Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 09:44
Don inouï de la solitude

Barbara Kroll

 

***

 

 

   A-t-on jamais été vraiment seul dans la vie ? Je veux dire seul dans une solitude infinie, sans recours à quelque altérité que ce soit. Une manière de Robinson Crusoé dépossédé de son Vendredi, isolé sur son île de Speranza avec, pour unique compagnie, le passage des vents alizés, la proximité des cochons sauvages pataugeant dans leur soue, le sillage blanc d’oiseaux de haute altitude. Au pied de la lettre, Robinson n’aurait connu la solitude totale car, être face au ciel et à ses chapelets de nuages, apercevoir la tanière d’animaux sauvages, suivre des yeux le vol des goélands, c’est, en quelque sorte, échapper à cette condition tragique, à cet exil de l’autre qui est toujours exil de soi. Nul homme sur terre ne peut vivre seul au sens strict. Toujours quelque chose le rattache à une présence, à un lieu, à un souvenir.

    SEUL le fou est SEUL, (étrange réitération du langage qui dit la solitude telle la tautologie qu’elle est, considérée en son absoluité), le fou qui demeure en sa consternante thébaîde avec la cruelle certitude de n’en jamais sortir. Car la folie est telle, son essence est si désespérée, que le tumulte est intérieur qui fore sa cavité sans que rien, de l’extérieur, ne puisse en modifier le cours. Le fou est à lui-même son propre monde. Sa raison d’être profonde est cette aliénation qui est plus aliénation de soi que contrainte qui serait venue du dehors et, en ce cas, pourrait trouver le lieu d’une possible résolution. Voyez le fou, il ne vous voit pas, son « regard » vide vous traverse et vous n’existez pas à ses yeux, vous n’êtes, tout au plus, qu’une illusion inventée par le monde, un genre d’objet qui aurait échoué, là, à la hauteur de quelque étrange contingence. Un simple caillou aurait sans doute plus d’importance que vous ou bien un ressort, une bille d’acier avec laquelle le fou est en prise directe, objet parmi les objets du monde. Le problème de la folie est bien cette perte de l’intime et féconde subjectivité, laquelle n’ayant nul lieu où s’accomplir, ne peut connaître que le monde paradoxal de l’objectité. En une confondante équation, la folie pourrait s’écrire tel l’équivalent de l’arbre, de la feuille sur le chemin, de la faille qui sinue et se perd entre les lèvres de la terre. Aucune issue qui pourrait ramener le fou en des terres habitables. Partout il est étranger. A ce qui n’est lui, à ce qui est lui aussi bien.

   On ne peut comprendre le fond essentiel de la solitude si l’on n’a reporté cette dernière à l’étalon absolu que pose, pour nous, la condition aporétique de toute aliénation. N’est nullement fou qui veut. Nul simulacre à ce désordre qui tourneboule la personnalité, la retourne comme le trappeur le fait de la peau de l’animal sauvage. C’est bien à cette métaphore ultime de l’inversion, de la catapulte, du saut inouï que nous devons nous reporter pour saisir une bribe de ce qui, nous l’espérons, jamais ne nous visitera. Ce qui serait rassurant, pour le schizophrène, (mais alors il sortirait de son état), ménager dans l’espace étroit de sa geôle une place, fût-elle infinitésimale, pour une altérité. Cruel principe : le fou est à lui-même sa propre altérité, ce qui, toujours le contraint à n’être ni ici, ni ailleurs, seulement dans un champ sans horizon, une aire sans perspective autre que la fermeture à jamais, graine germinative en éternelle attente d’une croissance qui jamais n'arrive.

   L’altérité est cet espace de jeu au sein duquel toute personnalité reçoit la confirmation de son être, sa singularité, sa différenciation d’avec les choses du monde. Cet élément de l’autre-que-soi, déjà il faut le porter en soi, l’avoir intégré comme le premier clavier sur lequel jouer pour dresser sa propre silhouette et la mettre dans la lumière de la raison. Qu’est-ce que la raison, sinon, en premier lieu, se savoir soi-même en sa nature humaine, laquelle est fondamentalement autre que celle qui m’est contiguë, dont je perçois la trace à l’horizon de mon regard. Particularité du soi faisant sens par rapport à l’universalité des différences, des contrastes, parfois des contraires, parfois aussi des similitudes. Mais c’est cette polyphonie du monde, ce concert dans lequel je m’inscris à titre de JE, en toute connaissance, mon JE ne pouvant jamais faire fond sur celui d’un Autre et en capturer l’unique effigie. Bien évidemment, les choses prises sous cet éclairage, qui du reste est le seul possible, pose la solitude en tant que la face inversée de toute altérité.

    Mais « face inversée » ne veut nullement dire que l’Autre sera définitivement absent de ma psyché, de mes préoccupations. L’Autre, en sa plus radicale acception, est toujours un problème.  De Lui je dépends car nulle existence ne saurait résulter d’une autarcie. Du regard de l’Autre, de sa conscience, j’ai besoin pour édifier cette étonnante sculpture humaine que je suis, toujours en constant réaménagement. Le fou, lui, n’éprouve nullement cette crainte infinie des variations, des Autres, de son propre moi. Les choses sont définitivement figées, le monde clivé, l’un d’un côté, le sien définitivement clos, l’univers de l’autre, immensément ouvert, gouffre inenvisageable pour l’autiste, abîme dans lequel il se perdrait si, d’aventure, l’idée lui venait de s’y confronter, au risque de n’apercevoir que le néant qui l’habite et le soude à son propre roc sans qu’une autre alternative soit possible.

   Rien ne bouge chez le fou que ses délires obsessionnels, le raz-de-marée d’un langage intérieur qui tourne à vide, le carrousel, sur place, des stéréotypies et des mouvements autocentrés, répétitifs, manière d’antienne  qui gire alentour et le prive d’un monde à sa mesure. Tout est inflation chez la personne atteinte de démence, le soi amputé de ses limites, le monde en son flou constitutif, le halo des Autres qui se donne comme illusion, spectre dangereux, piège dans lequel succomber immédiatement à la mesure de sa propre dissolution.

   Tout autour de nous, sur les bancs désertés de présence, dans les coursives vides des rues où ne souffle que le blizzard du malheur et de la mise à l’écart, sur les quais de gare où des regards vides semblent toiser l’infini, dans les transports en public où se tiennent d’étranges soliloques entre le Solitaire et sa Solitude, l’image de cette dernière est insoutenable car elle nous convoque, d’emblée, à la figure de notre propre dénuement s’il devait advenir et, ce jour adviendra forcément sous le visage de la mort. Mais le temps aura effacé de notre vision les dettes que nous aurions dû acquitter en raison même d’un séjour terrestre confit d’égoïsme et tressé des mailles de l’indifférence. Notre chemin aura été accompli en toute conscience, ce qui, bien évidemment, suppose des zones d’ombre, des comportements distraits, des conduites placées sous le boisseau de l’inconscience ou bien de l’irrationnel.

   Hommes, nous sommes ainsi faits que nous pêchons souvent par omission et, parfois par intention, et n’en sommes même pas alertés. A vivre, il faut, parfois, souvent, la taie de la cécité sur les yeux du corps, sur ceux de l’âme aussi, qui se laissent abuser par leurs homologues de chair, tant l’insouciance, la frivolité sont des compagnons précieux en ces temps de tempête et de naufrage qui portent pour nom « existence moderne », autrement dit existence ballottée par les flots capricieux de la mode, ce modeleur des consciences dont, aujourd’hui, nul équivalent n’existe nulle part. Mais, ici, il ne s’agit nullement d’être le procureur de quelque comportement, tâcher de comprendre seulement.

   Il faut en venir au titre « Don inouï de la solitude » qui, après ce long développement, pourrait se donner comme pure provocation. Mais non, il n’y a nulle complaisance à faire l’éloge de la solitude, du moins si celle-ci résulte d’un libre choix et s’érige en simple règle de vie. Le Solitaire n’est pas nécessairement un marginal ou un misanthrope. Il y a souvent une grande satisfaction à s’éprouver en tant qu’unique au cœur d’une expérience qui n’admet nulle autre présence que la sienne propre. Voyez le saint dans l’exercice de sa foi, l’artiste dans le déploiement de son œuvre, l’orfèvre penché avec amour sur sa gemme précieuse, le randonneur face au paysage sublime, l’esthète remis à la pure beauté qui le visite, l’enchante et le porte bien plus loin que lui. Mais vers quoi ? Mais vers l’altérité du monde car ce vocable trompeur nous fait penser que l’altérité ne peut consister qu’en la rencontre avec une autre personne humaine. Comme s’il y avait des vases communicants entre consciences et que la dimension anthropologique tout entière ne tirerait son sens que de ce type de rencontres.

   Mais c’est l’excès « d’hominitude », si je peux me permettre ce curieux néologisme, qui nous induit en erreur et nous culpabilise. Quelque part il serait inconvenant de tirer une jouissance qui serait extérieure à Celui, Celle qui me font face et me renforcent dans mon humanité. Mais « raisonner » de cette manière constitue déjà, en soi, la source d’une erreur. Une simple évidence (ou bien ce qui devrait en tenir lieu) nous incline à penser toute vérité à la façon hégélienne, à savoir qu’elle ne peut consister qu’en la totalité du réel. Tout fragment est déjà un affaiblissement de la notion, un genre de métonymie qui nous oblige à proposer quelque succédané à des fins de justification.

    Aussi bien prétendons-nous que nous avons vu le plus beau paysage du monde, aperçu la plus belle femme, rencontré le plus beau poème. Mais l’on sent bien, ici, combien cette attitude est en porte-à-faux, combien elle ne joue que sur une habile indulgence, combien elle biaise le réel et n’en propose qu’un visage tronqué, une vue infiniment parcellaire. Bien évidemment nous ne pouvons nous satisfaire de ces assertions aussi partielles qu’illusoires, aussi dogmatiques que simplistes. Non, « La Joconde » n’est pas la plus belle femme du monde, elle est femme parmi le monde qui a la beauté en partage. L’amoureux, aussi bien, vous dira que son amante est l’éblouissement même, la perfection et encore quelques autres considérations qui, en lieu et place d’une vérité, ne feront qu’assumer quelque sophisme de poids, que mettre en valeur des appréciations poinçonnées d’une curieuse conception de philistin.

   « Don inouï de la solitude », il nous remet à notre propre être, nous soustrait aux caprices mondains, place le Soi face à Soi sans autre issue que de se voir dans la lumière crue, parfois violente, du réel. Dans la solitude du désert ou bien de la haute altitude, nous ne nous dérobons plus, nous ne fuyons plus, nous n’avons plus d’espace pour l’esquive, de corridor ou de porte dérobée pour la fuite. Nous sommes totalement, fondamentalement remis à nous, face à l’expérience que nous vivons en toute conscience, en toute lucidité. Le geste du marcheur dans le vaste Sahara est empreint d’une profonde beauté, il est image de Celui qui consent à se confronter à ce qu’il y a de plus difficile, de plus exigeant, à savoir sa propre identité qui devient verticale, immense, à la limite d’un possible effacement.

   Une fois l’éblouissement dépassé, une fois atteinte l’oasis où se désaltérer du Soi pur, voici l’un des plus significatifs événements personnels dont l’homme puisse témoigner. Loin alors toutes les simagrées du Grand Monde, les affèteries bourgeoises, les fastes en trompe-l’œil de la richesse. Il ne demeure qu’une pauvreté, une indigence, une humilité qui délimitent le champ de la personne vraie, sans fard, sans apprêt, nue en quelque sorte, manière de Paradis mais dépouillée de son imagerie d’Epinal. Une vue directe de Soi à soi, de Soi à l’Autre, de Soi au monde. L’authentique nous parle d’une voix distincte, claire, il nous enjoint d’être au plus juste de qui nous sommes, un être essentiellement de la finitude, de la constante déréliction, une faille agitée d’angoisse à laquelle il revient de trouver un SENS, donc une altérité comme miroir lui faisant écho.

   Car nul solipsisme poussé en son fond ne nous permettrait de comprendre quoi que ce soit à notre condition. Seule l’altérité pourrait y pourvoir, à condition qu’elle soit justement regardée en tant que cette multiplicité de sèmes courant d’un horizon à l’autre, afin qu’interrogés, nous puissions prétendre devenir Ceux que nous devons être : des Hommes-debout qui n’ont nullement peur de la lumière ! Ce banc de l’image, hissé dans sa plus extrême solitude, face au mur monacal qui le regarde et l’oblige à connaître sa propre vérité avant même de connaître celle des autres, peut jouer le rôle d’une métaphore, sinon d’une allégorie qui nous dirait :

 

« Sache qui tu es, face à Toi, ainsi tu seras et deviendras ».

 

   Peut-être n’y a-t-il rien d’autre chose à faire que de répondre à cette injonction ! Ou bien à renoncer à soi en renonçant à cet autre qui nous habite, qui n’est que l’intervalle de notre propre vérité.

 

 

Partager cet article
Repost0
4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 15:18
La terre était déserte.

                  Photographie : Alain Beauvois.

 

 

« Je reviendrai… »

Toi qui m’attends
Je reviendrai
Je ne peux t’oublier
Comme je ne peux oublier
Les tendres moments passés
Sur la plage de Calais
Je suis un grain de sable
Qui brave les barrières
Tous les vents me mènent à Toi
Oui, je reviendrai vers Toi
Mon Bel Amour !

 

AB.

 

 

 

 

   S’était-on jamais demandé.

 

   S’était-on vraiment jamais demandé combien il était étrange d’être ici et maintenant dans cet édifice de chair avec ses tubes où courait l’eau rouge du sang, avec ses cheveux pareils à des idées folles, avec ses mains qui battaient le vide, avec le pavillon de sa peau qui flottait dans le vent du doute ? S’était-on jamais enquis du miracle de voir la feuille d’automne couchée dans son or liquide, d’entendre le grésillement de l’amour dans les frondaisons des arbres, de toucher du bout de son nez érectile la fragrance de la pomme verte ou bien celle du papillon aux ailes semées de nectar ? On avançait, comme cela, sur les chemins du monde, ne se retournant jamais pour apercevoir ses propres traces faisant leur sillon dans la poussière. On goûtait à mille choses, à la sucrerie d’une rencontre, à l’acidité d’un sentiment, au pelucheux d’une amitié, sans jamais s’interroger sur leur nature, sans s’enquérir plus avant de leur signification. Car tout parlait, il suffisait de se disposer au murmure du vent, à l’hymne du lac dans sa feuille d’argent, à l’eau bleue des abysses qui n’était que l’une des mille et une teintes du rêve. S’inquiétait-on de se nommer Pierre ou bien Sylvain ou bien encore Félicie ? Et pourtant les noms nous attachaient aux choses du monde telle la singularité dont notre être était pourvu. Uniques nous étions bien que pris dans le réseau complexe de la foule. Non reproductibles avec nos yeux couleur de terre, nos doigts où tremblait le désir d’être auprès des événements, nos pieds qui foulaient le sol avec leur curiosité avide, intarissable. Un pas après l’autre. Un souffle après l’autre. Un amour après l’autre. Une sorte de giration infinie, d’éternel retour du même, de recommencement de ce qui avait été, devenait présent puis s’enfuyait par la meurtrière de l’avenir. Alors nous butinions tout ce qui venait à notre rencontre, la corolle d’écume, la fille à la peau blanche, la corne d’abondance de l’amitié.

 

   Nous traversions la ville.

 

   Alors nous traversions la ville dans la première heure de l’aube. Les immeubles étaient de sombres haillons pliés dans leur rumeur de brume. Les Vivants des corps immobiles, des insectes aux élytres soudés et leurs yeux éteints étaient des pierres grises dans lesquelles dormait le diamant du songe. Les maisons avaient des yeux étranges, des orbites vides dans lesquelles s’engouffraient les vrilles du silence. De longs corridors montaient dans l’espace de cendre en faisant leurs volutes noires. Des freux tombaient du ciel en feulant et leur chute, dans l’air, creusait des tunnels qui, longtemps frissonnaient de cette irruption dans les mailles serrées des secondes. Oui, il y avait une immense vacuité qui scindait le monde, une faille par où se disait la perte toujours possible de la chose familière, la dissolution du paysage dans quelque malencontreux maelstrom, dune de la plage engloutie dans le tumulte des flots, bâtiment à l’horizon faisant naufrage avec sa cargaison de vies humaines, disparition, là, de l’unique silhouette au bord du rivage et le monde serait désert, infiniment désert !

 

   Toi qui m’attends.

 

   On disait Toi qui m’attends. Mais, en réalité on ne savait nullement qui était qui. Qui attendait quoi. On attendait l’attente ne sachant de quoi elle serait constituée. Y avait-il jamais eu un TOI quelque part sur la boule de la Terre qui eût constitué un but à atteindre, un refuge à trouver, la chair d’une amante, le logis où dissimuler sa peine, la chambre où écrire le journal de sa vie avec ses piquants d’oursins et, parfois, son éclatant corail, tel un soleil intérieur ? Mais cette lumière liquide parviendrait-elle, un jour, à trouver son issue, à se faire connaître, à découvrir une clarté confluente avec qui naviguer de concert ? Les eaux marines étaient si illisibles, teintées d’ombres où flottaient les résilles d’écume. Etait-on simplement un naufragé qui, jamais, ne rencontrerait l’écueil salvateur flottant à la surface ?

 

   Je reviendrai.

 

   On disait Je reviendrai. proférait ceci à la façon d’une prière profonde, peut-être d’une découverte de soi - cet inatteignable continent -, à la façon encore d’une intime conviction. On aurait donné son corps en pâture à ne pas réaliser sa promesse, à faillir à cela qui tressautait en arrière de la nacelle de peau et menaçait à tout instant de s’épancher au dehors. Alors on se rendait compte combien il était indécent de proférer de tels mots, fussent-ils de simples susurrements au seuil de la conscience. Jamais on ne revient de nulle part pour la bonne raison que nous n’en sommes jamais partis. Il n’y a en aucun endroit du monde de lieu pour l’être sinon en lui-même, autant dire dans l’éclisse étroite d’un absolu. L’être n’est ni négociable, ni transposable dans un ailleurs, pas plus qu’identifiable à un temps puisqu’il est tous les temps à la fois. Plutôt que de s’époumoner à tracer dans l’éther des mots inaudibles, préférer le silence qui est la seule dimension qui vaille, un souffle sans épaisseur, une larme sans enveloppe, un regret sans nostalgie. Il serait toujours à temps de revenir à son propre si, par le plus pur des mystères, l’instant s’éclairait un jour de la présence à soi. Alors on verrait l’invisible et on serait en pleurs devant tant de félicité.

 

   Je ne peux t’oublier.

 

   On disait Je ne peux t’oublier. Comme si quelqu’un d’autre que nous dans notre solitude se donnait comme existant. On était ici, tout en haut du rivage, dans une douleur de soi. Comment en serait-il autrement ? On ne saurait être dans la souffrance de ceci qui n’existe pas. Le sable n’existait pas. Il n’était qu’un mirage dans l’air vibrant du désert, une simple hallucination qui s’évanouirait dès que la braise de la chaleur serait devenue cendre. Les pieux de bois dressés tels des sentinelles n’étaient que la cristallisation de nos désirs secrets. Comment n’en pas avoir quand on longe des coursives imaginaires et que les Voyageurs ne sont que ces éphémères hiéroglyphes se dissolvant dans la prolifération des signes mondains ? Comment longer la dalle dure de la plage et y faire retentir le bruit de ses pas dès l’instant où l’on est un socle dépourvu d’assises, une outre gonflée de sa propre suffisance et l’on flotte en l’air pareil à une orgueilleuse montgolfière ? A partir de quel hypothétique bastingage pourrait-on apercevoir le gonflement de la mer, la voilure blanche du bateau, le pont encombré de Passagers, les claires cabines où se dit la passion des rencontres, le luxe polychrome de l’amour ?

 

   Je suis un grain de sable.

 

   La seule vérité qui soit, la voici enfin énoncée avec la belle précision horlogère qui sied à telle découverte : Je suis un grain de sable. Infinitésimal comme tout être dans la plénitude de son essence. Comment donc pourrais-je trouver à me dilater, à m’accroître puisque ma nature est de demeurer dans l’imperceptible faille de l’inapparent ? Des milliers de grains de sable s’agglutinent, ici dans les gorges des rues, là s’assemblent sur de bruyantes agoras, là encore s’enferment dans des salles obscures dans lesquelles crépitent des carrousels d’images. Ils croient exister, les Grains de Sable (donnons-leur la distinction d’une Majuscule, ne serait-ce que pour les abuser !), ils s’impatientent, ils se ruent sur la premier plaisir venu, ils s’embrasent à l’idée de trouver l’autre Grain de Sable (cette divine illusion), ils se fondraient sous la forme d’un verre aux mille reflets ne serait-ce que pour s’assurer de leur propre rayonnement. Toute prétention à paraître se dissipe vite sous le rayon blanc, éblouissant d’une lampe à arc, autre nom pour la conscience. Oui, de la conscience, autre nom pour l’être. L’être n’est que conscience. La conscience n’est qu’être. Comme souvent la révélation s’illustre sous la forme rhétorique du chiasme, laquelle entrecroise en une subtile fusion ce qui pourrait se dire de ce qui, en définitive, ne se dit pas. Rapide pirouette. Pas de deux où l’un devient l’autre qui devient l’un. Gants blancs, chapeau de magicien et le lapin est là tout étonné d’être. Et l’on poursuit son chemin avec son bâton de pèlerin et l’on vise la prochaine borne où la question, à nouveau, se formulera de l’être en tant qu’être et l’on posera sa besace dans un pli d’ombre et l’on se confiera à un sommeil réparateur, le seul qui soit pour s’y retrouver avec la complexité. Le réveil, comme tout réveil sera un éblouissement et la ligne d’horizon reculera indéfiniment dès que l’on avancera.

 

   Tous les vents me mènent à Toi

 

   On disait Tous les vents me mènent à Toi.

   On disait Oui, je reviendrai vers Toi.

   On disait Mon Bel Amour !

 

   Seulement on ne connaissait ni la nature du vent, ni le visage qui se dissimulait sous le Toi, ni ce qu’était un Bel Amour car ces choses sont, parmi le spectacle du monde, les plus fugitives qui soient. Le vent jamais ne s’arrête. Le Toi se métamorphose à mesure qu’il trace son empreinte. L’Amour est infiniment soluble dans l’eau, l’air, le temps qui passe.

 

   Alors on détache son regard de la plaine de sable, on dépasse la clôture de bois, on franchit la plaque liquide de la mer, on survole le navire blanc. Alors on se fond dans le ciel, là où tout se confond avec tout dans la plus belle des incertitudes qui soit, la seule vérité dont homme (ou croyant l’être), nous pouvons nous assurer avant que la nuit n’éteigne tout. Le repos sera infini jusqu’à l’aube prochaine. Jusqu’au jour qui sera lumineux. Nous ne sommes qu’attente. D’être ! Seulement d’être.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 15:17
L’aire ouverte du silence

                                           Photographe non identifié

                                               Source : Marie Claire

 

 

« L’amour est un châtiment.

Nous sommes punis

de n’avoir pas pu

rester seuls. »

 

« Feux » - Marguerite Yourcenar

 

***

 

 

   Seule, face à la mer, dans l’infini égarement qui coiffait ton âme, ceci, ce danger de l’amour, tu en savais les sourdes reptations. Tu en pressentais les vives lézardes qui ne manqueraient de faire leur sinueux trajet à l’insu de ta conscience. Faut-il que nous soyons naïfs pour nous engager sur la route du non-salut avec autant d’audace que de touchante illusion ! Cheminer de concert est tout, sauf l’éventail ouvert d’une joie. Mais nul homme, nulle femme, ne sont des objets sacrificiels qui consentiraient à leur propre perte au motif que l’amour les a visités, qui ne les laissera plus en repos.

   Je t’avais rejointe, toi la Solitaire dont seule la vue de la mer apaisait les rampantes angoisses. Sur ton banc je m’étais assis. Non en pure confiance. Jamais l’on n’est assuré de rien dans la faille béante des sentiments. En réalité on n’aime qu’à assurer sa propre survie. L’Autre est ce qui nous fait défaut, sans quoi notre voyage serait pure errance parmi le labyrinthe exténuant de la terre. Notre corps, nous le lançons dans toutes les directions de l’espace, tel un harpon qui saisira ici une miette de vent, là le flocon d’un nuage, plus loin cette femme emplie de solitude.

   Toi donc qui attendais. Mais qu’attendais-tu qui ne soit que ta propre empreinte sur le cercle accompli du monde ? Vois-tu, il ne s’agit de ruser avec la réalité, d’en poncer les aspérités afin qu’elle tienne le langage que l’on attend d’elle. La réalité est toujours tissée d’immanence, elle rôde sur d’illisibles sentiers emplis d’ombre et de doute. Oui, l’amour, ce beau mot brille à la cimaise d’un projet idéal. Mais combien il se farde de ténébreux desseins dès l’instant où l’exister le métamorphose, le fait passer de simple esquisse à cette pâte lourde du destin, cette glaise dans laquelle nous n’avançons qu’à porter notre être au-devant, dans ce rai de lumière qui vacille et ne tient que le récit étroit d’une surdi-mutité.

   Sans doute me trouveras-tu confit en stoïcisme, moi qui énonce ces certitudes et en assume les tragiques conséquences sans même  que mes yeux ne tremblent, ni mes paupières ne cillent. Tout amour est « châtiment », nous dit Marguerite Yourcenar, qui étaie sa thèse au moyen de l’assertion suivante : nous n’avons eu le courage d’affronter notre propre solitude. Oui, je crois bien qu’il s’agit là du geste héroïque d’une pensée sans fard, du maintien d’une ligne directrice qui ne s’infléchit nullement sous l’effet d’une dérobade. La lumière de la vérité est, le plus souvent, vive comme celle du soleil au zénith. Elle nous aveugle et c’est la raison pour laquelle nous nous en détournons et lui préférons l’onction plus douce de l’ombre. Au moins, ici, sommes-nous assurés de ne point connaître les habituels ravages de la passion et nous appliquons-nous à nager dans les eaux tièdes d’une quiétude acquise à l’aune d’une esquive, d’une fuite.

   Notre « amour », oui, je le place entre guillemets, je le situe dans une époque qui, maintenant, n’a plus cours. Me demanderait-on de tracer ton portrait, je crois bien que, de mon fusain, ne tomberait qu’une noire pulvérulence, ne se donneraient que quelques traits ne connaissant même plus le lieu de leur être. Tout ceci est si confondant, cette vive sensualité qui fulgure dans le lointain et, déjà, se consume dans les rets de sa propre perte. T’en souvient-il de nos émotions partagées, de nos doigts enlacés que liait une même eau fraternelle ? T’en souvient-il ? « Fraternelle », je le sais, ce qualificatif ne te posera nul problème, je m’en remets à ton instinctive lucidité. Nous n’étions que des frères en solitude.

   Tu confiais le roman de ta vie à ces dessins - ce n’étaient parfois que de simples gribouillis d’enfant -, le mien, je le tissais de mots qui, le plus souvent, s’effaçaient à même le silence de la page blanche. J’en ai gardé quelques traces sur la pelote emmêlée de ma mémoire : la mer ; une brume à l’horizon ; le sillage des oiseaux, teinté de gris ; un soleil nébuleux dont l’œil semblait enclin à déchiffrer notre mystère. Vois-tu, nous ne sommes que de purs mystères qui n’atteignent même pas leur propre rivage. Alors l’amour ! Oui, nous avons été « punis de n’avoir pas pu rester seuls ». Maintenant nous sommes punis « de n’avoir pu rester en amour ». Où est l’équilibre qui porte le nom de « plénitude » ? L’aire ouverte du silence est le seul espace dont nous puissions faire l’expérience. Nous sommes des outres vides que le vent traverse. Puisse-t-il un instant s’arrêter, demeurer et nous dire le terrible secret que nous cachons au monde. Puisse-t-il !

Partager cet article
Repost0
4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 15:15
Le doute d’être.

 

IL DUBBIO

LiviaAlessandrini
Roma 1998

 

 

 

 

   

   Ouvrir la brume.

 

   Il y a beaucoup d’irrésolutions dans le monde, pléthore d’indécisions, myriade de formes enchevêtrées qui nous disent la vacuité des choses jouant en écho avec notre propre silence. Matin : nous quittons notre couche teintée d’ennui. Nous poussons le coin de nos volets sur le jour qui point. Nous souhaitons ouvrir la brume, offenser les ombres, déchirer la toile têtue de ce qui fait face et semble se refuser à nous comme si la parole du réel se dissimulait derrière des voiles de mutité. Cela résiste, cela fait ses remous, ses ornières de boue, ses confluences d’eau, ses minces mangroves où grouille tout un peuple aux pinces inquiétantes, aux bouches étranges, aux silhouettes fantomatiques.

 

   Refuge dans l’irrémédiable.

 

   C’est à peine si nous insistons dans la persistance d’un regard qui se voudrait plus pénétrant, désoccultant tout ce qui, en retrait de soi, se montre sous les auspices d’une approximation, sous les silhouettes tremblantes de l’équivoque, sous les rumeurs inaudibles d’un temps fragmenté, insaisissable. Parfois nous tentons le geste de faire nôtre ce qui se présente à portée de la main mais il ne demeure dans la grille des doigts qu’un peu de matière inconsistante, quelques grains de sable, des gouttes d’eau nous disant la fuite, le refuge dans l’irrémédiable de ce dont nous pensions être, en quelque manière, les maîtres et les possesseurs.

  

   Tant va la cruche …

 

  « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ». Notre manière d’agir, notre façon d’appréhender le tissu compact des étants se soldaient par cette douce métaphore d’une brisure même de l’outil qui, en soi, aurait dû retenir le don de la présence. Certes il y avait « saisissement », mais l’intention se retournait comme un gant et c’est nous qui étions « saisis » dans les mors délétères de ce qui fuyait au-dessous de la ligne d’horizon de la conscience. Toute cette agitation mentale se soldait toujours par ce rien qui nous affectait en notre fond en tant que fuite immémoriale. Peut-être était-ce là le tragique de la condition humaine qui se mettait en musique. Un genre d’adagio qui faisait son pathétique lamento dans la décroissance du jour.

 

   Ne se montrait qu’en creux.

 

   La saison devenait alors hivernale, pareille à la toile de Jérôme Bosch, une dépossession de l’âme qui s’effeuillait sous les traits de ce ciel vert de bronze pareil à la densité d’un métal ancien, ces arbres décharnés qui semblaient morts, cette neige grise couleur de demi-deuil, ces lacs gelés aux eaux d’outre-tombe, ces chasseurs harassés et ces chiens faméliques, images irréelles d’une fable signant son mortel épilogue. Autrement dit, tout ce qui faisait signe depuis ce qui n’était pas nous ne se montrait qu’en creux, en pointillés, en dentelles, en résilles, en vides que notre esprit ne parvenait à combler qu’au prix d’un redoutable et épuisant effort. C’était comme de chercher à remplir le tonneau des Danaïdes avec une cruche elle-même percée : un éternel ruissellement inconséquent, un geste de Sisyphe disant l’absurde de toute tentative de combler les trous du manifeste avec des pelures d’air et des perles de brume.

 

   Démiurge de cendre.

 

   Tout ceci, cette inconsistance d’un univers chaotique, dispersé, bariolé à l’infini, vêtu de ses atours d’Arlequin (une couleur par-ci, une autre par-là, une déchirure, une reprise, des mailles distendues), tout ceci donc métamorphosait ce qui venait à l’encontre sous la figure d’un doute vertical concernant la présence des choses. Ce monde au moins existait-il ? N’était-il pas le reflet d’une illusion, un théâtre de marionnettes qu’aurait animé un démiurge de cendre et de vent ?

 

   Interroger son corps.

 

   Il aurait fallu palper son propre corps, l’interroger, l’amener à rendre raison de son étrange posture, le menacer d’écartèlement au cas où il se serait dérobé à notre légitime inquiétude. Tel Pierre Reverdy parlant du poète nous eussions aimé réaliser « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité », mais, pour ce faire, encore fallait-il que ladite réalité existât, se manifestât à notre esprit avec suffisamment d’éloquence. Or il s’agissait plutôt d’un confus bruit de fond, d’un lointain écho se répercutant sur la falaise de notre entendement.

 

   Doute : nervure du cogito.

 

   Cependant il nous eût été plutôt facile, après nos palpations corporelles, d’affirmer que nous étions, que nous pensions et donc que tout ceci, en vertu de l’énoncé cartésien reposait sur le doute qui en constituait les conditions de possibilité. Le doute, coalescent à notre existence, il fallait donc le provoquer, lui donner des assises, le placer en tant que cet incontournable fondement au travers duquel notre édifice existentiel tenait debout et se dotait d’un futur. Nous ne pouvions faire l’économie du cogito qui énonçait vaillamment : « Je doute, donc je pense, donc je suis ». En effet, si nous n’avions aucune indécision quant au fait de notre propre parution, la question elle-même de notre présence se fût aussitôt affaissée sous sa charge d’évidence plénière. Tout partait donc du doute.

 

  Donner une image.  

 

  Nous ne pouvions demeurer indéfiniment dans les effluves inapparents de cette posture intellectuelle, dans les circonvolutions éthérées d’un cogito qui s’effaçait à même son coefficient de pure abstraction. Il fallait cerner le doute de plus près, lui donner une image, le doter d’un corps, l’inclure dans le cadre rassurant d’un paysage. Il est si difficile de stationner aux altitudes de la pensée, de n’en pas percevoir les hypostases, ce ciel, par exemple, cette ligne d’horizon, cet arbre incliné sous le vent, cette passante s’abritant sous son manteau de pluie, cette flaque d’eau où se réverbère son étrange silhouette. Il est si déconcertant pour l’âme de n’apercevoir que les cristaux des idées, non leur apparence terrestre, leur dimension de fable, parfois leur simple mesure d’image d’Epinal !

 

   Façon de chaos originel.

 

   Mais voici que quelque chose s’éclaire du fond inquiet de notre doute. Un ciel tourbillonnant, des enchevêtrements de cumulus, une fantasmagorie apparitionnelle, peut-être des amas de rochers, peut-être un tumulte d’eau, des moutonnements de vagues, des surgissements en provenance directe des mystérieux abîmes. En tout cas la mise en scène d’une dysharmonie, d’une façon de chaos originel, de matière informe directement issue du bizarre athanor de l’alchimiste, une réalité magmatique, une proposition démentielle comme si le monde naissant, effervescent, était saisi en son sein d’un bourgeonnement sans fin, d’un désir impétueux d’apocalypse.

 

   Pur tragique.

 

   Tout au bord du cadre de l’image, à la limite d’un effacement (le doute est toujours ce sentiment d’un proche évanouissement, de soi, des choses, du monde en son ensemble), presque dans une zone d’inapparence, la lame droite d’un plongeoir, la silhouette debout, étrangement hiératique d’un Existant qui semble sur le point de prendre son envol, ou plutôt d’initier sa chute. Peut-être n’est-il qu’un redoublement de la figure d’Icare qui aurait perdu ses ailes avant même d’envisager son ascension ? On mesure combien cette farouche volonté d’accomplir un événement hors du commun se relie à l’expérience du pur tragique.

 

   Les trois coups du destin.

 

   Bien évidemment, le doute est ici à son paroxysme pour la simple raison que le sujet de l’action ne sait nullement la nature de l’élément qui s’offrira en tant que destinataire du saut : eau compacte ou bien terre mêlée de rochers. En pure hypothèse il faut s’accorder à reconnaître que la réception ne sera nullement pure félicité en raison même de cet inconnu qui s’offre comme présent douloureux. Toute réalité (cette abstraction en définitive), ne devient réalité effective qu’à partir du moment où le destin frappe les trois coups de la représentation. Toucher l’eau, toucher la terre c’est aussi toucher l’irréfragable visage de la finitude car exister, c’est déjà commencer à mettre un terme au processus initié par notre venue au monde.

 

   L’espace du vide.

 

   Si, parfois, nous doutons de penser, de créer, de voir, de saisir, d’entendre, d’aimer, cependant jamais nous ne doutons de notre propre finitude puisqu’elle est contenue à même le geste de notre naissance. Etymologiquement « doute » signifie, selon les époques « crainte », « hésitation, incertitude », « soupçon, méfiance ». Or, si « l’ère du soupçon » a affecté la littérature moderne, elle n’en concerne pas moins, d’une façon pathétique, le ressenti de notre propre vécu. Vivants, nous doutons par essence. Lorsque nous ne doutons plus nous sommes hors-champ, invisibles, inaudibles, silencieux pour l’éternité. Alors nous avons éprouvé cet étrange doute jusqu’à la limite de notre chair. Au-delà il n’y a plus rien que l’espace du vide.

 

 

Partager cet article
Repost0
3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 13:48
Tout au bout de soi.

"Claustrophilie..."

Avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

[En guise de pré-lecture : On lira le texte ci-après à la manière d’un poil à gratter faisant, dans le dos, ses notes urticantes en même temps que fruitées. Il y est question de la moderne cyberculture dont il ne convient certes pas de mésestimer l’importance (avait-on passé sous silence le travail des scribes médiévaux ?, s’était-on insurgé contre l’invention de Gutenberg ?). Cependant il convient de ne pas faire preuve d’angélisme et d’avaler les couleuvres sociétales qui voudraient nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Il en est ainsi de tout progrès qu’il contient dans sa corbeille de mariée aussi bien les duveteuses roses que les perforantes épines. Le récit proposé ici peut parfois prendre l’apparence d’une gentille fabulation ou bien d’une évidente diatribe sur les mœurs et us de nos contemporains, mais il n’en demeure pas moins visible à la manière d’une posture existentielle aux connotations certes « morales », disons plutôt « éthiques » afin que l’amalgame ne soit nullement fait avec une inclination religieuse, ce qu’il ne saurait être. Nulle intention de jouer les Socrate car à vouloir remettre en question les visions actuelles du monde on ne gagnerait que le bol de ciguë et le sommeil éternel. Nous lui préférons le verre d’absinthe et les extases toutes littéraires de la poésie !]

***

En ce temps-là qui n’était nullement antique, pas plus qu’il n’était moderne ou bien postmoderne (à vrai dire il n’existait pas, c'est-à-dire qu’étymologiquement « il ne sortait pas du néant »), en ce temps donc d’inconsistance et de désarroi nul ne savait plus ce que vivre voulait dire, s’il y avait encore quelque part une once de beauté déposée sur la courbure d’un galet ou contre l’épaule d’une falaise, si l’amour faisait sa braise quelque part entre deux êtres, si l’art brillait dans l’ombre duveteuse d’un musée, si savoir, s’enquérir de connaître avait encore quelque sens, si l’acte gratuit pouvait se découvrir à l’ombre d’une venelle ou dans la rencontre fortuite au cours d’un voyage. Le temps n’était plus un temps véritable, seulement une toile qui s’effilochait et faseyait dans le vent de l’indifférence. L’espace n’avait plus de lieu où trouver une assise et s’assurer d’un coin de nature à des fins de rêverie vous vouait d’emblée aux gémonies.

En ce temps-là qui n’était nullement antique, on ne s’inquiétait que de soi et l’égoïsme faisait ses boules denses à l’entour des corps comme pour les protéger de sournoises attaques. On se caparaçonnait, on se vêtait de lourdes cuirasses, on faisait de sa peau l’ultime enceinte à ne pas franchir, sauf pour l’amant, le précieux ami, la famille immédiate avec son bruit d’essaim. Du monde on n’avait cure, du monde on ne prenait de nouvelles qu’à l’aune de ce qu’il pouvait vous apporter de confort, on n’accueillait dans la densité de sa chair que le plaisir proche et saisissable dans l’instant. On passait de longues heures devant le sublime miroir à lisser son image, à farder ses yeux de rimmel, à les bleuir de khôl, à peindre ses ongles de la couleur du rubis, à oindre la moindre parcelle de sa peau de quelque onguent censé vous rendre enviable aux yeux des autres, lesquels, du reste, n’étaient que vos propres phares que vous retourniez contre vous afin que votre statue d’albâtre pût s’éclairer et éblouir la galerie. Car c’était l’aire du paraître, l’époque du semblant, l’empire de l’illusion. Votre silhouette, il fallait qu’elle pût être reflétée par mille psychés comme dans un palais des glaces et que l’univers ne pût ignorer la sublimité de votre présence. L’enflure de l’ego avait atteint une telle taille que la baudruche la plus dilatée, à côté, n’aurait paru qu’une simple bulle promise à la prochaine disparition.

En ce temps-là qui n’était nullement antique, on avait tellement perdu le sens du langage (cette unique et indépassable essence de l’homme) et l’on ne parlait plus que d’étiques langues vernaculaires, (on avait oublié la véhiculaire), on éructait quelques sons, on répondait par onomatopées, grognements codés, gestes supposés symboliques, on disait comme Pierre et Paul, à condition que cela parût « dans le vent », on ne produisait que de vagues stéréotypes, on était des moutons moutonnants qui bêlaient en chœur, des fidèles de Panurge qui n’avaient de cesse de poser leurs sabots dans les sabots contigus, de ne pas différer de l’empreinte voisine, d’y apposer sa marque indélébile afin que toute la contrée sût qu’on était issus du même clan, qu’on ne voulait qu’aucune oreille dépassât l’autre, que toutes les croupes frémissaient à l’unisson. On disait même que la tâche d’amour, le labeur érotique devaient être honorés dans la chaude réassurance du groupe, au sein de l’étable familière afin que nulle pollution extérieure n’en entravât la libre jouissance. On marchait dans les rues en pianotant sur d’étranges tablettes, on émettait quelques hiéroglyphes dont le décryptage se faisait entre adeptes, on écrivait par exemple « @ ///>>§§]] = +++ » et cela voulait dire « on fera l’amour à la chandeleur » ou bien « ??“33‑‑‑$$$**** » et cela signifiait « J’ai flacher pour vous, je crois je vais craqué, a binetot » (parce que des académissiens et des laitrés on n’en avait rien a siré !)

En ce temps-là qui n’était nullement antique, pas plus que moderne, on longeait les rues avec des ADIDAS aux pieds, dans des tuniques phosphorescentes et acidulées, on vissait sur sa tête des casques pareils à celui que le brave Saint-Exupéry arborait dans « Vol de nuit », sauf que le dernier modèle avait des antennes et qu’on pouvait écouter de la musique et communiquer avec tous les Sociorésophiles de la Terre. Certains avaient même des bocaux sur la tête et ils ressemblaient à Tintin et Milou dans « On a marché sur la lune » avec leurs aquariums autour du visage, sauf qu’ils étaient souriants comme la Castafiore et qu’ils faisaient penser au personnage homonyme du « Cabinet du Docteur Caligari ». Dans la plupart des jardins publics et des squares, dans les rues des villes, dans les métros et les bus, dans les salles d’attente des gares et des aéroports officiaient des Tabloïdes, des Homo-Cyber dont on pensait qu’ils se sustentaient d’électrons et d’images fouettant les écrans de leurs éclairs polychromes.

Voilà où la marche de l’humanité avait abouti, semblant mettre en exergue la sublime intuition du Poète Valéry prédisant la mort des civilisations. Certes il n’y avait nulle part de champs de ruines, encore que des guerres fratricides décimaient ici et là des populations entières et que la faim gonflait les ventres emplis de mouches des enfants dénutris afin que les riches puissent être encore plus riches. Les hommes, les femmes, la plupart en tout cas, avaient fait des brillantes vitrines, des luxueuses voitures, des maisons envahies de décors de carton-pâte le lieu de leur être et le tremplin de leur propre puissance. Certes il y avait encore quelques légions qui résistaient, quelques carrés de grognards qui défendaient l’empire des anciennes valeurs, la noblesse de l’art, la joie de la rencontre simple et vraie. Ils pouvaient se compter sur les doigts d’une main, certains doigts fussent-ils absents. Cependant, aux yeux des Attentifs, à la conscience de ceux qui n’avaient pas encore fait naufrage, pouvait apparaître dans la forme du dépouillement, l’unique exemplaire épargné par la furie du progrès. Unique, tel était le nom de cette pré-pubère, de cette feuille non encore parvenue à maturité, juste en voie d’éclosion, donc empreinte d’une émouvante candeur, disposée à goûter encore aux joies de sa virginité.

Ce qu’il faut imaginer, c’est ceci. Alors que la glorieuse humanité se débat dans le marécage de ses lourdes contradictions, alors que les yeux sont vissés sur les magiques écrans, que les jambes scandent la marche forcée en direction d’un brumeux destin, que les mains sont agrippées aux avoirs, cernées par les lianes de la possession, que la morale se décline selon le seul étalon de la richesse, que l’art est reconduit dans de bien sombres ornières, que les livres ne survivent nullement aux systématiques autodafés, que la considération de l’Autre retourne son gant au profit de la seule considération de soi, autrement dit sur les limbes de cette humanité en perdition, flotte, à la manière d’un simple et modeste étendard Unique en son simple appareil. Mais regardez donc combien son attitude respire l’humilité, combien ses cheveux sont sages, sa tête doucement inclinée comme si elle avait un peu honte de paraître, d’affirmer son mince monticule de chair. Mais voyez dans son visage le retrait de l’arrogance et la perte à jamais de la fierté qui, habituellement, fait grimper ses congénères tout en haut de leurs suffisants ergots. Mais apercevez la modestie de ses épaules, l’à-peine affirmation de la poitrine (deux lentilles dont se moqueraient, bien évidemment, d’opulentes poitrines emplies d’une laitance siliconée), mais admirez le repli modeste des bras, leur croisement sur le pudique ombilic, mais regardez la presque inapparente culotte dissimulant l’amande du sexe, mais descendez le long des jambes dont la jonction dit si bien la réserve, le souhait de demeurer encloses dans l’immobilité et le silence.

Oui, me direz-vous, vous les ratiocineurs, vous les incrédules, vous les apostats de la seule religion qui vaille, l’humaine, la naturelle, la raisonnante, la conceptuelle, l’imaginative, oui, me direz-vous, craignant la vérité, évitant l’évidence faisant son chant de fontaine, mais que sont ces minces disques qui cernent la poitrine, se collent à l’abdomen, qu’est-ce que ce fil d’acier reliant Unique à la Souveraine Machine qui git à ses pieds, si ce n’est le symbole vivant la confiant à son idole, à savoir ce monde si avancé du Progrès qu’il fait la vie douce et l’existence heureuse ? N’est-ce pas là le sens accompli par cette image ? Et, du reste, Unique ne regarde-t-elle pas ces Objets avec une vibrante nostalgie comme si sa destinée ne dépendait que d’eux, de leur étrange pouvoir ? Voici ce que je vous réponds : décillez vos yeux car vous êtes enchaînés, entravés dans vos propres fers, englués dans les boulets que votre inconscience a attachés à vos pieds, à votre marche hémiplégique dans les ornières des saisies immédiates, des satisfactions à portée de la main. Certes Unique porte encore les stigmates de son ancienne aliénation, ces fils symboliques qui la relient à ce qui la retenait encore attachée aux illusions mondaines : les écrans, les boîtiers, les commandes par lesquelles elle croyait posséder un monde alors qu’un monde la possédait, celui de la déraison. Mais voici qu’elle a fait son deuil de tous les biens, de toutes les possessions, qu’elle a mis sous l’éteignoir tout ce qui la contraignait à avoir plutôt qu’à être. Car ce qui gît dans cette manière d’après-Déluge, que l’on pourrait confondre avec les compressions de César (mais l’art ne saurait se résoudre à cette existence strictement immanente !) ou bien avec quelque déchet de notre civilisation mécaniste, n’est en réalité que la propre figure de l’homme dès l’instant où elle a renoncé à considérer son essence, à savoir quand elle est devenue cette sorte d’automate dont quelque habile démiurge joue avec habileté en même temps qu’une profonde jouissance (les Géants que jamais nous ne voyons et qui tirent et font se mouvoir nos personnages de carton-pâte, s’agiter nos pathétiques silhouettes de marionnettes). Unique est là dans la pure finalité qui coïncide avec son image épurée, nous reconduit à notre condition humaine afin que, nous retrouvant, nous puissions reconnaître notre être et poursuivre avec lui le chemin du sens, le seul qui nous soit offert comme possible pour l’homme, la femme que nous sommes. Oui, nous voulons ETRE !

Partager cet article
Repost0
3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 13:46
Rien ne se peut que dans l’orbe de soi

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Ici, « pouvoir » veut dire se situer au plein de son effectivité, au centre même du réel où nous place la lumière de notre conscience. Or ceci n’est étrange en aucune manière, or ceci est ce qui inscrit sur nos fronts la marque insigne de notre singularité. Nous ne sommes redevables ni d’une chair antécédente, ni d’une suivante au simple motif que nous sommes des êtres libres et que rien ni personne ne pourrait nous inféoder à un régime autre que celui que l’exister nous a remis en propre. Toute autre posture manque sa cible et triche avec ce qui constitue la profondeur de la condition humaine, pose les valeurs qui sont les nôtres, lesquelles ne sont ni échangeables, ni monnayables. Soulever une quelconque hypothèse en dehors de celle-ci serait pure affabulation, proposition de Sophiste.

   Sans doute, au regard d’une morale ascétique ou du dogme étroit d’une religion, y a-t-il effronterie à énoncer cette pure factualité qui nous fait être en l’unique de notre propre contour, logé au sein même du germe qu’est notre existence, que nous poussons en avant de nous afin qu’un futur s’en dégageant, quelque chose comme un Destin puisse nous être remis dont nous ferons l’usage qu’il nous plaira ou que la Nature nous attribuera comme notre lot particulier. Nous regardons les choses autour et nous constatons leur distance et nous sommes conscients de leur caractère insolite. Nous pouvons, par exemple, flâner sur un chemin de terre et nous poser mille questions opportunes ou bien inopportunes. Mais conservons les secondes et voyons en quoi nous n’en saurions faire l’économie.

   Cet arbuste sur le bord du talus, que ne suis-je lui ? Ce pivert qui frappe son tronc, ne pourrais-je prendre sa place ? Ce ruisseau qui scintille sous de frais ombrages, pourquoi ne m’appelle-t-il à lui afin que, par une subtile substitution, je puisse connaître de l’intérieur cette inimitable essence de l’eau ? En un mot, que ne puis-je être le monde en la myriade de ses fragments ? Qui ne s’interroge sur de telles présences, non seulement ignore la pluralité des altérités, mais ne sonde nullement qui il est, homme parmi le divers, homme justifié par cette archipélagique manifestation dont il figure cette île singulière parmi un essaim d’autres îles. Car si exister est, en première instance, en-soi et pour-soi, ceci n’obère nullement le fait de déborder ses propres limites et de considérer les territoires connexes qui gravitent à l’entour.

   Bien évidemment, cette dernière considération prendra encore davantage d’ampleur lorsqu’elle sera rapportée à l’Autre, nous voulons dire à la figure humaine qui nous fait face, qui nous détermine au gré de son simple exister. Si nous sommes uniques, nous sommes aussi des êtres sociaux qui avons à nous accomplir sous le regard de l’Autre, dans un devoir évident de pure réciprocité. Mais notre grégarité, notre appartenance à une meute, ne signifient nullement qu’hors du groupe point de salut. Non seulement la foule ne nous rassure pas sur notre propre condition mais, en une manière véridique, elle nous aliène et nous fait ressentir l’irréductible poids de notre solitude. On n’est jamais seul par rapport à soi, mais en relation avec l’environnement qui est le nôtre, chacun de nos vis-à-vis nous rappelant que, citadelle parmi les citadelles, nous sommes enclos dans nos murs, que nous nous réfugions derrière nos barbacanes, que nous levons le pont-levis dès que le crépuscule paraît.

   Y aurait-il quelque chose de plus symbolique, au plan de notre exil, que la métaphore nocturne nous reconduisant, chacun, à la nuit existentielle qui est la nôtre ? Nous sommes alors pareils à ces gisants de marbre qui dorment du lourd sommeil des pierres dans le froid lunaire de quelque crypte. Dans le plus grand dénuement qui soit qui a aussi pour noms, « désert », « cloître », « thébaïde » perchée sur le plus haut météore qui se puisse imaginer. Et nos rêves, fussent-ils festifs, dionysiaques, vêtus des habits d’Arlequin, n’y changeront rien au seul fondement qu’ils nous appartiennent en propre, ils sont la couleur de notre inconscient comme la teinte de nos yeux est notre signature.

   Cependant, voyant l’Autre, voyant l’arbre au sommet de la colline, le troupeau dans son enclos, la touffe de tamaris au bord de la mer, nous nous rassurons et pensons que nous ne sommes nullement seuls. Certes, toute chose est un amer sur lequel notre doute, notre incertitude quant au fait d’être prennent appui afin que de cet essor une vie soit possible qui, autant que faire se peut, écarte le drame du non-être. Nous nous rassurons à bon compte mais nous savons au fond de nous que l’arbre, un jour, chutera, que le troupeau cèdera sa place à un autre, que le tamaris flétrira sous les assauts de la brume. Lors de notre vie quotidienne, dans l’affairement ordinaire qui se déroule selon le rythme immémorial du boire, manger, dormir, aimer, voyager, jouer, rien ne paraît que d’ordinaire, de doux, la reconduction à l’identique des mille et un actes minuscules dont notre parcours est tissé, auquel nous finissons par ne plus attacher aucune importance, ainsi est la vie qui va et glisse à l’infini dans une imperceptible rumeur.

   Jamais notre solitude n’est mieux perceptible que dans les instants où nos sentiments exacerbés par une joie ou une peine nous rendent sensibles à la fragilité des choses. Une peine, nous redoutons qu’elle ne s’accroisse, une joie, nous pensons qu’elle pourrait s’absenter de nous. Or, dans le grand et diapré mouvement de la geste humaine, jamais la totalité des présences n’est saisie d’un sentiment unique qui ferait basculer dans la tristesse ou bien l’euphorie et réduirait la foule des Nombreux à la perception intolérable d’une immédiate finitude. Toujours, dans le grand troupeau, des sujets redressent la tête alors que d’autres peinent à marcher sous le poids des fourches caudines. Seul un cataclysme universel, l’ouverture d’un abîme pourraient entraîner la multitude dans les rets étroits d’un gouffre sans fin. Le concept moderne de « résilience » pourrait s’appliquer à la figure mouvante de l’humanité. Toujours l’un de ses membres se relève pendant qu’un autre chute ou disparaît de la scène.

   Mais regardons cette fleur, l’ouverture étoilée de ses cinq pétales, la pulpe douce de sa chair blanche, virginale, éclatante, son cœur vibrant autour duquel dansent les étamines, la pureté qui la fait être, là devant nous, dans le prodige de la rencontre. La fleur est seule, nous sommes seuls. Deux solitudes jouant en chœur la parole d’êtres séparée qui, en cet instant de la vision, ont éprouvé une commune expérience. Chaque être s’accroissant de la venue de l’autre, chaque être ne se donnant alors que dans un regard dialogique qui aura une nécessaire fin. Fermons les yeux et s’efface de notre champ de vision Celle qui, dans sa simplicité, est venue nous dire le réel en son irremplaçable ferveur. Ne demeurera que le souvenir d’une image dont, peut-être un jour, nous douterons même qu’elle ait eu quelque consistance. Cependant notre solitude sera peuplée de mille événements singuliers que nous aurons vécus. A eux tous ils créeront un monde. Sans doute la plus belle chose qui puisse nous être offerte avant que la nuit n’arrive avec son manteau de silence ! Rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Ceci nous le savons et le taisons. Par pudeur, par crainte, par simple superstition parfois. OUI, rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Parfois la vérité s’énonce-t-elle de cette façon elliptique. Un genre de source inapparente dont nous sentons les ondes au profond de notre chair. Oui, au profond !

 

 

   

  

Partager cet article
Repost0
3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 13:45
« Détruire », dit-elle

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

                                                                            Le 12 Février 2020

 

                 Chère présence du Nord,

 

       

   « Détruire, dit-elle », c’est ce titre d’un roman de Marguerite Duras avec lequel commencera ma lettre. De ce livre, Laure Adler dit qu’il « célèbre le culte du néant ». Chacun, à notre manière, célébrons ce culte étrange, en aimant, en nous précipitant dans la passion, en ayant recours aux narcotiques, en lisant ces auteurs tragiques qui semblent vouloir annuler le temps, le remplacer par une manière d’inconsistance qui n’aurait ni lieu, ni heure où apparaître. Mais je n’épiloguerai davantage et je vais te dire, en quelques mots, le site d’une bien pathétique destruction. Il y a quelques jours, dans une manière de passage à gué entre deux écritures, n’ayant quiconque à rencontrer, nulle tâche urgente à entreprendre, au hasard de quelque pensée venue de je ne sais où, je décidai de me rendre à Saulieu, paisible village du Causse qui fut, en son temps, motif de nombreuses promenades solitaires - tu me diras « d’errances », je le sais -, ces paysages austères ayant inscrit en moi, de tout temps, un genre d’hiéroglyphe ineffaçable.

   La photographie que je joins à ma lettre résumera à elle seule ce que mes mots seraient bien incapables de traduire avec justesse. Oui, je reconnais, cette image est à mille lieues d’une esthétisation du réel, elle en est bien plutôt la marque la plus authentique qui se puisse concevoir. Certes, on pourra la juger inconsistante, sans contenu remarquable, sorte de carte postale ancienne d’où rien ne se détache que d’ordinaire. Mais, vois-tu, et je te sais attentive à ceci, je connais ton naturel attachement à la simplicité, alors comment connaître mieux les choses qu’à l’aune d’un regard qui les dépouille de leurs artefacts, de leurs halos de mensonges parfois, de l’irisation dont beaucoup les entourent pensant, en ceci, accroître la dimension de leur être ? Tu le sais comme moi, la sophistication de ce qui vient à nous, non seulement ne nous apporte rien, mais ôte à notre conscience la possibilité d’une connaissance directe, immédiate, la seule qui vaille eu égard à la juste mesure des choses.

   Je me doute que, pour toi, la Nordique, ce mot de « Causse » doit sonner de bien étrange manière, un peu à la façon dont un caillou jeté au fond d’un puits fait son mystérieux tintement, nous ne savons d’où il vient, où il va. Pour moi, à l’évidence, ce simple mot est le « sésame ouvre-toi » qui me donne accès à un sentiment d’intime possession de qui je suis, en même temps qu’il me dévoile la beauté d’un paysage, sa faculté à me rencontrer sans détour, au plein d’une jouissance sans fin, ouverture d’un horizon illimité, comme si le tout du Monde s’était rassemblé en ce genre de microcosme. C’est un détour que j’accomplis présentement, occupé à dire ce qu’une nature intacte dépose en nous, les hommes, de précieux réconfort. Saulieu dont je t’ai déjà parlé, ce sera pour plus tard, sorte d’antithèse de ce qui ici se montre, qui m’emplit d’une joie unique.

   Mon « pays », jamais tu ne le verras, toi la Lointaine, alors laisse-moi t’y accueillir avec ces quelques mots qui se veulent modestes, aussi près que possible de la réalité. Par la pensée tu es avec moi, alors cheminons ensemble. Ce Février est doux, lumineux, et le ciel est un vaste dôme qui semble inaccessible aux yeux, disponible pour l’imaginaire seulement. Nous avons dépassé Saulieu, nous descendons maintenant dans la combe ombreuse creusée entre deux collines du Causse. Il est très tôt en ce début d’après-midi et rien ne bouge qui dirait l’activité en quelque endroit du monde, un délicieux retrait des choses, une longue vacance dont nous sommes une manière d’écho. Il n’y a guère mieux pour tisser les liens indéfectibles de l’affinité. Je te sens si proche et ce paradoxe, tu es si loin, non seulement n’atténue mon sentiment de jouissance mais il en décuple le rare, il en renforce le constant désir.

   Nous prenons sur la gauche, un long chemin semé de graviers blancs, saupoudré d’une fine castine. Tu t’étonnes de tout : d’un rameau qui bouge, d’un oiseau qui s’envole, des taillis avec leurs drôles de tiges rouges, du ruisseau qui court parmi le vert d’un pré, du mince pont qui l’enjambe sur lequel nous demeurons un instant comme des enfants éblouis de découvrir leur reflet dans l’onde. Tu ne parles guère, sinon par monosyllabes, parfois par un babil joyeux qui dit le rayonnement de ton être. Au travers du rideau des ramures, des branches encore dépouillées, nous apercevons la colline de l’autre côté de la combe, sa végétation rare, quelques étiques genévriers, de touchants chênes-bonsaïs à la silhouette torturée.

   Oui, tout ceci te plaît, toi la Simple, l’Heureuse de vivre au gré de tes sensations si exactes, dénuées d’intentions, dont tout calcul s’absente. Tu écoutes le murmure minéral du Causse : bonheur ! Tu sens sur le lisse de ta joue le baume d’un vent : bonheur ! Tu regardes le nuage, là-haut, son menu bourgeonnement : bonheur ! Oui, assurément tu aurais pu être une fille de la garrigue, cet autre nom du Causse, tu aurais pu vivre d’une vie de bergère gardant son troupeau de moutons, t’enivrant du suint de leur laine, la cardant pour faire du fil, t’abritant dans ces refuges de pierres sèches que l’on nomme ici « cazelles », un nom si doux qu’il fait rêver.

    Nous sommes arrivés sur la crête. Nous nous arrêtons un long moment face au paysage qui s’ouvre devant nous en une manière de larges gradins. Des murets de pierres courent sur le flanc des collines, des chênes ponctuent de leurs minces troncs la densité minérale. Je le sais, cette sauvage beauté te pénètre jusqu’au tréfonds de l’âme, je crois même que ta chair est saupoudrée de cette vision, qu’elle brille de l’intérieur, j’en vois la manifestation dans ce demi-sourire, cette ébauche de grâce qui se répand sur la plaine de ton visage. Nous n’avons besoin de rien dire, les pierres, les arbustes, les haies, les touffes de lichen, les mousses profuses, tout parle pour nous et profère en silence ce que nous n’osons dire, qui ne trouve ses mots, rampe à bas bruit dans un lieu que nous ne pourrions définir mais qui est bien réel, comme est réelle cette pureté partout présente.

   L’horizon est un long moutonnement de collines, un damier en noir et blanc, un dialogue de calcaire qui, parfois, se confond avec le talc du ciel, semble s’y fondre en une étonnante osmose. Nous marchons entre deux murets de pierre qui semblent avoir existé de toute éternité. Nous nous étonnons du long et patient travail des hommes, de leur témoignage dont ces élévations sont la mémoire. Notre surprise, c’est elle qui nous fait avancer, c’est elle qui nous fait tenir debout, curieux que nous sommes de découvrir après ce ressac de roches un autre ressac, une déclivité, la pente abrupte d’une ravine, peut-être un animal en maraude, un renard à la toison de feu détalant parmi le labyrinthe des fourrés.

   Souvent il m’est arrivé, à l’aube ou au crépuscule - ces heures qui n’en sont pas, ces instants suspendus - de marcher sur quelque sentier égaré parmi la multitude du Causse, d’avancer sans faire le moindre bruit, de découvrir au travers du grillage des ramures, près d’une minuscule mare, son œil brillant tel le mercure, de découvrir un chevreuil s’abreuvant, oreilles attentives, certes aux aguets, mais rassuré par la lenteur de la lumière, la densité du silence. Oui, Sol, ces moments-là sont prodigieux, ils valent cent fois les erratiques processions humaines sur les rivages exténués des villes, dans l’insoutenable clameur des foules qui cherchent leur âme à défaut de la trouver. Connais-tu un événement qui serait supérieur à celui de la rencontre d’un animal qui ne se sait nullement observé, qui vit en l’entièreté d’une grâce naturelle, qui ne triche ni ne s’inquiète de paraître au monde autrement qu’il est ? Ceci se nomme « authenticité ». Ceci est remarquable en notre siècle d’affèteries et d’apparences trompeuses qui, en réalité, ne mystifient que ceux qui semblent s’en divertir.

   Voici, ma chère Passagère, il nous faut rejoindre la voiture, quitter à regret ce lieu de ressourcement, consentir à éprouver cette inévitable aliénation qui nous guette au premier virage, aux premières maisons qui dressent leurs silhouettes aux abords du village. Nous voici donc à Saulieu, cette petite bourgade qui, en un temps jadis, fut prétexte à quelque rêve si elle ne fut le creuset de récurrentes utopies. Autrefois donc, dans un passé qui se montre si illusoire aujourd’hui, une église romane en pierres dorées, quelques maisons avec leurs galeries et leurs pigeonniers, une école du temps de Jules Ferry, une place semée de tilleuls et, par-dessus ceci, la palme rassurante d’un souverain silence.

   Oui, je vois, tu as du mal à croire mon récit, tu penses peut-être à une histoire inventée, à une simple anecdote. Ô Sol, combien j’aimerais qu’il en fût ainsi, que mon esprit soudain abusé se fût fourvoyé en quelque ornière originale, risible, si l’on veut. Eh bien, non, ceci, cette meute à l’infini de maisons modernes, cet essaim qui n’en finit pas de poser ici et là ses milliers de ruches, c’est bien le visage du Saulieu d’aujourd’hui, du village qui a renié son passé, qui a tiré un trait définitif sur ce qu’il était, qui s’est fondu dans un étrange et sourd anonymat. Un village comme tant d’autres qui courent, grimpent sur les collines, envahissent les combes, plantent leurs poteaux électriques, leurs conteneurs verts, leurs peuples de fils, sémaphores d’une stupéfiante « modernité » qui ne sait plus ni le lieu, ni le temps de son être.

   Oui, Sol, la Nature a capitulé devant l’insatiable appétit des hommes, leur volonté foncière d’inscrire leur marque là où demeure disponible la moindre once de terrain, le plus minuscule lopin de terre. Cupidité, folle volonté de puissance, gloire vite acquise au gré de ces « pavillons » - étrange mot -, qui ne flottent en haut de leurs mâts qu’à la mesure de leur cécité. Restera-t-il, un jour du futur, un coin de forêt, un arbre sur un rivage, une blanche colline semée de genêts, un clair ruisseau faisant entendre son joyeux chant sous la voûte protectrice des frondaisons ? Je te le demande et je connais par avance ta réponse, toi l’Avisée, toi la Lucide. L’exister montre parfois ses plus belles vertus, comme il déploie tous ses vices jusqu’aux plus destructeurs. « Détruire », dit-elle.

   Combien ce voyage à deux dans cette Nature disponible et généreuse était un bien précieux ! Il ne tient qu’à nous d’en reconduire l’événement. Certes, tu es loin, si loin, mais un invisible fil d’Ariane me relie à celle que tu es, toi l’Ineffaçable. Souvent je lui demande de réaliser le prodige de ta présence. Toujours il a acquiescé à ma demande. Puisse-t-il encore m’accompagner jusqu’en ton pays parcouru d’immenses forêts, semé d’innombrables lacs ! Il y a encore à espérer. A croire en un avenir radieux.

 

À Toi - Le Tisseur de questions.

   

 

Partager cet article
Repost0
3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 13:44
Géométrie et finesse

                     Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

 

   Comment apprécie-t-on un paysage, quels sont les critères qui en déterminent la beauté, par quelle méthode parvient-on à sa vérité intrinsèque ? Telles sont les questions qui surgissent à l’esprit dès que l’on tâche de comprendre les relations de l’homme à la nature. Rarement analysons-nous les processus symboliques, intellectuels, psychologiques au terme desquels nous distinguons telle chose comme émouvante, signifiante, alors que telle autre ne retiendra guère que notre attention distraite bien vite effacée par les événements du jour. En réalité nous nous attachons peu aux causes, privilégions les conséquences. Tel rivage maritime nous plaît, peut-être nous bouleverse et, intérieurement, nous n’attachons d’importance qu’à cette sensation que nous enregistrons à fleur de peau, peu nous chaut que l’origine en soit purement rationnelle ou bien simplement sensible. C’est un peu comme si, devant le schéma grandiose des Pôles, nous nous résolvions à ne percevoir que la partie émergée de l’iceberg, dédaignant de porter notre regard sur l’immense montagne de glace qui, sous les eaux, en constitue l’essentiel.

   Pour l’instant, nous allons nous contenter de décrire, c'est-à-dire de dire le réel tel qu’il nous apparaît spontanément dans son être. Peut-être, plus tard, pourrons-nous en tirer quelque enseignement. Le ciel est haut, uniment lisse, étendu dans sa belle étole grise. Il a la fluidité d’un vent du Nord que rien n’arrêterait. Il a la couleur subtile du galet poncé, de l’acier que visite la lumière rare d’un clair-obscur. Ren ne le divise, rien n’en distrait le cheminement souple, onctueux. Alors nous pensons à ces faïences gris-bleues, à ces vases en céladon réservés au rituel bouddhiste. Alors nous pensons à la pure soie des gestes qui relie les Amants dans leur naturelle félicité que rien ne saurait troubler. La ligne d’horizon est blanche, telle une barrière de sel, elle court d’un bord de l’image à l’autre comme si sa principale fonction était de séparer les deux principes opposés du céleste et du terrestre. Alors nous pensons à un invisible lien qui unirait les hommes de l’Orient, là où le jour se lève en sa pure nudité, en sa plus effective authenticité et les Hommes de l’Occident là où la lumière faiblit, où le sombre appelle le doute, parfois le faux-fuyant, l’errance quelquefois.

   Le centre de la représentation est le théâtre d’une dramaturgie où le clair, l’affirmé, le disputent au voilé, au sombre qui, déjà, annoncent le royaume de la nuit.  Ce dernier est dissimulé au profond des abysses et noiera bientôt les hommes dans un seul et unique songe, draperie de l’inconscient dans laquelle ils se débattront longuement, livrés peut-être à des cauchemars qui leur diront l’exténuation de l’humain lorsque plus aucun sens n’est apparent, seulement une ombre sans fin recouvrant le globe de leurs yeux. Puis une zone médiane, sans doute la plus visible au gré de son étendue. Elle est identique à un linceul qui serait affligé de teintes sourdes allant de l’ardoise à l’inconnaissance de l’anthracite en passant par la lourdeur du bitume. Cette ombre longue, dense, est fascinante. Elle agit sur notre conscience à la manière dont le ferait une crypte ou bien un labyrinthe dont nous voudrions percer le secret. Elle nous endeuille en quelque sorte, non cependant de manière tragique, seulement en raison du fait qu’elle nous a soustrait la lumière, cette belle manifestation de l’intelligence, et que nous brûlons d’en retrouver le souple chatoiement.

   Puis, tout au nadir de l’image, sous le feston que dessine la crête d’une vague, le grand déferlement blanc, l’écume flamboyante, le poudroiement de neige que traverse un rapide sentier de graviers. Nous avions disparu corps et âme dans l’épreuve précédente et voici venu le moment de notre libération. Certes nous avons quitté le grand dôme céleste, celui où se meuvent âme et esprit et nous retrouvons cette « extase matérielle », cette « multiple splendeur » terrestre dont nos pieds foulent le sol avec la certitude des marcheurs qui connaissent le but de leur cheminement.

   Voici, nous avons décrit, certes dans la subjectivité, dans l’inclination singulière d’une conscience visant le réel et en rendant compte d’une façon totalement parcellaire, genre de fragment, de tesson de poterie parmi les mille écueils du vaste monde. C’est notre façon à nous, intimement particulière, de rendre compte du monde, d’en estimer la valeur, d’en soupeser l’incroyable densité, le constant pullulement, le fourmillement à jamais. Au début de ce texte nous posions la question des fondements selon lesquels cette image se donnait à nous avec toute sa charge sémantique. Ce que nous pouvons dire, c’est que notre attention a été retenue selon les deux principes opposés de la Géométrie et de Finesse dont Pascal s’est fait le génial découvreur dans ses « Pensées ». Mais, ici, l’ambition n’est nullement pascalienne et il nous suffira de distinguer les deux modes d’approche du réel que sous-tendent des regards à l’évidence différents dont il faut souhaiter qu’ils convergent afin de réaliser cette plénitude du réel, la seule capable d’en donner une vue, sinon totale, du moins d’en réaliser une approche suffisante.

   Cette belle photographie s’inspire des deux principes à la fois et, en quelque manière, les synthétise. Autrement dit, ici est assurée la conjonction de la Géométrie et de la Finesse. Bien que le procédé de l’énumération successive de ces deux plans de la pensée ne puisse se donner que de façon purement arbitraire, le réel mêlant constamment les formes, nous pouvons cependant tenter une catégorisation des phénomènes.

   D’abord la Géométrie : Les plans sont étagés d’une manière si architecturée, les gris sont si profondément exacts, la composition si rigoureuse que tout ceci ne peut résulter que d’une activité de la raison, laquelle divise et hiérarchise ls choses afin que, rendues clairement visibles, elles puissent s’adresser en priorité à notre faculté conceptuelle, intellective. Procédant par des assemblages d’abstraction, elle se détache d’un visible qui pourrait être anarchique, chaotique, pour déboucher sur cette clarté de l’intelligible qui nous comble et nous rassure tout à la fois.

   Ensuite la Finesse : si la visée précédente cherchait à s’adosser à la solidité de la raison, la Finesse, quant à elle, privilégiant l’aspect sensible de l’étant, trouve sa source dans les étonnantes capacités créatives de l’intuition. Ce qui apparaissait, sous l’éclairage de la raison, sous la loi du nombre, se convertit ici en regard attentif au motif de la lettre, à ses subtils assemblages en mots. La réalité orthogonale, angulaire, strictement mathématique dans ses relations internes, tel plan se déduisant de tel autre, en appelant encore un autre, voici que tout ceci s’abreuve  bien davantage, dans le rôle de la Finesse, à une source poétique et langagière qui pointe les nuances, les émotions, les critères esthétiques, les affinités du divers finissant par se coaguler dans un seul et unique instant. Ce que la Géométrie quantifiait, la Finesse le qualifie en s’attachant à ses prédicats essentiels, le beau, le soyeux, le souple, l’harmonie, le goût, le sentiment, le déploiement de la sensation.

   Bien évidemment, l’erreur consisterait à ne privilégier qu’un mode d’approche du réel, Géométrie ou bien Finesse au prétexte de ses propres inclinations. Jamais le réel ne se rencontre d’une façon unique qui ne montrerait que ses arêtes vives, ses angles quantitativement déterminés, ses coordonnées spatiales. Si l’espace ressortit essentiellement à une activité de type topologique et le temps à une perception basée sur le sentiment, il n’en reste pas moins que le sensible vient à nous sous ces deux formes et qu’il ne nous est nullement loisible de décréter l’une prioritaire par rapport à l’autre. Le sens s’inscrivant toujours dans une dialectique, un mode de passage d’un phénomène à l’autre, ce qui est constitutif de notre présence au monde, c’est bien sa pluralité, sa mosaïque, son effervescence plénière. Cette image joue de ces relations multiples, croisées, de ces subtiles rencontres qui tressent le bonheur d’un regard.

 

 

 

     

 

 

Partager cet article
Repost0
3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 09:52
Quel visage de vous ?

 

« Femme avec fleur »

Barbara Kroll

 

***

 

 

   Quel visage de vous souhaitez-vous donc m’adresser ? Vous êtes si mystérieuse, assise là, dans ce genre d’équinoxe qui nous visite avec sa vêture de vent, ses assauts de pluie, son haleine froide qui est encore celle de l’hiver proche. C’est dans la salle immense d’un Musée que je vous aperçois, immobile, sans doute située bien au-delà de vous, votre air du lointain en tout cas m’incline à de telles pensées. Certes vagues, certes erratiques mais comment, en ce monde chamboulé, avoir la moindre idée claire ? Les épidémies traversent la planète, faisant le siège des Existants qui essaient de parer les coups mais ne parviennent guère qu’à mieux s’exposer au fléau du virus, à ses attaques mortelles. Le monde entier a été confiné dans de grandes salles aseptisées, branché à d’étranges machines qui lui servent de poumons, les siens si atteints qu’ils ne paraissent plus qu’à la manière de lucioles bien près de s’éteindre.

    C’est une veille de fin du monde, le dernier coup de bélier d’un cataclysme depuis longtemps annoncé. Mais les hommes, toujours insouciants, caracolaient, fleur à la boutonnière, l’air de « séraphins en pleurs », mais pleurs de joie tellement leur foi était grande en eux-mêmes, tellement leur croyance en une éternité était fichée au centre de leur chair, telle la stalagmite qui rayonne au milieu de son palais de calcite. L’inconscience, voyez-vous, a bien des mérites, elle nous abrite de connaître notre mortelle condition jusqu’au jour où la pression de l’eau trop forte, le barrage cède et emporte tout sur son passage.

   Mais, me direz-vous, pourquoi épiloguer sur des Existants dont seulement le nom demeure, non la réalité, pliés qu’ils sont au fond de leur immense et irrémissible abîme ? Ceci parait si invraisemblable : nous sommes DEUX AU MONDE et pas un de plus puisque ceux qui encore ont une vue, une ouïe, ne sont assurés de leurs sens que pour quelques heures, tout au plus. Ainsi cette fin, cette bruyante eschatologie qui avait été claironnée sur la face des cinq continents, n’est-ce pas VOUS qui en avez réalisé la soudaine apparition ? N’est-ce pas MOI qui l’ai provoquée, la poussant dans le dos d’une légère et naïve pichenette, mais chamarrée d’une sourde intentionnalité ? Vous vouliez rester au monde. Je voulais qu’il en fût ainsi. Nous étions comme deux amants d’une antique tragédie qui avaient congédié leurs serviteurs, leurs confidents, jusqu’à leurs plus fidèles amis, jusqu’aux puissants afin que, demeurant SEULS, leur amour pût trouver un paysage à la mesure de sa sublimité.

   Je peux vous observer tout à ma guise, faire l’inventaire de qui vous êtes puisque, nul sur terre, ne viendra faire barrage à mon entreprise qui, je l’avoue, paraît assez semblable au souci de l’archéologue, assemblant ici et là les tessons de terre cuite qui lui permettront de retracer la figure ancienne de quelque civilisation perdue. A cette différence près que vous n’êtes, pour moi, nullement « perdue » et que j’ai tout le loisir, au contraire, de vous dévisager, de vous observer, de vous archiver dans les dossiers grand ouverts de ma conscience. Je dois dire, c’est un rare privilège que ce soit VOUS, uniquement VOUS qui demeuriez face à MOI, dans cette attitude toute d’élégance, de distinction et je présume que cet aspect, que je qualifierai de « nobiliaire », même si le prédicat peut prêter à sourire, se donne comme le gage d’une félicité se dressant à l’orée de notre rencontre.

   Combien votre visage est beau, taillé à même une précieuse matière, un marbre, une gemme ou bien un pur albâtre qui laisseraient remonter à leur surface, les lumières douces de votre âme. Certes, si je prends soin de m’incliner afin de faire varier les esquisses de vous que vous m’offrez, je devine quelque tentation à la mélancolie, une teinte de Colombine lunaire en quête de son Pierrot. Mais ne vous inquiétez donc nullement, je serai votre Pierrot pour l’éternité. Et ce demi visage semé d’un vert glacis agrandit en vous l’immense lucidité dont, à coup sûr, vous êtes la bienheureuse hôtesse. Et votre cou, cette tresse légèrement parcheminée, à la climatique de pêche, combien elle semble l’invite à de plus osées investigations.

   Auriez-vous quelque chose de diabolique fiché dans votre massif de chair que vous dissimuleriez sous de charmants, de plaisants atours ? Non, ne vous fâchez pas, ce n’est que la palme d’un doux vertige qui me fait un peu délirer. Il faut dire, notre situation est si paradoxale, empreinte d’une aventure dont, jamais, ni l’un ni l’autre, n’aurions pu tracer le portrait avant que cette épidémie, ô combien salutaire, ne pointât le bout de son nez !

    Vous avez, assurément, un goût hors du commun. Que votre robe couleur de chair fasse, à mes yeux, de votre corps le lieu d’un divin supplice, est pure évidence. Seriez-vous, en filigrane, l’ordonnatrice de fêtes dionysiaques dont vous seriez la grande papesse, vous réjouissant, par avance, d’enduire mon anatomie du suc de la vigne, de le badigeonner des feuilles roussies d’automne, d’enrubanner mon sexe des pampres et des vrilles d’un fastueux plaisir ?

   Je vous crois assez inventive pour ceci, assez voluptueuse pour vous imaginer très agitée sous des dehors calmes, très inquisitrice sous une apparence plus que réservée. Quelqu’un, avant la grande marée, l’envahissante et glorieuse pandémie, avait-il au moins eu la prévenance de tracer de vous un portrait à sa hauteur ? Les hommes sont si distraits en cette matière, se laissant facilement emporter par le flux de leur désir plutôt que de procéder à quelque mise en scène dont toute amante est en demande, ne le manifestât-elle nullement.

   Et cette main gantée de rouge, du plus bel effet, un brin disproportionnée, si vous me permettez l’audacieuse remarque, mais ne dit-elle l’habileté qui est la vôtre à vous saisir, j’allais dire de vos « proies », combien cet acte d’amour qui ne saurait être longtemps différé altère mon esprit, enflamme la dague de mon plaisir. A votre corps défendant, à moins qu’il ne soit consentant, ceci est mon vœu le plus cher, et comment ne serait-il exaucé puisque si l’Amour doit encore avoir lieu en cette terre de perdition, il ne sera célébré que par VOUS, par MOI, les deux seules effigies dont le divin Eros dispose pour décocher ses flèches. Oui, vous me tenez en émoi, suspendu au-dessus de ma vie par un fil qui, à tout instant, menacerait de se rompre.

   Je suis, irrémédiablement en votre pouvoir, fasciné par votre insoutenable charme, réduit à votre merci, votre serviteur à jamais en cette heure qui meurt de n’être point célébrée. Mais je vois, sur la banquette qui reçoit la belle cambrure de vos reins, un bouquet de fleurs, écarlate je crois, pivoines, roses, que m’importe puisqu’en son langage symbolique il est acte de déclaration à mon endroit, il profère des « Je t’aime » à l’infini qui résonnent sous les amples plafonds du Musée, multipliant le timbre cuivré de votre voix, portant au centuple les harmoniques de joie qui y sont entremêlés.

   Nous nous sommes insensiblement rapprochés, comme si ce geste, envisagé de toute éternité devait, en ce temps, en ce lieu, trouver le motif de son singulier accomplissement. Je vous sens toute fébrile, tout comme je suis secoué par des manières de vagues intérieures. Serait-ce le virus qui aurait franchi les portes du Musée, nous clouant pour toujours à notre dernière demeure ? Serait-ce l’amour qui vibrionnerait, ferait ses arabesques de délices, ses susurrements de félicité ?  Je vous sens de bien étrange nature, là au point de fusion où nos corps, encore séparés, sont deux domaines étrangers, alors que, très bientôt, ils n’en feront plus qu’un, l’on croira alors à un pur miracle, à quelque événement insensé surgissant de la nuit profonde et angoissée du temps.

   Voici que vous dévêtez, que votre corps m’apparaît dans une gloire de lumière. Je vois l’aréole brune de vos seins, deux taches impressionnistes, deux giclures pointillistes qui criblent mes yeux de la douleur de l’attente. Je vois le minuscule aven de votre nombril. Il vogue en cadence, il fluctue au rythme du rituel qui vous anime. Je vois la fente de votre sexe, sa broussaille brune à l’entour, les sombres éclairs qui en tapissent les parois. Je vois, éclatant sur le dôme de votre ventre, ce superbe tatouage, un monde bleu, glacé, comme sous une banquise, une sphère en son centre, un genre d’oursin déployant ses vénéneux piquants, des sortes de bulbes en couronnent la terminaison. Je vois, sur le sommet de votre Mont de Vénus, votre nom gravé en lettres de feu :

 

CORONA

 

Corona-mon-amour, mon dernier amour…

 

 

   

  

     

Partager cet article
Repost0
1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 10:44
Cette fuite dans le rose

                    Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Nous ne sommes jamais que des passagers, ici ou là, sur la terre, auprès des eaux, sur le chemin où poudroie le rose, contre le buisson fleuri d’églantines avec la braise de ses baies. Au loin sont les arbres, sans doute des conifères avec leur beau vert profond, puis cette trouée plus claire par où sinue le destin avec ses élans, ses atermoiements, ses sautes d’humeur, ses chagrins, ses joies subites tels des feux de Bengale. Posés ici sur le flou des choses, sur l’approximation du moment, déjà nous sommes lieu de mémoire. Bientôt notre silhouette aura disparu de la scène. N’en demeurera que la trace dans l’immémoriale attente du jour. Nul n’aura surpris l’être que nous sommes dans cette aurore si hésitante, on la croirait palme d’une songerie, fantaisie au creux du réveil, désir de paraître dans l’innommé et le ressourcement neuf de l’instant.

   Le temps, cette infime vibration qui nous traverse, irrigue nos tissus, tend nos muscles, courbe nos dos, blanchit nos cheveux.  Nous lui sommes alloués de telle intime manière qu’il se donne toujours dans le secret. Il nous faut sortir de ce sentier où miroite l’indicible, trouver une distance par rapport à soi, se décaler de sa propre image, la projeter sur l’écran infaillible du jugement. Il faut lire de vieilles photographies tirées d’un antique tiroir, y déceler dans les grains d’argent jaunissant, dans les pliures du papier, dans les pattes de mouches la décroissance des choses, le flétrissement, le tressaillement de l’exister lorsqu’il fait son crépitement de lanterne dans la ténébreuse salle aux souvenirs.

   C’est pareil à une poussière de craie sur un banc d’école, à une feuille d’automne dans le couchant, à la flamme d’une bougie dans le mystère d’une crypte. Cela demande une longue patience, cela exige un recueillement, cela n’octroie de sens qu’au terme d’un long badinage. C’est ceci les fiançailles avec le temps : à la fois une osmose, à la fois un intervalle qui ne peut être que déchirure. Le traître est le temps lui-même qui demande du temps pour être perçu. Plus qu’un paradoxe, il s’agit là d’une réelle tromperie. Le temps ne se donne que dans son propre retrait.

   Regardez donc votre image dans le miroir lorsque l’heure est bleue, la confusion des sentiments la seule mesure qui s’offre à votre lucidité. Faites ceci tous les jours qui vous sont donnés. Vous ne vous apercevrez de rien. Non seulement eu égard à votre naturel narcissisme, mais seulement  parce que chaque jour retranche au précédent la précieuse minute surnuméraire qui vous avait été accordée, dont vous auriez pu penser, à juste titre, qu’elle était soustraite du compte final. Vous êtes, nous sommes les sans-distance avec nos propres figures, si bien qu’elles paraissent immuables, coiffées de la grâce de l’éternité. C’est comme une maladie à bas bruit qui vous boulotte de l’intérieur et, lorsque vous vous en apercevez, il est bien trop tard pour tenter quoi que ce soit de raisonnable. De toute manière la chair de l’existence est tissée d’inconséquence, sinon de folie.

   Imaginez, je parle de folie. Prenez le visage du chérubin, cet enfant à peine venu à la vie qui babille et déglutit ses premiers mots comme des bulles de savon irisées, infiniment dociles. Ce chérubin qui vous émeut, plaquez-lui son masque de vieillesse d’une façon qui ne permette nul retour en arrière. Alors vous aurez soudain l’image de la pure folie, cette inadéquation entre un présent qui sourit et un futur qui grimace. La folie n’est que le décalage temporel ramené à l’étincelle de l’instant : toutes les apories s’y assemblent avec la précision plâtreuse et tragique d’un masque mortuaire.

   C’est quand les traits se figent, que le temps s’arrête qu’il devient perceptible, tangible, au point qu’il revêt la vêture effrayante de l’arrêt. Car, de toutes les esquisses qui symbolisent le temps, l’immobile est celle qui se donne comme la plus inconcevable. Bougez tant que vous le pouvez. Jamais  vous n’aurez été si vivants ! Le temps est votre implacable ennemi. Alors, tuez-le !

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : ÉCRITURE & Cie
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher