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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 08:53
La face cachée du monde.

« Akt »

Œuvre : Barbara Kroll.

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

Toujours l’autre côté du monde nous échappe. Nous marchons dans la clairière et nous ne voyons pas la forêt. Nous longeons l’arbre et la racine gît, inconnue. Nous traçons notre chemin sur le plateau de calcaire et les grottes, sous nos pieds, demeurent un simple mystère, une diversion géologique.

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

L’inconnue rencontrée dans le compartiment d’un train, nous l’observons lire et ses pensées sont une énigme. Notre meilleur ami, nous en connaissons ses rides, ses moindres tics ; son visage nous pourrions en réaliser l’esquisse sans risque de nous tromper et cependant sa vie nous échappe comme l’eau de la source. Notre père dont nous sommes la chair prolongée, dont nous pourrions décrire dans le détail sa façon de se raser, de fumer longuement, de rejeter l’air gris dans les mailles du songe, qu’en savons-nous en définitive, à part deux ou trois lignes apparentes ? Sommes-nous en mesure de faire l’inventaire de ses affinités profondes, de disserter sur ses philosophèmes, de faire une thèse sur ce qu’il considère de l’amour, de la guerre, du romantisme ?

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

Bien évidemment, de cette femme, nous pouvons dire la peau sombre tannée comme un cuir, la diaspora de ses cheveux, la finesse des épaules, la courbe harmonieuse de la colonne vertébrale, le surgissement discret du sein, son bouton comme un grain de café ; nous pouvons évoquer le plein lumineux de la hanche, la fuite des jambes à l’extrémité de l’image. Mais beaucoup de choses nous fuient que nous ne percevons que par défaut, dans l’agonie d’une question sans réponse. Le visage, cette épiphanie hautement monstrative, cette effigie de l’humain, cette oriflamme que l’existant porte au-devant de lui comme son essence la plus visible, voici qu’elle est soustraite à notre conscience. Il y a brusque effacement, soudaine incompréhension et nous sommes démunis, nos yeux sont hagards, nos mains vides, notre corps esseulé. Car nous ne pouvons faire se dresser l’arche de l’altérité à demeurer dans cette approximation, à interroger de l’occlus alors que nous souhaiterions un clair décèlement, une ouverture, l’instauration d’un mode dialogique. Parole contre parole.

Cette jeune femme est là, dans une attitude de retrait, sinon de mutisme et nous butons sur l’aire fermée de son anatomie, dans l’impossibilité de faire paraître son être, autrement dit dans l’impossibilité, en écho, de porter le nôtre à la plénitude d’un savoir. Amputation contre amputation. Retrait dans le retrait. Deux ontologies réduites à une réciproque cécité, avec seulement une ombre de vie alors qu’au moins, nous aurions souhaité une existence et au-delà la révélation d’une transcendance. Tout demeure dans la non-profération et ce silence est plus lourd que mille imprécations semant leur vent sur l’aire livide des agoras.

Où le parfait visage avec la courbe du front où se réfugient les belles pensées ? Où les arcs des sourcils pour abriter la fontaine claire des yeux ? Où les battements de cils pareils aux ailes des fragiles insectes ? Où la profondeur des yeux avec, tout au fond, la mince lumière de l’âme ? Où la lame délicate du nez qu’habitent les subtiles fragrances de l’amant, de la fleur, de la résine crépitant sous le soleil de midi ? Où la rubescence des lèvres, leur gonflement sous la poussée d’Eros, l’arc de Cupidon dont le dessin nous poursuit longuement ? Où la bouche qui embrasse et console, la bouche qui distille les mots du poème, déplie les comptines, chante les berceuses, exhume les pépites du langage ? Où la glaçure des joues, leur souple membrane à la densité de soie que dilate le bonheur d’une dégustation simple, le rouge sombre d’une cerise, la pulpe luxueuse d’un abricot ? Où la malice de la langue, sa sortie dans l’intervalle des lèvres pour dire la gourmandise, l’envie et, parfois même, l’appel de la noire luxure ? Où l’anse du menton, son souple balancement qui acquiesce, sa contraction qui réprouve, son ascension pour dire le doute ? Où les oreilles par lesquelles les bruits du monde se logent dans le tourbillon de la cochlée et alors les questions sont en marche jusque dans l’antre de la sublime connaissance ? Où la présence alors que le revers du visage ne semble annoncer que le refuge dans ce qui capitule et se terre ? Où l’émergence du « où » tant la fermeture est patente qui nous ramène à une pré-parution, à une irrésolution avant même notre propre germination ? Où ?

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

Certes, ce modèle demeure un mystère. Mais le plus déroutant d’entre tous, c’est bien notre propre secret, celui qui nous pose à la manière d’une charade dont, jamais, nous ne possèderons le tout, seulement les définitions successives. Seulement quelques hypothèses, jamais la thèse définitive qui assemble les parties et les réalise selon une connaissance satisfaisante. La perception de notre propre corps est fragmentaire, jamais réalisée en totalité. Bien des aires corporelles ne nous seront jamais accessibles, à commencer par notre dos dont nous n’aurons une aperception qu’à l’aune d’un miroir, donc d’une illusion. Alors, comment appréhender ce qu’est notre esprit, le déploiement de notre âme ? Comment, simplement, réaliser l’approche de notre périphérie tellement cette dernière est éloignée du centre qui nous constitue quotidiennement sans que nous puissions prétendre nous placer en orbite en quelque manière que ce soit ?

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

Ici, nul doute que le propos de l’artiste soit de nous amener à nous interroger sur notre propre destin. Le propos esthétique agit à la façon d’une antiphrase, laquelle disant une chose, nous montre son exact opposé. Ce modèle vu de dos ne fait pas seulement signe vers une impossibilité de réalisation de la personne humaine. Bien au contraire, dissimulant à nos yeux ce que nous souhaiterions essentiellement voir, à savoir la révélation du visage, il nous convie à nous interroger à son sujet, à poser la question de la présence, à sonder la beauté qui apparaît dès l’instant où nous ouvrons notre vision à ce qui, toujours latent, ne demande jamais qu’à s’actualiser.

Cette femme est de dos et nous la voyons bien mieux que nous ne pourrions le penser. Nous la voyons comme une question qu’elle nous pose et, nécessairement, comme question que nous nous adressons à nous-mêmes en retour. Peut-être n’est-ce que cela exister : entrer dans le carrousel des questions et y demeurer le temps alloué à une prise de conscience. Peut-être !

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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 08:51
Oubliée dans la nasse du jour.

Cet automne était si beau dans ce pays des Corbières, austère et rocailleux. Que faire d’autre sur la pente des jours sinon se fondre dans la nature, regarder longuement les strates de la Montagne d’Alaric se perdre dans l’eau claire du ciel ? Ici, le temps était infini, teinté d’éternité géologique, à l’abri du regard cyclopéen des foules. Ici, l’espace s’ouvrait et demeurait suspendu, ne connaissant de limites qu’à l’aune de sa propre liberté. Loin étaient les villes, le désordre des déambulations, les métropoles de verre et de cristal, le désir de possession, l’envie qui faisait les yeux protubérants et les sexes érectiles. Ici était le lieu d’un possible ressourcement, d’un retour de soi à soi.

Errer longuement sur les collines semées de vent et de touffes hirsutes de serpolet, voir la laine blanche des moutons faire sa boule indistincte sur la ligne d’horizon, monter tout en haut d’une montagne, là où se découpait, sur la plaque livide des nuages, un hiéroglyphe christique en attente d’une possible réincarnation. Tout paraissait si loin et les teintes étaient parfois tellement perdues, irréelles, à la limite de celle d’un aquarium et l’on aurait cru à la mise en scène de quelque Golgotha. Une manière de sentiment religieux dans son acception de « se relier à », sans qu’aucune liturgie en fixât les irréfragables règles. Seulement une plénitude et la certitude que rien ne pouvait entraver la marche heureuse des jours. Les villages étaient loin où les hommes travaillaient à construire des enclos pour les bêtes, à presser les grappes d’où s’écoulait un sang pourpre pareil à une métaphore du drame humain. Un jour il y aurait une dernière vendange, des doigts noueux crispés sur l’éclair d’une paire de ciseaux, une façon de dire l’irrémissible pente du destin, le dernier mot, la dernière déglutition.

Oui, ce paysage inclinait aux pensées métaphysiques, mais non dans la douleur ou bien le tragique, uniquement dans la clairvoyance des idées. Tellement de bonheur simple d’exister au rythme de sa respiration, à la cadence souple de son pas, au spectacle immédiat de la touffe de genêt, du verger d’oliviers dans lequel le vent faisait sa tache vert-de-gris. Tellement d’ivresse contenue dans le pli de l’ombilic, cette amande regardée par sa propre origine.

Ce pays, il fallait en fixer la beauté, aller dans le village des hommes, photographier la porte ancienne, les rues pavées de gris, le mûrier aux larges feuilles, la maison pareille à un jeu de poupée, le porche donnant accès au clair obscur qui veillait au vieillissement du vin dans les foudres de chêne. Cela, il le fallait, seulement au regard de cette « oublieuse mémoire » chantée par le poète. Tout un après-midi à inventorier les pépites, les secrets, les recoins où dormait le sens, qu’il fallait décrypter. Puis le retour dans la chambre noire, puis les images magiques surgissant du révélateur, grain après gain, dans une fête de la lumière. C’est là, dans la clarté avaricieuse de la lampe inactinique que j’ai découvert votre présence. A la limite extrême de l’image, comme une fuite dans la trame dense du temps. Chemisier blanc, étroite jupe bleue, chair dorée par le soleil d’automne. Le dernier avant que l’hiver ne déploie son linceul de givre. Vous aurez été, l’espace d’un instant, cette distraction de mon esprit qu’une plus vive acuité eût pu conduire à la rencontre. C’est toujours si étonnant ce genre d’osmose qui confond deux individus l’éclair d’une étreinte et les dissout ensuite dans l’acide de l’oubli. Si étonnant ! Mais, au moins, auriez-vous accepté de partager ma solitude, d’entrer dans la parenthèse étroite de mon univers, d’y déposer votre empreinte, fût-elle légère comme la teinte de l’aquarelle ? Auriez-vous … ?

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 08:57
Plébéienne aristocratie.

Source : Wikipédia.

L’habit fait-il le moine ? Parfois veut-on être pris au pied des apparences et considère-t-on la vêture comme fonction identificatoire. Sans doute nous vêtons-nous selon les affinités que nous avons avec les choses destinées à abriter nos corps que nous souhaitons présenter aux autres à partir d’un évident parti pris. Les perruques du XVIII° siècle, les visages poudrés ne sont pas seulement une poussière de perlimpinpin à l’usage des autres. D’abord de soi, comme si les vêtements recevaient, de notre conscience, une mission purement spéculaire, à savoir nous procurer un reflet, non de ce que nous sommes, mais de ce que nous aimerions être.

« Miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle. », telle était la complainte de la marâtre Reine qu’elle adressait à son miroir, espérant dépasser en qualité la beauté vraie de Blanche-Neige.

Mon père, comme bien d’autres à l’époque de sa naissance était issu de la terre, identiquement à ses parents qui cultivaient une modeste ferme de quelques hectares. Mais Armand n’avait guère la fibre pastorale et le bucolique de la glèbe retournée par le versoir n’était pas la meilleure image pour assurer son assomption personnelle. A l’évidence il ne possédait pas la fibre terrienne et le lyrisme de George Sand dans « La Mare au diable », l’eût laissé de marbre, aussi bien pour ce qui est de la noblesse du labour que de l’aspect esthétique de l’œuvre. Son intérêt était tout entièrement destiné à la mécanique, aux belles machines et aux carrosseries longues et brillantes dont il ne se lassait jamais d’admirer les chromes.

Mais son « premier amour », avant que de confier sa passion aux motocyclettes et autres belles limousines, ce fut, étonnamment, son intérêt pour le cheval et, plus précisément pour la cavalerie. En effet, c’est bien moins le cheval qui l’attirait en tant que « plus belle conquête de l’homme » que les attributs dont les cavaliers étaient porteurs. Ces derniers, il semblait les considérer telles des faveurs insignes, une manière de noblesse étant conférée à ceux qui en étaient les heureux récipiendaires. Affecté pour son service militaire à Saumur, il avait découvert avec éblouissement tout le cérémonial du fameux « Cadre Noir » dont le souvenir le hantait à la façon d’une ineffaçable vision. A ma connaissance, jamais mon père ne fut écuyer, et je ne crois pas qu’il ait ressenti le besoin, au cours de sa vie, de côtoyer les alezans et autres purs sangs. De son passage à Saumur, près de la célèbre Ecole de Cavalerie, c’était plutôt un port que l’on peut qualifier « d’altier », une élégance associée à la cravache, à l’éperon et autres accessoires à l’infini prestige.

Toutes les années de mon adolescence ont été vécues sous le signe ostentatoire que mon père arborait dans la quotidienneté, à savoir les bottes, la culotte de cheval, un pull à col roulé, une veste de velours. Il faut dire l’apparence avait de quoi être remarquée, et elle l’était dans le petit village de Beaulieu où le bleu agricole était plus monnaie courante que les habits d’apparat. Je crois même avoir tiré une certaine fierté de cette allure « aristocratique », laquelle se superposait étrangement à une strate intensément « plébéienne » dont mon père était atteint en son fond. On n’efface pas si facilement sa propre nature, pas plus que l’éducation reçue ou bien le milieu dont on est issu. Ceci dit, mon point de vue, bien éloigné aujourd’hui de cette esthétique existentielle, n’est en rien un jugement, seulement un ressenti que j’essaie de restituer dans le cadre de l’époque qui l’accueillit. Plus tard, prenant de l’âge et se soumettant, malgré lui, aux lois des codes vestimentaires, il troqua l’uniforme de cavalerie contre le costume trois pièces. Cependant, d’une façon indélébile, c’est cette image de lui, botté et culotté qui demeure prégnante comme le sont les fascinations de l’enfance. Merci à lui d’avoir su imprimer dans ma jeune conscience une image si persistante. Parfois les filiations sont au prix de phénomènes identificatoires. Du moins sur le plan intellectuel et sentimental. Pour ma part j’ai toujours opté pour une vêture aussi simple que possible, inclinant essentiellement vers une ruralité, comme une sorte de ressourcement, de remontée vers l’origine. Un éternel retour du même en quelque sorte !

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 08:56
Petites figures du temps présent.

Œuvre : Marc Bourlier.

Mais pourquoi donc ces petits personnages nous fascinent-ils tant ? Ils sont si modestes pourtant. De simples débris jonchant les plages, que personne ne regarde. Sauf les enfants pour en faire les fortifications de leurs châteaux de sable. Autrement dit de leurs rêves. Le regard des enfants est toujours plus imaginatif que celui de leurs aînés. Tout simplement parce que plus naïf, davantage lié à la lecture d’une vérité simple, évidente. Comment pourrions-nous, en dehors d’un pur jeu intellectuel, échafauder de grandes théories à leur sujet ? Parler de leur esthétique, raisonner en termes de visée plastique, oser un discours métaphysique, les situer dans les arcanes d’une philosophie ? Cependant tout ceci demeure possible pour la simple raison que tout objet, fût-il modeste, est toujours investi d’un sens, ne serait-ce que celui que nous projetons en lui.

Mais regardons seulement et confions ces aimables figures à notre seule sensibilité. Soyons d’emblée en eux, dans la fibre chaude de leur mémoire de résine. Ce qui, au premier abord, se présente, c’est, à la fois, un genre de sérénité, mais aussitôt se profile cette « inquiétante étrangeté » par laquelle Freud voulait nous dire ce que le quotidien recelait d’inquiétude, d’angoisse, dès l’instant où se produisait une césure de la rationalité. Or, c’est bien ce revers du monde que nous dévoile l’œuvre de l’artiste. Si, d’emblée, nous sommes sous le charme, nous prenons vite conscience que ces gentilles figurines sont le creuset d’un conflit, d’une tension interne, comme si, soudain, pouvait surgir cette inquiétude à même de mettre en danger les êtres qu’ils sont, dont l’équilibre est précaire, ceci étant inscrit dans la nature même des choses.

Mais cessons la rhétorique et regardons. Ces « Petits Boisés » sont sagement rangés dans leurs cases respectives, assemblés en boules siamoises, apeurés comme si pouvaient survenir, du monde alentour, une menace, une possible dissolution de ce qu’ils sont, à savoir de minces parutions qu’une simple étincelle menacerait de réduire à néant. Etat de sidération que reflète leur immobilité, attitude figée en attente d’un déroulement du destin. Les catégories qui permettent à l’être de paraître, l’espace et le temps, sont réduits à la taille d’une peau de chagrin. En dehors de leur cadre de bois il n’y a aucune spatialité faisant signe. Quant à leur temporalité elle est engluée dans un bien énigmatique présent. Hier, le grand arbre auquel ils participaient, n’existe plus. Demain, la possibilité de s’inscrire dans le praticable du monde est une hypothèse lilliputienne qui les cloue au fond sur lequel ils se détachent, comme ils le feraient d’un néant à s’extraire pour pouvoir énoncer leur propre lexique.

Leurs corps pareils à des élévations monolithiques, leurs faces rondes à l’expression cosmique, les trois trous par lesquels voir, parler ; les trois éclisses commises à entendre, humer, tout ceci incline fortement vers un genre de suspens, de halte jouant à la manière d’une énigme. Insondable comme toute énigme - Que peut-on savoir du Sphinx ? -. Ils sont semblables en tous points à ces étranges moaïs de L’Île de Pâques, leurs yeux vides interrogeant le ciel - attendent-ils la décision de quelque aruspice ? -, lèvres scellées sur leur destin de bois, - sont-ils recueillis sur le silence de leur origine ? -, cernés d’un vent qui ne les atteint pas, soudés sur le secret qu’ils tiennent au creux de leur densité de pin ou bien de saule.

« Petits Boisés », c’est parce que vous êtes fragiles que nous vous aimons et vous prenons en garde dans l’anse ouverte de notre vision. A simplement vous regarder, nous vous protégeons des vicissitudes du monde. Continuez à nous émouvoir, ceci est si précieux dans la lutte des jours et l’indifférence des hommes. Si précieux !

Petites figures du temps présent.

« AhuTongariki » par Ian Sewell.

IanAndWendy.com Photo gallery from Easter Island.

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16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 09:23
Dessous la verrière blanche.

Toute mon adolescence a été bercée par la belle constellation automobile de l’époque. Aussi, quelle émotion de retrouver, parmi l’iconographie de la Toile, cette belle image d’une Delahaye, - la « gloire de mon père » -, couleur prune, pneus flancs blancs, jantes à rayons, généreuse calandre chromée, immense capot sous lequel ronronnait, avec un doux bruit, le moteur 6 cylindres. Quelques noms évocateurs encore comme cette barquette Gordini à la belle couleur bleue. Puis des Rosengart, des Traction avant, des Frégate, Beaulieu, Chambord et autres petites pépites de l’industrie. Et la liste serait longue des prodiges qui habitaient les têtes des enragés de compétition et des longues randonnées estivales, cheveux au vent, capote rabattue sur la malle arrière.

Mon père avait un garage à Neuville. J’aimais la grande verrière blanche qui tenait lieu de toit, le sol de ciment gris, les bandes jaunes pour délimiter la place occupée par chacune des Belles. J’aimais l’odeur de peinture et de mastic, odeur légèrement entêtante mais tellement significative d’une allégeance à la religion mécanique. Car c’était bien de cela dont il s’agissait, d’une manière de religion, d’adoration des icônes, laquelle se déclinait selon de multiples sanctuaires où faire ses dévotions : Circuit de Pau, course des Sables d’Olonne et, bien évidemment, la grand messe des 24 heures du Mans.

Et, aussi, comme de précieux sémaphores du temps passé, quelques noms d’une extraordinaire faune. Les officiants de cette étonnante liturgie étaient à l’automobile ce que les maquignons sont aux garonnaises à la robe blanche. Les automobiles, ils savaient en flatter la croupe de la main et ne dédaignaient jamais de jeter un œil sous les atours des Belles afin d’en mesurer les charmes disponibles. Je me souviens avec, dans la mémoire, comme un joyeux carrousel où tournent inlassablement les petites et sympathiques marionnettes du temps passé : Laboli, ce gentleman des belles carrosseries, toujours « tiré à quatre épingles », parfumé à souhait ; Bonnal, ce géant débonnaire à l’appétit pantagruélique - ma main disparaissait dans sa pogne vigoureuse -, auquel un demi brochet ne faisait pas peur ; Marcorin, cette célébrité du cyclisme que mon père ravit au vélo pour le déposer sur les rives du temple automobile ; Rigali, ce roublard au verbe rocailleux, aux odeurs rupestres qui fourguait aux naïfs du causse la 2 CV invendable pour cause d’âge ; Delmasin le tôlier-peintre-mécanicien, l’homme toutes mains providentiel qui faisait une berline d’un tas de ferraille ; Larmichin, grand type sec toujours coiffé d’un béret basque, fin pilote de courses ; Fourniérat, dandy ne jurant que par les Porsche et autres Ferrari qu’il vendait aux rupins de la ville ; Burcal enfin, ce magicien de la mécanique qui faisait d’une Simca 1000 un monstre capable de rivaliser avec les plus puissantes, les plus sophistiquées des sportives en renom.

Dessous la verrière blanche, c’est tout ceci et, surtout, une poignante nostalgie. Mais où sont donc passées ces rencontres franches et amicales, où sont passés ces étranges personnages de la commedia dell’arte qui donnaient sens et piquant à la vie ? Où donc ?

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 09:42
Insularité de l’être-existant.

« Les Morcelés ».

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Etrange image, tout de même, que ce visage souriant derrière sa paroi de verre. La qualité plastique est évidente mais, ici, nous retiendrons moins son versant esthétique que sa propension à verser dans une manière de métaphysique que l’on pourrait qualifier « d’abrupte ». En effet, si la physionomie semble dévoiler un genre de « bonheur triste », cette façon de voir les choses réduit la réalité à ce qu’elle ne saurait être, à savoir un continuel et fluent ravissement. Une simple acceptation résignée de ce qui coule vers l’aval et nous entraîne dans son flot.

La seule présence du bocal, cette geôle apparemment bucolique, nous intime l’ordre de nous y retrouver avec l’exister. Et ceci, sans qu’une halte, un repos puissent être trouvés qui éluderaient la question fondamentale que nous pose l’image. Cette question : « Sommes-nous réellement libres ou bien ne s’agit-il que d’un miroir aux alouettes ? ».

Nommant son œuvre « Les Morcelés », l’artiste nous fournit un schème éclairant de la compréhension qui peut immédiatement s’installer dans notre rapport à l’œuvre. Notre liberté est ce morcellement par lequel nous n’apparaissons que dans l’intervalle de deux néants. Ce néant, cette « irreprésentable représentation » pour procéder par oxymore, est ici représenté par deux sites totalement noirs, l’un adossé à notre pré-parution mondaine, l’autre à notre post-parution. D’une mort l’autre. Car, aussi bien, ne pas encore vivre, comme ne plus vivre ne sont que les déclinaisons d’un même état, celui de la mortalité. Si l’essence de l’homme apparaît le plus souvent comme son langage, sa finitude est sa possibilité la plus manifeste, celle à laquelle il n’échappera pas.

Mais revenons à l’image de cette personne sur ses vieux jours qui, derrière sa mince vitre, esquisse un sourire anticipateur de la mort. Car, en réalité, c’est de ceci dont il est question : du geste de Thanatos qui nous restitue, en même temps qu’il nous condamne à ne plus être, la totalité de l’être, autrement dit la liberté suprême dont nous étions en possession avant de surgir sur la scène du monde. Car n’être pas, c’est posséder toutes les possibilisations de pouvoir être, un jour, de telle ou de telle manière. C’est toujours dans l’attente et la réserve que se maintiennent nos hypothèses d’être, prédicats qui, non encore actualisés, nous mettent en position de choisir et d’effectuer un destin. Nés à nous-mêmes, nés au monde et déjà nous avons perdu notre bien le plus précieux puisque nous sommes des « êtres-jetés », des silhouettes de carton-pâte engluées dans l’inévitable déréliction, de tremblantes apparitions dissimulant dans leurs plis hémiplégiques la formule définitive de la finitude.

Or, qu’en est-il de l’être dans son cheminement sur Terre, si ce n’est d’assumer la geôle d’une infinie solitude ? Les autres, le monde, tous nos alter egos qui agitent leurs sémaphores devant notre visage blême, ne sont que des oiseaux de passage migrant chacun pour son compte vers le lieu de sa ponte finale. Nous ne sommes que des insulaires. L’altérité n’est que le jeu que nous animons et vient mourir sur notre face pour nous donner l’illusion que quelque chose comme un radeau existe sur lequel nous pourrions être sauvés. Cette belle création de l’artiste, nous devrions l’affecter du beau prédicat de « bocalité », sinon de « bocalitude », fondement par lequel nous disparaissons à même notre apparition entre deux clignotements de néant. Ce sont toujours les néologismes, c’est-à-dire les créations langagières qui nous sauvent d’un cruel désespoir. Soyons donc ces « bocalitudes » l’espace d’un clignotement et rions à la mort qui nous guette dans l’ombre. Nous n’aurons guère d’autre alternative pour sauver les apparences que d’esquisser ce rictus. Il dit notre vérité mieux que nous ne saurions la dire, nous, avec des mots. Là est la force de l’art : nous déposer sur les rives de l’indicible et se retirer dans la solitude de l’empyrée dont il provient. Ceci est à méditer avec soin. Nous n’avons d’autre choix que de nous y préparer !

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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 20:01
Peuple heureux des Petits Boisés.

Œuvre : Marc Bourlier.

Longtemps, avant même qu’elle fût devenue un peuple conscient de son avenir, la communauté des Petits boisés avait flotté dans l’éther jusqu’aux limites du cosmos. Car il s’agissait, pour être heureux, de trouver un lieu où s’établir dans la plus grande simplicité. Au hasard de leurs pérégrinations, les Petits Boisés avaient frôlé le signe de feu de Vénus, la bille dorée de Mars, le calot irisé de Jupiter, les anneaux de Saturne, le bleu céladon d’Uranus, le bleu soutenu de Neptune. Bien que ces planètes fussent prometteuses de joies immédiates, ils avaient décidé de poursuivre leur quête. Un jour, à l’évidence, ils croiseraient une étoile sur laquelle poser leur bivouac et vivre pour l’éternité. Sur leur route, un matin de pure lumière, dans une pellicule d’air mauve, ils crurent que leur destin avait enfin trouvé son havre de paix.

Nimbée de douceur, « à peine plus grande qu'une maison », était une planète sur laquelle se voyaient deux volcans en activité, une rose et un étrange petit personnage aux cheveux couleur de paille, au teint de pêche, vêtu d’une sorte de costume vert amande, un nœud rouge posé sur son cou à la manière d’un papillon. Les petits voyageurs des espaces sidéraux ne le savaient pas mais ils avaient croisé l’astéroïde B 612 et le Petit Prince. Et, le seul fait d’avoir tutoyé la grâce, devait imprimer en eux, à jamais, quelques lignes pensantes qu’ils n’oublieraient jamais. Si leur activité future ne devait consister ni à ramoner des volcans, ni à arracher des baobabs envahissants, cependant, ils retinrent une des leçons essentielles du Petit Prince, à savoir ceci :

« On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. »

Forts de cet apprentissage, ils continuèrent à parcourir les vastes espaces, leurs yeux rivés sur cette joie dont ils voulaient qu’elle fût au centre de leur âme, pareille à une braise qui les guiderait dans la nuit. Longtemps ils errèrent dans un temps sans limites. Longtemps ils méditèrent sur ce cœur qu’ils sentaient battre, là, dans le doux repli du bois. Longtemps ils cherchèrent, en dehors d’eux ce qui, invisible, faisait l’âme et le destin du monde. C’est alors qu’au fin fond des choses visibles ils aperçurent un genre d’agate bleue qui tournait sur elle-même et, curieux d’en savoir davantage, se mirent en orbite afin de voir. Cette planète qui leur faisait face était faite de terre et d’eau ; on y voyait aussi de grandes villes avec des tours qui escaladaient les nuages, des automobiles qui glissaient sur de longs rubans noirs, des mers bleues qui faisaient leurs flaques étincelantes et, surtout, des multitudes d’hommes comme des milliers de fourmis pressées. Et, ce qui choqua les Petits Boisés, bien qu’ils n’eussent vent de la rose « orgueilleuse, coquette et exigeante » qui vivait sur l’astéroïde B 612, c’étaient les épines qui perçaient sous les pétales. Si la Terre, sous ses atours d’apparat, semblait l’écho de quelque paradis, elle n’en dissimulait pas moins certaines guenilles dont les hommes auraient été bien inspirés de se défaire.

Là, sur cette Terre aux multiples beautés, on vivait au jour le jour, chacun tirant la couverture à soi, chacun ignorant l’autre, chacun se réfugiant dans une superbe hautaine, sinon dans le rejet de celui, celle, qui croisaient votre route. Il y avait les riches enfermés dans leurs tours d’ivoires. Il y avait les pauvres dans leurs boîtes de carton au ras des caniveaux. Il y avait les politiciens véreux. Il y avait les commerçants que le lucre attirait sans qu’aucune morale ne soit attachée à leur négoce. Il y avait les exploiteurs. Il y avait les exploités. Il y avait les religions. Il y avait la guerre. Il y avait les vengeances, les familles éclatées, les couples recomposés, la société dispersée. Il y avait les meutes assoiffées d’argent, les lits blancs de la drogue, les filles commises au sexe, la violence de l’alcool, les tragédies familiales, les meurtres au nom d’idéologies véreuses, les mains sales, les âmes mortes, les fleuves du mépris, les rivières de l’orgueil, les lagunes sans fin de l’égoïsme. Il y avait … Oui, il y avait tout cela et les Petits Boisés versaient leurs larmes de bois sans bien comprendre pourquoi ils les versaient, si elles avaient une utilité, si une finalité pouvait s’attacher à en dresser un possible chemin. Et ce qui chagrinait le plus ces modestes esprits, c’était toute la beauté que la Terre renfermait - les mers comme des émeraudes, les montagnes coiffées de neige, les plateaux semés de vent, le sourire des enfants, le cri de la dame blanche dans l’obsidienne de la nuit -, et ce qui les attristait c’était ce trésor disponible que les Terriens dilapidaient sans même se rendre compte qu’ils se détruisaient eux-mêmes, qu’ils y perdaient leur humanité, ce bien précieux entre tous.

Alors, les Petits Boisés avaient décidé de rester sur leur île de bois, une île carrée qui flottait dans l’espace au gré des courants d’air et des risées de vent. Ils n’avaient besoin de rien d’autre que de cette dérive hauturière et ne se nourrissaient que d’images et du chant des étoiles. D’envies, ils n’avaient point, sentant au sein de leurs architectures d’écorce les battements lointains d’une sève plus vivante que mille possessions terrestres. Tout autour de leur île, ils avaient bâti de longs murs de bois, non pour s’isoler du reste du monde, mais afin que leur communauté demeure soudée, circonscrite qu’elle était à une pensée immédiate et heureuse des choses. Ils flottaient sur des nuages de bois en de petits groupes solidaires, en minces nuées affinitaires. Certains existaient selon de longues théories, lignes infinies voulant dire la permanence d’être, la nécessité de vivre dans la raison afin que la passion ne vienne détruire la longue chaîne de la solidarité boisée. Dans des cases de voliges figuraient des pluralités de visages serrés, fragments ronds, deux trous pour les yeux, un mince bâton pour le nez, un nouveau trou pour la bouche. Cette indigence de surface n’était en aucun cas une insuffisance à paraître. Bien au contraire, leur modestie les inclinait à vivre dans la simplicité et l’évidence du proche, celui qui était votre sosie et chantait le même hymne que vous. Il y avait des cloisons et de menus compartiments, non pour affirmer quelque hiérarchie ou bien quelque division, mais juste pour maintenir les sentiments à l’abri et en faire des nids soyeux. Pour autant, on n’était pas un seul corps muni de milliers de têtes. On vivait à l’intérieur de soi, on éprouvait dans la densité de ses fibres, on sentait le battement infini du monde. Oui, cette île ressemblait à une tour de Babel horizontale, mais à une Babel où les langues étaient communes, où les cœurs vibraient à l’unisson.

La nuit, parmi la traînée blanche de la voix lactée, on peut apercevoir leur étrange embarcation - on dirait l’arche de Noé -, distinguer leur émouvante équipée remontant les fleuves du ciel. On dit même que les soirs de pleine lune on entend leur chant, petites notes boisées qui traversent le firmament comme les queues des comètes. On dit aussi que les jours de pluie, ce sont les larmes des Petits Boisés qui viennent apporter aux hommes leurs paroles de paix. On dit cela et on ferme les yeux, on se pelotonne sur les couches où souffle souvent le vent de la folie. On dort et on oublie !

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 09:39
Dans le corridor du passé.

Photographie : Katia Chausheva.

Vous rencontrer, c'était accepter de se confronter à l'Histoire, à sa démesure, à son "inquiétante étrangeté". Vous ayant à peine aperçue et, aussitôt, c'est l'image d'Anne Frank qui s'installait, indéracinable. Comme une sombre ritournelle autour de la tête, obstinée à en faire le siège, à forer toujours plus profond, à s'installer dans le gris du doute, le noir de l'interrogation. Une perdition du jour et le froid des catacombes. J'avais fouillé dans mes archives, de vieilles coupures de journaux au papier jauni. Il n'y avait plus l'espace d'une hésitation, vous étiez bien l'écho de cette tragique destinée.

Cependant, mettant côte à côte vos deux images, dans un premier geste de la pensée, c'étaient d'abord les différences qui se présentaient. Les cheveux plus libres d'Anne, son visage visité par la clarté et, surtout, son regard fixant le photographe avec vivacité. Une étincelle s'y allumait. Disait-elle la vive intelligence, la disposition à la lucidité, la capacité à analyser avec une certaine froideur les événements d'une histoire personnelle mise en perspective avec l'Histoire Majuscule sombrant dans les plus inconcevables apories ? C'était si troublant de mettre en relation, d'établir des correspondances. Inévitable pente de l'esprit humain à rassembler en un même lieu des fables différentes dont il fallait faire un seul et même événement. Paradoxalement, vous étiez dans un corridor encore plus sombre que l'auteur du "Journal". Vous vous détachiez si peu de cet arbre dont vous sembliez une étrange excroissance, alors que les feuilles volaient autour de vous pareilles à des oiseaux de mauvais augure. On songeait aux corbeaux de Van Gogh au-dessus d'un champ de blé. Vos cheveux ramenés vers l'arrière donnaient à votre visage plus de gravité que s'ils avaient été, autour de vos joues, un jeu de mèches libres, souples. Mais c'étaient vos yeux enfoncés dans le profond des cernes, vos yeux comme au-delà d'eux-mêmes - à moins que ce ne fût le signe d'une profonde conversion vers l'intérieur -, c'étaient ces prunelles de jais impénétrables qui appelaient la souffrance.

Sans doute la vôtre, mais aussi celle de ceux, celles qui vous faisaient face. Votre sombre vêture, cet austère pull noir, attirait en lui le peu de clarté que diffusait votre peau, inclinant tout dans l'étroitesse d'un deuil indépassable. On était dans l'incompréhension totale de vous, réduit aux hypothèses, aux supputations, aux paris sur ce qui ressemblait au néant, à son ultime noirceur. Ne pouvant vous saisir au-delà de cette image glacée, il fallait trouver une issue. C'est pour cette raison que j'avais demandé à Anne Frank de vous servir de rideau de scène sur lequel je pensais pouvoir vous faire apparaître, vous donner chair et parole. Et comment mieux vous installer dans un possible destin que de vous imaginer la sombre diariste consignant dans les pages d'un carnet intime les stigmates de sa douleur. J'avais relu le "Journal", cherchant à traquer la moindre piste signifiante. Voici l'extrait que j'ai retenu, qui me paraît coïncider, sinon avec la réalité, du moins avec ce que votre portrait semble en révéler. Anne Frank, dans ses notes du 20 novembre 1942 écrit ceci :

"Je ne peux rien faire sans penser à ceux qui sont partis. S'il m'arrive de rire, je m'interromps avec effroi, me disant qu'être gaie est scandaleux. Mais faut-il donc que je pleure toute la journée ? Non, je n'en suis pas capable; cette tristesse est passagère, je le sens.

A tout cela s'ajoute encore une autre misère, mais qui est de nature tout à fait personnelle, et dont je ne devrais pas tenir compte à côté de celles que je viens de te raconter. Pourtant je ne puis m'empêcher de te dire que je me sens de plus en plus abandonnée; je sens le vide grandir autour de moi. Autrefois, les divertissements et les amis ne me laissaient pas le temps de réfléchir à fond. Ces jours-ci, j'ai la tête pleine de choses tristes, soit à propos des événements, soit à propos de moi-même."

Voyez vous, parti d'une libre méditation sur une photographie rencontrée au hasard, me voici confronté à une réflexion qui ne saurait se contenter de vous considérer comme une simple contingence. Cheminer à vos côtés, sans plus, serait renier ma propre condition face à l'Histoire, refuser d'inscrire mon propre événement, ma singularité dans le courant du siècle. Le drame que vous figurez dans cette posture tragique est, à l'évidence, le drame de l'humanité, celui de l'humain qui en élève l'architecture. Anne, choisissant de s'adresser à Kitty, cette correspondante imaginaire, livre le fruit de sa souffrance à cette grande muette qu'est la conscience universelle, derrière laquelle chacun de nous se réfugie, refusant d'en éprouver la froide lucidité. Notre regard, nous le détournons du spectacle insoutenable du monde, de ses soubresauts infinis. Partout sont les guerres, les pogroms, les exclusions, les mises à l'index, les excommunications, les ostracismes et pourtant nous vivons et pourtant nous tâchons d'exister. Toute présence sur terre, toute figure humaine, dès l'instant où elle accède à sa propre parution, est marquée au fer de cette réalité-vérité-là, laquelle est ineffaçable puisque liée à ce que nous sommes en notre fond : des hommes, des femmes appelés à se fourvoyer, des êtres infiniment mortels. "Être-mortel", n'est-ce pas là ce par quoi nous pêchons, ce par quoi nous accédons au mal en toute bonne foi ? "Mortel" veut dire être convoqué à la finitude. "Mortel" veut dire que nous le sommes déjà, vivants, et que certains de nos actes inclinent à cette perte, à cette disparition. Qu'est-ce qu'une guerre, un génocide, sinon une anticipation de cette même finitude ?

Serions-nous éternels et alors toutes choses se relativiseraient. Nous aurions le temps - ce maillage de l'être - avec nous, nous disparaîtrions à même sa substance, nous n'aurions plus de différences avec nos semblables. Le temps identique au temps. Le temps serait celui de l'être, et non plus de l'individu qui s'inscrit dans l'événement surgissant à chaque instant. Le temps comme destin commun des hommes. Un temps sans division, sans espace. C'est dans la mesure où apparaît l'espace, le lieu, que s'affirment les territoires, les luttes pour le partage, les peuples et leurs conquêtes, les peuples et leurs diasporas, les peuples et leurs errances. Regardant encore cette belle image avec ce seul souci de l'être à y faire apparaître, nous oublions, le temps de cette parenthèse, la perdition inévitable du monde, la nôtre inscrite à même sa chair. Et, comme épilogue à cette brève méditation, qu'il me soit permis de convoquer, une dernière fois, le beau témoignage d'Anne. Témoignage d'un individu devant l'Histoire. Anne écrit à la dernière page de son "Journal", le 1° août 1944, ces lignes éclairantes :

"… et je continue à chercher le moyen de devenir celle que j'aimerais tant être, celle que je serais capable d'être, si … il n'y avait pas d'autres gens dans le monde." (NB : C'est moi qui souligne.).

Accéder à l'être, comme si cette condition ne pouvait s'obtenir qu'à l'aune d'une indispensable non-altérité. Car, si l'autre est le miroir par lequel nous apparaissons, il est aussi celui, éblouissant, qui nous conduit à notre propre perte. La guerre, en son sens absolu, est le point de non-retour, la négation jusqu'à l'absurde de l'altérité. C'est pour cette raison qu'Anne écrit cette dernière phrase aussi terrible que belle de sens profond. La liberté est au prix d'une absence totale de celui, celle qui, par leur simple existence, sont menaces infinies. L'être n'est accessible qu'à prononcer sa hautaine autarcie. Que l'on salue, ici, le génie de cette enfant de 13 ans qui conclut son livre sur une aussi pénétrante réflexion, laquelle, bien évidemment ne saurait vivre que dans le suspens qui l'ouvre.

Epilogue de l'éditeur.

"Ici se termine le Journal de Anne Frank. Le 4 août 1944, la Feld-Polizei fit une descente dans l'Annexe. Tous les habitants (…) furent arrêtés et envoyés dans des camps de concentration.

La Gestapo pilla l'annexe, laissant par terre, pêle-mêle, vieux livres, revues, et journaux, etc., parmi lesquels Miep et Elli trouvèrent le Journal d'Anne.

(…) En mars 1945, Anne mourut dans le camp de concentration de Bergen-Belsen, deux mois avant la libération de la Hollande."

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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 16:13

(ou les suites d’un article sur « Soumission ».

De Michel Houellebecq).

Quand la littérature transcende le réel.

« J’aimai le désert, les vergers brûlés,

les boutiques fanées,

les boissons tiédies.

Je me traînais dans les ruelles puantes et,

les yeux fermés,

je m’offrais au soleil,

dieu de feu ».

Rimbaud - Une saison en enfer,

Délires II,

Alchimie du verbe.

Quand la littérature transcende le réel.

Lilith (1892), par John Collier.

Source : Wikipédia.

Le titre de cet article est volontairement provocateur pour la simple raison que la littérature étant art, elle transcende ce fameux réel qui fascine tant d’individus, les collant sur le ruban enduit de résine où les mouches se collent et se débattent avec leur bruit de finitude proche. Car, parfois, la finitude, cette pensée hautement métaphysique, semble plus accessible aux diptères ailés qu’aux bipèdes doués de raison. Et puisque l’essence de la mouche est d’être un individu en vol, que lui soit associée cette belle image de Lilith (la suite du texte vous éclairera), cette « jeune femme aérienne », cette « fille du vent » douée de mystérieux pouvoirs, notamment de traverser toutes les parois du monde, donc de comprendre l’invisible (l’art, par exemple), magnifique allégorie qui fait signe vers une transcendance que nous n’apercevons pas au prétexte qu’elle nous dépasse. Mais c’est bien pour cette raison qu’il faut soumettre nos pupilles au merveilleux phénomène de la mydriase (autre nom pour la conscience, la lucidité) et cesser de considérer le monde à l’aune de nos semelles. Sauf, comme Rimbaud, à avoir « des semelles de vent » !

Note sur l’article. Ci-dessous, sont reproduits deux échanges d’une joute (que je n’oserai qualifier de « littéraire »), entre une lectrice qui se dit en même temps critique et moi-même qui étais « critique » sur le même Site. Une conception diamétralement opposée des thèses respectives concernant la littérature et son examen critique m’ont amené à interrompre une collaboration assidue de 4 années couronnées de très nombreuses publications. Ainsi je retrouve une liberté d’agir. Je laisse maintenant la place à votre sagacité pour lire et réfléchir sereinement aux enjeux de la critique littéraire.

Le commentaire de ma lectrice :

« C’est un beau devoir ! Vous voulez dire que vous seul avez une réelle compréhension, vous ne manquez évidemment pas d’évoquer tous vos écrits, il y a toute une trame que vous pouvez sans doute appliquer à chaque lecture d’œuvres différentes (un chemin vers la transcendance, une sortie de soi en direction de la littérature, là où le paradis est retrouvé, le monde ré-enchanté, surtout ne pas oublier l’amphore, ce vase sacré dont la tension des parois est plénitude, habitée par le dieu qui n’offre la libation à l’homme que s’il est digne de recevoir ce message de l’Olympe, comme vous... !). On avait déjà compris depuis longtemps que vous y croyiez, à cette sacralisation, à ce vase dont vous n’êtes pas sorti ! Pour vous, la frontière est ténue entre l’art, la littérature ou la religion, pour vous l’art est la religion d’un intellectuel, l’aire de jeu de ces élites qui pensent autrement ! Oui, vous voulez par ce texte d’abord nous dire que vous êtes de ces élites, vous pour qui seule l’amphore est signifiante ! Ce n’est pas parce que c’est très bien dit que c’est forcément très pertinent ! Justement Houellebecq, dans le passage que vous citez, dit que peu importe que ce soit bien ou mal écrit, ce qui importe est la présence de l’auteur, de l’être humain qu’il est, dans son œuvre !

Or, dans ce que vous écrivez, on vous retrouve plus vous que Houellebecq ! Houellebecq, je ne sais pas si la littérature est pour lui une passion, quelque chose d’élitique, je ne pense pas que ce soit un moyen de ré-enchantement du monde, il ne quitte pas le réel, au contraire il y reste et trouve le moyen fictif de l’aménager, mais est-ce vraiment un paradis, on en doute, il satisfait le temps d’une intelligente fiction un désir d’autrefois dont il ne peut faire le deuil. Vous, vous sacralisez la fameuse amphore dont on entend très bien ce qu’elle représente, Houellebecq dans une sorte de misère sexuelle dont de manière géniale il a réussi à faire à la fois sa source d’inspiration et aussi son fond de commerce, quoi qu’il en dise (on appelle ça un bénéfice secondaire), se débrouille pour que des femmes soient disponibles, que ce soit dans un tourisme sexuel, la polygamie dans cette fiction islamique, etc... Ce n’est pas parce qu’on fait, très bien, de la littérature, que ce qu’on produit ne s’apparente pas à une sorte de fantasmatique très infantile.

Vous, vous dites transcendance... Ah l’amphore sacrée, pour ceux qui le méritent ! Ah les belles femmes, l’éternel féminin, les belles photos... Houellebecq ne se pose pas trop de questions sur ces femmes soumises, sans doute amphores sacrées pour vous, qui dans l’islam pourraient rester d’éternelles petites filles toute leur vie, aurait-il, le temps d’écrire sa fiction, très réussie, pu ramener sa mère soixante-huitarde auprès de lui sous la forme de ces trois épouses que la France islamique lui octroie parce qu’il le vaut bien ? La fiction, la littérature, et sa notoriété lui ouvrent l’espace où ses fantaisies peuvent se déployer de manière littéraire, mais l’être humain que l’on sent effectivement si bien dans cette œuvre reste un homme dans une misère sexuelle infinie ! Comme il dit, peu importe qu’il écrive bien ou pas, ce qui compte est cette misérable tentative œuvre après œuvre de faire revenir un objet d’amour infantile, ce qui le rive bien sûr à une solitude radicale !

Vous parlez d’amphore sacrée ? Dans "Soumission", la sacralité est soumise à rude épreuve : le narrateur fait mourir sa mère toute seule, et être enterrée avec les indigents parce que son fils n’a appris sa mort que trois semaines après ! Détail biographique ou pas, en tout cas, quelle vengeance ! C’est sûr que dans l’islam, ces femmes qui peuvent rester des petites filles ne courent pas le même risque ! A ne pas jouer ce que vous nommez l’amphore sacrée, voilà ce qui arrive ! Voilà cet être humain-là, avec sa fêlure et aussi un désir de vengeance discrètement inséré dans l’œuvre, pour lequel la littérature est beaucoup moins une affaire de beauté du style, de musicalité des phrases, que la possibilité pour lui d’une île. »

(Ici, je dois préciser que ma lectrice fait une confusion regrettable entre la métaphore de l’amphore en tant que lieu dans lequel la muse dépose l’inspiration destinée au poète et le « réceptacle » maternel comme lieu premier d’existence avant que la naissance n’ait lieu. Il est vrai que dans nombre de mes écrits le thème récurrent de ce que je nomme la « conque amniotique » (et non « l’amphore ») est présent. Mais l’essence de ces deux lieux symboliques est trop éloigné pour être confondu, à moins de jouer sur des qualités approximatives de discernement.)

Ma réponse :

Eh bien vous avez parfaitement le droit de faire une lecture selon vos propres sentiments, inclinations et penchants intellectuels. Cependant il convient de rétablir quelques vérités et je souhaite que ma présente réponse contribue à insérer un coin dans le catalogue d’idées reçues que vous distillez à l’envi tout au long de votre beau commentaire. En préambule à ma réponse, je vous ferai seulement remarquer que vous parlez de l’individu Michel Houellebecq, nullement du fond de son œuvre. Est-ce une simple omission ou bien une « soumission » à un principe qui consisterait à prendre le relatif pour l’absolu ? Etrange manière, tout de même, que la vôtre qui prend l’attelage pour la fonction locomotrice. Mais ici s’arrêtera mon humour que vous n’allez pas tarder à habiller d’un prédicat que je pressens aussi succulent que pertinent !

D’abord ne parler que de soi. Mais, bien évidemment nous ne parlons jamais que de nous. C’est un truisme que d’énoncer ceci, une apodicticité dirait le philosophe. Lorsque je fais la critique du livre, c’est moi qui la fais, avec mon propre langage, ma propre compréhension de l’œuvre, mes propres arguments. Faisant votre commentaire, vous ne faites pas autre chose que de traduire vos propres sentiments, vos pensées intimes, vos réactions immédiates. Argumenter plus avant une telle évidence ne serait que pure coquetterie. Il y a mieux à dire.

Pour ce qui est de cette si belle amphore qui paraît vous tracasser, sachez qu’elle est simplement la métaphore de la création, la muse, et du créé, l’œuvre. Or, si je ne m’abuse, celle qui chantait à l’oreille du poète, lui dictant ses plus beaux vers, était une déesse, non une mortelle habitant la contrée aride du réel. Donc nous parlons bien d’une transcendance s’originant dans l’empyrée et trouvant une issue dans une contingence, l’œuvre, mais cette dernière porte, entre ses flancs, la marque insigne de cela qui y a été déposé, à savoir un fondement, une signification ultime. Lisant « Soumission », si je peux me permettre, vous êtes restée à l’extérieur de l’amphore, sur sa face contingente, ignorant la tension qui l’animait de l’intérieur et qui était la recherche fiévreuse, hallucinée, pathologique d’une signification qui la dépassait - la transcendance -, afin que d’un supposé réel (il s’agit bien d’une fiction, n’est-ce pas ? Ce n’est ni un récit, ni une autobiographie, alors laissez donc Houellebecq s’arranger avec son existence qui, du reste, ne le regarde que lui) et focalisez-vous sur ce qu’il y a à apercevoir : la place du religieux et de la transcendance dans la société actuelle, question dont est nécessairement préoccupé l’homme postmoderne après que les valeurs se sont effondrées, ce que Nietzsche a énoncé dans sa thèse du nihilisme : la très significative « mort de Dieu ».

En réalité vous avez lu de la littérature à l’aune de ce qu’elle n’est pas, une simple aventure existentielle d’un individu aux prises avec ses propres problèmes. La littérature, comme toute forme d’art ne peut se comprendre qu’à partir de ce qu’elle est : l’essence du langage en quête de ses propres fondements. Or interroger le religieux, cet universel, à partir d’un destin singulier, fût-il simplement fictionnel, c’est faire œuvre de transcendance, c’est porter à l’essentiel ce qui se dilue dans la quotidienneté, la mondanéité qui rend les hommes aveugles, ces derniers se confortant dans cette cécité. De cette manière ils font l’économie d’une insupportable douleur. La vérité est plus lumineuse que mille lampes à arc pour l’énoncer en termes lecléziens. Ce vase, dont prétendument je ne suis « pas sorti », si je vous ai bien lu, soyez persuadé que, pour votre part, vous n’y êtes nullement entrée.

Du livre de Houellebecq vous avez fait une lecture périphérique, demeurant en satellite autour de la belle amphore déployée dans cette œuvre, laquelle nous reconduit à notre propre finitude et nous confronte au problème du religieux (mais aussi bien de l’art, de la littérature) par lequel l’homme pourrait retrouver une raison d’espérer et de se projeter dans un avenir qui ne soit une simple fuite en avant, consumériste par exemple. A ne lire que de cette manière exotérique, à demeurer soudé à la lettre du texte, à défaut d’en percevoir les assises véritables et les riches interprétations ésotériques - la véritable compréhension est à ce prix -, on demeure ébloui par l’écume, ne percevant jamais les courants venus des abysses, lesquels possèdent la seule clé herméneutique pertinente. Toute lecture est recherche constante de cette fameuse « chair du milieu » qui est, modestement, ma marque de fabrique - plus de 3000 pages ont été écrites autour de ce sujet -, cette chair somptueuse qui ne se découvre, comme la vérité aléthèiologique des anciens Grecs, qu’à la mesure d’un constant et acharné dévoilement. La bogue de l’oursin, il faut en ressentir la venimeuse piqûre avant d’en découvrir et d’en déguster le merveilleux corail.

Vous me dites « élitiste ». Je ne me livrerai pas ici à ma propre introspection. Oui, la culture est nécessairement « élitiste ». Voyez les musées, les cinémas d’Art et d’Essai, les bibliothèques. Et alors, quand bien même ? Ma vision du monde est volontiers platonicienne. J’ai bien conscience que le platonisme est un paradigme de la connaissance comme un autre. Pourquoi pas ? Je le trouve en tout cas extrêmement éclairant et l’exercice de la dialectique est un merveilleux art de raisonner, mais aussi bien, par simple homonymie de « résonner » avec ce monde plein d’éblouissement si nous savons en soulever un coin du voile, fût-il modeste. La Māyā, ce voile de l’illusion, obère bien trop souvent une juste perception des choses.

Sans doute n’accepterez-vous un conseil que du bout de l’oreille. Cependant je vous le donne comme j’offrirais un précieux viatique à l’inconnu rencontré au coin du chemin afin que, sa lanterne éclairée, il puisse sortir de la caverne et s’émerveiller de la belle lumière partout répandue. Lisez donc « Voyages de l’autre côté » du très génial Le Clézio - sans doute un autre « élitiste » - et devenez, au moins l’espace d’une lecture, cette étonnante Naja Naja, cette belle incarnation du Mythe (le tutoiement de la transcendance y est hautement lisible), cette héroïne faite de vent, de feu et de langage, cette contemporaine Lilith qui peut traverser toutes les parois du monde pour atteindre cet « autre côté » où meurent les contingences, où naissent les rêves infinis qui font les yeux brillants des hommes et des femmes alors que restent à écrire tant d’œuvres essentielles. Mais il y faut l’exigence de l’art. A défaut de ceci ne se laissent percevoir que les coutures et les desquamations qui habitent le revers des gants en agneau glacé. Apprenons à regarder, ne nous contentons pas de voir.

Avec mes remerciements pour cette occasion que vous m’avez donnée de placer au centre du débat ce qui seulement mérite d’y figurer, l’élévation de l’homme en direction de ce qui le constitue, ce langage dont il faut se saisir avec subtilité. « Du-dedans du langage, la littérature » pour citer l’un de mes articles afin que le procès en immodestie que vous instruisez à mon encontre soit mérité. Je mérite bien pire, continuez donc à me lire. Je suis pour l’exercice d’une pensée radicale. La seule à pouvoir regarder la littérature sans concession. Bien à vous. JP Vialard pour ne pas rester anonyme !

PS : « Du-dedans du langage, la littérature ». Afin que cet énoncé ne demeure trop elliptique et crypté, il cherche seulement à faire signe en direction de ceci : c’est du-dedans de l’existence que se révèle l’essence. Vous y reconnaîtrez, sans doute, une posture très sartrienne, sinon marxiste. Mais ici, il s’agit de ne pas faire de contresens : du-dedans de l’existence de l’œuvre (non de l’auteur), en direction de l’essence du langage qui nous détermine en propre et recouvre l’ensemble du destin humain. « Car je ne saurai mieux dire », pour paraphraser un bel écrivain, Romain Gary qui obtint le prix Goncourt pour « Les Racines du ciel », s’il fallait un dernier commentaire pour clore la parenthèse de la transcendance !

NB : Vous aurez noté que par souci de respect de ma « folliculaire » comme eût dit le très estimable Brassens, je n’ai cité ni son nom, ni le Site sur lequel elle déroule ses petites broderies contingentes. Bon vent à elle !

Si cet article vous paraît cohérent et présenter un intérêt au regard de la critique littéraire, vous iriez dans le sens de cette dernière, la critique, en partageant ce texte sur votre mur. Merci d’avance à ceux, celles qui partageront et aux autres.

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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 09:20
Et, soudain, le vertige…

Photographie : JPV.

Parfois, les hasards de nos pas nous emmènent en quelque endroit inaperçu, lieu d'une possible vérité. Alors nous regardons et, surtout, nous nous interrogeons. Là, devant nous, le froissement d'une eau, des herbes blanches pareilles à de la neige, des miroitements à l'étrange lueur, l'éblouissement d'un saule, la profondeur des arbres qu'une ombre dense reprend en son sein. Tout ceci nous ravit, à défaut de nous transporter hors de nous et, bientôt, ce qui est apparu, l'espace d'une vision, retourne à son naturel anonymat. Ceci, cette apparence de carte postale, cette authentique image d'Épinal nous l'archiverons dans quelque pli de la mémoire et bientôt n'en subsistera plus qu'une trace infinitésimale. Combien de paysages rencontrés, même les plus heureux, dont nous faisons le deuil sans la trace d'une seule arrière-pensée. Rien de plus normal que cette "perte", cette dissimulation dans les arcanes de notre inconscient. Hommes "d'oublieuse mémoire", nous ne pouvons archiver tout ce qui vient à notre encontre et s'irise, aussitôt, comme le vol de la libellule.

Mais la figure humaine qui se dessine au premier plan, pouvons-nous l'affecter du même oubli ? Poser la question est déjà le signe d'un souci à son égard. Nous avons affaire à une essence particulière, singulière, avec laquelle notre propre présence au monde joue en écho. Nous sommes concernés par son apparition comme nous serions en dette à l'égard d'une chose, disons de l'ordre d'un "devoir moral". Après avoir simplement vu, il ne nous est pas possible d'affecter notre vision au spectacle de ce qui se présenterait à nous, sans que nous soyons atteints d'une trace mnésique nous forant de l'intérieur. Étrangeté de la présence humaine, laquelle s'invagine en nous avec la force du cyclone. Nous sommes dans l'œil, nous sommes liés à son destin, nous sommes partie prenante de ses infinies turbulences. Une silhouette humaine, fût-elle entr'aperçue l'espace d'un mirage, continue à nous habiter de l'intérieur à la manière d'une nécessité. C'est pour cette raison que jamais nous ne pouvons oublier le moindre visage croisé au hasard, quand bien même il se diluerait dans l'anonymat d'une foule. Mais, apercevant dans l'instantané d'un regard, une simple esquisse, que pouvons-nous faire d'autre que de la soumettre au feu de notre imaginaire ? Par exemple, nous construirons des fictions du genre : "Inconnue sur le lieu d'une réminiscence." - "Possible Ophélie en attente de sa dernière immersion." - " Attente fiévreuse de l'amant." - "Source d'inspiration poétique au contact du miroir de l'eau." - "Simple souci de percevoir son propre reflet sur l'onde." - " Regard vers l'aval du fleuve, pareillement à la Moïra cherchant à démêler les fils de trame du destin." - " Immense solitude que renforce le lien avec une nature sauvage." - " Anonymat recherché afin d'échapper aux meutes mondaines." -

Ainsi aurons-nous fait quantité d'hypothèses dont, sans doute, aucune n'aura le moindre élément de réalité. Cependant, même informés du doute habitant nos projections, nous ne serons nullement affectés par quelque remords ou bien par un sentiment d'incomplétude. Nous n'aurons fait que nous disposer aux inclinations naturellement humaines, à savoir bâtir des châteaux de sable plutôt que de demeurer les mains vides. Toute rencontre avec l'autre suppose cette riche fantasmagorie, sans laquelle nous serions comme des enfants privés de leurs jouets : dans l'immédiate déraison et l'errance infinie. S'il nous est impossible de confronter le visage de notre alter ego tout en demeurant silencieux - l'angoisse provient d'une absence de nomination de Celui, Celle qui nous fait face -, aussi bien l'incurie à faire surgir de possibles fictions sur les frondaisons de notre intellection nous laisserait interdits à jamais. Qu'un objet rencontré par hasard nous laisse dans l'indécision à son sujet, ne prête nullement à caution. Il ne s'agit que de pure contingence. L'Autre est bien évidemment d'une autre nature. Ne pas le définir, en vertu d'une loi de pure réciprocité, nous prive en partie de notre être. Ce qui veut dire que nous demeurerons dans l'incomplétude aussi longtemps que nous n'aurons pas formé, à son sujet, d'image suffisamment consistante, de langage destiné à le faire apparaître de telle ou telle manière. Ce savoir est inné en nous. Il opère comme l'apodicticité des philosophes et s'impose au regard de l'âme avec la force des évidences. En effet, combien nous serions décontenancés, faisant la découverte de l'Autre, alors que nous demeurerions sourds et muets devant cette épiphanie.

Car, à nous distraire de Ceux, Celles qui constituent les piliers du sens pour nous, nous nous détournons constamment de notre essence pour tomber dans le piège d'une confondante réification : objet contre objet. Impérativement, nous avons à être et à faire être nos figures homologues . Il en va de la validité de notre cheminement sur ces contrées qui, sans ces présences, ne seraient que déserts sans silhouettes, dunes privées d'ombres. Notre épaisseur contre la densité de Ceux, Celles qui s'inscrivent dans la lumière de notre horizon. Cela, nous devons nous y attacher avec la plus grande détermination. Quiconque a fait l'épreuve de la solitude comprendra sans qu'il soit besoin d'une propédeutique préalable. Mais, une fois énoncé ceci, est-il si facile de procéder au surgissement de l'Autre, de concourir à son déploiement, de le faire se tenir debout sans qu'un vent contraire ne vienne saper notre acte poïétique ? "Poïétique", tout simplement parce que nous procédons comme un créateur, un potier par exemple, s'exprimant à faire s'élever de sa glaise informe l'effigie à laquelle il destine sa tâche d'artisan. L'Autre, en effet, nous le façonnons, nous le sculptons, comme nous le ferions d'une figure émergeant du tronc entaillé par le travail d'une gouge. Il y faut toute la volonté requise pour nommer ce qui, au départ, est simplement innommé. Ordonner un cosmos à partir d'un chaos initial. Mais, parler de "cosmos" et de "chaos" et, déjà, l'entreprise paraît surhumaine. Et "surhumaine", en quelque sorte elle l'est puisqu'elle suppose la mise en jeu d'une transcendance par laquelle le "fabricant" s'exhausse au-dessus de la réalité ordinaire afin de produire une nouvelle réalité, une émergence jusque là inconnue, une nouvelle dimension ontologique.

On ne pourra jamais comprendre la complexité d'une telle tâche si, d'abord, l'on oublie de se référer à sa propre présence, à son être dans l'intimité de ses fondements. Se percevoir soi-même, selon l'ancien impératif socratique. Donc rien de bien nouveau, si ce n'est que toute injonction, fût-elle gravée au fronton du Temple de Delphes brille d'un tel éclat que sons sens véritable disparaît sous la signification de surface. Il paraît si évident de se livrer à une connaissance de soi. Tout comme l'îlien doit d'abord avoir fait l'inventaire de son lopin de terre avant que de se destiner à l'immense aventure de découvrir le monde. Est-il si facile d'être cet îlien à la quête de sa terre originelle ? Est-il si facile de différer de soi afin que l'Autre, dans ce territoire neuf, puisse nous assurer de son être, ou, à tout le moins de son existence, de sa vie concrète parmi les entrelacs du monde ? Est-ce si facile ? Nous posons la question itérativement, avec insistance, de manière à provoquer un étonnement. Car, si notre propre présence à nous-mêmes s'inaugure le plus souvent sur le mode de l'énigme, comment celle de l'Autre pourrait-elle procéder différemment ?

Nous, d'abord. Comment y avoir accès de manière adéquate ? Si, dans l'optique leibnizienne, nous sommes "une monade sans portes ni fenêtres", cette autarcie, pour ne pas dire cet autisme, nous disposent-ils, d'emblée, à faire de notre entente avec Celui, Celle que nous sommes, le lieu d'une vérité ? Nous ne nous percevons jamais que dans le tremblement du doute. Notre réel est constamment en fuite devant nous. Notre passé est révolu, seulement tissé de quelques réminiscences dont nous serions bien en peine de dire si elles sont imaginaires, de l'ordre de la fiction, ou bien si ces souvenirs peuvent s'inscrire dans une possible thèse existentielle. Bien des choses demeurent encore dans l'ombre : le bloc immergé de notre inconscient avec ses ramifications subaquatiques, l'arche élevée des archétypes dont la puissance solaire nous conduit aux limites d'une cécité. Et notre langage, cette subtile puissance qui nous détermine de fond en comble comme notre essence la plus vraisemblable, pouvons-nous, au moins, en percevoir le tremblant archipel, confondu qu'il est dans l'immensité marine ? Long pourrait être le constat de nos manquements à préciser nos propres contours. Comparés à la marche et à l'organisation de l'univers, nous empruntons au chaos initial de manière que, le dominant, puissent apparaître quelques lignes de force selon lesquelles nous figurons au monde.

Nous nous constituons continûment, sur le mode de la réserve, de l'approximation, de l'à-peu-près existentiel. Constante irisation de notre silhouette parmi les brumes du paraître, estompes jamais arrivées à leur terme. Alors l'Autre, cette perpétuelle énigme postée sur les contours de notre horizon, comment le faire apparaître avec suffisamment d'exactitude de manière à ce qu'il joue une partition de vérité et, non seulement, un air se dissimulant sous les atours de la fausseté, de la toujours possible tromperie, sous les esquisses d'un miroir aux alouettes ? Déjà, nous ne sommes pas au clair avec nous-mêmes, nous nous empêtrons dans nos propres rets, dans les mailles étroites de nos contradictions. Et, maintenant, il faut revenir à l'image initiale, afin de nous inscrire dans les limites d'une métaphore éclairante. C'est ainsi, souvent les images, du simple fait de leur concrétude, nous plongent dans le cœur du sujet, alors que nos intellections peinent à percevoir les subtilités d'une démonstration par trop abstraite. Donc, si nous ramenons notre discours questionnant aux termes mêmes de ce qui se dévoile dans la photographie, voici ce que nous percevons de l'Autre. D'abord une disparition du Sujet dans les arcanes de la condition apparitionnelle : il n'est jamais qu'une proposition iconique perdue au milieu de la profusion des sèmes dont la vie, à chaque instant, nous prodigue la corne d'abondance. Millions d'images à le seconde venant percuter l'aire blanche de notre sclérotique. Comment faire face et choisir ce qui, dans le multiple, se révèle capable de nous éclairer ? Car il nous faut des nervures, des lignes de force, des aimantations selon lesquelles la limaille de l'exister s'ordonne en immédiate compréhension. A défaut de cela, et le défaut est le mode le plus fréquent à partir duquel les choses se présentent à nous, nous errons indéfiniment, en équilibre instable, pareillement à ces chiens de cirque toujours prêts à chuter du ballon sur lequel ils se maintiennent avec l'effroi consécutif au saut terminal et définitif dans les mâchoires de l'aporie.

Et puis, cette vision floue, ce tremblement si près de l'image onirique, un pied dans la réalité, un autre dans l'imaginaire, un autre dans l'inconscient, un autre enfin sous le règne de la puissance archétypale nous métamorphose constamment en cet étrange quadrupède à la démarche hémiplégique tellement semblable à la locomotion syncopée du caméléon. Marche en avant que, toujours, reprend en son sein le pas de deux de la métaphysique. Nous sommes, tout comme l'Autre sur lequel nous devisons, toujours en rupture, en porte à faux : ou bien en avant de nous-mêmes, tirés par quelque projet aussi flou qu'insignifiant, ou bien en arrière, coincés dans quelque ornière de la mémoire dont nous ne saurions dire si elle appartient au registre du réel ou à l'étrangeté de la fantasmagorie. Le décalage, la vibration, sont les plus communes mesures servant à l'étalonnage de la dimension anthropologique alors que notre raison - cette folle du logis en réalité -, nous berne en permanence, nous affirmant avec force notre qualité de platine immuable exposé dans les certitudes du pavillon des arts et métiers. Une assurance de stabilité, de lecture infaillible de ce que nous sommes, un texte hautement déchiffrable, une suite de mots clairement interprétables. Mais l'on saisira aisément que tout ceci est simple abus de conceptualisation, illusion faite à nos sens, lesquels sont dans l'ajustement permanent par rapport à l'immense et insaisissable chorégraphie que le monde porte au-devant de nous. Il nous faut donc nous résoudre à regarder avec un constant défaut de la vision. Au choix : strabisme, myopie, astigmatisme, presbytie. Peu importe la forme; c'est le fond qui est essentiel, à savoir ce flou de la perception qui, en termes philosophiques, reçoit le nom de "fausseté" ou bien "d'erreur", dans tous les cas une falsification de cette vérité que l'on brandit devant soi comme la crécelle du pestiféré, mais que, pour autant, l'on n'atteint jamais. C'est, en définitive, le simulacre qui fait office de vérité. Nous demeurons dans les ombres de la caverne platonicienne alors qu'au dehors, le soleil de l'exactitude brille avec force.

Cet Autre auquel nous dédions nos pensées, notre amour, nos plus beaux poèmes, la palette chatoyante de nos sentiments, cet Autre donc est si éloigné que nous n'en percevons que le bruit de fond, identique à celui des étoiles dans le profond du firmament et l'espace agrandi du tumulte universel. Une pure démesure dont, jamais, nous ne pourrons évaluer correctement l'empan, ceci est non seulement une intuition, mais le tissu même de cette réalité qui, en permanence, fuit, tout comme le temps qui s'écoule vers l'aval des choses avec l'assurance du seul devoir à accomplir. Alors nous courons après tout ce qui passe à notre portée, alors nous nous ruons sur le premier signe faisant son ébruitement de luciole, alors nous disons notre propre remuement, alors nous disons l'Autre afin d'échapper à cette terrible solitude qui, pourtant, est notre issue la plus probable. Nous regardons l'image et nous sommes pris de vertige. Nous ne sommes plus assurés de rien. Pas même de cette étrange présence qui semble pouvoir, à tout moment, être sur le point de se dissoudre. Alors nous nous réfugions dans de faux discours, alors nous plongeons dans la première eau venue dont nous pensons que la force lustrale serait à même d'opérer notre propre "re-naissance". Alors nous devenons aphasiques, privés de sens et nous disons : "Saisir L'Autre, il faudrait être l'Autre, sa chair, son sang, sa lymphe; être dans son outre de peau et viser ce que nous sommes à partir de son menhir levé dans l'azur." Mais, disant ceci, nous savons que nous sommes dans la pure fable, dans l'illusion de l'énonciation, dans la prestidigitation verbale. Nous savons que nous sommes hors de nous, de l'Autre, dans une manière d'incommunicable. Et la question gire infiniment autour de nos cerneaux gris. " Existons-nous au moins; existons-nous ? Ou bien est-ce le monde qui nous a inventés afin de pouvoir jouer et faire tourner indéfiniment le carrousel des questions ? Sommes-nous autre chose que cette question, ce cri que nous poussons en direction des étoiles, alors que les étoiles sont muettes ? Sommes-nous autre chose que ce vertige infini ???

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