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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 10:02
Esthétique heureuse du simple.

Nous regardons ce qui nous fait face dans la simplicité et nous sommes fascinés. Il ne s’agit pourtant de presque rien. Trois ou quatre feuilles de carton emportées par le vent que la pluie, le soleil, auront métamorphosées en une matière nouvelle. Il s’en faudrait de peu qu’elle ne devienne parchemin, pliure de roche sous l’effet de quelque érosion. Mais il y a plus. Dans cette présence à mi-distance du paraître et de l’absence, c’est à l’évidence un genre de palimpseste qui se propose, une manière de complexité.

Alors la tentation est grande de poétiser, de faire appel à la majesté de la métaphore. Et nous disons : « Ces feuilles étaient là, pareilles aux sillons de la terre, au limon qu’aurait griffé la patte de quelque animal antédiluvien. » Oui, mais alors nous sentons la grandiloquence faire ses flux, le lyrisme gonfler ses eaux, la période proche qui fera s’épanouir le levain de l’écriture. Il nous faut donc revenir à de plus modestes considérations. A simplement avoir utilisé le comparatif « pareilles » et, déjà nous ne sommes plus dans la nature de la feuille. Ailleurs qu’en elle-même, ailleurs que dans ce qui la constitue en tant que son essence. Nous parlons de la chose à partir de ce qu’elle n’est pas, à savoir cette matière ductile dont l’argile constituerait la forme la plus approchée.

Jamais on ne cerne mieux le sens profond d’une chose qu’à la ramener à ce qui la pose devant nous comme le fondement qu’elle est : une simple feuille que des nervures parcourent, alors qu’un peu d’espace lui est accordé et, surtout, du temps, ce par quoi elle est, dans le même geste que nous sommes présents à elle. Dans la pureté d’une vérité. Il n’y a guère d’autre façon de regarder qu’à l’aune de cette vision immédiate de nous au monde, du monde à nous. Regarder de telle manière nous fait passer d’une vision esthétique à une vision éthique. A ceci est attachée bien plus qu’une nuance.

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 09:42
Dans la brume de vous.

Ce matin de novembre était si froid, si mystérieux avec ses écharpes de brume, ses arbres étiques perdus dans l’ombre du jour, ses silhouettes qu’on voyait du bout des doigts. Puis tout disparaissait et ne restait plus qu’un doute douloureux, une épine plantée dans le front, un pieu enfoncé dans la chair. C’était si étrange cette vacuité des choses, cette totale perdition et l’on ne s’appartenait plus dans le tumulte soudain du corps. Comme un écartèlement, une étonnante diaspora et la conscience se réduisait à ce lumignon qui vacillait, semblable à la vision étroite du condamné.

Votre apparition dans ce temps sans consistance fut une révélation si subite qu’un frisson parcourut mon échine, qu’un éclair illumina l’antre fermé de mes yeux. Etiez-vous au moins une femme ? Je veux dire une femme de la réalité, ayant un corps, des seins menus, des désirs fichés au creux des reins ? Un atteignable, autrement dit.

Ou bien alors une simple image que mon imaginaire se plaisait à habiller des brumes de la fantaisie ? Une brune Sylvie, une « Fille du feu » chère à Nerval aperçue dans le cercle d’une danse et qui, jamais, ne reparut ? Etiez-vous cette fuite dont je demeurais en deuil ? Un chien noir passa et longtemps sa marche diagonale s’incrusta dans l’arbuste de ma tête, y inscrivant de bien étranges partitions. Vous avait-il ravie à mon regard, soustrait à la meute dense de mon envie de vous, ici, dans cette brume qui faisait son linceul blanc ? Un genre de suaire ou bien de linge définitif.

Ce matin de novembre était si froid et je n’existais pas. J’étais l’ombre qui, dans le brouillard, dans les eaux limpides du temps, se résolvait à n’être que l’effroi de lui-même et je n’existais pas.

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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 09:38

Les yeux : gardiens du temple

 

regard2 

              Sur une page et un poème de Marie P Zimmer – Facebook.

 ***

"Sur ce bitume,

Sur cette route noircie de tes pas,

Glisse un talon, se tord une cheville,

Celle qui te quitte cette nuit s’est trahie.

 Sur ces pavés,

J’hurlerai la colère des meurtris,

Les regards d’errances des chiens perdus.

Décharnée, Délarmée,

Je complice mon fantôme en plein ciel."

 Marie P Zimmer – 5 Mai

***

  Les yeux sont toujours un mystère pour qui les regarde. Mais trop les regarder revient à s’y perdre sans possibilité aucune de retour à soi. Quelle est donc la nature de ces planètes qui semblent issues d’un autre monde ? Comme si, soudain, alors que nous prenons conscience d’elles nous ne parvenions plus à les discerner, à proférer quoi que ce soit à leur sujet. L’indicible est alors là qui nous fait face avec sa charge confondante, sa pesanteur et puis ce serait le néant. Rien d’autre.

  La sclérotique blanche à la consistance de porcelaine nous renvoie simplement notre reflet de chercheur d’impossible. L’iris mordoré, nous nous y perdons comme au centre du tournoiement infini des étoiles. La pupille quant à elle, sa dureté de jais et d’obsidienne, son puits d’ombre, jamais nous ne pouvons l’approcher sauf à nous immoler en elle. C’est de l’ordre des amulettes sacrées, des objets sacrificiels, des offrandes rituelles. C’est de l’ordre de l’énigme. Il y a un tel vertige à s’en saisir que nous préférons demeurer dans le cloître étroit de nos propres yeux, pensant trouver dans notre secret la dimension qui nous sauvera d’une brûlure dont nous avons failli être atteints. Car les yeux sont des flammes, des étendards qui claquent dans le vent, des tourbillons de phosphènes aveuglants. L’Autre, jamais nous ne pourrons le regarder dans les yeux, jamais nous ne pourrons nous inclure dans son regard, nous immiscer dans ce qui est tout au bord de la conscience. A la rigueur nous pouvons en faire le tour, en esquisser l’espace, l’effleurer du bout des doigts afin qu’il signale sa présence, devienne visible, s’incarne en quelque sorte.

  Mais jamais nous ne pourrons mieux percevoir la nature des yeux, leur essence, qu’à procéder par analogie. C’est aux mains qu’il faut les opposer de façon à ce que, de leur mutuelle dialectique, puisse surgir un sens qui, jusque là, était passé inaperçu. Mais c’est aussi par la métaphore du Temple que, progressivement les choses s’éclaireront.

L’Autre, ce fameux continent que, parfois, souvent, nous considérons hors de portée, au moins pouvons-nous lui destiner quelque gestualité, au moins pouvons-nous l’approcher dans une manière de corps à corps, de « mano a mano ». Le toucher pour le rendre réel, le porter dans la proximité. Par le geste, nous élaborons une parole matérielle, tangible, par le geste nous sculptons l’Autre de l’extérieur, comme si nous l’élevions dans de la glaise et le soumettions à une manière de volonté irréductible. Les mains façonnent, rendent visible ce qui, encore, gît dans l’ombre mais commence à prendre forme. Certes, nous demeurons ainsi au seuil du Temple, nous en dévisageons les colonnes, le péristyle, le fronton. Le Temple nous donne à voir ce qui s’oriente vers l’espace profane, s’ouvre sur la mondanéité, le phénomène, le percept à l’état pur. S’inscrivant dans le factuel directement observable, le geste rend palpable, offre visibilité et immédiateté. Mais, jamais, il ne remonte aux fondements, à l’origine. Les mains sont trop reliées à leur massif de chair pour qu’elles puissent oublier ce lourd tribut au roc biologique. Les mains, en quelque sorte, sont aliénées par leur nature même. Elles sont semblables aux colonnes de pierre, gangues jamais éloignées de la concrétion dont elles sont le naturel prolongement, genre de signes avant-coureurs de ce qui pourrait advenir si elles pouvaient s’absenter de leur propre pesanteur.

  Mais, déjà, nous sentons combien il en est tout autrement avec le « geste » de la vision, par lequel l’Autre apparaît en même temps qu’il se soustrait à nous. Car, il faut le redire, les yeux sont des braises vives, des matières ignées, de pures effusions que, jamais, nous ne pouvons tenir devant nous, les regardant à loisir. L’épiphanie humaine est tellement rare, tellement proche d’une transcendance (il faut entendre : sortie du néant, puis existence dans un libre projet), qu’aucune esquisse durable ne peut en être dressée dans l’empan d’un regard. Car ce qui se dresse et dont nous prenons acte aussitôt, c’est la  pure événementialité, le surgissement dans l’enceinte de la conscience, le rapport à ce qui, indicible, invisible ne saurait prendre forme et étendue. Ce que nous livre la vision, c’est la sculpture quintessenciée, celle qui n’a nullement besoin d’une traduction physique pour assurer sa présence, qui fait l’économie du geste aussi bien que de l’énonciation verbale. C’est bien là le sort d’une essence que de se dépouiller de tout ce qui pourrait l’amener à apparaître selon telle ou telle esquisse. Si, avec le geste, la main, nous dressions les premières marches du Temple, avec la médiation visuelle nous sommes d’emblée convoqués près de l’image de pierre sacrée qui appelle les dieux.

    L’aire située en avant du regard, qui nous est directement accessible, que nous pouvons toucher et éprouver à loisir est celle dédiée aux fora, aux explications de toutes sortes, aux agoras où s’agite la grande diaspora humaine. L’aire de visibilité intérieure, elle, s’empare de l’intime, du sacré, afin de porter témoignage de ce qui s’inscrit dans les linéaments de toute conscience.

  Du geste à la vision, il y a le même décalage, la même amplitude qu’entre l’existentiel et l’ontologique. D’un côté le geste profane qui perdure dans l’acte, l’apparitionnel ; de l’autre le sentiment du sacré, de l’indicible de ce que veut dire être-au-monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 09:30
Le vol indécis des flamants.

C’était tellement toi, cette basse ligne d’horizon, cette étendue de pierres noires, ce ciel bleu et son effacement blanc, ce vol de flamants si haut qu’il se perdait à la vue, simple fuite dans l’inclinaison du jour. Tellement toi ! Il suffisait de te regarder. De voir la fumée sortir de ta bouche pareille à la matière du songe. Cette éternelle cigarette : un emblème. Et cette ligne flexueuse qui courait le long de ton front comme la pluie d’automne. Il suffisait.

Cet étrange romantisme qui t’habitait. Qui luttait avec le flux de la passion. La flamme sous l’ombre. La sombre volonté entrelacée avec cette infinie tristesse. Le concret du sol soutenant l’espace éthéré de l’idéal.

Et quelle fascination que celle des flamants, de leur vol tendu à la lisière du jour ! Etaient-ils la figure de ce que tu vivais ? Un hiéroglyphe à peine visible alors que le réel était une tentation, un cruel désir fiché au plein de ta chair ? Si impénétrable, distante et cependant disponible, ouverte à la lumière, à sa décroissance sur le cercle alangui du monde. Beauté du vol que tes yeux reflétaient pareils à un miroir. Oui, à un miroir !

Le vol indécis des flamants.
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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 09:21

 

Lumière noire.

 

Capture-copie-1

 

Sur un partage photographique de

José Jaminon - Facebook.

 Vers : SENSUALITY. 

 

 « Nuit qui me délivre des raisons des salons des sophismes,des pirouettes des prétextes, des haines calculées des carnages humanisés

Nuit qui fond toutes mes contradictions, toutes contradictions dans l'unité première de ta négritude. »

 Léopold Sédar Senghor - "Chants d'ombre".

 

 

     Disant "Négritude", déjà nous ne sommes plus sur la même planète. Déjà nous ne sommes plus dans la lumière du pur concept, dans la logique, l'explication. C'est ailleurs qu'il faut chercher. Ne pas rester dans l'enceinte des certitudes, des pensées exactes, du "Principe de raison". C'est d'une autre manière d'envisager les choses dont il faut nous doter. Et abandonner, d'un seul empan de l'imaginaire, toutes les vérités qui brillent habituellement au ciel de nos civilisations, souvent ivres de leur propre savoir. Toutes les cultures - la "Blanche" par exemple - pêchent par excès, par orgueil, et cette manière de "suffisance" dont elles sont affectées les conduisent nécessairement à la cécité ou, du moins, à une myopie réductrice. Le narcissisme est roi dès qu'il s'agit de dire la valeur de telle ou telle forme d'art, de tel événement précis de l'Histoire, de faire l'apologie d'un "Grand homme" dont le destin a éclairé tout un continent pareillement au sillage de la comète. Et c'est toujours de la même origine que proviennent les erreurs, les approximations, les images d'Epinal dont toute communauté humaine aime à s'entourer. C'est toujours d'une amplitude, d'un abus de clarté que naissent les problèmes. Comme si, en un point particulier de la planète, brillait avec l'éclat d'une gemme, une connaissance ultime, indépassable, en un certain sens : un absolu.

  Mais alors, si la clarté est source d'aveuglement, c'est bien dans l'ombre qu'il faut chercher une raison de se réconcilier avec de plus justes estimations. Certes l'ombre - celle dont nous parle Senghor - apparaît comme fondatrice de bien des silhouettes qui, jusqu'alors, étaient restées en retrait. Comme un secret qui, jamais ne se révèle mieux que lorsqu'il a longtemps été occulté. Et l'ombre est le domaine de la nuit, là où tout se dissimule dans un nécessaire recueil avant d'apparaître au plein jour : celui de la conscience. Il n'y en a pas de plus fécond.

Là, au cœur de la nuit, se dissimule le Poème. Car, jamais un dire essentiel - ce qu'il est toujours, le Poème  - ne saurait s'enlever d'un fond lumineux, exposé au regard, livré à la curiosité. Le Poème est, comme le cerneau de la noix, un simple repliement du sens sur lui-même. Pour le déceler, il faut percer la coque, patiemment, longuement et se retrouver, soudain, immergés dans cette "chair du milieu" (cette métaphore est riche de sens, mais nous y reviendrons dans une autre texte) qui, non seulement est la chair vive du Poème mais est  également la nôtre, intime, sensible, prête à accueillir ce qui veut bien s'y loger avec une charge de plénitude, une promesse de déploiement.

  La nuit est cette merveilleuse métaphore poétique - poïétique même au sens de "création" des anciens Grecs - la nuit est médiatrice de ce qui lui est confié : à savoir le secret, l'essentiel, l'originaire. C'est bien le jour qui surgit de la nuit et non l'inverse. Identiquement à l'éclosion de la fleur, c'est bien l'ombre qui est première, dense, souple dans les replis du calice, alors que pistil et étamines s'apprêtent à recevoir la pluie des phosphènes. C'est bien dans l'ombre chaude de la conque primitive que prend forme le fœtus qui, plus tard deviendra l'homme, le porteur de lumière sur les chemins de l'existence. Toujours la nuit comme référence première. Toujours la nuit pour dire son essentielle mission : nous rendre notre liberté. Nous rendre à nous-mêmes là où naît la source de ce qui nous installe dans notre singularité. Délivrés "des raisons des salons des sophismes, des pirouettes des prétextes, des haines calculées des carnages humanisés…", nous sommes reconduits à notre essence, celle-là même que toutes les manigances humaines, les mensonges, les avanies de toutes sortes nous avaient ôtée.

  Car, tout ceci, les manquements à être, ne  paraissent qu'au plein jour, dans les villes aux larges avenues, près du commerce calculé des hommes, sur les agoras où pullulent les discours insoucieux, sur toutes les scènes ouvertes aux comédies, aux tromperies, aux faux-semblants.

  Donc l'ombre, la nuit. Mais avons-nous parlé de la belle icône Noire dont la photographie nous fait ici l'offrande ? Nous paraissions en être si loin ! Et pourtant, c'est d'elle que nous avons parlé, mais nous en avons parlé comme d'une "lumière noire", ce qu'en réalité elle est, même si ceci nous échappe. Cette si belle épiphanie qui naît insensiblement de l'ombre, nous ne l'apercevons qu'à être cette tremblante lumière qui vient à nous dans la douceur, la simplicité, l'authenticité. Toujours les étoiles naissent de la nuit. Elles en écrivent le subtil Poème, elles nous font l'offrande de ce qui est à saisir du monde en son irremplaçable figure.

"Cette obscure clarté qui tombe des étoiles…", disait le Poète Pierre Corneille.

   De "Lumière noire" à "Obscure clarté", il n'y a que l'intervalle de l'oxymore chargé de nous dire en mode contrasté et imagé ce que, depuis toujours, nous dit la juste mesure de notre conscience. Toute beauté naît de la nuit, que la lumière révèle. Il s'agissait d'une pure évidence. Pareille à celle d'une sculpture d'ébène éclairée par la flamme du regard, illuminée par l'éclat d'un sourire.    

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 09:04
L’œuvre était sublime.

C’était comme d’être seul au monde et d’en être affecté jusqu’à l’absurde. Que faisais-je, là, dans cette ville inconnue, derrière ces ferrures verticales qui ressemblaient tant aux barreaux d’une geôle ? Ressemblais-je à Roquentin errant dans le jardin public de Bouville après qu’il a pris conscience de ce qu’exister veut dire ? De la terrible contingence. De la nausée qui, toujours, se loge dans la racine des choses. Savais-je, au moins, que j’étais vivant ? Qu’un possible projet existait ? Que la finitude n’était pas pour encore. Savais-je cela ou bien vivre n’était-il qu’une manière de longue errance, de fuite sans fin ?

Le soleil d’automne faisait sa flaque diffuse, les feuillages viraient au jaune, à la rouille, parfois au cuivre. C’est dans cette lumière levante, à peine posée sur le contour des choses, que soudain, tout s’est éclairé. Le tram a glissé sur les rails avec son bruit de feutre. Carrosserie brillante teintée de mauve, grandes vitres panoramiques comme sur les modernes ferries. Plusieurs personnes en descendent, pressées d’aller nulle part, sans doute.

Et vous, que faisiez-vous dans cette foule anonyme ? Vous, pareille au rayon du soleil surgissant de la brume. Grande, aux longs cheveux cascadant sur les épaules, votre robe s’est un instant entr’ouverte. L’œuvre était sublime. Sur l’éclat blanc de la peau, l’éclair d’une soie noire, l’invite au secret puis la fuite du temps et plus rien de visible que ces passants absents d’eux-mêmes, quelques enfants jouant à se poursuivre. Oui, de cela j’étais sûr, l’origine du monde, je l’avais vue. Oh, certes, je n’étais pas Courbet lui-même. Ni un démiurge. Pas plus qu’un visionnaire. Cependant je ne pouvais en douter, j’étais né, là, derrière ces barreaux, né à moi-même dans la plus grande des certitudes qui soit. Celle de pouvoir, un jour, être aimé de vous.

Dix ans, déjà, que j’attends votre retour. Dix ans de dévotion à votre image. Et nulle douleur, nul chagrin qui entailleraient l’âme. Seulement quelques taches de moisissure, quelques ilots de lichen, quelques attaques à la périphérie du corps. C’est si fragile la pierre, lorsque passent les nuages, que frappe la pluie, qu’étrécit le gel à la taille de ce que l’on fut, un jour, dans l’éblouissement d’une apparition. Si fragile, la pierre !

L’œuvre était sublime.
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22 février 2015 7 22 /02 /février /2015 10:43
Invisibles dans le jour qui vient.

Si peu visibles, dans le jour qui vient. A peine consistance du songe, vol du martinet contre la vitre du ciel, brume flottant sur la lagune. Etes-vous VRAIMENT présents ? Ou bien, alors, ne demeurez-vous dans votre enceinte de peau qu’à l’aune de mon imaginaire ? Dans la cage d’os de votre tête à la mesure de vos pensées ? Tellement confondus. Tellement absents. Glissades sur le trottoir de ciment.

Perdu dans le gris, le trottoir. Et ces arbres qui font un cadre à votre cheminement, sont-ils autre chose qu’une fantasque destinée dont vous auriez habillé votre perpétuelle errance ? Et ces feuillaisons dont vous vous détachez si peu, vous attirent-elles vers de sublimes idées ? Est-ce vous qui les sécrétez, comme l’abeille le miel ? Ou bien n’en êtes-vous qu’une manière d’hypostase, une perdition, genre de nectar qui se dissoudrait à même sa profération ?

Les choses sont si peu assurées, voyez-vous. C’est toujours un exil d’être extérieur aux hommes, aux choses, à la feuille d’automne, aux nervures qui disent le temps passé sans possible retour. Et moi qui vous regarde, ne suis-je simplement le jouet d’une hallucination, le produit de votre constante fuite ? Il est si difficile de vivre. Alors comment pourrions-nous exister ?

Comment être dans ce maelstrom qui nous invite au néant et nous soustrait à la seule possession à laquelle nous puissions prétendre. Le fil de notre conscience et sa tension funambule entre deux incommensurables riens ? Comment pourrions-nous ?

Invisibles dans le jour qui vient.
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22 février 2015 7 22 /02 /février /2015 10:08

 

茶道   L’attente cérémonielle.    茶道

 

1 

      Sur une page Facebook de

 Dany Janton Benoist.

 

 

     De la lumière, de cette lumière, nous ne pouvons rien dire. Jamais nous ne saurons si elle est aurore ou bien crépuscule. Elle est simplement « monde flottant », ce merveilleux espace de l’ukiyo-e浮世,estampe dont, jamais, on n’aperçoit les rives, tellement l’imaginaire recouvre tout de son voile énigmatique. Et cette couleur si impalpable, indéfinissable, entre la rose-thé et le discret céladon, comment la nommer ? Mais, a-t-on jamais donné un nom au vol de cristal de la libellule ? A-t-on davantage nommé le parfum des jours qui passent, la souplesse de la soie, l’espace qui s’installe entre les Amants ? A-t-on donné un nom à la fragrance des cerisiers en fleurs, à la couronne d’écume du Fuji-Yama, à l’atmosphère translucide des jardins zen ?

  Il nous faut nous rendre à l’évidence et nous laisser aller au silence, comme on renonce au savoir absolu, à la beauté souvent, à la vérité toujours. Bien des choses de la nature, de l’art, de la contemplation ne nous visitent qu’à l’aune de notre retrait. Nous mettre en vacance de nous-mêmes afin que quelque chose de l’ordre de l’esthétique, de la révélation, de l’étonnement puisse faire phénomène. Ceci ne se déploie jamais qu’à la mesure du recueillement. Il nous faut donc nous y disposer.

  L’image qui nous fait face est de cette nature. Il suffit de l’effleurer, de la laisser à sa plénitude.Elle ,- contentons-nous de cela - dans cette si belle posture hiératique en même temps que disposée à l’événement - nous pourrions la comparer aux muses en clair-obscur des toiles de Georges de La TourElle  donc n’aura qu’à se maintenir en son être, de la manière la plus simple qui soit. Ainsi, nous, les Voyeurs, serons libérés, tout juste placés dans cet indispensable regard oblique, celui de la perspective, de la troisième dimension,  à partir duquel émergeront les significations. Nous n’aurons guère à attendre avant que n’apparaissent les prémices d’une cérémonie que, bientôt, nous reconnaîtrons pour être l’une de celles ayant lieu au Pays du Soleil Levant日本 .

  Alors, il nous plaît de rêver. Alors, il nous plaît d’imaginer, de nous abreuver à cette si belle et étrange culture. Alors nous changeons de continent, de manière de vivre, alors nous existons autrement et, déjà, c’est comme une ivresse, une ambroisie que nous dégustons comme se déguste le saké 日本酒 , par petites lapées dans le «tokkuri»mince récipient de céramique blanche alors que l’alcool est porté à la température du corps.

  Puis nous n’avons guère d’efforts à fournir pour apercevoir la terre battue du doma ,petit carré de boue sèche où nous devinons le four en argile 竈 , la jarre de terre, les barils de bois avec les aliments, l’évier, en bois, lui aussi. Ensuite nous franchirons le seuil de la maison, glisserons doucement sur le plancher recouvert de tatamis. Tout autour de nous, semblables à des ailes de papillons translucides, des cloisons de papier huilé, les shōji - 障子 - sur lesquels se découpent les rectangles plus foncés des fusuma -  - Bientôt la pièce principale et son foyer irori - 囲炉裏 - posé à même le sol, son ouverture dans le toit par où s’échappent les minces volutes de fumée.

  Enfin, côté jardin, exposée aux forêts de bambou, aux jardins de gravier ratissé, aux coussins de mousse, aux pierres luisantes patinées par le temps, la merveille des merveilles, la salle de thé ou chashitsu - 茶室 – la salle du recueillement par excellence. 

 

2 

 

HiroshigeMariko, famous tea house, 21stview,

série des « Les 53 relais de Tokaïdo ».

Source : Wikipédia.

 

 Déjà nous entendons le bruit de grêle douce des socques de bois sur les allées gravillonnées du jardin couvert et, bientôt l’égouttement de l’eau dans les bassins de pierre, les invités procédant au rituel de purification, se lavant méticuleusement les mains, se rinçant la bouche. Puis nous les percevons à peine, comme s’ils glissaient sur l’air, gagnant l’alcôve tokonoma - 床の間 - admirant les parchemins, finissant par s’asseoir dans la position seiza - 正座 – sur les tatamis en paille de riz.

  Dans le clair-obscur de la salle de thé, les kimonos fleuris flottent à la manière de lents cerfs-volants, s’accompagnant de gestes mesurés alors que les paroles deviennent rares, se destinant à s’effacer. Dans l’air devenu soudain empreint de mystère, les ustensiles de la cérémonie font leur apparition, d’abord le chawan - 茶碗 - en raku, superbe tasse portant sur ses flancs la marque insigne du feu, de la terre, de l’eau ; puis le fouet chasen - 茶筌 - en bambou ; l’écope à thé chashaku - 茶杓 - ; puis viendra le moment où le thé sera fouetté, faisant son clapotis, alors que les seules présences seront  celles de sons infimes, de l’eau, du feu, que l’encens et le thé mêleront leurs fragrances tout près des décorations saisonnières amenant la nature à son éclosion, son rayonnement si peu apparent, comme pour dire la rareté de l’instant.

   La cérémonie déroulera ses anneaux, simplement, à la mesure de ce monde quintessencié où rien ne compte que le moment qui passe avec sa charge d’éphémère, son esquisse immatérielle, son caractère unique, une manière d’absolu. Là dans cette pureté qui ne saurait recevoir d’autre nom que celui « d’absence », de « vide », nous sommes plongés au cœur des choses alors qu’alentour le monde fait tourner son vertige. Mais entendons les paroles de cet autre monde, Ukiyo monogatari 浮世,- le « monde flottant » où tout semble s'installer dans une manière d'évidence heureuse, sans même qu'il soit utile de mobiliser quoi que ce soit, ni de son corps, ni de son esprit, cherchant seulement à se laisser envahir par l'éphémère vacuité d'une immatérielle temporalité :

 

"Vivre uniquement le moment présent,
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
sur son visage, mais dériver comme une calebasse
sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo."

 

Les Contes du monde flottant (Ukiyo monogatari), 

œuvre de Asai Ryōi parue vers 1665. 

                                                                                                          

  Cette attente cérémonielle, nous aurions pu lui donner quantité d'autres assises, depuis l'attente préludant aux fééries érotiques dont le Gasen (« La Nasse à peinture »), comporte un chapitre consacré au « Corps humain et à la manière d’exécuter des peintures de printemps ou images d’oreiller licencieuses »,

 

3

  Source bnfL'estampe japonaise.

 

en passant par le rituel préparatoire de la Geisha - 芸者 - avant qu'elle ne revête son kimono à la large ceinture obi -- se disposant à jouer du shamisen - 三味線 -,

 

                                                         4

 Geisha jouant du shamisen

 ukiyo-e de 1800. (Wikipédia).

 

ou bien cette attente aurait pu précéder le nécessaire recueillement préparatoire au kabuki - 歌舞伎 - , forme épique du théâtre japonais traditionnel mêlant harmonieusement chant,  danse  et habileté technique.

 

5

 

 

Izumo no Okuni

fondatrice du kabuki

durant les années 1600(Wikipédia).

 

Mais, aussi, nous aurions pu en rester à l'attente en tant qu'attente, sans doute si proche de la Voie empruntée par  l'adepte du Tao 道 -, sorte de manifeste de ce qu'est l'essence de "l'orientalité",  laquelle reconduit le réel à sa nature ineffable, indicible, nullement versée à sombrer dans quelque bavardage qui serait le miroir d' une pure objectalité. Tao est entièrement contenu dans ce fragile équilibre, dans cette manière de fléau de la balance voulant signifier l'exact milieu existant  entre  l'unité du souffle primordial du Qi -  氣 -  et la chute dans la bipolarité du Yin  et du Yang .C'est cela, cette harmonie intérieure de l'homme et du monde que le Taijitu est chargé de symboliser. Nous ne saurions mieux dire qu'en invitant à la méditation de cette Forme parfaite dont aucun discours, fût-il le plus savant, ne saurait arriver à bout, car "le symbole donne à penser" comme l'affirmait avec force Paul Ricœur dans un article désormais célèbre de la revue "Esprit".

  Quant au fait que nous ayons pu passer d'un concept nippon à une philosophie chinoise, d'une cérémonie du thé à la Voie empruntée par le Taoïsme ne constitue en rien un décalage du sens. L'art de la méditation, du symbole, de la relation à l'univers sont identiquement présents dans un genre d'unité cosmologique transcendant les différences qui, ci et là, pourraient se faire jour. Toujours y est en question l'inscription du Pratiquant dans un "juste milieu" ou bien un "choix propice", rejoignant même en cela le fameux "kairos""le moment propice" des anciens Grecs. Car tout choix ne peut, bien évidemment, survenir que dans sa relation à un temps qualitativement assumé.

  La leçon à tirer de ces multiples conjonctions réside dans leur caractère d'universalité. Car le symbole est identique à lui-même au travers du temps et de l'espace, deux caractères qui l'installent dans une manière d'absolu dont les événements et accidents du quotidien ne sauraient l'exiler. Partout où l'unité se révèle, partout où la matrice du monde s'illustre, les contradictions, non seulement ne s'opposent plus, mais  jouent une seule et même  partition, celle d'une belle symphonie dont nous ne saurions nous abstraire qu'à renier notre être. Et ceci ne saurait s'envisager qu'au péril de notre propre finitude choisie. Nous ne saurions y consentir ! 

 

6

 

 Source : Wikipédia.

 

 

 "Sur la Voie [Dào], il n'y a aucune question à poser, aucune réponse à donner. Celui qui pose malgré cela des questions, pose des questions spécieuses, et celui qui répond quand même se place hors d'elle. Celui qui se place en dehors pour répondre à des questions spécieuses, celui-là ne verra pas l'univers qui est autour de lui, il ne connaîtra pas la grande Source qui est au dedans." (Tchwang-Tseu).

 

7

   Source : Wikipédia.

 

 

Les amateurs de culture japonaise pourront se reporter utilement à notre lien sur "L'estampe japonaise", issu de la Bibliothèque Nationale de France :

 

http://expositions.bnf.fr/japonaises/expo/flottant/01.htm

 

 

                                                                  

                                                                               

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                             

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

     

   

 

 

  

 

 

                                                                            

 

 

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 08:29
Bimbo.

Rose « Bimbo ».

Source : Wikipédia.

Je ne suis ni un grand amateur de jardin, ni un spécialiste des fleurs. Je n’en connais guère que quelques noms glanés au hasard, quelques variétés sauvages et certaines autres élevées avec soin par des mains habiles que l’on qualifie de « vertes ». D’ordinaire, « Bimbo » est un terme argotique que l’on colle volontiers à une coquette à la recherche d’aventures. Ma mère, Suzy, qui élevait des « bimbos » (ou bien leurs sosies) était, en tout cas, l’inverse de la « bimbo », femme dévote à la fibre sociale fortement développée. Femme discrète que son temps destinait aux tâches ménagères, à ma propre éducation, à l’entretien de la maison, aux repas confectionnés avec bonheur. Mon père, Armand, vivait la plupart du temps à l’extérieur et ne se souciait guère des roses, fussent-elles de noël ou bien « Pierre de Ronsard ». A cela il préférait la mécanique, le sport automobile et les bottes de cheval qu’il affectionnait tout particulièrement.

Evoquant le mot de « rose », c’est d’abord une maison qui s’allume, en filigrane, sur le cercle de la conscience. « La maison au marronnier », modeste logis qui fut le havre de paix de ma petite enfance. Devant la maison, enclos d’un grillage, un jardin dont l’aspect humble n’avait d’égal que l’amour que lui portait ma mère, genre de dévotion avec laquelle elle composait, fréquemment, dans la vie de tous les jours. Des roses trémières y développaient leurs corolles rouges et roses aux teintes douces, une manière de vibration dans l’air léger de l’époque. Quelques liserons, aussi, à l’aspect si pâle, d’un mauve si peu affirmé, qu’ils se dissimulaient volontiers sous la première aile de papillon venue. Quelques ilots de fleurs épars, répartis avec naturel et simplicité dans le doux écoulement des heures.

Et les roses, surtout, certains pieds plantés en pleine terre, d’autres faisant leurs étoiles rouges éclatant sur un treillis de bois que la bouillie bordelaise colorait de son bleu étrange, pareil à une eau profonde. Il ne faut guère de choses pour que la mémoire fleurisse et répande à l’envi son suc capiteux, son émouvante fragrance. Deux ou trois fleurs, deux ou trois teintes et les yeux peuvent se fermer, tout est là, à portée de la main, aisément préhensible. Les roses, leurs boutons si précieux dans l’avancée du jour, lorsque la rosée sème sur leurs pétales de minuscules diamants. Il y a tant à voir dans une simple goutte de cristal suspendue entre terre et ciel ! Rose fermée, puis ouverte, infiniment épanouie, puis jonchée sur le sol de gravier, puis fleur à peine visible alors qu’elle aura séché, tête vers le bas, afin de conserver un peu de son air d’autrefois. Si beaux les bouquets séchés quand une main aimante et habile sait les disposer au regard avec souci de leur être fragile.

La rose, cet indépassable qui vit de sa propre vie de rose et longe la nôtre dans la discrétion et, souvent, l’inaperçu. Elle ne demande rien, elle n’interroge pas, elle est tout simplement ce dépliement, cet exister qui accueille la lumière en son sein puis chute à terre sans bruit.

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a pour elle-même aucun soin, – ne demande pas : suis-je regardée ? »

« La rose est sans pourquoi », nous dit Angelus Silesius. Oui, c’est sans doute la raison de notre amour pour elle. Pure donation d’elle-même dans le temps qui passe. Dans le temps qui ne se souvient de son passé, ne s’inquiète de son avenir. Beauté visuelle de la rose : une perfection en acte. Beauté olfactive aussi, surtout. Les roses anciennes, celles des haies, des jardins de curé, celles qu’abritait un enclos modeste, tout près de la « Maison au marronnier », celles-là seulement ont la fragrance de la mémoire. Certaines présences, malgré leur fragilité de scarabée, hantent longuement le souvenir. Peut-être y a-t-il des choses éternelles !

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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 19:59
Fallait-il ruiner la passion ?

Fallait-il ruiner la passion, édifier une nouvelle raison ?

C’était comme cela que ça avait commencé. De grandes zébrures avaient envahi la neige du ciel, de grandes failles s’étaient ouvertes et des millions de phosphènes éblouissants comme mille comètes nageaient vers le sol avec des sortes de convulsions. Magma incandescent, lave invasive, bombes volcaniques faisant leur mortel borborygme. Et les hommes, saisis d’un immémorial réflexe avaient reflué vers les grottes de calcaire, les abris où leurs ancêtres, il y a des millions d’années, sur les aires pariétales, dessinaient les premières flèches, les premières rébellions contre la nature hostile du monde.

Fallait-il ruiner la passion, édifier une nouvelle raison ?

Partout était l’immense exténuation qui faisait les échines courbes et fuyantes comme celles des hyènes. Partout étaient les larmes de résine qui coulaient des yeux envahis de glaucome et de doute. Partout la grande frayeur d’être sur terre, sous le ciel et de n’en pouvoir réchapper. Fourches caudines enserrant l’enclume de la tête. Bélier têtu et contondant martelant les poitrines de sa hargne épileptique. Berceau de Judas enfonçant sa pyramide de métal dans la stupeur des génitoires. Tridents sataniques distribuant à l’aveugle les pointes acérées du mal. Partout l’effroi enduisant de glace et de frimas la moindre parcelle de peau. Partout peste et bubons semant à tous vents la hargne d’un malin génie.

Fallait-il ruiner la passion, édifier une nouvelle raison ?

Du ciel tombaient de minces éjaculations monochromes. De la terre montaient des trilles de lamentations hémiplégiques. De l’entre-deux où vivaient les derniers hommes s’évaporait le fumet doucereux des âmes en décomposition. Les terriens avaient été inconséquents, insouciants, se gaussant de tout, jetant aux orties tout ce qui ressemblait à la beauté, se vautrant dans la cupidité, se goinfrant d’égoïsme, s’oignant de stupre et de suffisance, plongeant, tels des cochons sauvages dans la soue emplie de remugles délétères. Les hommes s’étaient battus contre leurs ennemis, contre leurs amis et, pour finir, contre eux-mêmes. Ils n’étaient plus, sous les étoiles, qu’un faible murmure, un touchant vagissement pareil à celui du nouveau-né. Des bourgeons avaient colonisé les globes de leurs yeux. Des bouchons de cire obturaient leurs oreilles. Leurs langues étaient de mortelles sangsues. Leur cou une colonne de marbre. Leur poitrine un soufflet dont le cuir bouilli avait fondu. Leur ventre, un antre semé d’eaux putrides. Leur sexe, un épouvantail ; leurs genoux des bilboquets de buis ; leurs pieds, des ventouses visqueuses les clouant dans l’hébétude de leur mortelle condition. Et, par-dessus tout, soufflait le vent du néant, pareil à l’harmattan chargé d’air polaire. Partout le vide et la désolation. Sauf une mince voix, fragile et chevrotante comme celle d’un jeune agneau. Elle venait de l’espace, des confins lointains de la galaxie et disait :

« S' il vous plaît... dessine-moi un mouton ! »

Mais les hommes ne pouvaient l’entendre, ils étaient sourds aux parole de sagesse, aveugles aux dessins, indociles aux belles manifestations de l’art. A tout cela ils préféraient l’inconfort de la grotte, la lutte avec leurs semblables, la mutité de l’inconnaissance.

Fallait-il ruiner la passion, édifier une nouvelle raison ?

Fallait-il ruiner la passion ?
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