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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 07:13
Dessaisi de soi dans l’approche de vous.

Acryl on cardboard 100X70

Œuvre : Barbara Kroll.

C’était une grande douleur que d’être dessaisi de soi, simplement ramené à une étrange parution. Comme si, soudain, une partie du monde s’était absentée. Corps aboli, sexe broyé, privé de sa puissance à germiner, à essaimer, à butiner les fleurs afin qu’existe la génération, la suite de soi dans les obscures allées du devenir. Et le nombril, cette giration infinie qui reconduisait à sa propre origine, perdu dans une manière de vortex, plié dans le bitume ombreux du doute. C’était étrange de s’abstraire d’une partie de soi, de ne faire reposer sur le sol de poussière que ces pieds révulsés si semblables à des esquifs en perdition. Mais à quoi donc pouvaient-ils bien se rapporter ? A quel môle s’attacher ? Il y avait si peu de visibilité et les choses s’enroulaient sur elles-mêmes dans un mutisme assourdissant. La terre grouillait de vermine, cloportes aux pattes de cristal, larves annelées semblables à de gros cierges, courtilières aux pattes dentelées en forme de trépans, oryctes à la cuirasse de nuit avec leur corne dressée pareille au sabre. On entendait des bouillonnements de geysers, des glissements de plaques tectoniques, on assistait, malgré soi, à la dérive des continents. Le sien, d’abord, qui se fendillait, prenait l’eau de toutes parts, menaçait à chaque instant de disparaître dans un grand chaos universel, dans la densité d’une forêt pluviale ou bien le mystère d’une canopée hurlant à la force de ses oiseaux de feu. Et cette nappe de goudron, ce concentré d’énergies fossiles, cette marée immarcescible qui ondulait, s’invaginait dans la moindre faille, qui inondait le plancher de sa visqueuse progression, quel était donc son signe, quel chiffre portait-elle qui fût si essentiel qu’on ne pût l’éviter ?

Et la dérive de soi se doublait-elle de celle de l’Autre, cet être Majuscule qui, nous regardant, nous immolait, nous aliénait au point de nous reconduire à notre propre nullité ? De Lui, cet Autre-que-nous, nous ne pouvions nous passer. De Lui nous étions la forme contemplée, arrivée à son terme existentiel, mais, de Lui, nous étions aussi la victime expiatoire, celle qui, jamais, n’aurait dû parvenir à éclosion, empiéter sur son domaine. Car, en ces temps de disette intellectuelle on ne regardait pas les choses avec clarté, on ne visait que le Soi et son propre contentement. Ainsi J’étais, pour l’Autre, Celui qui le réduisait à néant à seulement exister, à seulement proférer mon nom. Disais-je : « JE » et l’Autre disparaissait à l’aune de ma propre profération. Disant « JE », amené soudainement dans la présence, ma lumière, mon scintillement, portaient l’Autre dans l’ombre du renoncement à paraître.

L’Autre se mettait-il en devoir de crier identiquement son JE, de faire girer sa lanterne sur quelque coin de la Terre et tous les autres EGOS se terraient, apeurés par la puissance de la nomination. C’était cela exister en ce lieu, en ce monde, en cette heure : moissonner toutes les autres têtes et ne laisser visible que la sienne afin que l’on fût reconnu comme LE SEUL méritant de figurer sur les rivages mondains. On était arrivés à l’ère de l’Unique, de Celui qui devenait son propre prophète, celui doué d’une parole oraculaire qui traversait le vaste univers, faisant résonner la gloire du nihilisme accompli. Les Valeurs avaient été abolies et l’on ne supportait plus guère que l’image de Soi reflétée à l’infini par tous les miroirs de la planète, eaux lisses des lagunes, plaque dure de la mer, vitrines aux angles aigus, nappes lisses des trottoirs de ciment. A la rigueur son propre reflet dans l’œil du rapace ou bien du caméléon. On n’avait rien à craindre ni du règne animal, ni du végétal, de l’humain seulement. On marchait de guingois, l’échine courbe et basse comme celle de l’hyène, on affutait ses canines, on aiguisait ses incisives, on laissait ses babines rouges produire une salive délétère qui faisait son flux dans les ornières de l’exister.

On en était arrivé à se méfier tellement de Soi que, parfois, dans le mystère de la peur et les cannelures de l’angoisse l’on se prenait pour un Autre, pour ce rival qui, à tout moment, pouvait se métamorphoser en assassin. On voulait être en mesure de témoigner de la dignité à paraître sous la bannière du Ciel, au-dessus des nécessités de la Terre. On voulait dresser son propre menhir sur l’aire désolée du monde et en faire le lieu d’un rituel, le point incontournable d’une cérémonie. On était arrivé à l’extrême limite de la conscience, dans le dernier refuge, dans la dernière appréhension des choses, là où les phénomènes happés d’inconsistance baignaient dans la gelée de l’aporie. On était insecte aux pattes roides, au buccinateur figé, aux ailes de carton, aux antennes bêtement érectiles ; on était scarabée aux moires lustrées ; on était Uranie qu’entourait la bogue d’une résine aussi transparente que le cristal, aussi mutique que la gemme dans son repli de glaise. On était arrivé tout au bout de Soi, dans cette impasse étroite, ce cul de sac dans lequel plus aucun mouvement n’était possible, aucune parole admise, aucun langage convoqué à fleurir et essaimer le registre de la beauté.

Voilà où l’artiste nous a conduits dans le lexique de cette toile bitumeuse, aux esquisses aussi embrouillées qu’hésitantes, comme s’il y avait un empêchement à proférer, un étourdissement en regard du sens qui commence à tracer ses arabesques complexes, métaphores d’une existence ne parvenant à s’extraire des complexités de sa propre gangue. Comme si la vérité, trop brutale à exprimer, l’on voulait l’endiguer, la contraindre à demeurer dans les geôles du non-dit, la serrer dans les rets d’une suspension du temps. Créer, parfois, se rapporte d’une manière directe à l’action de philosopher, de faire apparaître la dimension tragique de toute existence humaine, sinon son versant absurde, alors le crayon hésite, alors le pinceau se fait circonspect ou bien assume au contraire son geste dans la violence, dans la déflagration sur la toile d’une énergie toute sexuelle puisque cette dernière n’est que le revers de la mort à l’œuvre traversant chaque destin particulier. Dans cette œuvre dont nous est livré un fragment « expressionniste », aussi bien dans l’acception plastique de ce terme que dans sa signification ontologique, nous saisissons d’un seul empan de notre intuition ce qui, jamais, ne pourrait être verbalisé adéquatement - l’angoisse y est trop patente -, à savoir la difficulté de vivre et d’aimer, ce qui veut strictement dire la même chose. Séparation, clivage des êtres dont le triangle noir accentué souligne l’évidente condition. De l’homme biffé d’un trait de sang à la femme dont seule la broussaille indistincte des cheveux se manifeste, il y a comme une impossibilité de rencontre. Cette rencontre qui, nous portant au-dehors de nous nous dispose au monde. Donc à l’être. Ici se justifie le titre de l’article : l’homme-parlant à partir de son Soi exilé par essence de ce Vous qui lui fait face en son énigme et qui, toujours, est dessaisissement de ce qui est à appréhender afin de ne pas demeurer un signe vide de sens. En son temps, c’était cela même qu’énonçait la belle sentence d’Hölderlin : "Un signe nous sommes, privé de sens ». Car le sens ne s’actualise jamais qu’à la mesure de notre relation avec les choses, les hommes, le monde. Cela nous le savons mais, souvent demeurons dans le confort de notre propre citadelle. Il fait si chaud dans l’ego quand souffle le vent de la terreur !

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Published by Blanc Seing - dans Tentations Herméneutiques.
11 juin 2015 4 11 /06 /juin /2015 14:02
Innommée dans la venue du jour.

« Je te vois à travers les larmes et je devine ma mort »

Encre et abstract 150/70

Nuit du 05 Juin 2015

JM-Musial / Georges Bataille « L’Aurore ».

***

 Voici ce qui avait lieu, allumait sa flamme dans l’aurore de sang. Le jour butait contre la persienne, éclaboussures vermeil qui faisaient leur trajet dans l’ombre de la chambre. C’est à peine si la nuit avait reflué, laissant ici et là ses diagonales d’encre. Des pliures dans lesquelles la mémoire se diluait. C’était une telle pesanteur que d’émerger sur les rives d’ennui et de s’en remettre, presque malgré soi, à cette fulgurance dans laquelle la conscience s’immolait comme remise à son dernier repos. Ô ouverture, ô déchirement, que ne renonciez-vous à surgir, à entailler ? Les chairs se divisaient en ruisseaux pourpres, les pelotes de nerfs faisaient leur tissage gris, les os cliquetaient leur blancheur et la peau faisait gonfler son outre jusqu’à la limite du réel. Pourquoi l’arrachement, pourquoi le décollement du pied-ventouse du socle de la nuit ? Bernique soudée au rocher-siamois et alors il n’y avait plus de différence et l’on était au monde avec la sérénité de la gemme, sa densité, sa fermeture à toute profération venue du dehors. Rien alors qui entaillait, lacérait et prononçait la mort pareille à une confondante effusion au-travers d’un rideau de larmes.

 Oui, Innomée, je te vois ou plutôt te devine dans une pluie de sanglots. Les tiens, les miens, ceux du monde car l’espoir a été cloué au ciel de sa perte et la lumière baisse et les ombres s’allongent qui veulent dire l’inconcevable, ce qui, jamais, ne saurait recevoir de nom, s’affubler d’un prédicat, fût-il le plus abstrait possible. Car, tout comme moi, Innommée, tu sais l’impossibilité qu’il y a à dire les choses, à s’épeler soi-même, s’attribuer un nom qui amènerait dans la présence, dans l’orbe de clarté, dans la lunule étroite d’une vérité. Il y a tant d’audace à seulement vivre, tant d’orgueil à prétendre exister, à lever son esquisse un rien au-dessus du néant. D’où je suis, Innommée, pareil au spectre antique, semblable au plâtre du mime, je te vois dans les limites floues de ta parution. Vitre dépolie du temps, tu y imprimes ce hiéroglyphe que, jamais, je ne déchiffrerai. Champollion aux mains vides recueillant dans la coupe du non-savoir les pleurs insaisissables des hommes. Ceux qui sont en partance pour plus loin que leurs tremblantes silhouettes. Et ne le savent pas.

 Innomée, depuis l’antre de deuil dans lequel tu ouvres le monde de la poésie, adresse-moi un signe, un geste de la main, une esquisse de sourire, ce sourire fût-il celui, blême et outrancier de la mort, mais profère donc le cri du silence afin que je te connaisse dans l’instant. Déjà aboli, naissant à peine. Innommée, reconduis-moi à ma nuit, efface-moi de ta vision perdue dans le tumulte des heures. Il est toujours temps de rejoindre sa tanière d’effroi, tellement de simulacres parcourent les allées de terre et de poussière. Sais-tu, au moins, depuis la bogue infinie de ta sagesse que l’on me nomme « L’Egaré », celui qui, par lui-même, procède à sa propre extinction ? Celui qui, croyant être-parmi-les-autres, n’est même pas arrivé en lui. Il fait si étonnant dans l’air qui se déchire et replie ses membranes autour de ma tête-rhinolophe. J’entends mon propre sifflement, mes battements d’ailes dans la grande caverne mondaine et soudain il fait si froid et, soudain, les pierres tombales se mettent en mouvement en direction des meutes pariétales où s’agite en tous sens, comme sur un écran livide, la disconvenue des hommes, où se lèvent les trémulations de leurs membres de bois sec.

 Innommée, es-tu simplement le mirage du destin, l’image faussement alanguie de la Moïra fomentant de bien sombres avenues pour l’homme ou encore la silhouette de la mort que mes mains griffant l’air, déchirant les voiles du doute, ne parviendront nullement à atteindre ? Je ne sais qui tu es vraiment. Mais lève-toi donc, rejoins-moi sur ma paillasse nulle et étique, que nous célébrions enfin, dans la conjonction de nos larmes, la grande fête dionysiaque de l’amour, que nous nous étreignions dans les convulsions de la « petite mort » avant que la Grande n’intervienne. Ô visite-moi, spectre charmant ! Ô ôte moi à l’être de stupeur que je suis devenu, esseulé, perdu de t’attendre plus longtemps. Ô VIENS ! Délivre-moi ! Que toi au monde et moi, esseulé, dans l’ombre de toi. VIENS !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 08:37
L’homme qui cherchait son âme.

« Âme ».

Œuvre : Eric Migom.

Court prologue afin de coïncider avec l’intention du texte.

Ce qui va suivre se livre comme une parodie au cours de laquelle est évoquée la simple possibilité pour l’homme de ne pas avoir d’âme, donc de ne pas la connaître, avec le corollaire qui le contraint à être reconduit à une lourde et confondante matérialité. Sorte de pierre dont l’occlusion ferait penser à la pesanteur d’une stalagmite dont le destin serait sous la coupe immémoriale de l’eau, de sa tendance à un écoulement ininterrompu. Vers quelle bonde terminale ? Bien malin serait celui, celle qui en percevraient l’énigme. Une longue harangue de forme oraculaire, en direction de la cécité de l’homme, (mais qui donc parle, l’auteur ? un dieu caché ? un inaccessible démiurge ? la voix de la conscience ?), l’adresse à l’homme, donc, voudrait seulement pointer vers la nécessité de poser la question qui, nécessairement, doit nous traverser comme recherche d’une vérité. Sommes-nous de la nature d’une gemme ou bien d’une lumière qui la transcenderait, la portant au-devant de soi dans des valeurs à tonalité d’absolu : l’Art, le Langage, l’Infini ? Le propos, s’il semble viser l’homme en propre, s’adresse à la relation de ce dernier avec ce qui le porte et le dépasse, l’œuvre par exemple, dont le sort est de nous ouvrir au domaine de l’étonnement. Car nous ne saurions regarder une telle proposition, nommée « Âme » et nous en retourner au logis avec la tranquillité de celui qui sait et fermer la porte au jour. Toujours celui-ci nous presse de l’interroger.

*****

« Âme », pouvait-on donner titre plus équivoque que celui-ci ? Cette fameuse âme dont tout le monde parle mais dont personne ne connaît la nature, si ce n’est sa propension à s’effacer derrière ce vocable ineffable et universel, derrière cette illusoire vibration se sustentant à mi-distance du sensible et de l’intelligible, dans une manière d’état intermédiaire, de mode de passage d’une réalité à l’autre dont il est toujours difficile de tracer les contours puisque, aussi bien, le statut d’ambiguïté ne saurait en avoir. La chercherait-on, l’âme, du côté du sensible, dans l’orbe d’une sensation, qu’aussitôt elle se situerait du côté de l’intelligible en mode d’intellection, de spéculation. C’est donc à une manière d’insaisissable que nous avons affaire. Alors, comment nous assurer de ce dernier, le non-préhensible, si ce n’est à l’aune de ce que Freud nommait une « inquiétante étrangeté » ? Là, dans ce tableau censé donner à voir l’humain, (nous-mêmes au premier chef), qu’en est-il de cette vision qui nous permette d’inscrire notre existence dans le cadre d’un savoir suffisamment assuré de son objet ? Dès l’instant où il s’agit d’une image, nous sommes déjà dans la fausseté inévitable d’une représentation et c’est comme une effigie en écho qui fait son tremblement. Les mirages sont de cette nature. S’agit-il de nous, à savoir du peintre lui-même, du voyeur de l’œuvre, de celui qui, sans la voir, le passager anonyme du monde, en assume cependant la lourde charge ontologique : notre apparition est toujours de l’ordre de l’étrange, du mystérieux, du confondant. C’est pour cette raison qu’elle nous interroge et nous plonge dans la posture de l’angoisse. Est-ce bien de nous dont il est question ou bien, seulement d’une ombre, d’un trouble de la vision nous reconduisant à l’émission de simples hypothèses, de hasardeuses intuitions ? C’est une telle épreuve de se confronter à soi, de tâcher de délimiter les contours de sa propre esquisse dans le corridor multiple du monde.

Mais, plutôt que de poursuivre dans la voie d’une intellection, il s’agit, maintenant, de décrire, afin que de cette approche, puisse s’élaborer quelque chose de compréhensible. Que nous donne donc à voir l’auteur de ce portrait ? Mais, d’abord, faisons la projection suivante, qu’il s’agit de nous, rien que de nous. Le fond duquel nous surgissons, tout comme l’être de chaque chose provient du néant dont il se détache, le fond, donc, est notre chair diluée dans l’espace. Il semble qu’il y ait une solution de continuité, que nous en émergions, tout comme le filet de fumée s’échappe de la braise, de la cendre dont il est pur prolongement. Comme si le monde que nous éprouvons toujours distant, tissait en nous les fibres d’un savoir à son sujet. Tout est dans la teinte de l’argile douce. Notre visage est de glaise qui dit son appartenance à la Terre, sa parenté avec le limon, sa levée pareille au sillon que le coutre fait surgir dans l’aire du labour. Assurance d’un site terrestre à partir duquel apparaître et faire sens dans la marche de notre destin. Que percevoir du fond, encore, qui nous rassure et nous installe dans notre contrée avec quelque certitude ? Le vert-amande pareil à une tache d’eau nous invite à une parenté avec le fleuve, avec la forêt, ces deux sites qui accueillirent nos lointains ancêtres dans la conquête de leur habitat, donc d’un lieu signifiant, abritant. Les effusions pourpres, de part et d’autre des joues, sont la métaphore du sang qui irrigue notre corps, confère à notre présence l’image du vivant, le caractère d’un feu qui nous anime, la puissance d’une combustion au gré de laquelle nous affirmons notre énergétique, la brûlure qui signe notre métabolisme.

Mais voyons le motif qui, sur ce fond signifiant, vient poser l’énigme qu’il est. Le visage, ce masque qui dissimule l’être que nous sommes tout en le dévoilant. Ici, l’ovale parfait semble témoigner en direction, non seulement d’une esthétique, mais d’un équilibre, d’une certitude quant à notre propre parution sur la scène mondaine. Un genre de plénitude, de sérénité que viendrait renforcer l’empâtement blanc fixant la chair, lui donnant ses assises dans le temps. Les sourcils, eux aussi, fortement arqués et accentués, deux traits vigoureux de fusain, concourent à fixer dans une sorte d’immuabilité la quadrature du visage. Comme si la durée s’était condensée sous le chiffre d’un éternel présent ; passé et avenir girant tout autour, en orbite, afin de mieux porter à la connaissance la parole immédiate d’une révélation. Mais voici que ce luxe perd bientôt ses ors, que cette gloire s’anéantit sous l’apparence tragique qu’une lame de scalpel vient entailler de sa douloureuse lucidité. L’épiphanie qui, jusqu’alors, semblait aller de soi, voici qu’elle s’ourle des ombres de cette « inquiétante étrangeté » que nous citions il y a peu. Comment, en effet, ne pas apercevoir, sous le fard blême du mime, toute la condition aporétique de l’homme ? Donc la nôtre, puisque, quoi que nous fassions, c’est toujours de nous, en propre, dont il s’agit. Celui qui apparaît, (nous donc), se livre à même son retrait dans quelque fosse inconcevable, dans une ornière dont il semble ne manifester que la nervure provisoire, en danger d’être et de demeurer. Il est comme absorbé par le fond qui semblait ne l’avoir exhaussé qu’à mieux le reprendre dans ses rets. Il y a confusion de l’espace-temps comme lame de surgissement avec ce qui en a jailli et menace, à tout instant, de retourner dans cette indistinction primitive. Cosmos rejoignant le chaos originel alors qu’il commençait à se donner comme possible ouverture à l’exister. Un instant, nous avions cru échapper au dessein de la Moïra, celle qui guide avec assurance nos pas dans la direction qu’elle nous impose, ce destin dont, toujours (pareillement à l’âme), nous parlons alors même que sa silhouette ne se révèle qu’à la mesure du drame, parfois du luxe d’exister, mais le cheminement est vite repris qui nous cerne d’une folie si ordinaire qu’elle en devient presque imaginaire. Et notre route se poursuit avec ses écueils, ses points géodésiques, parfois, du haut desquels de vastes paysages se découvrent. Oui, nous pensions en être quittes avec cette image rassurante que nous tendait, en première main, cette âme sur laquelle nous dissertons comme des aveugles évoquent avec lyrisme le fleuve, la colline, le bosquet absents de leur vision. C’est, en effet, soudain, comme si nous étions plongés dans le bain d’une lourde cécité. Nous sommes orphelins du monde, de l’autre, de nous-mêmes surtout, nous nous tendons la main sans pouvoir réellement la saisir, nous sommes scindés, traversés d’une schize qui nous écartèle et nous intime l’ordre de penser avec urgence notre condition, de saisir la moindre parcelle de notre essence qui voudrait bien consentir à s’allumer, quelque part, n’importe où, aussi bien dans les ombres de notre cortex, aussi bien devant, sur la porcelaine blanche et dure de nos sclérotiques. Mais combien nous sommes gourds, mais combien nous nous débattons dans une gangue boueuse qui ligote notre corps, soude notre esprit, nous remet à la mutité d’un menhir privé d’horizon, debout pour rien, seul, infiniment seul dans sa stature de pierre. Notre vue est si faible, à peine la lueur d’une bougie dans le jour qui vacille. Alors, nous regardons à nouveau « l’Âme », alors, à nouveau nous demandons au puits de nos pupilles de s’ouvrir afin que, la clarté pénétrant dans l’antre étroit, finisse par s’allumer la crypte de notre savoir. Nous regardons mais rien ne se passe qu’une intense souffrance, une douleur urticante étoilant le réseau magnétique de nos neurones. Ô fulgurances blanches, ô crépitements gris de nos dendrites qui n’ont plus de message à déchiffrer ! Soudain tout est noir, tout se dilue, l’anémone replie ses fouets, le poulpe ses tentacules, la conque referme ses mâchoires. L’âme est en fuite, nous la sentons s’écouler hors de nous avec la petite musique d’un suintement clair sur la pente de la falaise. L’âme, mais regardez-là donc, sinon elle en sa réalité, du moins ses manifestations, du moins ses infinis ruissellements sur l’aire dévastée de notre visage.

Vous qui êtes dehors, vous les Voyeurs de cet inestimable et étonnant spectacle, munissez-vous de vos stylos et écrivez, témoignez à la force de l’encre, à l’incision de la mine de graphite, ombrez vos feuilles pour dire l’indicible, éclairez-les d’une faille blanche si vous saisissez la moindre once de vérité, mais ne demeurez donc pas en vous avec les mains soudées au corps, vos langues muettes, votre pensée enroulée en colimaçon. Voici ce que vous direz à ceux qui veulent s’instruire des beautés du monde, dont l’homme est trop rarement atteint, mais qu’il sent comme le bien le plus précieux dès lors qu’elles font mine de s’absenter. Voici ce que vous direz, vos mains en porte-voix, du haut d’une colline de basalte, sous l’aire d’acier du ciel, en regard de la mer aux ailes immenses :

« Oui, le temps d’une malédiction est venu et les nuages sont lourds qui font leur bruit de tonnerre. Les hommes n’ont pas su voir leur âme et leur sort est indissolublement lié à cette coupable cécité. Mais voyez donc comme cette image sonne le glas de l’homme, combien elle est tissée de toute l’incomplétude des choses vaines et non advenues. Sur la terre du visage courent les stigmates de la désolation, les ravines du temps infécond, celui qui ne s’est pas ouvert faute d’avoir été compris. Le temps en son déploiement est l’envol de l’âme pour plus loin que toute distance, pour plus haut que le ciel, plus profond que l’abysse, plus rapide que l’éclair. Jamais elle ne s’arrête, bondissant de néant en néant, se sustentant de rien, respirant l’absolu, courant après l’infini. Cependant, elle eût fait halte auprès de l’homme, oui, de VOUS, plus longtemps, plus intensément si elle avait trouvé un refuge à sa dimension, un abri à sa convenance. Mais vous avez été un hôte insoucieux bardé d’ingratitude et de suffisance. Mais, chez vous, dans votre demeure d’albâtre et de stuc dont vous êtes si fier, avez-vous au moins un miroir, le reflet d’une « psyché » (l’âme se nomme ainsi, parfois), la réverbération d’une aire spéculaire afin qu’une fois, une fois seulement, vous pussiez prendre acte de ce qui vous englue et vous conduit à la demeure étroite de la chrysalide ? Avez-vous ? Et, à défaut d’un tesson de céramique, d’un verre de bouteille, que sais-je, d’un fragment de vitre, lustrez donc vos mains de cire et prenez acte de cela qui y apparaît. Mais qu’y apercevez- vous donc, si ce n’est ce front glabre et pierreux comme celui d’un mort, cet appendice nasal pareil à celui du comique nasique (mais chez vous la relation s’est inversée, ô combien !), cette molle protubérance de chair qui égoutte son insuffisance anatomique vers une pesanteur sans grâce. Mais qu’est-ce donc qui s’illustre sur ce désolant planisphère, si ce n’est l’aplat des joues si érodé qu’on penserait avoir affaire à une vieille laine usée ou bien à un mauvais lambris qu’une taraudante humidité aurait striée jusqu’à … l’âm … (j’ai failli commettre l’irréparable, vous attribuer ce que, jamais, vous n’aurez ; j’ai failli être parjure et vous confondre avec ce subtil principe dont vos mouvements syncopés de marionnette ne sont que de pitoyables parodies), strié jusqu’à … la corde, voici ce que dissimulait mon lapsus. Et cette coulure à l’aspect lie de vin qui tombe de vos cernes comme la prune chute de l’arbre. Sans doute vaut-il mieux que vous ne possédiez nul objet spéculaire, vous n’y apercevriez qu’un fantôme, une pelure d’humain avant qu’il ne sombre dans l’oubli définitif. Mais l’inventaire n’est pas fini. Il ne sera pas dit que je vous aie exempté de quelque peine, fût-elle légère à vos yeux ! Votre bouche, si l’on peut utiliser ce vocable prétentieux pour évoquer cette bonde carminée pareille à un sexe mutilé laissant fluer son sang. Si étroite. Si soudée sur un non-dit et, du reste, que pourriez-vous dire pour votre défense ? Tout est à charge et même les oiseaux du ciel, même les gentilles libellules vous condamneront sans l’ombre d’un remords ! Vous ne valez pas la langue pour vous exprimer, tout comme l’on dirait « la corde pour vous pendre. » Et quand bien même quelques mots s’échapperaient de votre ustensile buccal, ils n’auraient guère plus de vertu qu’un vague salmigondis, quelques éructations, feraient trois petits tours et votre « langage » s’étiolerait comme le feu-follet sur l’ombre maléfique des tombes. Être privé de parole, mais apercevez-vous combien vous frôlez le néant ? On prétend que certains animaux en possèdent un, langage, si vous m’avez bien suivi. Seriez-vous retombé dans un état identique à celui de vos lointains ancêtres (mais sont-ils si éloignés ?), de ces anthropoïdes qui n’avaient rien à envier aux pitreries des singes ? Et ne parlons pas de votre menton aussi piteux qu’une vieille galoche sous la pluie. Bientôt, soyez-en assuré, il tombera et le bas de votre visage ressemblera à un fond de jarre antique, en moins esthétique, s’entend ! Et vos oreilles, ces deux battoirs inconséquents qui flottent de chaque côté de votre belle physionomie, si semblable à des oriflammes sans gloire, vos oreilles que l’on présume sourdes. Pourquoi, du reste, se distingueraient-elles en quelque manière du désastre environnant ? Pourquoi ? Oui, le temps d’une malédiction est venu …»

« Oui, nous avons beaucoup dit, mais nous n’avons encore rien dit. Car nous n’avons pas parlé au sujet de vos yeux. Oui, le temps d’une malédiction est venu et votre absence de regard en est la preuve la plus patente, le cri le plus strident qu’ils puissent proférer. Oui, vos yeux crient, vos yeux poussent des lamentos, vos yeux exultent et leur clameur est assourdissante qui vrille les tympans, menace de les faire se disloquer sous l’insoutenable pression. Au lieu d’être ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être, à savoir des lacs accueillants incitant au repos et à l’accueil, ils n’ont jamais été, au mieux, que des braises vives, au pire que ces gemmes éteintes sur lesquelles ricoche la clarté à défaut de les féconder, de les ouvrir à la beauté et aux mystères du monde. Mais cette âme que vous revendiquez depuis la densité de cire du Musée Grévin, lequel vous accueille dans ses rayonnages lustrés de formol, dans ses archives empesées d’où s’absente la mémoire, mais cette âme est à des années-lumière de votre conscience et vous le savez si bien que tout votre visage concourt à énoncer, dans la plus vive clarté, ce renoncement à être. Car, voyez-vous, homme de peu de mérite, sans âme, l’homme que vous feignez d’être n’est plus qu’une dépouille en attente de soi qui n’atteindra jamais ses propres rives. Vous êtes au mitan de la tempête, dans l’œil du cyclone et le radeau auquel vous accrochez avec l’énergie du désespoir est celui de la Méduse et chaque coup de pinceau de ce brave Géricault vous enfonce chaque fois un peu plus, jusqu’à la goulée terminale. Vos yeux sont la signature la plus visible du désarroi qui vous atteint de fond en comble. Les pierres dures de vos yeux. Les iris de vos yeux, ternes comme des surfaces vert-de-grisées, comment pourraient-ils encore être les témoins de la belle jeune fille qui passe, du lustre d’un sublime maroquin dans le luxe ensommeillé d’une bibliothèque, du vol libre et blanc du goéland à contre-jour du ciel, du gonflement du goitre du caméléon à la robe arc-en-ciel, des taches pareilles à des îles du léopard, des rayures du tigre, de la lumière en demi teinte d’un Rembrandt, du génie des formes d’un Picasso, des tourbillons aquatiques d’un Léonard de Vinci. Comment ? Vos yeux sont de simples stalactites, des concrétions livrées à la puissance du minéral, des duretés obsidiennes, des résistances diamantaires, des occlusions que rien ne saurait traverser afin que quelque chose de votre intimité se métamorphose, que, soudain, vous surgissiez en plein ciel avec une manière de transcendance attachée à vos basques. La clarté vous eût-elle atteints, vous hommes de peu de présence, et alors vous seriez devenus ces baudruches gonflées, ces outres pleines de connaissance essaimant sous le zénith courbe les perles de votre savoir, la résine de vos méditations, le pollen de vos contemplations. Mais vos yeux étaient scellés, mais vos yeux étaient des barrages que nulle lumière n’aurait pu entailler. Car la lumière veut forer, car la lumière veut envahir l’homme et lui apporter le présent de la vérité, lui communiquer l’invisible et unifiante ardeur des choses révélées, lui insuffler la mesure déployante de la plénitude. Vous avez continûment été ces geôles à l’arrière de lourdes herses de fer, ces cachots enfouis quelque part, dans un lieu indéfinissable, aux confins des entrailles de la Terre, près du gong effrayant de la forge de Vulcain.

« Les yeux sont les fenêtres de l’âme », est-on accoutumés d’entendre. Or, les vôtres, vos yeux de platine ont refoulé vers l’extérieur la vérité qui voulait les traverser et féconder tout votre édifice intérieur. Comment accorder un lieu à l’âme alors que la croisée ouverte par laquelle elle est censée se nourrir de l’essentiel est cadenassée par une volonté obstinée de ne point connaître ? Car vous avez été cette demeure hautement schizophrénique, cette monade sans meurtrières, cette forteresse hautaine verrouillée sur son orgueil, vous estimant, sans doute, cette île hauturière à laquelle ne pouvait accoster nul Principe, fût-il le plus prometteur d’existence, le plus donateur de présence, le plus enclin à vous mettre en face de votre être avec la certitude « d’y être » enfin. Vous avez été le lieu géométrique d’une utopie sans même vous apercevoir que le réel, un jour, pourrait vous atteindre. Vous vous êtes dépouillés de vous, dont il ne demeure plus que d’insondables et étiques silhouettes pareilles à la feuille d’automne emportée par le vent. Oui, le temps d’une malédiction est venu et les nuages sont lourds qui font leur bruit de tonnerre. »

Mais rien ne sert d’épiloguer, puisque privé d’âme, tout comme vos semblables, vous êtes sourd, muet, aveugle, paralytique, loin au-delà de ce que vous auriez pu devenir à l’aune d’un regard plus attentif. Nous vous abandonnons, là, emmuré dans votre belle toile, tellement confondu avec le fond qui vous a donné naissance mais dont, jamais, vous n’avez pu émerger, vers lequel vous avez cinglé tout au long de votre vie de manière à vous confondre avec votre indistinction native. Certes l’art vous a rendu quelques couleurs, vous a attribué quelque présence, vous a mis en demeure d’exister, de sortir du néant, l’espace de quelques coups de pinceau, le temps que nous avons accordé à la contemplation de l’œuvre qui, un instant, vous a exonéré de votre tragique condition. L’art, cette transcendance, cette sublimation de l’âme en ce qu’elle a de plus précieux à nous montrer, dont toujours nous sommes les porteurs à défaut de bien le savoir. Demeure en son énigme, voilà où l’âme nous a conduits au cours de cette brève méditation. Tout naît de l’énigme qui fait sens. Voilà la seule certitude !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
4 juin 2015 4 04 /06 /juin /2015 09:09
« Visions de la vie à venir : les arbres ».

« Visions de la vie à venir : les arbres »

Photographie : John Charles Arnold

***

   En guise de prologue

  Le texte qui suit est à considérer sous l’aspect d’une fable eschatologique, doublée d’une intention philo-écologique. Le destin humain y est décrit selon la loi d’airain qui s’applique à l’homme dès l’instant où sa conduite fautive, sinon peccamineuse met son essence en danger, ce que son existence reflète parfois jusqu’à l’absurde. Ici , la fiction prenant appui sur la photographie cataclysmique de John Charles Arnold veut pointer, non dans une perspective morale ou bien éthique au sens large, mais dans le contexte d’une fabulation, le cheminement toujours hasardeux de chaque vie insouciante, détachée du bel objet qui la porte et lui assure sa pérennité, à savoir la très généreuse et nourricière Nature. Il pourrait aussi bien s’agir d’un conte d’allure panthéiste souhaitant réconcilier homme et milieu dans une juste harmonie. On se trouvera bien de s’approprier la chose selon une lecture au second degré, celui qui a commis le texte péchant, chaque jour que la Providence fait, de subtile et récurrente manière. Mais ceci constituera le sujet d’autres histoires qui trouveront à s’actualiser dans les « Petites Madeleines », faits réels remodelés par l’imaginaire et l’écriture, mais réels tout de même. Mais, au fait, qu’en est-il du réel ?

*****

  Le problème, car il y en avait un, datait de l’horizon de l’homme, dès l’instant où ce dernier s’était arrogé le droit d’être le souverain maître de la Nature et de tout ce qui croissait sous la courbure du ciel, à la pliure des eaux et de la terre. Le problème pouvait se résumer à l’énoncé d’une simple équation, laquelle posait l’identité de l’amour et de la guerre ou, pour le dire d’une façon plus significative, du désir des deux. L’homme, en son fond, était à la jointure de ces réalités conjointes d’une façon aussi visible que l’est l’arête d’une vérité lorsque celle-ci brille de l’éclat du diamant. Aussi loin que la condition humaine décidât de faire porter son regard, toujours, dans la marche paisible du jour, dans le cheminement exact de la lumière, s’allumait la densité de l’ombre, se figeait la dague de la nuit. Surgissement, au beau milieu des évidences, de la chausse-trappe qui menaçait, constamment, de tout reconduire au néant par la seule faille existentielle qui consistait à introduire de la différence là où brillait la souplesse de l’unité. Pour l’exprimer métaphoriquement : sur le lisse et le blanc de l’écorce du bouleau dans le luxe clair de la taïga, la venue au paraître de la longue cicatrice brune reconduisant l’arbre, via son duramen, à laisser inciser son âme jusqu’à lui faire rendre raison. Tout est corruptible sous la perspective mondaine et la loi de l’entropie réduit au silence tout essai de profération qui tenterait de dire en direction de l’éternité avec la belle insouciance attachée à l’exercice des certitudes.

  Considérez ceci que l’homme, toujours distrait de soi, qu’il se situe en-deçà de sa propre silhouette ou bien qu’il la projette dans un hypothétique au-delà, l’homme donc, coïncide rarement avec ce qu’il est, réalisant ses esquisses successives dans une manière de fausseté, d’inauthenticité offrant, à proprement parler, le gauchissement d’une non-vérité. De cette situation, l’Existant se sort, plus ou moins indemne, du moins le croît-il, à l’aune de quelque simagrée dont la comédie est le moindre mal, alors que la tragédie en est la face opposée, ô combien présente. Chaque pas que nous faisons en direction de nous-mêmes (l’on ne fait jamais que du sur-place), nous éloigne de ce que nous devrions être, à savoir des individus à la recherche de leur propre liberté, donc de l’exactitude de correspondre à leur essence, d’être une unité réalisée vivant de la lumière du jour, sans illusion qui l’installe dans un clair-obscur, un doute, une ambiguïté dont la morale est de n’en pas avoir et d’autoriser toute conduite, fût-elle douteuse et entachée d’erreur, au prétexte que le réel est cette pâte molle et ductile avec laquelle il est difficile de s’entendre, dont on s’arrange cependant dans l’ombre dense de la compromission. Voici pour la théorie, dont pour l’attitude contemplative afin d’être en conformité avec la signification originaire grecque de vision des choses posées devant soi.

  Maintenant, qu’en est-il de la réalité sonnante et trébuchante, tout comme l’est la pièce de monnaie, laquelle est le plus souvent au carrefour pragmatique et concret de la relation entre les hommes, fussent-ils « de bonne volonté » ? Il en est comme du monde qui tourne toujours dans le même sens et ne se ressource jamais à la pureté originelle qu’on lui suppose. Comme si le fait de débuter était synonyme d’une justesse du regard et, aussi bien, des aventures humaines. Donc ce qu’il convient de faire, c’est d’opposer, de mettre en relation ceci qui éclaire et ceci qui assombrit ; ceci qui profère et ceci qui est mutique ; ceci qui dit vrai et ceci qui dit faux, donc d’exercer notre emprise dialectique sur le monde afin qu’il émerge de sa confusion avec l’éclat de la manifestation. Certes, éclat qui ne saurait prétendre être pur comme la présence lumineuse de la gemme, mais disposer au regard du visible d’une conscience intentionnelle, c’est déjà donner des gages de sa sincérité, c’est entreprendre le voyage avec la lucidité nécessaire qui évite que ne soient pris des chemins de traverse. Nous disions donc le principe d’identité faisant se conjoindre à l’intérieur du même creuset, désir d’amour et désir de guerre.

  Désir d’amour - Oui, combien ce désir s’est manifesté au cours de l’histoire, dressant, ici et là, les pierres de sa belle présence, les menhirs de la beauté. Songez aux confluences innombrables des choses édifiées par le bel esprit de l’homme, dont les civilisations sont les vivantes synthèses. Très loin, au cours de la préhistoire, partout à la surface de la Terre, d’Egypte en Mésopotamie, en Amérique Centrale, au Pérou commencent à émerger les premiers foyers à partir desquels foisonneront aussi bien les créations matérielles des hommes, leur artisanat, aussi bien les prémices de l’art et le développement de la pensée. Ici et là s’élèveront plus tard, lorsque l’Histoire se dévoilera, les temples dédiés aux dieux, aux sacrifices, aux rencontres, au rayonnement de la cité. Ici et là, apparaîtront les premiers signes de la maîtrise intellectuelle du monde, s’édifieront les théories mathématiques, se construiront les bases calendaires de la préhension du temps quotidien, les astres livreront les secrets de l’espace au travers de l’activité stellaire des astronomes, la sublime invention de l’écriture formalisera la pensée, la fixera dans les caractères durables des tablettes d’argile ou bien les parchemins tissés des papyrus ; ici et là se déploieront les larges et monumentaux amphithéâtres où les acteurs mimeront la grande dramaturgie humaine. L’humanité, confiant son destin aux larges avenues de la création, semblait avoir trouvé la voie de son apaisement. Seulement, c’était sans compter sur l’esprit polémique de l’homme - au sens grec de « polemos » : « affrontement, pugilat » -, c’était penser l’humanité comme un « long fleuve tranquille ». Mais le fleuve, y compris celui de la durée héraclitéenne et du poème du temps qui s’écoule vers l’aval de son destin est toujours traversé de funestes projets qui détournent son cours et le font se ramifier en de multiples bras, image réelle s’il en est de sa complexité et de sa constante division dans les arcanes de l’exister. La pullulation trouble des eaux, l’intrication de la végétation, les élévations labyrinthiques des racines des palétuviers, le grouillement de toute une inquiétante faune aquatique, toute cette fantasmagorie nous fournira le site imagé à partir duquel comprendre l’irruption de la guerre avant que le fleuve n’arrive à son estuaire, là où l’attend la vastitude de la mer, mais aussi l’étrangeté de ses abysses.

  Désir de guerre - La guerre était un phénomène visible, facilement préhensible, aussi bien dans les réalisations architecturales, les divers écrits, l’art ; elle était si intimement liée au développement même des civilisations qu’on la croyait au fondement de ces dernières comme la nuit est la conque à partir de laquelle naît le jour. Et sans doute l’était-elle pour de bonnes et immédiatement compréhensibles raisons. La peur qui tissait la chair des hommes sécrétait la confrontation, la rixe, le combat pour la simple justification qu’il fallait demeurer vivant. Et puis une vision manichéiste du monde était à l’orée de cette évidence : si le bien existait, qu’est-ce qui s’opposait à l’émergence du mal en tant que sa face cachée ? Les choses, toute chose, aussi bien les beaux sentiments que les nobles pensées étaient toujours immensément réversibles. L’homme était imprégné de cette impérieuse ambivalence jusqu’à la moelle de son exister. Donc le phénomène de la guerre est contemporain de l’apparition de l’homme sur Terre. L’homme préhistorique ne chassait pas seulement le bison ou bien le renne, mais aussi son naturel rival, à savoir l’homme, celui qui, par définition, pouvait s’emparer de ses biens, terres, stocks alimentaires, bétail et mettre ainsi sa vie en danger. Tout un outillage guerrier pouvait ainsi voir le jour - lances, arcs, frondes, masses -, qui mettaient le plus souvent en situation d’affrontement le peuple des chasseurs-collecteurs et celui des premiers sédentaires. Des massacres de populations entières ont été révélés par les paléoethnologues, aussi bien au Soudan que près des estuaires du Danube, de l’Indus ou du Gange. La compétition était rude quant à la maîtrise des zones les plus giboyeuses. Etrange situation de la dimension anthropologique, laquelle pour asseoir son règne et assurer sa subsistance, la pérennité de la vie, doit donner la mort. Aussi bien celle du cervidé qui assurera la fonction de nourrissage, aussi bien celle de son semblable qui la menace par son existence même.

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

Lame cananéenne

supposée être la pointe d'un javelot

Source : Wikipédia

*

  Et, bien évidemment, cette disposition de l’homme au combat ira fortissimo au cours des âges, avec ses différents raffinements, à l’époque féodale, aux temps carolingiens, dans l’enceinte des châteaux-forts et auprès des barbacanes, pour trouver une manière de point d’acmé à l’époque dite « moderne » qui inventera les tranchées, le gaz sarin, le napalm et autres divertissements de l’homme « post-primitif ».

  La guerre en peinture - Alors, comment témoigner de ce déchaînement de violence, si ce n’est par le travail cathartique de l’art. « Guernica », l’œuvre célèbre de Picasso nous en donnera une sublime fresque sur laquelle il serait trop long de gloser tellement cette œuvre riche de symboles multiples s’ouvre à une interprétation sans fin. Qu’il soit simplement dit que s’y expriment aussi bien l’aporie constitutive de l’homme, sa finitude si verticale qu’elle ne peut s’exprimer que sous la forme du vertige, de l’abîme, du néant et de la nausée qui leur est coalescente. Œuvre forte, œuvre plantant son yatagan au plein des consciences, œuvre interpelant la liberté de l’homme, sa responsabilité, le sens de son destin, sa marche dans le corridor parfois étroit de l’Histoire, la nécessaire éthique qu’impose toute relation, toute altérité et le devoir d’une attention soutenue, non seulement à sa propre épiphanie dans un geste égoïstique, mais au surgissement de cet alter ego qui n’est, tout bien considéré, que notre propre image que le miroir de la présence autre nous renvoie comme le bien le plus précieux. La guerre, par nature, est un phénomène si dévastateur, si fortement stigmatisé ontologiquement, qu’il nous intime l’ordre d’ouvrir notre pupille jusqu’à la mydriase afin que surgisse dans le pli de notre existence la dignité d’homme debout. L’humanité a mis des millénaires à se relever, à devenir ce beau menhir assurant la liaison de la terre et du ciel. Comment donc cette transcendance peut-elle, soudain, se perdre dans le non-sens le plus dense, le plus compact où plus une seule clarté n’étoile le monde ? Comment ?

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

Mural of the painting "Guernica" by Picasso

made in tiles and full size. Location: Guernica

Date : 2009 - Source Own work 

*

  La guerre en littérature - Sujet d’inspiration infinie pour les écrivains. Que l’on songe seulement au roman autobiographique « Le Feu – Journal d’une escouade » d’Henri Barbusse, aux écrits de Guillaume Apollinaire, le poète à la tête bandée qui écrivait : "Ah Dieu ! que la guerre est jolie", voulant exprimer par-là la beauté de tout tragique, les moments d’irremplaçable fraternité sous la mitraille et la pluie d’obus mais aussi sa haine du combat, sa détestation du conflit : "Si tu voyais ce pays, ces trous à hommes, partout, partout ! On en a la nausée, les boyaux, les trous d'obus, les débris de projectiles et les cimetières." Que l’on se remémore le chef-d’œuvre de Céline, ce si étonnant « Voyage au bout de la nuit » dont le titre est, en lui-même, la pensée métaphorisée, la mise en image de l’aridité dialectique du jour – le voyage et de l’obscurité – la nuit -, dont toute guerre est l’inconcevable et abrupte synthèse. Enfin, que l’on regarde « La Guerre », ce livre admirable de Le Clézio où se dit, dans une langue éclatée fusant comme dix mille bombes, la fascination de l’homme pour ce qui le détruit et le pose, en même temps, comme celui qui manie la puissance jusqu’au risque de sa propre disparition. Mais écoutons :

  « Je regarde la terre, et voici, elle est vide et dévastée; et les cieux, et leur lumière n’est plus.

  Je regarde les montagnes, et voici, elles chancellent, et les collines tremblent sur leur base.

  Je regarde, et voici, il n’y a plus d’hommes, et les oiseaux du ciel ont fui. »

 Dans cet inimitable style prophétique, oraculaire, le Clézio bâtit une eschatologie tragique par laquelle s’annonce la fin de l’homme, de la Terre qui fut son berceau et l’offrande que lui fit la Nature afin qu’il devînt. Et voilà que le constat anaphorique du « Je regarde … je regarde … je regarde …», trois fois proféré comme s’il s’agissait de prendre acte de la triple extase temporelle du passé, du présent et de l’avenir, s’abîmant dans un même geste de néantisation signait l’impossibilité d’exister – de « sortir de soi », étymologiquement -, pour l’être de l’homme dont la présence est finie dès qu’apparue, dont la liberté est de n’en pas avoir. Condition aporétique dont le salut n’est qu’une fausse apparence, retournement de la calotte du poulpe révélant sa chair déjà amputée en voie de putréfaction comme si la soi-disant vérité n’était qu’un leurre, un simple miroir aux alouettes.

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

La guerre et la fin du monde.

Mais, reprenons : « Aussi loin que la condition humaine décidât de faire porter son regard, toujours, dans la marche paisible du jour, dans le cheminement exact de la lumière, s’allumait la densité de l’ombre, se figeait la dague de la nuit. »

« Vision de la vie à venir : les arbres ». Comme si ce titre sonnait à titre de prophétie, comme si cette belle photographie qui en est l’illustration voulait porter à notre regard l’expérience tragique du destin humain, sa possible disparition en raison d’un cheminement inexact dans les ornières contingentes de la Terre. Au début, il y a longtemps de cela, alors qu’entre les nuages, filtrait encore l’image du paradis avec ses oiseaux multicolores, ses biches aux yeux de velours, ses lacs d’émeraude et son éther de cristal, c’étaient comme des voix immatérielles et aériennes qui emplissaient la voûte céleste, ricochaient sur le dôme de la mer et l’on entendait les paroles de pure merveille : « Je t’aime, je t’aime », ainsi, avec d’infinies modulations « Je t’ai-ai-aime, je t’ai-ai-ai-aime, je t’ai-ai-aime » et cette incantation n’en finissait jamais de rebondir, de faire ses étoilements sur la toile libre du désir, de s’enlacer au corps des vivants avec la même ardeur que met le rameau de lierre à s’accrocher à son hôte dans une étreinte si étroite que l’on ne sait plus qui est qui, qui fait quoi, où commence l’amour et où il finit. Seulement, à force de rebonds, de chutes et de nouveaux élans, la formule magique se métamorphosait en autre chose que ce qu’elle voulait signifier, à savoir la belle communion humaine dans un même creuset, douillet et accueillant comme la mousse. Voici que les paroles usées, poncées jusqu’à laisser apercevoir leur trame, demeuraient dans l’espace vacant à la manière d’un drapeau de prière faseyant dans le vent et ne laissant plus deviner que ses étiques lambeaux. « Je t’ai-ai-aime ; je t’ai-ai-aime ; je t’ai-ai-ai-aime », devenait, insensiblement, « Je te Hai-ai-me, je te Hai-ai-aime ; je te HHHai-ai-aime », pour se laisser deviner sous une forme, d’abord incompréhensible, puis hautement signifiante avec ses sifflements d’effroi : « Je te Hai-ai-aine ; Je te Hai-ai-aine ; je te Hai-ai-aine » et, au bout de la voix se perdant dans les arcanes complexes du langage, ne demeurait plus que cette confondante et abrasive litanie : « Haine ; Haine ; Haine ». Ainsi, par altérations successives, tout comme la « Rue du poil au con » à Paris, laquelle, en son temps, avait accueilli des cohortes de Filles de Joie, était devenue la « Rue du Pélican », l’AMOUR, la sublime invention de la rencontre, était devenu son exact opposé : la HAINE. Etrange tout de même ce glissement sémantique du « Je t’aime » au « Je te haine », néologisme illustrant l’avers et le revers de la médaille sentimentale. Saut de carpe de l’inclination des hommes, subite volte-face, ouverture de la Trappe Majuscule par où le sens devient le non-sens, où la passion distille le mépris, l’exécration, la remise de l’autre à sa non-parution. Voilà, le constat était terrifiant, mais comme tout constat il s’imposait de lui-même, vous attachait au mât du bateau, tel le bon Ulysse et bien que vos oreilles fussent colmatées d’un bouchon de cire, la HAINE n’en existait pas moins avec ses tentacules en forme de crochets, son système manducatoire pareil à celui des carnassiers. Depuis que les paroles, autrefois laineuses, étaient devenues des machines à étriller, laminer, concasser, la haine se donnait comme le mode de relation le plus amical se pouvant établir entre tous les règnes, fussent-ils humain, végétal, minéral. Car la haine avait ceci de particulier qu’elle était universelle, invasive, colonisatrice, aux ramifications infinies, immense réseau qui étendait sa nappe depuis le moindre sillon de terre jusqu’aux limites du cosmos.

  Donc la guerre était partout, donc la guerre faisait rage, n’épargnant ni femme ni enfant, ni pied bot, ni jeune donzelle, ni grand de la Terre, ni petit, ni parvenu, ni modeste à la condition microscopique. Tout était bon qui faisait nourriture. Tout était bon qui alimentait l’immense chaudière commise au désastre immédiat et irréversible affectant tout ce qui faisait phénomène sur l’aire multiple du monde. En ce début de millénaire, voici comment les choses se présentaient. C’étaient les religions - ces sublimes inventions de l’esprit humain afin de ne pas désespérer -, les religions donc qui avaient mis le feu au poudre. Car chacune d’elle, prétendant posséder la vérité, n’avait de cesse de vouloir l’imposer aux autres à coups d’hostie ou bien de calame ou bien encore de rouleau du Pentateuque afin que les récalcitrants fussent convaincus de la justesse de leurs arguments. Sur de vastes agoras parcourues du vent du vide, avaient lieu d’immenses autodafés. On y voyait, pêle-mêle, danser et virevolter dans les flammes, les signes calcinés de la Bible, les versets du Coran, les manuscrits parcheminés de la Torah. Cela faisait de beaux nuages qui montaient pareils à de légères transcendances, lesquelles assemblaient en une même colonne signifiante et compréhensive ce que les hommes n’étaient pas parvenus à faire, ni le temps, ni l’espace n’y pouvant rien, d’ailleurs, la diaspora qui divisait les peuples était trop grande pour qu’ils pussent s’assembler en une seule ligne convergente. Et ce qui était vrai des religions, l’était aussi de bien d’autres domaines dans lesquels les hommes excellaient à diverger, diviser, installer d’indépassables clivages. Il en était ainsi des puissances de l’argent qui se regroupaient en citadelles, en places fortes, en barbacanes. On tirait sur les lignes adverses à l’arquebuse, au canon, on atteignait au lance-flammes, on s’emparait d’une place forte à l’aide du bélier ou bien de la catapulte. Afin de réduire son ennemi à sa merci, on n’hésitait guère à utiliser tout ce qui pouvait tomber sous la main, aussi bien la pierrière que la bricole, le mangonneau que le trébuchet, le couillard que la bombarde. On faisait feu de tout bois. On pillait à tire-larigot, on s’emparait du moindre écu que l’on cousait sous son oreiller, on s’habillait de papier-monnaie, on passait ses nuits, dans le moisi des caves, à faire s’activer les planches à billets. Mais il était un autre domaine dans lequel les humains excellaient et donnaient toute leur mesure. C’était la politique et la gestion de la cité. C’était comme une drogue, une puissante addiction, un genre d’extase au profit de laquelle le plus recommandable des citoyens n’hésitait pas une seconde à se transformer en bandit de grand chemin ou en membre secret de quelque Camorra ou bien de Cosa Nostra. Là, la haine y atteignait des sommets. Là, la haine était aussi tangible, aussi aisément préhensible que pouvait l’être Pantagruel qu’on aurait assigné à domicile dans les rets étroits d’une cellule monastique. Là, était immensément révélée la faiblesse de l’âme dès qu’elle était attachée aux vicissitudes et aux apories du pouvoir. Là était le « vice impuni » de la paranoïa aux arêtes vives, là était l’immense tour de Babel que n’habitait plus que le langage de la puissance, de la domination, de l’ego porté aux limites mêmes de sa propre parution. Accéder au pouvoir suprême, diriger un pays, un continent et, pourquoi pas le monde, était une obsession de tous les instants, une passion tellement hypertrophiée qu’elle n’avait plus aucun lien avec une forme d’amour qu’elle quelle soit, puisque l’amour supposait l’altérité, alors que l’amour du pouvoir l’excluait totalement, balayant tout sur son passage afin que l’orgueil pût trouver un royaume à sa dimension. Dans les palais des républiques, dans les salons feutrés des légations, sur les méridiennes de luxe des ambassades, partout où une once de pouvoir était disponible, on fomentait, on s’alliait pour mieux se désunir par la suite, on promettait et se compromettait, enfin on pratiquait, sous couvert de sa propre disponibilité aux affaires du monde, sous le visage d’un don de soi permanent et inconditionné, on façonnait le piédestal dont on voulait être la seule œuvre de pierre qui l’occuperait pour l’éternité comme si l’avenir de l’univers entier en dépendait. Mais, dans l’immense jeu de Tarot auxquels se livraient les protagonistes de la présence terrienne, il y avait encore de sombres et impérieuses motivations qui agissaient sous la ligne de flottaison de la société, à bas bruit, mais non à l’étiage du désir, dont les arcanes complexes ne se livraient qu’avec parcimonie entre initiés, sauf que, parfois, leurs manigances éclataient au plein jour avec la violence d’une grenade dégoupillée que l’on jette au milieu d’une foule en prière. C’est bien évidemment, maintenant, de la violence du sexe dont il faut parler, de l’imperium avec lequel il aliène les hommes, les reconduisant, parfois, souvent, à une tension si primitive qu’elle ne peut que faire songer aux forces primitives qui secouent l’animalité et ses manifestations les plus horizontales. Ici, la lourdeur, la compacité de la pierre font basculer le menhir transcendant pour le réduire au dolmen immanent écrasant de son propre poids le possible essor de la terre. Jamais, auparavant, la démesure du désir n’avait atteint une telle ampleur. Bien évidemment, que l’on n’aille pas s’abuser, le rapport entre les sexes n’était pas d’amour, seulement de glandes, d’émission de phéromones, de productions hormonales, de liquides séminaux. Les rencontres, multiples et variées, aussi spontanées qu’éjaculatoires étaient fondées sur l’accession à un plaisir immédiat, uniquement égoïste, le ou la partenaire n’étant perçu qu’à la manière du comblement d’une incomplétude physique. De la même façon que le symbole grec, le « sumbolon », consistait à réunir les deux fragments issus d’une même poterie afin qu’il en résultât une rencontre signifiante, l’ajointement de deux individus, bien que plus prosaïque dans son principe même, parvenait au même résultat, à savoir celui de réaliser une unité dont chaque tesson séparé eût été bien en peine d’assurer l’assomption depuis son immense solitude. Sans doute, en son fond, cette solitude, et le tragique qui en est le corollaire, expliquaient l’urgence de ces brèves et répétitives empoignades des deux principes opposés et complémentaires du masculin et du féminin, ce qui, en terme zoophile, s’énonce sous le vocable poétique de « mâle » et de « femelle » et en langage botanique de « pistil » et « d’étamines ». Si les procédures d’accouplement sont différentes, la volonté inflexible de la nature à se reproduire est la même. Mais demeurons dans l’enceinte étonnante des hommes et des femmes et cherchons ce qui s’y dévoile qui serait d’un ordre purement « naturel » car cette aube des temps nouveaux paraissait avoir fait l’économie des sentiments pour se recentrer sur la seule cible de l’efficacité sexuelle. Partout on s’accouplait, sur le bord des fontaines, comme sur celle de Trévi, dans la « dolce vita » de Fellini, sauf que la rencontre était moins accomplie sur le plan esthétique que celle de Sylvia et de Marcello, qu’elle était plus liée à un séisme, à un tellurisme, à une puissance organique dont il fallait libérer la tension, la projeter en effusion jusqu’à la limite d’une inconnaissance de soi. Partout étaient les femmes fardées outrageusement. Leurs yeux étaient semblables à des veuves noires en attente d’un sacrifice. Partout étaient les hommes-debout, glaive glorieux glissant hors du fourreau pour des « noces barbares » pour des viols consentis qui laissaient au monde de jeunes enfants à l’intelligence abîmée, des créatures promises à une éternelle errance, quelque part, dans le ventre d’une épave marine en partance pour nulle part. Partout étaient les « Filles du feu », mais qui n’étaient ni la brune Sylvie, ni la mystérieuse Adrienne batifolant dans une ronde naïve et insouciante au fil de la plume romantique d’un Nerval, seulement des volcans en éruption, des plaisirs en fusion, des laves incandescentes plongeant dans les arcanes du sexe afin de mieux s’oublier elles-mêmes. Oui, tout comme dans « Myrtho », les amants de passage eussent pu adresser le même compliment à leurs maîtresses d’une nuit « c'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse », mais ni la coupe n’était pourvue des mêmes prédicats, ni l’ivresse emplie des mêmes joies. Ici, en ce qui apparaissait comme une fin du monde, on ne prenait plus le temps de faire de la poésie ni de composer des dentelles, on plongeait dans le vif du sujet, et le vif était de prendre le plus de plaisir dans le moins de temps possible. Dionysos supplantait Apollon. Les pampres de la treille, le ruissellement du sang de la vigne, les turgescences des ceps pareils à une vigueur rustique, tout ceci faisait écran aux charmes et aux attributs d’Apollon. La lyre le cédait au phallos.

  « Retirez-vous, faites place au dieu ! parce qu'il veut résister, gonfler, avancer au milieu. »

T  elle était la devise qu’eussent pu adopter les jeunes ou moins jeunes mâles qui se livraient, au hasard des rues, des places et autres carrefours aux fêtes libres et sans contraintes. Fêtes auxquelles participaient les damoiselles dont la virginité n’était plus qu’un mauvais souvenir abandonné aux lointains du temps. On eût dit que la description du célèbre Plutarque avait été écrite à leur intention :

« En tête était portée une amphore pleine de vin et un rameau de vigne, puis il y avait un homme qui traînait un bélier pour le sacrifice, suivi par un autre avec un seau de figues et enfin quelqu’un portait un phallus.

  Bien sûr, à propos de ripaille, on aurait pu évoquer encore l’inclination de nombre de nos contemporains à fêter la bouteille, à s’empiffrer de victuailles à la manière gargantuesque, à faire de leur taille une gloire sans fin dont, pour faire le tour, il eût fallu plus de temps que n’en nécessitait la longue procession des amis de Bacchus, laquelle durait des lustres au cours desquels se concevait force généalogie dont, le plus souvent, il aurait été impossible de préciser l’origine. Voilà à quel stade en était arrivée l’humaine condition dont chacun portait « la forme entière » pour reprendre les propos avisés de Montaigne, l’humaniste. Ainsi, au terme de ce bref rappel historique, le lecteur comprendra-t-il l’état de misère et de dégradation dans lequel se trouvaient les universaux du Beau, du Bien, du Vrai. On aura saisi que, dans cette profusion de non-être, dans ce reflux de la plénitude, c’était l’AMOUR qui avait été en première ligne, les relations en seconde, dont il ne demeurait plus que d’étiques arêtes, les sentiments en troisième dont on apercevait les minces remuements pareils aux agitations des têtes des spermatozoïdes dans les remous oléagineux des mangroves où s’agitaient les lubriques bassins. Il en restait, au milieu des déflagration des hanches mécaniques, parmi les enclumes des genoux où s’allumaient les étincelles du désir, dans la touffeur humide des sexes alambiqués, dans l’irisation apoplectique des nombrils, il en restait donc, accrochés aux ronces urticantes du désir, suspendus aux breloques de l’envie, quelques miettes ici et là, des bribes de passion vraie, des échardes d’amitié, des bacilles de reconnaissance, des dilutions homéopathiques d’altérité.

  Cependant, toute qualité anthropologique n’avait pas disparu de la surface du globe et c’était même la disposition des hommes, des femmes à s’enflammer qui avait gagné en étendue aussi bien qu’en puissance. Ce qu’il restait de l’amour était si condensé, tellement porté à l’incandescence que la Nature entière en était bouleversée et atteinte en son sein. Ce qu’on voyait, de la limite de l’Oural jusqu’aux confins de l’Antarctique, depuis la chaîne de l’Alaska jusqu’à presqu’île du Kamtchatka, c’était ceci, comme une immense clameur montant des entrailles de la Terre, en réalité une seule et unique flamme qui courait d’un horizon à l’autre, une barrière de feu de mille pieds, un ciel noir au milieu duquel se distinguait, à la manière d’un sombre présage, l’œil autrefois cyclopéen du soleil qui, maintenant, n’était plus qu’une vague tache de sang faisant sa lente dérive dans un espace insaisissable, lequel ne se pouvait qualifier « sans feu ni lieu » et, c’était de l’exact contraire dont il s’agissait puisque les braises vives étaient partout présentes, partout hurlantes et plus un pouce carré de ciel n’avait été soustrait à la violence du désir allumé et déchaîné par l’inconséquence des hommes. La croûte terrestre, immense champ de ruines, se soulevait, pareille à une lave en fusion, les océans en ébullition n’étaient plus que des flux et des reflux de phosphènes rubescents, et ce qui affligeait le plus le démiurge, (le seul qui pût s’extraire du chaos à la mesure de simples bourgeonnements épidermiques) , c’était de voir l’état de désolation dans lequel se trouvait le peuple des arbres, ce peuple qui, autrefois, faisait la gloire de tous les continents et portait haut les couleurs de la Planète Bleue. Ils n’étaient plus que de lointains mirages, des tremblements au seuil d’une inconsistante mémoire, des torches qui élevaient dans l’air saturé leur brume rougeâtre, leurs flocons pareils à une compagnie d’escarbilles, une armée en déroute n’ayant plus, en guise d’éclaireurs de pointe, que des brasillements et des embrasements, des ignitions et des incandescences, des tourbillons et des tisons à l’infini. Vidée de ses arbres, privée de sa belle végétation, asséchée de la royauté bleue de ses mers, de la brillance de ses lacs, du réseau d’azur de ses fleuves et rivières, elle n’était plus qu’une planète rouge perdue dans la dérive bruyante des astres.

  Donc, Planète Rouge, elle était semblable à la lointaine et énigmatique Mars et n’offrait plus que ces longs réseaux pourpres et carmin, ces rivières orangées et ces tumultes de soufre, ces vaisseaux de sang frais et ces stases au long cours qui semblaient ne devoir jamais finir de brasiller tellement l’énergie y était concentrée comme dans la gueule d’un volcan ou bien la bouche immense d’un four touchant au domaine de Vulcain. Oui, c’était cela, c’était la porte des enfers que les hommes avaient ouverte du haut de leur terrible fringale de gloire, de pouvoir et de puissance, depuis leur goinfrerie et leur insatiable erreur quant à la nature des religions et au culte qui leur était alloué jusqu’à l’absurde, c’était la précipitation dans la bonde suceuse du sexe qui les ait aliénés, finissant par reconduire leur nature à la primitivité absolue qui les avait fait semblables aux phacochères se vautrant dans la densité compacte et rassurante de la soue. Oui, ils avaient chuté, oui, ils avaient enfreint leur propre essence, se retrouvant nez à nez avec l’image de l’anthropoïde qu’ils avaient été dans les lointains du temps lorsque, encore, la Terre en était à ses premiers vagissements, à ses premiers essais de profération, à ses balbutiements, à son langage-sabir cherchant à s’extraire avec peine de la confusion ambiante. Voilà ce qu’ils étaient devenus, de simples nullités exponentielles qui inversaient le cours du temps, la marche de l’Histoire. Partis de la Grande, celles qu’ils avaient acquise et édifiée de haute lutte, ils se voyaient acculés, présentement, à la petite histoire, à l’historiette, à l’anecdote dont la nature est de prendre l’illusoire pour le réel, le menu détail pour le fondement, l’artifice pour l’original. Voilà où la folie d’en bas les avait inclinés à sombrer. Ils étaient devenus, à leurs corps consentants, de simples bonobos à l’architecture étroite, aux membres démesurés, aux génitoires trainant au sol sans gloire, au cerveau si menu que ne pouvaient guère s’y loger que deux ou trois comptines, quelques chiffres jusqu’à quatre, le nombre de leurs effectivités locomotrices, quelques lettres, au nombre de trois, B ; O ; N, celles précisément avec lesquelles ils eussent pu orthographier leurs noms s’ils en avaient eu la possibilité, ces mêmes lettres avec lesquelles, quant ils avaient été hommes, ils écrivaient la gloire et le rayonnement de l’humain : BON. Seulement, cette bonté, cette mesure qualitativement humaine qui fondait l’aire de la présence et la dignité de demeurer sur Terre, ils l’avaient perdue et, jamais ne la retrouveraient. Au surgissement de l’humain sur la toile de fond du monde, il fallait un long temps d’incubation, l’espace de plusieurs millénaires. Hommes, femmes, ils l’avaient été en portant haut l’oriflamme de l’exister, mais ils avaient été fascinés par la prodigieuse puissance qui avait été remise entre leurs mains et en avaient fait une arme qu’ils avaient retourné contre leur humanité. Maintenant leur tour était passé. Sur la cimaise de leurs fronts ou bien des lambeaux qu’il en restait, flottait au vent de feu la belle intelligence humaine la très percutante sentence d’Héraclite. Elle disait ceci :

  « Le temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d'un enfant. »

  Le jeu était terminé. Il fallait le ranger dans le coffre au lourd couvercle de la destinée humaine. Demain, dans des milliers d’années, il serait temps de sortir à nouveau le trictrac. Il serait toujours temps de jouer !

« Visions de la vie à venir : les arbres ».
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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 08:49
Maïeutique de l'image.

Photographie : Blanc-Seing.

Certaines images ne nous parlent pas le langage du réel avec l’évidence qui semblerait être attachée à leur simple vision. Nous regardons, nous demeurons sur le bord d’un savoir que nous n’actualisons pas et il se produit une sorte de suspension du jugement. En fait, nous nous situons davantage sur le plan d’une contemplation alors que nous pensions nous confier à un regard conventionnel. Cette photographie existe sur le mode d’une sustentation. Elle flotte dans l’espace et le temps, elle s’abstrait des habituelles contingences. Mais d’où tient-elle cette puissance qui nous arrache aux catégories par lesquelles, d’ordinaire, nous traduisons ce qui nous apparaît en un langage directement compréhensible ? Ceci, cette singularité, elle la tient, essentiellement de sa forme, non des objets qui y font phénomène.

La forme, donc. Les teintes sont parées d’un genre d’aura - ce jaune-vert si semblable aux eaux glauques qui descendent vers les abysses, identique aux ambiances que nous pensons être « supraterrestres » -, ces autres verts si sombres qu’ils inclinent vers le mystère d’un « outre-noir », pour parodier Soulages ; ce ciel livide, lavé de toute trace, lequel pourrait être le domaine des dieux et de leurs étonnantes mythologies ; l’allure générale de la demeure et de la végétation, les deux se perdant dans le voile d’une irisation -, toute cette manière de fantasmagorie nous reconduit ailleurs que là où nous sommes vraiment, physiquement, s’entend. La photographie, grâce à son parti-pris visuel contribue à nous indiquer une autre direction quant au geste de la vision.

Ici, il convient d’évoquer la maïeutique, celle par laquelle l’habile Socrate faisait accoucher les esprits de ses interlocuteurs des connaissances logées dans la crypte d’un savoir non révélé. Ni Socrate, ni celui qui se confiait à lui n’avaient une représentation anticipatrice de cela qui allait se révéler au grand jour. Pas plus que la Maïa de la mythologie grecque qui assistait aux accouchements ne pouvait tracer une esquisse, fût-elle approximative, du visage qui serait celui du nouveau-né. Et c’est bien ce mystère de l’apparition qui est précieux puisqu’il convoque curiosité et étonnement. Et, si nous parlons de maïeutique, c’est pour la simple raison que, face à l’image, nous devons nous comporter en accoucheurs et, tout comme le philosophe, provoquer l’activité de réminiscence des sujets qui nous font face - les arbres, la maison, afin qu’ils consentent à nous délivrer quelque chose de ce qu’ils ont vu dans le domaine supraterrestre, là où les Formes sont investies de plénitude, de vérité, autrement dit d’une signification ultime. Ces Formes Majuscules dont nous n’apercevons plus que les formes minuscules, les reflets que dissimulent les ombres de la croyance et de l’opinion alors que nos yeux ne devraient se tourner qu’en direction de la pure lumière.

Alors, puisqu’il nous faut accepter de n’apercevoir que des simulacres, qu’il nous soit au moins permis de contempler ces deux formes constitutives de tout paysage aussi bien existentiel que mental ; l’arbre en tant que symbole de la croissance ; la maison en tant que recueil de l’habiter et lieu de ressourcement. Ici, nous dirons, dans une tentative d’ascension vers les pures Formes, comment nous apercevons, dans un genre d’idéalité accessible à notre imaginaire, l’Arbre Parfait, la Maison Parfaite. Nous regardons et nous vivons. Nous regardons et sommes vision, ce rayon capable de voyager « au-travers » et de se confondre avec ce qui est. Nous avançons jusqu’à l’arbre, non en tant que notre corps humain, seulement en tant que chaque chose de l’arbre, en tant que l’arbre lui-même. Nous sommes racines déployantes qui rampons dans les plis de la terre, dans l’obscur où naissent les germes de la vie. En nous, le trajet incessant de la sève. Nous le sentons courber notre chemin souple, se dresser dans l’arborescence d’un sang blanc. Pureté de ceci qui n’a nullement vu le jour, se nourrit de sa propre substance. Partout, autour de nous, sont les confluences, les mouvements qui font osciller la lourde demeure de bois. Nous sommes marches qui montons dans un dédale de ponts et de passerelles, nous sommes carrefours, rencontres d’aubier et de duramen, processions de canaux, tunnels qui volons au bout des tiges ; il y a des trous comme ceux des pics-verts et nous apercevons, tout en bas, sur Terre, la mare verte de l’herbe, le parasol d’un arbre-frère, la maison où vivent les fourmis humaines, la ligne étincelante d’une rivière, les frondaisons-amies qui abritent les libellules aux tuniques bleues. Nous sommes fuseaux noirs, flammes inventives dressées à l’assaut du ciel, tout contre les étincelles du soleil, nous sommes incendiés jusqu’au pli de notre âme et, parfois, éclatent les noix qui sont notre langage ; les mots par lesquels nous parlons aux existants et assurons notre généalogie. Sous notre écorce rouge dorment des milliers d’insectes qui chantent dans la rumeur du jour. La nuit, nous fouettons l’éther et dispersons les étoiles alors que la lune pose sur notre forêt de feuilles grises le glacis du poème.

Nous sommes la maison, oui, la maison, c’est-à-dire ceci qui donne abri aux hommes et les met en sécurité. Nous sommes la ruche polychrome, la joie interne, et le nectar illumine chacune de nos cellules et le pollen est la lumière qui scelle nos yeux sur des visions adéquates. Comme si la vision se retournait et le regard se sondait lui-même jusqu’en son tréfonds afin qu’au travers de la gemme de nos corps de nymphe s’allume l’unique vérité, celle qui nous métamorphose en exister sous la courbure insolente du ciel. Insolente, oui, puisque jamais nous n’en pourrons saisir la totale sphéricité, ce sentiment à nul autre pareil qui fait les choses belles, le cercle se refermant sur son unité de sens. Mais nous habitons et sommes habités de tout ce qui vit et passe. Nos chambres sont les boîtes photographiques où se révèlent les sels de l’amour. Du plafond ruissellent mille filaments qui tissent la matière de nos songes. Nos portes sont les passages pour de nouvelles découvertes. Chaque porte poussée ouvre en nous la dimension de la connaissance et nous n’avons de cesse d’inscrire sur la margelle de notre front les signes qui fécondent le réel, le portent sur le bord d’une révélation et parfois au-delà. Les pièces communiquent entre elles de la même manière que le cristal irradie la clarté jusqu’en son centre. Lianes volubiles, fils de soie, fils d’Ariane qui se perdent dans la rumeur labyrinthique, fils de verre qui sillonnent le moindre espace du bonheur de figurer, là, au milieu de la ruche avec, tout autour, les ailes diaphanes des théories d’abeilles. Confidence de certaines pièces, doux clair-obscur disant en ombres légères la rareté de nos pensées, le pli intime de notre intellect et le monde est une symphonie qui, jamais, ne se termine. Merveille de la lampe faisant son reflet d’écume sur la peau parcheminée de quelques vieux maroquins. Dedans dorment les milliers de signes qui travaillent l’esprit et le portent à l’incandescence alors que, tout autour, courent les bruits assourdissants que nous n’entendons pas. Beauté à nulle autre pareille de la bibliothèque lorsque, à l’aube, dans la levée du jour, les reliures émergent de la pénombre telles une promesse d’investir le lieu d’une pure félicité. Ecoutez donc les mots faire leur rumeur sur la plage lisse de la page. C’est tout juste un crissement. Nous le saisissons et alors la conque de notre esprit en répercute l’écho jusqu’à la limite de notre peau. Nous sommes dilatés de l’intérieur, tels des montgolfières en partance pour plus loin que ne peut saisir l’imaginaire. Dans la pièce où se fait le silence, nous logeons les textes dans les moindres recoins, nous devenons maison, lieu d’habitation où se déposent les merveilleux et inépuisables sèmes de la vie. Un fourmillement, une extase, un sentiment qui nous porte au bord de nous-mêmes en même temps qu’il nous enjoint de demeurer en notre for intérieur, tout près de l’ombilic fondateur, cette manière de cosmos autour duquel flotte, sans doute le chaos, mais que nous tenons à distance à la mesure de la tension de notre conscience. Et il faudrait encore parler du mystère poussiéreux de la cave, de ses échappées vers quelque cavité souterraine inaperçue, d’un monde de cloportes qui traîne sa vie le long de ses pattes de verre, une façon de dire la nécessité d’être relié au sol. Il faudrait dire le monde du grenier, le voyage auquel il nous invite, le coffre plein d’anciennes cartes postales jaunies par les ans, autrement dit une sédimentation du temps, le tremplin d’une fable. Voilà ce qu’il faudrait dire et encore nous n’aurions esquissé qu’une manière de prologue.

L’accouchement est terminé. Maïa peut rejoindre le ciel invisible de sa mythologie. Nous pouvons regagner les assises fermes du sol, nous pouvons regarder à nouveau la photographie. La tâche de parturition est arrivée à son terme. Mais, au fait, avons-nous suffisamment aperçu ? N’y avait-il rien d’autre à extraire qui eût ajouté à notre contentement, à notre désir d’en savoir plus que les seules lignes de force qui se laissent deviner, mais en cachent bien d’autres ? Heureusement, l’imaginaire, l’inconscient, le rêve prendront la relève. Nul repos pour connaître. Tout est toujours ouvert qui appelle.

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Published by Blanc Seing - dans Micro-philosophèmes
22 mai 2015 5 22 /05 /mai /2015 08:06
Basquiat : anatomie d’un génie.

« Boy and dog in a Johnnypump » - 1982.

Source : Wikiart.

« Les hommes aimés des dieux meurent jeunes. »

Hölderlin.

Face au génie, l’homme ne demeure jamais insensible. Il est convoqué en lui et questionné par cette mesure hors du commun comme il le serait par quelque événement extraordinaire : une grande invention ou bien le surgissement de la peste. Car, avec le génie, il n’en est jamais quitte et doit sortir de ses propres frontières afin d’essayer de saisir ce qui est, à proprement parler, insaisissable. On ne « saisit » pas le génie. On le redoute ou bien on est fasciné, ce qui revient exactement au même. C’est toujours de quelque chose de transcendant dont il est question, d’un genre de hiéroglyphe avec lequel s’entendre, souvent par défaut, parfois dans la subite intuition de ce qu’un esprit hors du commun a voulu communiquer de son approche du réel, avec quoi il faut composer depuis son entendement ordinaire. On a beaucoup glosé sur le génie et nul ne saurait en donner la définition exacte qu’à demeurer dans l’approximation et la caricature.

Repères biographiques et clés de compréhension.

Mais, en ce qui concerne Basquiat, sa vie hors du commun suffit à tracer les lignes selon lesquelles le génie se donne à voir. Très tôt, le jeune Jean-Michel délivre des signes de précocité. A l’âge de 4 ans il apprend à lire et à écrire. A 8 ans il est trilingue. Très tôt repéré pas sa mère qui s’intéresse à l’art, le jeune prodige est accompagné au MoMA de New York, tremplin à partir duquel se développe sa passion pour le dessin Puis survient un événement qui n’a rien d’anodin, qui influencera l’œuvre future. Rien, chez un génie, ne disparaît en pure perte. Tout est immédiatement métabolisé et sera recyclé plus tard, soit à titre de simple filigrane, soit dans l’investissement d’un thème construit à la manière d’un paradigme : il faut s’emparer du monde de façon singulière. Oui, « singulière » car s’il s’agissait de ne retenir qu’un seul prédicat à accoler au génie, ce serait bien celui-ci. Tout génie est singulier, c’est un truisme que de l’énoncer. Âgé de 7 ans, Basquiat est victime d’un accident à la suite duquel sera pratiquée une ablation de la rate. Lors de sa convalescence le futur artiste se penchera avec un intérêt soutenu sur un livre offert par sa mère : « Henry Gray's Anatomy of the Human Body». Cette découverte, certainement associée aux leçons d’anatomie de Léonard de Vinci, entraînera le jeune créateur dans une manière de représentation effrénée et parfois tragique du corps humain. Puis, plus tard, dans sa courte vie - Basquiat mourra d’une overdose à l’âge de 27 ans -, la production prodigieuse de 800 peintures et 1500 dessins. Voilà de quoi métamorphoser une existence banale en destin d’exception.

Créolitude.

Jean-Michel, né d’une mère d’origine portoricaine et d’un père d’origine haïtienne sera influencé par ses propres racines plongeant dans la mangrove d’une culture afro-américaine dont on retrouvera les traces dans nombre de ses créations plastiques. A son sujet, il n’est sans doute pas erroné d’évoquer le concept de « négritude » porté en son temps par Léopold Sédar Senghor. Un tableau de Basquiat datant de 1982, intitulé « Charlie the first », fait l’apologie du jazz par lequel Charlie Parker s’affirme en tant qu’artiste plongé dans la recherche expérimentale et non plus comme simple amuseur d’un public de blancs amateurs de dépaysement. Cette musique est non seulement exceptionnelle par sa qualité et sa fonction novatrice, mais, en même temps, elle est un facteur de désaliénation et d’auto-affirmation d’une empreinte qu’un peuple porte en lui comme son bien le plus précieux, comme sa voix libératrice d’une histoire entachée d’ombres funestes. Nul doute que la conscience de Basquiat en ait fait un de ses modes d’expression, un des cris qu’il profère tout au long de son œuvre, tout comme d’autres territorialisent leur violence dans les graphes répétitifs qui jalonnent les murs lépreux de SoHo.

Être né est déjà se situer dans l’être-jeté pour lequel l’on n’a rien décidé. Être né afro-américain, c’est assumer les stigmates d’une histoire, c’est porter haut sa couleur de peau, c’est faire sortir de soi une douleur existentielle dont la peinture pourra se faire le vecteur privilégié. Peindre c’est crier. Peindre, c’est éjaculer. Peindre, c’est éclabousser. Peindre, c’est exorciser des peurs et les rendre concrètes alors que le subjectile en reçoit les violents coups de boutoir. Ici, cette recherche de sa propre identité et le désir d’exorciser tout ce qu’une couleur de peau porte de traces indélébiles, il faudra le relier à ce beau concept de « créolité » ou bien de « créolitude », témoin de l’empreinte caribéenne, laquelle correctement regardée est parfaitement superposable à la « condition nègre ». Il y est question d’une image à réhabiliter et à porter haut, ce que fera l’art avec la dimension transcendante qui est la sienne.

Créolitude, blessure, génie : les trois voies d’accès à une compréhension de l’œuvre.

Seule cette triple perspective permet de prendre en compte l’entièreté de la condition de Basquiat et son propre rapport à l’art. Si créolitude, blessure, génie le traversent de part en part à la manière d’une sagaie ontologique c’est pour mieux affirmer sa présence à la peinture, mieux imposer sa vision singulière d’un monde en proie à ses propres démons. Le New York des années quatre-vingt et plus particulièrement le monde fermé de l’art est à la recherche d’un sens qui ne se profile guère à l’horizon et rien ne semble vouloir émerger qui fasse sens. C’est sans doute la raison pour laquelle Basquiat a cherché en Andy Warhol un père fondateur d’une conception artistique en même temps qu’une filiation à faire sienne qui le conduise hors du champ d’une possible marginalité dont sa naissance dans un milieu créole était la forme visible.

Créolitude, car l’on ne peut être né îlien et ne pas être hanté par ses origines dont l’histoire est entachée d’une lourde et mutilante mémoire. Blessure, celle qui entama l’intégrité physique de Jean-Michel enfant lors de son accident de rue. Blessure encore que la camisole de la drogue qui s’avère être le refuge ultime contre les agressions venant aussi bien de sa propre intériorité que de l’extériorité du monde alentour. Génie enfin qui se révèle un boulet à traîner, peut-être aussi lourd que celui qui aliénait les esclaves dans le régime inhumain des plantations.

Mais, maintenant, il faut en revenir à l’œuvre placée à l’incipit de cet article et chercher à y repérer les lignes de force qui la parcourent à l’aune de cette triple « crucifixion en noir ». Car c’est bien de cela dont il est question. Le parcours de météore de Basquiat, son sillage de comète dans le ciel de la création est celui d’une tragédie personnelle, d’une mise à mort programmée de soi dont la cruelle réalité est celle du constat suivant : la confrontation à la transcendance de l’art est au péril de sa vie. Sublimer le réel est toujours au prix d’un risque. Nombreux ont été les artistes, au cours de l’histoire, qui ont appris cette vérité à leurs dépens.

Basquiat : anatomie d’un génie.

Mais que voit-on dans ce tableau qui porterait Basquiat au-devant de nous dans une forme de vérité ? La créolitude, ce sentiment d’un inaccomplissement ontologique, d’une rature incisant sa propre peau, voici qu’elle surgit à même la violence de la représentation. La figure ici présente est celle d’un roi nègre privé de sa couronne puisque, aussi bien, celle-ci est biffée d’une tache pourpre comme le sang. S’agit-il d’un sacrifice ? En direction de qui ? Le faciès aux yeux agrandis, pareils à des orbites vides, la herse des dents, l’absence de nez, tout ceci incline déjà vers une mort proche. Cette effigie est celle d’une crucifixion et c’est un squelette qui nous visite ou, tout au moins, sa prémonition. Les transparences, identiques à celles qui sont l’empreinte des dessins d’enfants, nous donne à voir l’invisible, à savoir l’interne d’un corps et l’architecture de son anatomie intime. Exister, pour ce peintre, c’est ceci : se mettre à nu et fouiller, jusqu’à la folie, afin de faire rendre raison à l’existence. Rien ne lui est épargné et sa quête est pareille au spectacle des écorchés des salles de dissection. Lexique des alvéoles et des os, système veineux s’épanchant à l’extérieur, maelstrom intestinal, réseaux de nerfs et mécanisme des articulations, hampe érectile du sexe mais pour quelle fécondation, sinon celle de l’art dont l’exigence sera celle d’une mise à mort du démiurge ayant osé tutoyer l’absolu.

Le génie est coalescent à la folie et l’acte de création en est l’expression la plus perceptible qui fore le réel jusqu’à l’absurde. L’énergie interne est paroxystique qu’il faut porter à l’extérieur, quitte à lacérer la toile, quitte à y imprimer son propre corps identique au mirage d’un suaire. Basquiat est ce Christ tragique qui procède à sa propre mise en croix. Regardez les bras, leur pathétique diaspora. Regardez les mains et vous y verrez, sans grand effort d’imagination, les clous symboliques qui disent le dépassement de soi jusqu’en son extrême, à savoir la bascule dans sa propre mort avec l’effrayante perspective d’un Golgotha. L’œuvre de Basquiat est le témoin constant de cette mise au tombeau. Tout y est éjaculatoire, tellurique, tout y est traversé de sang et de lymphe, tout y converge dans une disparition de soi. Destin scellé dès qu’apparu dont l’analogue se retrouve dans l’existence du torturé Antonin Artaud. Car, s’appeler Basquiat ou bien Artaud, c’est procéder à la même exigence qui conduira, par le biais de la drogue dure à l’exclusion de soi du monde, à sa propre biffure puisque vivre est une insoutenable douleur. Les dessins de Basquiat-Artaud sont de même nature, ils mettent en exergue l’impossibilité d’exister. Ce qu’écrivait l’auteur du « Théâtre et son double » à un médecin imaginaire dans « L’Ombilic des limbes », Jean-Michel eût pu le reprendre à son compte : « J’espère que vous saurez me donner la quantité de liquides subtils, d’agents spécieux, de morphine mentale, capables d’exhausser mon abaissement, d’équilibrer ce qui tombe, de réunir ce qui est séparé, de recomposer ce qui est détruit. »

Oui « de réunir ce qui est séparé » car le corps est fragmenté - l’œuvre entière de Basquiat en est la mise en peinture -, car le corps est disloqué soumis à l’écartèlement schizophrénique que l’usage de la drogue, le travail forcené sont censés rassembler alors que c’est du contraire dont il s’agit. Le temps conspire à la dislocation, le temps parcellise et atomise cette anatomie dont plus aucune synthèse ne parviendra à rassembler les éclats dans un possible existentiel. La longue galerie de tableaux et de dessins est une procession vers l’anéantissement, l’autodestruction programmée, qu’une puissance souterraine anime avec une inéluctable volonté. Œuvre de déchirure et de cri, œuvre de désespérance et de lutte avec une finitude dont il n’est pas inutile de penser qu’elle était recherchée, peut-être comme la forme ultime d’une beauté à atteindre. Ici, l’on pensera inévitablement au parcours héroïque en même temps que tragique de Yukio Mishima, cet écrivain japonais aussi brillant qu’exigeant qui procèdera à son propre suicide rituel en public après qu’il aura écrit son indépassable magnus opus « La Mer de la Fertilité », - une manière de testament dont la suite logique ne pouvait consister qu’en sa propre disparition.

Peut-être en est-il du génie comme de la mort du cygne qui regagne sa part d’ombre après son dernier chant ? L’œuvre reproduite ci-dessous, dont le titre en français serait « Chevaucher avec la mort », une des dernières toiles de l’artiste, motif inspiré de Léonard de Vinci, est la dernière mise en scène d’un destin qui, bientôt, va basculer dans son ultime signification. Prémonition qui clôt, en quelque manière, l’inventaire anatomique obsessionnel. Sans doute, ici, plus qu’une icône à laquelle attacher l’image d’un Basquiat trop tôt disparu, faut-il voir l’allusion d’une fulgurante intuition : nul ne saurait pénétrer l’absolu qu’au sacrifice de sa vie. Il est à croire que le génie paie, à cette exigence, un lourd tribut. Demeurent les œuvres qui sont comme les stigmates de cette lutte acharnée qui transcende le réel jusqu’en son extrême pointe. Nous laisserons à Keith Haring le soin de conclure, parlant de Basquiat :

« Il lui fallait être à la hauteur de sa réputation de jeune prodige, ce qui est une sorte de fausse sainteté.»

Peut-être l’art, n’est-ce que cela, se rendre l’égal des dieux puis renoncer à être au-delà ? Peut-être !

Basquiat : anatomie d’un génie.
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Published by Blanc Seing - dans ART
21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 07:56
Ultima Thulé.

« Abstract Photography ».

Œuvre : John Charles Arnold.

Nous marchons à la lisière de l’eau et nous ne savons pas vraiment qui nous sommes. C’est une telle étrangeté de se trouver près des irisations bleues, des trous noirs, des croix des brindilles, des damiers piquetés d’azur, des minces franges blanches comme l’écume, si fragiles qu’on les croirait inventées par l’esprit ou bien dessinées par quelque démiurge s’essayant à donner forme au monde. Oui, nous sommes à la limite d’un cosmos, avec ses propres lois d’organisation, ses lignes de force, ses confluences d’étoiles. Nous sommes si étonnés d’assister à ce spectacle que l’image du mythe nous saisit de toute sa puissance et nous demeurons là, au bord du mystère comme si un univers nouveau allait paraître et nous tenir sous son insondable royauté. C’est toujours dans les lieux extrêmes que nous nous posons la question de la présence de ce qui est, de son hypothétique origine. Parce que, sous ces latitudes, nous n’avons plus de fuite possible. Nous sommes acculés à une manière de vérité. Nous sommes mis en demeure d’inventer quelque chose qui nous sauve de l’abîme de l’inconnaissance.

Alors, soudain, une vision surgit qui traverse les cristaux de glace et nous installe dans cette belle utopie d’une Terre qui n’a peut-être jamais existé. Pour cela elle est d’autant plus belle qu’elle germe sous notre imaginaire avec la force de ce qui est libre et de demande qu’à déployer son poème dans l’espace. Mais quelle est donc cette Ultima Thulé ? Est-elle cette île mystérieuse cernée de baleines gigantesques et de monstres marins que décrit le Marseillais Pythéas le Grec ? Est-elle ce surgissement de rochers au nord de l’archipel britannique, quelque part du côté des Ferroé ou bien des Lofoten ? Est-ce un morceau du Groenland qui se serait détaché et flotterait sur le vaste océan telle une banquise sans boussole ? L’extrême nord, le Septentrion est toujours une immense fascination. Lieu de l’extrême se confondant avec la vastitude même de l’absolu. Lieu des majestueux glaciers qui nous toisent du haut de leurs montagnes bleues et blanches creusées de tunnels, emplies de filaments et de bulles. Une ivresse en réalité, une dimension qui dépasse l’entendement et nous reconduit à la taille de la fourmi contemplant l’univers. Mais, ici, regardant cette belle photographie dont l’abstraction fait penser à la rigueur d’une géométrie, à l’exactitude du concept, cependant nous ne rationalisons nullement, bien au contraire nous sautons de plain-pied dans la plus pure illusion qui soit, celle d’un rêve agrandi à notre propre dimension si, toutefois, elle consentait à s’élargir à la mesure de l’univers. Certes, nous sommes des explorateurs bien plus modestes que des Pythéas ou bien des Magellan et, sans cesse, nous flottons dans cette Ultima Thulé qui, pour être nôtre - le corps que nous habitons, l’esprit que nous animons -, se révèle être cette énigme que, chaque jour nous frôlons, sans bien la connaître. Alors nous détournons notre propre regard de nous-mêmes et cherchons dans le vaste univers ce qui est en nous mais que nous renonçons à voir. Cette photographie est belle qui nous exile de nous. La questionnant, nous ne faisons que nous questionner. Que veut-elle donc dire qui, jusqu’alors ne s’est jamais révélé ? S’agirait-il de notre propre mystère ? S’agirait-il de cela ?

Ultima Thulé.

Thulé, sous le nom de Tile,

d'après la Carta Marina de Olaus Magnus (1539).

Thulé est sur cette carte une île (imaginaire ?)

située entre les îles Féroé et l'Islande.

Source : Wikipédia.

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 07:43

 

Philosophie dans le boudoir.

 

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 À propos de Zoï.

 

 

 Dès l'énoncé du titre on se doutera du thème qui sera développé dans l'article, bien évidemment en référence à l'œuvre de Sade, que l'on résumera de la manière suivante : il s'agira d'instaurer un débat, somme toute classique, portant sur les concepts de Nature et de Culture; de voir en quoi les comportements humains auraient à se fonder sur l'une plutôt que sur l'autre. Sommes-nous des êtres naturels suivant une pente innée qui nous conduirait à exprimer toutes sortes de conduites, sexuelles notamment, sans avoir recours aux notions de bien et de mal ? Ou bien, à l'opposé, devons-nous nous inscrire dans une perspective culturelle, laquelle situerait la totalité de nos actes dans une dimension morale édictée par la société ?

  On le voit, le problème n'est pas récent, tout groupe humain posant, de fait, les conditions mêmes qui participent à l'instauration d'un vivre ensemble harmonieux. Mais d'abord, regardons cette photographie selon cette opposition binaire nature-culture et essayons de la décrire avec le plus d'objectivité possible. D'emblée nous pouvons y repérer les lignes de force naissant de cette dialectique. La Jeune Femme y apparaît dans une pose tellement alanguie, suggestive, offerte que nous ne pouvons faire l'économie d'une pensée "naturelle", instinctive, laquelle nous inviterait à des rapports intimes, sinon enclins à la luxure. C'est donc de pur désir, de jouissance, d'incision des incisives dans le fruit épanoui de la  chair dont nous sommes saisis alors que notre libre arbitre semble se dissoudre dans la somptueuse touffeur du boudoir. Toute notre attention focalisée, là, sur "l'objet"(en référence au sujet et non comme simple ustensile, s'entend !)  à posséder alors que le monde alentour s'évanouit dans des abstractions d'étoupe.

  Mais il faut maintenant nous orienter vers ce qui, de la culture, nous fait le don. "L'Offerte" ne l'est pas à seulement être appréhendée selon une libre oblativité dont nous ferions notre caprice. Voyons, d'abord le visage, cette si belle épiphanie de l'âme. Il est tendu, à l'extrême limite de la clarté, se réfugiant déjà dans une manière d'ombre salvatrice. Et il y a plus, il tutoie, dans l'à-peine lueur des maroquins, des volumes que l'on soupçonne éloquents, remplis de savoir, de beau langage. Et cette commode se perdant dans ses propres reflets d'acajou, ne révèle-t-elle pas l'habileté de l'artisan, la pure grâce qui a présidé à sa fabrication ? Et cette méridienne aux arabesques grège, au doux enroulement de soie, ne fait-elle pas signe en direction du repos, de la méditation alors que la nuit déroule son encre au dehors ? Et le cadre peint avec son violon que rehausse une claire partition  ne nous intime-t-il pas de rejoindre quelque sonate apaisante au seuil d'un proche sommeil ?

  Ici, nous le voyons bien, nous flottons continuellement entre deux topiques de notre être, genre de subtile schizophrénie établissant une invisible ligne de partage, comme pour les eaux, selon deux bassins versants opposés et pourtant complémentaires, car la tâche serait malaisée de dire les eaux naturellesles culturelles, leur commune liaison les rendant aussi peu lisibles que le vol blanc du goéland. A proprement parler nous sommes bien dans une "rhétorique du boudoir", ce lieu intermédiaire entre le salon où l'on philosophela chambre où l'on aime. C'est, en soi, une manière de position intenable, d'attitude de funambule suspendu au-dessus du vide, à qui l'on demande de choisir la nature de l'abîme dans lequel il va chuter. Car, en effet, comment séparer en nous ce qui est alimenté par les ressources de la nature, ce qui vient modérer ses emportements sous les auspices de la culture et de ses infinies déclinaisons ?  Sauf à nous placer dans une position aporétique de non-choix, nous apercevons bien que cette délibération somme toute artificielle, cette partition du territoire anthropologique selon nature et culture est insoutenable.

  Le problème que pose en réalité l'ajointement des deux notions de nature et culture est rien de moins que la confrontation du chaos et du cosmos. Seuls les Présocratiques avaient une vue unificatrice du monde et cette vue leur était conférée par le recours aux mythes. Mais dès les débuts de la philosophie, avec Socrate d'abord, Platon ensuite puis la pensée des LumièresKant et sa Critique, l'univers de la connaissance devait se scinder en deux parties distinctes selon le processus dialectique. Le règne de la Raison, partout dominant, mettait définitivement à bas toutes les anciennes tentatives de voir l'Un, ne s'ingéniant qu'à voir le Multiple en toutes choses. Nous sommes les enfants de cette conception qui divise et fragmente, nous sommes autistes. Ce qui revient à dire que le réel nous ne le percevons plus que selon deux gammes d'opposition, d'un côté le Blancde l'autre le Noir. Entre les deux aucun intermédiaire qui établirait des passerelles, des nuances, des liaisons. Comme si la Belle-effigie-humaine qui nous est proposée sous sa pellicule glacée n'avait à nous apparaître ou bien entièrement "naturelle" ou bien totalement "culturelle".

  Sans doute est-il temps, dans notre monde tellement offert aux clivages de toutes sortes, aux frontières délimitant tout, aux lignes imaginaires partageant les Pôles, de substituer une vision plus "cosmologique", s'abreuvant davantage aux mythes producteurs de rêves, à la Poésie comme manifestation essentielle de ce langage qui nous traverse et dont, en grande partie, nous sommes constitués. Ainsi, plutôt que de se limiter à une simple perception logique ou argumentative définissant les catégories du Blanc et du Noir, à un abord des choses sous l'angle du seul concept, disposons-nous à faire du Gris, cette figure du passage, de l'intermédiaire, de la transitivité, un nouveau paradigme à partir duquel la scène du monde nous apparaîtra selon de nouvelles ressources.

  Se servir, par exemple, de la notion "d'affinité", cette mesure féconde des choses qui nous les révèle dans une perspective entièrement renouvelée, diaprée, polychrome, grosse d'une multitude de significations cachées, notion disponible à ce que, chacun, nous avons de singulier dans notre rapport aux autres d'abord, à l'univers ensuite. C'est de NOUS dont il s'agit dans le fait de nous rapporter à la nature, à la culture, à la société, aux lois de toutes sortes. Ce n'est jamais d'un individu abstrait, comme sait si bien les produire le Principe de Raison ( ne lui attribue-t-on pas le prédicat de "suffisante" ) ? C'est de NOUS qu'il faut partir afin que les choses ne restent pas lettres mortes, objets désincarnés. Et, qu'ici, que l'on n'aille pas nous instruire un procès en solipsisme. Ce n'est pas de morale dont il s'agit, mais de connaissance, de relation de notre microcosme au macrocosme, en quelque sorte de la confrontation du ciron à l'infini. Alors, dès que l'on a pris la mesure de l'écart incommensurable qui, toujours, place l'homme face au monde, dès que l'on a aperçu la dimension de l'abîme, l'on ne peut percevoir cet acte d'adhésion à l'autre-que-nous qu'à l'aune d'un acte solitaire qui NOUS concerne en propre et qu'aucune altérité d'aucune sorte ne saurait combler.

  Mais il faut illustrer, avoir recours à la métaphore - cette parente proche du mythe -, afin que les choses s'éclairent avec suffisamment de pertinence. Prenons l'image du fleuve. Disons que le Principe de raison, lequel met en équation l'univers afin de le mieux connaître, se comporte comme un fleuve qui ne visiterait qu'une rive, l'une après l'autre, tantôt faisant glisser ses courants le long de la rive droite, ombreuse et de couleur noire; tantôt le long de la rive gauche, ouverte aux galets et aux dominantes blanches. Jamais d'écoulement dans le milieu du lit, un simple parti pris, un choix de progression vers l'aval en ne connaissant qu'une face du réel avant d'en éprouver son vis-à-vis.

  Et, maintenant, décrivons une manière plus nuancée de gagner l'estuaire, à savoir s'y conduire à la seule force de la  métaphore, selon quantité d'affinités qui se feront jour au fur et à mesure de la progression. La nature même des affinités - que nous considèrerons à la manière de Goethe, à savoir les "affinités électives" enjoignant mystérieusement à deux corps de s'unir afin de donner naissance à un nouveau corps -, les affinités donc, leurs étranges attirances, les liaisons successives dont elles permettent l'émergence, tout ceci se tisse des couleurs de la fantaisie, de l'impromptu, du saut gracieux en direction de tout ce qui, à un instant donné, fait sens. Ainsi faudra-t-il s'accommoder de leur caractère primesautier, parfois capricieux, toujours déroutant, tellement semblable aux combustions spontanées du "coup de foudre". Ici, l'on comprendra que nous sommes aux antipodes de la froide raison calculatrice; l'on fera sienne cette descente des eaux bondissant d'une rive à l'autre, d'un rocher à l'autre, d'une mousse à l'autre, dans un genre de joyeux parcours fait d'écumes blanches, de tourbillons noirs, de flottements gris car se mêleront dans une même symphonie, les bulles d'oxygène, les vases profondes, la translation des bancs de sable.

  La métaphore fluviale rapportée à la photographie qui nous occupe,  l'éparpillement de ses eaux en milliers d'affinités, en milliers de facettes brillantes nous installera dans une vue bien plus ouverte, non limitée au système binaire qui avait décrété le Noir et le Blanc comme seules alternatives offertes à notre entendement. La Raison, trop soumise à l'impérium des causes et des conséquences, aux suites logiques, aux enchaînements méticuleux ne sait progresser qu'en bipédie, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre. La pensée métaphorique, elle, se libère de telles entraves et préfère à la bipédie claudicante, les allées et venues infiniment mobiles du mille-pattes, cet insecte extraordinaire doué d'une capacité d'ubiquité. Rapportée à la vision, la souplesse métaphorique substituerait à la myopie de la Raison, la vue panoramique du caméléon, sa capacité, également, à jouer du clavier étonnant d'un chromatisme sans bornes. Nous apercevons bien là qu'une telle pensée métissée, changeante, inclinant vers la luxuriante métamorphose ne saurait se limiter à considérer les choses sous le double joug de la Nature et de la Culture, ces catégories fussent-elles dignes d'intérêt par ailleurs.

  Mais, à partir d'ici, il faut à nouveau avoir recours à la métaphore pour avancer, ce qui est bien normal dès que l'on fait appel à un "savoir métaphorique". Il s'agit de penser par images. Maintenant, L'Hôtesse du boudoir, plutôt que de la considérer sous le scalpel de la raison, nous allons nous en saisir sous l'angle de visions multiples, lesquelles seront autant de mise en jeu de quantité d'affinités avec cela qui nous est donné à voir. Prenons un peu de recul et, puisque, par définition, le discours métaphorique est multiple, laissons s'approcher de notre propos d'autres protagonistes illustres, tous issus du champ de l'art. Et voyons ce que ces derniers auraient à nous dire si, d'aventure, ils avaient eu à rencontrer l'Hôtesse de ces lieux. Sans beaucoup nous écarter de la vérité, voici l'étrange vision qui aurait résulté d'un examen approfondi de l'œuvre, car il s'agit bien d'une œuvre à interpréter.

  Picasso y aurait vu la Femme multiple, le modèle infiniment métamorphique se pliant aussi bien aux exigences de la fragmentation cubiste, analytique ou bien synthétique, mais aussi la manière de liane aux membres emmêlés de la période surréaliste, mais aussi les infinies déclinaisons sous la forme du fer, de la céramique, du bronze.

  Rembrandt n'aurait manqué d'y être sensible à la qualité de la lumière, cette lumière charnelle, rasante, attentif à cette présence du Sujet surgissant du clair-obscur comme révélation de la peinture même, de son pouvoir de nous transporter bien au-delà de nos habituelles contingences.

  Balthus y aurait rencontré l'image de ces Lolita, de ces pré-nubiles qu'il aimait à peindre dans une gamme de teintes tellement semblables - existe-t-il une couleur de la carnation, une palette de la sensualité ? -, qu'il s'ingéniait à cerner dans des poses alanguies dont on pourrait penser qu'elles habitent de toute éternité les archétypes humains.

  Modigliani aurait pu plaquer son "nu couche de dos", directement dans le cadre de la photographie, manière de transposition dans le temps de ce qu'il est convenu de nommer "l'éternel féminin" qui, en réalité n'est que la projection fantasmatique de "l'éternel masculin".

  Ingres y aurait ajouté une touche de nébulosité afin de nous conduire dans les vapeurs du "Bain turc".

  Ingres, encore lui, en aurait peint une variation sous les traits éminemment voluptueux de "La Grande Odalisque".

  Et la liste pourrait s'allonger à l'infini, depuis le "Nu allongé" de Renoir, jusqu'au "Nu allongé devant un miroir" de Kirchner, en passant par "L'Odalisque" de Boucher à la chair impétueuse ou bien "La Nymphe allongée" de Cranach dans sa posture de total abandon dont plus d'un boudoir philosophique eût voulu faire sa Muse ou, mieux, sa Courtisane

 

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Lucas Cranach l'Ancien

"Nymphe allongée" (1530-34)

 (source : Web Gallery of Arts).

  

 Cette nymphe cependant ne laisse de nous inquiéter, le cartouche placé à la cimaise du tableau nous intime l'ordre de ne pas la réveiller. A quels songes se laisse donc aller cette nymphe dont le sommeil paraît si précieux ? L'esthète, tout entier livré au jeu des affinités avec l'œuvre, demeurera au niveau se sa sémantique plastique, de sa beauté formelle, de sa douce carnation faisant penser à la nacre, à la pêche, à la souplesse de l'argile. Il restera disponible au chromatisme des sentiments, aux déclinaisons de l'âme en direction de ce qui voudrait bien se donner de l'ordre des apparences. Il stationnera sur l'aire accueillante des phénomènes, ne cherchant pas à lire dans l'image les significations latentes qui sont supposées y exister à bas bruit.

  Bien au contraire, le Rationaliste, assoiffé de justifications, de déductions, d'inférences logiques, aiguillonné par l'urgence à débusquer tout ce qui peut être cardé à l'aune de la sacro-sainte Raison, eh bien le Rationaliste rationalisera, c'est bien le moins pour un esprit souhaitant s'abreuver aux sources de l'exacte connaissance. De la pose il déduira peut-être l'attente de l'Amant, ce dont l'assurera le carquois suspendu à l'arbre, ainsi que les flèches et l'arc - celui-ci n'est-il pas l'attribut du malicieux Cupidon ? -, de la source il fera le bain de jouvence promis aux amants après les joutes amoureuses - sinon, comment justifier cette source ? -, des perdrix, le mets du banquet, lequel ne manque jamais de faire suite aux rencontres nuptiales. Le Rationaliste aura "raison" au regard de sa propre subjectivité et sa conviction ne sera jamais remise en question, les lumières de l'intellect éclairant toujours ceux qui s'y adonnent.

  A ce précis Géomètre s'opposera la démarche, tout en finesse de l'Esthète, lequel procédant par affinités, par souples effusions en direction du réel rencontré sera toujours dans une manière d'authenticité avec les choses. Ni en avance par quelque jugement hâtif, ni en retard pour cause de quelque anachronisme. Son esprit de finesse se sera coulé à l'exacte dimension de ce qui se présentait à lui selon telle ou telle opportunité. De la vue du Modèle, il n'aura tiré aucune leçon morale, pas plus qu'il ne se sera engagé sur la pente lisse des interprétations hâtives. Il aura regardé en direction des choses, telles qu'elles apparaissent, sans y ajouter de point de vue ou bien retirer ce qu'il considère comme des artifices. Ne catégorisant pas, il n'aura pas établi de ligne de partage, de frontière à partir desquelles classer les attributs ressortissant à la nature; ceux appartenant au district et aux juridictions de la culture. Avec le monde, il aura été en phase, attentif seulement à percevoir son degré de plénitude, sa capacité à déployer des significations en direction de l'art. Il aura été conforme à sa nature d'homme, laissant s'élever en lui la parole de confiance qui lui est intimée depuis l'arche avancée de sa conscience. Esprit de finesse, il aura été, tout simplement conforme à la justesse des choses.

  Quant à l'adepte de trop vives lumières, il n'aura été qu'un genre de ratiocineur que son intellect porté à blanc aura trompé, un exégète dupé par son empressement à tout soumettre à la mesure, au calcul, à l'explication. Parfois, à se comporter ainsi, on ne se commet qu'à sombrer dans des culs-de-basses-fosse dans lesquels ses propres fantasmes tiennent lieu de raisonnements correctement étayés, s'exposant aux constants sophismes. Constante conduite allouée aux subtilités discursives, lesquelles ont tôt fait de basculer dans une rhétorique exponentielle dont, jamais, on ne peut bien saisir les "effets". Ce qui, bien évidemment, constitue un comble pour qui prétend être rationaliste.

  En guise de conclusion il serait peut-être opportun de dire la position de la Raison prise en étau entre deux réalités qui paraissent contradictoires et non miscibles, le Noirle Blanc, autrement dit le "parti pris des choses" - pour paraphraser Francis Ponge -, ou bien la Natureou bien la Culture et  la situation toujours équivoque, pareille à une pétition de principe, étrange partition du Clair et de l'Obscur, du Jour et de la Nuit. Comme s'il existait, par essence, une faille, une intime séparation, une injonction selon laquelle  même le rythme immémorial du nycthémère, son oscillation sans césure apparente devait recevoir une ligne de fracture en son sein.

  À l'opposé de cette position raidie par l'austérité du jugement, la souplesse de l'intuition, la caresse d'une vue donatrice de sens adoubée au réel directement préhensible, le chevauchement continu de ce qui vient à l'encontre sous les auspices d'un large empan de compréhension, l'accueil du Gris comme valeur symbolique de la fonction médiatrice  d'échange, l'adoption d'un convertisseur ontologique permanent transformant toute chose en événement singulier, la disposition à l'altérité selon une vue qui correspond aux fondements de cette altérité même, tout ceci concourt, bien évidemment, à doter CeluiCelle qui s'adonnent à une telle perspective existentielle, d'une vue  élargie aux limites de l'horizon humain, là où les préceptes de tous ordres n'ont plus lieu d'être puisque tout s'y illustre sous la figure d'une évidente beauté.

  Regardant à nouveau cette Belle effigie qui nous fait face, nous comprenons la vérité qui nous fait signe comme un accueil généreux de l'image et des symboles dont elle est investie. Nous ne la situerons ni dans un Clairni dans un Obscur - avec toutes les connotations attachées à ces termes -, mais uniquement dans un Clair-Obscur, la seule manière, unissant les opposés en une signification qui les dépasse et les reconduit, tous les deux, à l'unité qu'un excès de rationalisation leur avait fait perdre. Reprenant le titre de l'article, tiré de l'œuvre du "divin Marquis""La Philosophie dans le boudoir", nous y percevrons ce qui, d'emblée nous avait échappé, à savoir la nature double de ce boudoir qui, s'il nous invite à nous pencher sur la somptueuse chair, nous amène aussi, d'un même mouvement, à porter sur elle une attention philosophique par laquelle elle peut atteindre au sublime. Seule cette vue coïncide avec l'intention réelle de l'œuvre. Mais sans doute le savions-nous depuis la nuit des temps. Il suffisait de l'éclairer des lueurs d'une aube renouvelée : la couleur des affinités !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 08:06
Donation et réserve en peinture.

« Je gère ».

Œuvre : Eric Migom.

A peine aperçue et déjà la peinture d’Eric Migom fait signe vers l’expressionnisme allemand dont le mouvement « Die Brücke » est l’une des figures les plus marquantes. Et, parmi ces figures, l’une d’entre elles émerge comme en un rapport d’analogie. Nous voulons parler de « Fille assise » de Max Pechstein.

Donation et réserve en peinture.

« Fille assise »

Max Pechstein.

Source : Pinterest.

Mais ce rapprochement immédiat est-il si fondé en raison que nous devions l’accepter sans approfondir davantage les phénomènes qui s’y révèlent ? Mettons donc en regard ces deux œuvres afin que quelque chose comme une compréhension de ce qui s’y joue en filigrane apparaisse. Car c’est d’un mode de donation différent dont il s’agit qui constitue plus qu’un simple détail. A lui seul il fonde l’œuvre et la façon qu’elle a de nous rencontrer dans tel ou tel sens, à savoir en sa nature profonde.

Donation et réserve en peinture.
Donation et réserve en peinture.

Mais, d’abord, ce qui s’y dévoile sous la forme d’une communauté picturale. Les visages ont une réelle homologie formelle : deux triangles s’orientant selon la diagonale du tableau. Les mimiques y apparaissent dans une identique posture que nous pouvons qualifier, provisoirement, « d’hiératique ». La chevelure y coule dans la même fluence de couleur foncée, sur le côté droit des visages. Les corps sont étroits, plutôt fluets, les épaules y tombent d’une manière identique, simplement emportées par le mouvement naturel de la pesanteur. Enfin un semblable fond rouge fait émerger ces figures à la manière d’un parti-pris expressionniste. Mais ici s’arrête la tentation de fondre en une seule et même tonalité les paradigmes proposés par chaque artiste dont nous verrons, bientôt, qu’ils fonctionnent selon une dialectique sensiblement opposée quant au pathos induit chez les voyeurs des oeuvres. Ainsi faut-il s’éloigner de ce qui, habituellement, frappe notre rétine et imprime trop facilement dans nos cerveaux une communauté d’images alors que la vérité qui apparaît sous la trame de l’apparence est foncièrement différente.

« Je gère », il faut la regarder plus attentivement et déceler, sous le masque, ce qui y figure en retrait. Les yeux sont fermés qui disent la distance du monde, de ses bruits, de ses agitations. Comme un retour à soi dans la plus pure immanence. Donner aux contingences de tous ordres le moins de prise possible, « faire le dos rond » pour utiliser une métaphore si parlante qu’elle ne requiert guère de commentaire plus étendu. Mais y parvient-elle vraiment, nous voulons dire à l’évitement d’une douleur foncière ? Rien n’est moins sûr. Le nez, que traverse un vigoureux empâtement, semble remis au même régime de privation, les choses ne sont plus humées qui, habituellement, allument par leurs fragrances les lumières du désir, par les sucs capiteux de la vie les olfactions amoureuses ou bien simplement les effluves naturels, le registre harmonique par lequel nos sens sont quintessenciés. L’arc de la bouche, cette forme si sublime qui délivre les mots du langage, convoque Cupidon et ses flèches, dispose les papilles au pur plaisir gustatif, voici qu’il se retire en lui-même, voici que les commissures tombent comme après qu’une tragédie a frappé et que ne restent plus que cendres et scories dont la mémoire n’a que faire. Quant au menton, dans un genre de coulure verte - vert-de-grisée devrions-nous dire -, il incline vers quelque pathétique futur dont sa forme allongée semble prolonger une manière de lourde fatalité, de déshérence, d’aporie constitutive. Le cou, plâtreux, comme engoncé dans une minerve symbolique, les épaules étroites et tombantes, les mains croisées devant la poitrine en signe de protection ou bien de renoncement à être, tout ceci fait basculer l’œuvre dans une irrépressible gangue, l’isole dans une chape de plomb. Œuvre silencieuse s’il en est, ou, plutôt, œuvre dont le cri intérieur tire si fort vers l’en-dedans que « Je gère » est comme au bord d’un effondrement, d’un mortel repli qui pourrait bien, depuis ses sombres desseins, faire se lever l’ombre de Thanatos.

Si, tout ce qui a été dit jusqu’ici du personnage campé par Eric Migom, peut facilement recevoir le prédicat de « négatif », alors, par simple effet de contraste, la peinture de Max Pechstein se rehaussera de celui de « positif ». Voyons maintenant en quoi une telle « positivité » peut trouver sa propre justification. « Fille assise » voudrait simplement prendre le contrepied de « Je gère » et dire le monde en termes diamétralement opposés. Ce que Migom bâtit de pathétique, Pechstein l’annule à l’aune d’une peinture de la « joie de vivre ». Et le contraste est si frappant que nous sommes vraiment très proches de « Luxe, calme et volupté » de Matisse, non dans la facture du tableau, seulement dans son intention sémantique. « Jeune fille » a un visage ouvert, aux yeux expressifs, les pommettes sont colorées, pareilles au désir lorsqu’il illumine la peau ; la chevelure est pareille à une eau de fontaine qui s’écoule dans la plaine du dos, la bouche est une fraise vermeil voulant dire la beauté, le luxe de la gourmandise, l’ineffable plaisir de la gustation, de la modulation des mots, de la manducation des phrases, du vocabulaire amoureux qui fait ses efflorescences infinies ; les épaules sont déployées, prêtes à recevoir le don de la vie, à embrasser ce qui, d’aventure, voudrait bien s’y loger.

Et la couleur, la couleur. C’est sans doute la gamme chromatique qui éloigne le plus ces deux œuvres, les rend dissemblables, dissonantes comme une musique de Schönberg, violents harmoniques qui jouent en mode opposé, tendent le réel jusqu’à la rupture. Ici, il y a une réelle déchirure dans la trame plastique, presque la répulsion de deux aimants confrontés par leurs pôles identiques. « Je gère » se perd, disparaît dans le blanc compact, s’empâte dans une humeur farineuse, se recouvre de sédiments qui obturent le langage, clôturent le sens du corps. Le corps est celui d’un gisant de pierre. Le visage celui du Mime Marceau, langage intérieur qui godille et palpite au risque de la suffocation, langage aphasique dont n’émergent, tout au plus, que de sidérantes paraphasies. Plus rien ne devient compréhensible. Ni pour le sujet qui en est affecté, ni pour l’observateur médusé qui est confronté à l’espace du vide. Aporie constitutionnelle, invisible, qui a enfin son code de visibilité, si proche d’une possible annulation que nous en tremblons. Trémulations qui disent l’angoisse, parfois l’effroi d’exister, la douleur récurrente de vivre dès l’instant où la parole s’absente, où le vide et le rien sont les seuls modes dialogiques.

A côté de ceci, « Jeune fille » se situe dans l’exubérance. Combien ce jaune saturé, solaire, rayonnant, éclatant nous fait penser à Vincent à ses incroyables tournesols girant sous l’insolent soleil de Provence. Ce jaune vient à nous, nous provoque à être dans la joie, à figurer dans la radiance, à déployer tout ce qui, en nous, est principe de donation. Epiphanie solaire, démultiplication des sens, lesquels, exacerbés, pourraient bien dialoguer entre eux sans qu’il soit utile qu’ils disposent d’un quelconque médiateur. Logique de la profusion et du bourgeonnement. Tremplin jeté dans l’éther dans un geste de pure gratuité, mais aussi de généreuse oblativité afin que tout autre - l’autre, bien évidemment, mais aussi la pierre, la fleur, la paysage, l’animal - soient de la fête, que l’élan soit dionysiaque, que coule l’ambroisie sous les pampres d’or de la vigne existentielle. Peinture de la joie, peinture de l’excès, certes, mais d’un excès libérateur, donateur de sens. Avec « Jeune fille » nous sommes immédiatement en empathie, reçus par elle dans l’enceinte ouverte de sa profération colorée, lumineuse, éployante. Avec elle, nous sommes en amour, de la même façon que l’enfant est avec sa mère dans la fascination de la dyade.

Avec « Je gère », nous sommes en reste, isolés, reconduits à ne plus avoir de miroir dans lequel nous reconnaître, cernés par notre propre image dont le narcissisme fait retour en soi dans une manière d’autisme. De dyadique et d’accueillante dont « Jeune fille » était la naturelle figure, disposant devant notre regard l’amplitude de la relation, nous sommes plongés dans l’abîme que nous tend, dans sa pose occluse « Je gère » et le monde se referme à la manière de la bogue pliée sur son obscurité native. Nous sommes orphelins, nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Car, alors qu’un regard ouvert eût suffi à assurer notre assomption, comment exister encore alors que ne se lève qu’une concrétion énigmatique faisant signe vers quelque proche néant ? Comment être et sentir, en soi, flotter les palmes du désir de vivre ? Il y a, dans cette œuvre, tellement de reniement à figurer parmi les hommes, tellement d’angoisse pleine venant dire le régime de la finitude, l’impasse dans laquelle nul retour vers soi n’est encore possible. Insoutenable image d’une « mater dolorosa » en deuil d’elle-même, du monde, de tout essai de généalogie. Occlusion d’une occlusion. Perdition dans la cendre et la mutité.

Alors, ici, l’on perçoit combien ces deux œuvres sont antinomiques, animées de courants contraires. L’une repoussant l’autre, l’une s’alimentant à une source dont l’autre fait l’horizon même de son incomplétude et, en dernier ressort, de sa prétention à ne figurer qu’à la mesure de son retrait. L’une expliquant l’autre d’une façon oxymorique comme si l’on ne pouvait que faire le constat d’une obscure beauté du monde, d’une plénitude étrécie à laquelle la condition humaine serait vouée comme à son essence la plus accessible. Et si ces deux peintures jouent dans deux registres plastiques fort éloignés, il ne faudrait nullement en conclure à des degrés esthétiques différents. Par principe une œuvre = une œuvre. L’art ne disqualifie aucun de ses démiurges. Simple question de vision du monde que le pinceau retrace selon glacis ou bien empâtements, selon toute la gamme des couleurs disponibles et la polyrythmie des formes. Ce n’est nullement la palette qui décide de l’œuvre mais bien plutôt le sens induit en elle par l’habileté de l’artiste à nous communiquer sa dimension pathique.

Si, en guise de conclusion, l’on voulait se livrer au jeu des interprétations sémantiques des titres respectifs, alors voici ce qui apparaîtrait. « Jeune fille » serait l’expression d’une naissance et d’une efflorescence promise à tout surgissement d’un existant sur la scène du monde : une pure gratuité d’être et de s’y retrouver avec soi dans le projet ouvert et portant au-delà de son être même en direction de ce qui n’est pas soi. Autrement dit le voyage vers une transcendance. « Je gère » en serait, bien évidemment l’antithèse criante, soumise aux contingences de tous ordres, à la réclusion dans une lourde immanence. En effet, on ne « gère » jamais que des quantités, jamais des qualités et l’économie s’inscrit comme ce à quoi l’art, jamais, ne saurait prétendre, à savoir l’émergence du registre d’une visibilité et d’une thématisation de l’objet à poser devant soi comme la seule vérité tangible, donc possible. « Gérer » une situation, c’est déjà l’impliquer dans les mailles complexes et embrouillées des nécessités. L’art est d’une autre nature qui ne rêve que de « jeunes filles » et de leur impalpable beauté. Oui, c’est cela que nous voulons voir aussi loin que nos yeux peuvent soutenir le regard. La proposition d’Eric Migom renverse la perspective pour nous la rendre plus visible. La douloureuse effigie qu’il dresse devant nous à la manière d’un accident dans la toile du destin est une invite à célébrer ce qui s’y inscrit comme la prière ultime de l’homme : voir avec les yeux de l’artiste la dimension ouverte de l’art, sans doute la seule vérité ! Donation et réserve en peinture sont à la recherche du même but. Nous disposer à la beauté. Seules les voies picturales sont différentes. Aucune ne saurait avoir le pas sur l’autre. « Jeune fille » ; « Je gère » ne sont que les deux faces d’une même réalité. Tantôt nous en apercevons un aspect, tantôt un autre. Ainsi avance notre chemin sur des voies qui, toujours, convergent vers un même but : nous situer dans le monde et y avoir lieu. Sans doute n’y a-t-il pas de plus grande espérance !

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Published by Blanc Seing - dans ART
18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 09:01

 

L'arcature du jour.

 

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 Sur une page Facebook de Psyché Rose.

 

 

   L'arcature. D'abord il faut expliquer le titre. En architecture, ce mot désigne les arcades, souvent de dimension modeste, destinées à apporter la lumière ou bien à servir en tant que motif décoratif. Selon leurs destinations, ces éléments, sont dits "à claire-voie" ou bien "aveugles". Par métaphore, l'arcature humaine s'ouvre à la clarté ou, au contraire, ne se dispose qu'à l'obscurité. Le court texte ci-après veut indiquer, par un jeu d'ombres et de lumières, la complexité de l'existence humaine constamment exposée à cette alternance de noir et de blanc. Noir d'avant la naissance - Blanc de l'existence - Noir d'après la vie. Et les signes sur le corps  comme autant de sémaphores  avant-coureurs de ce qui toujours s'annonce à nous dans une manière d'urgence symbolique que nous nous efforçons constamment d'oublier. Peut-être n'écrivons-nous qu'à provoquer la parution des mots, des signes, avant qu'ils ne se dérobent à nous.

 

  Toute annonce du jour est un poème. C'est pourquoi il faut s'y disposer, c'est pourquoi un recueil est nécessaire. Dans l'ovale du miroir se reflète la géographie  souple de l'Attentive. Son visage est une ombre à peine visible, une modeste effraction venue dire l'instant unique. Les yeux cernés de khôl, l'aplat des joues à peine carminées, le teint couleur rose-thé, l'arc des lèvres livré à une intime volupté, la lyre des bras inclinée vers l'aval, la colline des seins entourée de pénombre, tout ceci est une ode à ce qui va advenir. Tout ceci afin que le corps soit un écho, une réverbération de la lumière naissante. La clarté est un tel mystère et pourtant nous lui survivons et pourtant nous la regardons jusqu'à la limite de nos yeux, jusqu'à la pointe extrême de notre conscience. Sans elle, rien ne serait plus possible. Nos anatomies deviendraient icebergs flottant dans le bleu sidéral, nos mains crochets de givre, nos pieds racines se confondant avec la tourbe noire, plongeant dans l'humus pareil au bitume.

  La clarté, la lumière, l'éblouissement des phosphènes sur le dôme translucide du ciel, nous les appelons et, jamais, nous ne pourrions croire à leur possible disparition. Même les cryptes,  les souterrains, les catacombes brillent de l'intérieur, lancent leurs éclats ossuaires, jettent leurs lueurs de phosphore, aiguisent leurs flèches semblables à des harpons lumineux, à des trajets d'étoiles rubescentes. C'est ainsi, nous sommes faits de ce langage où, singulièrement, alternent étoiles vives et cendres tachées d'obsidienne. C'est ainsi et nous sentons bien que cette oscillation, cette subtile dialectique nous tisse depuis l'en-dedans de notre être jusqu'à notre périphérie de peau, laquelle n'est qu'un signe, un chiffre disant notre fiction, notre cheminement de comète parmi la ténèbre.

  Partout, autour de nous, alors que nous traversons l'espace sidéré, que notre sillage s'habille d'une pluie de météorites, nous sommes encore retenus par une origine celée, compacte, gluante comme le goudron. Alors nous nous débattons, alors nous agitons nos membres et nos gesticulations essaiment des pluies lourdes, des meutes de caractères fermés sur eux-mêmes, des encres, des jets de poulpe. Mais aussi  des incisions, des fulgurations, des crépitements, des braises. C'est toute cette complexité dont nous sommes habités, cette amplitude, ce perpétuel grand écart entre ce qui signifie et ce qui se perd, corrompt et disperse ses bombes, fait siffler ses soufrières au-dessus de nos têtes. Nous sommes un volcan en éruption, qui, depuis son socle de lave, projette ses lapillis sur la toile du ciel rendu à son obscurité première, à sa noirceur primitive, comme néant dont l'être se dissocie afin de pouvoir apparaître. Notre existence : un clignotement entre deux pans d'ombre, deux failles emplies de poix, deux mâchoires enserrant dans leur étau la matière noire d'où tout sort, où tout revient.

  Tout ceci, cette fabuleuse histoire de l'Existant, s'écrit sur la terre de notre corps, y imprime des lettres de feu, des arabesques, des mouvances, des ondulations, des efflorescences, des mutineries de traits et de points, des alphabets, des incisions au calame, des gravures, des tailles douces, des morsures au burin, des percussions de silex, des excisions, des tatouages, des scarifications. Tout ceci vient nous dire, en langage visible, ce que depuis toujours nous savons, à savoir notre condition mortelle dont ces signes sont la troublante métaphore. Des rives enténébrées, situées hors du temps, surgissent toujours, comme un rappel à notre finitude ces vibrants lexiques auxquels nous opposons notre face de clarté. Comme un exutoire, un antidote, un contre-poison. Seulement les flèches sont lancées depuis la nuit des temps qui, jamais, ne se distraient de leur but et, finalement, signent l'épilogue, la fin de la partie.

 L'Attentive est si belle dans sa posture hiératique, tellement ramenée à sa condition première, tellement méditative dans son attitude de doux repliement. Jamais, de prime abord, nous ne penserions que de telles pensées de finitude puissent l'affecter. Jamais nous n'imaginerions son âme troublée par autre chose que son affairement d'elle-même, son souci d'exister dans une manière de plénitude. Jamais nous ne nous laisserions aller à de funestes pensées la concernant. Et pourtant, ces majestueuses arabesques dont sa peau est tissée, ces ramures florales, ces fines broderies viennent nous dire en langage esthétique ce qu'un langage ontologique profère depuis toujours : notre être ne se meut sur un praticable que l'espace d'un spectacle. Les coulisses sont si proches où veille la confondante démesure. Pour cela que nous connaissons, nous sommes Hommes, pour cela nous sommes Femmes. La lucidité est à ce prix qui fait, continûment, son scintillement de luciole ! 

 

 

 

 

    

 

  

   

 

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