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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 08:32
Rhétorique plurielle des formes.

"Sans titre", bois, fil de fer,

ficelle et papier mâché,

cm 42x35x28, Milan 1982

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

   Sublime présence.

 

   Formes - Formes - Formes - Immense pluralité dont, la plupart du temps, nous ne saisissons pas la réalité, ne devinons la sublime présence. Toujours les formes se proposent à nous, nous traversent sans même que nous en percevions la trace. Elles nous environnent, font notre siège, viennent à notre encontre dans le secret de leur être. Forme contre forme puisque, aussi bien, nous en sommes une parmi tant d’autres et rien ne nous exonère d’exister auprès d’elles sous le fallacieux prétexte que nous nous en éloignerions à la mesure de notre essence humaine. Toutes formes sont équivalentes qui participent à la grande fable du monde. Chacune avec son lexique singulier. L’oiseau et son triangle aigu qui fore la toile du ciel. Le palmier avec son tronc de boue flottant au-dessus de la claire oasis. La pierre dressée et son glaive planté dans l’azur. La feuille dentelée et le prédicat de ses nervures qui disent la proche perte dans le sol de poussière.

 

   Nous souvenons-nous au moins ?

 

   Nous souvenons-nous au moins de la silhouette maternelle, de cette douce inclinaison d’une esquisse qui nous disait le bonheur de vivre, le projet à inaugurer, l’existence ouverte dans le destin des heures ? Nous vient-il en tête, à titre de réminiscence, l’empreinte aperçue, autrefois, du sabot du chevreuil dans l’argile fraîche ? L’image d’une liane de volubilis qui orna le seuil d’une demeure et nous offrit repos et réconfort ? Le cercle d’ondes d’un galet jeté dans l’eau d’une rivière d’enfance, fait-il encore sa vibration entêtante en même temps que rassurante à l’orée de notre front ? Et cette rue pavée montant dans le bleu de l’aube est-elle encore présente en quelque endroit de notre corps, peut-être logée dans un pli secret sans souci d’un événement que le temps a dissous dans les mailles de l’illusion ? Tout ceci aura-t-il au moins existé à l’aune d’un songe, les quelques secondes trop vite évanouies d’un rêve éveillé ? Car c’est le problème avec cette immarcescible conflagration de lignes et de traits, d’angles ouverts et de spirales occluses, de théories abstraites et de ramures concrètes, de figures visibles ou de textures charnelles, tout se mélange, tout se fond et disparaît bientôt dans une sorte d’anonymat qui ne nous parle plus. Comme si le langage des formes s’était dissipé à même ses confluences, avait plongé sous le confondant marais d’une inconnaissance. D’elles il ne demeurerait que cet œil semblable à un inconcevable maelstrom, un vortex par lequel s’écoulerait tout le sens qui était un jour disponible mais que le présent aurait effacé à la manière d’événements n’ayant plus d’actualité, ombre immolant une illisible lumière.

 

   Tentation des interprétations.

 

   Formes passées, illisibles, dont aucune résurgence ne paraîtrait avoir lieu que celle des souvenirs nous ayant désertés. Mais les présentes, celles qui nous montrent leur visage familier, qu’en faisons-nous sinon tenter d’en approcher la réalité, d’en cerner l’existence sous la ressource d’une facile analogie ? Nous regardons un nuage et y projetons ce visage, cette chevelure se faisant et se remodelant au gré de notre humeur vagabonde. Un arbre se découpe-t-il à l’horizon et voici, qu’aussitôt, l’évidence d’un animal se dresse, peut-être dans cette dimension fantastique qui trouble la vue le temps d’une brise aérienne. Cette stalagmite, un glaive. Ce bourgeonnement de calcite blanche, un légume pommelé. Cette draperie que frappe la lumière, l’oreille d’un pachyderme dans le demi-jour de la grotte. Mille façons d’élaborer un lexique singulier, éminemment subjectif, parfois partagé par d’autres yeux que les nôtres, mais toujours dans la différence, le léger décalage. Qu’avons-nous fait d’autre que de développer un vocabulaire attaché à une structure, autrement dit doter un référent d’une signification ? Nommer est toujours donner du sens à ce qui n’en a pas qui sort soudain de son ombre native pour surgir dans la clarté.

 

   Que veut donc nous dire « Sans titre » ?

 

   « Sans titre », alors, comment en prendre acte puisque, volontairement, l’Artiste a voulu dérober à notre désir de connaître l’objet même d’une connaissance esthétique ? Ne nommant nullement son œuvre il la reconduit en-deçà d’une explication qui nous en livrerait le secret. Pour cette raison elle demeure en réserve, silencieuse, anonyme, en un sens hors de portée. Mais n’en est-il pas toujours ainsi de la création artistique qu’elle s’éloigne de nous à mesure que nous en visons sa nature ? Ne se soustrairait-elle à notre essai de préhension et nous penserions alors avoir affaire à une chose parmi les choses, affectée de contingence, disparaissant au milieu des affairements mondains. Seuls indices livrés à notre sagacité, des matériaux en leur simplicité, en leur humilité : « bois, fil de fer, ficelle et papier mâché ». Comme si, de cet inventaire à la Prévert, devait découler quelque chose comme une certitude, une manière de saisir en totalité ce qui fait phénomène. Mais il est bien évident que se satisfaire de cette énumération ne nous place qu’au devant de notre propre insuffisance, non face au contenu de l’œuvre. Ici sont des nutriments bruts qui nous sont livrés, qui demeurent à l’état de nature, faute d’avoir été métabolisés. Il nous faut donc aller plus avant. Et où donc progresser si ce n’est en direction de la polyphonie des significations qui, ici et là, parcourent le monde de leurs rhizomes pluriels ? Avoir recours, sinon à l’analogie, du moins à une mise en perspective de l’œuvre afin que des projections puissent s’y produire à partir de formes siamoises, douées d’affinités, porteuses de sèmes qui pour n’être parfaitement identiques peuvent jouer en une manière d’écho, de jeu spéculaire. Immense jeu de réflexions dont nous sommes le foyer, miroitements par lesquels connaître ce qui nous est donné à voir.

Mais avant de nous mettre en quête de possibles parentés formelles ou conceptuelles, livrons-nous encore une fois au jeu des similitudes. Dans cette proposition plastique nous pourrions voir soit un visage coiffé d’un casque ou bien encore une forme humaine en affliction avec tout en haut les orbites vides des yeux, bras droit collé au corps, buste projeté vers l’avant, abdomen près du sol, campé sur le massif de deux lourdes jambes. Mais ici le travail de l’imaginaire risque d’être pris en défaut qui s’évade bien au-delà de l’horizon de « ficelle et papier mâché ».

 

   Echappées conceptuelles.

 

   L’autre.

Rhétorique plurielle des formes.

Bronze.
Per Kirkeby.

Source non identifiée.

 

   Afin d’éviter le risque d’une altération de l’œuvre enclose en ses lignes, il convient de prendre du recul, de procéder à une manière de saut dont l’aventure pourra nous conduire vers d’autres visées signifiantes. Et, aussitôt, nous pensons à ces œuvres de bronze telles des monolithes de Per Kirbeby qui paraissent tellement éloignées de l’objet ici considéré. A l’évidence il n’y a pas complémentarité, semblance, mais au contraire opposition de deux visions antagonistes, de deux ébauches d’une figuration dont les prémices semblent aussi éloignées que le jour l’est de la nuit. Intérêt manifeste qui livre une parution à l’aune de ce qu’elle n’est pas, à savoir de ceci qui joue en mode dialectique, chaque œuvre s’affirmant en ce qu’elle est au regard précisément de ce qui les différencie, les dissocie et nous interroge. Le bronze de l’Artiste danois, dans sa massivité, ses reflets spéculaires, se propose comme une pure extériorité, sur laquelle le regard bute, s’abîme, fait retour sur soi, dans l’impossibilité d’une effraction qui nous dirait les puissances internes, les tellurismes, les clivages qui animent la matière en son inaccessible nature. (N’oublions pas que Kirkeby est géologue de formation).

   Et si nous posons, en tant qu’approche du bronze, sa configuration interne c’est bien parce que nous nous heurtons à sa paroi lisse dont nous pourrions éprouver une manière d’hostilité, de résistance à ce que nous voudrions savoir d’elle. Alors nous vient l’irrésistible envie de forer la dureté de sa coque, d’inventorier son architecture, d’en deviner ses volées d’escaliers, ses arches ouvertes, ses balcons en surplomb, ses corniches de pierre tels qu’aperçus dans les Prisons imaginaires de Piranèse, cet essai de s’immiscer dans l’inconscient du monde. D’entrer dans ce vide qu’un plein nous refusait comme s’il y avait danger à connaître, à faire se lever la confluence des sèmes cachés, de les porter en plein jour, là où la conscience les visant peut s’en emparer sinon avec la certitude d’une vérité, du moins dans la réassurance d’un langage qui pourrait devenir familier.

Rhétorique plurielle des formes.

 

Le brasier fumant.

Giovanni Battista Piranesi.

Source : Wikipédia.

 

   Le même.

 

   Faisant ceci, traversant la matière, l’ouvrant en sa texture intime, nous avons perforé le réel, l’avons amené à prononcer le chiffre de son secret. Car nous ne saurions nous contenter du massif calcaire de la montagne, nous voulons en être les spéléologues, connaître le lisse de ses boyaux, le luxe de ses grottes de blanche calcite, frôler les tuyaux d’orgue des stalactites, éprouver le vertige de ses colonnes qui s’élèvent jusqu’à l’illisible plafond où brillent les gouttes de cristal. Nous avons perforé le réel, nous l’avons amené à son dévoilement. Nous voulions en connaître les arcanes tout comme nous souhaiterions contempler la face cachée de la Lune. Perforation est ici le mot directeur qui nous enjoint de nous enquérir des formes non plus seulement selon leur apparence, leur texture visible, mais de nous mettre à la recherche de ce vide qui sous-tend le plein et le porte à sa manifestation. Sans vide qui crée la tension, le plein n’est qu’une infinie mutité, le bruit d’un inexplicable silence.

Rhétorique plurielle des formes.

« Concetto spaziale »

Lucio Fontana.

Source non identifiée.

   Alors s’ouvre le lieu de l’arte povera (l’art pauvre) dont Lucio Fontana est l’un des artistes emblématiques. Ce dernier lacèrera ses toiles, les poinçonnera, les criblera de trous dans une manière d’obsession, laquelle loin de constituer un geste maniaque ou sadique en sera l’antidote, à savoir cette quête de l’infini dont l’art se voudrait la figure la plus haute. Curieusement la matière offensée, maltraitée, mutilée, sera le tremplin par lequel atteindre le versant d’une spiritualité dont les fentes et autres lacérations seront la métaphore. Comme si, dans la figure du supplice, se manifestait l’indispensable préalable à une révélation de ce qui outrepasse la matière, son signe d’absolu, l’épiphanie de l’être des choses en leur fuite éternelle. Mais quel est donc le symbole de l’entaille, si ce n’est, d’outrepasser la physique en vertu de quoi apparaît cette insaisissable métaphysique, objet de toutes les vénérations comme de tous les rejets ? Ainsi le geste artistique apparaît-il, par-delà sa fonction simplement instrumentale de fabrication, comme une ascèse voulant ouvrir les mystères du monde. Ici semblent se rejoindre les efforts de deux artistes, celui du fondateur du mouvement spatialiste, celui de Marcel Dupertuis dans ce bel enchevêtrement de formes qui ne témoignent pas seulement pour elles en tant que matières dessinant dans le vide les mailles d’un exister. Certes elles sont d’abord cela, du bois, du fil de fer recouvert de bitume, de papier à la teinte d’argile, des croisements de nœuds de ficelles, donc une géométrie appliquée à délimiter une réalité. Mais aussi et surtout un essai de faire venir à la parole cet indicible toujours en fuite dès l’instant où on en sollicite les ressources figuratives.

   Fontana explicitait cette façon d’être esthétiquement au monde en une formulation aussi subtile qu’emplie d’une belle intuition :

   «Mes entailles, dit l'artiste, sont par-dessus tout une expression philosophique, un acte de foi dans l'infini, une affirmation de spiritualité. Quand je m'assois devant l'un de mes tagli, [...] je me sens un homme libéré de l'esclavage de la matière, un homme qui appartient à la grandeur du présent et du futur».

   A propos des œuvres de ce peintre-sculpteur on n’a pas hésité à créer la formule de « matérialisme spirituel », étonnante en ceci qu’elle apparaît à la manière d’un oxymore, d’une décision faisant se conjoindre des irréconciliables par nature. L’existence n’est jamais une essence qui n’est jamais une existence. Comme si toute proposition artistique dans son essai de compréhension de ce qui est girait éternellement en orbite autour de ce confondant cercle herméneutique dont la fin constitue le commencement. Eternel retour du même en sa reconduction sans finalité. Alors l’on peut se demander si le rôle de l’art ne serait pas celui-ci qui, enfonçant un coin dans le réel, à l’intersection de l’existence-essence créerait les conditions mêmes de cette brèche grâce à laquelle connaître ce qui ne peut jamais être que forme de passage, statut transitionnel, langage en définitive qui se présente en tant qu’ultime condition d’une possible connaissance. Parlant, peignant, sculptant, aimant, regardant le nuage ou bien l’éclair à l’horizon, nous sommes à la recherche de ce qui s’y dessine en creux, cette belle invisibilité qui n’est que notre propre esquisse fuyante que nous n’approchons qu’à nous en éloigner. Car jamais nous ne nous saisissons en totalité puisque le temps aussi bien que l’espace, ces deux pôles fondateurs de l’être, ne font présence qu’à la mesure de l’instant qui dessine le vide s’enlevant du plein. Entailles de l’exister, ne serions-nous qu’un concetto spaziale en attente de son infini ?

 

 

 

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21 juin 2020 7 21 /06 /juin /2020 08:09
Que nul n’entre ici s’il n’est esthète.

 

                     Paparazzo.

              Avec Dongni Hou.

      Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

 

   Dire la photographie.

 

   Dire la beauté de cette photographie serait en redoubler le sens par des mots qui mimeraient tout simplement sa valeur iconique propre. Donc tout commentaire serait inutile. Parfois il est malaisé de dire en quoi une chose est belle, en quoi elle nous touche, pourquoi nous l’avons isolée du reste du monde pour en faire une exception. Essayons tout de même. Le cadre noir des murs, son contraste avec la pièce lumineuse, ces seules valeurs opposées mais intimement complémentaires réalisent une sorte d’harmonie. Puis les teintes essentielles, ce rouge profond, ce blanc d’écume, cette ombre dense qui s’éclaire faiblement de l’éclat assourdi des pierres. Sans doute notre psyché retient-elle, en ses arcanes, le symbolisme du rouge et du noir, sans doute aussi l’essence de l’œuvre éponyme de Stendhal qui porte la braise de la passion sous la ténèbre de la mort. Julien Sorel pris au piège d’Eros/Thanatos. Tout comme l’œuvre d’art qui en exprime à la fois le subtil équilibre, à la fois le danger. Créer est avancer sur le fil étroit du funambule, dans le clair-obscur faisant le partage de l’ombre et de la lumière.

 

   Présence esthétique des objets.

 

   Puis l’évidente présence esthétique des objets. Visage de plâtre qui sonde l’abîme comme si, à tout instant, le néant pouvait surgir des coulisses de la nuit. Chevalet de bois vide de toile qui semble appeler l’œuvre, vouloir la manifester. Bouteilles qui disent l’ambroisie : l’art ne serait-il pas le mets favori des dieux ? Cadres de toile, bric-à-brac en tant qu’évocation du chaos originel dont la peinture est le lieu avant que le talent ne l’organise selon la conception qui lui est propre. Puis les chevaux blancs qui signent « la plus belle conquête de l’homme ». Les figures chorégraphiques dont les écoles de cavaleries s’honorent ne feraient-elles signe en direction d’une belle œuvre gestuelle où le génie de l’homme rejoint l’instinct noble de l’animal ? Puis la présence de la figure humaine, belle goutte éclatante qui focalise le regard sur Celle qui se désigne telle l’ordonnatrice d’un cosmos. Au début : lignes et taches informes. Au terme du travail, pure joie de paraître de cela même qui était absent dans une réalité qui fascine et tient la conscience des Regardeurs en haleine.

 

   Temples diurnes.

 

   Il faisait frais il y a peu. Comme une fin d’hiver tardant à céder la place à la rumeur estivale. Puis, soudain, l’éclair de chaleur. Parfois le ciel bleu, intense, d’un bout à l’autre de l’horizon. Parfois, le soir, des meutes de nuages d’étain et de plomb qui crèveront en orage et les fronts seront envahis de sueur, les corps moites, à la limite d’une eau. Les jours clairs et lumineux voient des théories d’esquisses humaines aux terrasses des cafés, sur le bord des rivages avec leurs parasols polychromes et les fouets des cerfs-volants qui lacèrent l’azur. Partout sont les éclats de voix. Partout le tapis des anatomies hâlées avec leurs milliers de membres qui s’ébrouent au soleil. Culte rendu à l’astre blanc. Prière tissulaire, liturgie des peaux qui entonnent l’hymne à la beauté et au luxe immédiats. Il n’y a même plus à penser. Tout vient à soi dans l’évidence d’être.

 

   Comme un poème céleste.

 

   On n’interroge même plus sa position d’homme dans l’univers. Elle est écrite dans une cosmographie si ancienne, telle une planète qui dérive dans l’espace au milieu de ses compagnes, que ses amers s’inscrivent dans une logique, sinon une simple relation géométrique. Dérive de soi dans des rouages si bien huilés qu’on n’a même plus besoin d’en éprouver les emboîtements, d’en sentir la mécanique horlogère, d’en saisir l’inaudible cliquetis. Comme un poème céleste qui s’inscrirait au ciel sans troubler le vol de l’oiseau ni compromettre la marche souple des nuages. Ainsi, dans l’été qui déroule sa pelote chaude, les humains sont les pratiquants d’une fête païenne qui se suffit à elle-même, qui ronronne avec son naturel de félin heureux. Plages, cafés, longues routes bitumées où se déroule l’interminable ruban de Moebius des Nomades : temples diurnes, image des réjouissances, allégories du plaisir, pliures du désir dans la tenaille étroite des jours.

 

   Temple nocturne.

 

   Nous regardons à nouveau la photographie et c’est bien un temple qui apparaît. Identique à celui de la magnifique civilisation grecque du temps de sa splendeur. Nous y devinons, dans la pénombre, la rampe d’accès. Puis la dalle plate du péristyle. Puis les colonnes qui soutiennent le chapiteau. Sur ce dernier se laisse deviner une inscription lapidaire telle celle de la célèbre Académie de Platon : Que nul n’entre ici s’il n’est esthète. S’agirait-il d’une simple parodie de la formule du Philosophe ? D’une imitation baroque ? Ou encore d’un plagiat qui ne se nourrirait que de sa risible imitation ? Mais, par définition n’est « risible » que ceci qui se réfère à un objet avec l’intention d’en montrer le « ridicule ». Or, ici c’est bien d’une subtile incantation dont il s’agit plutôt que de la mise en exergue d’une confondante pantomime.

 

   Forme humaine si pure.

 

   Mais entrons plus avant dans l’enceinte qui abrite le dieu. Qu’y apercevons-nous ? Une Forme humaine si pure, si blanche dans sa tunique (un péplos ?), qu’elle indique un genre de rituel sacré, peut-être la pratique d’une religion ou bien la manifestation d’un acte mystique. Mais qui donc d’autre qu’une Déesse pourrait en assumer l’hiératique fonction ? L’attitude de l’Officiante est si élevée dans sa confrontation avec l’œuvre qu’il ne peut s’agir que de la relation du démiurge au destin qui l’appelle afin que, du monde, une vérité apparaisse. Or cette vérité, cette essentialité sont entièrement contenues dans le motif qui anime ce qui se donne à voir depuis ce foyer de rayonnement que constituent les deux chevaux dressés, les deux cavaliers qui les chevauchent tels des héros à destination du ciel. Et l’on songe inévitablement à Bellérophon chevauchant Pégase tel que représenté par Mary Hamilton Frye, cette image quasiment biblique à force de pureté, ce symbole de la sagesse qui devient lieu de la poésie, créateur des sources limpides et inépuisables dans lesquelles les Poètes viennent s’abreuver et trouver inspiration, donner lieu au génie. L’art pourrait-il rencontrer plus efficiente incarnation que cette dualité se fondant dans l’unité indépassable de l’origine même de ce qui est ? Manière de creuset ontologique d’où tout partirait afin d’âtre connu selon les règles d’une esthétique transcendée.

 

   Mettre en relation esthétique et géométrie.

 

   L’esthétique est au divers ce que la géométrie est à la pullulation infinie des nombres et des formes, une mise en ordre des choses. C’est pourquoi il y a stricte équivalence entre « Nul n’entre s’il n’est géomètre » et « Nul n’entre s’il n’est esthète ». C’est d’un même procès du réel dont il s’agit : le provoquer à se montrer sous la figure de l’art ou bien d’un cercle, d’un triangle, d’un rectangle, toutes projections idéales d’une multiplicité de l’apparaître. Toutes déclinaisons de ce qui se soustrait à la préhension de l’intellect à l’aune de la confusion, de la convulsion primitive, du motif étranger parce qu’archaïque. Ce que ce signe esthétique nous convie à trouver : l’idéal de la Beauté. Celui-ci se donne toujours selon rythmes, harmonie, équilibre, proportions figurales, enchaînements d’harmoniques, coïncidences des détails, confluences des chairs du monde qui se fondent dans la chair de celui qui regarde et interroge afin que reculent les ombres de l’angoisse, que surgissent les lumières de la conscience, s’animent les faisceaux cathartiques de la compréhension. Car comprendre est guérir. Car comprendre est panser les plaies vives d’une marche à tâtons parmi le corridor étroit du doute, dépasser et accomplir sa condition humaine en direction de ce qui, toujours muet, toujours invisible (voir Paul Klee énonçant : « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible »), ne demande qu’à s’ouvrir, l’intime visage des choses en leur inestimable présence.

 

   Pur prodige.

 

   Ici donc, au foyer de l’image, sous le règne adouci de la lumière est le pur prodige, l’Artiste contemplant ce qui jamais ne se donne dans la gratuité mais dans le calme de la nuit, le ressourcement du cœur, l’Art en sa manifestation. Geste sacré s’il en est, rayonnement d’énergies depuis cette incandescence qui envahit l’esprit disposé à les recevoir en tant qu’inestimables dons des dieux, lesquels toujours se retirent à même leur offrande. Supporter la lumière de l’Olympe, tel semble être le destin de cette Inconnue qui se révèle en tant qu’extrême singularité alors que nous commençons tout juste à naître à nous-mêmes dans cette relation du créateur au créé. Sans doute n’y a-t-il plus évidente joie que d’en être les témoins privilégiés autant qu’émus. Alors, que reste-t-il à dire après que l’essentiel a eu lieu ? Rien d’autre que le silence. Les mots seront lovés en eux de façon à ce que, dans le suspens, tout parvienne encore à l’éclosion. Au centre de la corolle dort le pollen dans son éclat solaire. Il est une vérité à préserver. Ceci nous le saurons jusqu’à la fin de la nuit, lorsque l’aube effacera tout dans un illisible glacis. Alors seulement nous pourrons dormir. Et rêver ! La plus sublime des réalités qui soit.

 

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 07:58
Exilée de soi.

Amnésie du temps.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   L’aire libre du temps.

 

   D’abord il n’y a rien qu’un flottement. Une irisation d’ailes dans l’azur infini. Tout est libre de soi. Le temps est cette ronde, cette circularité qui semble n’avoir jamais de repos. Tout s’enchaîne dans l’harmonie. Tout s’emboîte avec naturel. Les rouages entraînent les rouages dans la plus belle logique qui soit. Mouvement subtil d’horlogerie. Les roues oscillent en cadence. Les ressorts se plient en rythme. Les cliquets répondent aux cliquets. Les pignons aux pignons. Les balanciers se balancent à l’infini comme si, jamais, leur mouvement ne devait trouver sa fin. Tout coule de l’amont vers l’aval. Tout s’immisce dans le cycle joyeux de l’eau. Il y a des nuages. Il y a la pluie. Les ruissellements sur la terre gorgée d’humidité, les trilles de gouttes qui cascadent vers les fleuves, les fleuves qu’attire la masse anonyme, fascinante de la mer. Il y a la mer, les océans gonflés comme une immense goutte de verre, leur dôme resplendissant sous l’appui du ciel. Il y a le soleil, la clameur blanche, le rideau de vapeur, le fin brouillard ascensionnel. Il y a la nacelle des nuages, le peuple assemblé des perles liquides. Il y a la pluie. Comme l’éternel recommencement du même en sa joie plénière. Il y a les hommes, les femmes, leur ferveur tissée au-dessus de leur tête. Elle s’appelle désir. Elle s’appelle liberté, ouverture de soi dans la clairière du monde. Il y a la pluie encore, le nuage arc-en-ciel, les couleurs qui se fondent dans les couleurs, la fuite infinie de l’eau vers le domaine où vivent les hommes, visages tendus vers le ressourcement, la soif étanchée, la plénitude du corps lorsqu’il communie avec le vent, parle avec la terre, s’immole dans le feu comme la vive pliure de son esprit.

 

   La décision de la Moïra.

 

   Au-dessus des fontanelles où vibre la nécessité d’exister il y a l’invisible, le mystère tressé des hiéroglyphes, l’illisible palimpseste où se percutent tous les signes de l’inconcevable. On dilate ses yeux, on pousse la porcelaine de ses sclérotiques tout contre le vent du doute, on fore le puits de ses pupilles, on aiguise le chiasma de ses yeux afin que quelque chose d’un secret veuille bien s’y révéler qui dirait le chiffre de notre marche de guingois sur les chemins de limon. On sort de soi, on laisse faseyer la voile de son propre corps. On espère une brise signifiante dont le dépliement indiquera la marche à suivre sous l’empire des étoiles. On attend. On livre sa besace de peau à ce qui s’y inscrira en tant que possible à venir, que projet à faire surgir de l’incommensurable attente qui, à chaque seconde, à chaque battement du cœur, tisse la faille immensément ouverte de l’espoir, de la foi en l’être, de l’inatteignable cime que toujours l’on postule à bas bruit, la dissimulant comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse.

   « Maladie », voilà le mot lâché qui dit le risque majeur de vivre, la présence des fourches caudines, les chausse-trappes dans lesquelles se dissimule l’inaltérable faille où s’engouffre le disparaître, où souffle l’haleine délétère de la finitude. La Moïra, d’abord on ne la sent nullement. Elle est comme notre ombre, le double de notre silhouette, une écaille qui recouvrirait notre épiderme, un vernis illisible affectant notre condition mortelle, jouant avec elle comme en écho. On va au hasard des rues, on chante, on aime, ici et là, rapidement, pour oublier la lourdeur de nos pas frappés de contingence. On va dans les musées, on s’abreuve d’art. On va au cinéma, on emplit l’outre de ses yeux d’images, de leur carrousel, de leur étrange fascination dont le but est, on le sait, de nous soustraire au bruit tragique du monde.

   Nous parlions d’ombre à l’instant. Nous parlions de nuit. Nous parlions des Filles d’Erèbe et de Nuit. Nommant ceci qui demeure dans l’obscur, nous faisions venir à la présence Clotho, la fileuse du destin, Lachésis qui le mesure grâce à sa baguette, Atropos enfin qui le tranche, accomplissant l’irréversibilité des choses en leur clôture. Tant que notre dérive songeuse est assurée, manger à sa faim, aimer suffisamment, dessiner des oiseaux, vaquer à ses manies diverses, s’affilier au régime de ses obsessions, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nous tissons notre toile telle l’araignée et le fil de cristal à notre suite est le témoin de ce parcours sans faille.

 

   Songe arrêté en plein vol.

 

   Cependant nous savons la possible rupture, l’hiatus, l’interruption, la fragmentation, la perte. Soudain voici qu’Atropos dans son aveuglement royal a tranché le fil qui nous relie au réel. Ce brusque suspens se nomme indifféremment, maladie, accident, séparation, deuil, remise du projet dans son carton primitif, songe arrêté en son plein vol. Moïra dont l’homologie pourra se lire sous les traits de cette pure abstraction clouant sur place, cette épée de Damoclès, cette lame divisant l’existence selon ses deux versants, l’adret lumineux, l’ubac empli des remugles de la noirceur. Epée qui suspend identiquement le voyage de Jacques le fataliste dans le roman éponyme de Diderot : « Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». « Le grand rouleau où tout est écrit ». C’est ainsi « le grand rouleau » a ses roses, ses épines. Ses épées de Damoclès, ses lames de ciseaux qui entaillent le réel, lui donnent ses angles vifs, ses plis, ses retournements, ses lignes de fuite. Surgissement de la surprise dans la toile unie de l’exister. On croyait jusqu’alors que tout allait de soi, que marcher n’était que cette infinie durée inaltérable, cette feuille de soie déroulant sa parure sans que la moindre déchirure ne vînt s’y inscrire, la plus infime incision par où se dirait l’imperfection des choses, le talon d’Achille de l’homme, la corde tendue du funambule, vibrante, prise d’oscillations sur laquelle on avançait avec les bras en croix et les yeux emplis d’hébétude. Temps lisse pareil à une aube qui se dirait dans l’humilité, l’évidence, le prolongement de la nuit sans coupure, sans heurts, comme un sourire d’enfant accueille le visage de sa mère et le retient en lui tel l’inestimable don qu’il est.

 

   Instants goutte d’eau.

 

   Mais voilà, tout espoir avait une fin, toute certitude son épilogue. Loin d’être ce poème dépourvu de césure, cette parole d’une seule traite proférée, il y avait des blancs, des silences, des hésitations, des retours en arrière, des émissions aphasiques, des hoquets et des pliures de la voix. Le réel que l’heure traversait n’était nullement homogène, ourdi d’une toile dont nul raccord aurait pu trahir la fragilité. Le réel était semblable à ces plateaux calcaires qui paraissaient une simple tabula rasa sans nul obstacle alors que les creux des dolines y imprimaient leur invisibles et dangereuses dépressions. Le temps qu’on percevait permanent, continu, voici qu’il se décomposait à l’infini, avec ses clignotements, ses instants goutte d’eau, gemmes de résine, ses moments bogue occluse dont on ne percevait même plus la progression vers un hypothétique futur. Le temps haché par le Destin, le temps de cire dans lequel s’imprimaient les heurs et les malheurs du monde.

 

   Les attendus de l’image.

 

   Visage. Le fond pareil à la lame lisse de l’exister tant que la faille ne s’est nullement ouverte, que tout coule de source avec son ébruitement d’eau originelle, cette pureté, cette innocence, cette disposition à la candeur, à l’accueil du monde en sa générosité, sa naturelle prodigalité. Visage mais mutilé, privé de la falaise du front par où se laisse voir, métaphoriquement, la lumière de la pensée, le brillant de l’intellection. Un œil est biffé qui détruit la vision stéréophonique, cette indispensable vue double dont le sens le plus affirmé est de figurer une vertu dialectique : apercevoir la beauté et la laideur, viser le bien et le mal, la vérité et la fausseté. Le seul œil apparent est clos comme si la vue s’était retournée sur son antre de chair, représentation opaque du monde, abandon de la certitude dont le regard est le révélateur à la seule puissance de la conscience qui projette son rayon et éclaire tout ce qui vient à son encontre. Lèvres scellées sur un indicible, un non-proférable, extinction de la fable humaine. Le bas du corps s’est absenté semblant avoir renoncé à toute attache terrestre.

 

   Extases du temps.

 

   Mais, ici, il s’agit de prendre à la lettre le titre que l’Artiste a choisi comme prédicat de son œuvre : « Amnésie du temps ». Cette perte, cet oubli de soi, du temps, du monde. Mais considérons le temps en son essence. Le temps est écoulement continu, suite d’instants que la vie synthétise en s’inscrivant en lui. Inévitablement l’existence est durée. Ne le serait-elle et elle revêtirait la forme d’une aporie, ce qu’est la finitude en son accomplissement. L’amnésie se définit rigoureusement par la « perte partielle ou totale de la mémoire ». C’est donc la mémoire qui est en jeu, cette faculté à nulle autre pareille qui nous relie à notre passé, l’utilise en tant que tremplin afin que, doté de cet élan, ce temps de jadis puisse remonter en direction du présent, le féconder, en faire la condition de possibilité de notre futur, donc assurer l’espace de notre propre liberté. En effet, nous ne sommes libres qu’à nous situer à même les trois extases de la temporalité au travers desquelles notre être reçoit sa totalisation. Coupé du passé, il s’absente de son origine. Privé du présent il se déréalise tout comme l’est l’univers psychotique dans son sidérant enfermement. Exilé du futur il se prive d’une finalité qui est l’acte terminal par lequel il se révèle à soi comme celui qu’il aura été dont le point final le remet à son ultime parole, dernier mot sur la scène de la représentation.

 

   Le Temps perdu.

 

   Alors comment ne pas associer mémoire et réminiscence ? Comment ne pas convoquer la haute stature psycho-philo-littéraire de Proust dont La Recherche du temps perdu est une longue dissertation sur la venue de l’être au monde ? Sur sa signification, dont l’art, l’esthétique, l’écriture sont les figures de proue avec lesquelles il dialogue pour faire présence et se dévoiler en sa nature profonde, fragment temporel que le passé révèle, que le présent transcende, que le futur mène à son terme comme l’interrogation qu’il est en son fond puisque ni l’instant, ni la durée ne l’auront sauvé de son naufrage, tête au-dessus de l’eau seulement, mais dans les plus belles pages qu’il nous ait été donné de lire. L’art est ceci qui nous élève à notre hauteur d’homme et nous y laisse le temps d’une sublimation avant que la terrible déréliction ne nous reprenne dans les mailles étroites et aliénantes de son filet.

 

   Scansion de l’être.

 

   Mais revenons à cette coupure de l’être, à l’évanouissement de ses souvenirs dont cette image le dote comme de son irréversible destin. Mutilation symbolique, terrible déchirure qui affecte Amnésie du temps dans son essence même. Comment continuer à être, alors même qu’on a abandonné une partie de soi, peut-être la plus précieuse aux buissons de l’in-souvenance ? Le tiret (-) situé au centre de ce néologisme en accentue l’irréductible séparation, en creuse l’impossible retour vers cette souvenance qui est comme notre chair vive, le tissu de nos impressions, la lymphe de nos sensations. Oublier le souvenir et c’est tout un pan de soi qui s’écroule, une fiction qui meurt, un roman qui disparaît à même l’épuisement de ses mots. Oui, car les mots ont besoin d’une assise pour tenir, assurer leur verticalité, signifier ce pour quoi ils sont nés au monde. Imaginez le cadre d’une ardoise magique, ces ardoises d’autrefois (le passé), qu’on ne connaît plus aujourd’hui (le présent) sur le fond duquel les lettres s’effacent et ne font plus leur beau ballet. Alors plus rien ne tient, tout s’écroule au fur et à mesure, l’horizon (le futur) se bouche puisqu’il est dépourvu de ses fondations. Cette métaphore babélienne (écriture-parole) est comme la mise en musique de la thématisation proustienne. Le temps ne tient qu’à reposer sur ses assises originelles. Les renier, les oublier c’est se faire son propre fossoyeur, c’est renoncer à l’essence de l’homme qui n’est que passage d’un point à un autre de l’espace à la mesure de ces secondes qui sont la scansion de l’être, sa vérité, son apparaître en son esquisse charnelle.

 

   Réminiscences, esthétique, éthique.

 

   Avant d’aborder la riche sémantique des réminiscences, gardons-nous bien, dans un identique souci de forer plus avant leur signification interne, de mettre entre parenthèses l’oublieuse mémoire de Jules Supervielle dont le vers suivant dit combien cette dernière, la mémoire, peut tourmenter le poète dont la Muse menace de s’éclipser dans le mouvement même de cet oubli : « Avec tant d'oubli comment faire une rose… ». Faire une rose : créer une œuvre. Impossible restitution du geste mémoriel qui féconde toute création puisque les pétales se sont évanouis dans les plis d’un temps devenu inconsistant, illisible, perdu à jamais. Mais regardons de plus près la belle constellation mise en lumière par l’auteur des Plaisirs et les Jours afin d’y faire émerger l’irremplaçable joie de tout souvenir fidèle. Les réminiscences proustiennes constituent non seulement une esthétique mais elles tracent en sourdine la trame d’une éthique. A savoir d’une conscience de soi à l’œuvre afin de faire émerger de ses souvenirs la flamme d’une vérité. Proust auteur reconnu, adulé, figure de proue du roman moderne n’est rien sans la référence au petit Marcel dans les arcanes du Combray d’autrefois, ou bien du jeune adulte traversant la cour de l’hôtel de Guermantes. Proust en tant que personne est ses souvenirs. En tant qu’auteur, ses réminiscences. La petite madeleine dégustée au cours d’une « morne journée » le restitue soudain à lui, dans ce « dimanche matin à Combray » auprès de « tante Léonie » qui n’est plus qu’une brume dans le lointain. Puis, en une autre évocation, c’est son pied qui bute sur un pavé, faux-pas qui le reconduit aussitôt, sentiment plus réel que le réel lui-même, « sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc » dans la Cité des Doges. Puis le narrateur raconte l’épisode de la serviette avec laquelle il s’essuie la bouche devant la bibliothèque de l’hôtel de Guermantes :

« Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elle, dont quelque sentiment de fatigue et de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y avait d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse ».

 

   « Evidence de la félicité ».

 

   Dans l’expérience de la re-souvenance telle que la vit le héros proustien, non seulement le moi trouve à se spatialiser, à plonger ses racines dans un sol ancien qui le constitua, à Combray-Venise-Balbec, mais le moi se dilate et parvient à une sublimité qui l’arrache à la fuite de l’instant présent. Le riche lexique laudatif chargé de nous restituer l’émotion esthético-sensorielle du moment fondateur, de la rencontre pleinement unitive, se traduit dans une richesse inouïe, modes à la limite de l’inconnaissable du temps à l’état pur », diamants brillant de tous leurs feux dans l’automne existentiel dont le narrateur vit la perte crépusculaire. ( plaisir délicieux » ; puissante joie » ; évidence de la félicité » ; pourquoi ce souvenir rendait si heureux » ; dans une sorte d’étourdissement » ; impression si forte »), donc tout un clavier de sensations vertigineuses situées au bord d’une extase. Transcender la réalité humaine pour en faire une œuvre d’art est ceci qui doit ôter de l’horizon de l’être toute tentative d’en obscurcir la possibilité d’illumination, la puissance de radiance. Les lames de ciseaux, l’épée de Damoclès, les décisions de la Moïra il faut non seulement les contourner mais en effacer la force de parution, tant que ceci, bien évidemment, demeure dans l’orbe du possible. L’art, l’amour, la pratique de la philosophie, la joie de la rencontre de l’ami, de l’aimée, la méditation, la contemplation, la vie au contact de la nature, l’observation des étoiles piquées au firmament, le rire des enfants, la marche attachée à quelque rêverie, le songe éveillé, l’écoute de la source sous l’arche bienveillante des aulnes, autant de motifs de satisfaction, parfois de bonheur directement palpable qui nous tirent de nos habituelles mélancolies et nous portent dans cette plénitude de l’exister que, souvent, nous cherchons dans un ailleurs alors que nous en sommes les détenteurs les plus visibles. Un regard souvenant en est sans doute la condition d’émergence. Aussi nous appliquerons-nous à regarder. A regarder en vérité.

   « Exilée de soi » veut dire être coupée de son sol originaire que la mémoire a occulté. Alors le flottement est infini, longue dérive sur des eaux agitées que des rives absentes rendent insondables. Toute perte est ceci qui prive de repères. Mémoire comme lieu d’accès à soi par le regroupement des diverses temporalités toujours saisies d’éparpillement. Vision diasporique du monde qui fragmente le corps, dissout l’esprit. Or nous voulons le corps, nous voulons l’esprit, nous voulons la liberté ! Nous sommes mémoires.

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19 juin 2020 5 19 /06 /juin /2020 08:28
Sous les fourches caudines.

"Souricière à mirages".

Œuvre : André Maynet.

Être hors-sol.

C’était ainsi, il fallait avancer dans la poussière de sable, au milieu des tornades de chaleur, envelopper son visage du linge blanc du taguelmoust, plisser les yeux, retenir sa respiration, devenir légère comme le criquet pris dans les mailles fibreuses de l’harmattan, sentir son corps devenir cette pure abstraction, cette ligne flexueuse à mi-distance du ciel et de la terre, cette manière de flottement qui ne serait jamais accompli que du centre de ses propres sensations. Il fallait être hors-sol et le demeurer tant que vous visiterait l’écume du rêve, là, à des milliers de lieues du réel, où ne flottaient que des idées, des pensées, de simples intellections affairées d’elles-mêmes.

Au milieu des dunes.

Ici, au milieu des dunes, parmi leurs souples oscillations, leur immobile progression, une jeune femme du doux nom de Sibylle - cette pourvue du don de prophétie -, marche au-devant d’elle-même, son corps la suivant à peu de distance, pareille à une ombre, à une nuée grise attachée à un mystérieux cheminement. L’air est une toile compacte faite d’un tissage de grains de sable, de pliures de vent, de fragments de réminiscences venues du plus loin de la mémoire. Ici, nul besoin d’évoquer la force illuminante de la foudre, de se pencher sur la dépouille d’animaux sacrifiés pour déceler ce que sera l’avenir, en deviner la couleur, en dessiner l’essence. Il suffit d’avoir séparé son corps de son esprit afin que ce dernier, enfin déliré des entraves de la matérialité, puisse s’affranchir de toute contrainte et vogue librement dans l’espace infini des délibérations ouraniennes. Se projeter dans l’heure qui vient, dans le jour qui s’annonce au loin, dans la minute qui grésille d’impatience est ceci : se sustenter à l’aune de sa propre liberté et fixer de ses yeux de braise ce qui apparaît, tout là-bas, au bout du long tunnel noir que déchire l’arche brillante d’une vérité. Nulle autre voie que de déciller longuement ses yeux, de les laisser se confronter à cela qui surgit, ou bien la noirceur d’une aporie ou bien l’étincelle d’une connaissance, la flamme d’une beauté. Avenir : une maille à l’endroit qui nous dit l’ouverture du monde, sa merveilleuse image, sa libre disposition à s’affirmer dans la clarté ; une maille à l’envers qui est sa face cachée, le revers d’une fortune, une plaie de l’âme, la perte d’un avoir, la dissimulation d’une pépite dans l’obscur de la roche, sans doute cet inconscient qui nous ôte la vision des choses pour la mettre au secret.

Sibylle en sa nudité.

Dans la lumière de porcelaine, sur la toile de fond de l’inconnu, Sibylle avance dans la pure verticalité qui la fait être. Elle s’est débarrassée de la complexité du long taguelmoust, a abandonné la vêture blanche qui emmaillotait son corps. Elle avance, bien droite, campée sur l’échasse double de ses jambes. La fente discrète de son sexe repliée sur la mystérieuse colline du mont de Vénus. Son abdomen de neige est pareil à un toboggan sur lequel glisserait la discrétion du temps. Cavité du nombril, ovale à peine parvenu à maturité comme pour dire la naissance latente, le bientôt surgissement sur la scène du monde. Les deux boutons de la poitrine, minces rubis que la modestie éteint de la cendre de sa touche à peine proférée. Tiges des clavicules sur lesquelles repose le masque blanc de la tête que recouvre le buisson hauturier des cheveux. Et les yeux, le nez, la bouche, à peine quelque ponctuation pour dire la présence humaine, sa belle déclinaison dans l’ordre du percevoir, du ressenti, ces ondes longues qui, longtemps, font leur ondoiement dans le massif de chair après qu’un son, une image, un langage en a touché la sublime silhouette.

Lampe-tempête.

Et les bras, ces étranges péninsules qui font des mains les récifs les plus avancés de notre rapport aux choses. Les mains, objets artisanaux qui façonnent notre relation au préhensible, à l’Autre surtout que nous effleurons, parfois pétrissons comme si nous souhaitions en faire une terre annexée, un territoire prolongeant le nôtre afin que nous ne demeurions orphelins, démunis avec le bâton des doigts serrant le vide et la perte à jamais. Et cette lampe-tempête qui diffuse sa blanche clarté, qui fait sa boule de brillant mercure, qui fait rayonner autour de soi cette manière de subtile aura, qui est-elle ? QUI ? Oui, car elle n’est pas une chose ordinaire, un simple lumignon dont on s’enquerrait afin de percer la nuit et tracer l’ouverture par laquelle on s’immiscerait dans l’antre multiple du monde, cette caverne d’Ali Baba encombrée de monts et merveilles, de coffres secrets, peut-être de pièges et de « souricières à mirages ».

Individus de l’abîme.

Cette lampe est, à l’évidence, le fanal de l’esprit, le lumignon de la conscience. Pour cette raison parlions-nous, précédemment, d’une séparation du corps et de l’esprit. Corps dans sa pure présence verticale, esprit-conscience porté au-delà de la tunique humaine afin de témoigner, mais aussi de voir plus loin que soi, dans ce futur qui nous constitue à chaque instant, trille, égrènement des secondes dont nous ne percevons que le ruissellement rapide en notre fond, puits oublieux, eau noire que n’illumine guère le cercle signifiant de la margelle. Car nous sommes des êtres de la profondeur, des individus de l’abîme que n’aborde guère l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité pour paraphraser Pierre Reverdy. Ce que, toujours, nous cherchons à savoir, c’est cet absolu, ce réel primordial dont tout poème est la mise en forme, le diamant par lequel nous accédons à l’arête tranchante de ce qui est essentiel et constitue nos propres fondements, à savoir cette temporalité qui nous amène à notre propre être et, d’une façon coalescente, à l’être-du-monde, cette heure qui nous traverse et, s’effaçant continuellement, nous porte en avant de nous. Sibylle, que nous regardons, comme fascinés par tant d’énigmatique présence, est cette Visionnaire qui nous invite au voyage de l’être. Son corps est pure hypothèse qui ne tient qu’à l’aune de cette lumière aurorale qui la révèle et invite les Voyeurs que nous sommes à procéder à l’inventaire de nos paysages corporels qu’ourle la lumière d’une connaissance différée des choses puisque le réel est tissé de cette nécessité même qu’il détruit sa construction babélienne à mesure qu’il l’édifie. Lumière-ombre-lumière-ombre, surprenant clignotement qui, en réalité, n’est que l’écho de nos propres clignotements, de nos humaines dialectiques, inspir-expir, diastole-systole, flux de l’amour-reflux de la mort.

Corps-mirage.

Cette image, au travers de ses symboles, pose simultanément le problème philosophique de la liberté. Corps-mirage, corps-illusion provisoirement endossé qu’ignore la conscience, tant celle-ci est mobile, sans attache, indéterminée, voguant à la vitesse des comètes. Notre corps n’est-il que cette forme constamment livrée à la rébellion existentielle alors que notre esprit serait pure décision ontologique hors de portée de notre savoir ? Avançant dans le désert, comme cette sublime Apparition, nous voyons des montagnes bleues, des villes blanches où règnent des princes et des princesses, des forêts peuplées d’animaux édéniques, des sources faisant jaillir du sol des myriades de bulles légères. Alors nous déployons nos bras, tendons nos mains mais il ne reste jamais au creux de nos paumes qu’un peu de sable gris, des pliures d’ennui, des sautes de vent insaisissables. Notre esprit n’a su s’emparer à temps ce qui s’illustrait comme la forme d’une félicité, ces éternels mirages que sont les choses, qui s’évanouissent dans la matière impalpable du lointain.

Fourches Caudines.

Et ce puits africain, cet emmêlement de bois éoliens usés, est-il le signe d’un possible ressourcement ? L’eau est si loin qui fait sa lueur d’amphore antique. Ou bien est-elle la parution métaphorique de ces Fourches Caudines qui nous rivent à demeure et nous ôtent toute liberté ? Qui, parmi les Egarés sur Terre a le savoir de cette énigme ? Qu’il nous délivre donc de ce doute. Notre éternité humaine est à ce prix !

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 08:30
Esthétique de l’effacement

 "Sans titre", huile sur papier,

 cm 52x40, Milan 1984

 Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

 

« Cet acte existentiel qu’est le recouvrement »,

nous dit Marcel Dupertuis en avant-propos

d’une exposition réalisée en 2014.

 

*

 

   On est là, face à l’œuvre. On est là, dans le face à face. Mais quelle face ? Celle de l’œuvre ? La nôtre propre ? On est, soi-même, dans l’indistinction du paraître, tout comme cette huile qui se referme sur son propre mystère. Et c’est bien sa fermeture qui entraîne la nôtre et nous cloue à demeure. On est là, dans la plus grande immobilité. On attend. On pense à une possible catharsis du temps, peut-être à une dilatation de l’espace où l’on trouverait possibilité d’un refuge. On ne se pose nulle question cependant. On voudrait que l’éclair de lumière vienne en ligne directe de la sensation. Pure. Immédiate. Un genre de déflagration traversant la densité de notre cristallin, percutant le rocher de matière grise, s’invaginant par toutes les failles possibles jusqu’au lieu de réception des images. Que cette image se dépouille de ses artefacts, qu’elle profère son nom de vif existentiel, qu’elle nous dise les contours de son être, qu’elle nous installe dans son effervescente prose, qu’elle nous enchante comme une fable contée à un enfant sage en attente de merveilleux. Mais rien ne se passe que la contrée de l’étrange et du non-advenu. Les lignes se brouillent. La couleur-bitume se même à celle de l’argile. Il en résulte un curieux maelstrom au gré duquel, notre inquiétude croissant, nous ne sommes qu’un monde agité de courants contraires, parcouru d’itératives convulsions.

   Voici que l’angoisse se manifeste et fait son brandon écarlate dans les environs de l’âme. Avec ceci qui nous fait face nous n’avons nulle réponse à notre questionnement intime. Nous aurions souhaité un simple écho, un mince accusé de réception. Nous n’avons, en réalité, qu’un lourd silence de glaise, qu’une lointaine parole aux borborygmes éteints. Comme une lave qui ramperait dans l’illisible destin d’une terre vouée à sa propre perdition. Peut-être un soufre venu de l’enfer qui badigeonnerait tout dans une manière d’écrin de stupeur. Mais qui donc est là qui nous toise depuis son destin d’aveugle ? Car il n’y a pas d’yeux et la tête est un simple boulet de fonte hissé en haut d’une masse indistincte. Et le corps ! Y a-t-il un corps, au moins, ou bien est-ce nous qui projetons le nôtre et l’offrons en sacrifice à notre propre vision ? Ne serait-ce un miroir déformant, empli de suie, qui nous renverrait notre singulière esquisse inscrite sur les fonts baptismaux de la plus haute déréliction ? Alors on se demande que veut dire exister. On pense, encore une fois, à « La nausée », à Roquentin faisant l’expérience de la racine noire et noueuse qui rampe dans le Jardin Public de Bouville, avec sa douloureuse lourdeur d’existence, cette pâte visqueuse qui ruine le sol à seulement affirmer son irrémissible présence, sa volonté farouche de marquer notre conscience au coin de la peur, au poinçon du tragique.

   Ce que nous voudrions, en regard de ce monticule existentiel, le déchiffrer, le connaître sous toutes ses formes, pouvoir dire la tête dressée en plein ciel, le cou si mince, la haute poitrine, (nous voulons dire la femme en son exception), la plaine bistre du ventre, la fente du sexe avec ses luxurieuses frondaisons, les boules des genoux, les jambes telles des cariatides soutenant l’ensemble de l’architecture. Rien ne se présente que du confus et du mutique. Que nous reste-t-il d’autre alors que de convoquer une image que nous pourrions superposer à celle-ci afin de lui donner corps et âme ? Surgit en nous, à la manière d’une résurgence souterraine, cette merveilleuse « Vierge à l’enfant » en bois polychrome de l’Église Notre-Dame de l'Assomption à Ainhoa.

 

Esthétique de l’effacement

Les postures sont les mêmes, la fixité identique, l’assise semblable. Ici nous voulons dire, l’Artiste s’en offusquât-il, qu’il y a évidente analogie, convergence des formes. Comme une « Vierge Noire » qui serait le pendant de cette « Vierge Blanche ». Ceci, nous le voulons ainsi au prix de notre pure subjectivité. De toute manière il n’y a nulle objectivité sauf celle de la pierre énonçant : « je suis pierre » et retournant à son éternelle mutité. Nous ne doutons guère que dix observateurs auraient vu dix événements différents. C’est cette variété même qui fait la richesse de la souple et multiforme conscience humaine. Si, par un jeu de pure gratuité, nous faisons la thèse que l’œuvre de Marcel Dupertuis est une vibration de l’œuvre religieuse ici convoquée, nous disposerons d’un précieux parangon auquel nous reporter dans l’exercice critique auquel nous convie ce troublant parallèle. A partir d’ici, il nous faut dire les formes de celle que nous nommerons, par facilité, « Vierge Noire ». Quelles sont-elles ? Que jouent-elles en leur énigme ?

   A l’évidence, le travail de l’Artiste qui se donne selon le procès d’un constant recouvrement, que pouvons-nous y apercevoir dont nous pourrions tirer quelque signification ? Car il ne s’agit nullement de simplement regarder, éprouver, mais aussi, mais surtout, de comprendre. Les analyses qui suivront seront à saisir avec, en contre-champ, les prédicats associés à l’essence de la statue médiévale. Le recouvrement donc, quel est-il ? Quelle est donc sa nature, la loi qui en oriente le cours ? Le recouvrement est l’autre nom du métamorphique, de la temporalité à l’œuvre qui fait époque, qui fait système, qui fait concept, qui remplace une idéologie par une autre idéologie, une mode par sa jumelle, une génération par sa descendance. S’il n’y avait le recouvrement, il y aurait l’éternité car le temps se serait immolé à sa propre permanence, l’espace focalisé sur son point essentiel, non mutable, non modifiable.

   Le recouvrement est ce par quoi se dévoile notre soif de connaître. La connaissance n’est que ceci, enlever patiemment, couche après couche, glacis après glacis, les sédiments du réel afin de déboucher sur cette vérité toujours voilée dont, toujours, nous sommes en attente mais que, le plus souvent, nous négligeons de questionner. Le recouvrement, c’est le motif par lequel l’amour, la passion disent leur mutuelle profusion. Nous n’aimons qu’à dévoiler l’autre, à sonder les plis mystérieux de son altérité, cet autre visage de soi que nous rêvons de rejoindre afin que, rassurés, nous puissions déboucher sur l’aire libre d’une possible et espérée plénitude.

   Tout, à l’évidence, est recouvrement, depuis les lourdes terres géologiques jusqu’aux plaines et aux collines de notre temps présent. Ainsi notre espèce : l’Homo Sapiens a recouvert le Néandertalensis, lequel a recouvert l’Erectus, lequel l’Habilis, lequel l’Afarensis et ainsi de suite jusqu’à la nuit des temps. L’art romantique a recouvert l’art classique, lequel a prospéré sur les traces du symbolique. Le Cubisme s’est développé sur les ruines de l’Impressionnisme, lequel prenait son essor sur la chute du Réalisme. Le recouvrement, bien plutôt qu’un mouvement particulier, subjectif, est le moteur objectif par lequel fonctionne l’Histoire, il a valeur universelle, valeur ontologique éminente puisque tout processus biologique vit sur les cendres des énergies qui l’ont précédé. Tout est ainsi recouvrement à l’infini.

   Mais il nous faut interroger, maintenant, cette silencieuse « Vierge Noire ». A l’évidence elle procède d’une esthétique de l’effacement. D’abord tracer les contours de la forme humaine, puis, à contre-courant de la logique picturale traditionnelle, en détruire patiemment l’esquisse à coups de brosse vigoureux. Laisser seulement, ici et là, quelques lunules de clarté, l’éclat de la chair, le satiné d’une peau. Non dans le cadre d’une volonté de réaliser les conditions d’apparition du beau. Non dans la direction d’un dessin qui affirmerait les nuances du bon goût. Non en raison de dresser la statue d’une « belle âme ». Et ici, l’on voit combien ce travail de foisonnement sur l’œuvre initiale vient à contre-courant de l’icône de bois polychrome de la « Vierge Blanche ». Cette manière de peindre de l’Artiste contemporain est radicalement iconoclaste. Elle détruit les valeurs du classicisme, elle renie les lois de la perspective, elle foule au pied toute règle de composition. Avançant, progressant, elle détruit, « dé-construit », « dé-figure », autrement dit plonge la figure humaine en sa condition originelle de boue non encore modelée, d’où sortiront l’homme, la femme commis à « croître et multiplier ». Ici, croissance et multiplication ne trouvent leur actualité qu’à l’aune d’une profusion de lignes qui se contredisent et s’annulent mutuellement.

   Ce type de travail rigoureux sur la matière peinte n’est pas sans faire penser aux efforts immenses déployées entre 1949 et 1962, sur le matériau même, par le mouvement « destroy the picture », afin d’en sonder la nature profonde, en explorer l’envers, en déduire la structure intime et, en un certain sens, exprimer sa révolte aussitôt après le cataclysme de la seconde guerre mondiale. Que l’on songe aux projections colorées sur toile d’une Niki de Saint Phalle, aux pâtes telluriques d’un Jean Fautrier, aux perforations d’un Lucio Fontana, aux affiches lacérées d’un Raymond Hains, aux toiles trouées et attachées d’un Otto Muehl, aux violences plastiques d’un Kazuo Shiraga, aux sacs reprisés d’un Alberto Burri. Ces différentes rhétoriques sont belles, sinon dans leur sens conventionnel esthétique, du moins dans leur effort pour mettre en place une éthique. Ethique, esthétique, deux rimes riches si elles affirment leur indispensable coalescence. Autrement dit, il ne saurait y avoir d’art qui s’affranchisse de règles morales. « Art sans conscience n’est que ruine de l’âme », pour paraphraser la célèbre sentence de l’humaniste Michel de Montaigne.

   Car il s’agit moins de dessiner de belles figures que d’en interroger la venue en présence, que de se pencher sur le substrat qui les anime de l’intérieur. Oui, il faut forer l’intérieur, faire dire à « Vierge Noire » tout ce qu’elle peut nous dire de la condition humaine, certes de ses beautés, de ses joies, mais aussi de ses peines, de ses limites, des drames qui en tissent l’intime subjectile. C’est un peu comme si l’on peignait sur l’endroit d’une toile, sa face de lumière puis que, subitement, on la retournait pour montrer son envers, ses ombres fuligineuses, ses coutures, ses scories et ses déformations. Alors le sens ainsi entendu ne se limiterait uniquement à la seule face lisible mais appellerait, en une manière de contrepoint, l’autre, l’inconnue, la secrète, celle qui fomente à l’abri des regards les destins qui nous sont échus comme notre ressource la plus imminente.

   Rien ne sert de se voiler la face. L’art en sa haute sphère ne saurait faire exception à la règle, lui dont l’une des missions les plus exaltantes est de nous révéler les multiples dimensions de la forme anthropologique et de nous en délivrer les mille facettes, les brillantes aussi bien que celles qui se replient dans leur cône d’obscurité. Dans cette belle œuvre travaillée au plus près du corps, au plus près de l’âme, Marcel Dupertuis nous convie à une « conversion du regard » : partir de la forme belle, puis par paliers successifs, en biffer les traits afin que notre curiosité piquée à vif se mette en chemin pour d’autres voies différentes de la fable ou du conte. Toujours sous les eaux cristallines de la fontaine dorment d’inquiétants génies qui ne sont, peut-être, que nos ombres portées, que les cercles concentriques du poème de Dante par lequel se laissent percevoir, en un seul empan du regard, aussi bien le Paradis que la Purgatoire ou bien l’Enfer. Nous observant dans le miroir, pensant y voir la trace brillante de notre séjour sur terre, éternels Narcisses pensant découvrir le beau en soi, peut-être n’apercevrions-nous, face à de telles œuvres, qu’une habile psyché déformante, la subtile anamorphose qui ferait de nous, aussi bien des Anges que des Démons. Ils semblent avoir partie liée. Mais de quel côté pencherait donc la balance ? De ceci nous devons faire notre permanente et profonde méditation !

  

 

 

 

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 14:17

   Ce matin, je me suis réveillé avec une impression bizarre. Tout semblait flotter autour de moi. La couche sur laquelle j’étais étendu avait la consistance d’une brume. Je ne reconnaissais plus le lieu familier de ma chambre avec sa croisée aux rideaux couleur de feuilles mortes, avec mes dessins punaisés au mur, avec mon fauteuil encombré de livres et de papiers. Je me suis levé, ai marché d’un pas hésitant comme si j’avais été l’un des protagonistes de la retraite de Russie. Quelques vers confus, tirés des ‘Châtiments’ de Victor Hugo, traversaient la banquise de ma tête :

 

‘Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche,

Après la plaine blanche une autre plaine blanche’

 

   En lieu et place de mon habituel parquet de chêne, de grandes et froides dalles de pierre sur lesquelles mes pieds nus parfois glissaient, parfois hésitaient à trouver leur chemin tellement leur surface était irrégulière. Dire que j’étais décontenancé eut été pur euphémisme. En réalité je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait et je pensais à l’expérience déroutante que font les cérébrolésés à leur réveil après qu’une zone de leur cerveau a été atteinte par une maladie sournoise. Une clarté diffuse venait d’étroites ouvertures situées haut dans des parois entièrement blanches. Nul meuble n’occupait la pièce. Nul bibelot qui aurait pu m’indiquer le lieu de mon égarement. Seul, au centre de cette désolation, un rectangle de papier portant l’étrange inscription :

 

"Vous avez été banni de l'existence"

 

   Ceci était tracé dans une bizarre calligraphie, à la main, sans doute avec un calame trempé dans une encre forte en pigments. En quelque sorte c’était de la belle ouvrage, quelque chose qui aurait pu être accompli par un scribe ou bien un moine. Mais, en cette bizarre posture existentielle, il ne m’était guère loisible de philosopher plus avant. Sur-le-champ, il me fallait connaître ceci qui m’arrivait et me mettait aux cent coups. Je m’approchai d’une paroi, profitai de quelques interstices afin d’assujettir mes pieds et mes mains. Au travers d’une fenêtre de petite taille, j’aperçus, dans un genre de brouillard diaphane, de hauts rochers surmontés de bâtisses blanches aux toits de tuiles rouges. Je ne tardai guère à identifier des météores identiques à ceux que j’avais vus, autrefois, en Thessalie. Par conséquent, compte tenu de la position élevée que j’occupais, j’étais moi-même à l’intérieur d’un monastère perché sur ces bizarres amas de poudingue. Si cette déduction du lieu était facile, ce qui se donnait avec bien plus de complexité, c’était le motif qui expliquait ma présence ici et maintenant dans une situation qui eut simplement paru ubuesque si elle ne m’avait étreint de l’intérieur et obligé à considérer les instants que je vivais peut-être comme les derniers. A peine avais-je fini de gamberger et d’envisager toutes les hypothèses de mon évasion qu’une clé se fit entendre, libérant le mécanisme complexe d’une lourde serrure.

   Un homme entra dans la pièce, vêtu d’un ample chiton à plis multiples, pétase sur la tête, tenant un caducée et une bourse d’argent, chaussé de sandales ailées. Je n’eus guère de mal à reconnaître Hermès en personne, l’éternel messager des dieux. J’avais apprécié sa forme parfaite au travers d’une copie romaine conservée au ‘Musée national’ à Rome. Je me doutais, qu’en tant qu’émissaire, il devait porter avec lui le contenu qui, sans doute, mettrait fin au mystère. Dans un français impeccable, sans accent, je l’entendis énoncer la phrase suivante qui, bien plus que d’apaiser mes doutes, les renforçait :

   « Ô, toi, noble habitant du météore, Zeus et quelques uns de ses locataires de l’Olympe souhaiteraient t’interroger sur ton existence. Suis-moi donc et sois accommodant, il en va de ton avenir ! »

   Sur ce, Hermès fit demi-tour sur ses sandales ailées et je lui emboîtai le pas sans grande conviction, ma curiosité tout de même fouettée. De tous temps j’avais été un fervent adepte de la mythologie. Nous entrâmes dans une grande salle. De lourdes poutres couraient au plafond. Une cheminée monumentale trônait au fond de la pièce. Des torchères en fer forgé portaient des flambeaux de cire dont la flamme crépitait, projetant parfois une bordée d’étincelles. Une immense table centrale en noyer luisant était le centre géométrique de la scène. Au milieu de cet imposant mobilier se tenait Zeus, le dieu du Ciel, drapé dans sa majesté. De son visage émanait une force tranquille qui, cependant, n’était sans dissimuler les puissances telluriques qu’il pouvait déchaîner à chaque instant. Son abondante chevelure, sa barbe comme sculptée dans le marbre lui conféraient une étonnante vigueur en même temps qu’une assurance qui paraissait sans limites. Autour de lui, des personnages de haute lignée dont il m’était difficile d’apprécier la qualité. Une demi-clarté régnait qui nimbait les visages, les nappait d’une certaine douceur indéfinissable. Je croyais assister à la Cène originelle, le Christ entouré de ses apôtres. A cette image venait se superposer la belle toile éponyme de Léonard de Vinci et je m’attendais, d’un instant à l’autre, à ce que le Christ me tendît un ciboire d’or empli d’un vin délicieux, ajoutant la célèbre formule : « ceci est mon sang ». Alors nous nous serions réunis le temps précieux d’une libation et il serait resté sur mon corps ébloui les stigmates ineffaçables de la joie.

   Mais, soudain, un rayon de soleil surgi de nulle part inonda la noble assemblée et à apercevoir les mines maussades de mes vis-à-vis, abandonnant l’idée du Christ, ce fut la vision d’un Tribunal avec ses Juges et ses Assesseurs qui s’imposa à mon esprit. Je craignis alors que cette cohorte n’en vînt à prononcer ma condamnation dans les plus brefs délais et, sans doute, devais-je me faire à l’idée de terminer ma vie, ici, tout en haut de ce météore entre quatre murs traités à la chaux, sans mobilier et je priais en silence pour au moins qu’un vulgaire brouet me fût servi en guise de viatique, sinon tous les jours, du moins avant que je ne meure d’inanition. Autour de la table en noyer, il y avait bien treize personnes, à savoir Zeus, entouré de douze zélateurs tout comme le Christ dans la Cène. Il m’était difficile de les identifier tous mais ma vue s’habituant à la lueur des candélabres, il me devenait possible de cerner quelques détails. En réalité il s’agissait bien d’une Cène, mais Mythologique, les convives grapillaient au hasard quelque nourriture terrestre disposée dans des coupes placées devant eux. Il y avait aussi des aiguières d’argent et des bouteilles emplies d’une ambroisie couleur d’opale. Je me doutais qu’il s’agissait d’un vin grec antique, peut-être le célèbre ‘retsina’, ce mets délicat pour le corps, cette subtile essence pour l’âme. Face à la table, en son milieu, un tabouret rustique en bois dont je compris vite qu’il m’était destiné. Et il l’était en effet.

   La voix tonnante de Zeus se fit entendre, qui ricocha sur la falaise des murs :

   « Ô, Mortel, sais-tu pourquoi tu es ici devant le cercle très précieux des Olympiens ? »

   « Non, à vrai dire, je ne sais même pas pourquoi je suis ici, sur ce foutu météore avec lequel je n’ai rien, mais vraiment rien à voir ! », répondis-je sur un ton qui, apparemment, eut le don de courroucer le dieu des dieux :

   « Je te trouve bien insolent, toi le Terrestre qui devrais baisser les yeux lorsque tu t’adresses à Celui qui préside aux destinées du vaste Ciel ! Mais je ne m’abaisserai point à polémiquer davantage et je suis, aujourd’hui, d’humeur disposée à la mansuétude. Tu m’en sauras gré, cela n’arrive pas tous les jours. Mes Assesseurs, quelques autres dieux de l’Olympe et non des moindres ont des questions précises à te poser. Montre-toi conciliant, tu as tout à y gagner. »

   Trouvant Zeus en de bonnes dispositions, je me hasardai à lui poser la question qui, depuis mon lever, me brûlait les lèvres :

    « Mais, très honorable Zeus, pourquoi cette missive sur les dalles de ma geôle : ‘Vous avez été banni de l’existence’, pourquoi ? Ai-je donc tellement démérité ? Ai-je commis des fautes irréparables ? Ai-je été l’hôte consentant de tous les péchés capitaux ? »

   « Ne te tourments donc pas, nous allons essayer de tirer l’affaire au clair. Prépare-toi, en ton âme et conscience à répondre aux questions qui te seront posées et, surtout, n’élude rien, tu ne ferais qu’aggraver ta peine ! »

   Ce fut Eos, déesse de l’aurore qui ouvrit le bal des questions. « C’est logique, pensais-je en mon for intérieur, que l’aurore ouvre le bal ! »

   EOS : « Marc (tiens comment connaissait-elle mon prénom ?), pourquoi m’as-tu le plus souvent négligée, ignorant la douceur des aurores, leurs belles teintes vermeil, le silence qui les habille d’un voile de quiétude ? Pourquoi ? Eh bien, oui, tu préférais le crépuscule et après, le pli de la nuit dans lequel tu t’évanouissais à la poursuite de tes Conquêtes. Mais qu’avaient-elles donc qui te fascinait tant ? Aucune ne pouvait m’égaler. Je suis tissée d’invisible, mes doigts ouvragent des dentelles dont le jour naît. Connaîtrais-tu des pouvoirs aussi merveilleux chez tes Compagnes d’une nuit ? Tu les butines et elles prennent leur envol avant même que tu n’aies pu apercevoir la couleur de leurs yeux. »

   MOI : « Oui, je reconnais, j’ai un cœur d’artichaut, une feuille pour chacune et le cœur pour la plus belle. Mais c’est un travers bien humain, ce n’est qu’un péché véniel. »

   ZEUS : « Tes arguments, Mortel, sont un peu spécieux, mais nul ne les commentera. A la fin de l’interrogatoire nous te dirons quelle sera notre sentence. A toi, Chloris, fais donc fleurir ton verbe, il nous rend la vie si belle à nous, Ceux du Ciel ! »

   CHLORIS : « Mon cher Marc, le plus souvent as-tu préféré le faux-semblant au réel incarné dans quelque beauté à portée de la main. Les fleurs, dont je suis la déesse, tu passais devant sans même les regarder, sans même prendre le temps d’en humer les belles fragrances. C’est dire combien, dans ton existence, tu as toujours préféré les apparences à la vérité. Cette dernière te gênait-elle à tel point que tu ne pouvais en supporter l’éclatante lumière, ou bien, simplement, étais-tu aveugle ? »

   Je voulus répliquer qu’il s’agissait d’une simple inattention, que j’aimais bien les roses, les jacinthes, les géraniums et que sais-je encore et déjà mon interlocutrice laissait la place à sa suivante.

   GAÏA : « J’ai entendu les arguments de mes compagnes. Ils ne sont guère en ta faveur et prépare-toi à trembler car, s’il s’agissait, avec elles, de péchés véniels, avec moi c’est de péchés mortels dont il retourne. Moi qui préside aux destinées de la Terre, tu m’as foulée aux pieds au propre comme au figuré. Tu as labouré mon ventre sans aucun égard pour moi, à l’aide de coutres qui me blessaient, à la seule fin de récolter de beaux épis, d’en tirer du froment dont tu faisais des pains dorés, odorants, ceci afin de combler ta naturelle gourmandise. Tu n’as eu de cesse, comme tes semblables, de me diviser en parcelles, en fragments qui portaient atteinte à mon unité de façon à t’enrichir grâce à tes spéculations outrancières. Du fond de ma chair tu as extrait des gemmes pour habiller les cous de tes Belles. Tu as pompé sans précaution aucune cet or noir qui te fascinait, et pour cause, tu devenais ainsi l’un des hommes les plus riches du monde. Tu as assassiné les forêts pour bâtir tes palais, faire des flambées royales dans tes cheminées à la taille démesurée… »

   MOI : « Chère Gaïa, chère protectrice de la Terre, je reconnais mes erreurs. Je pensais les richesses de la Nature inépuisables, aussi ai-je puisé en elles d’une manière inconsidérée… »

   Ce que je souhaitais être un dialogue portant une justification n’était en réalité qu’un soliloque, Gaïa croquant délicatement du bout de ses lèvres carminées des grains de raisin et n’écoutant nullement mon homélie. Je commençais à désespérer de la Justice Olympienne, me pensant condamné par avance. Il me restait à écouter et au pire à me réfugier dans mon imaginaire. Ainsi se succédèrent les émissaires de l’Olympe, chacun, chacune apportant à mon moulin une eau que je considérais bien plus dévastatrice que lustrale.

   APHRODITE me reprocha d’avoir transformé l’amour en une pure sensualité sans autre but que mon propre plaisir.

   APOLLON m’indiqua son juste courroux au regard de mes piètres goûts musicaux, de simples refrains à la mode plutôt que de grandes et belles symphonies.

   ATHENA trouvait mon comportement trop léger, trop mondain, nullement orienté vers les matières nobles qui m’eussent transporté sur les rives apaisées de la sagesse.

   CRONOS jugea mon emploi du Temps superficiel, accordé au seul instant, à une satisfaction immédiate alors qu’il eût souhaité me voir fêter les promesses d’un temps long, m’abreuver aux sources illimitées de l’éternité.

   MORPHEE avait analysé mes rêves comme peut le faire un psychanalyste. Il n’y avait guère trouvé que des noirceurs de bitume, des matières lourdes telles du plomb, des roueries de fantasmes, des pirouettes de saltimbanques.

   OURANOS n’était guère satisfait de mon attitude avec le Ciel qu’il eût souhaitée plus conciliante, plus respectueuse. Le Ciel, je l’avais noirci des fumées de mes déplacements automobiles, je l’avais maculé des traces d’avion qui le zébraient en tous sens.

   POSEIDON considérait que ma relation aux Océans n’avait été tissée que d’opportunisme. Les Mers, je les traversais sur de luxueux ferries sans même les regarder, ces inégalables mers, en apprécier la sauvage beauté, me rendre compte de leur capacité nourricière, de la valeur infinie dont elles étaient les dépositaires éternelles.

   PAN était plus que mécontent de celui que j’avais été au regard de la Nature. Je provenais de cette dernière et mes seuls remerciements consistaient à l’ignorer, lui préférant les artifices d’un monde soi-disant ‘moderne’.

   EROS fustigeait en moi l’amant que j’avais été pour des conquêtes faciles. Il m’aurait préféré serviteur de sentiments profonds en direction d’une Aimée unique avec laquelle j’aurais pu fonder un foyer, élever des enfants, fruits d’amour du couple. Mais j’avais préféré ma ‘liberté’, courant après le premier jupon qui passait.  Elle lui paraissait, cette liberté, de bien piètre valeur.

   Nous étions arrivés au bout de cette plaidoirie dont j’attendais la sentence avec des craintes sans doute justifiées. La plupart des dieux et déesses jouaient à se taquiner entre eux. Je soupçonnais même quelque jeu franchement polisson. « Oui, pensais-je, eux sont des dieux et des déesses, ils ont le droit d’imiter des humains, ceci s’accomplît-il dans la perversité ou le vice. Au contraire, l’homme que j’ai été a parfois voulu imiter les dieux, se doter de leur toute-puissance. Je présume que se prendre pour un dieu est un crime de lèse-majesté. Mon compte est bon. Je peux dire adieu à l’existence. Je souhaite seulement que ma mort soit la plus douce possible et qu’elle serve au moins à quelque chose, racheter le genre humain par exemple, de ses naturelles inconséquences. »

   A peine ces pensées mortelles me quittaient-elles que Zeus, sortant d’un profond sommeil (les plaidoiries de ses Assesseurs l’avaient profondément ennuyé), s’étirant, passant sa main droite dans les boucles abondantes de ses cheveux, sa main gauche dans la toison de sa barbe, après deux ou trois bâillements sonores, s’exprima en ces termes :

   « Mortel, voici donc venue l’heure de la sentence. Si je m’en tenais aux propos proférés par mes alter ego, tu irais tout droit en Enfer. Mais rappelle-toi, je t’ai dit au début de mon intervention que j’étais bien disposé et ceci est d’autant plus remarquable que ceci se produit rarement. La sentence est donc la suivante :

 

"Tu es confirmé dans ton existence"

Et

«Fay ce que vouldras !»

 

   Vous vous doutez de mon soulagement. Mais mon étonnement résultait moins de ceci, de ce soudain retour à l’existence, que du fait que je ne comprenais nullement comment Zeus, depuis sa lointaine Antiquité, pouvait connaître les paroles distantes dans le temps du très précieux Rabelais. Remarquez, il y avait une logique dans tout cela, une manière de cohésion magique, d’osmose, de rencontre entre le Monastère de Thessalie et l’Abbaye de Thélème. Il y a des choses bien curieuses, ne trouvez-vous pas ?

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 08:46
SI…, m’avais-tu dit

                             « SI… »

            Œuvre : André Maynet (détail)

 

 

***

 

  

   Tu me disais : « Si seulement la Beauté pouvait briller aux yeux des hommes ! »

   Je te disais : « En eux, les hommes ont la beauté. Mais la beauté est un tel éblouissement, ils n’en perçoivent, le plus souvent, que quelques éclats et ils s’en retournent à leurs tâches avec le cœur léger, l’âme en paix. Cette légèreté, cette paix, ils n’en devinent pas la source, ils n’en conçoivent nullement le mérite venant des choses remarquables, cette rose épanouie sur la soie de laquelle étincelle la goutte de rosée ; ce vallon si frais, cette naissance au jour, les teintes bleutées qui le portent à son être avec la figure de ce qui est inimitable, sans possible analogie, image singulière dans le fourmillement du monde. Cette Jeune Femme qui passe en son inaltérable luxe, tout comme le tien, ce ravissement sans fin à l’orée de toute poésie. Je dis le cuivre pluriel de tes cheveux et je dis beauté. Je dis la claire margelle de ton front et je dis beauté. Je dis l’océan de tes yeux, ses vagues immobiles, leur profondeur d’abysses, parfois, et je dis beauté. Vois-tu, c’est ainsi, la beauté nous est donnée et, le plus souvent, elle nous échappe, rapide filet d’eau dont nos mains malhabiles  ne retiennent presque rien, la fuite  de quelques gouttes. »

 

***

 

   Tu me disais : « Si la Vérité, un jour, se manifestait à l’homme, en aurait-il la subite intuition ? »

   Je te disais : « L’énoncer, déjà en proférer le nom, c’est être en quête de son essence. Mais seuls les Lucides et les Rares sont en possession de cette exactitude du regard. Toute vérité est si bien enfouie en soi, tellement dissimulée derrière le voile des hallucinations, sous les apparats des salons mondains, dans les faux-semblants des rencontres qu’elle ne brille que d’un faible éclat. D’aucuns, prétextant cette anémique lueur, s’exonèrent bien vite du travail ardu qui, seul, conduit à sa trop rare manifestation.

   Si je dis la belle douceur de tes joues, leur faible coloration carmin, cette touche de fraîcheur qui les habite, tu pourras en déduire, connaissant  tout ceci de l’intérieur, si près de l’origine, la profération d’une vérité. Que tu seras à même de connaître puisque des sentiments du type de la délicatesse, de la spontanéité, de la grâce immédiate, tu pourras en juger, seule, l’incontournable réalité. Pour ma part je n’aurai fait que coïncider avec ce en quoi se montre ta belle posture. Alors mon énoncé n’aura consisté qu’à lire adéquatement ce que tu auras donné à connaître dans le bref éclair d’une intuition. Il faut ainsi beaucoup de coïncidences, de hasards heureux, de subites illuminations pour que quelque chose de l’ordre d’une authenticité se dévoile et fasse corps avec une réalité qui lui est attachée. »

 

***

 

   Tu me disais : « Si ceux et celles que nous côtoyons étaient doués de plus de Vertus, combien alors il serait facile de vivre ! »

   Je te disais : « Plein de mérites sont ceux dont tu croises la route. Mais toujours nous avons un aveuglement quant à les reconnaître. Ceci provient du fait de notre naturel narcissisme et de notre inclination à thésauriser tout ce qui est bon, à rejeter tout ce qui nous paraît mauvais, non-conforme à nos jugements de goût et à nos valeurs. Ainsi nous croyons-nous possesseurs des plus hautes instances morales, alors que les autres seraient les détenteurs d’altérations de tous ordres. Pour nous les vertus. Pour les autres les vices.

   Si j’attribue à ton visage sérieux et ouvert une qualité de charité, qui donc pourra en témoigner, sinon ta conscience se plaçant de telle ou de telle manière face au dénuement de celui qui vient à toi ? Si j’attribue à la belle clarté de ton regard, à ton apparente détermination, ta disposition à la persévérance, quoi d’autre que ta conduite face aux aléas pourra donc en témoigner ? Si, observant ton teint si clair, la belle verticalité de ta parution, ton air si affranchi de toute spéculation, j’en ressors convaincu que la Justice t’habite, y aura-t-il autre chose que le contenu de tes propres actes pour en faire émerger le noble penchant ? »

 

   Tu me disais : « Beauté, Vérité, Vertus : points cardinaux de l’homme. Comment pouvons-nous nous en saisir ? »

   Je te disais : « Tu es un être de Beauté, l’arc étonné de ta bouche en est la plus belle des illustrations. »

   Je te disais : « Tu es un être de Vérité, la profondeur de jugement de tes yeux en est la constante oriflamme. »

   Je te disais : «  Tu es un être de Vertu, l’élégant équilibre de ton visage en est l’évidente attestation. »

 

***

 

   Tour à tour, nous sommes des êtres de questions, des êtres de vice, des êtres de vertu. La vérité qui y est à l’œuvre, d’une manière liminale, nous appartient en propre. Nous sommes source, fleuve, estuaire. Les Autres sont sur les rives qui regardent passer les flots. Sans doute ont-ils une opinion à leur sujet : lents, tumultueux, agités, plaisants, furieux, dévastateurs. Seuls les flots savent.

   Tout questionnement est toujours de trop. Seul le silence est la texture première, inaltérée, objective de ces êtres mystérieux qui tressent notre architecture terrestre, ces nervures éthiques qui nous traversent et tiennent debout la demeure humaine. Sur le drapé neutre du silence peuvent se détacher du Beau, du Vrai, de la Vertu. Toute parole qui veut en faire surgir la présence est discréditée par avance à l’aune de son constant remuement, du bruit de fond qui en sape les fondations. Ce qui se donne en tant que qualités essentielles de l’existence ne peut jamais être explicité d’emblée, sauf à tomber dans la fausseté, la naïveté, la gratuité.

   Infiniment pudiques sont ces grâces de l’instant qui jamais ne se dévoilent au plein jour. Si cette Jeune Femme de l’image nous touche à ce point en son alphabet essentiel, c’est bien en raison du mot mystérieux qu’elle tend à notre sagacité. Il nous faut être des déchiffreurs de caractères discrets. Tout hiéroglyphe ne livre ses arcanes qu’aux patients et aux tempérants. Des vertus si rares qu’elles passent inaperçues.

 

   Tu me disais : « Qui suis-je ? - Je te disais : « qui tu es. » Ainsi demeurions-nous dans le secret de l’être. Il n’y avait rien à savoir, ni en-deçà, ni au-delà. Seulement

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2020 7 14 /06 /juin /2020 09:24
Sortir de l’ombre.

« Dongni peint et c'est beau ! »

 

Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

   « L’œuvre au noir ».

 

   « L’œuvre au noir », voici comment regarder cette belle image en lui appliquant le titre alchimique de Marguerite Yourcenar. Car, en effet, toute création reproduit, symboliquement, les degrés d’évolution de la materia prima depuis son premier état, brut, indifférencié, jusqu’au terme du devenir où paraît l’or ou pierre philosophale en tant que forme sublimée de ce qui n’était que sourde virtualité en attente de son être. Ce qui revient à dire que l’œuvre ne surgit, ne s’exhausse que d’un informel se revêtant, au cours de sa métamorphose, des prédicats qui concourent à en délivrer la substance interne, cette pulpe intime, cette essence qui ne fait efflorescence qu’à être dévoilée et remise aux Regardeurs comme le bien le plus précieux. Acte de donation indépassable de ce qui se constitue à partir de rien.

 

   Essence fuyante.

 

  A partir de rien, en tout cas, qui serait visible ou préhensible. Car, ici, c’est à proprement parler à la métaphysique que nous avons affaire, soit ce qui, étymologiquement, vient «après les choses de la nature». Or l’art est toujours constitué de cette essence fuyante que l’artiste, désespérément, essaie de fixer sur la toile, le photographe de capturer dans la mystérieuse enceinte de sa chambre noire. Tout est toujours en attente qui demande à être révélé et il n’est pas indifférent que la première partie du processus photographique trouve son essor dans ce bain révélateur qui fonctionne à la manière du dévoilement d’une vérité, ce en quoi l’œuvre trouve son appui et ses conditions de possibilité. Donc partir du noir et y demeurer suffisamment longtemps afin que nous soyons appelés par la lumière, sollicités par l’ouverture qui sont seules donatrices de sens. La densité nocturne, si elle prépare ce qui va s’élever d’elle, cette germination artisanale, cette poussée métabolique qui initient le mouvement de l’œuvre, la densité donc ne saurait à elle seule amener une présence puisqu’elle est, avant tout, mutité, réserve en soi des sèmes non encore portés à la parution.  

 

   Méditation spéculaire.

 

   C’est le noir absolu qui nous requiert dans la lecture de cette œuvre à double entrée. A la fois photographique et picturale puisque l’image nous propose en abyme les deux perspectives : une œuvre regardant une autre œuvre en train de naître. Subtile méditation spéculaire qui renvoie face à face le Regardant et le Regardé comme si la signification dernière résultait de ce mouvement relationnel, de cette constante réciprocité. Je regarde l’œuvre qui se crée en même temps que se crée en moi l’intuition de ce que constitue la gestuelle artistique, cette traduction en valeurs figurales du dépliement de la conscience.

 

  

   Du fond de l’obscur.

Sortir de l’ombre.

Cheval représenté dans la grotte de Lascaux.

Source : Wikipédia.

 

 

   C’est dans les boyaux de la terre, au sein de la roche, au plus profond du mystère que cela s’annonce alors que la conscience, à peine dégagée de l’homo faber et de l’erectus, se dirige lentement vers le sapiens qui commence à explorer les chemins ombreux de la connaissance. Les hommes ne sont pas encore vraiment des hommes, seulement des humanoïdes aux fronts bombés, aux corps massifs, à l’allure voûtée comme si, en eux, vivait encore un être de pierre, une manière de racine primitive, de concrétion à peine levée pour dire les balbutiements de la civilisation. Mais déjà, dans cette complexité indistincte se dessinent les premières ébauches de l’art. Tout est noir et les signes posés sur les parois de calcaire ressemblent aux simulacres de la caverne platonicienne. Une forme tremblante que la torche de résine révèle comme s’il s’agissait d’une réalité seconde, la projection d’un spectre mais qui, déjà, fait signe en direction de ce cheval réel qui se déplace parmi les hautes herbes de la savane.

 

   Objet mental.

  

   Ce qui est à comprendre ici, c’est le lent dégagement de l’obscur, l’à peine issu d’une forme archaïque, élémentaire qui commence à prendre corps. Dans la nuit de la grotte le cheval d’ocre et de suie est à peine visible. C’est comme s’il émanait de la paroi même, s’il en était une subite extraction, s’il se donnait à voir en tant qu’image primordiale se détachant de la matière pour devenir objet mental, substance spirituelle. Autrement dit signifié, représentation de ce qui est absent mais dessine une proximité pour l’homme, plus tard l’une de ses plus « belles conquêtes ». Mais ici il faut entendre, bien plus que la domestication animale, sa transcendance sous la forme accomplie d’une œuvre qui hantera la conscience collective, parfois à son insu, mais souvent le processus des civilisations s’affirme à même la distraction des humains, sauf quelques regards lucides qui prennent acte des mutations d’une manière synchrone.

 

   Absence de parole.

 

   De l’obscur naît la lumière. Cependant il faut qu’une conscience intentionnelle en ait visé la ressource latente et l’ait amenée au jour, là où le regard du Voyant en assurera la brillante synthèse. L’atelier est plongé dans une pénombre dense comme s’il fallait cette absence de parole, cette aphasie constitutive afin que du nul et du non advenu naisse ce qui aura pour tâche de dire le monde en sa beauté. L’Artiste est face à son destin qui est de provoquer les formes, de les porter à la visibilité, de les assurer d’un être qui ne s’actualisera qu’à la mesure de la trace de fusain, de la touche du pinceau, du médium qui en assurera la transparence.

  

   Telle l’eau de la fontaine.

 

   La lumière fait sa tache cendrée au sommet de la tête puis glisse insensiblement le long de la natte comme si cette dernière était l’entrelacs de la pensée, la pente obligée de l’intuition chargée de travailler le réel au corps, de lui faire rendre raison de ce qu’il réserve en lui de puissances inactuelles dont il est urgent d’assurer la résurgence. Telle l’eau de la fontaine qui sourd de terre à la manière d’un chant longtemps contenu dans le discret rhizome qui en est la parole anticipée, l’incantation annonciatrice, la juste mesure esthétique.

  

   Signes de la visibilité.

 

   Le visage est cette douce et attentive épiphanie, cette décision de débusquer tout ce qui,  porté à la manifestation, sera digne de figurer. Une couleur particulière, un galbe doué de présence, une estompe faisant voir tout en dissimulant, une posture disant l’élégance des choses, une ligne concourant à la compréhension du propos pictural. Une main, la droite qui tient l’outil de la révélation, est elle-même révélée par ce subtil bourgeonnement de la lumière qui accompagne tout geste décisif. La main imprime dans la trame du subjectile les premiers signes de la visibilité. Le geste reproduit non seulement le poème antédiluvien de l’homo sapiens face à l’attente pariétale, mais il engage toute gestuelle antérieure à partir de laquelle une lumière s’annonce en tant qu’émettrice d’un sens inaugural : le fiat lux divin qui rompt les ténèbres et installe la parole, autrement dit les linéaments de la signification ; le big bang qui lacère le chaos de son feu afin que naisse le cosmos ordonnateur du monde et de beauté. Il est en familiarité lexicale avec cette « cosmétique » qui efface les stigmates de l’incompréhensible pour les traduire dans la belle épopée universelle qui sera le miroir le plus fécond auquel se référeront les Chercheurs de plénitude.

  

   Genre d’hallucination.

  

   Ce n’est qu’en mode différé que nous apparaît l’image du cheval, telle qu’elle se révèle dans la lumière inactinique du laboratoire, un genre d’hallucination, de farfadet, de simulacre qui ne manque de nous interroger. Toute création est cet essai de dépasser l’invisible en lui donnant acte dans le visible de sorte que ce qui se réfugiait dans les mailles souples de la métaphysique trouve son lieu dans cette physique - la phusis des anciens Grecs -, cette « nature » qui n’est jamais évidente qu’à l’aune de la familiarité que nous entretenons avec elle depuis notre présence au monde. Enfin cela commence à dire le réel en termes intelligibles.  

 

   Voir l’invisible.

 

   Mais le monde n’est pas simplement l’assemblée de la totalité des étants réunis dans une synthèse qui nous donnerait le tout comme forme indépassable. Le monde est avant tout cette posture de l’être qui nous met en demeure de comprendre depuis le rivage de notre condition humaine. Sans doute l’art en est-il l’actualisation la plus pertinente. Nous voulons voir l’invisible. Nous voulons que les œuvres se dévoilent à nous comme ces mystérieux hiéroglyphes qui parcourent en tous sens, avec une ineffable beauté, la Pierre de Rosette. A sa manière toute œuvre est faite de ces signes que nous devons déchiffrer. L’activité de décryptage fait partie intégrante du dessein esthétique.

 

   Sortir de l’ombre.

  

  Nous devons sortir de l’ombre afin que parlant, elle nous intime l’ordre de parler à notre tour. Nous sommes êtres de langage à déjà tâcher d’informer ceci qui se présente à nous dans l’hypothétique demeure d’un pouvoir-être. Faute de nous en acquitter, c’est de nous dont il s’agit, de notre propre complétude, de notre plénitude. Or nous ne pouvons demeurer les mains vides, les yeux infertiles, la conscience dénudée. Si tel était le cas, c’est de la désertion de notre être dont il s’agirait. Nous ne voulons nulle vacance. Seulement l’affirmation d’un regard juste. Il n’y a guère plus à espérer que cette belle acuité. Oui, cette braise !

 

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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 08:22
Demeurer près de vous.

Voir votre demeure était déjà une manière d’audace. Comment, moi, l’écrivain surnuméraire, le plumitif des belles lettres aurais-je pu prétendre vous approcher, ne serait-ce que d’un iota ? Depuis trois jours j’errais dans la ville à la recherche d’une inspiration, du moindre indice qui eût pu constituer le début d’une fable. A dire vrai, je me serais même satisfait d’une comptine, d’une berceuse pour enfants. C’est si douloureux, lorsque l’extrémité de votre stylo ne sécrète plus que des gouttes pareilles à une eau fossile, sans mémoire. Mais aussi sans avenir. Orphelin du manuscrit. Orphelin de celui que j’avais été, autrefois, écrivant tout le jour et le temps n’existait plus.

Comment dire, à la fois ma stupeur, à la fois ce genre de ravissement qui m’envahit à la seule vue de votre demeure. Assurément, on était dans les beaux quartiers et je ne doutais guère d’avoir affaire à une aristocrate, à une femme dont le sang bleu illuminait la peau sans doute embaumée des plus riches fragrances. Assis sur un banc, face à votre hôtel, je détaillais ce qui, peut-être, deviendrait la trame romanesque de mon prochain livre, en tout cas la matière de mes rêves. Il y avait tant de présence mystérieuse dans la haute façade blanche, tant de poésie voilée dans le toit d’ardoises à la Mansart, tant de possibles aventures dans la pièce sous les combles, juste en arrière des chiens assis.

Et, bizarrement, je ne vous voyais nullement semblable au logis qui vous abritait. Nul fac-similé, mais bien plutôt un évident contraste, une tache pourpre dans la carrière semée de blocs gris. Vous deviez échapper au ciseau du sculpteur qui avait équarri les moellons de manière à en discipliner le bel ordonnancement, à le ranger dans les usages d’un quartier soumis aux lois sociales. Je vous imaginais volontiers rebelle, subversive, déliant les liens qui vous avaient été imposés par une unique beauté. Rétive, non soumise. Rien ne pouvait mieux me séduire que cette forme de sédition permanente, inscrite dans votre chair comme les lettres dans le parchemin.

Voici celle que vous êtes : une femme libre de son corps, libre de sa pensée, de ses mouvements. Et nullement soumise. A qui que ce fût. Indépendante, fière de s’appartenir, d’abord à soi, ensuite à l’art qui vous porte bien au-delà des circonstances mondaines, dans un univers clos, seulement connu de vous. Vous êtes coiffée d’un chapeau couleur coquelicot. Vos yeux sont des lacs sombres, immenses, passionnés. Où chacun pourrait choisir de se noyer, mais il n’y a pas la place pour quelque intrus, fût-il prince ou bien héros. Votre teint est de porcelaine claire avec des rehauts de rose nacré. Votre bouche un fruit mur, une cerise au jus sucré. Votre cou, le tronc d’un mince bouleau qu’un crépuscule aurait habillé des couleurs du corail. Vous portez, en tout temps, une cape grise dont le haut col dissimule votre gorge à la vue des curieux. Cette cape, la seule concession à l’aspect austère de votre hôtel, manière de cage dont, chaque jour, vous vous échappez pour seulement vous retrouver, vous, l’étrangère à son propre logis. C’est ainsi que je vous vois. C’est ainsi que vous figurerez dans les pages nécessairement fiévreuses de mon livre. Rien n’est plus troublant qu’une énigme non résolue. Mais tout ceci, mon rêve de vous, vous ne le saurez pas. Le vôtre, ce songe si illisible dans la trame serrée du temps, le saurais-je un jour, vraiment ? Le saurais-je ?

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 09:27
« Une fin lumineuse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

Poète persan.

 

 

 

 

 

   La question.

 

   D’où venait-elle, elle la Passante dont on n’aurait pu dire le nom, tellement l’énigme était profonde qui faisait son halo de brume ?

   Où allait-elle, elle la Passante, avec son air hagard, sa vision qui paraissait aller bien au-delà du monde, de ses mystères ordinaires, de ses apparences trompeuses ?

   Qui était-elle, elle la Passante, tout juste issue de cette vapeur blanche qui l’entourait et la portait au devant des choses sans qu’elle paraisse y être présente autrement qu’à la mesure d’un égarement ?

   Venir, aller, être : sans réponse ! Seulement une interrogation qui prenait les tempes en tenaille et menaçait d’insomnie tous ceux qui s’inquiétaient de cet être semblable au remuement déconcertant d’une folle avoine. Les gens les plus étranges sont toujours ceux qui fuient, se dissimulent, dont le visage est impénétrable, manière de sphinx ne se laissant nullement déchiffrer. Mais ce sont aussi les plus dignes d’intérêt. C’est ainsi, l’hiéroglyphe des choses est ce chiffre qui s’efface constamment dans la cendre du jour et les doigts sont désemparés de ne saisir que le vide qui les habite. Alors on se pose forcément la question de la légitimité de la question, précisément, comme si l’énoncer était déjà la soumettre à une réponse en forme de néant. Seulement l’humain est curieux qui veut toujours connaître bien au-delà de sa propre statue et le carrousel est lancé qui fait ses orbes multicolores. Il n’y aura plus de répit. Il n’y aura plus de repos.  

 

   Le portrait de Cosette.

 

   Passante, à seulement regarder l’image, on aura compris qu’elle ne descendait ni d’un Prince oriental, ni d’une noble lignée inscrivant ses pas dans les livres d’Histoire. A la rigueur on eût pu rencontrer son sosie dans les pages du génial Victor Hugo, quelque part entre Gavroche et la gargote des Thénardier, disons dans le portrait de Cosette, cette silhouette de la fillette humble que le sort a vouée à toutes les vexations du siècle. La décrire revenait à ceci : dire le bouquet des cheveux, sa liberté, son flottement tout contre le vent. Dire le vaste front bombé où se devinait une intelligence mûrie par la vie, non ce pétillement aussitôt surgi qu’éteint qui est la marque des espiègles et des mutins, eux qui sautillent tels des moineaux. Dire les deux arcs charbonneux des sourcils surmontant des yeux teintés de noir, presque nocturnes. Des yeux insolites qui semblaient n’apercevoir que des songes, imaginer de lointains jeux d’enfants, peut-être des occupations sérieuses qu’une jeune expérience aurait amenées à leur incandescence.

   Dire le nez délicatement retroussé avec son écume d’odeurs et de fragrances animées de souvenirs. Dire les deux boules des joues avec une sorte de mince plaine blanche dont on aurait pensé qu’elle était le symbole même d’une souffrance ancienne. Dire la pliure de la bouche, non celle gourmande de quelque capricieux mais cette constante réserve, ce gonflement du silence sous la lame du jour. Dire cette courbe du menton : on aurait pu évoquer une anse marine avec ses faibles clapotis, son abri pour les bateaux esseulés. Une sorte d’accueil, de disponibilité aux autres, une générosité tout intérieure qui, parfois, transparaissait à la commissure des lèvres comme pour dire le précieux de la vie, sa tension, ses reflets sur la belle géographie humaine.

   Dire le cou vigoureux, assuré de soi, non cette grâce vite distraite de l’enfant gâté. Dire la chute des épaules dans la fuite en avant du destin. Dire le balancement des bras, l’attitude légèrement de biais, la détermination du corps à s’inscrire dans la rainure exacte du réel, la posture générale à la fois décidée et en retrait. Ce portrait de Passante est si attachant que pourrait s’ensuivre une totale fascination si nous n’avions pour tâche d’en démêler un peu de la riche complexité, d’en saisir quelque perspective s’approchant de son être, si cependant une telle faveur pût jamais nous être accordée.

 

   Passé : Guerra a la tristeza.

 

   Autrefois, dans la tête cernée d’ombres de Passante. Comme une image lointaine, tremblante, à la limite d’une hallucination, du débordement de la conscience par la marée de l’irréel. La nuit est dense, au tissu serré, pareille à des mots qu’une phrase distraite aurait emmêlés, les fondant en une seule illisible profération. Murmure continu, bruit de souffle du geyser, avec parfois, de sourdes explosions, de rapides lueurs de soufre dans le ciel maculé de suie. Ici est une fête avec ses stridences, ses cataractes de sons, les déchirements de l’obscur, ses trouées dans la toile infiniment tendue du temps. Foule distraite qui déambule avec l’hésitation de l’ivresse, la force occulte du désir dont la braise rougeoie quelque part entre les baraques peinturlurées de couleurs vives. Partout ça bouge. Les femmes font rouler leurs hanches voluptueuses, on dirait des collines d’herbe prises dans la folie du vent. Des hommes au torse velu croisent d’autres hommes pris de vin. Les haleines sont puissantes qui font leur bruit de forge. D’un instant à l’autre le tragique pourrait surgir, une lame brillante déchirant les chairs. Un ruisseau pourpre s’enfuyant dans la rigole de poussière, une vie s’exhalant d’un massif de muscles, une voix s’étranglant dans une dernière éructation.

   Mais rien ne se passe que la reptation de l’angoisse archaïque des hommes pris dans la nasse étroite de la multitude. Rien ne se produit que le long râle d’amour des femmes qui attendent d’être séduites. Embrassées par des volontés de héros. Emportées dans la flamme noire du toréador. C’est ceci que dit la fête avec ses habits de carnaval, ses masques de carton, les claquements des carabines, la percussion des voitures aux mufles de chrome. Montagnes russes avec la vie au zénith, la mort au nadir. Partout sont les sueurs d’exister, les douleurs de vivre et les mors d’acier grincent et s’agitent en cadence car manduquer, broyer, détruire, ceci est leur seule mission.

   Au milieu de la marée des corps, comme isolée sur son île, une effigie humaine qui dit la désolation de soi, la perte des repères - mais en eût-il jamais ? -, une Pauvre Figure n’arrivant même pas à saisir ses propres contours, à tracer son intime périphérie. Personne est là et n’y est nullement. Y aurait-il image du désarroi plus exacte que cette perte d’identité, cette presque disparition, cette immobilité sur le bord du gouffre ? Le béret est une calotte noire qui ceinture la tête. La tête est étroite, médusée, identique au regard qui paraît être retourné au-dedans du corps. Dans quelle étrange « confusion des sentiments » ? Dans quel effroi de persister, de faire du surplace avec des semelles de plomb ?

   Bouche entr’ouverte sur le spectacle du monde. Quel spectacle sinon le vide immense de l’être ? L’absence de parole. La non émergence de la pensée. La désertion de l’imaginaire. Médusé. Interloqué. Sidéré. Un poudroiement à l’infini de prédicats qui signent la négation, l’annulation de ce qui est, la mortification de ce qui pourrait être. Veston de toile usée dans laquelle Personne dissimule des mains qu’on suppute gourdes et noires aux ongles recourbés. Une vague chemise autrefois blanche se perd dans les plis du pantalon. Que regarde-t-il qui se situe à l’horizon des yeux sinon sa propre démesure d’être au monde en n’y étant nullement ? Que vise-t-il à part le néant lui-même ? A-t-il au moins une histoire ? Une date de naissance ? Un toit où s’abriter ? Une oreille attentive à la confidence de sa dérive ? A-t-il autre chose que cette longue inclinaison de l’âme privée d’un amer où fixer son repos ?

   Derrière lui un manège avec ses chevaux de bois, ses colonnes peintes, ses arcades où ruisselle la lumière. On devine la clameur des enfants, leur joie à monter et descendre au rythme de leurs montures d’un soir. On devine la félicité des jeunes parents tout au bonheur de contempler leurs petits prodiges de vie. Sur tout ceci, cette évidence de plénitude, Personne fait tache, fait douleur, fait privation de liberté. C’est à ceci que Passante est attentive, à toute cette douleur muette qu’aucune facette, fût-elle resplendissante, n’apportera son éclat. Alors Cosette fixe l’Etranger de toute la force de son regard comme si, de cette simple volonté, le sort pouvait s’inverser, le bonheur faire son étrange bourgeonnement sur le visage de pierre privé de paix. Car ne pas être, c’est être en guerre contre soi, c’est donner lieu à cette tristeza infinie dont aucun Vivant sur terre ne peut supporter l’intolérable poids.

 

   Présent : sourire clair, lumineux.

 

   Le sourire de Passante est clair, lumineux, tout intérieur, saisi depuis ce foyer qui ruisselle et demande son dû. A savoir la réciprocité d’une délectation immédiate. Être soi jusqu’en son excès en demandant à l’Autre, le démuni, le guerrier vaincu avant même d’avoir combattu, de devenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une forme en devenir qui ne doute plus de ses possibilités, qui puise en lui la source limpide, libre qui en jaillira malgré l’adversité, les embûches, les actes fomentés pour réduire l’homme à la servitude. Pas de plus entière satisfaction que de vivre en paix avec soi, avec l’Autre. Réverbération de son propre regard dans le regard qui fait face et donne acte à la force d’exister. En réalité, par la générosité de son regard, Passante a déclaré la guerre a la tristeza, tout comme la fête essaie de conjurer les attaques funestes du destin, instillant dans l’âme des Joueurs un peu de cette ivresse sans laquelle nulle joie ne saurait être complète. La fête est l’ambroisie des dieux, elle inocule son esprit, sa flamme dans le sang des Participants, elle les relie l’espace d’une communion. Elle panse les contusions, cautérise les plaies, efface les douleurs qui rutilaient à la face de l’épiderme. Elle est une onction qui adoucit les mœurs tout en les exaltant, en accroissant l’expansion des corps, en exacerbant le désir d’être multiple tout en restant unique, singulier, mais intimement soudé à la marche commune.

 

   Futur : laisser venir les images du monde.

 

   Passante a déclaré la guerre a la tristeza à la seule force de son regard car elle a vu cette Existence en désarroi du fin fond de sa lucidité, elle en a épousé le drame humain, elle a tressailli à ce qui devient impensable et, le plus souvent, oblige les Distraits à ne pas prolonger la prise de conscience, à se détourner, à passer leur chemin alors que le dénuement de l’Insulaire s’accroît de l’amplitude de cette indifférence.

   Et, soudain, il y a eu comme une métamorphose de la nuit festive. L’image de l’Homme seul s’est effacée. Non pour céder la place à une joie naïve qui ne serait qu’une reconduction de la réalité à une pure simagrée. Mais à la vision du simple qui ravit le regard de Celui qui a été changé par la seule vertu d’une contemplation sans faille. Savoir regarder : tout est contenu là. Regardé avec le souci correspondant à son être, Personne s’est enfin doté d’une identité. Naturelle, droite, sans fioriture ni forfanterie. Se sentir respirer. Se sentir immobile. Se sentir reconnu. Pas de signe humain doté d’un plus grand prestige. Désormais il peut s’ouvrir avec confiance, laisser venir à lui les images du monde.

   Ce qu’il voit, là, dans la braise de la nuit révélatrice, au centre du rayon de son regard, isolé du bruit de la fête, l’image d’une douceur immédiate des choses. Sans doute se reconnaît-il lui-même dans cet événement si mince qu’il pourrait être insignifiant. Et pourtant ! Combien de choses inapparentes sont plus précieuses que les vitrines éblouissantes des temples du consumérisme !

   Là, dans une flaque de lumière cernée d’une ombre dense, le spectacle d’une heureuse humilité. Une Jeune Femme est assise dans une nappe de clair-obscur, son regard rivé sur l’insaisissable. Une autre, Voyageuse de la nuit, tout sourire, visage épanoui telle celle qui assiste à un prodigieux événement, tient dans les bras une poupée sans doute gagnée à quelque loterie. Ravissement qui l’arrache à sa propre destinée tout en l’accomplissant jusqu’en son flux le plus admirable. Le mythique Eldorado atteint en une seule possession, sans douleur, sans haine, sans lutte avec l’autre pour arracher la pépite qui brille dans l’ombre et attise l’envie, fait se gonfler l’outre de la cupidité. Recevoir le don de vivre à l’aune d’un si modeste présent, une simple poupée, voici de quoi retrouver foi en l’homme, saluer sa capacité à sourire au dépouillement, à la feuille de l’arbre, au filet d’eau qui s’écoule de la fontaine.

   Savoir regarder l’Autre en son don irremplaçable, savoir regarder l’objet qui se dévoile dans la frugalité, savoir se regarder soi-même avec justesse, voici ce que semble nous dire Passante dans son étonnante ressemblance avec la jeune héroïne des Misérables. Tout comme cet autre personnage du panthéon hugolien, l’épatant et généreux Gavroche qui accueillait ses amis errants dans le ventre de l’éléphant de ciment, quelque part dans le froid de la nuit du côté de la Bastille. Ici se laisse rejoindre le poète persan :

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

 

 

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