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17 mai 2015 7 17 /05 /mai /2015 09:09
Conscience lumineuse d’être-au-monde.

Photographie : Sophie Rousseau.

On arrive là, tout au bout de la presqu’île du monde et l’on sait que l’on n’ira pas plus loin, qu’en quelque sorte le voyage est fini. Peut-on dépasser la plénitude ? Peut-on aller au-delà d’une explication profonde avec ce qui nous fait face, retourner parmi les hommes et rêver d’une plus entière communion avec ce qui s’est ouvert dans la révélation ? Peut-on avoir connu l’intime du soi et vouloir encore transcender l’expérience afin d’habiter plus loin que l’événement, de connaître encore plus avant ?

On a beaucoup marché sur la croûte de la Terre, on a dépassé les habitations des humains, les derniers sur ce sol du non-retour, on a vu les fumées grises des cheminées se dissoudre dans la cendre du ciel. On a vu le vol courbe des oiseaux célestes, leurs voilures blanches pliées contre la vitre opaque du ciel, leurs rémiges balayant la glaise souple des nuages. On a vu les roches noires plonger dans l’eau des abysses, s’y perdre dans le mystère du jour ou bien de la nuit. Car l’on ne sait plus très bien sur quel versant l’on se situe, quelle position l’on occupe sur le balancement du nycthémère. Tout est si confondu dans une même harmonie. Et puis qu’importent le soleil de minuit, la Lune faisant son mystérieux gonflement dans le ciel laiteux qu’une encre traverse de sa décision souveraine ? Est-il utile d’établir des distinctions, de dire l’ombre et la clarté, le noir et le blanc, le continu et le discontinu ? Est-il utile de jouer au jeu des catégories et de scinder le réel en ce qu’il n’est jamais, à savoir une partition de l’être ?

On est là, sur la plus haute colline du savoir, dans la plus grande des solitudes qui se puisse imaginer. Les autres sont loin qui vaquent à leurs occupations, leurs yeux rivés sur la tâche à accomplir, le destin à faire avancer dans le créneau étroit des heures. Alors l’hébétude est grande qui saisit les hommes et leurs yeux sont hagards, infiniment dilatés sur l’effroi de vivre toujours, d’exister parfois. Et leurs mains griffent l’ouate de l’air et tissent d’infinies théories d’irrésolutions. C’est comme d’avancer dans un labyrinthe de verre aux mille reflets et de n’en jamais trouver l’issue. La peur gangrène le ventre et les membres sont roides de ne pouvoir agripper le réel qui, constamment, est en fuite. Dans les maisons de carton, dans les cannelures des rues, dans les boyaux où glisse le mufle stupide de trains aveugles, la communauté des cloportes fait du surplace, croyant avancer vers la félicité, le repos éternel et le langage lénifiant du bonheur fait entendre sa petite comptine de finitude et la locomotion fait ses minuscules entrechats auxquels seule la mort mettra un terme puisqu’il en est ainsi de l’humaine condition.

On est là, face à l’immensité, dans la simplicité d’être et de connaître. L’horizon est sans limite, tendu jusqu’aux confins de l’univers, jusqu’au chant multiple des étoiles. Le ciel est si vaste qu’il se perd quelque part dans l’éther impalpable avec son ébruitement de source. Les roches de lave noire coulent sans peine jusqu’au socle de la Terre, seulement éclairées par les yeux aveugles des baudroies et les fouets lumineux des poulpes géants. L’eau est gonflée de lumière, ruisselante de clarté, semblable à un ruban d’or faisant, à l’infini, sa broderie invisible. Tout est si immensément étendu, posé là devant le globe phosphorescent des yeux. Il n’y a plus de frontières, de distinction entre soi et le monde, entre le monde et soi. Une seule respiration ample, une unique chorégraphie, un étonnant pas de deux dans le glissement ininterrompu des choses. Plus besoin de théories ni de mécanique positive pour poser l’équation de vivre, pour bâtir les murs d’une lourde et encombrante cosmogonie. Tout coule de source, tout va de soi vers l’avant dans le flux de l’immédiateté, de la spontanéité.

C’est comme une inversion du temps, une rétroversion de l’espace, tout remontant jusqu’à l’origine, aux paroles fondatrices de l’être. Jusqu’ici, le temps, nous en faisions un mécanisme séparé de notre propre réalité, un empilement de rouages complexes dont on ne pouvait saisir le sens logique, la mathématique rigoureuse. Mais voilà que le temps et nous = le même. Nous étions un sablier faisant couler vers l’aval les grains de silice de son existence et voici que nous sommes devenus clepsydre, mais clepsydre inversée aspirant le fluide aquatique, en confiant le beau reflux aux heures primitives qui furent le berceau de notre naissance et bien au-delà encore, jusqu’à ce mince filament qui se perd dans la poésie initiale, dans le commencement de la parole. Le temps, c’est nous. Nous pensons le temps et, aussitôt, il se temporalise, c'est-à-dire qu’il prend sens et réalise la seule effectuation qui soit, celle de nous livrer une partie du mystère de figurer, ici, dans cette durée qui nous est octroyée dont l’instant est l’éclair qui illumine l’ensemble de notre parcours.

L’espace, cet insaisissable qui fuit au-devant de nous à mesure que nous avançons et semble toujours se reconstituer de nouveaux sites conquis dans l’aire infinie de la nature, l’espace c’est nous, c’est seulement nous qui projetons notre vision dans les contrées qui nous visitent et nous disent notre être, la quadrature que nous occupons dans la complexité du monde. Nous regardons l’espace et voici qu’il s’espacifie, qu’il se met à nous parler et à entrer avec nous dans le mode d’une familiarité. Nous regardons le monde et voici qu’il se mondifie, nous traverse à mesure que nous le traversons. Nous participons au monde et participons de lui comme l’arbre s’enracine dans le sol et s’élève à partir de son socle dans l’éther qu’il s’approprie comme sa réalité la plus vraisemblable.

Nous regardons le monde et sommes, de la même façon, regardés par lui. A la fois voyants et vus dans ce double mouvement qui nous porte en direction des choses et qui porte les choses en direction de ce que nous sommes. Notre relation à l’être-du-monde est de nature dialogique, nous sommes en présence de ce qui n’est pas nous, de la même manière que l’altérité - les autres, les choses, les objets à connaître -, vient à notre encontre dans la plus pure évidence qui soit. Ce ciel chargé de nuages, cette lumière céleste qui filtre au travers, le dôme brillant de l’eau, la meute noire des rochers ne surgissent pas d’eux-mêmes par la décision d’une pure autarcie, par la volonté de quelque absolu. Les visant de l’intérieur de ma conscience, c’est moi qui les fais paraître et les porte au jour de la connaissance. Je ne suis moi, dans cet instant de l’émerveillement contemplatif, qu’en raison de celui que je suis qui regarde le monde et l’installe dans sa parution. Nous avons partie liée avec le monde comme le monde s’accorde à nous dans la plus pure des réalités qui soit. Plutôt que nous ne connaissons le monde, nous « co-naissons » avec lui dans le même mouvement apparitionnel qui le fait être dans le même empan qui me révèle à moi-même. C’est cela le miracle de la vision, le prodige d’être-le-là qui fait droit aux phénomènes alors que ces derniers, les phénomènes, nous installent dans notre être et nous y maintiennent afin que nous en prenions acte. C’est cela exister, se tenir en-dehors du néant et assurer cette transcendance le temps qui nous est alloué par notre propre destin. Regarder les choses, toutes les choses, mais aussi bien ce paysage, c’est faire siens, depuis la dimension prodigieuse de la conscience, aussi bien ce ciel en s’y dissolvant, aussi bien cette eau en s’y immergeant, aussi bien ce rocher en plongeant dans la mémoire de sa lave. Que serions-nous si nous n’étions atteints de ce principe de luminescence, d’irradiation qui révèle le monde dans sa plénitude ? Que serions-nous sauf ce statique immanent disparaissant à même les choses dans la densité de leur incompréhension, cette dernière entraînant la nôtre par simple effet d’analogie ?

On arrive là, tout au bout de la presqu’île du monde et l’on repart avec, en soi, l’expérience d’un avoir-vu, d’un avoir-su qui nous métamorphose en notre fond. Nous étions arrivés avec notre peau de saurien primitif, avec nos écailles qui ralentissaient notre marche et dissimulaient à nos yeux la beauté du monde. Le paysage sublime a réalisé, en nous, le « frémissement du passage », tel le rite du même nom au cours duquel l’adolescent accède à la société des adultes qui l’initie à ses secrets. L’exuvie a eu lieu. Nous repartons et laissons, derrière nous, cette inutile et encombrante guenille, témoin d’un temps de régression et de fermeture. Notre peau est neuve, rutilante, prête à accueillir la pluie de phosphènes de la connaissance. Plus jamais nous ne regarderons comme avant. En bas, dans la vallée, dans les plis ombreux de la ville, dans les corridors des rues sont les lents mouvements, les reptations mondaines qui font la marche lourde des hommes. Nous leur dirons la nécessité d’un regard juste, d’une marche accomplie en direction de ce qu’il y a à voir, à connaître. Ensuite nous regagnerons notre couche avec les yeux rivés aux étoiles. Nous ne saurons plus vraiment quelles sont nos limites, où nous commençons, où s’arrête l’univers, s’il s’arrête jamais. Notre sommeil sera un rêve éveillé. Le monde, nous le tiendrons entre nos mains éblouies et nos yeux seront brillants comme des constellations. La seule façon d’être-au-monde !

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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 07:53
« On prend toujours un train … »

Photographie : Nadège Costa. 2012

Tous droits réservés

« On prend toujours un train pour quelque part.

Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs. »

Gilbert Bécaud

***

 Voyage de nuit : « Voyage au bout de la nuit ». C’est ainsi, tout voyage est par essence, quête de soi, expérience existentielle, départ et arrivée, origine et finitude, naissance et absurdité. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, des Bardamu qui luttons entre deux pôles extrêmes, celui d’une connaissance illimitée du monde, celui de son occlusion et de sa reconduction à sa nullité essentielle. Comme si la guerre en nous, sa monstruosité, son aporie, nous foraient de l’intérieur, n’attendant que de surgir en tant qu’événement tragique dont notre vie serait la mise en musique prédéterminée. Une manière de voyage à bas bruit, une rumeur, un constant assourdissement dont nous nous absenterions à l’aune de récurrentes distractions ayant pour nom : art, amour, drogue, alcool, vitesse, fête. Une suite de diversions avant que ne s’éveille, en nous, le dard aigu de la lucidité : la mort en est l’aiguillon le plus visible.

 C’est sur le quai de Paris-Austerlitz que je vous ai aperçue, vêtue d’une ample robe noire -portiez-vous le deuil ou bien était-ce simple signe d’élégance, retenue dans l’ombre de vous ? - faisant, sur l’aire de ciment, vos pas comptés comme s’ils étaient le signe avant-coureur d’un destin en voie d’accomplissement. Vous étiez chaussée d’escarpins ouverts laissant apercevoir la braise de vos ongles, une lunule de lumière y faisait son feu-follet. Le haut de votre visage était dans l’ombre portée d’une capeline qui vous dissimulait aux yeux des curieux et des indiscrets. Vos yeux, sombres eux aussi, y trouvaient un naturel refuge. Je les croyais mordorés avec des reflets d’obsidienne. Mais, peut-être, n’était-ce que mon imaginaire qui les habillait de si ténébreuses envies ? On ne représente bien que ce que l’on est soi-même et j’étais dans l’indécision de vivre.

 Vous êtes entrée dans le compartiment qu’éclairait, à la manière d’une Lune gibbeuse, une veilleuse violette dont le clair-obscur était aussi impalpable que la brume d’un lac. Nous n’étions que deux, installés dans la diagonale des sièges. Vous étiez un genre d’apparition mystérieuse, la simple courbure d’un songe, l’envol prochain d’un rêve. La faible clarté était propice aux jeux oniriques et vous auriez pu aussi bien être l’amante fuyant son aventureuse existence que la femme ordinaire rentrant au foyer avec le désir d’y trouver joie et réconfort. Vos jambes sagement croisées, votre immobilité étayaient la seconde thèse, celle qui accréditait humilité et retour à soi avec la pure décision d’être au monde dans la simplicité. C’est ainsi, c’est inévitable cette inclination à n’être que des voyageurs d’un Orient-Express en partance pour quelque aventure, du côté de vienne, Venise ou Istanbul, ces villes qui sont plus des lieux romanesques que des cités faites de pierres et de sang, de chair et de vies somme toute banales, avec de simples histoires.

 Vous n’avez ni feuilleté un livre qui m’eût donné quelques explications, ni rehaussé d’un fard un visage teinté de pâle, ni murmuré quelque remarque - fût-elle anodine et circonstanciée, la qualité de l’air par exemple - et vous m’avez reconduit à n’être porteur que d’hypothèses vous concernant, toutes fausses par nature. Mais c’était là m’offrir la plus belle des libertés qui soit : je pouvais vous imaginer à ma guise sous mille formes différentes, ardente et passionnée ou bien froide et distante. Mes successifs états d’âme en décidaient, aussi changeants que la lumière sur le clapotis d’un lac. A vrai dire, j’aimais cette silhouette hiératique que vous portiez au-devant de vous à la manière d’une défense. Il eût été illusoire de vous connaître alors même que je demeurais, pour moi-même, cette Ultima Thulé dont je ne saisissais que quelques esquisses fuyantes comme l’estompe. Vous êtes descendue dans une petite gare de Sologne, au milieu du tremblement argenté des bouleaux et du scintillement des étangs. Personne ne vous attendait sur le quai qu’une brume saisissait à la manière d’un poudroiement. Bientôt, alors que le train reprenait son allure, vous n’avez plus été qu’une tache noire se fondant dans le silence nocturne. La forêt faisait son glissement continu et, de-ci, de-là, les bruyères dissipaient leur poussière mauve qui se confondait avec le crépuscule du compartiment. Alors seulement, j’ai consenti à trouver quelque repos. Votre apparition comme un clignotement au rythme des éveils et des endormissements.

 Bientôt le voyage trouverait son épilogue, comme une guerre parvient à son exténuation après qu’elle a épuisé les ressources du tragique. Terrible condition humaine qui ne se satisfait ni du bruit ni de la fureur mais de leur conflit permanent. Nous ne sommes que des passagers clandestins en partance pour une destination inconnue. « Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs.» Mais qui donc les agite ces étonnants sémaphores, alors que l’aube se lève et que, déjà, la nuit n’est plus qu’une hallucination ? Qui donc ?

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 08:05
Reflets, que reste-t-il ?

Laguna Hedionda, Altiplano, Bolivia

Source : www.karsten-rau.de

Altiplano.

Le ciel est arqué, couché sur la nappe d’eau aux confins du monde. L’air est si léger, si aérien, c’est comme un flottement, et déjà tu n’es plus du genre des existants et déjà ton sillage est là qui fait ses tournoiements de condor. La vue est immense d’un horizon à l’autre, la vue qui sublime tout et n’aura nul repos avant que tu n’aies fait face à l’invisible. Car, ici, sur les hautes terres qui n’en finissent pas de planer, le regard n’a plus de point fixe qui destinerait à quelque demeure, à quelque sédentarité sur Terre, à quelque amer visible des flots qui dirait la géographie, le point géodésique, le méridien. Ici tout est libre de tout. Ici est l’absolu qui contemple les choses et se retire en soi, dans un autisme souverain. Ici nulle inféodation à quelque principe de réalité ou bien de raison, pas plus que de plaisir. Ici tu es au-delà, bien au-delà et tes pensées sont pures comme le diamant. Et tes idées sont prises d’une étonnante giration et le langage vrombit de ses mille irisations, de ses infinies turbulences. Ici est le lieu de l’envol, de l’oiseau céleste, des rémiges largement déployées, du bec en forme de crochet, de l’œil qui fait son dôme ouvert, qui se dilate à la mesure de l’univers. Tu le sens gonfler, tu sens ses humeurs vitreuses, ce genre d’océan où flottent les images, où nagent les métaphores et ce que tu regardes, c’est tout simplement la poésie qui a lieu, la poésie qui traverse les lames d’air et glisse sous le royaume éthéré de tes plumes. Le bleu du ciel, tu le sens peser sur le plissement de ton cou, sur l’écume blanche qui ceint ta tête de rapace, le bleu, cette couleur qui n’en est pas une, tu la saisis entre tes serres comme ta possession la plus noble et tu décris, dans l’espace silencieux, les courbes de la liberté, de l’ivresse qui, chaque coup d’aile, t’éloignent de l’abîme.

Sous la majesté de ton vol sont les reflets multiples, les reflets du monde qui te portent au loin. Reflets des villages de boue aux toits de roseaux. Gorges profondes entaillées dans le socle des pierres noires. Elles brillent de leur absence de lumière. Tu décris tes larges cercles au-dessus des neiges éternelles et cet éblouissement, tu le sens fondre en toi à la manière d’un ineffable don. Meutes de rochers rouges, de rochers de sang pareils à un sacrifice offert aux dieux. Reflets à l’infini des miroirs de sel, des lagunes blanches et vertes, couleur de sanguine où se pose le vol rose des flamants. Et ces cactus levés dans le ciel, fichés dans l’air à la force urticante de leurs épines, ne sont-ils présents qu’à dire le tragique de la beauté, son insoutenable vérité, la profondeur qu’elle creuse en toi, seigneur des lointains ?

Anthropos.

L’Altiplano n’est plus qu’une ligne à l’horizon, un mirage terrestre sans réel point d’attache, un genre de flottement à l’horizon de la pensée. Tes plumes de condor, tu en as fait don aux nuages, aux autres oiseaux, aux aigles, par exemple, qui sont tes égaux dans la vaste hiérarchie des mythes ascensionnels. Il n’y a plus de terre, vraiment, plus de rocher ni de lac scintillant, ni de barque de roseaux dérivant sur des eaux limpides, ni de lagunes roses pareilles à des friandises, ni de sommets couronnés de neige. Ici les choses sont si légères. Il n’y a pas d’hommes non plus, ni de femmes, seulement leur principe, leur beauté, leur rayonnement dans l’orbe des choses justes. Mais regarde donc les reflets, leurs clignotements, leur pouvoir de fascination. Tu t’y confonds, tu t’y abreuves, tu t’y dissous et rien ne t’arrêtera car c’est le sublime qui t’appelle et te requiert, c’est l’exigence d’être jusqu’à la pointe avancée de ton regard qui ouvre tes pupilles et la folie est si proche que tu perçois son souffle brûlant, ses mains invasives, son étrange pouvoir de strangulation. Tu t’es absenté des représentations du monde. Les hommes, tu les as reconduits à la simple vision d’une buée. Les femmes, ces déesses dont ton désir avait fait le lieu d’un rituel, le temple sacré auquel tu sacrifiais jusqu’à ton souffle, ton sang, ta peau, les femmes-mirages, les femmes-symboles, les femmes-d’amour et de sexe, tu les as brûlées au feu de ton absolu. Il n’en reste que cendres et scories dispersées aux étoilements du doute. Les reflets, les reflets t’ont poncé l’âme jusqu’à l’os et voilà que ne restent que d’illisibles fumées dont tes poings serrés ne reçoivent plus l’obole car tout est en fuite, tout est en perdition et le jour s’est métamorphosé en nuit et les mots sont tenus au secret. Plus rien ne signifie que le vide et son étrange retournement pareil à un gant aux coutures saillantes qui entament et érodent. Non, ne cherche nullement à saisir, ce ne sont que des songes qui te frôlent et dérivent à la vitesse des météores.

Femmes-corolles que tu butinais. Femmes-amphores que tu emplissais du vin de l’ivresse. Femmes-scarabées dont tu lissais la tunique d’or et tes doigts étaient pareils au vermeil. Combien tout ceci est loin, maintenant, combien tout ceci est habité d’absence. La mémoire est un puits sans fond et les eaux sont noires et la margelle des jours est usée qui ne distille que ses gouttes sonores comme celle des cryptes habitées de blancs ossuaires. Les reflets, tu les pourchassais partout où ils voulaient bien s’allumer. Sur la falaise blanche d’un front, sur la colline douce d’une joue, tout autour de l’aréole brune, sur la courbe d’une épaule, dans le germe d’un nombril, la touffeur d’une savane ombreuse, le crépitement d’une hanche, le lisse d’une jambe, le frémissement d’un orteil. De trop vouloir, de trop désirer, et voici que ne s’allument plus que de lointains et étranges sémaphores. Lueur d’étoile éteinte, naine verte que dissimule le bruit de fond assourdissant de l’univers. Ce que tu vois, à la place de la femme-icône : la braise d’un tilak sur un front teinté d’argile, une amulette que retient la goutte d’une oreille, un brillant perdu au creux d’un ombilic, un jonc de cuivre autour de la liane d’un bras, un discret tatouage qui encre une cheville, le rubis d’un ongle dans la perte du jour. De simples ponctuations, les mots ont disparu.

Conscientia.

Voilà, le temps t’a usé comme il le fait d’un cordage très ancien dont il ne demeure plus que la trame à peine visible. Tu es si haut dans le ciel de l’invisible, si loin dans ce firmament qui te cache aux yeux des vivants. Tu es une ombre dans la grande dérive mondaine, à peine un vent que même les arbres ne remarquent plus. C’est ainsi, les choses les plus belles meurent de leur unique beauté. L’Altiplano, tu ne le vois plus, sauf quelques rapides lumières s’allumant sur les spatules des paludiers. Les hommes, tes semblables, parfois en entends-tu encore la rumeur assourdie pareille au chant des esclaves parmi les tiges des cannes à sucre, une mélopée si sourde qu’elle imite le chant de l’eau sur les galets d’une rivière souterraine. Les femmes, ces comètes qui habitaient ton ciel et l’ouvraient à l’infini, voici qu’elles semblent si irréelles, pareilles à un rêve d’enfant et les mains étreignent le vide et les yeux sont humides de ne plus savoir pleurer. Si, pourtant, quelques lumières par-ci, quelques lueurs par-là, et la nuit tout autour et sa large tache d’encre. Quelques reflets encore : le sourire énigmatique de « La Joconde » dans le luxe des ors ; la pureté d’un visage, celui de « Marie de Médicis » d’Agnolo Bronzino, cette figure si subtile d’une troublante féminité et ses teintes si réelles qu’on croirait en saisir la chair ; ce regard si précieux de « La jeune fille au turban » de Vermeer ; l’élégance toute nipponne des « Femmes cousant » de Kitagawa Utamaro ; « Les danseuses en bleu » d’Edgar Degas et leurs postures si aériennes ; les femmes au teint de nacre du « Bain turc » d’Ingres ; le luxe incarné et radieux du « Nu couché » de Modigliani ; l’allure hiératique et marmoréenne « d’Olympia » d’Edouard Manet. Voici ce qui reste des reflets du monde, voici ce qui reste de toi dans les reflets du monde. Non, tu n’auras pas regardé en vain. Peut-être l’art et ses figures comme seules formes de salut. De cela au moins es-tu assuré, alors que tout fuit et s’écoule par la bonde ouverte de l’incompréhension, aussi bien la majesté de l’Altiplano, la trémulation incessante des hommes, la symphonie des femmes pareille à un sortilège. Il ne reste que cela, la conscience, oui, la conscience dont l’art est la manifestation la plus accomplie. Oui, la conscience !

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Published by Blanc Seing - dans Tentations Herméneutiques.
12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 12:38

 

La saison est toujours belle à ceux qui questionnent.

 

 db1

 Photographie : Zhang Qi.

 

(Sur une page de Dominique Bertrand).

 

 

"Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l'heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte."

 

Verlaine.

  Poèmes saturniens.

 

 

 

 

  C'est ainsi, dès que se révèle à nous, dans une manière d'étrange beauté, la poésie du monde, nous sommes dépossédés du pouvoir de coïncider avec nous-mêmes. Contemplant, nous sommes déjà livrés à cette Nature, nous nous y immergeons, nous sommes tout affinité, symbiose absolue. Comment, en effet, distraire notre regard de ce qui témoigne avec autant d'évidence d'une harmonie, du caractère somptueux des choses lorsqu'elles sont éclairées d'une juste lumière ? Car c'est de cela dont il nous faut nous saisir, d'une exactitude à signifier de tout ce qui rayonne devant notre regard ébloui. Nul ne saurait faire effraction dans le paysage - pas même l'aigrette dans son vol d'écume - sans en détruire la subtile apparition. Tout joue dans les limites d'une mutuelle réverbération. Tout se destine à tout dans la plus pure des élégances qui soit.

  Devant nous, dans un même empan du regard, les teintes lumineuses dissolvent l'apparaître dans une unité que rien ne saurait troubler. Osmose au sein de laquelle nous ne sommes plus que cet arbre vibrant de ses teintes d'or et de safran, cette brume inaperçue pareille aux météores de l'esprit, cette simple buée dont l'âme, cette belle inconnue, serait porteuse dans son étrange destinée. Car, si nous pouvons porter nos mains au devant de nous et cueillir tout ce qui fait phénomène à l'aune d'une matérialité, notre essence - notre âme - nous échappe constamment. Jamais nous ne pouvons l'affubler des vêtures du langage simplement du fait qu'elle ne saurait être symbolisable. Pas plus que nous ne pourrions l'enfermer dans le cercle signifiant de la métaphore : elle est en-deçà et au-delà, dans un rayonnement aux mille ressources. Inaccessible autant que peut l'être cette pluie diaphane noyant les choses dans une commune mesure.

  Nous regardons et nous sommes fascinés. Jusqu'où les choses du monde peuvent entrer en nous ? Jusqu'où pouvons-nous nous confier aux choses jusqu'à y disparaître ? Nous sommes, nous, êtres de langage, privés soudain de parole. Tout dans l'inaudible, l'imperceptible, le non-dit, le murmure dépassant à peine du silence avec la discrétion de cette nuée verte assourdie des feuillaisons, cette couleur d'à peine argile tellement semblable au flou de la savane, cette lumière intérieure des céladons sur les flancs des céramiques japonaises, cette consistance de papier translucide des maisons de thé. Nous regardons et, déjà, nous ne sommes plus à nous, et déjà nous flottons dans un espace infiniment ouvert, ductile, s'éployant aux limites de l'exister, et déjà le temps n'est plus qu'un voile, celui de l'instant électif, celui qui nous métamorphose en chrysalide ontologique. C'est d'une réelle mue imaginale dont nous sommes atteints, tout se replie sur notre germe initial, tout fusionne dans une manière de sentiment plénier, de sensation douce, onctueuse, de compréhension en abyme de tout ce qui vient à nous et que nous occultons faute de pouvoir en dresser l'inventaire langagier. Toujours nous attendons notre propre déploiement, papillon aux ailes repliées le temps nécessaire à sa future efflorescence.

  Car, ici, nous approchons de nos fondements et nos jugements sont suspendus, nos humeurs se dissolvent, nos perceptions sont à elles-mêmes leur propres fin, comme si, de l'indécision du paysage devait naître un chant, une symphonie nous livrant le chiffre éblouissant du monde. Nous le sentons bien, nous sommes au bord d'une révélation, non seulement esthétique - ceci est de l'ordre d'une immédiateté -, mais existentielle, forant loin sur les terres de notre appartenance au socle de la terre, à la courbure infinie du ciel. Nous sommes justement placés à l'intersection d'une lutte immémoriale des mortels et des divins, nous sommes le maillon signifiant reliant toute chose à la grande arche du monde. Ôtons la conscience et nous n'aurons plus que quelques nervures étiques, quelques lignes selon lesquelles les arbres  auraient à témoigner dans un dépouillement ossuaire, le ciel dans une blancheur livide, la terre dans un éparpillement de cendres.

  Ici sont les couleurs de l'automne, cette saison de calme avant le long repos. Constamment, sous la poussée souple du vent, sous le dire simple de la pluie, sous les premiers frimas, les feuilles tombent une à une, inutiles papillons allant rejoindre un sol qui leur ressemble. Puis le temps laisse agir son alchimie, puis tout se métabolise dans un même creuset et l'homme assiste, impuissant, à cette lente disparition de l'épiphanie des choses qui, pour lui, tenaient le langage d'un inépuisable ressourcement. Tout se fond et se corrompt, tout se délite, comme si la parole des feuilles s'éteignait en même temps que s'étiolaient leurs dernières nervures. Là apparaît, d'une manière visible, ce qu'il est convenu de nommer "l'éternel retour du même", les choses retournant à leur singulière contingence, mourant afin que quelque chose puisse enfin renaître. Le cycle palingénésique tel qu'en lui-même et l'homme l'observant à l'aune de son exclusion. La "re-naissance" n'est pas pour lui et l'habile métempsychose ne saurait le sauver des rigueurs métaphysiques du réel. Car ce réel qui constamment fait ses voltes autour de nos édifices de chair, ne les fait qu'à installer autour de nous les mailles serrées par lesquelles nous serons rappelés à ce rien dont nous sommes issus et auquel nous retournerons puisque notre nature mortelle en a fixé les irréfragables règles.

  "Les sanglots longs des violons de l’automne" ne sont jamais ceux de la saison aux teintes de boue et de rouille, mais seulement les nôtres, nous les hommes que "le vent mauvais emporte deçà delà" car nous sommes une feuille morte dont le destin est de disparaître pour ne plus figurer parmi les saisons qu'à titre de souvenir. Notre condition est d'être saturniens, tout comme les poèmes de Verlaine, attachés mélancoliquement à la "fauve planète", car "Tels les Saturniens doivent souffrir et tels Mourir", nous ne regardons la chute des feuilles tristement qu'au regard de notre propre chute. Pourtant celle-ci nous sauve d'une question qui, notre vie durant, nous taraude, que notre finitude vient combler. La saison est toujours belle à ceux qui questionnent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 08:53

 

Le peintre et son modèle 

A partir d'un texte d'Eléa Mannel :

Le photographe improvisé. 

 

  

Source : Eléa Mannel.    

   

 Il la regarde en souriant, ce sourire déguisé qui donne de l’amabilité ou de la sagesse aux pensées qui sont les siennes. Il ne la quitte pas des yeux et elle finit par s’accommoder du regard et du sourire, en rougissant. Elle demande enfin ce qui lui prend, de cesser l’insistance d’un regard et les sous-entendus d’un sourire mais il ne dit pas un mot. Pas un cillement, ni même une inflexion de son sourireSes yeux continuent effrontément de se promener sur son corps à elle et il semble vouloir la rhabiller en tricotant ou en tissant sur la moindre partie de son corps, un linge fait du désir qui doit être le sien. Elle se détourne de lui, met un paravent de cheveux entre son regard et le sien et feint de l’ignorer. Elle remonte la fine bretelle de son déshabillé que le geste a fait glisser sur son bras et elle ne peut s’empêcher de sourire car elle est certaine qu’il doit la regarder faire et que ce geste si anodin, répondant juste à un besoin irréfléchi, il doit le magnifier. Sa main a juste le temps de se reposer sur son genou que déjà la chaleur d’un baiser sur son épaule dénudée et la bretelle qu’il vient de laisser glisser à nouveau, négligemment retombée au même endroit que précédemment. Il va s’appuyer de nouveau contre la tête du lit et reprend sa scrutation indécente. Le tableau avait changé et avait-il voulu réparer l’injustice d’un portrait qu’il semblait apprécier comme il était. Alors, effrontément à son tour, elle décide de brouiller cette image d’elle qu’il semble vouloir garder en enroulant ses cheveux jusqu’à les emprisonner dans un chignon qu’une pince vient enserrer.

  Elle allonge le bras et attrape son peignoir en satin foncé où elle glisse ses bras pour se rhabiller mais une interjection vient l’arrêter. Elle doit laisser là, le peignoir, en vague de plis autour d’elle comme si elle s’était élevée de flots reposés, qui avaient encore la couleur de la nuit qu’ils venaient de partager. Elle a bien cet esprit de contrariété qui lui commanderait de ne pas l’écouter, de braver le caprice d’un tisserand, d’un peintre ou que sait-elle mais tout cela l’amuse, en vérité. Elle sent les remous du matelas quand il se lève et fait le tour du lit pour venir s’asseoir en face d’elle, sur le parquet glacé. A bonne distance, il la dévisage encore et son regard descend doucement du cou en passant par les courbures de la taille jusqu’à ses jambes qu’elle a oublié de resserrer. Elle sourit et remonte lentement son genou sur le matelas, dissimulant la féminité qui est la sienne et ramène sur elle la houle de satin. Et parce qu’elle veut répondre à sa nature, elle referme ses bras sur elle pour l’empêcher de regarder, de regarder encore, de regarder toujours.

     — Ne bouge pas !

Les seuls mots qu’il prononce depuis le réveil et il prend son appareil sur le bord du bureau, se soulevant à peine, révélant sa musculature d’homme qu’elle avait oublié de remarquer. La pudeur qu’elle avait cru protéger, sa presque nudité qu’elle avait voulu dissimuler, il l’immortalise en un cliché. 

 

 

Commentaire :

 

  Nuit d'amour. Nuit-Minotaure où l'on se laisse aller à la violence du désir, où le corps exulte, où la chair, travaillée de l'intérieur, s'embrase. Volupté, vertige, annulation de soi jusqu'à l'évanouissement, la perte. Plus rien ne compte, parmi les plis denses de l'ombre, que ce corps à corps, cette rutilance de l'instinct, cette sauvagerie. Galop, bruit des sabots raclant le sol de poussière, écume surgissant des naseaux, robe noire luisant sous les assauts crépusculaires, turgescence anatomique alors que les vagues de la passion, une à une, s'écrasent violemment sur la cimaise du lit. Alors on n'est plus que son sexe, que cette boule ignée, ce repli sur soi du cerveau archaïque, limbique et reptilien arrimé à la pure animalité.  On est pris dans les mailles inextricables de l'événement, on n'a plus le recul nécessaire à la vision élargie, à l'exercice du libre arbitre, à la pensée qui s'érigerait en promontoire. Tout dans l'indistinction, l'immédiateté, la matérialité compacte. 

  Mais la nuit ne dure jamais au-delà de cet enchantement dont on ressort fourbus, à la limite de l'inconscience, comme situés sur l'éperon angulaire du rêve. Bientôt l'aube grise fait ses atermoiements alors que s'annonce l'aurore et sa lumière argentée. La chambre bascule soudain dans une autre dimension. Les vagues s'effondrent sur les lames claires du plancher, la quadrature du lit s'illumine, les objets, émergeant doucement de l'ombre, se revêtent à nouveau de leurs prédicats familiers, les formes se métamorphosent. La Nuit-Minotaure devient Jour-Licorne, le noir cède devant l'insistance de la blancheur, les mouvements s'harmonisent, les assauts du corps deviennent de simples caresses, de doux attouchements, parfois même des regards lissés d'une pure grâce. Le limbique a rétrocédé, laissant la place aux surfaces policées du néocortex, à la pointe avancée de la conscience, à l'éclairement de la lucidité. Les amants dérivent sur des eaux calmes, le langage s'apprête à faire son apparition, le cercle des yeux est entièrement occupé à prendre acte de l'altérité, de sa merveilleuse épiphanie, de sa présence sans laquelle il n'y aurait ni ouverture d'un monde, ni déploiement du sens. 

  Donc, les Amants sortent tout juste de cette nuit féconde, encore ivres des rives dionysiaques sur lesquelles, il y a peu encore, ils flottaient pareils à une écume, à un flux sans fin, semblables  à des enfants émerveillés devant le cadeau qui, soudain, comble leurs mains étonnées. Cependant tout n'est pas si évident, puéril, primesautier. La nuit porte toujours, en quelque coin secret, des sortilèges dont on ne s'exile jamais avec aisance, comme s'il s'était agi d'un simple détail. Sourires et regards alternent, comme dans une chorégraphie. Sourires et regards qui ne tiennent pas nécessairement le même langage.

  L'Amant n'est pas ce simple Don Juan à la recherche d'une nouvelle conquête. Il n'est pas uniquement libertin, il porte en lui, encore, comme une épine se loge dans la plante du pied, la marque insigne du Minotaure. La fougue, l'impétuosité, l'instinct de domination le parcourent, fouettent son sang, drainent sa lymphe, dilatent ses humeurs. Il est la turgescence même, la divine explosion, le battement de la vie jusqu'en ses plis les plus intimes.

  L'Amante, elle, par opposition à cette tempête contenue à grand peine, fait figure d'une eau calme, disponible, attendant la douce effusion, l'attention, une manière de recueillement propice à faire naître le sentiment, à dévoiler une esthétique, à ouvrir l'instant sur une pure présence, celle, par exemple, du tableau, de l'esquisse, de l'estompe.

  C'est ainsi, les choses ne sont jamais égales, ni dans la nature des individus, ni dans leurs comportements, ni dans le ressenti relatif au vécu. L'Amant est, par essence, cette continuelle disposition aux jeux d'Eros, cette permanente brèche par où s'engouffre toute volupté disponible, tout désir en voie de s'accomplir. L'Amante, elle, est la conque attentive au déploiement de la vie, la condition même de son efflorescence, le lieu où le désir prend corps avant de croître dans l'espace libre du jeu existentiel. Il y a donc conflit, il y a donc un moment décisif par lequel les choses s'articulent afin de signifier. Souvent, l'accord réunit les amants dans un même projet, un même acte, une même résolution d'abolir les tensions internes. Mais, avant cela, se déroulent les figures de la séduction, s'irisent les mille facettes de la complexité humaine.

  Ici, pour le texte qui nous occupe, l'Amant-Minotaure use et abuse de son regard, pareillement à l'usage d'une arme ou bien au recours à la fascination et nous pensons au cobra tenant sa proie sous sa vue incandescente. Le mot "regard" ou ses équivalents sémantiques bénéficie, dans ce court extrait, de onze occurrences, autrement dit, l'acte de la vision se métamorphose en impératif, soumission, volonté de domination. Le regard comme moyen coercitif, comme imposition, fourches caudines sous lesquelles passer afin que quelque chose advienne de l'ordre du devenir :

"Il va s’appuyer de nouveau contre la tête du lit et reprend sa scrutation indécente."

"Et parce qu’elle veut répondre à sa nature, elle referme ses bras sur elle pour l’empêcher de regarder, de regarder encore, de regarder toujours."

  Et, en contrepoint  de cette volonté farouche de l'Amant-Minotaure, joue le sourire de l'Amante-Licorne, ses gestes de douce défense - "Elle se détourne de lui, met un paravent de cheveux entre son regard et le sien et feint de l’ignorer." -, - "…elle décide de brouiller cette image d’elle qu’il semble vouloir garder en enroulant ses cheveux jusqu’à les emprisonner dans un chignon qu’une pince vient enserrer." - et, déjà, son consentement à s'inscrire dans le projet qui lui restituera sa liberté après qu'elle aura accédé à la demande de celui  dont le destin semble lié de près à son sort.

  Alors, au moment où, logiquement, la fiction devait trouver son épilogue, surgit celui que l'on n'attendait plus, à savoir le langage, de la façon la plus surprenante qui soit :     

 "— Ne bouge pas !"

  "Les seuls mots qu’il prononce depuis le réveil et il prend son appareil sur le bord du bureau, se soulevant à peine  […]. La pudeur qu’elle avait cru protéger, sa presque nudité qu’elle avait voulu dissimuler, il l’immortalise en un cliché." 

  La chute est aussi brutale qu'inattendue; elle est une triple libération : de celle à qui elles est destinée;  de celui qui la profère, lequel reprend subitement une liberté à laquelle il semblait avoir renoncé afin de s'accorder pleinement à sa "nature"; enfin du lecteur tenu en haleine, sur le point d'assister à la "scène primitive". En réalité, on est amené à se demander si la dramaturgie qui avait été installée, mettant en présence la brutalité de l'Amant-Minotaure face à la fragilité de l'Amante-Licorne, n'était pas simplement la mise en scène, d'une façon subliminale, d'une autre perspective en apparence bien éloignée d'une danse nuptiale, à savoir la haute stature de L'Artiste imposant à son Modèle la pose esthétique à adopter avant que l'art ne transcende la simple réalité. Toute photographie, toute œuvre aboutie ne peut s'exonérer d'une telle exigence. Picasso lui-même ne nous contredirait certainement pas, lui, l'Artiste métamorphosé en Minotaure à la grâce de son seul génie, pas plus que ses Muses qui, sous la "férule" du Maître gagnaient ainsi les cimaises des musées en même temps qu'elles s'inscrivaient, de la plus belle manière qui fût, dans la merveilleuse histoire de l'art.

 

 

 

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 08:39

 

et

 Une naine blanche en orbite autour de Sirius (vue d’artiste).

Source : Wikipédia.

 

 

L'homme est une étoile au ciel du monde.

 

 "Ce qui le transporte là-haut, ce ne sont pas ses ailes : simplement, elles l'empêchent de tomber et tout l'art du constructeur est de trouver un profil qui les oblige à nuire aussi peu que possible à l'avancement. C'est l'âme! c'est cette idée à toute vitesse, c'est cette aspiration qui soulève une lourde carcasse jusqu'à lui faire oublier le poids, c'est le désir! Ce n'est pas la flèche qu'on décoche, c'est l'arrachement de l'homme à la matière, c'est la volonté qui a abouti, c'est l'intelligence en un long assemblement de moyens qui tout à coup a réussi l'éclair! Contact! Allume! C'est le coeur avec violence qui triomphe de la destinée, c'est l'homme dans une espèce de déchaînement intérieur qui a réussi à s'emporter lui-même, irrésistible! Il a enfourché l'étoile, cette étoile multiple dessinée à chaque page du présent périodique!"

 

Paul Claudel,

Poèmes mécaniques (extrait).

 

Cité par Sylvie Besson.

 

 

Dans le texte ci-après, on comprendra aisément que le poème de Paul Claudel n'est pas considéré dans son intention originelle, laquelle consistait à tirer une manière de transcendance poétique à partir de l'observation de la technique humaine. Il s'agit ici, de ne considérer que la signification de surface de l'extrait sans aucunement tenir compte du contexte auquel il réfère. Libre méditation qui, partant de la surface, voudrait cependant, se diriger vers quelque profondeur. L'acte de comprendre n'est que cela : désoperculer constamment le réel afin de lui faire rendre son jus. Sous la vitre têtue des apparences, souvent, toujours, y a-t-il bien plus à percevoir que ce qui, de prime abord, s'adresse à nous dans un langage, par essence, crypté !

 

 

Libre méditation sur un poème mécanique de Claudel. 

 

 

  C'est comme cela, l'homme, un jour, est sorti de son corps : chrysalide s'extrayant longuement de sa tunique de chanvre et de bitume. Cela s'éclairait devant lui, cela vibrait et ses yeux étaient des lampions habités de phosphènes. Cascades ruisselantes, cheveux diaphanes, pluies de quartz et rutilance de platine. Rien ne soudait plus les membres entre eux, bras et jambes flottaient infiniment dans l'azur, sans liens apparents, giclures dermiques à contre-jour du ciel. Et l'ombilic, l'ombilic qui girait à la vitesse des comètes, qui stridulait, forait l'espace de son dard et étoiles s'écartaient, se disposaient en rangs serrés pour faire place langage infiniment replié sur germe initial. Et les os claquaient toutes leurs dents ossuaires, et les clavicules faisaient leurs bruits-criquets et tarses jonglaient leurs osselets et thorax pliait ses tiges et ses rémiges en lancinantes oraisons. Partout crépitait la grande diaspora anthropologique, l'immense complainte, le hurlement ligamentaire, les claquements tendineux, les éclaboussures aponévrotiques. De l'homme, ou bien de ce qu'on prenait pour lui, son corps en charpie, il y en avait jusqu'aux confins étirés l'infini. Large flaque de sang pourpre, écarlate que, parfois, l'on confondait avec les aurores rouges du sang des peuples opprimés. C'était une clameur piégée entre ciel et terre, un multiple écho faisant ses effarements aigus, ses entrechats hautement mortifères. Le réseau des nerfs s'étoilait en étiques rhizomes, les vaisseaux s'attachaient les uns aux autres  longues résilles,  glandes glissaient glougloutaient glapissaient jus complexe, sexes gouttaient leurs désirs oblongs, sentiments s'étiolaient, ruisselaient en filaments guimauve, passions se dégonflaient, genres vésicules marines vidées hargne constitutive, outres dermiques étrécissaient, flancs jointifs, épaules limées d'ennui, de repentance, d'insuffisance à s'assumer en tant que réceptacles, c'était une longue procession asilaire, on entendait clochettes démentes, emboîtements fossiles, essais arraisonnements, tentatives copulation, fornication, mais il restait tellement peu de chair disponible, de conque disposée à, d'éperon tendu vers, de nidification possible tremplin ontologique, cela suintait partout, les émotions s'écroulaient en strates évasives, les gestes d'amour tournaient à vide, les tentatives d'annexion faisaient leurs vrilles urticantes, les essais de communication bourdonnaient une langue archaïque, l'essence de l'homme était un moteur à quatre temps, à mille temps, qui faisait ses sourdes explosions, gonflements occlusives, laminages constrictives, râpures fricatives, claquements labiales, massicots dentales, perditions, balbutiements, trilles abortives.

  Mais ce qui le transportait là-haut, l'homme-Ravaillac, l'homme-écartelé, l'homme-place-de-grève c'était l'âme, tout simplement l'âme et l'homme ne la savait pas cette sourde puissance qui l'habitait depuis nuit du corps, cette masse ténébreuse, compacte, cette silhouette zoo-anthropologique, cette morphologie bestiale à peine issue gangue de pierre, esprit encore gemmatique, pensée eau lourde, sentiments équarris au feu et au silex, amours taraudées de pulsions cavernicoles, ça bougeait infiniment au creux du ventre, ça faisait ses longues giclures qui emmaillotaient le cortex dans le filet étroit des élans tubéreux, des passions racinaires, des incubations sylvestres, c'était bouillonnement de sève, gonflements de lymphe, élévations de cairns, déraisonnements forme reptilienne, éruptions limbiques, jets affinitaires pareils à bombardements lapillis, ça bitumait et alambiquait, ça taraudait et pulsait, ça s'invaginait et demeurait dans la grotte humaine quelque part dans l'étroit des boyaux, dans le bistre de l'invisible, dans la renoncule du repli épigastrique. C'était comme de se regarder vivre dans  miroir glauque du néant, apercevoir sa silhouette-goéland informe sur face infiniment polie miroir anamorphique, pas avoir, de soi, image vraisemblable, esquisse constitutive tentative-être, pied dans existence. Juste pied, un-seul comme flamant rose en haut cage plumes et pour autant pas tomber dans fourches caudines mais équilibre aporétique, sur bord fosse thanatogène et perdition juste à-portée-main, comme pied-nez du rien, inconcevable, juste effervescence manière absolu.

  Mais cette aspiration qui soulève une lourde carcasse jusqu'à lui faire oublier le poids, c'est le désir ! Le désir de lui-même et la carcasse humaine est capable de prodiges. Celui, par exemple, de sortir de son corps, seul moyen de découvrir son esprit, de tester son âme, sa légèreté, son envol vers quelque transcendance : l'amour de soi, de l'autre, de l'art, de la nature, de la beauté qui, partout, ruisselle sur les pentes du monde; court à la surface polie des étangs, habite le creux des dunes, lisse l'eau de la lagune, lustre le ventre souple du galet, s'imprime dans l'anse lumineuse de la crique, se love dans l'amour au sein d'une chambre éclairée d'un demi-jour, alors que les Amants s'absentent des choses du monde; la beauté à fleur de peau, à pollen d'épiderme, à étamines de passion; il y a tant de beauté disponible, dans les yeux à facettes du caméléon, cette subtile métaphore d'une vérité qui se livrerait au regard, par fragments, facettes, éclats, l'intelligence de l'homme en assurant la magnifique synthèse; tant de beauté dans les cils de l'Amoureuse recourbés comme les pattes d'insectes, là où tombe l'Amant dans le bruit et la fureur; tant de beauté dans un poème de Mallarmé, dans un aphorisme de Nietzsche et aussi bien dans l'edelweiss qui butine le ciel de sa mousse blanche, dans la source claire qui fait couler ses filaments de cristal dans l'ombre bleue, dans le sourire de l'indienne à la peau de brique, au tilak pareil à la braise, aux rangs de bracelets d'argent qui enserrent les chevilles, vrilles de la terre à l'assaut de ce qui se dit en une liane infinie ouverte au chant des étoiles; tant de beauté disponible, clairière ouverte au regard fécond, à la conscience qui libère, à l'intellect qui déplie les horizons des possibles, aux affects qui tissent entre les hommes les liens irréductibles de leur essence, aux percepts bombardés de milliers de minces secrets à chaque seconde alors que dans l'encre nocturne les piquants d'oursin des étoiles grésillent leur poésie d'infini; tant à dire, à éprouver, à toucher, à voir, à ressentir. L'empan du sens est une corne d'abondance taillée à l'aune de l'universelle fusion de tout ce qui fait phénomène et rayonne et dont nous nous saisissons sans même en ressentir le don prodigieux.

  Mais c'est l'arrachement de l'homme à la matière, c'est la volonté qui a façonné tout cette immense arche de la connaissance, cette démesure du savoir, cette vibration de notre être au contact de cette "effervescente réalité" (Pierre Reverdy) qui nous fait être hommes, femmes, dans une manière de démesure. L'âme c'est cela, c'est une ivresse, une infinie giration des choses, une coruscation qui nous conduit à la cécité en même temps qu'elle nous ouvre à l'incandescence des significations et peu importent les connotations religieuses, philosophiques, métaphysiques, spirituelles, les animismes, artificialismes, les cosmologies, les rites, les superstitions, le peyotl, la mescaline, la noire idole, l'addiction à soi, la vénération de l'autre, les cierges, les encens, les considérations néoplatoniciennes, les Lumières, Jacques le Fataliste, les encyclopédistes, l'humanisme, Rousseau et Les Confessions, Rabelais et le Quart-Livre, les floculations artaudiennes, les absinthes baudelairiennes, les utopies, le cubisme, l'hermaphrodisme floral, le "chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison" de l'univers maldororien, tout ce qui focalise, éclaire, puis ouvre et dilate et disperse à l'infini les graines de ce qui nous fonde ici et maintenant, cette sublime impression de présence à soi-même, aux autres, aux choses, tout ceci a égale valeur ontologique. Nous venons de si loin, de cette sorte d'étoupe fuligineuse, de cette densité à nulle autre pareille, de cette compacité sans faille qu'il nous faut consentir, un jour, à entailler de la lame de notre lucidité. Alors, dès que la bogue commence à s'ouvrir, libérant la pulpe longtemps contenue, que se dispersent dans la lumière les millions de graines en attente de germination, plus rien ne peut enrayer le mouvement, car l'âme est cette intense faculté de s'opposer à la ténèbre afin que se dispose, à sa place, la plénitude de la nuit, sa capacité d'accueil de la poésie, sa force à initier l'étonnement philosophique, sa disposition à percer tout ce qui dresse son mur d'incompréhension et alors, le domaine immense de la métaphysique déploie ses membranes et alors la pensée se met en branle pour ne jamais plus s'arrêter. Car on ne peut arrêter une pensée, comme on le ferait d'une balle ou bien prévenir la chute d'un arbre incliné vers le sol.

  C'est l'intelligence en un long assemblement de moyens qui tout à coup a réussi l'éclair! Contact! Allume! Si belle métaphore que celle de la lumière pour dire le règne de l'intelligence, son pouvoir de dissolution de tous les obscurantismes, d'abolition des professions de foi, d'éradication des pétitions de principe. Car l'intelligence est comme l'oiseau dans le ciel libre, dans la contrée infinie des mirages, dans l'espace agrandi de l'imaginaire, dans la polyphonie du langage, immense Babel aux étages multiples qui résonnent de la belle signifiance humaine. Penser est un vertige, une progression de funambule au-dessus de l'abîme, une turgescence tendue vers un infini acte d'amour, une tension des viscères mentaux, une dilatation de la fontanelle imaginaire. Penser est une crosse de fougère imprimant dans l'azur le dôme fécondant du concept, penser est une liberté bandant son arc dans ce beau geste de l'archer dont le tir courbe, tout d'anticipation et de finesse, écrit  dans l'air l'allégorie d'une volonté d'où la cible sera fécondée, d'où naîtra l'éclair embrasant la dimension ouranienne, là où habitent les dieux, où chantent les muses. Penser est tout cela qui résonne d'un éclat singulier parmi les errements de tous ordres. Penser est cet éclair, cet espèce de déchaînement intérieur par lequel la vie sombrement végétative, lagunaire, plombée, celée, soudain est comme saisie d'un embrasement, métamorphosée en existence, en plénitude. Alors l'homme a enfourché l'étoile, cette étoile multiple dessinée à chaque page du présent, cette étoile dont le sillage dessine le chemin de la belle aventure humaine.

 

[NB : Les passages écrits en graphies rouge, sont les reprises des phrases ou expressions de Paul Claudel.]

 

 

 

 

 

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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 08:04

 

Ombilic des songes.

 

 jmu

 Photographie : Jean-Marc Undriener.

 

 

(Petite fantaisie autour d'un Ombilic qui nous est cher !)

 

 

 C'est à peine si les choses sont visibles, une ligne posée sur le contour du monde. Tout est au silence, tout au repos. Rien ne bouge et les hommes, dans leurs chambres étroites, sont pliés sur leur désir. Corps attentif à ne pas déplisser la nuit, à éviter les rumeurs du jour qui offenseraient leur longue dérive. Les femmes sont des jarres douces, couleur d'olive et de miel et leur langage est simplement une haleine, une respiration suspendue, un mot que l'on attend de proférer. Les phrases, les rythmes, les flux qui berçaient l'ombre font encore leur mince clapotis et il y a si peu de présence. Partout, au creux des collines, dans les vallons cernés de brume, à l'entour des feuillaisons, la lumière  fait son minuscule grésillement, son hésitant pas de deux. C'est ainsi, toute séparation d'avec la nuit féconde plonge les consciences dans une forme d'abandon. L'intime chorégraphie des songes est encore là, au creux des linges blancs, dans les nappes de cendre, les mouvements tellement alanguis, on dirait le vol de la libellule.

  Sans doute, quelques animaux en maraude le long des taillis, quelques fourmis poussant devant elles leurs fragiles brindilles. Le temps s'est arrêté comme au bord d'un abîme, retenant son souffle. Il n'y aura d'effraction qu'à la perte des rêves, à leur dissolution dans les mailles de clarté. Les songes sont là qui, encore, tanguent sur le grand navire nocturne. On les voit, on les touche, on les entend faire leurs rumeurs étoilées. Une femme-caméléon posée sur le bord d'une branche, fait ses oscillations, ses allers-retours en forme d'ambiguïté, ses menuets comme pour dire la difficulté d'exister, de s'inscrire dans le chiffre du monde. Un arbre-ara agite ses couleurs de feu, d'herbe et d'eau vive au faîte de la canopée. Un homme-capucin fait ses voltiges et ses arabesques et cela signifie la grande agitation des sentiments alors que sa compagne dérive sur une couche d'ennui.

  Tout est emmêlé dans tout; tout gire à l'infini. Tout est si loin et le rêve agite ses habits d'Arlequin et de Colombine, ses clochettes de Fou, ses cornues d'Alchimiste. On est tout en haut du Mont Analogue avec René Daumal et sa bande d'alpinistes éthérés; on est sur les épaules des Tarahumaras, fumant longuement notre pipe de peyotl avec Artaud; on est plongés dans l'océan mescalinien zébré de lignes avec Michaud; on est au-dessus des hautes erres, planant comme l'aigle royal avec Kenneth White; on est à la cimaise du temple, parmi les Solariens, au milieu de la Cité de Tommaso Campanella; on est avec  Raphaël Hythlodée, en terre d'Utopie, au cœur de l'île, tout près du Fleuve Anhydre; on est comme au centre rayonnant de soi, pure autarcie, généreuse épiphanie de ce que pourrait être un jour notre imaginaire si la fantaisie le prenait de se doter de bras et de jambes, de se saisir des outils commis à sculpter le réel à l'aune de ce qui nous parcourt de l'intérieur, mais que, toujours, nous dissimulons sous la forme d'un énigmatique sourire ou bien d'une boutade pareille à une fuite. C'est bien là, au-dedans de nous, au lieu géométrique de notre ombilic que s'origine le monde-pour-nous - nous avons toujours la réminiscence cosmique de notre appartenance à l'infini depuis les premiers battements amniotiques qui bercèrent notre fontanelle -, c'est bien là que réside le mystère dont nous sommes porteurs, souvent à notre insu, dont cependant nous attendons toujours qu'il s'affaire à son déploiement.

  C'est à partir de là que nous naissons aux choses, faisant de notre centre le lieu de nos successives circonvolutions, nos pas sur le chemin existentiel. L'ombilic adéquatement métaphorisé est cette mince germination qui fait sa continuelle flamme, jette ses gerbes d'étincelles et prend son essor en direction de l'éther comme la crosse de fougère déplie dans l'air les arabesques de son exister. Notre liaison au Grand Tout, à une esquisse d'un probable Absolu; notre addiction au rêve, à l'intellection, à l'imaginaire, aux Idées, tout ceci nous le savons de toute éternité mais, toujours, nous nous arc-boutons en-deçà de cette vérité à défaut de lui donner l'impulsion nécessaire à son efflorescence.

   Bientôt le ciel s'éclairera, la brume s'effacera, le sommeil des hommes cèdera la place aux agitations de tous ordres, les femmes habilleront leurs cils de longues pattes d'insectes, les camelots lanceront leur rhétorique usée sur les agoras des villes, les métros glisseront dans les galeries de glaise avec des bruits de métal, les gratte-ciel monteront à l'assaut des nuages avec leurs grappes de lumières, les percolateurs feront fuser leur vapeur sur les zincs aux couleurs éteintes, partout, sur la face éclairée du monde, sur son revers de nuit s'animeront les trajets laborieux ou bien festifs des Existants. Et vous, depuis la densité blanche de votre chambre, derrière le déchirement des derniers voiles de vapeur, vous saurez que toute cette agitation perpétuelle, c'est vous qui la créez à la mesure de votre ombilic, le meilleur artisan qui soit afin qu'un univers se mette à vous parler. Mais gardez ce secret au pli de votre songe, de peur qu'un voleur dans la nuit ne s'en saisisse. Votre ombilic est le lieu constant de votre béatitude.  

 

 

 

 

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9 mai 2015 6 09 /05 /mai /2015 07:58

 

Presqu'île ontologique.

 

PRESQ

                   Sur une page Facebook de

                     Dany Janton Benoist.

 

  Que connaît-on du réel, sinon deux ou trois collines; du symbolique, hors quelque langage extrait de l'immense Tour de Babel; de l'imaginaire en dehors de l'île d'Utopie dont nous oublions jusqu'à l'hypothétique existence dès l'instant où le rêve nous a repris dans ses mailles compactes ? Car c'est bien là une vérité d'expérience, toute chose ne nous apparaît qu'à l'aune du fragment, de la division, de la perte toujours déjà amorcée à l'aube de la moindre de nos perceptions, au crépuscule de nos sensations épidermiques et même des projections de l'intellect le plus exigeant qui se puisse imaginer. Nous fonctionnons, et ceci n'est nullement sujet à être remis en question, au rythme effréné et irréversible d'une entropie, laquelle nous dépossède à mesure qu'elle nous octroie quelque chose de son mystérieux et inaccessible domaine.

  HommesFemmes, nous devons prendre acte de cette corruption qui affecte toute chose dès son surgissement sur la scène mondaine. Le constat pourrait être terrifiant de cette prise de conscience, laquelle nous assigne, métamorphose après métamorphose au dernier lieu de notre affectation sur Terre. Cependant, lutter contre cette inévitable perte, cette inéluctable disparition de ce qui croît et se développe, lutter donc est toujours à notre portée. Pour cela il suffit de mettre en relation, d'opérer des osmoses signifiantes, de faire cheminer de concert le fragment de colline à l'horizon, le vol rapide de la huppe, la bouche de l'Amante, l'abstraction du tableau à la cimaise du musée.

  Bien évidemment, le monde, jamais nous ne l'apercevons en totalité. Seulement des esquisses fugitives, des saisies immédiates se fondant dans d'autres saisies tout aussi immédiates, des fuites, des perspectives s'emboîtant en abyme, en abyme, en abyme. Un perpétuel dévalement dont la succession rapide inscrit sur nos fronts soucieux les rides de l'évanescence, la rigueur de la temporalité, le caractère sournois de tout ce qui guette dans l'ombre et se tapit afin de mieux nous surprendre.

  De ce constat qui n'est autre que banalement existentiel, nous devons tirer une leçon et nous essayer à faire de l'entr'aperçu, de l'insaisissable, du toujours absent, une clé de compréhension à même de nous porter au-devant de notre propre effigie. Regardons : mais que connaîtrons-nous donc de cette belle jeune femme si nous en restons à un genre de constat limité à la vision première. Certes nous aurons embrassé un territoire, sans doute mystérieux, sans doute questionnant, et nous aurons poursuivi notre chemin avant même d'en avoir saisi les berges luxuriantes, les lignes de fuite, les capacités d'enchantement. Car, d'ordinaire, distraits par nature, nous abandonnons les choses dès qu'abordées, possiblement moins en raison d'une incurie foncière que d'un éparpillement des sens face à ce qui se montre toujours dans un genre de profusion.

Il y a tellement  à voirsentirtouchergoûterentendre. Nous y "perdons notre latin". Nous préférons renoncer.

  Et pourtant, cette mystérieuse résille quadrillant le visage, la courbure sombre du sourcil, le trait de khôl qui voile le regard, la pupille dissimulée au fond de son puits, la narine comme un orifice ouvert au secret, la douce éminence grise de la joue, l'écrin des cheveux pareil au délicat réseau de fils de la Vierge, l'arc de la lèvre relevé comme pour une révélation, le glacis à peine perceptible des dents, tout ceci nous en dit bien plus que nous ne pouvons le soupçonner.

  Tout ceci nous parle d'une aventure en voie de constitution, de projets portés au-devant de soi, de douces réminiscences, de poésie, d'esthétique, de géographie car tout corps est non seulement une anatomie dont on pourrait nommer chaque territoire, tracer les contours, établir une savante topologie. Cette figure féminine nous interroge sur ce qu'elle est, sur ce que nous sommes, nous, ici et maintenant, sur l'humain répandu sur la face de la Terre avec ses zones d'ombre et de lumière. Cette figure féminine est langage, fiction, ébauche romanesque, scène de théâtre. Nous en sommes les spectateurs privilégiés l'espace d'un regard et nous l'aurons déjà oubliée lorsque l'occupation ordinaire nous reprendra dans les rets de  la nécessité. Cependant, insérée dans la multitude des fragments du réel, bientôt de l'imaginaire, peut-être du symbolique, elle continuera à faire sa musique en sourdine, à bas bruit, sous la ligne de flottaison de la conscience. Elle sera une presqu'île ontologique dont notre propre géographie ne pourra faire l'économie; un iceberg flottant dans la grande dérive du monde alors que nous-mêmes, nous croyant pourvus d'autonomie, penserons l'avoir archivée au fond de quelque crypte hors du temps, de l'espace.

  Mais jamais les fragments ne cinglent vers l'horizon à la mesure de leur étroite solitude. Existants, nous sommes tous liés par un sort commun, un destin unique, un même périple à accomplir. Cette prise en compte des nécessaires confluences, des aimantations, des forces centrifuges nous conduit, tout naturellement, à rassembler dans un même creuset tout ce qui métamorphose les hasards multiples en un unique destin. A nous-mêmes nous sommes une éternelle énigme. Puissions-nous nous ouvrir, dans une manière d'étourdissement, à ce que l'Autre nous dit de ce qu'il est à seulement nous faire face dans son étrangeté. Le sentiment de l'étrange n'est jamais que cette sourde nécessité avec laquelle nous regardons le monde alors qu'en permanence nous sommes regardés par lui. Le reconnaître est sortir de cet autisme par lequel nous croyons exister, lequel, cependant nous parle en mode humain. Notre seule façon de nous y entendre afin de commencer à exister ! 

 

 

 

 

                

 

 

   

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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 08:01
« J’échappe comme un animal en cage ».

"J’échappe comme un animal en cage"

Encre et tempera 120x85

Nuit du 27 Avril 2015

JM-Musial

***

"J’échappe comme un animal en cage"

  Partout sont les signes de la peur, partout sont les fosses vipérines et les goules hantent les cimetières de leurs dents-yatagan. Et la nuit fait ses gerbes d’étoiles qui moissonnent les têtes. Mais réveillez-vous donc, homme de peu d’inquiétude, mais ouvrez donc l’orifice de votre cochlée et enfoncez dans le limaçon labyrinthique le cri de l’hyène à l’échine basse, le hurlement du loup aux canines d’acier, la déchirure de la terre sous la poussée tellurique. Mais dilatez vos yeux jusqu’à la mydriase afin que la vérité blanche, éblouissante, inonde votre cortex, que le chiasma de vos yeux éclate sous les coups de silex du jour. Car le jour est là auquel vous n’échapperez pas. Vous vous étiez dissimulé dans la gangue épaisse, dans la nuit bitumeuse pensant vous exonérer de vivre mais le réel vous a rattrapé et ses dents de vampire vous broieront jusqu’à vous réduire au silence. A l’incongruité du ver se comparant à l’étoile.

"J’échappe comme un animal en cage"

  Oui, vous l’entendez la petite antienne, "J’échappe comme un animal en cage", qui fait ses vrilles coruscantes un pouce au-dessus de votre fontanelle, cette fente jamais refermée, cet abîme vacant qui vous rappelle dans l’en-deçà du temps, vous invite à la rétrocession afin de vous faire passer par la trappe du Néant, ce Néant qui vous conduisit sur les fonts baptismaux de l’exister mais possède le pouvoir de vous confronter à nouveau à votre propre nullité. Originelle. Sans doute définitive. Vous êtes en sursis, cela vous le savez mais feignez de vivre dans l’insouciance et abusez du peyotl afin qu’il vous libère des mâchoires mécaniques du monde. Mais vous n’échappez à rien, surtout pas à vous-même. Vous êtes si inconséquent, si imbu de votre propre forme humaine que vous ne percevez même plus, dans le menhir de votre corps, la densité de la pierre, dans la complexité de votre anatomie, la sauvagerie de l’animal. Et la chansonnette que vous croyez être une pure profération venue de nulle part, eh bien c’est vous et vous seul qui en êtes l’émetteur. Et comment pourrait-il en être autrement ? Vous êtes SEUL sur Terre et les autres vous les avez hallucinés, pensant qu’ils vous tireraient d’embarras, que votre déréliction serait un simple colifichet, que votre état mortel ne figurerait plus qu’à titre de plaisanterie.

"J’échappe comme un animal en cage"

  Mais regardez donc cette feuille sur laquelle vous vous débattez avec la plus pitoyable des pantomimes qui soit. Mais, voyez-vous, vous n’êtes même pas arrivé à un état de complétude dont vous auriez pu tirer, sinon quelque vanité, du moins la fierté d’être au monde et d’y faire quelques minuscules entrechats avant que de vous absenter du praticable qui vous y accueillit l’espace d’un balbutiement. Ô combien votre perception de vous-même doit être souffrance abrupte ! Tragédie ne trouvant jamais sa propre résolution. Votre épiphanie, celle qui est censée vous porter au-devant de vous afin de témoigner de votre présence, voici qu’elle se voile avant même que de s’être montrée sous une forme compréhensible. On vous eût souhaité un visage rayonnant, ordonnateur de plénitude. Celui-ci est absence et invisibilité. Vous êtes, au sens premier de l’expression, un être « dé-figuré », soit celui privé de toute apparition dans l’ordre des choses. Et votre singulière partition, un membre par-ci, un autre par-là, pareil à un territoire éclaté dans une vision archipélagique, identique à un peuple éparpillé sous la poussée d’une étrange diaspora. La schize, la division, sont les seules formes par lesquelles vous donnez le change et demeurez en dette de vous-même.

  « J’échappe », mais à quoi donc échappez-vous, vous qui êtes englué dans le réseau dense de la feuille sans pouvoir prétendre en sortir à l’aune de quelque possible humain ? « Comme un animal », oui, ce serait là une des seules assertions recevables, cependant l’animal, fût-il élémentaire possède un corps constitué, un terrier où habiter, une proie à saisir à partir du bond qu’il possède toujours comme sa propre nature. « En cage », oui, il était nécessaire d’arriver au terme de votre proposition afin que quelque chose émergeât à la manière d’une connaissance objective de votre monde étrange. Certes vous êtes un « encagé » et ceci détermine votre essence humaine. La Moïra, le cruel Destin, ceci qui vous porte au monde vous a fait basculer cul par-dessus tête dans les fosses carolines de l’impossibilité d’être autrement qu’à l’aune d’une aliénation. Et pourtant nous vous aimons tel que vous êtes, fragile, en partage, nul et non avenu. Vous êtes si beau dans cette recherche de vous qui vous accomplit et vous enjoint de paraître fût-ce au prix d’une étrange finitude. Est-ce cela, la finitude, être en-arrière de soi avant même le premier bond, être hors-de-soi après que le dernier aura sonné le glas ?

  Mais assez joué, maintenant. Assez déliré sur votre état si miséreux qu’on le croirait une simple pantomime jouée devant les enfants médusés que nous sommes. Ce qu’il faut dire, c’est ceci : l’art n’est que la mise en musique de la tragédie humaine - la vôtre, la mienne -, et la question qu’elle pose afin de nous amener à notre propre présence. S’il s’agissait du contraire, à savoir l’élévation et le maintien d’un esthétique heureuse faisant l’économie des fondements essentiels de l’humain, alors n’auraient eu lieu d’être ni « Les tournesols » de Van Gogh, ni « L’énigme d’un jour » de De Chirico, pas plus que « Femme nue couchée et tête » que Picasso retoucha encore la veille de sa mort, œuvre dans laquelle se lit, avec une nette évidence, la clôture d’une vie en même temps que le drame humain qui l’alimente en son essence. Aucun artiste ne saurait s’exonérer de cette dimension métaphysique qui, toujours, traverse l’œuvre mais n’est apparente qu’à ceux qui en cherchent la trace. Sans doute pour bien percevoir cette climatique spéciale de l’art traversé de métaphysique de part en part, faut-il se reporter à la vision de Nietzsche le concernant. L’œuvre, si elle est réalisée dans l’authenticité, loin d’être divertissement ou activité empreinte d’hédonisme est la forme idéale par laquelle l’homme s’approprie son destin en le questionnant jusqu’en ses fondements ultimes. Plus qu’une froide analyse conceptuelle, l’art est ce qui nous met en présence de nos propres angoisses, de notre incomplétude foncière, de la finitude qui en est l’accomplissement.

  "J’échappe comme un animal en cage" en est la subtile antienne, laquelle dit en éclaboussures d’encre, en ébauches corporelles identiques à de rapides lavis, en une géologie primitive traversée de failles diverses et d’illisibilités récurrentes, la difficulté d’être, sinon l’impossibilité. Il nous faut nous contenter d’exister ou peut-être même simplement de vivre « comme un animal en cage » ! Et nous crions d’effroi, tout comme le personnage en forme de Néant d’Edward Munch, qui n’est jamais que notre alter ego, celui par qui nous apparaissons au monde, attendant de tirer notre révérence. Chapeau, l’Artiste !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 09:05
« Toi ».

Œuvre : Eric Migom.

« Toi ».

Quelle émotion de seulement prononcer cette syllabe, ce jet en direction de l’autre, cet unique son détourant un être et le portant au-devant de lui dans l’unique qu’il est. « Toi », comme on dirait le poème du jour rassemblé en un seul mot. « Toi », comme on énoncerait le monde, son étrange sphéricité, sa perfection et l’impossibilité qu’il y a à le connaître autrement qu’à l’aune d’un simple effleurement. « Toi » dans la fuite éternelle. « Toi » que je ne pouvais saisir que dans la géométrie étroite de ce son. Irrémédiable. Inaccessible. Un simple gonflement de l’air dans la parenthèse rubescente des lèvres, puis plus rien qu’un souffle exténué d’avoir trop espéré. Rien ne dure jamais qu’à se mesurer à la dureté du réel, à sa confondante mutité.

« Toi ».

Et, pourtant, combien de fois avais-je roulé ton nom au creux de ma langue, « Toi », précisément - une étrange lubie de tes parents à ta naissance, sans doute -, « Toi », cette nomination qui n’en était pas une mais excédait cependant toutes les autres. Quel étonnement, parfois, quels jeux puérils il y avait lorsque, au milieu de la foule, criant ton nom, nous attendions de voir l’indécision des gens, leur interrogation quant à savoir si c’était eux qu’on avait apostrophés. Curieux phénomène, tout de même, que celui de se considérer le centre du monde et d’y demeurer toute une existence. « Toi » à peine prononcé parmi la foule d’une fête et c’étaient dix têtes qui pivotaient à la recherche de celui, celle dont, sans doute, ils se croyaient les élus. Alors, combien ton rire enfantin, carillonnant à la manière des grelots des attelages de Bavière, parcourait d’un frisson les nuques saisies d’une soudaine mutité. « Toi », comment mieux te décrire qu’en évoquant ton nom : spontanéité, joie simple d’exister, pareille à ce son parfait, à ses harmoniques cuivrés qui, longtemps, essaimaient à l’entour la farandole simple du bonheur.

« Toi ».

Et pourtant ce bonheur frais comme l’eau de la fontaine eut une fin. La petite comptine s’épuisa à proférer ce son unique qui vibrait dans l’air puis, un jour, retomba comme la goutte de pluie qu’une cendre ensevelit. Me levant à l’aube, mettant mes mains en porte-voix, lançant contre la face des rochers, un « Toi » aussi glorieux que possible, l’écho ne me renvoya jamais qu’une chute assourdie et ton nom éclaté en fragments, à peine un murmure qui disait ton départ à jamais. Vraiment, rien ne dure. Peut-être est-ce mieux ainsi. A trop vouloir prolonger les choses elles finissent toujours par s’exténuer de leur propre vacuité, de l’éternel retour du même qui nous pousse vers l’avant alors que nous nous exonérons de ce que nous avons été et ne sommes déjà plus.

« Toi ».

Ce qui me reste de « Toi », hormis cet appel qui résonne dans ma mémoire à la façon d’un sanglot, c’est cette peinture qu’un ami a réalisée de « Toi », précisément et qui éclate sur le mur de ma chambre, identique à l’écarlate de la muleta sur laquelle on aurait déposé un fin céladon teinté d’ivoire. Oui, combien cette posture de dos entretient ton mystère. Tu es bien « Toi », seulement « Toi » et nul ne saurait prétendre te dérober ce nom aussi énigmatique qu’elliptique. Parfois, regardant la toile, ton casque de cheveux noirs, le golfe de ton épaule, la ligne flexueuse de ta hanche, le cercle parfait de tes fesses, l’écoulement de ta jambe à la manière d’une eau de source, je murmure de tout petits « toi », de minuscules « toi », d’infinitésimaux « toi » et je te sens, là, tout près de moi, si discrète, si fragile qu’une larme à peine plus grosse que « toi » vient rouler sur ma joue et se dissipe aussitôt dans le bleu des souvenirs. « Toi » qui visites mes rêves avec la persistance d’une douleur, baisse un peu la lampe et viens mourir au creux de mon ombilic. Il y a toujours une place pour « Toi ». Uniquement pour « Toi ».

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos

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