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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 08:07
Le rouge en toi, cette folie

 Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

 

   Le rouge en toi, cette folie. Pourquoi cette couleur et nullement une autre ? Avais-tu au moins une explication, une justification, une mesure rationnelle qui la posât comme essentielle ? A peine t’avais-je connue et déjà je savais ta brune affiliation à cette teinte qui paraissait te brûler de l’intérieur à la façon d’un feu muet. Avais-tu connu le rouge, autrement dit la fureur de la sensation dès ta plus tendre enfance ? Quelque Chaperon Rouge libidineux hantait-il ton imaginaire, immédiate identification, le Loup te poursuivant de ses sauvages assiduités ? Avais-tu, en ton adolescence que je pensais éruptive, été possédée par un Amant roux, cette déclinaison du rouge inclinant vers la densité de la rouille ? Donc une possible dégradation, une perte. Il y avait une telle confusion - peut-être, mieux, une fusion -, qui te prédestinait à vivre sous la bannière de cette vive tonalité autour de laquelle tu semblais t’être constituée, corps et âme en leur entièreté.

   L’aube, avec ses franges bleues, te lassait, elle était par trop boréale, frappée au coin de la froidure, couchée sous l’épaisseur des moraines et le morne vitrail de la gelée. Le zénith, s’il te chauffait à cœur, ne suffisait à te combler, sa clarté était trop blanche qui, sans doute, effaçait les images désirantes qui hantaient ton inconscient, manière de hallebardes fichées au centre violenté de ta chair. Seul le crépuscule semblait convenir à ta fantasque nature. Longtemps tu demeurais sur le bord de qui tu étais à fixer ces horizons incendiés. Quel langage parlaient-ils donc que nul ne pouvait comprendre, sauf toi, genre de Walkyrie excitant les valeureux guerriers, faisant, avec eux, libation de vin et d’hydromel tout en haut du plus étrange Walhalla ? Etais-tu cette Déesse innommée qui habitait quelque feu céleste, ne destinant aux hommes que sa rubescente volonté sous les coups de laquelle ils ne pouvaient que périr ? En tout cas, te décrire d’emblée n’aurait pu s’accomplir qu’au risque de ne dresser de toi qu’une risible caricature.

   Alors, plutôt que de dessiner ton réel, je m’amusais à croiser les fils d’un tapis, à tisser d’écarlates écheveaux au travers desquels, quiconque t’aurait croisée, t’aurait reconnue parmi des milliers d’autres présences. Je m’imaginais tisserand dans quelque sombre atelier ou bien, peut-être, genre de Pénélope défaisant la nuit ce qu’elle avait confectionné le jour, car il fallait différer, autant que faire se pouvait, la parution d’une image définitive de l’être mystérieux que tu dérobais à tout regard qui se serait fait trop curieux, trop inquisiteur. Peut-être n’étais-tu qu’une flamme, qu’une longue combustion dont nul ne pouvait apercevoir la fin ?

   Je te brodais donc de fils nacarat lorsque le velours de tes sentiments brillait avec douceur comme dans la lampe magique d’un oriental Aladin. Je te brodais corail, légère insistance, naissance d’un originel désir, juste un affleurement à la face des choses. Je te teintais d’une alizarine plus soutenue et c’était déjà jaillissement d’étincelle, gerbe d’escarbilles et l’embrasement n’était pas loin qui faisait son souffle de forge. Je te confectionnais dans une trame amarante et tu étais soudain perdue à la vie, promise à une mort immédiate, crucifiée à la hauteur de ton tyrannique désir.

   Oui, j’ai bien des prétextes qui me poussent à utiliser le qualificatif « tyrannique » pour la seule et unique raison que ton désir n’était que soif de toi, que ton ivresse s’immolait à sa propre source, que ta jouissance ne trouvait d’écho qu’à sa propre manifestation. Etais-tu l’orgueil personnifié ? Etait-ce la luxure qui couvait sous la cendre et, jamais, ne se dévoilait ? Il m’était bien difficile d’en décider au simple motif qu’un être passionné à l’extrême ne saurait recevoir de certitude d’une raison établie en ses fermes fondements. Sais-tu, parfois, me chauffant devant le feu de cheminée, alors que les bourrasques de vent sillonnaient le Causse de longues zébrures blanches, je me demandais si tu n’étais un génie tout droit sorti de mes itératives élucubrations. C’était un peu comme si, mêlant les flux de nos désirs réciproques, tous les deux ne fussions nés que de ce brumeux hasard que l’on nomme destin et qui se joue de nous en nous faisant croire que nous existons réellement.

   Il ne sera certes pas difficile de nous accorder sur nos êtres de peu et de rien, la vacuité est telle dès que l’on se penche sur le berceau des questions essentielles. Laisse-moi te dire, cependant, telle que je te vois, tremblante esquisse dans le portique de mes songes. Tout en haut de ces derniers, ces simples filatures de vent, hissées au-dessus de ta tête, pareilles à des plumes ébouriffées, quelques traits de sanguine s’égayant dans le gris de l’éther. Serait-ce l’effusion de ton mental  ou bien les flammes du Saint-Esprit venant visiter ta mystique figure ? Telle est ton étrangeté qu’elle nous fait dériver vers de flottantes pensées, si ce n’est sombrer dans un délire de hauts fonds. Et que dire de ton visage sinon le tracer de quelques rapides traits, de le presque dissimuler sous l’eau de quelque lavis, de l’annuler à la mesure de biffures qui semblent le reconduire dans le domaine indescriptible du néant ? Le haut de ton corps est translucide, un seul et unique champ de neige blanche où quiconque se perdrait si l’idée lui venait de s’aventurer en ces mornes solitudes. Tes jambes, une longue fuite de toi vers un sol que tutoie un escarpin noir, un seul, comme si ta venue au monde ne se disait que dans la prudence, dans l’effleurement, dans l’inconsistance en quelque manière.

   Mais le royaume des royaumes, mais la source incandescente qui te fait être : cette balafre entre groseille et cerise, cette faille empourprée qui signe ton mortel désir. Combien est curieuse cette esquisse de toi ! Combien est dérangeante, pour de fragiles natures, pour des âmes confites en dévotion, pour des prestidigitateurs de morale et des enlumineurs  de somptueuses éthiques, cette plaie béante qui offre ton sexe à l’acte sacrificiel. Car c’est bien de ceci dont il est ici question : de sacrifice ? Un sacrifice est toujours destiné à un Dieu, à une Déesse, à des fins de conciliation de la divinité. Mais qui vises-tu donc toi, qui ne serait nullement toi ?

   En réalité cette longue zébrure rouge qui semble ton prédicat le plus apparent, ne peut se lire qu’en tant que geste sacrificiel au terme duquel, terrible Walkyrie, tu anéantis sur l’autel du plaisir et de ta propre jouissance tous les valeureux guerriers que, par ton vol erratique et tes cris sauvages, tu ne destines nullement à la guerre, seulement à ta propre gloire, à ton rayonnement incandescent, à la sustentation de ton être qui ne semble pouvoir que se repaître de la chair mortifiée des autres. Cependant, Walkyrie, nous les guerriers ordinaires, les soldats libidineux, les centurions uniquement bardés de chair, non de métal, c’est TOI que nous voulons honorer, c’est là en ton centre rubescent que nous voulons nous immoler jusqu’à ce que mort s’ensuive. Notre origine aura été notre perte. Il n’y a guère d’autre vérité à annoncer sur cette Terre coloriée en bleu à la seule fin de cacher des rivières de sang. Oui, des rivières de sang !

 

 

 

 

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 13:51
L’instant du regard

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

C’est troublant, vois-tu,

de vivre dans l’instant

et d’y demeurer.

Il y a comme une perte,

comme un deuil.

Soudain on est privé de passé.

Soudain le futur rougeoie,

loin là-bas dans une manière de braise éteinte.

Que demeure-t-il alors

que nous pouvons porter à notre crédit ?

Une fugitive impression ?

Le passage gris d’un oiseau dans le ciel ?

Un bruit de source claire à l’abri des rameaux ?

 

Oui, l’instant brille.

Oui l’instant étincelle,

fait ses feux de Bengale

et il s’en faudrait de peu

que nos yeux ne s’éteignent

à trop vouloir fixer l’à peine durée

dans un pli de la mémoire.

Esseulement de l’être lorsque,

confronté à son étrange présence,

il ne perçoit plus qu’une fuite longue

et le sablier fait couler ses larmes de silice

sans se soucier de nous.

 Nous sommes si peu pour lui.

Il est si précieux pour nous.

 

Depuis le clair rectangle de ma fenêtre,

je t’aperçois, Voyageuse de nulle part.

Tu es si fragile dans le jour qui vient.

Un simple souffle

sur l’éclat blanc d’une grève.

Avec un mince effort,

je pourrais t’imaginer te fondant

dans d’illisibles flots, manière d’Ophélie,

éternelle fiancée de l’onde,

goutte d’eau parmi le peuple des gouttes.

 

Cette réalité, mais est-elle vraiment,

 la brume est si dense qui voile nos yeux ?

 Cette réalité te fixe là,

dans l’irrémédiable de l’instant,

dans cette pointe de cristal

qui vibre de mille bruits

que nul n’entend si ce n’est le Poète

en sa sublime méditation.

 

Tu es cette Silhouette, cette Forme

 tout juste arrivée

aux confins de sa parution.

Nul ne te verrait

qui n’aurait été entraîné

au jeu de la lucidité,

elle qui voit tout, qui interroge tout.

Tu es identique à un mot

 que dissimulerait la futaie d’une phrase.

 Un mot inaperçu, vois-tu,

 car si peu nous comptons aux yeux des autres,

si fort aux nôtres qui, toujours,

sont abusés de trop de complaisance.

Serions-nous une étoile perdue

dans l’encre du firmament ?

Une rapide comète dont nul n’apercevrait

la gerbe de lumière ?

Ou bien cette Lune pâle, grosse d’elle-même,

ce fanal pour âmes mélancoliques ?

Un genre de signe poudré de blanc

se dissolvant à même la Voie Lactée, notre mère ?

 

Mais il faut que je porte ma parole à un étiage,

sinon jamais tu n’apparaîtras

sur la page vierge qu’à la façon d’un feu-follet

que le vent aurait repris dans ses invisibles filets.

Chaque mot que je prononcerai,

 dans l’instant de sa profération,

ce sera un peu de toi qui prendra forme,

grise concrétion à la lisière du monde.

 

Le ciel est haut, libre, tissé d’immensité.

Une mer de nuages gris-blancs

y dérive lentement avec la même grâce

que met une fille songeuse à se dévêtir,

à livrer son corps nu à l’espace ébloui.

Combien ce ciel est lent,

combien il est long

en son essai de dire l’éternité !

Combien tu es menue,

 toi, la Passagère clandestine

d’un temps qui s’effiloche

et ne dit jamais le chiffre

de son immarcessible présence !

On croit le connaître, le temps,

on le pense familier,

mais il est toujours en fuite de lui-même,

de nous aussi qui demeurons orphelins

et nos mains sont vides qui balaient tristement

les feuillaisons de l’air.

 

« Eternel retour du même »,

 proclamait le Philosophe,

oui mais l’enfant prodigue ne ramène rien

 que sa propre solitude

et l’envie de partir à nouveau

afin de combler sa peine

de la joie d’un vain nomadisme.

L’horizon est bas, très bas

 et il s’en faudrait de peu

 que la terre ne se mêle

aux turbulences de l’éther,

en devienne un simple district

aux contours flous,

une manière d’intraçable frontière.

 

Derrière toi, paraissant chevelure hirsute,

un taillis semé de noir dérive infiniment

sans connaître le motif de cette course innommée.

Devant toi, mais à distance,

les ramures grises d’un grand arbre griffent le ciel,

y tracent de fins rhizomes.

On dirait une généalogie,

une métaphore du temps et ses racines blanches

qui fouillent le sol en deviennent presque perceptibles.

La lucidité creuse, fore le sol,

en extrait l’essence dissimulée.

A la limite du paysage,

une masure de pierres grossières à demi démolie,

le lierre court entre ses fissures,

des ronces grillagent ses fenêtres.

Tu ne te sais nullement contemplée

mais peut-être en as-tu la possible intuition,

tellement de choses sont secrètes

qui existent mais se drapent dans un pur mystère.

Toi l’Etrangère qui foules les pierres de calcaire,

qui marches sur les tiges sèches du chaume,

sache donc qu’en l’instant qui est le mien,

qui est aussi le tien,

 je ne m’affaire qu’à t’archiver

dans les feuillets du souvenir.

 Il sera si réconfortant,

en ces journées d’hiver

 qui ne semblent n’avoir de début ni de fin,

de me livrer au jeu infiniment renouvelé

des réminiscences.

Ainsi mon instant d’alors

sera armorié d’une possible joie,

t’amener à nouveau dans la présence,

y creuser un abri à ta dimension,

il sera le nôtre,

le témoin que rien jamais

ne peut disparaître ou s’oublier.

Pour ceci demeure en toi,

dans ce feu du jour,

 que le temps soit

notre commune mesure !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 mai 2020 7 10 /05 /mai /2020 08:08
Temps immobile.

Soleil Couchant sur l'étang

de Peyriac de mer.

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

   Réalité réifiée.

 

   Il est bien difficile de se détacher de la réalité en son évidente objectalité pour l’amener à poétiser, c'est-à-dire à spiritualiser ce qui, par essence, est de nature terrestre. Toujours nous voulons toucher du bout de nos doigts impatients la corolle de la fleur poudrée de pollen. Toujours nous voulons entendre le bruit concret si près du pavillon de notre oreille, goûter l’acide ou le sucré au creux du palais, éprouver le rugueux de la feuille sur le fragile épiderme, voir au bout de nos yeux ce qui vibre et s’affirme en tant que soi dans son incontournable présence. Nous avons besoin que les choses témoignent à notre endroit de leur surgissement, ce dont nos sens avides prennent acte en les immergeant sans délai dans la cornue de la conscience. Il faut métaboliser avec hâte, ne pas demeurer les mains vides à subir la vrille du cruel dénuement.

 

   Réalité sublimée.

 

   D’une réalité réifiée, cristallisée, qui s’arrête à la matière en son irréductible présence (ce ciel, cette masse d’eau, ce nuage qui fait son voile) à une réalité sublimée, quintessenciée s’étend le champ libre de toute poésie, laquelle n’est jamais qu’une efflorescence du monde, un dépouillement jusqu’à l’abstraction, un effacement à la limite d’une dissolution, d’un évanouissement. Telle une plante qu’on soumet au feu de l’alambic, dont il ne reste, à la fin du processus, que cette huile essentielle qui est l’ultime degré de son être-vrai. Car il est nécessaire de détacher du végétal tout ce qui peut être inutile scorie pour en connaître son ineffable nature. Humer une essence est respirer l’être-même de la chose.

   Mais que nous présente donc cette image qui la reconduit dans l’orbe de l’immédiat connaissable sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours, à son sujet, au bavardage d’une fable ? Ce qui se présente à nous comme substance du visible est cette dimension originaire derrière laquelle plus rien ne pourrait être proféré sinon le néant. Image à la limite, image en sustentation. Comme suspendue dans un méso-espace qui ne serait qu’éternel flottement, donc à proprement parler insaisissable par une décision manuelle, seulement par l’acte d’une visée intentionnelle de la conscience. Là seulement est le sens plein d’où découlent tous les autres sens subsidiaires.

 

   Du-dedans de l’image.

 

   Donc allons, de concert avec la photographie, en son lexique essentiel. Le ciel est de cuivre et de vermeil avec un air tellement lissé qu’il pourrait aussi bien ne plus exister. D’ailleurs nous n’en sentons même plus la brise légère faire lever sur notre peau les picots du frisson. C’est à peine une caresse indicible, une parole silencieuse près d’une mutité. Cela n’a pas besoin de beaucoup de mots pour couler ainsi dans l’éther, lame mince pareille à une calcite colorée. Lumière si douce qu’elle ne peut naître que d’elle-même, sourdre d’illisibles plis, se renouveler dans le creuset de son propre secret. Et ce liseré qui court d’un horizon à l’autre, on dirait une discrète ligne de crête, un genre de chemin qui tracerait sa voie entre deux territoires homologues, médiateur d’une même teinte qui dit l’unité, la nécessaire harmonie, la fugue plutôt que la bruyante symphonie. On n’y peut aucunement deviner les indices d’une activité humaine tellement tout y est fondu en une osmose fondatrice d’un juste équilibre, comme si, de toute éternité, cet équateur n’avait existé qu’à assembler les deux parties indivisible d’une heureuse mappemonde. Pôle d’équilibre bien plus que frontière ou trait de démarcation. Du reste, elle se fait si discrète qu’on pourrait l’ôter par un geste mental sans que l’économie de l’image ait à en souffrir en quelque manière. Et cette longue nappe d’eau qui glisse infiniment immobile, sorte de coefficient d’éternité qui serait parvenu au dire parfait du mot unique. « Beauté » par exemple. Ou bien « silence ». Ou bien encore « plénitude ». Ou encore « sérénité ».

 

   Seulement à méditer.

 

   Mais ici il faut suspendre la litanie sous peine d’introduire dans la représentation l’anecdote dont nous voulons à tout prix l’exonérer. Et ces silhouettes d’oiseaux dont on suppute qu’ils sont des flamants roses, mais ils pourraient aussi bien être d’autres migrateurs posés sur le miroir de l’eau que rien ne changerait la qualité de notre perception. Combien cette scène est calme, se suffisant à elle-même dans une autarcie joyeuse, genre de monade picturale s’abreuvant à son inépuisable source. Inépuisable, oui. Aucun Observateur n’en aurait-il la vision que ce thème simple pourrait traverser les âges et les âges sans prendre une seule ride. Et un Voyeur se posterait-il au coin du paysage symbolique qu’il pourrait demeurer là une éternité, non à regarder vraiment, seulement à méditer, à contempler longuement sans que son corps ait bien conscience de sa propre posture. Profonde intériorité communiquant avec l’intériorité d’une Nature intacte, pacifiée, loin de la haine des hommes, de leur cupidité, de leurs vains mouvements, de leurs interminables allées et venues sur les chemins du monde, à la recherche de la moindre bribe à thésauriser. Oui, combien, ici, est loin le temps infiniment mobile, pressé, inquiet des Coureurs d’impossible, des Aventuriers d’illusoires possessions. Le seul capital vraiment précieux dont l’homme dispose est entièrement contenu en lui, en ses propres frontières. L’en-dehors n’est que duperie et poudre aux yeux. Sauf l’Ami rare. Sauf l’Aimée, unique. Le reste : apparences, mirages, errances infinies sur une boule qui ne tourne qu’à s’enivrer de sa propre giration.

 

   Joie d’être parmi le monde.

 

   Ce qui nous invite à faire halte longuement auprès de cette image est entièrement contenu dans la puissante sémantique d’un seul mot : UNITE. Ce qui veut dire que l’habituel divers, l’éparpillement, le multiple qui nous étreignent de leurs milliers de tentacules ont, pour un temps, relâché leur étreinte, nous installant dans une sublime réalité. Tout est beauté dès l’instant où les conflits se sont apaisés, les tensions résolues, les contraires ramenés à une simple et naturelle convergence. Car tout ce qui existe conflue et joue sa partition en mode simple. C’est nous, hommes de peu de jugeote, qui scindons ce qui se présente à nous et en isolons les parties selon des catégories logiques. Mais rien n’est plus libre, spontané, allant de soi que le paysage. Rien n’y est prémédité, organisé, mis en équation ou en concepts. Une simple fluence dont l’inaltérable cours, comme celui d’une rivière, descend vers l’estuaire selon la pente déclive qui l’emmène sans calcul. Joie d’être parmi le monde avec la même naïveté que met le jeune enfant à confier ses pas au premier chemin qui veut bien l’accueillir.

 

   Cette étonnante fusion.

 

   Du ciel à la ligne de terre, au rythme immobile des oiseaux, à l’eau qui les supporte une seule et même envie d’être dans une manière d’évidence. Rien ne se déduit de rien. Il n’y a ni enchaînement de causes et d’effets, ni mises en abyme qui révéleraient une possible réverbération dans une autre réalité, ni inféodation à quelque principe de raison ou même de plaisir. Ici la félicité rayonne d’elle-même, elle est auto-productrice, autoréférentielle, elle n’a cure ni de ce qui se tient à proximité, ni de ce qui se dit ou se fomente ailleurs. C’est comme d’être au centre d’une spirale avec l’intensification d’un sens à mesure qu’il progresse vers le point focal qui en est l’élément constitutif. C’est comme d’être saisi d’une intuition, soudain, et la lumière de l’entendement jaillit qui était celée sur son secret. Entre les protagonistes de l’image, fussent-ils éléments naturels, élaborations des hommes, manifestation animale c’est, au sens propre, d’amour dont il s’agit, soit d’une inexplicable attirance, de la naissance d’irrépressibles affinités, de l’ourdissage de liens par lesquels adviendra un tissage, un croisement de fils de chaîne et de fils de trame. Il n’y a rien d’autre à comprendre que cela : cette étonnante fusion qui n’a même pas besoin de dire son nom puisqu’un sentiment n’a nul lexique, sauf le sien propre qui est indicible.

 

   De l’image au haïku : temps immobile, infiniment.

 

   Mais déjà, c’est trop dire que dire ceci. Seul le silence ou bien l’inimitable haïku dans son économie esthétique ou bien le poème dont les mots sont des images. Comprendre est relier, trouver les points d’attache, saisir les confluences, débusquer les analogies constitutives. Comment donc mieux conclure qu’en reportant cette subtile représentation d’un monde à ses équivalents se levant à même la parole poétique ?

 

   (Les haïkus cités ci-dessous ainsi que le poème parnassien ne sont nullement à interpréter terme à terme au regard de l’image avec laquelle ils jouent en écho. Seulement une intention générale, une inclination de l’âme, une « ambiance » dont la lumière est sans doute la meilleure figuration qui soit).

 

 

   * Une à peine parution, loin là-bas où est le domaine des hommes :

 

Vers la voie ferrée

Vol bas des oies sauvages

Clarté de la lune - (Shiki).

 

   ** Aller dans la saison sans le souci de soi :

 

Rien d'autre aujourd'hui

que d'aller dans le printemps

rien de plus - (Buson).

 

 

   *** Souplesse native de l’aurore ou bien lumière couchante du crépuscule, identiques invitations à la rêverie :

 

Une lumière dorée

la brume sur l'étang

le jour se lève - (Serge Tomé).

 

   **** Vermeil, couleur de l’intellect lorsqu’il se métamorphose au contact du rare, incandescent foyer :

 

Le soleil rouge

tombe dans la mer

quelle chaleur ! - (Soseki).

 

   ***** Soleil couchant qui noie tout dans une même harmonie. Brume ou coloration uniforme en tant que supports de la poésie :

 

Par-dessus la mer

le soleil couchant

dans le filet de la brume - (Buson).

 

   ***** Poétique de la retenue. « L’art pour l’art » des Parnassiens, tel que magnifiquement mis en scène par José-Maria de Heredia :

 

Soleil couchant

 

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,

Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,

Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

 

***

 

   Ici la métaphore poétique est si proche de l’image photographique qu’elle s’y confond dans un seul et unique geste de la pensée : correspondance sublime des arts. C’est ceci que nous avons à éprouver en notre for intérieur avant d’entreprendre quelque démarche compréhensive que ce soit. Pur sensualisme qui s’ouvre en nous tout comme il règne au sein de l’œuvre. Il ne tient qu’à nous d’en déployer l’attentive corolle !

 

 

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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 13:35

   Lorsque l’avion avait atterri à Helsinki, en ce début d’été maussade qui ressemblait étrangement à une fin d’automne, le ciel était bas, gris, presque sans horizon. J’avais logé dans un hôtel de briques brunes, tout près du « Fredrik Stjernvalls Park », ma vue gagnant, depuis mon balcon, un large horizon semé d’eau et d’arbres qui s’y reflétaient comme dans un miroir. J’étais venu en Finlande dans le but de faire un reportage sur la Laponie, son célèbre plateau lacustre, ses légendaires forêts de pins, d’épicéas et de bouleaux aux troncs argentés. Le lendemain, à bord d’une voiture de location, j’effectuai un long voyage qui devait me conduire aux environs de Kajaani, j’y avais loué un de ces charmants chalets badigeonnés de rouge qui sont inséparables de l’âme finnoise, un peu leur ombre portée. Le temps s’était amélioré et il y avait maintenant une manière de brume légère posée sur les choses à la façon d’un voile.

   Tous les matins, muni de mon appareil photo et d’un carnet de notes, je parcourais ce beau paysage boréal, faisant ici une image d’une écorce cendrée, là celle d’un peuple de minuscules airelles, plus loin, quand la chance me souriait, je tirais le portrait d’une harde de rennes sauvages qui s’enfuyaient, disparaissant parmi le tremblement des bouleaux. L’après-midi, installé derrière ma table de travail, je triais les clichés, organisais mes notes et commençais à écrire les articles pour mon Journal. Si j’en jugeais par les premières impressions, le reportage promettait de belles surprises et je pensais à la satisfaction que Bergeret, mon Rédacteur en chef ne manquerait de manifester à mon retour. Il avait déjà effectué deux ou trois périples en Finlande et ne tarissait d’éloges sur cette belle terre nordique.

   Tout se déroulait donc comme je le souhaitais, les rouages étaient bien huilés et dans l’espace d’une semaine il me serait facile de boucler mon projet et de regagner Paris, un long travail de réécriture m’y attendait. Depuis quelques jours j’avais aperçu sur la rive opposée qui n’était guère éloignée, le lac en cet endroit amorçant une courbe serrée, une Fine Silhouette qu’il ne m’était guère facile d’identifier et dont, cependant, je souhaitais faire la découverte. Il y avait si peu de monde en cet endroit, aussi toute apparition était-elle mystérieuse, auréolée d’un charme désuet, comme une image brillant derrière la vitre d’un chromo, parsemée de taches et visible à demi. Je me promettais donc un soir de me lever le lendemain dès que le jour poindrait, d’observer aux jumelles cette Inconnue qui, non loin de mon chalet, mais tout de même suffisamment éloignée pour demeurer anonyme, paraissait se livrer à un rituel qui devait se révéler rien moins qu’étrange.

   Je me suis donc levé tôt, ai pris une collation frugale, me suis vêtu d’un blouson chaud, l’air est encore vif sous ces latitudes. Oui, je l’avoue bien volontiers, il ne me plaisait guère de me métamorphoser en voyeur mais la tentation était grande et ma volonté de m’y opposer quasiment nulle. Voici que Silhouette sort de son chalet, légèrement vêtue d’un fin chemisier, d’un simple jeans, pieds nus, un foulard enserrant une chevelure blond platine. A l’estime, je lui donne entre quinze et dix-sept ans, une toute jeune présence ici, seule, mais pour quelle étrange raison ? Je ne saurais rien en dire, sinon m’étonner et demeurer sur ce genre d’irrésolution manifeste. Maintenant Silhouette s’assoit sur ses talons, à la lisière de l’eau, ses pieds légèrement immergés. De ses deux mains assemblées elle cueille l’eau fraîche, la fait longuement couler sur son visage. Elle s’ébroue légèrement à la façon d’un petit animal sauvage puis incline son buste vers l’avant, si bien que l’eau ne peut que refléter son image à la façon d’un miroir.

   Longtemps, comme fascinée par sa propre image, Silhouette demeure immobile à fixer l’onde. Qu’attend-elle ici de cette confrontation avec la surface réfléchissante ? Une révélation de soi, un accroissement de sa propre image ? Ou bien cherche-t-elle à sonder son âme, puisque les yeux en sont les fenêtres ? Que croit-elle trouver dans cette contemplation dont, jamais, elle n’aurait éprouvé la sensation ? Peut-être est-elle de nature inquiète, ne cherchant qu’une manière de réassurance narcissique ? Ou bien interroge-t-elle sa propre beauté ? : « Miroir mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? ». Ou bien, encore cherche-t-elle à connaître sa propre identité, à se découvrir en tant que singulière ? A-t-elle brisé son vrai miroir et ne dispose-telle que de cette feuille d’eau pour se maquiller, mettre en ordre un visage que la nuit aurait fripé, simple acte cosmétique sans autre but que de présenter au monde un visage apaisé ? Est-ce une réverbération de sa conscience qui lui est donnée à l’aune de ce regard appuyé ?

   Inutile de préciser que les questions fusent dans ma tête comme des feux de Bengale, comme des braises sur lesquelles soufflerait la tyrannie de la curiosité. Mais à peine ai-je formulé en moi ces étranges questions que Silhouette disparaît de ma vue, aspirée par la porte d’ombre de son chalet. A peine une minute s’est-elle passée que je vois un filet de fumée grise sortir du tuyau de la cheminée. Puis rien ne se passe que le silence et les traits gris d’oiseaux fendant la vitre du ciel. Je m’apprête à abandonner mon poste d’observation lorsque la Jeune Apparition se montre à nouveau, dans le plus simple appareil, sa peau hâlée s’imprimant sur la trame libre de l’air. Alors il me semble comprendre. Ici les habitants ont l’habitude, sitôt après leur sauna, de prendre un bain revigorant, astringent, qui les réconcilie bien vite avec la vie.

   Silhouette a en effet plongé dans le lac dans un éblouissement de gouttes claires. Le spectacle est beau à voir et je prends à la hâte quelques photos qui témoigneront des belles coutumes boréales. Puis la Jeune Fille revient sur le rivage, passe longuement une éponge sur sa nuque alors que ses yeux semblent se perdre dans l’onde, attirés par quel mystérieux sortilège, quel souci à l’horizon de l’esprit ? Alors cette image me fait penser irrésistiblement à la peinture de Degas intitulée « Le tub », même posture, même abandon du corps à la joie de vivre, d’éprouver de sensuelles sensations. Oui, ce beau pastel joue en écho avec ce Nu Boréal, joue sur la même esthétique naturaliste qui souligne le trouble de la chair qu’une eau vient apaiser de son onction bienfaisante.

   Peut-être ne s’agit-il que de ceci, dans les deux cas de figure, esquisser la félicité d’une plénitude, ne s’en remettre qu’à soi, une sorte de « face à soi » se satisfaisant de sa propre ivresse. Oui, à ce moment précis où la lumière monte dans le ciel avec sa traînée de poudre cendrée, où Silhouette terminant ses ablutions, se dispose à s’absenter pour toujours, je prends conscience du fait que mes jugements hâtifs sont empreints certes de naïveté, mais qu’ils manquent le réel, la simple vérité qui le traverse en filigrane. Je ne suis nullement triste cependant. Tout comme Silhouette, je ne peux que faire face à qui je suis, ne sachant pas très bien pour autant à qui j’ai affaire puisque tout Existant est à lui-même son propre mystère.

   Soir. J’affiche sur l’écran de mon ordinateur les images de la journée : paysages lacustres avec leurs îles où tremblent les arbres aux feuilles légères, bois de rennes sculptés par le vent, débris de mousses étoilées, fragments de lichen à la belle teinte vert-de-gris. Puis je découvre, dans un ravissement non dissimulé, les plans rapprochés que j’ai pris de Silhouette. Que dire d’elle si ce n’est sa beauté nordique, simple et naturelle ? Son visage est lisse, candide, frais comme une eau de torrent. Ses yeux couleur noisette boivent l’existence avec douceur, confiance. Ses lèvres esquissent un sourire dans une teinte de Nacarat subtile, découvrent une belle rangée de dents blanches telle l’écume. Ses cheveux de paille et d’or entourent son visage d’une auréole heureuse et ceci suffit à me combler de joie.

   Mais que valaient donc mes interprétations d’il y a peu ? ne révélaient-elles plutôt une inquiétude intérieure qui m’est propre ? On ne projette jamais mieux ses propres fantasmes qu’à les prêter à autrui ! Qu’aurait eu donc à prouver cette Mince Concrétion Boréale qui n’aurait été elle-même en sa plus effective vérité ? Silhouette est Silhouette et ceci lui suffit. Foin des miroirs aux alouettes et autres pièges narcissiques, ils ne font que nous abuser et nous fournir des justifications qui s’annulent à même leur légèreté. « Insoutenable légèreté de l’être », disait le brillant Milan Kundera. Que reflètent donc les miroirs si ce n’est ceci ?

   Dans quelques jours je regagnerai Paris, la tête emplie d’images, le cœur parcouru de mille ressentis, l’âme envahie de mille reflets. Serai-je un miroir pour moi ? Les autres seront-ils un miroir pour ma conscience ? Une forêt de questions dont aucune ne saurait trouver de réponse, sinon dans l’intime conviction de soi. Oui, l’intime ! A Paris, parmi la brillance grise des toits de zinc, ces miroirs atténués de l’être, qu’y pourrais-je donc voir qui ne serait nullement moi, qui ne serait nullement elle ? Que quiconque possède la réponse me l’apporte. J’ai hâte de savoir, l’être-de-l’autre, l’être-mien, ces images qui font mon siège et me tendent parfois l’immarcescible miroir de la confusion, du doute, de la peur de différer de qui-je suis dans la nuit qui vient. L’encre est si dense, si illisible qui glace le ciel ! Oui, le glace !

 

 

 

 

 

  

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8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 08:01
Rives songeuses du jour

Rivages incertains...02...Iftane...

Hervé Baïs

 

***

 

 

   Grand est le silence en cet endroit de la Terre. Seule, au loin, dans une brume diaphane, la sourde rumeur de l’Océan. Tout s’est retiré et plus rien ne fait saillie, plus rien ne s’exhausse de soi, tout demeure dans l’immatériel cocon du doute. En réalité, l’on ne sait plus très bien qui l’on est, où l’on va, s’il y a une autre destination possible que le bloc ombreux de sa propre chair. Iftane. Trois syllabes, trois minces détonations sous la voûte du crâne. Un reste de langage comme s’il n’y avait nul autre mot à prononcer. IF…TA…NE… et cette profération est hautement insulaire, elle trace son cercle d’eau claire à l’entour des consciences et y revient toujours, tel l’écho qui, de la falaise, rapporte le timbre de sa propre voix. L’on est saisi de cette immense solitude qui dit une fois le SOI, une fois la falaise et limite le monde à cette unique relation. Ma peau, celle de la roche : deux membranes de tamtam, genre de tambours océaniens qui portent de loin en loin les messages des hommes, le bruit du bois fendu en son milieu est une incision dans le derme de l’esseulement, enclave ultime d’une liberté qui, soudain, pourrait s’effacer pour ne plus paraître.

   Essaouira : quatre syllabes qui répondent à Iftane, jouent en mode approché, mais une curieuse approche, dans la distance, dans l’éloignement, la perte, peut-être, de ces quelques vocalises qui pourraient se dissoudre dans l’infini et inquiétant moutonnement des dunes. Quelque part, entre deux meutes de vent, d’illisibles caravanes étirent leurs maigres silhouettes sur une crête de sable, elles paraissent s’enfoncer dans le rien, ne vivre que du mirage qui en supporte la tremblante image. A vouloir les apercevoir la vue se trouble, manque d’assurance. On frotte ses yeux des paumes des mains, on les retire dans l’éblouissement blanc des maisons, on dirait des habitats troglodytes creusés dans la roche claire, des remparts couleur d’argile courent devant, des vols de goélands girent au-dessus des barques bleues, leurs cris étonnamment voilés par les battements de l’eau, si proche, si azuréenne, on croirait un chromo sous son globe de verre.

    Les rues ne sont plus rues que dans leur tracé, les couleurs des façades, portes d’un bleu lumineux, électrique, encadrements peints en ocre, étals vides que n’égaient plus ni tapis, ni monceaux d’épices odorantes. Dans les ruelles étroites et sinueuses de la Médina quelques chats en maraude qui glissent le long de leur ombre, bien vite aspirés par quelque soupirail ou se confondant avec l’anonymat du sol. Etrangeté de l’étrange qui surgit ici en mode d’absence, de possible non-retour.

   Les nouvelles du monde sont ternes et un nuage d’immense lassitude recouvre les continents, les plonge dans un ubac dont chacun se demande si, un jour, un adret brillant en ressortira, quelle sera sa teinte, si sa climatique n’inclinera à une ténébreuse mélancolie. Dans les maisons aux murs épais, l’on visse ses oreilles à la radio, on écoute les nouvelles, on attend quelque miracle qui surgirait de la terre, pourrait sourdre d’une tête de palmier, se hisserait de l’ondulation d’une dune. On est à l’intérieur de soi plus que jamais. On demande à son corps la prouesse de vivre, le luxe immémorial d’exister, de boire à la source fraîche, de rencontrer l’Ami, de fêter l’Amante, de rire du jeu des enfants dans les cours d’école, de boire un thé brûlant à la terrasse d’un café, près du port qui est le symbole de ce qui se donne avec générosité et, jamais, ne s’épuise.

   Ils sont trois à Iftane. Trois comme les trois syllabes de ce beau mot. Trois comme les trois lettres du mot VIE. En quelque sorte ils sont EUX et ils sont NOUS en même temps, en un identique endroit assemblés. Fraternité humaine, creuset où faire se fondre toutes les divergences, où assembler ce qui d’ordinaire paraît si dissemblable : les couleurs et les races, les riches et les pauvres, les éphèbes et les Quasimodo, les forts et les faibles, les généreux et les cupides, les élus et les laissés-pour-compte. Ils sont trois et nous sommes en eux. Ils sont notre conscience qui s’est vêtue d’un voile, qui ne voit plus les choses qu’au travers d’un verre dépoli.

   Mais ce trouble de la vision est peut-être une chance, celle d’apercevoir un fragment de réalité, une bribe de vérité. Combien ces formes humaines, qui semblent si fragiles, prises dans une brume à la Turner, dans une marine qui ne sait plus ni son origine, ni son nom, ni le site de sa destination, combien ces formes devraient nous interroger, nous les Hommes et relativiser nos jugements qui, le plus souvent, ne sont que des opinions, des ersatz de pensée, de creuses hypothèses « faisant feu de tout bois », prenant la première impression qui passe pour une certitude absolue. Trop souvent nous nous contentons de ces approximations, de ces conduites « au doigt mouillé », genres de girouettes agitées par les caprices des vents.

   Ces trois silhouettes puissent-elles se donner telle une triade fondatrice de l’être-au-monde, Réalité, Vérité, Conscience, laquelle triade réduirait à néant les prétentions des avoirs du monde, les comportements basés sur le crédo de l’ego, les désirs uniquement consuméristes, les agressions faites à la Nature, la cécité de l’Histoire à reconnaître ses propres erreurs et à amender ses actions futures. Oui, le séisme actuel qui ébranle la Terre entière sera suivi de vœux pieux, d’injonctions personnelles du type « plus jamais ça », ne précisant nullement en quoi peut bien consister ce mystérieux « ça », de quelle manière l’on si prendra pour métamorphoser ses propres erreurs en une éthique qui ne soit seulement un faux-semblant.

   Petit à petit nos idoles s’écroulent, les temples que nous avions bâtis à la gloire de la consommation, de la mondialisation galopante, des périples intercontinentaux, cèdent de toutes parts. Tous, nous sommes embarqués sur un immense « Radeau de la Méduse » qui prend l’eau à bâbord et tribord et nous avons beau écoper, le Déluge est là qui va bien vite « apurer les comptes ». Tels des naufragés nous nous raccrochons à la première épave qui flotte à l’horizon de nos mains, nous voulons croire à notre salut, certains prient, d’autres boivent, d’autres encore font l’amour et la Planète continue de tourner et tournera encore bien après que nous serons tous morts, de maladie ou bien de mort naturelle. Un texte de Paul Valéry, tiré de « La crise de l’esprit, première lettre, 1919 » que j’ai souvent cité, est celui-ci qui « donne à penser » selon la belle expression de Paul Ricoeur et « penser » est toujours une épreuve, non un confort douillet dans lequel se reposer et trouver la paix : 

   « Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. »

   Quoi donc ajouter après ces remarques si brillantes du Poète ? « Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. » Voilà bien, sans doute, la phrase décisive, la plus lourde de sens, celle qui recèle la lucidité mise à l’épreuve, qui exige un regard droit qui ne tremble ni ne faillit à sa tâche. Il est bien à craindre qu’aujourd’hui ces naufrages soient en effet « notre affaire », en propre, sans détour, sans possible échappatoire. Bien entendu de telles remarques seront sans doute versées au compte d’un moralisme. Et quand bien même ! Mieux vaut un moralisme que cette vénéneuse « moraline » bourgeoise satisfaite de soi, selon le mot de Nietzsche, laquelle moraline est le lit sur lequel se fonde l’absurde et croît le nihilisme.

   A ces Trois Silhouettes perdues dans le vaste monde, qui ne sont que nos propres reflets, nous souhaitons un avenir radieux. Peut-être est-il, tout simplement, entre nos mains, mais nous ne le savons pas ! « Rives songeuses du jour » voulait seulement faire entendre sa voix dans la modestie, le simple et le clair. Nul autre espoir que celui-ci. L’adret est au loin qui fait sa sourde phosphorescence. Nos yeux en subiront l’épreuve. Oui, car toute lumière exige de nous que notre vue soit adéquate. Nous ne pouvons plus nous permettre de ciller des yeux. Le jeu du Monde est à ce prix. Nulle prophétie cependant, VOIR seulement !

 

   

 

 

  

 

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 08:05
Illisible souvenir

 

       « Souvenir illisible »

      Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

Souvenir illisible disait-on de vous

Si bien que ma mémoire

N’en avait gardé nulle trace

Sauf cette vue paradoxale

D’un dos en partance

Pour je ne sais où

Etait-il au moins vrai

Je veux dire saisissable

Autrement que

Dans le voile du rêve

Avait-il une tenue

Une adresse

Un lieu où se montrer

Une peau qu’on eût dite

De pêche ou bien de nacre

 

*

 

J’inclinais pour la nacre

Son air de nuage

Sa consistance de brume

Ce genre de perdition

Que connaissent les amants

Du haut de leur vertige

Les poètes

Du fond de leur absinthe

 

*

 

Il est vrai j’étais un peu naïf

Sans doute attardé

Dans mes habits d’adolescent

Croyant à la force des mots

Aux pouvoirs des rêves

Aux séductions de l’esprit

Pour moi simplement

Prononcer votre nom

Vous n’en aviez pas

N’en auriez jamais

C’était convoquer le silence

Or je parais le silence

Des plus hautes vertus

Qui pouvaient échoir

A un gamin de mon âge

Faire surgir l’impossible

Guérir les lépreux

Mettre fin aux guerres

Multiplier les pains

Réduire la misère

Porter une femme

Plus haut que moi

Dans la beauté

Dans l’esprit

Dans le luxe

D’aimer

 

*

 

Voici j’ai bien vieilli

Mes tempes sont chenues

Des rides apparaissent

Ma marche est plus lente

Mon destin bien avancé

Et pourtant

En un recoin de mon âme

Ce mystère

Cet insondable

S’animent toujours

Les ondes qui parlent

De vous

Me ferez-vous face un jour

Enfin

Que je connaisse

Votre beau visage

Il ne peut être que celui

De la pure grâce

Comment pourrait-il

En être autrement

On n’a si joli dos

Qu’à fonder une énigme

L’ouvrir un jour

Aux chercheurs de beauté

Vous ne pouvez exister

À seulement offrir

Votre envers

Ce mutisme

Qui met à la torture

Vos voyeurs

Les mieux intentionnés

Ils meurent de vous connaître

Ne les laissez donc au supplice

Moi en premier dont la vie

N’a été que suspens

Longue parenthèse

Attente infinie

 

*

 

Mais peut-être est-il mieux ainsi

Demeurer

Sur le bord d’une joie

Inentamée elle peut encore

Fleurir

Epanouie elle est déjà

Un souvenir illisible

Ne croyez-vous pas à ceci

Jamais l’eau de la source

N’est meilleure

Qu’à être longuement attendue

Demeurant dans l’ombre

De la terre

 

*

 

Nous sommes déjà

Dans sa juvénile présence

Nubile elle se prépare

Aux noces qui feront

De deux chemins

Un unique sentier

Oui je me destine encore

 À vous

Dans la pliure pensive du jour

Cette pliure comme titre

D’un ancien texte

Avant même

Que je ne vous connaisse

Je vous l’offre du fond même

De qui je suis

Qui attend la lumière

L’instant de sa révélation

Oui les destins s’ouvrent

À qui sait attendre

 

*

 

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 08:08
Fleurissement du jour

                                                             Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

                                                                 Le 25 Février 2019

 

 

                   Chère Sol

 

 

   Sais-tu, ma Nordique, combien il est heureux de voir enfin le soleil briller à la pointe des arbres, sur le revers des herbes, dans l’eau qui court et bruisse comme si la sève printanière en taillait le sublime diamant ? Mais je n’aurai l’effronterie de t’apprendre le bonheur du jour qui succède à la tristesse de la longue nuit. Partout où mes pas dessinent le site de ma présence, dans le frais d’une combe, sur le peuple des cailloux, tout crépite et dit l’urgence de vivre en ce lieu, en cette heure. C’est d’un luxe immédiat dont il s’agit, tout se donne avec calme et naturel si bien qu’exister ne nécessite nul effort, seulement une disposition à être selon la première fleur venue, le dépliement du bourgeon (déjà !), la rencontre fortuite qui place, devant le globe des yeux, la fuite de la huppe ou l’indécision de la belle égarée qui cherche le chemin la conduisant à elle-même, cette singularité dont nul écho ne pourrait jamais reproduire la forme. Mais sans doute connais-tu cette ivresse d’exister qui te distancie de ton propre corps et te dépose auprès du monde sans même que tu te sois aperçue de cette sortie au grand jour ? Alors, devient-on transparent aux autres ? Est-on pareil à l’éphémère dans sa fragile tunique de verre ? Ou bien, renforcé par tant d’éclatante présence, est-on assuré de soi comme jamais ?

   Je me souviens d’un jour identique à celui-ci où, libre de moi, je marchais sur un sentier à l’abri de deux collines. L’air avait la consistance du satin et j’avançais dans une manière de flottement sans doute comparable au vol de l’oiseau. Nul vent mais une brise légère qui avait plutôt le goût d’une caresse et d’une invite à musarder infiniment, confié à cette nature généreuse qui dépasse souvent en mérites le logis le plus digne d’intérêt. Ce jour, déjà lointain, ne fait résurgence qu’à la mesure de l’unicité qu’il avait imprimée au pli même de ma conscience qui, aujourd’hui, brille à la façon d’un précieux souvenir. Sais-tu, Sol, rien ne serait plus orienté vers une constante plénitude que ce travail de mémoire hissant, du divers, ce qui s’y logeait, qu’on avait oublié au motif que la souvenance est le plus souvent sédimentée ? Nous sommes de vrais tissus où s’impriment des motifs que nous finissons par ne plus apercevoir. Cette jeune fille dont je t’adresse la toile qui la met en exergue, n’est-elle le symbole de qui détourne son regard du passé ? Est-ce pure insouciance ? Désir de projection dans un présent qui rutile, un avenir qui bourdonne, au loin, et lui tend le miroir de sa propre satisfaction ? C’est étrange cette relation à la temporalité : elle nous consigne à demeurer dans notre enceinte de peau et à n’en nullement sortir, sauf au terme d’une métamorphose qui ouvrira, pour nous, les portes de demain dont nous pensons qu’elles nous seront favorables.

   Toujours nous avons du mal à nous retourner (sauf Proust à la recherche de ses petites madeleines !), à devenir les archéologues de qui nous avons été, à extraire des jours enfuis quelque pépite qui dort dans le recoin d’un événement qui fut et ne se relie plus au présent faute d’être suffisamment convoqué. Ainsi pour nous, autrefois, le temps d’un rapide voyage et de non moins brefs baisers. J’en porte encore la trace ineffable en quelque endroit du corps et de l’âme et il n’est pas rare que mes nuits n’en délivrent le brûlant témoignage, le jour me trouvant désorienté, si loin de tes aurores boréales. Elles dessinent en moi une promenade dans les vastes forêts plantées d’épicéas, près d’un lac aux eaux miroitantes, sur le rivage de la mer que fouettaient les brumes d’été. Ô combien il m’est doux, en cet avant-printemps, d’évoquer de si beaux instants ! Ils ruissellent en moi, ressourcés par toute cette belle lumière qui coule, tel un ambre, et semble n’avoir pas de fin.

   Après ceci, que dire de mon présent qui ne soit prosaïque et marqué au coin de la nécessité ? Tu le sais, vivre est parfois une tâche harassante, exister l’esquisse même de l’impossible, se dépasser un vœu pieux que nous enfouissons sous quantité de faux-prétextes car nous sommes des hommes et des femmes au désir imminent et, toujours, nous désespérons d’attendre. L’autre en son étrange venue. Nous-mêmes en notre plus sûre intimité. Parfois nous accomplissons des cercles, tel l’oiseau de proie, et ne nous saisissons même pas nous-mêmes dans la vue que nous avons des choses. Etrangers en notre terre nous errons indéfiniment  à nos propres confins, comme affectés d’une bizarre myopie. Mais me voici en train d’émettre des idées de penseurs tristes alors que la clarté, partout présente, efface jusqu’à la moindre écaille d’ombre ! Est-ce ceci que nous pourrions nommer « lyrisme mélancolique », au prix d’une nécessaire contradiction ? L’exaltation, l’effusion des sentiments que viendraient contredire une tristesse sans fond, un pessimisme de tous les instants. Sais-tu combien, cependant, tous autant que nous sommes, inclinons à ces insoutenables tensions ? Ce sont-elles qui nous étayent et nous donnent la force d’avancer. Une marche placée sous le sceau du paradoxe et du discord. Une scission lézardant notre être que nous portons telle la décision d’un impitoyable destin. Une belle aurore boréale qu’effacent de lourdes nuées à l’horizon. La nuit recouvrant le jour.

   Maintenant il faut que je te dise qui tu es par rapport à cette belle peinture. J’ai sitôt pensé à toi. Quels étaient les motifs secrets de mon choix ? Une forme commune ? Ces cheveux relevés en chignon dont, autrefois, tu aimais arborer ta belle toison châtain ? Ce cou si fragile, on dirait un cristal sur le point de se rompre ? Ce dos étrangement couleur de terre, j’en voyais parfois l’éclair dans ces chemisiers que tu portais telle une reine ? Ces motifs floraux qui sèment le voile du tissu et l’ornent d’une touche de printemps ? Comprends-tu l’embarras qui est le mien de relier quelque fragment que ce soit à la belle totalité dont, trop brièvement, tu me donnas l’aperçu en cet été qui brûlait et brûle parfois encore ? Mais c’est alors ma seule mémoire qui s’ouvre tel un calice et tu y figures à la manière d’un poudreux pollen. Je crains qu’une soudaine saute de vent ne vienne en corrompre la si fine texture. Toujours j’ai été sensible à l’art, à ses manifestations qui transcendent le quotidien, le transforment en pure joie dès l’instant où l’œuvre me parle et m’invite à pénétrer en elle et, assuré de sa beauté, pouvoir prendre essor pour plus loin qu’elle. Oui, Sol, c’est le prodige de toute œuvre hissée à sa plénitude que de t’exiler de ta propre finitude et de t’accorder un instant de pure éternité. Je ne sais si, comme moi, tu te souviens de nos mutuelles confidences au bord de ces paysages lacustres auxquels nous allions révéler notre douceur de vivre. Jeunes adultes à peine sortis de l’adolescence dont la nourriture terrestre se contentait d’une permanente songerie. Peux-tu considérer ceci : notre amour n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, après que tant d’années ont coulé et que ce qui demeure est le bien le plus admirable qui soit.

   Je me souviens (ah, terrible chose que le souvenir !) d’une journée de soleil pareille à aujourd’hui. Tu avais une jupe droite, un chemiser semé de fleurs et rien ne me retiendrait presque d’en éprouver la texture sur cette toile qui aurait besoin de si peu pour accomplir un saut dans le réel ! Nous nous étions assis sous la rumeur blanche des bouleaux. Nous devisions de tout et de rien, logés au plein de notre commune insouciance. Une fois, te penchant pour saisir une feuille ouvragée, j’en avais profité pour glisser une main innocente sur ta peau qui frissonnait. « Plus tard, m’avais-tu dit, ce territoire est secret ». Jamais il n’y eut de « plus tard », je veux dire pour un avenir de mon geste et si, en ce moment, j’en restitue la singulière qualité, c’est simplement parce que tu y mis un terme. Mon investigation eût-elle trouvé à s’accomplir qu’en ce jour du 25 Février, si loin de cet événement, rien ne me resterait qu’une réalité ayant trouvé le jeu de son effectuation. Autrement dit un si infime détail qu’il se noierait dans la trame complexe des jours. En conséquence, je suis toujours au bord du vide, fasciné par l’abîme. Puisse cette illusion durer le temps que durera mon innocence ! Oui, vieillir parfois, demande un long temps d’’incubation. Il est encore trop tôt pour renoncer.

   Sois en paix, Sol, et dis-moi si tu portes toujours des chemisiers à fleurs. Seulement à ce prix tu donneras à mon rêve la consistance dont il a besoin pour se confondre avec cette douce brume qui monte de la vallée.

                                                          

                                                      A toi, songeusement.      L’incorrigible potache !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 09:13
 Votre songeuse présence

 

Auguste Renoir – Alphonsine Fournaise,

1879, musée d’Orsay, Paris

Source : Si l’art était conté…

 

***

 

   Voyez-vous, parfois, on regarde une forme au loin, un oiseau au large du vent, une statue immergée dans un fin brouillard, une haute demeure à la façade usée et l’on ne sait vraiment ce qui vient à nous, ce que ces choses ont à nous dire, si du reste elles peuvent prétendre nous parler et, la plupart du temps, elles s’évanouissent et ne demeure dans notre mémoire qu’une vague trace que nulle volonté ne ranimera jamais. C’est là le sort du passager, du fuyant, de l’illisible s’écrivant en lettres de cendre tout contre l’évanescence d’un grésil. Une manière d’hiver arrive qui recouvre l’automne et n’annonce encore un timide printemps.

   Mais, plutôt que d’aller plus avant, que je vous dise ce qui motive ma lente dérive ici, dans la pente déclive de l’illusion. C’est bien vous, l’Inconnue, la Mystérieuse, qui m’avez cloué à cette place et nulle part ailleurs, genre de scarabée allongé pour l’éternité sur la plaque de liège de l’entomologiste. Savez-vous, écrivant ceci, me voici replongé dans mes souvenirs d’enfance. Je suis dans la grande pièce obscure et un brin désuète de ces salles de cinéma improvisées - l’arrière-boutique d’un café, un corridor entre deux portes faisaient autrefois l’affaire -, et je fixe de mes yeux curieux ce grand linge blanc où flottent des images, où grésillent les minuscules gribouillis de la pellicule. Ce que je vois, qui me fascine, c’est le film « Monsieur Fabre », cette vie passionnée d’un chercheur d’impossible.

Son impossible : découvrir toujours plus sur la vie de ses chers insectes.

Mon impossible : découvrir un peu de votre vie et la faire mienne

la grâce d’un instant, ne soit-il nullement reproductible.

   Je vous vois et ne me voyez pas. Combien ce trouble de l’observation discrète est délicieux. En quelque manière vous êtes ma proie et je suis votre prédateur. Oh, rassurez-vous, je suis tellement pris à votre charme, à l’aura que vous dégagez naturellement, que je ne vous ferai aucun mal. Comment pourrais-je en vouloir à ceci qui me tient en haleine et me laisse sur le bord d’un troublant vertige ?

A l’amour naissant, il faut toujours la distance.

A l’effusion des sentiments, une juste parenthèse.

A la déclaration, la pensée mille fois retournée

qui, peut-être, jamais ne verra le jour.

   Et, sans doute, est-ce mieux ainsi ! Se tenir au chevet de l’amour, en observer les mille voltes, en découvrir le charme de sous-bois et rester dans la clairière de son être afin de n’offusquer ce qui pourrait avoir lieu, qui ferait sombrer dans la plus concrète et éprouvante contingence une histoire en train de naître.

   N’est-ce pas sur le bord des choses que ces dernières nous paraissent les plus lumineuses, les plus tentantes ? Un instant nous cédons au caprice de tendre nos mains que nous replions l’instant d’après dans le secret de leur venue au monde. Être là, dans l’immobile attente et sonder son âme au feu de quelque inquiétude.

Soyez donc heureuse de me plaire,

je serai heureux de vous perdre.

  Certes mon énoncé sonne à la façon d’un bien étrange paradoxe : désirer et repousser à la fois. N’est-ce pas là sentiment de quelque dandy en mal de sensations narcissiques ? N’est-ce pas attitude infantile qui veut et ne veut plus le moment d’après ?

   Vous ferais-je une confidence, Vous l’Eloignée, Vous l’Immatérielle présence ? Je suis comme le peintre au bord de sa toile. Le blanc l’attire, le fascine et il se tient sur le bord du cadre pareil à un cumulus dérivant au ciel, qui n’aurait encore décidé de sa direction. Un flottement à l’infini et des heures grises qui n’en finissent d’égrener leurs pulsations, on dirait les grains serrés d’un chapelet et d’invisibles mains qui en voudraient connaître le sens intime.

   C’est le plus souvent l’avant-scène des choses qui nous attire, ce genre de coursive étroite avant que de rejoindre sa cabine. Le boudoir, que bientôt nous visiterons avec une sorte de recueillement, voici qu’il affalera son secret telles les voiles d’une frégate qui s’écroulent sur le bois du pont et la peine nous envahira de ne plus pouvoir les porter dans notre imaginaire, ce boudoir, cette chambre des secrets, cette pliure inégalable du mystère. Comprenez-vous combien il faut longuement savoir perdre avant que de posséder et même, ayons la certitude que ce qui s’annonce comme absence - ce que nous désirons -, n’est jamais mieux présent qu’au rythme de sa fuite, bien au-delà de qui nous sommes.

   Certes, je peux dire celle que vous êtes, le mode subtil de votre apparition. Vous êtes assise sur une chaise au bois blond, peut-être un bois fruitier encore odorant des fragrances qui furent les siennes. Votre tête est coiffée d’une sorte de canotier à la teinte de capucine. Votre teint est si frais ! On dirait la grâce d’une toute jeune fille et pourtant vous êtes une femme dans sa belle maturité, rayonnante, confiante, ouverte à demain. Votre robe est de myosotis et de pervenche, une touche discrète de couleur qui rehausse votre teint et vous pose dans un médaillon identique à celui des miniatures de la Renaissance.

   Dire que vous paraissez nonchalante, heureuse, serait trop vous reconduire à cette réalité à laquelle vous échappez à l’aune de votre grâce. Un vague sourire aux lèvres. Mais est-ce bien un sourire ? Ou bien plutôt l’esquisse d’une plénitude ? Oui, je pense encore à Jean-Henri Fabre en filigrane, à ses merveilleux insectes. Je vous vois abeille, non ouvrière, mais Reine dans l’intimité luxueuse de sa ruche. Comment votre destin pourrait-il différer de ceci ? Non, je n’invente rien. Non mon romantisme n’est nullement exacerbé. J’énonce simplement une réalité qui, en même temps, est vérité. Nul ne pourrait s’inscrire en faux contre ce rayonnement qui émane de vous : un miel, un nectar, un long poudroiement jaune qui n’en finissent de tomber, sans doute jamais ne toucheront-ils le sol.

   Me verriez-vous occupé à faire votre portrait avec tant d’émotion au bord de l’âme, probablement seriez-vous inquiète ou bien émue, ou bien troublée. La conscience des êtres est un tel kaléidoscope, une telle polyphonie et rien n’est jamais prévisible et ceci est heureux car il n’y a pire mal que l’ennui. Une carafe de cristal est posée à l’ombre de votre avant-bras. J’y devine une douce ambroisie, une liqueur divine que nous aurions pu boire pour fêter notre rencontre. Derrière vous une rivière parsemée de mousse verte, parcourue des larges feuilles des nymphéas, une lumière d’émeraude en frôle les arabesques endormies. Un canot sur l’eau qui eût pu nous emporter vers Cythère, rivage de la belle Aphrodite, ou plus prosaïquement vers la chambre mansardée que, sans doute, vous possédez, si près du ciel, sous le vol aigu des hirondelles, sous le murmure des étoiles la nuit venue. Sachez, Vous-la-Lointaine, que je vous y rejoindrai en pensée lors des jours venteux et de longue mélancolie.

Ma présence ne sera qu’absence.

Votre absence ne sera que présence.

   Soyez au moins informée que je vous aurai aimée l’intervalle d’une écriture. Oui, aimée ! Rien ne s’efface jamais qui, un jour, a été écrit !

  

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:39
Surgis du néant.

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

L’angoissante opacité.

 

   Ce qu’il faut imaginer, ceci : c’est hors du temps, hors de l’espace, donc privé de réalité. Du moins pour nous humains qui, placés face à cette image, n’avons d’autre ressource que d’essayer d’en comprendre l’énigme, d’en traverser l’angoissante opacité. Certes angoissante, certes opacité puisque tout ce qui s’élève et résiste au saisissement que nous voulons en réaliser nous annule, d’une certaine manière, et nous rend illisibles à nous-mêmes. Ne pas comprendre l’altérité, c’est ne pas surgir soi-même dans sa propre histoire, c’est demeurer au seuil d’une rhétorique qui balbutie et fait du surplace. C’est notre point fixe, la marche dans nos propres traces, la réitération d’une question qui gire sans qu’aucune orbite ne puisse en écrire le destin. L’image est prise dans sa résine muette. Non seulement elle ne profère rien mais elle nous provoque, nous met en demeure de traverser notre gangue de peau, de nous disposer à être touchés, sinon par ses significations profondes, au moins par l’effleurement de sa surface. Seulement se laisser approcher par l’ordre esthétique et y trouver cette singulière beauté qui tient à son originalité, à son caractère exact, à son intrinsèque vérité. Nous sentons bien qu’une vérité est là qui bourgeonne et fait sa juste vibration. Nous en éprouvons la douloureuse joie tout contre la lame aiguisée de notre conscience.

 

Faire naître l’image.

 

   L’une des façons de s’approcher des intimes valeurs de l’image, c’est de ramener cette dernière, l’image à quelque chose comme son origine, savoir l’abstraire des catégories habituelles de l’entendement qui se déclinent sous les formes d’un lieu et d’un temps d’apparition. Donc biffer toute localité. Donc exclure toute présence. Donc faire naître la vision devant nos yeux, pareille à une pierre philosophale qui sortirait des cornues de quelque alchimiste. Tout est noir à l’horizon du monde. Humains en attente d’être, mais déjà préconscients, déjà préoccupés de cela qui va se passer et les entraîner à sa suite dans le grand jeu de l’exister. On est seuls, quelque part dans les limbes et les yeux sont seulement deux minces fentes au travers desquelles les pupilles s’exercent à voir. VOIR, cet inestimable don qui donne forme et contenu aux choses et nous les attribue comme les propres prolongements avec lesquels nous aurons affaire afin de ne nullement retomber dans l’abîme. Car l’on ne se sentira réellement concernés par le spectacle visuel, la grande parade, que si nous en devenons les protagonistes, si nous nous vêtons d’habits chamarrés et participons à la longue procession du vivant, du bariolé, si nous nous accordons aux hoquets des clignotements, aux brèves gesticulations des sémaphores qui, en tous sens, diffusent leurs signaux codés. Car, même depuis le retrait dans lequel on est, au fond des coulisses, la scène apparaît avec ses bruits et ses mouvements, ses changements de décors, ses projecteurs flamboyants qui laissent dans l’ombre tous ceux qui, encore dans le rêve et la torpeur, ne sont pas venus à la signification de l’être.

 

Ombre et lumière.

 

   Soudain ciel noir, terre blanche qui jouent la partition alternée de l’ombre et de la lumière. Tout là-haut est un goudron épais (on en sentirait presque l’entêtante odeur), tout là haut est le domaine de la nuit obscure, primitive, inatteignable, sauf avec les pouvoirs dissolvants de l’imaginaire. Meute dense d’incompréhension qui semblerait venir du plus lointain du cosmos où les étoiles, prises dans le givre de l’obscur, ne brillent même plus, leurs rayons poncés par l’intense froid sidéral. Rien n’existe vraiment, pas même les pensées et l’univers semble cette errance infinie aux confins de l’absurde. Imaginez donc cette nuit sans limites, cette occlusion, cet esseulement que rien ne viendrait distraire sauf, peut-être, l’éclatement d’une géante rouge au plein de l’étrange magma qui, soudain, rougeoierait en son centre, si près d’une déflagration, donc d’un possible non-sens. Puis plus rien ne ferait signe qu’un assourdissant silence.

 

Arbres, formes de passage.

 

   En bas, pareil à un champ de neige, une manière de généreuse savane qui ondule dans le flou, atteinte d’une telle plénitude qu’elle semblerait s’élever, envahir la totalité de l’espace disponible, régner sur le paysage avec une évidente majesté. Il y a alors tension de la photographie, affrontement de ses énergies, collisions de ses puissances. Or elle ne gagne son point d’équilibre qu’à instaurer sur la ligne de jonction de ses deux valeurs fortement antagonistes les immenses corolles des arbres. Elles sont une médiation, une forme de passage, un échange entre cette immense solitude noire privée de parole et cette présence blanche dont le langage déferle sur les choses afin qu’elles aient lieu et temps. Donc ces arbres situés au parfait ajointement d’un silence et d’une parole sont en réserve du dire en sa multiple splendeur. Ils sont une méditation. Ils sont une attente. Leur faîte dans le mutisme qui tutoie encore la probable origine, cette ombre d’où tout peut surgir avant que la clarté ne dissipe le doute, n’installe les premières prémices du sens. Car, au-delà de cette hypothétique réalité, tout est dans la nullité essentielle de ce qui se réserve et ne se dévoile jamais. Qu’en est-il du fond de l’univers, des limites du cosmos où ne règne que le vide initié à son propre mystère ? Qu’en est-il de ces immenses inerties de matière obscure qui maintiennent en leur sein quantité de sèmes prolixes qui, un jour, au hasard de quelque déflagration, essaimeront dans l’espace infini la galaxie des certitudes. C’est peut-être parce que nous ne savons pas regarder adéquatement ces profonds mystères qu’ils entretiennent à notre égard cette admirable suffisance de l’infiniment grand, de l’infiniment distant. La nuit est une géante qui nous toise de ses yeux d’encre afin, qu’en nous, s’inscrive comme sur la feuille de parchemin les secrets irrévélés qui ne sont jamais que nos propres incapacités à connaître, à interpréter, à débusquer ici, dans cette image, les signes latents qui n’attendent que de se lever et paraître.

 

Des dieux qui touchent le firmament.

 

   Et comme notre impéritie à percer la manifestation, celle-ci fût-elle cryptée, chiffrée, demeure notre principal talon d’Achille, alors nous inventons les arbres, ces génies tutélaires, (à moins qu’ils ne procèdent à leur propre invention) et nous les dotons de pouvoirs prestigieux. D’être des dieux qui touchent au firmament et dialoguent avec l’empyrée. D’être des hommes, des femmes, leurs troncs sont des formes si aisément compréhensibles, des silhouettes rassurantes, accessibles, avec leur peau de précieux reptiles, leurs branches aux bras protecteurs, leurs feuillages pareils à des voies lactées d’yeux veillant à notre bien, assurant notre protection. Avec leurs si nobles racines fouillant le sol d’argile tout comme le ferait notre esprit en quête de cet inconscient souterrain dont nous voudrions qu’il nous témoignât quelque réconfort, nous confiât quelque district de nous-mêmes resté jusqu’alors inaperçu. Oui, les arbres sont précieux. D’abord pour eux-mêmes, pour leur généreuse présence. Mais aussi en tant que symboles ascensionnels (toujours nous nous identifions à leur noble et hiératique mission), symboles qui transmuent la lourdeur terrestre en grâce céleste, qui métabolisent la matière pour la métamorphoser en esprit subtil. Oui, lorsque par la pensée et l’imagination, nous avons rejoint leur immense sagesse, alors nous n’avons de cesse de les imiter. Nous devenons ces larges parasols teintés de nuit qui projettent leur ombre bénéfique (car il ne saurait, maintenant, y avoir de peur) sur l’aire blanche qui bruisse de cette rumeur mondaine lointaine, mais peuplée, mais entourant l’âme du baume dont elle est toujours en attente : la beauté des hommes, la beauté des paysages, la beauté de l’univers, suite inépuisable de significations gigognes qui font leur cercle de lumière tout autour des choses.

 

Cet infini qui nous questionne.

 

   Oui, cette photographie est belle, d’abord dans sa déclinaison plastique, dans son jeu alterné de contrastes, dans sa facture formelle qui résulte d’un juste équilibre dont une harmonie se dégage avec un exact bonheur. Oui, cette photographie est belle parce que, en arrière-plan, dans sa profondeur, se révèlent des latitudes de sens insoupçonnées. Elles ont à voir avec cet infini qui nous questionne de sa nébuleuse empreinte, avec le langage qui est le médiateur entre l’invisible et le visible, avec ces valeurs fondatrices que sont le NOIR et le BLANC qui entraînent avec elles l’immense polysémie des oppositions signifiantes (matière/esprit ; corps/âme ; sensible/intelligible ; fini/infini ; relatif/absolu ; immanent/transcendant ; réel/idéal ; singulier/universel ; raison/sentiment…) car ces principes originaires de l’entendement nous les portons en nous, ils irriguent notre façon d’être et de comprendre à bas bruit, n’attendant que l’occasion de résurgences pour faire phénomène. Surgis du néant est précisément cette manière de résurgence par laquelle accéder à ce que nous sommes, que souvent nous cherchons loin de nous alors que les signes en sont apparents, ici sous l’espèce de l’arbre, là sous la forme de la beauté d’un individu, là encore dans l’irisation d’une feuille sous la vitre du ciel, enfin dans toute œuvre qui porte en elle les germes de l’art. Plus jamais nous ne regarderons la nuit avec des yeux vides, ne pendrons acte de la clarté dans l’égarement des sens, n’apercevrons l’arbre dans l’aimable distraction, ne contemplerons la savane blanche comme ce qu’elle n’est pas, à savoir l’ondulation d’une simple contingence mais la nécessité de faire signe en direction de ce qui EST ! Oui, car la vérité du réel est toujours ce signe que nous portons en nous, qui n’est que l’exacte réverbération du monde en son inestimable présence. L’arbre en constitue l’une de ses plus prestigieuses apparitions.

 

 

 

 

 

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:38
En chemin.

LA ROUTE

(Arlequin)

Œuvre : Livia Alessandrini

Villeneuve 2010

***

 

 Des lèvres d’enfant

 

   Il y a si peu de bruit et les mouvements sont tissés dans la tunique de leur mince chorégraphie. C’est un peu comme si la Terre s’était débarrassée de ses entours, s’était dépouillée de ses artifices et avait reflué dans une sorte de douce euphorie, de progression sur la pointe des pieds, de marche à l’aveugle le long de ses multiples avenues, de ses bosses et de ses creux, de ses failles ouvertes et de ses floraisons multiples. Ici des collines qui glissent sous le fil de l’horizon, là des vallées avec leurs réseaux de feuilles couleur de menthe, leurs eaux pareilles à une comptine susurrée entre des lèvres d’enfants.

 

   Voyage en utopie

 

   On ne sait pourquoi mais on croirait à un poème levé dans l’éther qui aurait arrêté sa course parmi les hommes au sommeil douloureux, là au sein d’un questionnement en suspens. Où sont-ils les Vivants, ces fétus de paille qui dérivent sur les vagues hauturières d’un romantisme échevelé, qui s’immolent à même l’ambroisie d’une surréalité, qui plongent avec délices dans un rêve sans fin, ce doux ensommeillement qui les gagne et les absente d’eux-mêmes le temps d’un voyage en utopie ?

  

   Ce ruban de bitume

 

   Où sont-ils eux que l’on ne voit pas ?  Sont-ils la métaphore de ce cheminement hasardeux, cette route, ce ruban de bitume qui file droit vers l’à-venir, ce projet qui les rend fous et les cloue en même temps sur la planche de liège de leurs illusions ? Fixation à un illisible présent. Le plus souvent ils sont d’inutiles scarabées à la tunique sombre que traverse l’aiguille de l’entomologiste. Une simple aporie biffée par la lame d’une impalpable inconséquence. Ils vivent et meurent dans le temps de leur irrémédiable angoisse. Ils sont là et n’y sont pas. Ils s’absentent tout en se présentant. Ils s’annulent à ne rien proférer, à se dissimuler dans une ornière de silence. Et pourtant c’est comme si l’on entendait leur voix résonner à l’intérieur de la barbacane de leurs corps.

 

   « On dirait…»

  

   Alors, faute de comprendre leur sombre et impalpable condition, il nous reste, à nous les Voyeurs, à nous métamorphoser en ces puérils enfants qui posent des questions sans importance ou bien qui créent une fable de toutes pièces afin de nourrir leur insatiable curiosité. Nous nous en remettons à l’hypothétique formule du « On dirait » et on avance, à tâtons, les mains en avant de nous, fouillant tous les recoins de la déraison, détricotant les mailles serrées de la logique. Le pèlerinage des humains est si incompréhensible qu’il devient nécessaire de se doter de ce comportement magique qui nous soustrait au réel tout en nous y réinscrivant dans l’ordre d’un imaginaire, d’une fantaisie, d’une broderie onirique, sans doute la meilleure façon de s’y prendre avec ce qui ne reçoit de prédicats que d’un nihilisme faisant rouler continuellement sa pierre de Sisyphe.

 

   Cela endure la présence   

 

   « On dirait » une longue plaque de marbre qui file à l’horizon des choses, une lanière d’étrange matière où ne paraît rien d’autre que sa propre énigme. La Chose avance au mépris de toute loi. Impalpable progression à la rencontre de son destin. Cela ne dit rien, cela endure la présence avec une douce volonté. Qui n’a rien à voir avec une volonté de puissance, un instinct de domination, une soumission de l’étant à une autorité en surplomb, une énergie qui contraindrait et exposerait le monde au feu de son infrangible loi. Cependant ce n’est pas sans ressenti, sans réaction épidermique envers ce qui est lisible en tant que parution. La Route (autre nom de la Chose, autre nom de l’errance humaine) n’est pas un « long fleuve tranquille », une simple voie qui conduirait à la sérénité, au sentiment d’une plénitude, à une méditation pareille au dépliement d’une soie.

 

   L’invisible figure

 

   « On dirait » la fin d’une aventure, l’écroulement d’un château de sable parmi les flux et reflux d’une marée à l’immémoriale généalogie. Comme si, de tous temps, cette obscure mission de destruction était inscrite dans le mystérieux chiffre du monde. « Détruire », disait-elle. La puissance du désir en acte faisant chuter l’homme dans l’éclair de sa hâte à manifester le jaillissement de son être. L’être, cet illimité, cet inapprochable, cet inconcevable qui, pourtant, est le foyer qui nous anime et créée les conditions de notre habitat sue terre. Il est là, à portée de main, on en sent l’attirante mélodie, la force d’aimantation. Il imprime en nous une lézarde qui nous travaille en notre fond, dont nous savons le trajet, mais qui s’écarte toujours de nous au cas où nous en surprendrions l’invisible figure. Nulle épiphanie de l’être, seulement une vibration, une trémulation, une fièvre qui couve sous la cendre grise des jours.

  

   Effacement de soi

 

   « On dirait » la perte, là-bas, dans le tissu entrelacé d’une mangrove (ce monde de l’inapprochable fourmillement, de la claire obscurité du néant) l’effacement de soi dans la griffure de ces arbres qui semblent indiquer une limite à ne pas franchir. Ils sont des pierres levées, des manières de simulacres ôtant de notre vue la possibilité d’une vérité (d’une brûlure car toute vérité est de cette nature qui déchire le tissu flamboyant de l’être pour mieux le dissimuler à notre vue tachée d’impéritie), ils sont des sortes de fantasmagories, d’agitations de carnaval, de tours de passe-passe d’une commedia dell’arte destinée à clouer notre âme dans de terrestres ornières. Alors la Chose (Nous en termes clairs), la Chose donc fait demi-tour, disparaît pour apparaître à nouveau dans la seule dimension humaine qui nous soit assignée (les dieux sont loin qui font leur musique d’empyrée), dimension dont nous devons consentir à faire notre vêture et lorsque notre volte aura été fécondée par cet étrange anneau de Moëbius de l’exister qui fait de nous des Arlequins nous saurons, alors, que nous aurons trouvé notre demeure la plus juste, celle qui coïncide avec notre essence.

 

   Remous illisibles du ciel

 

   Nous sommes des êtres fragmentés, une multitude de pièces cousues sur lesquelles s’inscrit le lexique de notre chemin de vie. Une pièce pour la mémoire, une autre pour les sentiments, une autre pour la rencontre, pour le deuil, l’évènement enfoui dans sa gangue d’oubli, ce Vivant qui nous traversa à la manière d’une pluie d’orage, cette ombre qui glissa le long de notre esquisse pareille à une étrave scintillante dans la nuit du doute, cette amante qui ne dura que l’espace d’une rapide étreinte, cette œuvre qui fit sa flamme dans le clair-obscur d’un musée, ce livre aux caractères serrés qui illumina la coursive de notre esprit, cette vision d’une aigrette blanche dans la confusion nébuleuse de la lagune, cette montagne perdant dans les nuages sa transcendance de basalte, ce rivage qui courait au loin dans le jour qui déclinait, cette tonnelle mauve irriguée de lumière pour un ultime libation au bord de la mer, cette musique qui flottait dans l’air, pareille à l’oiseau gris se perdant dans les remous illisibles du ciel.

  

    Ëtres de tout et de rien

 

    C’est ainsi, nous flottons indéfiniment, nous sommes des êtres d’oubli et de remémoration, des rumeurs que traverse la pluie continue des jours, la foudre du silence, la flèche de l’incantation, l’étincelle de la prière, la fièvre de l’amour, la modestie du repentir, le fléau de la faute, la vrille de la culpabilité, les émois de la relation, l’ivresse de l’amitié, la liqueur claire de la communion, la force de l’esprit, les élans de l’âme, nous sommes ces êtres de tout et de rien, ces feuilles envolées par le vent, ces fontaines qui, parfois tarissent, ces verbes qui chutent, ces flammes qui s’éteignent à l’orée du crépuscule, ces lucioles qui trouent les rêves de leur lexique d’ennui, ces rémissions, ces bondissements, ces résolutions qui meurent sur le bord du jour à l’heure où l’heure teinte de bleu le dernier sommeil des hommes.

 

   Dans l’esquive, souvent

 

    Nous sommes ces fleuves étincelants qui coulent vers l’aval, ces estuaires où brille la joie de demain, ces rivières souterraines que longe l’ombre duveteuse des indécisions. Nous savons tout ceci du centre même de notre demeure mais nous feignons de ne rien apercevoir qui nous affecterait dans notre sempiternelle recherche de cet absolu qui nous nargue, nous convoque sans cesse et disparaît sitôt qu’aperçu. Nous vivons dans l’approche, dans l’esquive souvent, dans le relatif toujours qui nous ramène à notre condition contingente, à la déréliction qui est la dentelle des habits d’Arlequin dont nous sommes vêtus. Alors, tout en haut du chemin qui a retourné sa peau, tel un reptile assumant son exuvie, nous nous disposons à sommeiller pour l’éternité, cette absence du monde qui se rend supportable à force d’évanouissement. Toujours il sera temps de s’éveiller, de recommencer le chemin mille fois parcouru. Car, à l’évidence, nous ne faisons, tels les mimes marchant, qu’un surplace éternel. Vivre est cela, reproduire, tant qu’il est temps, une libation, un geste d’amour, proférer une parole, chanter une comptine, demeurer dans son innocence d’enfant. « On dirait », c’était juste pour jouer !

 

« Le temps est un enfant qui joue », disait Héraclite l’Obscur.

 

Laissons-le jouer. Le jeu est à lui-même sa propre fin.

 

 

 

 

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