une communion. Elle panse les contusions, cautérise les plaies, efface les douleurs qui rutilaient à la face de l’épiderme. Elle est une onction qui adoucit les mœurs tout en les exaltant, en accroissant l’expansion des corps, en exacerbant le désir d’être multiple tout en restant unique, singulier, mais intimement soudé à la marche commune.

 

   Futur : laisser venir les images du monde.

 

   Passante a déclaré la guerre a la tristeza à la seule force de son regard car elle a vu cette Existence en désarroi du fin fond de sa lucidité, elle en a épousé le drame humain, elle a tressailli à ce qui devient impensable et, le plus souvent, oblige les Distraits à ne pas prolonger la prise de conscience, à se détourner, à passer leur chemin alors que le dénuement de l’Insulaire s’accroît de l’amplitude de cette indifférence.

   Et, soudain, il y a eu comme une métamorphose de la nuit festive. L’image de l’Homme seul s’est effacée. Non pour céder la place à une joie naïve qui ne serait qu’une reconduction de la réalité à une pure simagrée. Mais à la vision du simple qui ravit le regard de Celui qui a été changé par la seule vertu d’une contemplation sans faille. Savoir regarder : tout est contenu là. Regardé avec le souci correspondant à son être, Personne s’est enfin doté d’une identité. Naturelle, droite, sans fioriture ni forfanterie. Se sentir respirer. Se sentir immobile. Se sentir reconnu. Pas de signe humain doté d’un plus grand prestige. Désormais il peut s’ouvrir avec confiance, laisser venir à lui les images du monde.

   Ce qu’il voit, là, dans la braise de la nuit révélatrice, au centre du rayon de son regard, isolé du bruit de la fête, l’image d’une douceur immédiate des choses. Sans doute se reconnaît-il lui-même dans cet événement si mince qu’il pourrait être insignifiant. Et pourtant ! Combien de choses inapparentes sont plus précieuses que les vitrines éblouissantes des temples du consumérisme !

   Là, dans une flaque de lumière cernée d’une ombre dense, le spectacle d’une heureuse humilité. Une Jeune Femme est assise dans une nappe de clair-obscur, son regard rivé sur l’insaisissable. Une autre, Voyageuse de la nuit, tout sourire, visage épanoui telle celle qui assiste à un prodigieux événement, tient dans les bras une poupée sans doute gagnée à quelque loterie. Ravissement qui l’arrache à sa propre destinée tout en l’accomplissant jusqu’en son flux le plus admirable. Le mythique Eldorado atteint en une seule possession, sans douleur, sans haine, sans lutte avec l’autre pour arracher la pépite qui brille dans l’ombre et attise l’envie, fait se gonfler l’outre de la cupidité. Recevoir le don de vivre à l’aune d’un si modeste présent, une simple poupée, voici de quoi retrouver foi en l’homme, saluer sa capacité à sourire au dépouillement, à la feuille de l’arbre, au filet d’eau qui s’écoule de la fontaine.

   Savoir regarder l’Autre en son don irremplaçable, savoir regarder l’objet qui se dévoile dans la frugalité, savoir se regarder soi-même avec justesse, voici ce que semble nous dire Passante dans son étonnante ressemblance avec la jeune héroïne des Misérables. Tout comme cet autre personnage du panthéon hugolien, l’épatant et généreux Gavroche qui accueillait ses amis errants dans le ventre de l’éléphant de ciment, quelque part dans le froid de la nuit du côté de la Bastille. Ici se laisse rejoindre le poète persan :

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

 

 

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10 juin 2020 3 10 /06 /juin /2020 09:30
En-deçà du Bien et du Mal.

Œuvre : André Maynet.

Savait-on au moins qui on voyait, qui était Celle qui nous visitait dans cette atmosphère si étrange qu’on eût cru être exilé de soi, ramené dans la touffeur d’avant notre naissance ou bien dans les corridors invisibles d’un outre-monde ? C’était comme une présence d’avant la présence, c’était l’absence venant dire son nom d’incertitude, dessiner l’empreinte d’une possible parution dans l’être. Cela faisait sa lumière de savon, sa consistance de bulle, sa perte dans l’obscur dont l’Innommée semblait provenir. Songe. Lueur. Clarté en fuite. Avancée existentielle pareille à l’imaginaire d’un enfant fou. Image éthérée dans la tête d’un philosophe. Icône plantée dans l’épiderme du sage. Intuition et l’écharde s’enfonce dans l’âme de l’artiste. Bourgeonnement des mots sur le front à peine advenu du poète. Cymbalisation de cigale sur la hanche de l’amante. Feu d’une gemme dans la veine assourdie de la terre. Dépliement du sentiment dans l’esprit romantique. Etincelle de la passion patientant dans l’azur. C’était ceci qui inclinait à se montrer et n’avait de réalité qu’à se retirer dans le luxe d’un mutisme.

Ce que les hommes voyaient habituellement, c’était ceci : des femmes de chair que la vie plaçait dans une vision immédiate, des femmes clouées à leur destin, des femmes-matière, des femmes-racines, des femmes-tubercules, enfin des concrétudes, des formes, des volumes, des couleurs, des respirations dont on pouvait suivre les traînées dans l’air. Des femmes qui écrivaient l’amour avec leurs doigts, le disaient avec leurs lèvres, le livraient avec leurs sexes rutilants et leurs ongles carmin, ceux-ci qui se cambraient sous la poussée du plaisir, brûlaient à l’aune du désir. Les femmes, autres que Celle qui nous occupe ici, on pouvait les dire ainsi : cette Attentive, assise sur le plateau couleur de ciel de son lit, regarde fixement par la baie vitrée comme si un événement allait se produire. Au loin sont des immeubles de brique rouge, des rangées de cheminées d’où ne sort nulle fumée. La lumière emplit la chambre, découpe sur un mur pareil au clair d’une falaise, un grand rectangle qui décolore l’ombre. La posture est cambrée, un caraco de teinte corail coule le long du corps, les bras sont réunis selon un ovale qui retient les jambes relevées en direction du bassin, la peau est claire que le jour blanchit alors que les épaules se perdent dans les plis d’une nuit proche. Cette Attentive est dans la vie, au bord de la survenue de quelque chose, fût-ce un fait infime, mais on s’attend que s’ouvre un langage, que jaillisse une action, que se produise ce que nous attendons toujours qui reçoit le nom de rencontre, péripétie, épopée, entaille du tragique, développement d’une intrigue. Nous sommes attente, nous sommes à l’origine d’une fable, nous en supputons la fin et peut-être la mise en jeu d’une morale.

D’une autre femme nous pouvons également décrire la posture de manière à l’insérer dans l’étoffe compacte du réel. Nous disons Liseuse, placée elle aussi dans l’intimité d’une chambre. Chaudes tonalités qui baignent les murs, font écho sur la chair heureuse de Celle qui médite sur sa lecture. Casque de cheveux si semblable à la robe de la châtaigne, épaules à la belle courbe, haut de la gorge s’échappant d’un corsage vermeil, plaine des cuisses inondée de lumière alors que les jambes disparaissent dans le clair-obscur qui habite le sol. Livre épais -sans doute un roman à moins qu’il ne s’agisse d’un volumineux essai -, les tranches de l’ouvrage pareilles à un talc ou bien une porcelaine ; couverture simplement devinée, foncée, aucun signe d’imprimerie visible, seulement halluciné par l’espace de l’imaginaire. Un meuble acajou apparaît que prolonge le vert-bouteille d’un fauteuil de salon, des rideaux blancs laissent passer une généreuse nappe de clarté. Ici aussi, comme pour Attentive, nous pouvons installer Liseuse dans le cadre d’une fiction, nous avons tout loisir de la faire sortir de sa pièce, de la suivre dans la rue, de remettre entre ses mains toutes les cartes de jeu dont elle fera usage de façon à exister dans le vraisemblable, à faire signe en tant qu’intelligible, perceptible, douée de multiples prédicats qui la définissent et la portent au-delà d’elle-même dans l’orbe des mouvements du monde.

En-deçà du Bien et du Mal.

Mais revenons à cette Etrange dont nous avons fait l’origine d’un questionnement et le centre d’une vision. Osons le dire, elle ne nous émeut ni ne nous dispose à l’accueillir dans la vasque de notre corps, dans la conque de nos mains comme nous le ferions de l’eau de la fontaine ou bien de la fleur des champs. Car Celle qui se dévoile dans une manière d’anonymat ne parvient pas jusqu’à nous. Elle est comme derrière une vitre opaque, comme si un gel, une glu la retenaient en arrière d’elle afin d’en préserver la haute pureté. Oui, la pureté. Si d’Attentive et de Liseuse nous pouvions dire quelque chose, débuter une histoire, créer un spectacle, d’Innommée nous ne pouvons rien dire pour la simple raison qu’elle n’est pas arrivée à nous, pas plus qu’elle ne parvient à elle-même. Elle est en réserve de la même façon que le bouton de rose est en attente de son dépliement, que la goutte d’eau s’impatiente des gouttes adjacentes afin que le nom de fontaine puisse lui être attribué. C’est rien de moins qu’admirable cette tenue sur le seuil du monde, en dehors de l’espace et du temps, dans l’aire libre des significations. Immense vacuité qui puise à même son absence de forme les linéaments qui la constitueront et la remettront à toutes les formes possibles et imaginables. Oui, il faut être dans le retrait et l’anonymat, ce que l’on nomme habituellement, en terme philosophique, condition de possibilité. Celle qui est là dans le grisé de l’image est, en effet, sa propre condition de possibilité, autrement dit à l’origine de l’arche ouverte de son déploiement. Elle est en-deçà du Bien et du Mal, ces deux polarités par lesquelles tout existant s’affirme de telle et telle manière dans le cheminement au monde qui est le sien. Si l’exister est une éthique, donc une posture vis-à-vis du Bien et du Mal, (et faisons la thèse qu’il en est ainsi), alors Celle qui vient à l’être n’a d’autre raison que de demeurer sur le bord des choses, là dans cette marge indéfinie qui l’empêche d’osciller, de choisir entre une action bonne ou bien une mauvaise et c’est l’essentielle raison pour laquelle elle nous fascine. La vertu est cette éminente qualité qui se maintient en suspens dans l’ouvert, seule manière de regarder adéquatement le Beau, le Bien, le Vrai. Ces absolus ont pour essentiel caractère de chuter dans le relatif dès que l’homme s’ingénie à les mettre en œuvre.

Voyons si l’image dit bien ceci. Qu’y voyons-nous ? Nous y apercevons cette attitude de réserve qui témoigne d’une si belle humilité qu’elle nous incline à penser les choses essentielles du genre de la rareté de l’art, de la droiture de la justice, de la vérité du réel dès qu’on les pense dans leurs fondements. Cette Innommée n’appelle ni le désir, ni l’idée du péché pas plus qu’elle ne s’inscrit dans le domaine de quelque projet. Tout comme l’être en son essence elle est infiniment libre d’aller où bon lui semble, y compris de ne pas prendre figure dans l’univers. En quelque manière elle est le monde qui nous contemple dans cette si étonnante attitude de la méditation. Elle ne paraît dans ce clair-obscur qu’à nous intimer l’ordre de nous poser la question : qu’en est-il de notre attitude en regard des choses essentielles ? Consentons-nous, au moins, à nous y arrêter un instant afin que de cette halte puisse naître un possible ressourcement. C’est le mérite d’une telle photographie que de nous acculer à notre propre condition, ce constant balancement de pendule, cette éternelle oscillation entre nature et culture, matière et esprit, absolu et relatif, passé et futur, ici et là-bas car nous n’avons site quelque part qu’à nous être suffisamment assurés en direction de notre être, lequel, toujours en fuite, demeure inconnaissable. Or nous voulons connaître, c'est-à-dire exister. C’est pourquoi nous avançons pareils à des aveugles, les mains tendues sur le vide, tâchant ici, de saisir Attentive, là de rendre Liseuse concrète alors que dans l’ombre Innommée nous attend comme notre ressource la plus constante. Une pure magie !

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8 juin 2020 1 08 /06 /juin /2020 09:39
Errance mauve du jour.

          Photographie : Patricia Weibel.

 

 

 

 

 

   On est comme disloqués.

 

   D’abord il y a la nuit. La nuit dense, d’encre, la nuit scellée à sa propre dérive. Nappe de suie étendue d’un bord à l’autre des consciences humaines. Chape de plomb et les poitrines sont des soufflets aux dépliements rauques. L’air est poisseux qui glace les membres, les enduit d’une pellicule translucide à peine visible. C’est tout juste si la pulpe du cœur gonfle sous la pression carmin. Tout juste si les membres demeurent attachés à la douve du corps. Sur les couches de toile on est comme disloqués, en chemin vers une possible diaspora avant que de rencontrer une réalité archipélagique incontournable, un éclatement de soi dans les mystérieuses travées du temps. Partout le mouvement syncopé des meutes d’eau et l’impression d’un déluge avec ses cataractes de gouttes, ses javelots d’ondes serrées qui percutent le cuir de la peau. On est traversés de traits, sillonné de points et la chair se hérisse dans le genre d’un papier semé de verre. Lente abrasion de l’esprit qui ne s’allume plus que par endroits, fanal perdu dans les brumes de l’inconscient.

 

   Constellations d’opium.

 

   Et le rêve, le rêve qui lacère la chair, élève ses cathédrales de brume, lance ses ponts de corde dans l’espace, déroule ses escaliers à double révolution, dresse ses pont-levis, livre ses anatomies cabossées, écartèle le désir, ouvre les vannes rubescentes de l’imaginaire. Oui, là, demeurer dans la faille onirique, boire toute l’ambroisie des étoiles et s’attacher aux constellations d’opium, se lier aux sorcelleries du peyotl, s’aliéner dans la libre ouverture des cosmogonies de sable et d’étain. Être métal en fusion, gorge bleue du pigeon, avenue du plaisir dans les catacombes étroites du doute, manducation verte de mante religieuse, métamorphose infinie et polychrome du caméléon aux ocelles d’émeraude et de gemme bleue. Oui, c’est cela que disent les hommes aux muscles tendus, les femmes aux gorges pléthoriques dans les encoignures grises du sommeil. C’est cela même qui délivrerait de la nasse de peau, ouvrant un monde flottant, illimité et l’on n’aurait plus besoin de se sustenter, plus besoin de demeurer dans la varlope désirante qui découpe en minces copeaux ce qui se donne à voir dans la mesure consternée du regard.

 

   Simple racine blanche.

 

   Être sans condition, être sans attaches, être souffle de vent dans la demeure lisse du ciel, simple racine blanche qui avance dans la vanité de l’humus, pluie d’arc-en-ciel au-dessus du dôme violet de l’océan aux eaux profondes. Être sans histoire, sans lien qui attache et soude aux forceps des événements, sans langage qui installerait le règne d’une fable, initierait le cheminement d’une biographie. Être sans chambre où copule la lumière blanche, aveuglante de la rencontre des amants. Passer au travers de soi, retourner sa peau, déplier sa calotte, en inventorier les viscères, en éprouver les sombres gluances, en saisir les gaines électriques, s’électrocuter à même la puissance de son propre ego, cet abîme sans fin où se précipite tout individu afin de se croire vivant. Se croire vivant, oui !

 

   Furie céleste.

 

   « Se croire vivant ». C’était ceci que proférait l’humain dans son vibrant désarroi. Il suffisait de pousser sa croisée sur l’entaille mauve du jour, de laisser les sclérotiques des yeux gonfler sous l’ardeur solaire. C’est à peine si l’on percevait quoi que ce soit des choses du monde abrasées par l’inconséquence de l’heure zénithale. L’immense boule blanche crachait son venin depuis les hautes sphères invisibles du ciel. Partout des lambeaux en proie à la fureur, partout des échardes de brûlante lumière, partout des flammes avec leurs éclats mortuaires. Oui la Mort était proche qui se disait selon la violente rhétorique de l’astre fou. La chaleur suintait, dégoulinait en longues tresses que les caniveaux de ciment régurgitaient avec peine. Les hauts candélabres de tôle se vrillaient et, parfois, mouraient dans une piteuse flaque de zinc. Les feuilles des arbres étaient de minces oriflammes desséchées, des perditions de carton qui attendaient leur dernière heure. Les voies ferrées étaient des nœuds d’acier violentés, enserrés dans les mors d’une puissance démente. Y avait-il au moins quelqu’un qui pût encore témoigner de l’existence, proférer une seule parole, émettre un signal perceptible par une intelligence extra-humaine ? Peut-être simplement par une diatomée qui, depuis son antre glauque, recevrait encore quelque message du monde. Y avait-il ?

 

   Dans l’attitude de la stupeur.

 

   Sur la passerelle de bitume que le jaune boulotte consciencieusement, Dernière Femme est là dans l’attitude de la stupeur, saisie par le glaive d’effroi qui la transperce à la manière d’un phallus dément. La dernière semence anthropologique vient d’expurger sa liqueur séminale d’or et de pollen dans la sidération du jour. Sur Terre, plus aucune profération qui dirait le parcours d’une vie, les diaprures de la passion, les surgissements obséquieux de la gloire. Enfin la justice établie. Enfin l’égalité assurée, un néant équivalent à un autre néant. La déraison exponentielle de l’homme a eu raison de son inconstance, de sa naïveté foncière, de la légèreté selon laquelle il se confie avec innocence à la certitude de son paraître.

   Dernière Femme est hagarde, plantée dans la rumeur solaire qui la frappe de nullité. Combien sont loin les jours passés avec leur ébruitement de source claire, leurs aubes diaphanes s’éveillant au bonheur de l’heure ! La corolle mauve du parapluie n’est plus désormais une parade suffisante afin qu’une vie ait lieu à l’abri des orages existentiels. Le visage, déjà, se dilue dans une illisibilité qui semble n’avoir aucune limite. L’ample robe noire, vestige symbolique du royaume nocturne se pare maintenant des couleurs d’un deuil immédiat. Le plus confondant qui se puisse imaginer, savoir le sien et après rien n’aura plus lieu que le silence éternel et les espaces infinis où se perdaient, autrefois, d’aventureux oiseaux. Les jambes claires sont l’ultime attache de chair - mais s’agit-il encore de cela, de chair dans cette irrémédiable perte du corps ? -, l’attache terminale avant le grand saut dans l’inconnu. Avec plus d’élan que n’en autorise le chanvre indien, avec plus de persistance que les éclairs de l’opium, plus de consistance que la puissance hallucinogène du LSD. Un éblouissement, une explosion de photons, une déflagration de magma et la conscience illuminée pour des millénaires avec des cortèges de pensées mauves, de souvenirs bigarrés, de rêves multicolores dans les limbes de l’être. Oui, nous voulons cette conflagration, ce feu d’artifice final, cette ouverture magistrale de la corne d’abondance qui nous fera passer d’un univers à un autre. Nous ne sommes dans l’errance mauve du jour qu’en attente de cela. Qu’en attente ! De cela !

 

 

 

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7 juin 2020 7 07 /06 /juin /2020 09:00
L'aile d'un papillon.

Photographie : Katia Chausheva.

Etait-ce seulement l'effleurement du jour qui m'attachait à vous, ce lacet noir que vous portiez au cou, cette aile de papillon qui faisait son tremblement sur la plaine claire de votre épaule ? Etait-ce la lumière, son poudroiement de cendre grise ? Etait-ce le doute dans lequel vous me laissiez de vous, comme sur le bord d'une lagune solitaire, le ciel faisant sa courbe d'infini ? Etait-ce donc cela l'air de Dubrovnik, une presque apparition, comme un étain sur le point de s'effacer ? J'étais arrivé la veille, dans la brume solaire de fin octobre, pensant trouver, dans la vieille ville de Raguse, la fraîcheur et, surtout, le calme auquel j'aspirais. Ma légendaire naïveté s'était rapidement teintée d'une amère déception, la foule était encore là qui faisait ses confluences dans les artères de la ville close. Comme un lent étouffement, une imperceptible reptation dont je ne ressortirais qu'avec de bien pénibles meurtrissures. Cette houle des curieux anonymes, leurs yeux globuleux comme ceux des pieuvres, leurs tentacules qui, partout, déployaient leur viscosité dans le lacis des ruelles, près des monuments d'antiques pierres, il fallait m'en distraire à jamais. J'étais rentré de bonne heure faire une retraite entre les cloisons fraîches de ma chambre, rideaux tirés sur le jour. Au travers de la percale, j'apercevais, comme dans une brume bienfaisante, les luisances assourdies de la mer, l'émergence d'une île coiffée de verdure, le balancement d'eucalyptus sous la brise du large. Distraitement, j'avais ouvert un livre, "Palomar", d'Italo Calvino, ouvrage que je tenais toujours à moins de deux coudées de ma conscience. J'aimais sa fraîcheur, sa spontanéité, la façon de vivre de Palomar et sa manière de voir le monde, avec la lucidité qui convient aux âmes simples, en même temps qu'elle participe à leur constant agacement.

"Monsieur Palomar, homme nerveux vivant dans un monde frénétique et congestionné, a tendance à réduire ses relations avec le monde extérieur et, pour se défendre de la neurasthénie générale, il cherche à contrôler le plus possible ses sensations."

Suivait la méditation de Monsieur Palomar au sujet d'une vague dont il essayait d'inventorier tous les mouvements, afin que cette patiente observation parvînt à renverser le temps, l'ordre du monde et à installer, dans son âme, la sérénité qu'il cherchait à y trouver. Mais ses persévérants efforts se soldaient, toujours, par un échec, résultant de la fausseté du raisonnement doublée d'une belle ingénuité. Le soir venu, alors que la brume de mer se levait et que l'air fraîchissait dans une belle teinte d'indigo, je gagnai la terrasse d'un restaurant donnant sur le vaste horizon. Des passants y déambulaient mais dans la juste mesure du crépuscule. La houle des touristes était devenue mer presque étale, en même temps que mes mœurs s'adoucissaient dans un genre de douce écume. Il ne me déplaisait pas de penser que Dubrovnik, par je ne sais quel miracle du temps, était redevenue l'antique Raguse, blottie dans l'enceinte de ses remparts, genre d'île hors du monde et de ses rumeurs. Les réverbères de la ville s'étaient allumés, faisant leurs halos verts et la nuit venait à pas comptés, laissant derrière elle les copeaux blancs du jour et leurs agitations étoilées. Quelques rares passants - dont je pensais qu'à cette heure tardive, ils s'intéresseraient plus au sens des choses qu'à leur simple réverbération -, déambulaient dans les ruelles de la cité déjà prises d'une encre profonde. "Plus on se rapprochait des abysses, plus on avait de chances d'échapper au tumulte du monde", formulais-je à mi-voix comme si, par distraction, j'avais endossé les habits de Monsieur Palomar.

Quelques égarés, entrés par la porte ouest, arrivaient sur les pavés de la place Paskova Milicevica, tout près de la fontaine d'Onofrio dont j'admirais les macarons sculptés dégorgeant une eau fraîche et limpide. C'était presque le silence et un air de religiosité, de recueillement, semblaient s'être posés sur l'antique citadelle, la reconduisant, peut-être, aux rives de sa fondation, bien en arrière du temps. Cette très ancienne fontaine - elle avait échappé au séisme de 1667 -, à défaut de m'intriguer, me comblait d'aise en raison de ses dimensions parfaites, de la régularité de ses seize faces, de l'équilibre que son dôme de briques complétait de sa tranquille puissance. Il y avait si peu de bruit et les vagues de la nuit déjà avançaient. J'avais terminé mon périple circulaire et m'apprêtais à quitter la place, lorsque dans la perspective de l'Église Saint Sauveur, s'inscrivit, dans son porche d'ombre, la pure beauté d'une vision qui, désormais m'habiterait longuement. C'est vous, l'Invisible, qui aviez investi le champ de mes yeux pour ne plus le quitter. Des Déambulants parmi les dalles claires, je crois que j'étais le seul à vous avoir aperçue, à moins que je n'aie été le témoin de quelque hallucination. Dans le dernier rayon de clarté qui, à cette heure, frappait le porche, vous apparaissiez la tête légèrement inclinée vers je ne sais quelle pensée secrète, vos cheveux en buisson cendré faisant leur tache légère. Votre cou était celui du cygne séduisant la belle Léda. Le haut de votre dos luisait à la manière du galet lissé de l'eau du songe. Votre bras, le bas de votre corps chutaient dans un genre de neige grise, éteinte, alors que, sur le dessus de votre omoplate un papillon d'encre s'était posé dont je croyais entendre le doux bruissement, voir la rapide vibration des ailes. C'était comme d'assister au miracle de la métamorphose, de surprendre sa dernière mue, son stade terminal d'imago et l'esprit s'embrumait déjà du brouillard dense de l'imaginaire. J'ai quitté l'aire de la fontaine dans un simple glissement. Ma translation dans l'espace était devenue si floconneuse que nul, sans doute, ne s'aperçut de mon déplacement, me retrouvant dans l'instant sur le parvis de l'église, puis dans le secret refermé de son narthex où je pensais vous rejoindre. Mais, à cette heure indécise où le chien se fondait dans le mystère et la sauvagerie du loup, il ne restait rien de votre apparition, sinon le rythme des prie-Dieu dans la pénombre de la nef, les effigies dorées du chœur, les vitraux presque éteints de l'abside.

C'était si étrange, d'approcher de si près la pure beauté, de tendre ses mains vers l'avant à la manière de l'aveugle qui tache de saisir la lumière cependant que ne demeurent entre ses doigts médusés que quelque filament de doute et la pluie du désarroi. On est là, démuni, nu au milieu du désert, on est pris de tremblement, on croise ses doigts dans la forme de la prière, on s'agenouille devant l'icône, on implore mais rien ne se passe que le vide et la solitude qui fait son sifflement de vipère. Puis, la tête basse, le dos courbé de chagrin, les poings serrés sur le vide, on sort du porche, on sort hors de soi, on maudit la mer à l'horizon, on injurie les sautes de vent, on frappe les pierres de ses mains calleuses, puis on disparaît, quelque part derrière les collines avec d'éternels regrets de ne s'être pas connu. Car c'est bien cela qui était au centre du jeu. Se connaître enfin, se posséder de l'intérieur, de l'extérieur, comme on le ferait d'une sublime jarre soumise au feu du regard. L'intérieur, Nous; l'extérieur, Vous qui êtes apparue pour nous dire la totalité, la complétude, l'achèvement de l'être dévoilant ses deux faces, l'entièreté de ses nervures. Le côté face au jour qui réverbère la pure lumière, Soi sous le regard de l'Autre, puis l'Autre sous le regard de Soi. Au croisement des mondes. Le mien qui ne vit qu'à l'aune de l'apparition de qui vous êtes, belle Disparue qui me prive de moi, qui m'offense de son retrait. C'est si brusque, cela fait si mal de se retrouver orphelin, là, sur la Place où ruisselle la rivière nocturne de la lune, dans l'esseulement de soi. C'est comme si, soudain, les étoiles s'absentaient du ciel, que les fleuves arrêtent leur cours, le sablier l'écoulement de ses paillettes de mica. C'est si douloureux dans la fuite du jour cette dissolution de l'exister, un simple papillon prenant son essor dans la nuit claire de l'angoisse ! Cela vrille l'ombilic, cela s'invagine jusque dans l'antre de la bouche, cela fait ses effusions dans la moindre cavité, cela colonise le sable des pensées, cela fait tarir la source des idées, cela résonne dans la gorge étroite, cela ligature la voix, cela se greffe sur les nodules usés de la parole, cela dissout le langage, cela vit de la vacuité du silence éternel. Cela s'arrête longuement dans la plaine que seul le vent parcourt de son haleine acide. Alors, on fait demi-tour, on rebrousse chemin, pris de l'agitation de qui ne sait plus qui il est, où demeure son espace, ce qu'est son temps. On est dans le plein de l'exister, dans le dense mais le non encore advenu, on est soi dans la désertion de sa propre essence, on est cette simple larve qui, jamais, ne trouvera le chemin de la chrysalide, la sublimation de l'imago, le surgissement sur la scène libre de l'être, on est unique perdition dans les fragments de soi, on est autiste plié sur son éternel noyau d'incomplétude, on est sans être vraiment, on est sur le seuil de quelque chose qui, constamment se cèle et nous dit son mot d'occlusion, le seul cantique par lequel, désormais, nous serons audibles et préhensibles si, d'aventure, une main se tendait, une lèvre s'ouvrait, un papillon consentait à venir se poser sur le bourgeonnement que nous sommes et que nous demeurons.

On rentre à l'hôtel, on replie son maroquin couleur de sang séché, on y dépose Palomar, ses utopies, ses secrets désirs, ses plans sur la comète, son Mont orienté vers les étoiles. Déjà, au travers des vitres teintées, Dubrovnik n'est plus qu'une cendre à l'horizon, une antique Raguse que sa fontaine irrigue des eaux claires du songe. Jamais on ne reviendra dans la ville close, là où les papillons disparaissent avant même d'avoir pu butiner le nectar qui faisait vibrer leurs désirantes antennes. Ici, la parole s'éteint qui demande le repos. Ici est le retrait qu'offenserait toute parole. La véritable beauté ne se révèle qu'à l'ombre de son propre miroir. Demeurons les yeux fermés. Là quelque chose arrive et nous attendons …

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6 juin 2020 6 06 /06 /juin /2020 08:05
La douce cruauté du monde

                    Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

« Dans ce monde cruel, c’est courage

que d’avoir un cœur tendre, non faiblesse » - DH.

 

*

 

   Ce qui, dans un premier geste de la vision, nous questionne au plus près, c’est cet étrange rapport d’une douce Jeune Fille et du scorpion qui lui fait face, queue dressée en signe d’attaque plutôt que de défense. D’abord, une telle rencontre nous paraît hautement improbable au motif que les scorpions se font rares en nos latitudes, ensuite parce que nous comprenons bien qu’il s’agit simplement d’une image, ou plutôt d’une allégorie dissimulant en soi quelque règle de morale ou de conduite en direction des humains que nous sommes dont, constamment, il faut déciller une vue décidément trop basse. La plupart du temps nous nous comportons à la manière des autruches dont on nous dit qu’elles enfouissent leur tête dans le sable, même si la réalité contredit cette pure décision imaginaire. Mais supposons vraie cette assertion. Combien cette attitude de fuite devant les problèmes du monde reflète exactement la marche de l’humaine condition ! Et l’exclamation n’est nullement de trop. Nous avançons dans l’existence tels des enfants gâtés qui ne supporteraient aucune frustration, ne voudraient voir, dans Noël qui approche, que de somptueux cadeaux accrochés aux branches du sapin, dont ils seraient les uniques destinataires. « Uniques », oui, pour la simple et confondante raison que la mesure de nos egos est si prégnante que rien ne pourrait y résister, même pas les digues les plus puissantes que pourraient dresser à leur encontre, les autres volontés présentes.

   C’est ceci, nous vivons dans un registre d’autarcie si plénier que nous sommes, à nous seuls, des continents qui n’en admettent guère d’autres. Pour cette raison, nombreux sont ceux qui sont à la dérive. Uniques en nos genres respectifs, nous sapons continuellement les fondements de l’altérité, dût-on, pour ce faire, n’en nullement reconnaître l’effectivité. Faute d’accomplir un devoir de morale, nous nous contentons d’en diffuser la douce fragrance à qui voudra bien en humer l’incomparable odeur. Cette fluence se fait à notre insu, manière de diffusion de phéromones pour attirer le ou la partenaire à moindre coût. En quelque façon une générosité, une oblativité distribuées à l’économie, comme quelque chose que nous produirions en excès, peut-être un filin de soie déroulé par un organe excréteur. En saisira l’invisible rayon qui voudra.

   « Innocence » (le nom attribué à cette surprenante vision), est cette belle apparition qui semblerait sortir d’un conte pour enfants, avec plein de délicates fleurs tout autour et de gracieuses frondaisons qui s’écarteraient pour laisser le passage à l’allure parfaite d’une Princesse. La nappe de cheveux est fournie, subtilement colorée d’un blond vénitien. Le visage est de claire porcelaine, identique à celui des poupées ou des Marquises du Siècle des Lumières. Sa main est fine, fragile comme un sarment, mais combien douée d’une disposition à l’accueil, elle qui montre du bout de son index, dans un geste amical, la petite brindille noire courroucée qui se nomme « scorpion » et joue, ici, le rôle symbolique du Mal en sa plus constante érection.

   La robe est bouffante, enveloppante, teintée de sang et de pourpre. La robe est l’étendard des souffrances humaines, le miroir du sang des Révolutions, de celui des pogroms, de celui des enfants qui souffrent et des adultes qui ahanent sous une charge trop lourde pour eux. En son temps, Franz Fanon les nommait « Les Damnés de la Terre ». Oui, ils sont là dans la sanguine, le vermillon, qui s’exaspèrent et rappellent au devoir de mémoire. Faut-il, encore une fois, énoncer ceci : l’homme est amnésique qui n’apprend rien. Ni de la petite histoire, la sienne, ni de la Grande puisque les mêmes erreurs sont toujours réitérées qui conduisent aux désordres irréversibles du monde. Voyez les atteintes léthales faites au climat. Voyez les guerres qui fleurissent ici et là. Voyez le dogmatisme et le fanatisme  politiques, religieux, ils déciment des populations entières et les réduisent à leur merci.

   Oui, cette robe n’est pas simplement une vêture ordinaire, une cosmétique pour dissimuler ou mettre en valeur une plastique humaine. Ne serait-elle que ceci et alors elle ne toucherait nullement sa cible. L’art n’a pas pour fonction première de dresser la stèle du beau devant laquelle des milliers de fidèles se prosterneraient. Non, l’art a aussi et surtout, notamment sous les régimes où la liberté est spoliée, la mission d’ouvrir les consciences, d’instiller en leur sein les questions fondamentales qui doivent percer la sphère anthropologique (l’ego en sa plénitude), l’amener à une vue authentique des choses afin qu’aveuglée par sa propre marche en avant elle ne pratique, lors de chaque saison qui passe, son propre génocide. Cette robe en son écarlate amplitude est une bannière, un cri, un appel à la révolte. On en conviendra, le message est feutré, subliminal en quelque sorte mais il n’en possède que plus de force.

   Certes, Innocence se tient à distance du Mal qui se dresse et la menace. Mais elle n’en tire aucune conduite qui ressemblerait au miroir inversé d’une violence qu’elle destinerait à son vis-à-vis. Bien à l’opposé, son attitude est de douce compréhension et de disposition manifeste à une possible hospitalité. « C’est courage que d’avoir un cœur tendre », nous dit l’Artiste sur le ton d’un humanisme voué à la compréhension de l’altérité. L’image est hautement dialectique qui met en rapport la guerre et la paix, l’affrontement et le partage, la violence et la douceur. Innocence est le contre-type de la factualité humaine originaire, laquelle s’annonce depuis toujours sous les traits de la faute, du péché et de l’idée de pénitence qui lui est associée. Dès le départ les dés sont pipés, l’homme frustré et il n’aura pas de trop de sa vie entière pour réparer le destin dont, en tout état de cause et ceci depuis sa plus tendre enfance, il estimait qu’il lui était redevable des plus précieuses faveurs qui se puissent imaginer. Ainsi, sur cette source fondamentalement négative, tarie en son principe, se bâtit le Principe de l’Ego qui se décline selon les beaux mots « d’égoïsme », « d’égocentrisme », « d’égotisme », auxquels on pourrait adjoindre au titre de quelque néologisme, ceux « d’egophile », « d’egomaniaque », « d’egolatre », et ainsi de suite jusqu’à extinction du lexique.

   Car le problème ne saurait résider en quelque fatalité historique qui déterminerait les hommes jusqu’en leurs actes les plus quotidiens. Il est simplement question du Sujet en sa plus exacte particularité, du Sujet en ses actes déterminés par sa propre volonté. Il n’existe pas d’eschatologie universelle qui porterait en elle les modes selon lesquels l’humanité progresse et s’illustre au cours des civilisations. Non, c’est en l’individu lui-même que se trouve le foyer de toute explication, c’est dans la posture qu’il a face à sa conscience, c'est-à-dire que tout est principiellement question d’éthique et rien que ceci. Cessons de nous dissimuler derrière le paravent de nos inconséquences. Cessons d’affirmer que tout vient de l’autre, de l’ami, du voisin, des institutions, de l’état. Non, tout vient de nous au regard de la pollution, du climat, des luttes fratricides, des mises à l’écart, des discriminations, des exclusions, des ostracismes. C’est au sein même de notre conscience que doit se passer le colloque nécessaire avec notre libre arbitre. En ce XXI° siècle, comme en bien d’autres, mais le mouvement s’amplifie, le régime de la subjectivité gomme tous les autres, si bien que la Vérité, bien plutôt que d’être universelle, son état naturel, est devenue affaire d’individus, de singularités aveuglées par de fallacieux raisonnements. Voyez l’irrationnel qui se diffuse exponentiellement dans la galaxie protéiforme et labyrinthique des nouveaux médias. Ceci est plus qu’affligeant. Il y va, en quelque sorte, de l’essence de l’homme et de ses missions les plus hautes, affectives, culturelles, intellectuelles.

   Bien évidemment telle lecture d’image peut entraîner des significations aussi multiples qu’opposées. Face à une œuvre il ne saurait y avoir une quelconque prémisse interprétative qui jouerait au détriment des autres. Face à cette toile de Dongni Hou, on peut se satisfaire de son contenu immédiatement esthétique et ne percevoir qu’un genre de fable telle celle du Petit Chaperon Rouge rencontrant le loup. Certes, mais limiter l’image à cette posture d’Epinal ne saurait suffire. A preuve la belle citation de l’artiste qui se donnera en conclusion de ce rapide article : « Dans ce monde cruel, c’est courage que d’avoir un cœur tendre, non faiblesse ».

   Ne serait-ce pas, aujourd’hui, l’exact inverse qui constituerait la trame même du réel ? Mais poser la question ne saurait la résoudre. Sans doute une longue méditation à ce sujet est-elle nécessaire. Suivie d’actes concrets, il va de soi. Tout est là qui attend ! « La douce cruauté du monde » est à nos portes. Mais attention, sous tout énoncé oxymorique, tel le visage à double face du Janus de la mythologie, dorment toujours deux significations contraires, l’une n’étant jamais exclusive de l’autre.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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