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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 07:48
L’énigme de l’heure.

Giorgio de Chirico.

1911.

Source : Wikipédia.

L’énigme de l’heure. Oui, telle l’énigme du Sphinx demandant à Œdipe de reconnaître, au travers de sa formulation métaphorique, la figure de l’homme sous les apparences de l’animal. Oui, le monde est plein de mystères et de zones d’ombres que nous ne saurions déchiffrer. Nous n’en possédons pas la clef. Alors nous poursuivons notre chemin, à l’aveuglette, avec plein de questions irrésolues. L’une d’entre elles, majeure par l’abîme qu’elle ouvre, est celle du temps. Insaisissable par nature et nos doigts ne peuvent retenir ni les secondes, ni les jours qui passent et coulent vers l’aval. Le fleuve dans lequel s’inscrit notre destinée est ce confondant ruban dont nous ne sommes que quelques gouttes rassemblées, le temps d’un voyage. La source de notre naissance, non seulement nous ne l’avons nullement décidée, mais elle demeure inaccessible pour la simple raison qu’à peine surgissant sur la scène du monde nous n’en retenons pas l’ineffable phénomène. Notre innocence première en fait l’économie à même notre propre fusion dans les choses. Quant à l’estuaire, notre parcours terminal dans l’immense finitude océanique, nous ne le saisirons, théoriquement, qu’à la minute de notre mort, alors même que se clora notre histoire et que, pour le dire, notre langage fera alors défaut. Tout ceci, cette butée contre l’incompréhension se nomme aporie, prédicat fermant la question dans le geste de son ouverture. Nous sommes ballotés au sein de la parenthèse, pris en étau entre l’ouvrante et la fermante, comme si notre destin se résumait à cette navigation privée de boussole.

La boussole, elle, fait référence à l’espace, lequel, à la différence du temps, se laisse toujours appréhender sous la figure du lieu à habiter, de la montagne faisant écran à l’horizon, de la courbe du soleil qui dessine, en plein ciel, la projection de la durée dans le mouvement qu’il accomplit. Espace toujours à portée de la main. Saisissant la cruche mise en forme par le potier, c’est de l’espace dont nous prenons acte. Nous pouvons le décrire, en réaliser l’esquisse, en calculer le volume, percevoir entre ses flancs la belle image du clair-obscur. Mais le temps ! Existant, nous ne sommes que temporalité. Le temps qui passe : temporalité. Entre les deux, le vide et lui seul. Comment, en effet, immergés dans le temps, tissé d’heures, pourrions-nous percevoir ce qui nous constitue et nous porte au-devant de nous dans l’aire fixe de notre destin ? Comment ? La question résonne en notre enceinte de peau à la façon d’un gong métaphysique. Entre le temps et nous, il faudrait instaurer une zone de libre méditation à partir de laquelle établir des différences, introduire une dialectique, enfoncer le coin de la raison et, peut-être, mathématiser cette abstraction qui, toujours en fuite, ne se laisse jamais apercevoir. Ce qu’il faudrait encore, c’est installer juste devant notre vision, les empans relatifs des diverses temporalités : celle, infinie de l’univers qui s’impose comme mouvement cosmique ; la nôtre, mortelle, qui s’y loge en creux et s’y dissimule avec habileté comme si elle était l’œuvre de quelque démiurge pervers.

Le temps ! Ce fleuve héraclitéen qui, toujours s’écoule, jamais ne s’arrête, participe au devenir en un fluide continu, nous métamorphose en simples Ophélie se donnant aux flots sans même s’apercevoir de leur geste tragique. Faudrait-il alors se saisir de ce flux ininterrompu, le confier au convertisseur ontologique platonicien, en faire cette belle et unique Idée qui le porterait à flotter dans la mer des essences immatérielles, éternelles et immuables, le figeant dans un bloc de platine afin qu’il devienne réalité, c’est-à-dire, cette chose dont nous pourrions parler, que nous aurions le loisir de faire tourner entre nos mains à la façon d’une toupie.

« Le temps est un enfant qui joue au trictrac : la royauté est à un enfant », nous dit encore Héraclite, voulant signifier le chaos toujours possible en tant que jeu de hasard, la fragilité des parcours humains, la chute aléatoire des dés sur la scène du monde. Nous ne sommes que des enfants qui jouons avec le temps, ne s’apercevant pas cependant que nous jouons. Nous en apercevrions-nous que, déjà, nous ne serions plus que de pures âmes voguant dans les immensités célestes. Le temps ! Ah, le temps ! Enigme insoluble de l’heure. A peine est-elle apparue, qu’elle n’est plus. A peine est-elle apparue que nous sommes loin et se retourner ne servirait à rien. Sauf à convoquer ces « Petites madeleines » proustiennes qui ne vivent que d’une illusion : celle de pouvoir faire se présenter, à nouveau, un temps évanoui. Se présenterait-il, il ne serait plus le même. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », s’il fallait, encore, demander à l’Obscur de conclure.

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Published by Blanc Seing - dans Micro-philosophèmes
14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 07:51
Autoportrait comme absence à soi.

« Autoportrait ».

Œuvre : Barbara Kroll.

L’autoportrait est toujours une tentative mystérieuse en ceci qu’il veut représenter l’irreprésentable. Mais, avant d’en développer la rapide thèse, il faut aller voir du côté des grandes figures de l’art, lesquelles ont tenté, tout au long de l’histoire, de questionner leur visage avec toujours la même constance, le même souci : c’est d’une tragédie dont il est question alors que tout semble, soudain, se refermer comme dans une étrange crypte. Mais voyons de plus près.

Dans le portrait de Léonard de Vinci, réalisé à la craie rouge, vers l’âge de soixante ans, nous apercevons un visage buriné par le temps, un regard vide, comme perdu dans le lointain.

Dans celui de Van Eyck, datant de l’année 1433, c’est aussi le regard qui frappe, son attitude de fixité, sa perte dans une manière de non-vision ou bien de vision paraissant traverser les choses sans y faire halte vraiment.

La peinture de Rembrandt, le représentant vêtu d’un manteau sombre, assis sur une chaise, quant à elle, nous propose l’image d’un visage sans joie qui incline même à la tristesse, posant sur sa face inquiète son glacis impénétrable.

En 1878, l’autoportrait à la palette de Manet est certes plus ouvert que les précédents mais c’est toujours la même préoccupation métaphysique qui se lit dans les yeux, comme s’ils étaient traversés de lumière forant l’âme plutôt que de la révéler.

Les nombreux autoportraits de Van Gogh, notamment celui de l’hiver 1886-1887, pose devant le spectateur de l’œuvre la physionomie d’un personnage tourmenté au regard profondément tourné vers un énigmatique intérieur.

La constante qui traverse tous ces autoportraits, hormis la proposition de visages figés, sans joie, paraissant aimantés par l’urgence d’une introspection abyssale, c’est le vide, la désertion du regard, sinon le néant qui les habite et les métamorphose en une sorte de chiasme, de retour à soi comme s’il s’agissait d’une rétroversion reconduisant à l’intérieur même du massif de chair, à une perception cloîtrée dans la bastide du corps. Et l’on n’est pas sans penser à cette curieuse monade leibnizienne sans « fenêtres par lesquelles quelque chose puisse y entrer ou sortir », comme si aucune cause extérieure ne pouvait en rendre compte - du sentiment soi - y compris son propre regard. Il y a comme une impossibilité à se connaître, sinon depuis la densité de cet îlot central, pour reprendre la métaphore de la bastide. Le problème est entièrement contenu dans l’aporie qui pourrait s’énoncer de cette confondante manière :

« Jamais tu ne pourras être ton propre observateur. Seuls les autres le pourront. Tu n’es pas en mesure de te percevoir en totalité. Tu es un continent dont la conscience de ses contours ne lui appartient nullement. Sauf à les halluciner. »

C’est de ceci, cette cruelle réalité dont l’artiste prend acte, se peignant et essayant de réaliser cette plénitude qui ne lui est pas directement accessible. L’unité n’est pas coalescente à son humaine condition. C’est essentiellement pour cette raison que la vision de son corps entier par une altérité lui est, en quelque sorte, une injustice et une aliénation que Sartre a pointées avec beaucoup de subtilité dans ses divers écrits. La vérité de l’individu est donc relative, vérité en partage. S’il regarde le monde, il est nécessaire qu’il soit regardé par lui afin de parvenir à cette synthèse qui clôt le cycle apparitionnel et ontologique. Nul n’arrive à son être s’il n’y est convié par quelque considération extérieure à ses propres fondations. Si la bastide apparaît comme une figure digne de sens, c’est d’abord par sa réalité intérieure, ses axes et îlots, mais sa propre configuration ne lui appartient pas en propre, elle est déterminée par les menaces extérieures qui l’amènent à paraître de telle ou de telle façon.

C’est comme si l’artiste, dans son travail de mise en forme du réel, s’apercevant soudain avec effroi de sa propre incomplétude, s’armait de ses brosses afin qu’une cosmologie existât : la sienne propre. A défaut de la représentation de cette épiphanie qui le détermine de fond en comble comme celui qu’il est, sa proche disparition, son chaos, sont bien plus qu’amorcés. Ce constat de l’absence de vision de son propre visage - sauf dans l’illusion et l’apparence du miroir -, le dépouille de cela qu’il croît posséder comme d’un bien inatteignable, de l’ordre d’une propriété personnelle. Cette brusque prise de conscience de la destinée en abîme du Dasein joue à la manière d’un hapax existentiel, d’un tellurisme intérieur dont il ne se relèvera un jour, du moins l’espère-t-il -, qu’à l’aune de ces fiévreuses et obsessionnelles représentations de soi que sont les autoportraits. C’est ceci que nous dit Barbara Kroll dans cette proposition plastique dont le visage s’absente comme pour mieux révéler son inquiétante présence. Toute beauté, dont le visage est l’insigne épiphanie, est affiliée au registre du tragique. Elle fonctionne à la manière d’un clair-obscur : la clarté disparaissant sous l’ombre.

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 09:30
Chair disponible.

Nous sommes debout, là, sur la croûte de la terre et nos bras sont ballants le long du corps. Sans cesse nous errons et, comme Simon du Désert, nous écoutons le sable, nous écoutons le ciel au cas où quelque chose comme l’être voudrait se produire. Alors, parfois, du fond de notre désespoir, nous nous couchons sur le sol de poussière et regardons les étoiles. Oui, il y a parmi leurs yeux brillants comme la pointe du diamant, mille signes qui nous disent notre origine et nous invitent au beau voyage de la cosmologie. Il s’en faudrait de peu que nous nous métamorphosions en démiurge, quelque calame entre les doigts pour graver dans l’azur le chiffre du monde. Cela fourmille dans le creux de nos mains, cela s’agite dans les plis méticuleux de notre esprit, cela fait sa cohorte de bulles sur l’arc tendu de notre conscience et notre âme en deviendrait presque visible. Soudain nous étions montés si haut dans la matière ductile du songe. Soudain la source s’était ouverte qui fécondait nos yeux, ourlait nos oreilles de la symphonie de l’univers, déposait dans la capsule étroite de notre sexe les graines impatientes de la généalogie.

Mais, là, sur la courbure des choses, nous ne pouvions demeurer longtemps. Sauf au risque de nous perdre, de nous fondre dans les mailles d’un possible égarement. Les braises de l’espoir, le feu de la démesure sont toujours un risque de sombrer dans la folie et de n’en plus sortir. Ce serait si tentant d’exister dans l’orbe de cette folie d’en-haut jusqu’à oublier les autres, son propre corps et flotter en attente d’un événement qui survienne, une félicité comme notre propre mort. La biffure de l’être et son évanouissement aux yeux des incrédules et des médisants. Beauté que celle de la mort qui nous délivre des contingences terrestres et de celle dont nous sommes affectés depuis notre naissance, cette vie que nous traînons derrière nous à la manière d’un boulet. Car nous sommes à nous-mêmes notre propre geôle.

Alors, munis de ces idées qui brillent pareilles à des astres sur un fond nocturne, voici ce que nous faisons. Nous nous saisissons d’un silex tranchant ou bien de la pointe d’un clou rouillé et, sur la plaie vive de quelque arbre à la grande sagesse, nous gravons les beaux hiéroglyphes du langage. Alors cela crépite depuis l’intérieur, cela résonne à partir de l’âme du bois. Un peu de sève coule pareille aux larmes de sperme et s’accomplit la seule fécondation qui soit, celle qui entame le réel pour le porter dans l’ordre des significations. Là, sur la chair vive de l’arbre, l’arbre, cette belle métaphore semblant accomplir l’acte de transcendance depuis le nœud complexe de ses racines jusqu’aux ramures célestes qui déploient leur pollen dans l’éther, dans son essence même nous apposons le chiffre anthropologique, nous unissons dans un même empan d’un geste fondateur l’osmose des êtres. Être-de-l’arbre mêlant sa voix silencieuse à l’être-que-nous-sommes, dont la trace est le cri par lequel nous existons et que, toujours, nous gravons dans l’ordre des choses. Ainsi en est-il de notre destin qui est un unique signe porté à la dignité de paraître en attendant la biffure définitive. Oui, beaux sont les stigmates qui disent la douleur d’exister. La douleur d’être dans le non-savoir. Car la connaissance est au loin qui clignote pareille aux feux d’Algol dans la nuit. Oui au loin qui n’est jamais que notre proche mais nos mains sont vides et nous tremblons d’être !

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 08:51
Belle textualité humaine.

« Echappée d’âme Numéro 1 ».

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Tout en haut de la citadelle de chair est la meute du visage, son expression hors du monde, son drame et son incomplétude. Mortelle épiphanie qui dit la naissance de la mort. Mort qui dit la vie en sa clôture. Le jeu est joué. Echec et mat pour bientôt. Demeurent encore quelques traits que le jour efface. Estompe, dilution, esquisse reconduite à son inachèvement. Glaise lourde des heures comme pour dire le péché, la violence d’être, la douleur d’exister. Mais où la seconde salvatrice, la brusque illumination et la joie qui brasillent dans la ténèbre ? Seulement l’éclair, la grâce de toucher la pliure du jour, la promesse de l’aube. Une dernière fois.

Pourquoi cette absence ? Pourquoi ce lourd silence ? Pourquoi la solitude ? Oreilles clouées et la cantilène du monde est si peu perceptible. Paroles laineuses que déglutissent les bourgeons insanes des bouches étroites. La glotte est nouée et les mots sont des larves que le temps, jamais, ne métamorphosera. Menton pareil à une enclume avec sa lourdeur hémiplégique. Et la bouche, et les sublimes lèvres qui n’articulent plus l’amour, mâchent seulement l’acide étroit du ressentiment. Et ces deux plis des joues où glissent les larmes attentives à soi, hors des autres qui ne sont plus qu’une mince fuite dans le sable dru de l’angoisse.

Que vienne la Dame-à-la-faux. ! Qu’elle moissonne donc cette tête dont le nez est un éperon usé ; un œil fermé sur la beauté, l’autre ouvert, tel un vulgaire Cyclope atteint de mydriase qui ne regarderait que l’inconsistance des choses. Et pourquoi cette grêle de coups sur la falaise bombée du front, pourquoi la dure-mère au plein jour et, bientôt, les grises circonvolutions flottant en plein ciel ? Oui, les mots, les germes de l’être sont encore là, dans leur forme atténuée, usée par tant de bavardages mondains, tellement de délibérations étiques.

Que ne les ais-je conservées, ces pépites du langage, à écrire des poèmes, à haranguer les foules des agoras pour leur dire l’urgence de connaître, à emplir le papier de milliers et de milliers de signes minuscules, étroits sémaphores voulant vivre du sein d’une vérité ? Oui, voici que le langage se perd, que les phrases disparaissent dans les mailles du brou de noix, que bientôt, partout, règnera l’aphasie et coulera la stupeur pareille à des gemmes de résine. Oui, je la sens s’élever doucement au-dessus de ma tête, cette âme dont je n’ai pu saisir qu’une brusque fulguration à défaut de la retenir, de la porter au creux de mes mains pareille à la plus subtile des offrandes. Me voici reconduit à la lourdeur de la pierre, à l’hébétude de l’animal, à la croissance du végétal promis à la corruption.

Et voilà que se dresse, devant la propre incompréhension que je suis devenu, simple stalactite parmi l’ombre des grottes, cela qui doit me clouer sur la planche d’entomologiste de l’être : « LES PROTESTATAIRES FIXENT UN ULTIMATUM ». Mais qui sont-ils ces protestataires ? Mais qui donc leur a enjoint de fixer un ultimatum ? Est-ce le Néant lui-même ? Le Néant ? Je vous le demande. Venez à mon secours tant qu’il en est encore temps. Demeurerait-il juste un brin d’âme, une éclisse de nez, le vitreux d’un œil, le décharné d’une joue, la fissure étroite des lèvres, la galoche boiteuse du menton, les cordes rugueuses du cou que je voudrais ENCORE UNE FOIS FAIRE L’AMOUR. OUI, L’AMOUR ! Sans cela nous ne sommes rien. Rien ! La mort à côté est un cadeau. Oui, un cadeau !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 07:48
Mains négatives.

« Little touch ».

Œuvre : Eric Migom.

Ces mains. Ces ongles. Ces doigts. Je les savais à l’affût. Quelque part dans l’ombre étroite de l’inconnaissance. Parfois, lorsque je dormais, ma tête habitée de songes, j’en sentais le vénéneux effleurement. Pareil au baiser d’une Veuve Noire. Et le venin s’instillait dans le réseau étoilé de mon sang et des dendrites rouges parcouraient la meute arbustive de mon cerveau. Il y avait des gerbes d’étincelles et la nuit devenait feu de Bengale. Et la nuit devenait simple rutilance et tout s’allumait dans un genre de folie. C’était une telle joie que d’être saisi de cet embrasement. L’Inconnue muriatique voulait me donner la mort. En réalité elle ne faisait que bander mon corps jusqu’à la limite d’une sublime illumination et des gerbes de mots sillonnaient le palimpseste de ma peau. Cela, que la Veuve veuille me soustraire le langage, je l’avais perçu depuis les premiers coups de griffe, les initiales lacérations. Elle était tapie dans un coin de la chambre, ses yeux inutilement globuleux, yeux de myope dardés sur la hampe de mon sexe. Le lacérant, elle pensait arrêter le flot des mots, faire geler les phrases dans la glu, happer le texte vers une manière de bonde terminale. Vous savez, celle du Néant qui aspire goulûment les êtres et les reconduit à la faille immensément ouverte de l’absence.

Etrange aranéide invertébrée, lectrice sophistique, elle s’était métamorphosée en cet insecte aux pattes immenses et sa tache rouge sur l’abdomen était le témoin du crime à commettre. Veuve déguisée en main négative, cette main qui, plutôt que de se saisir du sens adéquat des choses, n’en percevait que les supposées et les indigentes boursouflures. Lorsque, dans la journée, j’écrivais, m’appliquant à tracer comme au calame quelques lignes sur le parchemin - ma peau en vérité, on n’écrit jamais que sur la face lisse de son propre épiderme -, écrivant donc, j’en sentais la ténébreuse présence au-dessus de mon épaule. Malheureusement pour elle, elle ne percevait que l’écume, jamais la profondeur, les abysses dans lesquelles nageaient les baudroies du sens. Je sentais ses coups de griffe agacés d’être derrière la porte, d’être soustraite au spectacle. Oh, parfois, quelque démangeaison, quelque irritation de la peau, mais rien au-delà. En fait, j’étais ennuyé pour elle. Elle pour qui j’écrivais - du moins le tenté-je -, une prose poétique cherchant à nous élever l’un comme l’autre, elle ma lectrice, aussi bien que moi, le graphorétique, à nous élever donc au-dessus du pavé où se traînent les cloportes en de bien amusantes contorsions. Mais, vous lecteurs, lectrices qui avez fait l’effort de me suivre dans mes laborieuses démonstrations, regardez donc cette main faire ses pitoyables pas de deux. Mais quelle inconséquence, tout de même et quelle vanité, cette même vanité dont elle gratifie mes écrits - on ne négative jamais mieux l’autre qu’à l’aune de ses propres insuffisances - mais quelle stupides manigances qui s’abolissent aussitôt proférées. Souvent, l’antre de sa bouche ne distille que de vulgaires assertions se perdant dans les rumeurs mondaines, vent glacial, blizzard encombré des congères d’une pensée en miettes. « L’écriture, ce vice à punir », l’entendais-je proférer, paraphrasant Valéry Larbaud, mais avec la haine de ses doigts serrant ma gorge. Et, Veuve Noire, Mains Négatives, quand bien même vous réussiriez votre forfait et que je me trouve pendu au bout du gibet comme dans la ballade de ce cher Villon, eh bien sachez que mes mots vous poursuivront jusqu’en votre étique demeure et, qu’à votre tour, vous rendrez l’âme. Enfin si vous en avez une ! Ce que je vous souhaite un jour. Si belle l’âme lorsqu’elle monte vers la beauté. Si belle !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 08:18
Regard oblique.

Nadège COSTA Photographe.

Tous droits réservés.

Le jour est à la peine, voilé de gris. Mais quelle est donc cette lumière qui glisse au carreau et laisse dans la perte de soi ? Comme si l’on atteignait ses propres limites et que l’on veuille s’y soustraire. Dehors, la herse du jour est levée et les existants, bientôt, s’y englueront. Figés, immobiles. Dans le doute d’être vraiment. Cette lumière grise ! Cette lumière de l’art ! Comment la saisir et demeurer dans l’enceinte de son corps ? Que faire de sa cuirasse de scarabée alors que la beauté fait son grésillement de flamme ? Ce serait une trop grande douleur de surgir au plein du réel et d’y clouer ses ailes. L’image nous donne tant de choses à voir. Tant de souplesse à imaginer. Tant de joie pleine à offrir à la braise de nos yeux.

Dans l’antre où naissent les photographies - ces illusions de l’être que nous sommes -, l’artiste a fait halte. Il y a comme une hésitation. Comme un suspens au bord de l’abîme. Comme un renoncement dans la rude tâche de vivre. Si exténuant de confier son destin au hasard et de tendre ses mains au ciel en espérant quelque offrande. C’est toujours du-dedans que surgit le don et la source est ouverte en direction de cette fleur, de cette femme, du corps de l’artiste qui sera mis en question et nous interrogera. Acculés à voir avec la justesse du regard qu’exige toute œuvre portée à sa parution dans une manière de message ultime. Il y est question de l’être et uniquement de ceci. Qu’en est-il de ce regard oblique ? Quel est l’objet de son application ? Que porte-t-il en soi en direction du monde ? Suivant le voyage du regard, nous apercevons ce qui, d’emblée, aurait dû nous alerter. Ce regard est saisi de pure intériorité dans sa boucle qui ramène au cadre, plus bas, comme dans une presque disparition de l’image. Regard de l’artiste entièrement reconduit à ses propres assises. Beau geste narcissique qui semble vouloir dire : « Que suis-je au regard de l’œuvre ? L’art naît-il de cette auto-donation afin que les autres, les voyeurs de l’image, s’interrogent sur l’essence même de leur être ? ». Alors le regard est oblique. Il quitte la pure verticalité rationnelle, en même temps qu’il déserte toute vision horizontale qui plierait sous le joug de l’émotion. C’est toujours dans une médiation, une forme de passage que l’art nous révèle sa nature. Alors nous aussi, nous sommes atteints du regard oblique. Et nous demeurons longtemps au ciel des intuitions, autrement dit des pensées immédiates. Nous ne sommes pas prêts de redescendre. Non, nous ne le sommes pas !

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 07:51
La Ville m’en veut.

La Ville m’en veut. Cela je le sais de toute éternité. « Attrapez-le et tuez-le ! ». Les imprécations sortent de toutes parts. Des bouches des caniveaux, des lézardes entre les pavés, des fentes des trottoirs. Et ce lampadaire, là, avec sa tête de guingois et son air bonasse, mais quel traître, mais quel triste énergumène ! Attendez que je passe et il me cinglera le visage avec ses bras de tôle. Vindicatif comme un pou. Le rhinolophe, à côté, c’est un humaniste. Et Maldoror un employé du Mont-de-piété. Et ce mur, à droite, avec sa rangée de pierres bien sages. Que l’idée me prenne un instant de le longer : jets de lapillis et bombes volcaniques et ma tête sanguinolente sur le sol avec des graviers plein la dure-mère. Et le pignon si débonnaire avec sa blancheur de sanctuaire, un fieffé sournois, je vous l’assure. M’attend au coin du bois pour me rouer de coups. Ah, oui, je les entends tous ceux de la Ville, tous ceux qui s’acharnent à me poursuivre de leur haine blanche. Mais entendez-les donc hurler à la mort : « Qu’on le saisisse et le fasse brûler en Place de Grève ! »

Pourtant je n’ai rien fait d’autre qu’exister. « C’est trop », crient les thuriféraires. Ils remuent l’encensoir et les nuées gagnent le ciel en cortèges funèbres. « C’est trop », crient les naviculaires et ils secouent leur cassolette rougeoyante, leurs yeux emplis de braise. « C’est trop », crient les ventripotents et leurs langues vipérines sifflent comme mille essaims. « C’est trop », crient les bourgeois et les banquiers, les filles de joie et les numismates, les apothicaires et les notaires, les usuriers et les rentiers. Et leur bonté suinte le long de leur anatomie comme une armée de morpions.

« Oui, me dis-je, parfois, ils ont bien raison de vouloir me faire basculer cul par-dessus tête dans la fosse commune de l’oubli. Je ne suis rien qu’un personnage un peu falot, avec sa tête de clown, ses habits poncés jusqu’à l’âme, ses trous en guise de viatique, ses lieux de nulle part, ses bancs en guise de reposoir. »

La Ville m’en veut. Cela je le sais de toute éternité. « Attrapez-le et tuez-le ! »

Oui, je les sens tout proches avec leur haleine parfumée au Champagne, leurs habits glacés et leurs toques d’hermine. Oui, ils me tueront. Sauf ma liberté. Ils me tueront et je reviendrai hanter leurs rêves. Oui, leurs rêves petit-bourgeois et ce sera bien pire que la mort. Ils ne se possèderont plus eux-mêmes. Possession : la seule litanie qui les fasse tenir debout. Oui, la Ville m’en veut, mais c’est moi qui aurai le dernier mot : Liberté. Puisque la mort est cela et je ne regretterai rien. Rien !

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 08:02
Existe-t-il une source de l’écriture ?

Source : vue du Doubs passion.

Existe-t-il une source de l’écriture, secrète, inapparente, qui nous dépasserait, venant de si loin qu’elle apparaîtrait à la manière d’un simple filet d’eau se perdant dans un lieu indéfinissable ? L’écriture, ce bel ornement du langage, peut-être celui par lequel il signifie avec le plus de profondeur. Car, malgré tout, si les déclamations orales ont bien constitué, dans le monde grec antique, les fondements de la « polis », cette cité reposant sur les échanges de l’agora, ce centre de rayonnement unique, l’écriture déposée sur un parchemin en fixe les règles immuables. Les religions l’ont bien compris qui ont inscrit leurs dogmes dans la Bible, la Torah, le Coran. Si le calame des musulmans est censé être le vecteur de la parole divine, c’est bien qu’une prééminence de l’écrit s’impose au simple bavardage des places publiques. Car de la rencontre des hommes, de leurs passions, résulte vite un échange fondé sur les rumeurs, les invectives parfois, les polémiques sans fin dans lesquelles s’enlisent les vertus dialogiques. Ainsi se développe la rhétorique au détriment de la dialectique censée nous faire découvrir l’être vrai des choses. Ainsi naît le sophisme et son corollaire : la perte du sens dans des joutes sans fin et sans autre objet réel que de triompher de son adversaire.

N’est-il pas étonnant, tout de même, de constater que Platon, le fondateur de toute la philosophie occidentale, ait choisi de fixer ses fameux dialogues dans la forme écrite alors qu’il était censé rapporter l’œuvre entièrement orale des discours de Socrate ? Si les dialogues prétendent se manifester avec la rigueur de la raison, et certes ils le font, la dialectique n’en procède pas moins à la production d’un écrit fortement structuré, à l’architectonique parfaite, ce que l’oral, dans sa nature spontanée, ne saurait atteindre. Si la dialectique peut se définir comme « art du dialogue », ceci elle ne peut s’y employer avec bonheur qu’à l’aune de l’écrit qui en précise le subtil enchaînement des pensées, la netteté, la perfection qui préside aux belles idées.

Mais quittons le monde platonicien pour en venir à des considérations plus humainement terrestres. Qu’une passion vous anime, en l’occurrence celle de l’écriture, vous en prenez acte comme du temps qu’il fait, sur lequel vous n’avez pas de prise. En effet, il ne dépend pas de vous que le climat soit clément ou bien que s’annoncent les frimas. Ce n’est pas le constat de ce qui se produit qui est important, uniquement ce qui, à travers lui, se dit d’une manière d’être et des lieux où elle s’origine. Mais d’où vient donc ce prurit qui ne s’atténue qu’à la mesure de ces pattes de mouche déposant leur mince chorégraphie sur la feuille vierge de toute trace ? Existe-t-il une naissance de ceci qui fait trace et brille du feu d’une braise ? Sans doute poser la question de cette manière conduit-il à procéder à sa propre fermeture. Le saumon saura-t-il jamais d’où il vient et ce qui le guide, depuis le vaste océan, jusqu’à ce lieu de ponte qui verra, à la fois, son ressourcement en même temps que sa disparition ? Connaître l’origine, traverser l’énigme, ceci ne s’accomplit-il qu’au prix d’une finitude ?

Mais il faut en arriver à l’expérience concrète et tâcher, sinon de dévoiler ce qui ne peut l’être, à savoir la source du langage, son lieu de jaillissement, du moins en décrire quelques unes de ses lignes d’apparition. Je dois avoir dix ans en ce printemps qui manifeste son impatience de floraison, de la même manière que je vis au rythme de mes propres fébrilités, l’écriture logée quelque part au creux de l’ombilic et qui demande à se déplier, à voir le jour. Car le bouton germinal n’entre dans la signification qu’à se déployer. Sinon, fantasmé, il se referme sur une mutité qui le reconduit à l’ombre du langage, ce non-savoir qui occulte toutes les ressources expressives et reconduit l’homme à une sorte de geôle. A l’école primaire, Monsieur Chaliès nous fait travailler intensivement « La lecture littéraire et le français » dans le manuel de Souché. Immense révélation de ce que la littérature peut apporter d’ouverture, de fascination, de rêves, de possibilités d’accomplissement. Lectures fiévreuses des grands auteurs, depuis la prose et les tableaux quasiment bibliques de Georges Sand dans « La Mare au Diable », jusqu’aux fresques lyriques de Chateaubriand dans « Le Génie du Christianisme », en passant par le langage utilitaire et rustique d’un Ernest Perrochon dans « La Parcelle 32 ». Beauté des textes pour l’enfant que je suis, qui découvre non seulement les fondements d’une esthétique mais l’outil, le médiateur pour dilater l’œil de l’imaginaire, l’alchimiste qui transformera le plomb du réel, sa naturelle densité, en or pour l’esprit, en platine pour la méditation, la contemplation. Déjà, sans doute, naissaient les prémices d’un immense intérêt pour le romantisme, l’idéalisme et sa plus belle déclinaison, le platonisme dont, encore aujourd’hui, la lecture demeure une délectation pour la connaissance.

Et, maintenant, il me faut parler de Touguy, ce genre de pré-adolescent dégingandé, mince comme le fil de fer mais disposant bizarrement d’un appétit pantagruélique, alors âgé lui aussi, d’une dizaine d’années, naïf invétéré, fonctionnant au rythme de sa candeur, toujours prêt à expérimenter tout ce qui veut bien s’inscrire dans l’horizon simple de sa vie. En réalité je suis l’instigateur des aventures dans lesquelles il me suit avec une belle constance. La source vers laquelle, bientôt, nous allons diriger nos pas est à quelques centaines de mètres du village de Beaulieu. En soi, elle n’est guère un mystère et le promeneur peut la longer sans même que son attention en soit alertée. Au-dessous du « Chemin du Ciel » - non, ce n’est pas une invention -, chemin bordé de noisetiers qui descend vers la rivière, se trouve une minuscule source enchâssée entre des pierres, parmi les touffes vertes du cresson. Sans doute une résurgence venant du plateau semé de bosquets qui la surplombe. C’est certainement dans la nature de la source que de nous interroger sur le lieu de sa provenance, sur son trajet souterrain, à l’ombre des regards, comme si les filets d’eau étaient l’âme, le principe premier qui animait la visibilité de l’eau surgissant en pleine lumière. A l’instar d’une connaissance que nos yeux feraient à seulement imaginer l’aventure de l’eau parmi les plages de glaise et la blancheur des racines.

J’ai emporté un bloc-notes avec un crayon et, maintenant, nous sommes devant la source - je ne me souviens pas que Touguy se soit muni de quoi que ce soit, à l’exception de son évidente curiosité -, dans le but d’écrire un poème. Comment, du reste, pourrait-il en être autrement alors que la nature renaît, qu’un nouveau cycle de création se présente, qu’éclatent les premiers bourgeons semés de larmes de résine ? Là, au milieu de cette nature accueillante, manière de conque largement ouverte sur le champ des significations multiples, comment ne pas ressentir l’émotion d’être, comment ne pas vouloir la traduire en mots, en actes, peut-être, simplement, en mouvements de l’âme, fussent-ils infinitésimaux ! A vrai dire je ne sais plus le contenu de cette poésie, son rythme, sa façon de s’ouvrir au monde. Ce que je sais, cependant, c’est la trace qu’elle a déposée en moi, là au creux le plus secret de l’être alors que l’existence commence tout juste à faire son grésillement de flamme. Premier poème, comme l’on dirait « Premier amour », songeant à Tourgueniev, à cette nouvelle mettant en exergue le trouble des amours inachevées. « Amour inachevées », tout comme la création, jamais portée à son terme, constamment recommencée - vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage -, création qui fait votre siège et ne vous laisse en repos que le temps de l’écriture pour vous surprendre la nuit, au milieu de votre sommeil, avec la persistance d’une nuée d’abeilles. Jamais on n’en a fini avec une passion, c’est, du reste sa raison d’être et comme le langage est, par définition infini, le trouble qui y est attaché suit la même pente. Bien évidemment, de cette séquence déjà lointaine, ne restent ni la trace du poème, ni la feuille qui lui a servi de point d’envol. Seulement le désir d’en savoir plus sur le monde. Seulement le feu qui couve longuement et demande à être nourri. Et, tout naturellement me viennent à l’esprit les délicieux et pertinents vers de Nicolas Boileau dans « L’Art poétique » :

« Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Souvent, j’aurai effacé ces mots qui se montraient rebelles. Ce qui, jamais ne se sera effacé, cette envie née, là, au bord de la source, ce lieu chargé de symboles qui fait signe vers le site de son origine !

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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 07:55
La trace ouvrante  du jour.

Les traces, oui les traces. Pareilles aux stigmates sur le corps du Christ. Mains et pieds cloués, flanc portant le trait du javelot. Traces qui disent une histoire à l’aune de leur simple présence dans l’effacement. Mais ceci qui s’offre à notre regard, témoigne-t-il qu’une douleur les ait fixées sur la dalle de ciment gris ? Ou bien est-ce uniquement un excès de notre imaginaire qui les habillerait du suaire de la tragédie ? Sans doute est-ce nous qui esthétisons cette photographie el lui conférons les couleurs d’une sémantique particulière. Le paysage possède-t-il un état d’âme, est-il triste ou bien est-ce nous qui le sommes parce que l’hiver, parce que la solitude, le manque d’horizon ?

D’où viennent ces empreintes, quelle est leur destination ? Ceci nous ne le saurons jamais. Ne nous reste plus que le recours à l’imaginaire, lequel, souvent, emprunte les bottes de sept lieues du romanesque. Alors nous disons la voiture partie après avoir déposé l’amante sur l’aire de neige blanche, ses pas rapides afin de regagner le logis où l’attend, dans la stupeur …

Ici s’arrête le film et ne reste que cette image tressautant comme dans les salles obscures d’antan, sur les fauteuils de moleskine rouge où il était si bon, si doux, de dissimuler aux yeux des autres d’abord, aux siens propres, ensuite, les lignes de son désarroi. Peut-être une brusque séparation. Peut-être une mauvaise nouvelle. Peut-être, enfin, une douleur comme celle du Christ. Mais étions-nous sur Terre pour un quelconque acte de rédemption ? Qu’avons-nous à racheter qui constituerait la condition de notre liberté ? Ces traces que nous apercevons sous les auspices de stigmates, n’est-ce pas nous qui les avons imprimées à même notre conscience afin de donner un sens à notre aventure existentielle ? Quoi que nous fassions, nous sommes toujours au pied du Golgotha. Le ciel est infiniment bas avec des cernes bleu-marine, la procession des affligés est pareille aux lumières du Néant. Les visages sont cireux comme ceux des passagers d’outre-tombe. Seul le corps du Christ illumine la scène à la hauteur de son sacrifice : celui du sang versé afin qu’un rachat ait lieu. Mais ceci est une imposture. La finitude en est la mise en croix.

Les traces, oui, les traces ! La trace ouvrante du jour est la faille même par laquelle il se referme, le jour, et met un terme au jeu. Aimant, souffrant, écrivant, créant, ce sont des traces que nous versons dans le recueil de l’Histoire afin de porter au jour celui, celle que nous aurons été l’espace d’une parole. La mutité en est la fermeture dernière.

La trace ouvrante  du jour.
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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 08:33
La mise en scène du monde.

« Derrière le rideau ».

Œuvre : Laure Carré.

Oui, c’est étrange, combien cette œuvre contient de vérité dans la simple esquisse qu’elle nous propose. C’est bien là la force de l’art que de nous installer, d’emblée, dans le lieu des significations. D’ordinaire, ces dernières ne nous atteignent que trop rarement, comme de surcroît, identiques à de simples ornements plaqués sur une réalité dont nous serions assurés depuis la nuit des temps. Nous sommes tellement sûrs de vivre dans la bonne mesure, de placer nos pas dans les seules voies qui s’y dessinent pour nous. Mais, ces voies ne seraient-elles pas, simplement, des ornières dont nous assurons nos pas, les croyant vraies et ordonnées à une connaissance adéquate du monde ? C’est un baume pour l’âme que de vivre dans un corps bordé de certitudes, que de s’immiscer dans un esprit clairvoyant. Car, c’est bien de cela dont nous sommes persuadés : posséder une vision exacte des choses.

Mais affectons à notre regard entaché de strabisme l’aire d’une perception mieux assurée. Nous regardons l’image et nous y voyons un être qui questionne notre raison. Il y a une manière de trouble qui s’installe à demeurer sur le bord d’une révélation. Certes, rien n’est vraiment apparent à un œil distrait. Nous disions « être » afin de ne pas utiliser le vocable affirmant le genre, soit du masculin, soit du féminin. Car il y a hésitation et notre jugement demeure en suspens. Sur la frange de l’étonnement. Nous regardons et nous voyons : un beau visage d’homme aux traits réguliers comme dans les portraits antiques, visage dans une épiphanie sûre d’elle-même. Puis nous glissons et voyons une poitrine de femme au galbe plaisant et ferme - une promesse de maternité ? -, puis des doigts longs et fins, des ongles aux lunules bien délimités, physionomie de quelque bel éphèbe.

C’est alors que nous sommes saisis d’un doute. Ce mystérieux personnage qui ne dit son nom, qui se dissimule derrière le rideau de sa propre ambiguïté, ne serait-il pas le fantasme éternel des existants sur Terre, dont le souhait d’embrasser les deux genres sonne à la manière d’une muette supplication ? Soudain surgit la lumière du mythe platonicien de l’androgyne, espèce du troisième genre dont la nostalgie nous hante longuement. L’amour ne serait que la mise en scène de cette recherche effrénée de l’unité fondamentale, celle de l’androgyne, précisément, dont il est dit que l’on n’en fait jamais le deuil complet. Nous sommes des êtres en partage, des lexiques incomplets. C’est pour cette raison que nous dissimulons notre manque « derrière le rideau ». Voici ce que nous dit en termes d’expression plastique ce que le mythe nous dit grâce au symbole. C’est de cette vérité dont nous devons être pénétrés afin que, sur nos tourments amoureux, nous puissions mettre un nom !

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