Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 08:00
LA LIGNE 27 (3)

 

  La seule personne dont Nevidimyj supportait l'évanescente présence, telle le vol primesautier du papillon, était Olga, la Concierge dont la seule conversation - elle avait compris, depuis sa naïveté foncière, que "Monsieur Youri" tenait autant à préserver son anonymat qu'elle déployait de disponibilité à battre et rebattre les cartes usées d'un jeu de Solitaire -, donc la conversation se limitait toujours à un économe et poli "Jour M'sieur Youri", auquel M'sieur Youri répondait par un grognement indistinct, lequel suffisait au bonheur quotidien d'Olga. Car, Olga, depuis longtemps séparée, dans l'espace et le temps, de celui qui avait été son mari, en pinçait pour Nevidimyj, ce grand jeune homme dégingandé dont elle eût pu être la mère. Peut-être y avait-il du désir incestueux qui rôdait en sous-sol ? Cependant les premières relations en restèrent toujours à ce ballet verbal minimal, à ce pas de deux aussi vite effacé qu'esquissé.

  Le quotidien de Youri N., s'il n'était jamais réglé comme papier à musique, comportant de soudaines volte-face, de subits revirements, n'en sacrifiait pas moins à une manière de rituel. Il affectionnait les endroits déserts - quais de gare au petit matin; squares au crépuscule, rives du fleuve avant que les promeneurs ne les fréquentent -, les espaces publics, - grands magasins, musées et bibliothèques -, là où la foule lui permettait d'être un individu parmi les autres, "sans importance". Son choix l'orientait souvent vers les salles garnies de rayonnages et de livres, cherchant de préférence à occuper les places non situées en vis-à-vis et, si possible, dans les encoignures, là où les autres lecteurs n'avaient aucune raison particulière de laisser choir leur naturelle curiosité.

  Le matin, après un petit déjeuner frugal, Nevidimyj descendait l'escalier  aux marches de bois disjointes, évitant que ces dernières ne craquent, de peur que quelque colocataire ne vînt troubler sa première quiétude - le jour avait à peine commencé sa longue dérive, laquelle ne manquait jamais de livrer son lot d'étonnantes surprises : l'arbre qu'on n'avait jamais réellement aperçu, le banc aux volutes rouillées, le caillou noir parmi le gravier blanc -, et lorsque Youri, rassuré par sa troublante clandestinité franchissait le seuil de l'immeuble, c'était comme une plongée dans la neuve inquiétude, une disposition au tragique qui ne manquait jamais de surgir de ce à quoi on s'attendait le moins, peut-être une clarté fuyante sur l'arête du trottoir qu'on livrerait, plus tard,  à une longue méditation. Vivre, c'était cela et rien que cela, une songeuse dérive dans les rainures et les configurations étoilées de la Ville, la recherche de l'inapparent, l'urticante question à poser au banc, à la feuille, à la fuite irraisonnée de la poussière dans l'ombre des caniveaux.

  Le matin, donc, Youri N., tel une cariatide de pierre parmi les convulsions de la foule, cintré dans des vêtures trop étroites alors que son apparence fluette eût appelé davantage d'ampleur, faisait le pied de grue sur le trottoir, attendant que le nez du Bus 27 fît son apparition au milieu des frondaisons qui cascadaient vers les rives du Fleuve. Souvent, à l'attente, des Passagers, des habitués de la même ligne que Nevidimyj ne voyait même pas, tellement la condition humaine le concernait peu. Il accordait plus d'attention au végétal, au minéral, surtout à ce qui, dans ces deux règnes, jouait une partition minimale, à savoir ne s'illustrait aux yeux ordinaires que par une manière d'absence récurrente. Quant à l'animal, il l'ignorait volontiers, ne l'utilisant qu'à des fins métaphoriques, tel homme lui apparaissant sous la figure du rat, telle femme sous celle du caméléon. Il était une manière de fabuliste s'exprimant dans une prose abstraite, un genre de La Fontaine métaphysique trouvant dans la mouvance animale ce qu'il ne percevait jamais dans ses semblables qu'à l'aune de la vulgarité ou, pire, de l'incomplétude. L'humanité se livrait à lui avec ses bizarreries, ses travers, ses fosses abyssales dont il estimait qu'elles étaient dépourvues de clarté. Le langage, pour lui qui n'en usait quasiment jamais, faisait figure de mousse inutile, d'écume aléatoire dont les Bipèdes eussent mieux fait de faire l'économie plutôt que de le dédier, le plus souvent, à l'injure et à la calomnie. Le silence lui semblait constituer un genre infiniment supérieur puisque capable de toutes les virtualités, dont la plus originale était le silence absolu lui-même, c'est-à-dire l'absence de profération de quoi que ce fût.

  Cependant, étant homme, quoique d'une manière fortuite, il ne pouvait réduire la parole à l'état d'un récipient sans fond. Le fond, il en fallait un, ne serait-ce que pour permettre à la voix, fût-elle autonome, de pouvoir faire écho. Des pensées, il en avait, tout comme ses congénères et tout aussi rapides, tout aussi brillantes. Plus, peut-être, son intériorité permanente constituant le gage d'une certaine authenticité que l'extériorité autorisait rarement. D'ordinaire, les sottises, on les véhiculait pareillement à l'âne son boisseau d'avoine. Les approximations on en faisait des collines au sommet desquelles ce bon Maître Cornille eût été bien inspiré de planter son moulin. A la pensée abstraite, bien qu'il ne négligeât nullement cette dernière, il substituait volontiers la métaphore, laquelle par son dire imagé en disait souvent bien plus qu'un long et méticuleux discours.

 

Partager cet article
Repost0
10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 07:58

[ Ce qui voudrait tenter de se dire ici, sur "Trois paroles de silence", c'est l'urgence à se doter d'une lange poétique, laquelle s'exonérant du noir néant, aussi bien que de la blanche brûlure de l'être, voudrait se médiatiser dans le GRIS, cette couleur par laquelle le monde nous apparaît dans sa plénitude et nous porte au-delà de nous-mêmes, dans la contrée des évidences absolues.]

Le poème : retour à l'essentiel.

( Quelques extraits de

"Trois paroles de silence"

de Nathalie Bardou.)

"Ecrire

Trois paroles de silence

[…]

Il n'y a pas de hasard

A l'instinct des lumières

Seule

Ta voix

Qui m'approfondit

Lorsqu'inexorablement

Au seuil de la seconde

Je glisse à la vitre du dedans.

[…]

Il est écrit

Que nous engendrons

les ciels

Nos sangs sont invisibles.

[…]

Enduite de ton verbe

Et cimentée à ton souffle

La poitrine crépitant

Au feu de l'ombre

J'étais

-la paupière aux aguets-

Le temps que prend la veine

Pour jaillir du marbre."

Nathalie Bardou.

Trois paroles de silence, comme on dirait trois mots de l'origine par lesquels tout viendrait à la signification.

La première parole, Noire, pareille à la nuit, au néant, parole non encore parvenue à la profération. La nuit est une ombre, une ébène dense, une gangue sourde à l'abri de laquelle le verbe se tait, demeure dans le pli du silence. Les yeux sont dans le flottement du doute, révulsés, tournés vers la caverne intérieure et la conque d'os ne résonne que de son propre vide. Dans le corridor de la tête soufflent les vents glacés et les icebergs dressent leurs dents aiguës vers les meutes d'obsidienne. Bruits de crypte, éboulements de moraines, suaires de cendre liés autour de pertes ossuaires. Où la lumière, où le mince rayon de clarté et les doigts révulsés dans le geste du saisissement ? Où la sortie au plein jour avec les montagnes hautaines mordant l'éther de leurs lèvres blanches ? Où la couronne solaire, son fleuve étincelant sur la courbure du jour ? Où le seuil à franchir et la sombre caverne demeurant dans la densité du non-dit, dans l'avant-parution des girations mondaines ?

La seconde parole, Blanche, portée à l'incandescence, faisant ses orbes dans l'espace sans limite. Alors, on porte sa main devant les boules dévastées de ses yeux, alors on saisit son outre de peau que l'on dresse à l'encontre du jour. Le vent s'est levé qui, jamais ne s'arrêtera et les mots tournent leur vent de folie et la carlingue des os est longue vibration, tellurisme cosmique. Partout, sur les margelles des fontaines, sur les chapiteaux des temples, dans l'enceinte des arènes sacrées, les mots sont armés, font leur sourde détonation. Cela résonne dans l'antre aigu du cortex, cela vrille le limaçon, cela fait gonfler la cochlée sous la poussée arbustive du langage. Car, ici, c'est le Langage Majuscule qui s'est déployé, qui a foré les murs de l'incompréhension, a abattu les fortifications du doute. Une seule clameur piégée entre terre et ciel, une seule arche blanche disant la royauté de l'être, sa demeure dans l'aître des choses, sa vaste dispersion sur les agoras où habitent les hommes.

C'est ainsi : ou bien les mots se terrent dans leur gangue limoneuse et alors se fait connaître le néant; ou bien les mots sont lâchés et alors se fait connaître l'infini qui était en recel, l'absolu que l'on cadenassait dans les nasses étroites du non-savoir. Car, ouvrir la cage des mots, c'est accepter de les porter à la dignité de l'être, les faire voler sur le dos des baleines blanches, sur la boule de plumes de la colombe, sur la fleur immaculée des marais. Tout est partout en attente de cette révélation qui relie les choses à leur essence. Floraison sur le bord de son déploiement. Mais l'homme est toujours sous la voûte de rochers, près des signes pariétaux, apeuré du feu du ciel, un pied dans la grotte salvatrice, un pied dehors, sur la lèvre de la falaise qui reçoit les millions de phosphènes, la grande cataracte blanche de l'exister. Seulement exister est terrible. Seulement exister veut dire le renoncement à la première parole, Noire, renoncer aussi bien à la seconde, Blanche, laquelle est celle du dieu. Alors on renonce. Alors on s'enroule sur sa spirale d'helix aspersa, alors on rentre ses cornes, on replie ses yeux dans les tubes de verre, alors on rétrocède dans l'ombilic de la coquille jusqu'à devenir simple fossile. Alors on n'est plus.

La troisième parole, Grise. Le gris est le médiateur, la teinte par laquelle l'homme se fait connaître dans toute la contrée. A l'amante, à l'enfant, au paysage, à la terre, à l'eau, au feu, à l'air. La quadrature humaine est grise, pacificatrice et annonciatrice du SENS. Il n'y a pas d'autre secret. Le sens est Gris qui médiatise toute chose faisant tenir à distance, aussi bien la bouche ouverte du néant, que l'horizon sans limite de l'être. Le gris est écart, de la bouche à la bouche - et l'on dit l'amour -, le gris est écart de la main à la pierre - et l'on dit l'art -, le Gris est écart de la plume à la feuille - et l'on dit la poésie. Comment vivre et ne pas connaître le Gris, son urgence à nous féconder, à nous posséder de l'intérieur afin que, devenus gemmes, calcites habitées, nous puissions rejoindre cet autre - l'Autre, le monde, la belle âme, la belle peinture, le beau corps -, qui ne vivent qu'à le mesure de notre conscience ? Comment demeurer sourds, aveugles et paralytiques alors que tout s'agite en tous sens et concourt à instiller en nous le dire ouvert par lequel nous serons hommes. Nous avons besoin de nourritures terrestres, spirituelles, ontologiques, lesquelles ne s'annoncent à nous que dans l'espace de la relation. Tout est passage qui nous relie à notre propre statuaire. Tout est arche, pont, chemin nous intimant de demeurer en nous en même temps que nous sommes toujours ailleurs, fragment du monde et totalité. Puisque ce monde, cette fleur, ce poème ne feront jamais sens qu'à la mesure de notre juste regard. Le nôtre. Nous sommes ce microcosme qui reflétons le grand univers, ce macrocosme que nous redoutons alors que nous le portons en nous. Nous sommes des portefaix : de la paix mais aussi bien de la guerre; du rapprochement, mais aussi bien de l'éloignement; du doute, mais aussi bien de la certitude. L'être qui est en nous est cette "griserie" par laquelle les choses nous apparaissent sous la lumière de la raison, mais aussi de la passion. Décision verticale d'habiter ce qui nous entoure, mais aussi effusion en direction de cela, horizontal, qui nous fascine. Nous sommes toujours à l'intersection de l'ombre et de la lumière, du jour et de la nuit; nous sommes éternellement balancement du nycthémère; nous sommes hommes et femmes de l'aube; nous sommes traversés de poésie, ce dire qui ne connaît que ce clair-obscur, autrement dit cette vérité à mi-chemin de la caverne, à mi-chemin du soleil.

Car la vérité humaine est toujours affaire de médiation avec l'autre. Seul le dieu, seul le soleil peuvent être dans la brûlure de la vérité. Si tout, sur Terre, est affaire de demi-vérité, - le poète est un demi-dieu -, alors adoptons-là comme notre mode d'être le plus exact. Disons l'art, la poésie, la littérature comme des paroles prenant source à l'encre de la nuit et à la blancheur du jour; à la force du chêne et à la souplesse du roseau; à la touche légère de l'aquarelle et à la pesanteur de l'huile. Tout est dans le gris qui fait sa partition existentielle, aussi bien le beau rythme des corps dans l'amour; aussi bien la blanche sculpture extraite de sa gangue de pierre; aussi bien le flux et le reflux de l'océan par lesquels nous sommes au monde, que la poésie chante en mode subtil. Toute poésie est ce susurrement-là. Ou bien n'est pas ! Il n'est que temps d'entrer dans ce gris, un temps d'accomplissement !

Partager cet article
Repost0
10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 07:55
Mesure grise du temps

                Vers l’embouchure du Courant d'Huchet

                          Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Toujours l’image nous interpelle mais nous ne savons vers quoi, vers où elle veut nous emmener. Serait-ce vers l’abri de ses grains de lumière, ses réflexions, ses sursauts, la cendre qui l’habite tel le volcan au cœur de son île qui projette au ciel ses nuées grises ? « Grises », avons-nous dit et ce mot nous retient, nous livre à un suspens dont nous ne comprenons nullement l’origine. Pourquoi certains mots sont-ils animés d’un tel magnétisme ? En aurions-nous fait, un jour lointain, l’expérience et il ne demeurerait, sur l’illisible de nos fronts, qu’une palme d’air et le rythme lent d’une impénétrable mélancolie ? Ou bien « grise », était-elle la teinte d’un lac couché sous l’immensité minérale des espaces d’Irlande, cette terre d’infini qui tutoie le vertige du monde dans une manière d’ivresse, qu’un jour nous aurions croisée au hasard de nos songes ? Nulle Eire, ici, et pourtant ce luxe du demi-jour nous donnerait l’illusion de cette beauté celtique courant à ras du sol, cerclant la crinière des chevaux fous, ponçant le sol de granit avec une méticuleuse application depuis des temps immémoriaux.

    Tous les pays, toutes les régions d’exacte mémoire - leur naissance n’est jamais oubliée -, aussi bien le magique Connemara que le singulier Courant d’Huchet viennent à nous dans la délicatesse et il n’est guère de plus belle aventure que de tenter de découvrir leur être, d’imaginer une fiction, peut-être, ou bien de tracer en nos têtes quelques arabesques qui en cerneront l’inimitable essence. Donc, on l’aura compris, cette essence est le gris, son existence le temps qui passe, jamais ne s’arrête et nous emporte au-delà de nous-mêmes sans même que nous en percevions le subtil glissement.

 

Le temps est lisse.

Le temps est continu.

 Le temps est une parole mince,

qui susurre et vogue vers son destin

 

 - qui est aussi le nôtre -, avec la noble assurance qui convient aux belles âmes. Mais alors, y aurait-il nécessité de détruire cette souple harmonie, de jeter une poignée de sable parmi le rouage régulier des jours et des heures ? Oui, c’est la tâche de l’homme que d’affûter sa lucidité, d’en faire un aiguillon qui transperce le réel, au risque, il est vrai, de quelques désenchantements, de quelques désillusions. Ne parle-t-on, comme un leitmotiv de la modernité, de « désenchantement du monde » ? A ceci qui sonne tel un abîme, est-il opportun de rajouter une touche de pessimisme, si ce n’est d’abrupt stoïcisme ?  

   Lire le temps de manière rapprochée, à la façon du myope, est toujours prendre le risque de métamorphoser son étonnement originel en soudain ennui et, le plus souvent, en angoisse. S’arrêter, regarder l’heure au cadran, en scruter les itératives scansions, souder son âme à ce mouvement circulaire incessant nous expose au danger d’être, simplement, un grain de sable dans le procès de l’âge que, certes, nous ressentons d’une manière interne, mais que nous refusons, consciemment ou inconsciemment, d’examiner d’une manière plus approfondie. Car alors nous aurions trop peur de saisir cette ride au contour des yeux, cette lèvre qui s’affaisse et peut-être tremble parfois, ces cheveux à la teinte hivernale couchés sous la blancheur des jours.

   Bien sûr, l’on me dira que cet innocent Courant d’Huchet ne recèle nullement, dans sa parfaite objectivité, dans son réalisme le plus évident, la moindre once de cette sensation temporelle que j’y introduis à la seule mesure de ma propre fantaisie. Certes mais ce serait compter pour négligeable cette subjectivité toujours à l’œuvre qui façonne le monde à la hauteur de sa vision intime et en fait donc tout autre chose que ce simple événement de l’espace. Mais passons, ceci est sans intérêt et revenons au temps.

    Tout en bas de l’image est le temps originel. On en perçoit ses battements, ses sillons qui tracent dans le sable les premiers balbutiements de leur venue à l’exister. Il n’y a pas encore de franche clarté au gré de laquelle les choses pourraient apparaître dans leurs exacts contours. C’est le domaine de l’ombre ou bien du clair-obscur, cette sublime entité qui dit, en un seul et même envoi temporel,

 

la joie et la tristesse,

le vrai et le faux,

l’ouverture et la fermeture,

l’amour et la haine,

la paix et la guerre,

la raison et la passion.

 

    C’est un genre de coulisse où se trame le destin des Existants, à leur insu. C’est pareil à une tragédie antique avant que de ténébreux événements ne viennent affecter de leur irrémissible lourdeur la vie de héros soumis à des forces qui les dépassent et, toujours, les vainquent. Mais il y a aussi de plus lumineuses perspectives et alors chacun se réjouit de ne point faire partie de la race des héros !

   La partie médiane, c’est celle du « Grand Midi », celle où l’heure flamboie, celle où l’homme, la femme, au sommet de leur puissance, créent, aiment, parfois dévorent ou mutilent. Car rien ne paraît pouvoir s’opposer à leur « volonté de puissance ». Ils conduisent leurs vies tel un gladiateur romain son char et, sur les gradins de l’arène, les pouces sont levés vers le ciel en signe de victoire, de succès. Rien ne saurait freiner cette frénésie la liberté et de pouvoir. Les hommes et les femmes, au faîte de leur gloire, sont en plein jour, baignés de la même lumière que celle qui frappe le Courant et lui donne les airs d’une plaque d’argent ou bien de platine dont nul acide ne pourrait venir à bout tellement l’assurance d’une invincibilité est présente qui irradie et les yeux des Vivants sont acérés tels de fulgurants diamants.

   Le destin des erratiques figures que nous sommes s’arrête à la bande gris clair que ferme la blanche ligne d’horizon. La vaste plaine du ciel, ensemencée de nuages, est le domaine exclusif des dieux et aucun mortel ne songerait à en fouler l’éther. Les dieux sont terribles lorsque leur courroux se dresse contre les rebelles du genre humain ! Voici donc venue, pour les Marcheurs de longue date, l’heure du déclin. Leurs jambes ne sont guère assurées de les porter au-delà de leur vision qui est déjà bien limitée. Leur dos est voûté qui les incline vers le dernier repos que leur offrira la terre. Leurs gestes sont ceux des oiseaux lorsque, tout juste sortis du nid, transis de peur, ils battent maladroitement des ailes avant que leur premier vol ne les emporte dans les remous de l’air. Leurs mains tremblent dont, souvent, ils font un paravent placé devant leur visage, fragile barbacane qui, en réalité, ne les protège de rien, même pas de leur propre dénuement.

    Oui, le temps est ceci qui nous arrache au néant, nous porte au-devant de nous avec la confiance et l’insouciance des bambins, nous projette au plus haut de nos existences dans le midi qui chante et brasille, nous incline à chuter dès que les forces s’épuisent et que la vue se couvre de funestes taches. Tout ceci est-il tragique ? Le Courant d’Huchet est-il tragique ? Bien évidemment ces questions sont inopportunes puisqu’elles ne mettent en jeu qu’un réel tissé de telle manière et non d’une autre, notre révolte tâchât-elle de se lever pour enrayer le cours du temps, le contenu de nos destins. Cependant cette vision du paysage n’est ni pessimiste, ni aporétique, elle n’est que le reflet de notre monde tel qu’il est, auroral et crépusculaire tour à tour, celui que nous vivons chaque jour avec ses plaines de lumière et ses ravines d’ombre. Mais nous n’avons nullement évoqué ces pieux massifs enfoncés dans la vase. Symboliquement, ils sont les barreaux de l’échelle que, chaque jour nous grimpons, tels d’hésitants Polichinelles qui ne savent le sort que leur réservera leur ascension. L’exister serait-il seulement ceci, se hisser toujours plus haut, toujours plus haut et ne nullement se retourner ? L’origine est si loin qui clignote faiblement !  Cependant il nous faut avancer. La halte serait si préjudiciable à nos moments de joie. Car toujours la paix est en soi qui fait son subtil rayonnement. Le bonheur n’a pas d’âge. Chacun peut en témoigner, l’aurait-il oublié !

  

  

  

 

 

  

Partager cet article
Repost0
9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 10:19

 

Accueillir l’imago en nous.

 

 

al-ien.JPG 

 Œuvre : Barbara Kroll.

Technique mixte sur papier.

100/70.

  

 

    Comment s’emparer de cette Isolée qui semble sombrer dans quelque mutisme, comme si un secret était sur le point de transgresser la barrière des dents, cette herse mettant à l’abri la forteresse intérieure ? Par « s’emparer », il faut entendre : la sortir de son cachot existentiel et l’amener dans le nôtre qui n’est jamais que l’écho de toutes les geôles du monde. Car c’est bien dans l’étroitesse d’une cellule monastique que notre conscience se débat, aussi longtemps que le phénomène de l’altérité ne l’a pas ouverte à l’éploiement de la rencontre. Nous sommes des huîtres perlières, de même que nos Vis-à-vis, suspendus au phénomène du voisinage, perle contre perle. Autrement dit, nous ne vivons qu’à être intimement inclus dans l’expérience des affinités. Mais nous mesurons toujours avec une certaine réserve l’ampleur de ce qui s’annonce dans lesdites affinités qui, adéquatement analysées, se révèlent avec la profondeur d’un réel site ontologique. Être en affinité avec l’Autre, le monde, les choses et alors se met en place le cadre souple d’une apodicticité. L’évidence de vivre en est la donation la plus sûre. Et ceci dans le registre d’une harmonie qui paraît sans limite.

   Dans notre constant affairement, le plus souvent, nous portons un regard distrait sur cela qui nous fait face, aussi bien l’objet que le Sujet humain. Aussitôt qu’abordé, nous commençons à nous en désintéresser, préoccupés que nous sommes de décupler les approches dans la plus grande amplitude. Comme si l’axiome qui guidait nos pas était le suivant : se réaliser dans la multiplicité plutôt que dans l’étroitesse de l’unique. Mais l’on aperçoit combien cette conception pléthorique demeure insuffisante à « l’appropriation » de ce qui nous demeure extérieur. Afin que les choses surgissent en nous avec l’empan d’une « parole heureuse »  - (nous empruntons ce titre à un ouvrage de Jean Greish)  -, parole dont nous serons fécondés, il est nécessaire d’avoir accordé une pleine et entière attention à toutes ces présences, lesquelles sont douées de langage. A condition que nous nous y disposions. Car les choses parlent et a fortiori les Effigies humaines que nous croisons dans l’exercice de notre quotidienneté.

  Cette image qui, parmi les milliers d’autres dont nous sommes journellement abreuvés, en quoi peut-elle retenir notre attention et commencer à susciter un intérêt ? S’agit-il de sa qualité esthétique, à savoir son traitement volontairement  sombre, tragique, dû à l’obscurité naturelle du fusain ou d’une huile bitumeuse ? Ou bien y avons-nous aperçu le début d’une allégorie qui voudrait faire signe en direction d’une manière de retrait à observer car il y aurait non seulement impudeur à regarder la confusion humaine, mais effraction en l’Autre, donc viol potentiel ? Et, ici, s’affiche la dimension éthique par rapport au sujet de l’œuvre. Une autre façon d’aborder cette Etrange consisterait à la voir comme une lointaine idole, inaccessible, retirée dans quelque empyrée dont nous n’apercevrions que la sombre projection. Possible mythologie nous inclinant à la distance, à la limite. Le domaine des Déesses n’est jamais miscible dans la simple dimension anthropologique. Ou, encore, serions-nous dans le recueillement et notre attitude s’interpréterait à la façon d’une piété, d’une observation religieuse du monde.

  Toutes ces hypothèses n’ont de valeur qu’en tant que bornes conceptuelles supposées baliser notre chemin de pensée. Et nul n’irait affirmer que nous sommes d’abord et prioritairement des réflexions en acte, des entendements qu’une chair serait venu entourer afin de lui assurer une possible sustentation. Car, de chair, de sang, de peau, de nerfs, de tendons, de ligaments nous sommes constitués et ceci, ce fondement incarné, cette trémulation d’organes, cette « viscéralité » compacte nous définit aussi bien que notre esprit, notre âme concourent à déterminer CeuxCelles que nous sommes. Cela veut simplement dire que toute rencontre avec l’Autre est, initialement, tremblement, ce qui peut se traduire, d’un même bond de l’expérience de l’altérité comme joie, aussi bien comme peur. Tout frisson est toujours de la nature de l’ambiguïté. Positivement ressenti comme un phénomène du corps annonciateur d’une métamorphose et négativement éprouvé à la manière d’une peur archaïque dont nos cellules gardent le souvenir dans l’entrelacement du limbique et du reptilien.

  Car, si nous sommes Hommes-debout, nous ne le sommes qu’à demi, émergeant tout juste des hautes herbes de la savane, lesquelles cachent encore dans leur densité la mémoire de la pierre, du silex, de la grotte. L’aventure de la sortie au plein jour dans laquelle s’abrite la découverte de l’altérité - l’animal, l’anthropoïde, la foudre, la nuée solaire -, tout s’annonce comme fureur et frémissement. Tout événement hors de soi, de sa gangue de peau, est insondable mystère, menace, mais aussi bien promesse d’avenir. Car cheminer de concert avec un (uneautre-que-soi, c’est ouvrir un espace d’indétermination, c’est frayer une voie où le tremblement est la première et inaltérable manifestation, le premier pas  qui ouvre la trace existentielle, grave l’empreinte de ce qui, différent de nous, nous est consubstantiellement dédié comme seule possibilité de réalisation. Et ce bouleversement, ce saisissement sont tantôt le signe d’une acceptation immédiate ou bien l’annonce d’une difficulté à surmonter, d’un nécessaire ajustement, souvent du dépassement d’une polémique.

  Le premier cas de figure, celui par lequel la rencontre est simple frisson, qu’un poème de Julos Beaucarne peut aisément mettre en musique :

 

« Où sont les chemins où aller ensemble ?
La feuille du tremble se penche sur nous.
Excepté toi et moi tous les oiseaux du monde
Ont depuis longtemps commencé leur nid. »

 

 Le chemin comme métaphore de l’exister que la feuille tremblante vient frôler de son incertitude à être, de son identité vacillante. Une manière de crépuscule s’effaçant dans la nuit accueillante mais énigmatique du nid. Bien des oiseaux frémissent qui regagnent leurs conques de plumes.

  Le second cas de figure convoque, lui aussi, le tremblement, mais dans une composante plus terrestre, géologique, sorte de séisme, de faille par laquelle se heurtent deux continents. Tectonique des plaques, parfois longues fissures, profondes diaclases fragmentant le réel. Les parties disjointes cohabitent, sans éloignement, mais dans la douleur d’être. Parfois, au sujet des altérités passionnelles, parle-t-on de« coup de foudre », ceci n’étant qu’un cas limite de la rencontre, un accroissement métaphorique et sémantique voulant dire le surgissement étonnant de l’événement.

  En réalité tout destin croisé porte en lui les stigmates d’une peur primitive, « cavernicole », abritée sous la paroi de rocher alors que le feu céleste incendie l’horizon. Le tremblement de l’altérité n’est que ce lointain écho qui ricoche jusqu’à nous, pareil au trajet elliptique du boomerang. Partant du point indistinct d’une humanité bégayante, circonscrite à son massif de chair, il y a comme une « logique » du jet qui place l’homme contemporain comme le destinataire de cette frayeur irrationnelle. Mais, s’il y a effectivement tremblement - aucune économie n’en est possible -, il y a aussi l’ouverture d’une signification neuve portant le fleuve anthropologique à son ravissement d’estuaire, là où tout s’épanouit et fait signe vers une possible généalogie. L’espace générationnel n’est que l’évidente résultante de cet effroi primitif, lequel, métabolisé par le Principe de raison et la conduite d’une juste affectivité reconduit cette pulsion à une simple énergie libératrice en même temps que constituante de toute humanité.

  Bâtissant cette courte thèse nous n’avons fait que sauter sur place, ne nous éloignant en aucune façon de la Solitaire dont l’Artiste nous fait le don. Or, maintenant, si nous regardons adéquatement cette Silhouette humaine avec, en arrière-plan, le filigrane du tremblement qui soutient notre relation commune, nous pourrons nous emparer de sa présence si, seulement et comme condition de possibilité de la rencontre, nous avons ressenti ce tremblement originaire, cette émotion fondatrice de tout lien. Accédant à ceci, nous aurons rassemblé les conditions de notre propre métamorphose dont l’autre nom est : accueil. C’est donc l’imago, la phase terminale de la mue du Sujet à laquelle nous aurons accordé un site. Comme le papillon est l’imago après qu’il a été oeuf puis larve. Ce n’est qu’à l’issue de ce long et complexe frémissement du vivant que nous avons pu en reconnaître la forme terminale, autrement dit « signifiante ». L’altérité est ce sens en voie d’accomplissement que notre regard porte à son achèvement en même temps que nous concourons au nôtre. Ceci nous ne le savons pas seulement à l’aune de notre entendement, mais aussi grâce à cette trace de l’origine que nous portons depuis la nuit des temps et qui nous installe dans l’aube fondatrice de tout événement.

  Il n’y a pas d’autre voie à emprunter pour connaître CeluiCelle qui nous fait face, dont nous assurons l’assomption, à titre de réciprocité, en remerciant son apparition. Faute de cela nous l’aurions condamné à demeurer dans le non-achèvement. Y compris à notre propre incompréhension. Toute existence est dialogue ou bien perdition dans la mutité. Ceci nous le savons avec la qualité de l’évidence attachée aux choses simples.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
8 avril 2020 3 08 /04 /avril /2020 08:21
Géographie du désir

                       Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

Je te voulais à moi seul,

pleine et entière.

Ceci tu le savais.

 Ceci tu en sentais les ondes

au creux même de ton corps.

 

Parfois, rêveuse, romantique,

tu te laissais aller à quelque confidence.

Certes, sans trop t’avancer.

Toujours tu progressais

à pas de loups,

de peur, sans doute,

 que quelqu’un ne te surprenne,

fomentant quelque étrange projet.

 

Donc, parfois tu te vivais

 presqu’île rattachée

à la terre qui était mienne,

immense solitude

que nous partagions à deux.

« Deux-en-un », me disais-tu

 à la manière d’un slogan,

d’une réclame ancienne.

 

 De cette unité assemblée

je me satisfaisais

et les jours coulaient paisiblement

 avec l’insistance légère d’une écume,

d’une plume que le zéphyr aurait emportée.

Le temps volait haut,

ne nous effleurait que de son ineffable palme.

Le soleil nous illuminait

et nos visages brillaient

à la façon de masques anciens vêtus d’or.

 

 Il y avait tant de bonheur simple

à être là,

dans l’immédiate affinité,

sans qu’aucune question

se fût posée quant à nos destins.

 Ils semblaient tracés

de toute éternité,

nous devançant, au loin,

sur le fil de l’horizon

qui vacillait doucement.

 

De te savoir presqu’île,

je me satisfaisais,

ne voulant guère penser à un futur

que chaque jour, chaque heure

modifiaient au gré des événements.

 J’avais bien aperçu,

 ici ou là,

 tes moments de vague à l’âme,

la brume dans tes yeux gris

pareils, quelquefois, à un lac éteint,

à une cendre sur le cône d’un volcan.

 

Tu te réfugiais volontiers

sur ton île,

 la cernais de houle

au cas où quelqu’un

 eût souhaité t’y rejoindre.

Mais d’où te venait donc

cette tristesse native,

 quelle lame plongeait donc en toi

l’insistance d’un souci ?

Te parler ne servait à rien.

Tu refusais toute offrande.

Tu demeurais en silence

des jours entiers.

Sans doute en étais-je affecté

mais j’acceptais ce don de toi

 si parcimonieux.

 

Peut-on quelque chose

 contre une nature,

un penchant qui s’écoule

vers l’aval du temps

avec une manière d’implacable logique ?

 

Des heures durant,

me dissimulant derrière les pages d’un livre,

 je t’observais à la dérobée.

 Je ne sais si tu percevais mon manège

mais ta posture hiératique,

ton immobilité,

le presque effacement de ton aura

te situaient hors d’atteinte.

C’est si mystérieux les êtres de rien,

les fiancés du néant,

les naufragés en plein ciel

pliés sous le vent des nuages !

 

 Décrire ton essence était ceci :

 prononcer, dans l’écho d’une crypte,

les cinq syllabes du mot

I-NA-TEI-GNA-BLE.

Bien sûr, il n’y avait nul retour,

Seulement la venue d’une nuit

semée d’ombres longues.

Successivement, tu avais été

presqu’île,

 puis île,

 puis archipel.

Autrement dit tu t’étais fragmentée

 en des milliers d’éclats,

sortes de paillettes de mica

que le jour divisait à l’infini.

 

Puis, un jour, bien après

que la stupeur t’avait frappée,

tu ne parlais plus,

ni ne souriais,

ni n’aimais,

ta perte fut définitive.

De toi il ne demeure,

dans la grande maison vide

 livrée aux courants d’air,

que cette esquisse peinte qui, sans doute,

était ta parole la plus exacte.

Tu figurais, ta représentation du moins,

sur le crépi d’un mur jaune taché d’empreintes.

 Nue,

totalement.

Allongée sur un genre

 de couverture bariolée,

on aurait dit une bâche militaire.

Ni ta tête,

 ni le bas de tes jambes

n’étaient visibles,

si bien que le titre

de « Femme partielle »

ou bien « fragmentée »

eût constitué le seul commentaire

de cette toile ascétique.

 

Les aréoles de tes seins :

une rapide griffure de graphite.

Ton Mont de Vénus :

 glabre et déserté.

La faille de ton sexe :

un abîme depuis longtemps refermé.

De ce que je nommais aimablement

 « Géographie du désir »,

 ce lavis ne trace plus

que les mailles floues d’anciens souvenirs.

Sais-tu qu’en cette cruelle morphologie

tu ne fais que mimer

l’incapacité de l’existence

 à nous combler ?

 

Oui, nous sommes des êtres

 que la faim torture,

que la soif cloue au pilori

 et pourtant nous vivons

ou tâchons de le faire.

Il est si tragique d’être soi

parmi le vaste désarroi

 du monde !

d’être soi !

 

 

Partager cet article
Repost0
7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 16:09
BEAUTE

                       Matrayi - Inde, Tamil Nadu.

                     Photographie Thierry Cardon

 

***

 

 

   « BEAUTE », à l’initiale, en lettres Majuscules, comment pourrait-on nommer d’une autre manière ce portrait d’une Indienne alors que, ne l’ayant vu qu’une seule fois, nous ne pourrons plus l’oublier. C’est la grande force de la beauté que de pénétrer jusqu’au plein de la conscience et d’y laisser dineffables empreintes. Ces dernières resurgiront lorsque, au hasard de notre cheminement, un visage radieux nous aura souri, une main d’enfant nous aura salué, un geste de reconnaissance nous aura ému. Car la beauté, avant toute chose, s’adresse à notre sentiment. Sentiment de la rencontre, sentiment d’être au monde dans la justesse. Jamais la beauté ne se donne sous les traits de la caricature ou de la fausseté. Beauté est exigence de vérité ou bien elle n’est que « poudre aux yeux », illusion qui s’effacera aussi vite qu’elle était parue. La beauté est en soi si exacte que, toujours, nous échouons à la nommer autrement, à la remplacer par quelque synonyme, « grâce », « splendeur », « perfection » et notre esprit, dans cette substitution lexicale, sent bien une sorte d’euphémisme qui en atténue le sens. Toute valeur essentielle est poinçonnée à l’aune du rare, c’est bien ce qu’indique, ici, ce seul et unique vocable que toute autre forme pervertirait, dévierait de sa substance intime. A la rigueur, seule une tautologie pourrait exister posant l’équivalence BEAUTE = BEAUTE. C’est dire l’exigence qui est intuitionnée originellement dans la reconnaissance d’une telle essence.

  Mais, maintenant, dans l’unique souci de coïncider de manière étroite avec le réel, il suffit de décrire au plus près. Là, au foyer des mots, sera peut-être ce que nous cherchons à dire qui, inévitablement, fuit au-devant comme si tout essai de profération était voué à ne saisir que des brumes et les voiles du songe. Le ciel est clair, lumineux. Il a la teinte que seul peut avoir l’esprit en sa manifestation la plus éthérée, la plus limpide. Ce ciel pourrait se donner comme la limite, la ligne d’horizon séparant, dans la continuité, le sensible de l’intelligible.

   De nom, tout comme beauté appelle beauté, il ne pourrait recevoir que celui unique, non permutable, de CIEL Et, ici, la relation de la forme au sens est bien plus que fortuite. Le mot en son épellation phonétique, appelle l’idée, suscite l’essence, tisse d’indéfectibles liens s’élevant des phonèmes, ouvrant la dimension inaltérable de la signification. Ainsi la morphologie tient-elle en son sein le secret d’un être impalpable. Nous disons [s j E l] et, déjà, nous entreprenons l’élévation pour bien plus haut que nous, bien plus haut que le mot en sa densité vibratoire. Ce que [s j] gardait en sa réserve, [E l] le déploie et le porte au plus loin, peut-être dans cet invisible qui nous toise, dont nous ne savons rien, mais qui hante nos pensées et blanchit nos nuits. Il n’est que de lire l’image labiale et d’apercevoir la transition gestuelle depuis une quasi-occlusion jusqu’à une lumière qui croît et paraît n’avoir nulle fin.

   Que dire de la montagne qui ne soit un lieu commun ? Sa forme est si parfaite, doucement ascensionnelle d’abord, puis s’élevant progressivement selon cette belle symétrie jusqu’au toit du ciel. Comment ne pas évoquer les montagnes aussi célèbres que symboliques qui fécondent la psyché humaine traversée d’immémoriaux archétypes ? Le Mont Kailash au Tibet, sa masse de rochers sombres striée de coulées de neige, vénéré des Hindous, des Bouddhistes. Le Mont Fuji, au Japon, éternellement poudré de blanc, qu’adorent, en particulier, les adeptes du shintoïsme. Le Mont Thabor en Galilée déifié depuis la lointaine époque des Cananéens.

   Elle, « Beauté », dont la tête tutoie le sommet de la montagne, ne serait-elle symbole du sacré, justesse de la perfection, pure manifestation d’une unité intérieure ayant résolu toutes les apories du dualisme, de la division, de la parcellisation du monde, mais aussi des autres et du moi, cet ego occidental qui est si constamment flatté qu’il ne brille qu’avec intermittence, sous l’amicale pression d’un regard, sous la brise momentanée d’une caresse, sous l’impulsion d’une reconnaissance. Bien différente est la topique orientale qui vit en symbiose avec la nature, les divinités, l’espace et le temps et trouve immédiatement le lieu de son harmonie au sein même d’un généreux microcosme, d’un Soi dilaté par l’expérience ouverte de la quotidienneté.

   Et, maintenant, pourrait-on dire le visage mieux que sous l’angle de cette belle photographie ? Ce que l’image délivre en un clin d’oeil d’œil synthétisant, il nous faut le dire dans la durée, c'est-à-dire le temporaliser avec tous les risques de gauchissement, de déformation. Mais peu importe, évoquer la beauté est toujours le précieux d’une inépuisable ressource. La nappe des cheveux se dispose de chaque côté de la tête, comme un fluide subtil qui aurait suspendu sa course. Le front est haut, enveloppé de lumière, doucement galbé, patiné. Heureuses doivent être les pensées qui s’y abritent, généreux les projets qui y éclosent. Et puis, ce front, n’est-il rayonnant de la présence de ce point de santal et de curcuma, ce tilak que l’on éprouve tel le symbole du soleil levant, ce tilak dont on dit encore dans les textes sacrés : « un front sans tilak est comme une maison sans toit, un village sans temple, une fleur sans parfum ou un cœur sans pitié ». Nul commentaire n’est utile sauf celui-ci : en Inde il ne saurait y avoir de réelle beauté sans cette marque insigne de la conscience humaine.

   On devine les yeux profonds, peut-être deux éclats d’obsidienne tout contre le cristal de l’âme. Les pommettes, luisantes comme deux pommes, disent la fraîcheur, la spontanéité, la présence au monde dans la confiance, le souple abandon. La totalité du visage est signe de plénitude dont témoigne un franc sourire, que rehausse l’émail blanc des dents. Le cou est fin, discret. Les épaules tombent avec naturel. La vêture enveloppe le buste avec tant d’évidence qu’on la remarque à peine. Les avant-bras sont hâlés qu’un généreux soleil a sans doute brunis. Les mains sont fines, genre de dentelles qui flottent. La plante des pieds est doucement teintée de gris.

   La posture est toute de générosité et d’empathie dirigée vers ce monde ouvert qui attend et espère. L’inclination naturelle de l’âme indienne à la piété, sa disposition au sacré, la considération noble de l’altérité, le respect de la vie sous tous ces horizons, ceci suffit à dire le précieux de toute humanité lorsqu’elle s’oriente vers son destin en toute quiétude, ourlée de l’une des vertus les plus belles qui soient, à savoir une éthique qui ne transige nullement avec la vérité mais la porte au zénith de la conscience humaine.  Mais il ne servirait de rien de continuer à décrire la beauté, de chercher à disserter dans l’optique de notre vision occidentale du monde. Laissons donc parler Çaunaka interrogeant le sage Angiras dans la Mundaka Upanishad, et n’oublions pas que le sage est celui, en Inde, qui est censé connaître l’essence de toutes choses :

 

« Ô bienheureux,

quelle chose suffit-il donc

de connaître pour tout connaître ? » 

Angiras lui répondit que

« le sage, par la connaissance supérieure,

arrive à concevoir partout

 ce qui ne peut être perçu

ni appréhendé,

qui est sans attaches

ni caractéristiques,

 qui n’a ni yeux ni oreilles,

ni mains ni pieds,

qui est éternel,

multiforme,

omniprésent,

extrêmement subtil

et inaltérable,

la matrice de

tous les êtres ».

 

(Mundaka Upanishad  I,3,6).

  

 

      Cette « matrice de tous les êtres », ce qui donc nous façonne à notre insu, ne serait-ce, précisément, cette beauté fugitive si rare, si insaisissable, ce genre de beauté en miroir, l’extérieure reflétant l’intérieure, l’intérieure reflétant l’extérieure ? De ceci naîtrait une subtile et indicible harmonie devant laquelle nos esprits occidentaux saturés d’immanence se poseraient l’éternelle question d’un « je-ne-sais-quoi », à laquelle répondrait en écho un « je-sais-tout » oriental illuminé de transcendance. Peut-être, simplement, l’écart d’une différence ontologique liée à la nature de la lumière : naissante à l’orient, couchante à l’occident.

 

Jamais nous ne pouvons renoncer à la beauté-vérité

 sauf au risque de nous-mêmes.

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 13:34
Être consigné à son abri

Être consigné à son abri comme la diatomée est circonscrite à son protoplasme en forme d’illusoire transparence. C’est de ceci dont on était saisi et l’étonnement se dissimulait encore à notre entour avec des discrétions d’ellipse. Pour la grande aventure anthropologique, tout restait encore à voir, à comprendre, à tester du bout des lèvres. Il y avait comme une immense aporie constitutive des choses et tout se dissimulait dans le tout, sans fin ni commencement, comme une plainte, un sanglot qui aurait parcouru l’univers à la manière des cheveux des comètes, ne prenant jamais acte de la traînée d’écume dont, en grande partie et d’une façon essentielle, elles étaient constituées. Une conscience d’avant la conscience, tricotant une maille à l’endroit, une maille à l’envers, genre de Pénélope défaisant chaque jour le métier de la veille. Dans la trame du tissage, parmi les allers-retours de la navette prosaïque, il fallait introduire la césure, il fallait déchirer le voile du réel, non pour lui faire rendre raison, le monde n’est jamais cela, mais pour l’amener à paraître dans la forme d’une énigme au moins partiellement lisible.

Partager cet article
Repost0
7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 13:32
Puis, on ne sait pas très bien comment

Puis, on ne sait pas très bien comment, cela est venu ce dépliement de corolle, cette efflorescence qui n’en finissait pas de faire ses chatoiements, ses dialogues de comptine. C’était comme un chant qui serait venu du Ciel avec des écumes blanches d’oiseaux et des ailes de nuages, des glissements d’air et des perles de pluie. Cela entrait dans le golfe des oreilles avec des flux si doux, cela s’installait dans l’aire souple de la bouche, cela lustrait la peau avec la délicatesse de la lagune à frôler l’anse des rives. Cela faisait naître. Cela dépliait les rémiges de la conscience. Cela s’étoilait jusqu’aux confins de l’ombilic. Les mains étaient prises du vert amande des feuillages, les pieds comptaient leurs doigts sur les bouliers multicolores des enfants. Alors, de là où l’on était, le cristallin s’ouvrant à la lumière, la pupille forait son puits d’obsidienne, on pouvait REGARDER, - ce prodige -, on pouvait se saisir des choses et les déposer sur la pointe extrême de son envie de connaître. Car, ici, depuis l’Hélice Grise, tout prenait sens avec l’amplitude d’un cosmos. Tout apparaissait en fragments polychromes dans les fines ciselures des kaléidoscopes.

Partager cet article
Repost0
7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 13:30
Tout parlait le langage de la beauté.

Tout parlait le langage de la beauté. En bas, tout en bas, la mangrove était loin qui faisait ses écluses d’eau saumâtre et ses glissements d’anaconda. Tout demeurait dans l’indistinction, l’inachèvement, comme si la vie sur Terre n’était que végétative, repliée en boule terminale de fougère. En attente d’une fécondation. Mais c’était bien le regard dont on avait reçu le don qui illuminait le tout du Monde. C’était la lame du phare faisant son infinie rotation qui sortait les choses de leur densité primaire. On regardait la libellule de cristal et d’émeraude et celle-ci prenait son envol pour nous dire la merveille d’exister. On regardait le luxe polychrome du caméléon et il déroulait sa langue de gemme pour se saisir de ce qui passait à sa portée : des grains de lumière, des perles de rosée, des feuillaisons de poèmes. On regardait la crête de la montagne et elle s’ouvrait pour nous dévoiler les cristaux qui éclairaient ses flancs tachés de nuit. C’était une ivresse que de se laisser emporter par cette Hélice Grise qui nous possédait de l’intérieur, grande vague déferlant tout contre les voilures de l’esprit. Un immédiat gonflement du sens courant jusqu’à la courbe dernière d’une nuit toujours disponible, toujours fécondante. Car il n’y avait pas de barrière pour délimiter les vastes territoires de la pensée, car il n’y avait pas d’obstacle élevant sa herse devant les élans de l’intellection. Tout était là dans l’évidence et l’on flottait dans cet espace qui, tout à la fois, était un non-lieu et la totalité des lieux, un non-temps et la totalité des instants portés à l’incandescence.

Partager cet article
Repost0
6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 10:09
Née du silence.

« Angélophanie...d'une divine ».

Avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

C’était ici, c’était ailleurs, c’était autrefois, c’était maintenant. C’était comme d’être parvenu à l’extrémité du monde avec la langue d’une péninsule plongeant dans le bouillonnement des eaux. On en voyait l’infini flottement mais on n’en pouvait discerner la géographie, en décrire ne serait-ce que l’illisible fuite dans une manière de troublant questionnement. Tout se dissolvant à même sa parution. On tendait le bras, on dépliait la corolle de sa main et ne s’y révélaient qu’une pluie d’écume, l’envol d’une colombe dans le jour boréal. Tout était dans la pliure, dans l’enroulement sur soi, dans l’atténuation de la lumière, dans le dénuement d’une couleur cendrée proférant à demi-mots l’incertitude d’être. Dans cette clarté floconneuse tissée de cendres et d’ennui comment eût-on pu s’illustrer soi-même autrement que dans l’hésitation à paraître ? Jamais on n’était allés à l’extrême pointe de son corps, là où la granulation de chair devient si fluide qu’on ne s’appartient plus vraiment. Versement de notre jarre intime dans le fleuve mondain sans que s’annonce la moindre distinction. Sentiment profond, mais ineffable, mais indicible, d’être le vol gris de l’oiseau dans la rafale qui le dessine, d’être la valve rainurée de la coquille que visite l’eau de l’océan, la feuille que porte la brise entre ses lèvres adoucies. C’est si étrange de ne plus s’appartenir que dans le filin d’une idée qui nous rattache à l’exister dans la nuance, l’approche, l’essai de coïncider avec quelque chose, fût-ce la discrétion de l’étoile de rosée dans la faille bleue de l’aube. On est là, sur la pointe des pieds, on s’essaie à un entrechat, on avance sur le cercle de l’exister cherchant à deviner le secret de sa chorégraphie, à percevoir sa petite musique venue de si loin qu’elle s’ourle de silence et nous incline à n’être qu’énigme, simple molécule abritée dans le creux d’une spirale.

On est là, postés dans la guérite, on regarde au travers d’une si mince fente qu’elle pourrait aussi bien s’absenter que nous n’en aurions même plus conscience. Il en est de toute fascination comme de toute magie, elle ne produit ses effets qu’à mieux nous hypnotiser, qu’à nous serrer étroitement dans les rets de notre imaginaire, à nous circonscrire dans les mailles de notre désir. Alors nous buvons la sublime ambroisie et devenons le breuvage lui-même, cette ébriété, ce flottement infinis qui pulvérisent nos sensations en une myriade de gouttelettes pareilles à une brume. On veut connaître. On veut savoir en dépit de cette lueur vacillante qui nous visite avec l’inconstance d’un feu-follet. On déplisse la toile de ses paupières. Les grains de lumière font leur farandole. Il y a des trilles, des suspens, des rafales comme au plus fort de la tempête, puis de soudaines accalmies. La clarté, le lexique du jour on les sent glisser sur le toboggan de notre chiasma, on en suit le trajet constellé de signes, de points et de tirets, morse mystérieux qui surgit dans notre citadelle avec la force d’une braise trouant la nuit d’ébène. Puis ce sont les premiers éclats, les premières nuées de phosphènes qui envahissent l’écran blanc de notre scène occipitale, y gravent les images que, bientôt nous aurons à déchiffrer comme autant de confondants hiéroglyphes. Voici, cela se précise, voici, cela prend forme, ce qui veut dire que le sens se construit patiemment, à coups de projecteurs comme autrefois dans les scintillements et les syncopes du cinéma muet, pluralité de sèmes si denses que nous avons de la peine à marcher de conserve avec eux, à en démêler la subtile alchimie. Alors, saisissant une bribe de signification ici et là, nous disons ce qui nous visite et faisons paraître ce qui, il y a seulement un instant, ne s’animait que du spectacle confus des esquisses, des ébauches préparatoires à la compréhension.

Alors nous disons au plus près. Nous disons le miroir sombre de la lagune, le camaïeu de gis, cette belle teinte médiatrice entre l’être et le non-être, ce qui pourrait aussi bien avoir lieu et temps que disparaître à même son ambivalence, son ambiguïté. Nous disons la touffe presque inapparente du végétal, le rythme sourd des massettes, la ligne d’horizon si peu tracée qu’elle en est illisible, l’à-peine nuage se perdant dans l’étain du ciel. Nous disons la lumière zénithale, sa coulée pareille à une Pierre de Lune, la glaçure qu’elle pose sur cette Inaperçue, cette « Née du silence », tellement la touche est subtile, simple effleurement de ce qui est à naître afin que nous en prenions possession, que nous lui donnions une stèle sur laquelle paraître dans l’immobilité et le luxe de ce qui avance au-devant de nous dans la modestie. Mais regardons plus avant. Mais visons dans la profondeur. Ne nous contentons pas d’une rapide approche qui serait définitive en raison de notre certitude. Tout est toujours en fuite que nous essayons de saisir. Constante métamorphose du réel. Constante anamorphose de l’être qui brille sous mille apparences et qu’il serait vain de vouloir enfermer dans le cadre contraignant d’un concept ou d’une rationalité. Cette prétendue « divine », cette mise en acte d’une « angélophanie », est-elle bien de cette nature ? N’est-ce pas nous qui attribuons l’essence à ce qui vient nous visiter et ne saurait dialoguer avec nous puisque l’image est cette muette supplique à laquelle nous prêtons notre propre parole méditante. Jamais proférante. Oui, sans doute le traitement de cette icône nous invite-t-il à cette singulière approche de ce qui ne saurait en réalité s’enfermer dans la précision d’un prédicat. Jamais nous ne saurons qui est cette Etrange. Jamais nous ne pourrons la cerner et délimiter ses traits comme nous le ferions pour une chose du monde, un outil ou un instrument à la fonction bien établie. La joie que nous éprouvons à regarder « Née du silence » est à la mesure de son apparition-disparition, du flou dont elle aime à s’entourer de manière à sauver son bien le plus précieux, l’être qui en soutient ce corps esthétique à la mesure de l’égarement, du désarroi qu’il suscite en nous. Du reste une voie est tracée en cette direction d’une toujours possible distraction de la présence et le refuge dans l’absence.

Drapée dans son linge identique à une impalpable brume, elle nous reconduit au mythe d’Isis et de son voile. Isis à qui Héraclite, dans le temple d’Ephèse, dédie un ouvrage portant l’énigmatique aphorisme : « Nature aime à se cacher ». Isis dont les seins font signe en direction de sa fonction nourricière, le voile étant le symbole des mystères dissimulés. Magnifique allégorie faisant du voile d’Isis cette vêture symbolique voulant dire l’effort des hommes, au travers de la science, de la poésie, vers un décryptage des secrets de la Nature. Mais la Nature est l’Être. Donc, originellement, c’est de cela dont il s’agit : porter au jour ce qui se dérobe dans les plis de la nuit, dans les volutes d’ombre, dans le dédale de ce qui brille et demeure toujours invisible, la phénoménalité en son essence. En réalité, nous n’existons qu’à être dévoilés afin que puisse se réaliser l’extase nous extrayant du néant. Nous ne sommes qu’à être voilés, puisque l’être n’a ni prédicat, ni lieu, ni temps, ni silhouette à offrir à notre contemplation. Ainsi est l’être qui se dérobe toujours à nous dès l’instant où nous nous mettons en quête de sa présence. Le voile est ce qui nous interroge et nous fait poser la question de notre ouverture au monde. Questions nous sommes depuis notre premier dévoilement, notre naissance jusqu’à laquelle nous étions voilés et ceci jusqu’à notre mort où le voile nous soustraira à nouveau aux yeux de ceux qui interrogent.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher