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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 09:21

 

Tout visage est un fragment du monde.

 

EVE 

                                                Source : non identifiée. 

 

 

  C’est par la figuration humaine que le monde s’essentialise. Ôter cette merveilleuse épiphanie et nous n’aurions plus qu’une espèce de vacuité, de vide privé de sens. Toujours apparaît à notre conscience cette effigie de l’altérité, du différent, du séparé en même temps que du complémentaire, de l’indissociable, du nécessaire. Partout les choses jouent en miroir. Le ciel reflète l’eau qui reflète l’air qui reflète le feu. Comme une constante résurgence de ce qui se phénoménalise et fait continuellement cette ambroisie qui nous abreuve, dont nous ne pourrions, un seul instant, envisager le tarissement. Ainsi, au travers de l’espace, au-delà des contingences temporelles se tisse un lien invisible, manière d’arche transcendant les esquisses anthropologiques, les portant au-devant d’elles dans un accomplissement, une plénitude, un éblouissement. C’est pour cette raison que nous ne les apercevons pas, que nous clignons des yeux, que notre cécité survient seulement à faire face à tant de clarté.

  C’est ainsi, il faut toujours que les choses se dissimulent et alors elles finissent par susciter notre étonnement, par initier l’orbe sans fin du questionnement. Ce n’est pas nous qui philosophons comme si cela résultait d’un simple élan intérieur. C’est simplement le monde dans sa constante dissimulation qui nous contraint à la désocclusion, nous invite à soulever le voile de la Māyā, de l’illusion. Le monde n’existe qu’à nous mettre en demeure de faire surgir ses fondements, qu’à convoquer nos mains à un travail patient d’archéologie. Ainsi seulement peuvent être mises à jour les nervures des choses, leur mystérieuse beauté.

  Mais revenons au visage, à sa charge sémantique, à son rayonnement. Toute silhouette est un fragment du monde. Ce visage, abrité sous son linge couleur corail, est, à lui seul, une manière de cosmopoétique. La falaise du front est doucement lissée de lumière alors que l’arc charbonneux des sourcils, les cernes des yeux sont l’écrin où repose la comète brillante du regard. La conscience est là, tout au bord, qui fait son murmure d’existence, son exigence à décrypter les hiéroglyphes de la gemme humaine. De cela résulte notre fascination, mais aussi notre perte, face à ce qui s’illumine et ouvre son vertige à notre cheminement hasardeux.

  Tout s’étoile, se diffuse, tout prend essor à partir du mystérieux langage de l’iris, du puits secret des pupilles, de leur fixité de pierre d’obsidienne. Et l’éperon du nez, sa douce insistance à se situer à l’avant-poste, à humer les odeurs, à débusquer les plus subtiles fragrances, comment ne pas l’interpréter à la façon d’une quête continue d’existence, de perceptions de minces tropismes, d’à peine révélations dont l’intellect ne serait pas encore alerté ? Et les collines dressées des pommettes ne font-elles signe vers quelque élévation de l’esprit dont nous aurions été distraits à l’aune de notre constant effacement à nous-mêmes ? Et ces parenthèses dessinées par les fossettes ne correspondraient-elles à la pause réflexive à laquelle nous convie notre mortelle condition ? Et la mesa d’argile des joues n’exposerait-elle à notre vue une manière de parchemin parcouru de signes rapides, de minces effusions à partir desquels la beauté voudrait se dire ? Et l’arc du maxillaire ne s’illustrerait-il selon une métaphore d’un temps infini pareil à l’immense courbure du dôme d’azur au-dessus de nos têtes ?

  Tout visage reflète le cosmos, tout cosmos reflète le visage. Pour cette simple raison, aucune représentation humaine ne peut s’absenter de la beauté. Pas même le chaos asilaire, pas même les représentations tératologiques à la manière de Francis BaconTout visage est nécessairement empreint de beauté puisqu’il révèle la trace d’une vie s’éployant afin de témoigner de l’événement  dont  l’homme est la figure de proue, projet qui le dépasse en même temps qu’il lui permet de réaliser sa propre assomption dans le cercle mondain. Attribuer à la représentation de l’Existant une incomplétude ou, pire, les traits de la disgrâce, revient à situer ce dernier dans une pure approche « esthétique », fondée sur une sensation immédiate. La démarche éthique, soucieuse de vérité est, en matière d’humain, la seule qui nous fasse l’offrande de ce que nous en attendons, à savoir la grâce d’une révélation.

  Tout visage est ainsi à considérer comme un étendard que nous jetons sur la scène de notre propre représentation afin qu’il vienne témoigner de ce que nous sommes, en nous-mêmes, par rapport à cet Autre dont, constamment nous percevons le troublant reflet, enfin eu égard à ce vaste monde qui toujours nous échappe et que nous ne pouvons jamais étreindre qu’à la mesure de la face que nous lui destinons. Or, cela, nous ne le pouvons qu’à puiser dans nos ressources ce qui s’y inscrit de plus authentique. C’est cela que voulait signifier Camus, énonçant dans « Le mythe se Sisyphe » :

"Nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités."

 

 

      

 

 

 

 

 

                                                  

 

 

  

   

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 11:22
Pierres inventives du temps.

Nous regardons et nous voyons mais dans l’approximation de la vision. Sans doute s’agit-il de petites pierres levées dans le jour qui monte. De sable, donc de plage et de mer à proximité. Les ombres longues disent l’heure encore neuve et la disposition aux songes de la nuit. Des promeneurs, rares, pourraient cheminer, l’air absents, sur une levée de terre avec, vers le soleil, des marais semés des herbes vertes des vulpins, des lames des roseaux, des tubes des distiques terminés par leur mince plumet oscillant dans le vent océanique. Des enfants matinaux, munis de pelles et de râteaux, dresseraient les premières fortifications avec tourelles, mâchicoulis et inexpugnables donjons terminés par une feuille en guise d’oriflamme. Certes, nous pourrions voir tout cela et regagner notre demeure avec la satisfaction de celui qui sait. Mais, nous le sentons bien, il y aurait insuffisance à déployer cette vue immédiate des choses, à la tenir pour vraie et définitive.

Tout est métaphore nous disant en minces dramaturgies notre errance sur terre. Les vagues de sable, leur moutonnement, leurs mottes éteintes : la difficulté de s’y retrouver dans le fourmillement des hommes, dans la complexité du monde partout présente, dans le labyrinthe étroit des contingences. Les pierres : nous d’abord, en propre, genre de menhirs issus du sol, tendant vers le ciel, vers une félicité improbable, des mains rabotées telles des moignons et ne saisissant que l’absence d’être dans la courbure du jour. L’ombre portée : ce qui nous attache à la nuit, au mystère, à l’incompréhensible, au non-dit, à l’angoisse originelle, à notre propre finitude qui nous suit pas à pas et veille comme Cerbère, sur notre chute proche. Trois têtes du grand chien mythologique, l’une disant notre naissance, l’autre notre jeunesse, la dernière, enfin, notre vieillesse avec la trappe ouverte sur l’Hadès et le monde souterrain d’où nous venons, où nous nous ressourcerons comme dans un bain originel. Le dernier, le définitif, celui qui nomme la Trappe Majuscule par laquelle nous échappons au monde en même temps que nous nous soustrayons à nous-mêmes, nous qui n’avons jamais existé vraiment.

Ce que disent les pierres est toujours juste. Le temps géologique est la mesure exacte de l’homme, non son temps humain, mortel. Toujours nous sommes dépassés par ce que nous pensons posséder comme notre bien propre : notre mémoire, notre conscience, notre sentiment d’exister. Les pierres sont une grande sagesse. Rien de plus rigoureux que la teinte profonde de l’obsidienne, le tranchant du silex, la dureté du basalte. Cela, nous avons à en faire notre savoir immédiat et définitif. Il n’y a pas d’autre issue.

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 10:09

 

Petite incursion dans l'ordre des vanités.

 

daphnis

Daphnis et Chloé

Paris Bordone (1500 - 1571)

Source : Wikimédia Commons.

 

  Chaque jour qui passe est là pour nous rappeler à nous-mêmes. Jamais nous ne nous absentons de nous, sauf lorsque nous dormons et, encore, la nuit est toujours surveillée. Quelque part le lumignon fait vaciller sa flamme afin qu'un fil rouge puisse être tendu entre veille et sommeil. Faute de cette attention, nous deviendrions simplement schizophrènes.

  Chaque jour nous proférons quantité de choses dont le souvenir ne nous hante même plus dès que l'énonciation est terminée. Bien des paroles. Futiles, certes. Légères comme le brouillard dans l'air d'automne. De ceci nous sommes assurés. Nous savons, par expérience, que l'événementiel se tisse, le plus souvent, de rapides assertions, de remarques brèves, de pensées immédiates se dissolvant dans l'éther des discours planant sur les agoras distraites du monde.

  Nous le savons et nous n'y accordons guère attention. Prête-t-on seulement quelque crédit au vol primesautier de l'éphémère ? Bien évidemment, non. Cependant si ces choses insignifiantes ne font guère que nous effleurer, nous sommes davantage enclins, par nature, à accorder site et intérêt à certaines paroles que nous qualifierions volontiers "d'essentielles".

Ainsi en est-il de l'incontournable et tellement galvaudé "Je t'aime" dont, depuis Gainsbourg, nous savons qu'il est toujours lié au non moins célèbre "moi non plus". Donc il y aurait quelque relativité à l'amour, il y aurait toujours possible polémique et perte de ce qui, pourtant, apparaissait comme un fondement.

  "Je t'aime". Il nous faut donc nous abstraire du contexte, lequel ramène toujours à une expérience réductrice, à une immanence dans laquelle la pensée s'englue. Il nous faut isoler, poser sur un piédestal et regarder ce que ce "Je t'aime" a à nous dire. Dans une manière de détachement, identiquement au savant observant, au travers de son microscope, le bouillon de culture. Mais ce que nous constatons de prime abord, c'est bien la présence de ce "Je" qui déjà fait signe vers autre chose que Celui, Celle à qui l'assertion est destinée. 

  Placé à l'initiale, il s'investit, aussitôt, d'une prééminence dont nous ne ferons pas notre deuil. Le destinataire du message s'efface devant l'autorité du locuteur. Piège de la langue rapportée à ce qu'elle ne saurait qu'imparfaitement traduire.

  La passion et le mot ne jouent pas dans la même cour. La passion résulte d'un métabolisme, d'une alchimie physiologique, d'une urgence du corps à se doter d'une cible où déverser une énergie amoureuse trop longtemps contenue. Le mot, lui, dans sa simplicité, son immédiateté symbolique ne fait que renvoyer à la présence du locuteur, à son inévitable emprise sur les choses, le monde.

  Lorsque je dis "Je", je suis à l'avant-poste du réel, j'efface ce qui, par inadvertance, s'est glissé jusqu'à moi et ne demande qu'à briller. Seulement le "Je" de l'énonciation  repose sur la pointe extrême de l'ego, là où il ne saurait y avoir de place pour l'Autre, fût-elle adjacente, contiguë.

  Le "Je-ego" est, par essence, captateur, dominateur, livré à la seule exclusive. Les "Je" mis en présence se repoussent mutuellement comme le feraient deux polarités aimantées dotées du même signe. Le "Je" est autarcique, monadique, donc dépourvu d'ouvertures au travers desquelles l'Autre pourrait faire phénomène à part égale.

  Le "Je" n'autorise pas le "et","et", seulement le "ou bien", "ou bien". Ou bien Moi ou bien Toi. Le "Je", identiquement à la personnalité schizoïde ne se destine qu'à paraître sous la silhouette de la " Forteresse vide" dont parlait Bettelheim. Le "Je" est exclusif de toute altérité pour la simple raison que, s'il s'ouvrait, son envahissement reviendrait à accepter une simple disparition de sa propre structure.

  "Je"; "Tu", s'ils sont des vases communicants, jamais ne peuvent devenir interchangeables. Un simple problème d'essence. Mon essence est différente de la tienne bien que toutes deux appartiennent à la même communauté humaine. Et c'est bien parce qu'elles sont ontologiquement différentes qu'elles me positionnent, te positionnent dans un espace de liberté et de communication, d'échange.

  Mais revenons à l'amour et à ses bien étranges assertions. "Je t'aime". Donc, langagièrement analysé, psychologiquement et philosophiquement assumé, "Je t'aime", n'apparaît qu'à la manière d'une simple imposture. "Je m'aime en Toi"; "Tu t'aimes en Moi".

  Et, alors comment ne pas penser à la phrase subtilement éclairante de Simone de Beauvoir dans "L'invitée" :

" Elle s'enchantait égoïstement du plaisir de faire plaisir ".

 

  L'on ne saurait mieux définir les préceptes d'une "morale de l'ambiguïté". Ce magnifique présent qu'est censé être l'amour, se comportant, en dernière analyse, comme ce livre, ce bouquet, ce parfum que l'on se dispose à offrir;  offrande fonctionnant en miroir puisque à nous destinée. Cela on le sait comme l'on sait l'évidence du sourire comme marque insigne de la reconnaissance de l'Autre. Mais commencer seulement à se l'avouer et, alors, le miroir magique de l'amour s'éteint aussitôt, celui dans lequel se mire Narcisse également.

  Faudrait-il faire abstraction de soi jusqu'au dénuement, à l'effacement de sa propre vanité, à la disparition de sa confondante suffisance afin que, de ce retrait même, l'Autre puisse enfin surgir dans son essentielle singularité ?

    Sans doute faudrait-il remplacer l'inoxydable et éternel "Je t'aime" par un simple "T'aime". Mais qui donc osera formuler ceci en premier ? Il y faut de l'inconscience, de l'humilité et de l'Amour vrai, non seulement tissé de mots mais d'une disponibilité de soi allant jusqu'à l'oubli. Mais qui donc lèvera le doigt spontanément , pareillement aux cris joyeux poussés par les enfants dans une cour d'école : "Prem's…Prem's…". Mais ce "Prem's" sincère et primesautier ne porte-t-il pas en lui-même le ver dans le fruit ? "Prem's" et, de facto,  l'Autre est à la suite. Décidemment, l'amour est une chose bien compliquée ! Le refuge dans le platonisme en est, sans doute, la plus accomplie des significations. En attendant …

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26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 15:02
Votre rencontre, un jour …

Votre rencontre, un jour, dans ce restaurant de la place Emile Zola. Un pur hasard du destin. A vrai dire, rien ne semblait incliner à nous rapprocher. Vous étiez cette femme de la bourgeoisie. Une manière d’inaccessible en soi. J’étais cet artiste en mal de création, en mal de moi. C’était là l’hypothèse la plus vraisemblable. Mais est-on jamais en mal de l’autre ? Ce serait si généreux, cette perte de soi, cette confluence avec l’amie et l’on ne serait plus qu’une même eau, oublieux de son propre ego. Mais il y a tant de choses qui nous occupent et toujours nous détournent d’un geste accompli, d’une décision portant l’être à l’intensité d’une vibration !

Vous étiez à contre-jour et la lumière enflammait votre généreuse blondeur, un feu de paille, pareil à la soudaineté de la passion. Si élégante dans votre robe-chemisier imprimée de fleurs légères que couvrait un cardigan de même teinte souligné d’un liseré de fil brillant. Vous lisiez une nouvelle de Stefan Zweig, « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme », fumant longuement, rêveusement, dans l’air si léger du printemps. Je souhaitais capter votre regard, ne serait-ce que pour apercevoir la couleur de vos yeux. Mais vous sembliez tellement absorbée par votre lecture. Votre repas terminé, vous vous êtes levée. Grande silhouette qu’élevaient encore de hauts escarpins vernis. Puis vous êtes sortie dans la brume de midi et je n’ai plus rien su de vous, sauf ce mince livre que vous aviez oublié sur un coin de table. Soudain, j’ai eu envie de faire votre portrait. Je savais que, grâce à lui, je pouvais rebondir, trouver une nouvelle impulsion.

Un air si cristallin qu’on le croirait destiné à ne plus devoir paraître. Votre livre, je l’ai lu, pensant à vous comme à cette Madame Henriette de la nouvelle qui part avec un jeune homme après l’avoir vu un seul jour dans cette pension de la Riviera où elle est descendue. Cet homme était-il, au moins un artiste ? Avait-il le même désir que le mien : vous posséder en traçant votre énigme au fusain sur la toile blanche ? A la fin de l’ouvrage, une carte discrète avec votre nom, votre adresse, votre numéro de téléphone. J’ai longuement hésité avant de vous appeler. C’était si étrange d’aborder une inconnue, de lui proposer de venir poser devant un peintre dont elle n’avait même pas aperçu le visage. Etonnement que le mien de vous voir accepter. Je suis derrière la verrière de mon atelier. J’attends. Votre voiture blanche s’est garée le long de la pelouse. Vous en descendez, dans le même vêtement qu’hier, vos escarpins aux pieds. Vous êtes si belle dans ce geste de la descente. Si belle, Henriette et je vous attends. Le fusain, entre mes doigts tremble comme les feuilles des charmes dans le silence du parc. Je vous attends, Henriette !

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26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 11:16
Le Godin de la Primaire.

Source : Ecole de Biziat

 

 

   C’était un bonheur de se réveiller le matin avec, en tête, l’idée d’être le premier à l’école et de s’y trouver dans son propre royaume. Je passais par le petit réfectoire - deux tables, quatre bancs de bois -, la cantinière y préparait déjà le repas de midi. La salle de classe était encore endormie et le jour y entrait avec parcimonie, allumant, de-ci de-là, ses taches cendrées. Le silence n’était nullement troublé dans le village si paisible qu’il aurait pu s’endormir sans que personne ne s’en rendît vraiment compte. Je gagnais le bûcher dans la petite cour où se trouvaient les cabinets à la turque, deux loges étroites avec des portes élevées du sol : l’air s’y infiltrait avec une belle ardeur.

D’abord, je décendrais le foyer, puis enfournais papier et bûchettes, craquai une allumette. Bientôt le feu crépitait et, fasciné, je regardais les flammes faire leur pandémonium. Il y avait un genre de secrète jouissance à jouer dans l’antre d’une puissance démoniaque. Le feu était déjà ce mystérieux élément qui introduisait au monde étrange des adultes. Être « de service » supposait donc une manière de délégation de pouvoir : par ce simple geste je devenais le « bras armé » du maître, sa légitimité à régner entre les quatre murs de la citadelle scolaire.

Bientôt, de l’autre côté de la porte vitrée qui communiquait avec la cour de récréation, quelques éclats de voix, quelques raclements de godillots, la voix affirmée de Monsieur Chaliès qui prenait possession de sa forteresse. Je jetais un dernier coup d’œil à mon territoire d’un instant. Le feu crépitait derrière son écran de plexiglas et jetait sur les murs les images fantômes des grilles qui l’entouraient comme pour le protéger d’une destruction ou bien d’un possible vol. Peut-être Prométhée veillait-il dans l’ombre, prêt à s’en saisir ? Sans doute le « savoir divin » rôdait-il quelque part, attendant de se donner en offrande à quelques têtes studieuses. Sur le tableau noir, en lettres calligraphiées, le titre de la leçon de morale :

« Dépensez chaque jour un sou de moins que ce que vous gagnez. »

Sur le mur, à côte de l’estrade, la grande carte Vidal-Lablache avec ses départements aux couleurs pastel, un brin surannées, ses fleuves pareils à des veines parcourant un grand corps. La journée d’école pouvait commencer.

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 19:41
Confluence des solitudes.

Longtemps j’erre dans la ville déserte. Je la rêve ainsi. Dépeuplée. Sans amour. Sans rencontre. Un genre d’absolu ivre de lui-même et rien qui puisse faire tache, éparpiller la vue sur autre que soi. « Ombilic des songes », eût dit le Poète Majuscule. Et son ombre rôde alentour avec son spectre décharné, ses cheveux de funambule, son regard fou. Oui, fou et pris de génie depuis le lieu de sa naissance, ici, sur cette terre atteinte de cécité, de mouvements hémiplégiques.

Comment ne pas reconnaître la force du verbe, ses gerbes de feu, ses « aérolithes mentaux », ses phosphorescences, ses « cosmogonies individuelles » ? Comment demeurer dans l’enceinte de son corps alors que voltigent comme mille braises les pointes acérées de l’intelligence ? Ce monde est un « théâtre de la cruauté », une outre vide et suffisante où soufflent les vents mauvais de la déréliction.

Longtemps j’erre dans la ville déserte. Je suis comme habité des signes magiques des Tarahumaras, les pétroglyphes cernent ma tête avec leurs sifflements de matrice rouge. Et, « par-dessous le néant s'élisent les bruits des grandes cloches au vent ». « C'est cette terre qui est mon corps » : c’est cela que je crie au vent dans le silence des feuilles et la stupeur est grande qui, soudain envahit la ville. Et les cloches se rapprochent avec leur carillon joyeux et l’on me tape sur l’épaule.

Devant moi, fumant le peyotl, le magique peyotl qui fait les yeux pareils à des astres, se tient, en blouse blanche, le Docteur Ferdière qu’accompagne Robert Desnos. Il me fixe de son regard plein de bonté et me dit : « Inutile Antoine Marie Joseph Paul, de vous prendre pour Artaud. La place est déjà prise. »

Ils pensent m’avoir eu, mais ils se trompent. Ils me croient à l’asile, là-bas à Rodez, derrière des murs épais et des barreaux encageant les fenêtres. Mais je suis ici, dans cette ville inconnue, au lieu de confluence des solitudes et le monde n’existe pas. Sur le dos des feuilles mortes, avec le feu de mon esprit, je viens de graver la sentence définitive, celle qui dit les "Nouvelles révélations de l'être" :

« ET L'IMAGE DE LA FOLIE DU MONDE S'EST INCARNÉE DANS UN TORTURÉ. »

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 15:49
Depuis la falaise.

Le village de mon enfance est bâti sur une falaise blanche qui domine le cours paisible de la Leyre. Sans doute est-ce là sa partie la plus intime en même temps que sa vraie nature. Être simplement cette pointe avancée d’une meute de maisons serrées sur un plateau qui regarde le levant. La route départementale qui traverse cette paisible bourgade - les passants n’en connaissent que cette vue édulcorée -, n’en est que la visible anecdote à défaut d’en exposer son âme. C’est toujours cette perspective d’un lieu à l’écart du monde, un rien bucolique, discret, caché aux regards, qui a bercé les rives de mon enfance et de mon adolescence.

C’est un matin comme les autres avec ce qu’il faut de brume et de soleil blanc pour que l’aventure soit au rendez-vous. Depuis des temps immémoriaux, sans doute, la falaise a une histoire, sinon une légende. Et les légendes résonnent d’étrange manière dans un cœur romantique, le mien ; dans une tête naïve, celle de Touguy, un camarade de mon âge. Nous descendons le sentier escarpé qui serpente entre les buissons semés de mauve des prunelliers. Bientôt nous arrivons sur une plate-forme qu’occupe le rectangle d’un ancien lavoir envahi de mousse et de lentilles d’eau. Un jardin, partiellement entretenu, clôture un spectacle manifestement réduit à la portion congrue.

Mais ce n’est pas cela, cette manière de désolation, de décadence des « travaux et des jours » que nous sommes venus voir. Ce qui nous a attiré, c’est cette sorte de lèvre qui s’ouvre dans la roche, de faille presque imperceptible, tellement elle se fond dans la paroi. Et, de l’autre rive de la Leyre, elle se cache au regard derrière la herse dense des peupliers. Endroit idéal pour disparaître, se fondre dans une nature généreuse et accueillante. C’est cela qu’ont dû penser les hommes du village, les maquisards qui y ont trouvé refuge pendant la guerre alors que nous naissions à peine. L’entrée est mince et il faut légèrement se contorsionner pour franchir ce verrou. La lampe de poche balaie une caverne somme toute étroite, une pente de terre s’y achemine vers des profondeurs que nous gardons bien d’inventorier. Par peur, d’abord ; pour conserver, ensuite, un attrait à ce lieu empreint de mystère. Nous dérangeons quelques chauves-souris qui battent des ailes dans un bruit de feuilles mortes. L’air est humide et sent le moisi, le lichen. Heureux de ressortir à l’air libre dans le jour qui chante. Jamais nous ne reviendrons, Touguy et moi, dans la faille secrète. A partir de ce jour-là, nous avons su que le songe était un bien meilleur allié que le réel, surtout lorsqu’il prenait l’aspect décevant de la banalité. Je crois que nous avions été déçus de ne rien trouver qui eût pu servir de trophée à ramener aux copains de l’école. Dorénavant, nos luttes épiques et guerrières, nous leur donnerions corps dans les pages des livres. Là était le domaine ouvert de l’imaginaire. Peut-être notre amour de la lecture avait-il pris naissance dans ce manque à être de ce lieu inhospitalier. Comment savoir ?

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 12:50
Au temps de la Traction.

Citroën Traction Avant 15-Six D.

Source : Wikipédia.

Que reste-t-il de ce temps-là, sinon quelques images vieillies, pareilles au flou perçu derrière la vitre d’un chromo ancien ? C’est la nature des choses que de disparaître sous de nouvelles apparitions. Ainsi, de sédimentation en sédimentation, tout périt et retourne à une manière de source fondatrice. Si irréel, si désuet de sortir ces vieux documents, comme on exhiberait à la face du monde un tesson archéologique dont on se gausserait comme de « sa première chemise », pour rimer avec une tradition proverbiale qui, elle aussi, frémit de ne plus figurer qu’au Musée Grévin de la langue. Et pourtant, est-ce si indécent de vouloir se pencher sur l’album de son enfance, d’en extraire un suc qui, encore, exsude sous l’émotion ?

C’est un matin de printemps avec cet air si particulier qui vibre tel un essaim d’abeilles. Un pur bonheur d’exister dans le jour qui monte. Ma mère et moi sommes sous la lampe cerclée d’un jonc de chrome. Nous prenons notre petit déjeuner. Ma mère un bol de café bouillant et son arôme fruité monte vers le plafond avec son cortège de douce vapeur. Pour moi, du « Phoscao », genre de « Banania » avant l’heure. Odeur si caractéristique, laquelle se mélange avec celle du pain grillé sur les cercles de fonte de la cuisinière. C’est si rassurant, cette présence à deux, autour d’un des premiers gestes du matin.

Mon père sort de la petite salle à manger, habillé d’un costume en flanelle grise. J’aime l’amplitude du vêtement, son port souple, l’aisance pareille à un art de vivre. A la main droite, il tient une paire de gants en cuir, ajourés sur le dessus, une maille de lin faite de cercles reliés par un fil plus foncé. Des gants pour la conduite. On ne lésinait pas, en ce temps d’exactitude, avec les usages vestimentaires. Armand nous salue et pousse la porte qui communique avec le minuscule jardin. J’entends le ronronnement du moteur, son bruit de gros bourdon. Pour moi il est indissolublement lié à l’image de l’homme, celui qui va à la ville pour y faire son métier et ne revient que le soir, la tâche accomplie avec un sourire de satisfaction. La Traction est garée tout près de grosses planches de chêne qui sèchent à l’air libre. Ce sont celles que le charron d’en face utilisera pour fabriquer les ridelles des tombereaux et les timons des charrettes. Sans même quitter ma place, derrière mon bol fumant, j’imagine tous les gestes que fait mon père. Sa main gauche posée sur le large volant en bakélite noire, le compteur où, bientôt, se déplacera la flèche de l’aiguille, sa main droite se saisissant de la boule qui termine le levier de vitesse. La voiture s’éloigne lentement en direction de Neuville. Là est le garage avec ses fascinantes voitures. Mon amour de l’automobile est né là, derrières les vitres irrégulières de la cuisine, avec le ronflement du fourneau, l’odeur mêlée du chocolat et du café, dans la promesse de l’heure. Un jour, peut-être, dans le réel et non plus dans les mailles floues du songe, je serrerai moi aussi, dans ma main gantée, la boule du levier de vitesse, dans l’autre le grand volant qui fait les beaux voyages. Peut-être !

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 11:39
Nous nous connaissions à peine.

Nous nous connaissions à peine et déjà vous me disiez le lien, l’attachement des êtres. Entre eux, mais aussi à ce qui les dépassait. Comme le ciel dépasse l’oiseau qui y trace son invisible vol.

Le lien du sol, d’abord. Nous étions tous les enfants d’un paysage, d’une rêverie, d’une rivière qui faisait son chant sous le frémissement des aulnes. Et je pensais à Julien Gracq, à ses « Eaux étroites », à l’Evre, cette merveilleuse comptine veillant au destin d’un enfant qui deviendrait écrivain.

Le lien du sang, ensuite. Ce rhizome qui court avec son bouquet pourpre parmi les légendes des généalogies. Ce sublime faisceau pareil au trajet des nerfs, à leur étoilement blanc que la peau recouvre de sa taie de silence. Et je pensais à Victor Hugo, à Léopoldine, à la nature blanchissant à l’aube, à la tristesse parfois qui fait du poète un marcheur égaré.

Le lien de la chair, pour finir, cet étrange nœud qui nous contraint et nous réduit à néant pour peu qu’il desserre son étreinte. Alors nous battons la campagne les yeux au frimas, l’âme en perdition. Car plus rien ne parle que le froid et la bise hivernale. Et je pensais à mes lectures adolescentes, à « Lady Chatterley », à ses baisers brûlants comme le feu. Mais je ne suis qu’un pauvre garde-chasse aux doigts gourds, à l’esprit entaillé par le doute et vous fuyez à l’horizon de ma pensée à mesure que, de vous, je trace l’esquisse au fusain. Pourquoi faut-il donc vieillir et laisser son manteau au vestiaire ?

Nous nous connaissions à peine et déjà vous me disiez le lien, l’attachement des êtres.

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 11:11
L’homme et l’habiter.

Que voyons-nous, ici, sinon une image d’Epinal, une simple anecdote à partir de laquelle pourrait naître une fable ou bien une fiction, peut-être même la matière d’un drame ? L’esprit humain est si fécond, si prompt à s’enflammer. Le moindre fait surgissant à l’horizon : poudre rencontrant le détonateur. Toujours, au bout, ce qui ne paraît qu’à la mesure de l’accident, de la faille, de la trappe ouverte. « De Charybde en Scylla », telle pourrait être la devise de bien des hommes qui se soucient davantage du premier aspect formel venu plutôt que d’une méditation de ce qui y est présent en filigrane.

A l’évidence, c’est d’une cabane de bois dot il s’agit, sans doute anciennement goudronnée, qui reçoit sur l’une de ses façades quelques objets usuels. Rien qui ne mérite l’attention, qui n’accroche le regard, n’ouvre l’espace d’une réflexion. Mais les choses sont-elles si simples qu’elles le paraissent ? Comme si le réel ne se laissait aborder que d’une façon exotérique - sa confondante matérialité, sa mutité -, et non d’une façon ésotérique, cette dernière laissant apparaître ce qui se dissimule sous la fibre du bois et en constitue son âme, le langage qui nous est adressé en mode crypté.

Que voyons-nous, sinon cette chaîne qui dit le foyer précieux, le lieu à ne pas profaner, comme s’il s’agissait d’un sanctuaire abritant quelque dieu ou bien, plus modestement, les traces intimes d’un exister sur terre ? Que voyons-nous, sinon cette fenêtre derrière laquelle se blottit la confidence, bien loin des agoras humaines où court le vent des agitations mondaines ? Que voyons-nous, sinon ces deux chiffres disant, non seulement l’adresse, la position de l’habiter, ses coordonnées spatiales, mais le chiffre de l’homme, le sens de sa destiné, en ce lieu, en ce temps, parmi le hasard des rencontres ? Que voyons-nous, sinon le tonneau qui invite à la libation, à la fraternité autour d’un verre, à la chaleur d’un foyer ? Que voyons-nous, sinon le grillage qui dit la clôture des choses, l’unique de l’individuel au regard de la dispersion du collectif ? Que voyons-nous, sinon les planches afin que la modeste demeure puisse être réparée qui abrite l’habitant de la pluie, de l’orage, de toute chose fâcheuse à l’horizon du monde ? Que voyons-nous, sinon l’existence en sa polyphonie, cette si belle arche en devenir qui nous porte bien au-delà de nous en des terres inconnues ? Ici naissent les yeux fertiles !

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