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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 20:17
Face à la Beauté

 

" En attendant la pluie... "

 

« Le grand bleu du ciel avait donc une fin...

Elle nous est venue la pluie

Il nous est venu le froid

Ils nous sont venus d'Angleterre »

 

Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

   L’évidente question que nous pose cette belle photographie est de nous placer FACE à la beauté. « Face » veut dire que nous y sommes frontalement exposés sans qu’aucune fuite ne soit possible de notre part. Chacun sait, pour l’avoir au moins une fois expérimenté dans sa vie, que la chose belle nous fascine et nous maintient en son pouvoir tout le temps que dure son rayonnement. Il faut l’arrivée de la nuit, l’appel de l’ami ou bien un événement fortuit pour nous arracher à sa puissance d’aimantation. La chose belle : une femme, un bouton de rose, les veines noires d’une pierre, la nature lorsqu’elle assemble, en une stupéfiante synthèse, formes, lignes, couleurs. Nul ne peut être insensible à la courbe adoucie de la dune, au miroir étincelant des rizières, au moutonnement d’écume de la mer, aux élégantes silhouettes des porteuses d’eau afghanes que rehaussent les montagnes nimbées de brume dans le lointain, qu’essentialisent les maisons d’adobe teintées d’ocre, telles que nous les restitue Charles Luke Powell. Et ceci n’est nullement une digression. Voir « Paysages de la sagesse » de ce pénétrant photographe et, longtemps, les images nous hanteront de ses ciels, de ses terres, de ses hommes. C’est là la force d’une représentation devenue rare telle l’icône. Son horizon nous habite comme le vol de l’oiseau dans l’illisible éther.

   Tout là-haut, au plus loin des hommes, le ciel est une mer d’encre et de cendre rehaussée de touches identiques aux éclats d’un métal sombre. La palette est infinie qui assemble turquin et bleu-vert, qui joue sur persan clair alors que denim vient renforcer l’impression quasi-nocturne de fin du monde. La nuance est si riche, si préoccupée de fournir le langage exact de ceci qui vient à la rencontre de l’œil. L’œil est une gemme ouverte sur la pureté des phénomènes, la pupille un diamant noir aux facettes immensément aiguisées, rien ne lui échappe de la joie, de la douleur aussi. Car ces deux émotions sont coalescentes, jouent en écho la belle aventure de l’humaine dimension. Si nous regardons ce paysage avec une entaille à l’âme, c’est en raison de son insoutenable beauté. Oui, il faut parler en termes d’oxymore, faire s’affronter dans un même combat ce qui nous élève et nous terrasse d’un même geste de la vision. Apercevoir l’Aimée est toujours pur bonheur que vient saper, en sourdine, la crainte de la perdre. Rien n’est jamais précieux que ce qui peut se distraire de nous, échapper à notre pouvoir, se diluer et ne plus être qu’une trace ineffable quelque part dans un souvenir aux contours flous, incertains. En une certaine façon une « petite madeleine » dont la saveur se serait enfuie dans la nuit du passé.

   Ciel et eau sont à peine séparés, seulement une longue ligne noire qui semble disjoindre imaginaire et réel. Imaginaire du ciel où disparaissent le vol des mouettes et des sternes. Réel de l’eau, de la terre. On peut les toucher, palper leur texture, enduire son corps d’une chape de sable. Ils nous rassurent, nous amarrent à un sol qui, à force d’être foulé, devient une manière de lieu originaire. Il n’y a plus de hiatus entre celui qui regarde et ce qui est regardé. Le front est un fragment de l’infini. Les doigts sont des rayons de lumière bleue. L’ombilic est la graine où le monde entre et essaime sa belle floraison. Les pieds sont les spatules qui connaissent l’intimité du concret, sa densité, le tremplin par où s’essayer à un possible chemin.

   La mer est agitée, parcourue de sillons d’eau blanche, des remous s’y inscrivent comme pour nous rappeler qu’à tout ciel lisse, limpide, de l’été, succède, dans un cycle immémorial, l’automne avec ses contrariétés, ses brusques orages, ses tempêtes, son subtil et équivoque équinoxe où le jour ne le cède à la nuit qu’avec regret, des rébellions y impriment la riche symbolique du paraître et du disparaître. L’automne est un point de bascule, une perte (du moins le croyons-nous), et c’est pour ceci que la nostalgie nous atteint avec ses brumes mélancoliques, duo inséparable qui nous requiert à l’intérieur même de notre enceinte de peau. Bientôt, tel le loir, nous hibernerons. Notre chair aura oublié l’embrasement de la lumière. Nos gestes seront plus gourds, nos instincts ralentis. Nous serons si près d’habiter un terrier, de renoncer à l’effusion, de regagner une grotte primitive, celle-là même que nos ancêtres hantaient de leurs silhouettes de suie.

   La plage est en demi-teinte. Une zone claire, une autre sombre. Qui semblent jouer la partition entre un temps donateur de joie et un autre spoliateur de liberté. L’eau s’y alanguit à la façon d’un échouage. Tout en bas, des graviers amassés signent la frontière du continent aquatique. Dernier rempart qui protège encore des assises du quotidien, de son habituel ennui, de sa monotonie souvent. Les villes sont si stéréotypées avec leurs codes mondains, leurs rituels consuméristes, leurs longues caravanes de gestes qui se répètent à l’envi. Cette barre diagonale des brisants glissant sous la lame d’eau est comme la projection des soucis de la terre qui viendraient chercher, dans l’eau lustrale, une manière de ressourcement. C’est à son exact point de rupture que surgit la question de la beauté. Une dague de bois fichée dans la plaine marine, y ouvrant un pertuis par où tout ce prodigieux et fragile équilibre pourrait trouver son brusque épilogue. C’est le point focal de l’image, celui grâce auquel le Photographe construit son œuvre et nous sollicite tel un Voyeur lucide. C’est le noyau germinal d’où tout part, où tout arrive. Toute beauté ne peut qu’être une pointe, la partie acérée d’une lame, un épi de faîtage ouvert à la lumière, disposé à l’éclair, accordé au tonnerre. La beauté est interrogation. De notre présence à nous les hommes qui se doit d’être une éthique accueillant une esthétique. Beauté est vérité ou bien n’est pas. Nul faux-semblant n’en peut circonscrire l’être, nulle affèterie en déterminer l’essence.

   La beauté est une totalité qui nous englobe, tel le langage pour l’homme. Nous dépendons de la beauté de la feuille, de celle des ocelles du léopard, de celle du rubis des lèvres d’une Inconnue. C’est elle, la beauté, qui nous guide et nous appelle. Elle se donne à nous dans un geste d’oblativité si rare que, parfois, nous ne l’apercevons pas. Nous ne faisons que lui correspondre, non l’anticiper et créer les voies de sa venue comme le croient les ingénus. Beauté est lumière. Nous ne sommes qu’étincelles. Il y a perpétuel aller et retour entre ce qu’elle est et qui nous sommes, à savoir ses déchiffreurs, ses Champollion. Toute beauté-vérité est de nature hiéroglyphique. Elle demande l’incision du regard, la libre disposition de l’esprit, l’emplissement de l’âme à son coefficient le plus accompli. Là seulement peut avoir lieu l’épiphanie du sublime. Oui, ces termes qui paraissent emphatiques sont ceux-là mêmes dédiés au Sacré. Mais que serait donc la beauté si elle ne faisait appel à ce « sentiment de présence absolue » que Rudolf Otto désignait sous le terme de « mysterium tremendum », terreur et mystère réunis qui nous arrachent temporairement à notre condition humaine afin d’en connaître la quintessence. Ici, il ne s’agit nullement de religion, de foi en un objet mystique, seulement de notre propre possibilité de nous élever à la pointe de notre être. Si rares en sont les circonstances.

   FACE à cette belle image, il nous est demandé de prendre la place du Photographe, d’en rejouer la subtile émotion (peut-être le frisson), cette jouissance de soi, de l’autre (le paysage), dans le creuset  d’une identique naissance. En cet instant d’intense solitude la nature ne se donne en tant que belle qu’à l’aune du regard qui en parcourt le prodigieux registre. Nature me regarde que je regarde : la beauté en est la singulière confluence. En cet instant de cette évocation, comment ne pas penser (cette référence est récurrente dans mes articles) à « Voyageur contemplant une mer de nuages » de Caspar David Friedrich, image-archétype de la beauté portée à son incandescence, à savoir posant et déployant largement la porte du sublime.

Face à la Beauté

« Le Voyageur contemplant une mer de nuages »

Caspar David Friedrich

Source : Wikipédia

 

  

   Le personnage vêtu de noir, pantalon et redingote austères, est le parangon même du Romantique confronté à son propre destin. Enigme de ces rochers sombres qui surgissent tels de funestes annonciateurs de faits qui, toujours, pourraient menacer d’advenir. Leur socle repose sur de bien étranges abysses. Jaillissement de l’eau claire qui manifeste la vie en son éclat, sa gloire, cette constante effervescence traversée, parfois, souvent, des convulsions du doute. Pyramide de la montagne dans la brume du devenir et le ciel, au-delà, qui fait son bruissement céleste pareil à la venue d’une Terre Promise. Confronté à ces brusques dialectiques existentielles, ce Voyageur est celui qui erre entre les deux pôles identiquement aporétiques du fini et de l’infini, de l’ouvert et du fermé, de la joie et du tragique.  Son sort est d’être balloté entre deux flots. Il n’est jamais que ce courant, cette polarisation qui se crée entre deux tensions adverses, celle de la naissance, celle de la mort. Or, regarder le sublime EN FACE, c’est interroger cette tête de Janus à deux faces, une d’ombre, une de lumière, c’est, sous le masque de la comédie et du burlesque, déceler la grimace sépulcrale qui en anime les provisoires facéties. Peut-être beauté et sublime sont-elles les deux figures essentielles au gré desquelles faire se dévoiler la chair intime du monde avec laquelle nous avons affaire puisque nous participons de son événement.

   Que dire en conclusion qui ne soit ni trop léger, ni trop entaché de tristesse, sinon que cette photographie est belle, que les hommes sont beaux, que la Terre est offerte, que l’harmonie est partout disponible. Et c’est bien parce que nous sommes mortels que nous pouvons affirmer ceci. Serions-nous, tels les dieux de la mythologie, éternels, la beauté ne nous atteindrait nullement. A toute chose il faut un terme. Des limites. Une figure qui en cerne les contours. Qui donc pourrait parler de la beauté de l’infini ? Qui donc ?

 

« Le grand bleu du ciel avait donc une fin...

La beauté pouvait venir ! »

 

 

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 20:16
Faire silence

                     Source : Bernard Clavière

 

***

 

 

   « Pas un souffle de vent murmurant dans les créneaux ou entre les branches sèches des oliviers; pas un oiseau chantant ni un grillon criant dans le sillon sans herbe : un silence complet, éternel, dans la ville, sur les chemins, dans la campagne ».

 

                                                                                 Lamartine - « Voyage en Orient »

 

*

 

« Un silence complet, éternel, dans la ville, sur les chemins, dans la campagne ».

 

   Que pourrait donc souhaiter un poète hormis ce silence sur lequel se poseront les mots du poème comme la brume flotte sur les eaux du lac ? Car toute tentative de ce genre ne peut naître que d’un retrait, d’une blancheur, d’une divine abstraction. Imaginerait-on le versificateur composant ses odes dans « le bruit et la fureur », au milieu des allées et venues des hommes pressés, sur quelque vaste agora parcourue des paroles bavardes des hommes ? Non, il faut à la rêverie son propre espace qui, toujours, consiste en une évocation imaginaire. Cette dernière est une manière de vacillation au-dessus de la multitude humaine, le site d’un isolement, la faveur d’un lieu se ressourçant à sa qualité propre, à sa dimension unique. De quoi nous entretient donc Jean-Jacques Rousseau dans sa « Cinquième promenade », sinon de cette recherche  d’un état de paix, de repos que seule une généreuse nature peut offrir ? :

   « …mais qu'il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ».

   Pour l’auteur de « L’Emile », cette perpétuelle âme inquiète, un paysage paisible est le seul écrin dont il soit en quête pour s’assurer vraiment de son être. Et peu importe si quelques oiseaux ou la chute des eaux d’un torrent en troublent la tranquillité. « L’état de nature » suppose qu’on soit en accord avec elle, la nature, dont il s’agit de différer le moins possible.

 

   Être silence 

 

   L’idée de nature est associée au silence.  Quand bien même le ressac des vagues, l’éboulis de pierres, le cri d’un animal ou la chute d’un arbre en troubleraient la subtile harmonie. Le bruit naturel n’offense pas le silence pour la simple raison qu’il est « naturel », qu’il va de soi, ne recourt à aucun acte de volonté, ne procède nullement d’une intention de nuire ou d’obtenir un quelconque résultat. « Naturel », étymologiquement : « produit par la nature seule, sans que l'homme s'en mêle ». Ici, la précision d’une action produite hors de l’homme n’est pas gratuite, elle témoigne du fait qu’aucune réelle présence n’en a décrété l’effectivité. Il y aurait donc une espèce d’innocence  originelle affectant la pierre, l’oiseau, le fleuve, le vent. La rumeur se produirait à leur insu, sur leurs marges et n’impliquerait leur être qu’à titre d’unité surnuméraire. Aussi pouvons-nous dire :

 

Montagne est silence

Mer est silence

Forêt est silence

 

   Car, pour qu’il y ait émission réelle d’une onde sonore et, de proche en proche, profération d’un langage, il faudrait qu’il y ait intention. Or il va de soi que la nature est muette sur ce plan, sauf à considérer cette dernière animée d’un panthéisme qui lui octroierait esprit et possibilité d’une conscience. Outre le fait que la matière ne saurait procéder à quelque assertion que ce soit, la vision par l’Homme des Grandes Œuvres de la Nature tend à le sidérer.

 

Nous demeurons muets face à la belle et régulière pyramide du Mont Cervin.

Nous sommes sans voix devant l’Océan s’étendant à perte de vue depuis la Pointe de Pen-Hir.

Nous sommes sans parole devant la marée de la Forêt des Landes vue depuis les dunes.

 

   Et lorsque le spectacle qui s’offre à nous s’espacie jusqu’à la limite de la vision, c’est par là que se montre le sublime qui n’a nul besoin de murmures ou de grondements pour nous livrer l’entièreté de sa puissance. Le regard paraît tout effacer jusqu’à dissoudre les autres sens, comme si, soudain, il n’y avait plus de place que pour un immense vertige visuel, l’audition ayant rétrocédé en quelque endroit secret.

 

   Faire silence

 

   Seul l’homme le peut puisque, en ce cas, c’est sa conscience qui en a décidé l’effectuation. Au sens propre, ceci veut dire que le sujet procède en personne à l’émergence du silence. Du silence en lui, bien évidemment, car il ne saurait se transformer en démiurge et forger, de ses mains, un monde à sa mesure. Ce qu’il peut faire, tout au plus, lui dont l’essence est de parler, c’est de faire cesser le flux du langage et d’y placer quelque chose qui, pour un instant, en tienne lieu. Or tenir lieu du langage est pur prodige qui ne peut s’actualiser que selon des événements et dans des domaines bien précis. Le quotidien est continuellement traversé de discours, de propos, de déclarations multiples et variées si bien que l’on ne trouvera refuge en ses aîtres. Bien au contraire, c’est seulement en s’éloignant de l’affairement habituel que pourront s’allumer quelques promontoires sur lesquels installer le silence. Il s’agira de l’y maintenir le temps de la lecture d’un poème, le temps de la méditation d’une pensée, le temps d’une incursion dans les parages du sacré.

   Nous avons nommé le silence comme manifestation et surrection de l’Art, de la Philosophie, de la Religion.

 

 Le silence dans l’art du poème         

 

André du Bouchet (« Ajournement ») :

 

« J’occupe seul cette demeure

blanche

où rien ne contrarie le vent

si nous sommes ce qui a crié

et le cri

qui ouvre ce ciel

de glace

ce plafond blanc

nous nous sommes aimés

sous ce plafond ».

  

   Poésie comme cri d’amour puisque « nous nous sommes aimés sous ce plafond ». Mais tout amour est déchirure et le cri, pour l’homme, témoigne de son immense solitude. Or, qu’y a-t-il d’autre dans la solitude que le silence ? Mais ce cri dont seul l’homme est en possibilité, ce cri qui déchire la toile du réel, comme chez Munch, il n’est qu’une exacerbation du silence, son vibrato porté à l’ultime de son être. « J’occupe », seul le JE est en question. « Cette demeure », là où, précisément « demeure » la blancheur. Et l’on pense au Mallarmé de « Brise marine » : « Sur le vide papier que la blancheur défend ». Blancheur, vide, silence l’immobile et indéfectible trinité par laquelle le poète se donne au monde, attendant la reconnaissance du mot.

 

   Le silence dans la philosophie

 

   Le silence est ce qui fonde la parole car, n’y aurait-il silence  que tout s’abîmerait dans la confusion, un bruit venant se heurter à un autre bruit. Cacophonie sans fin qui, sans doute, est la caractéristique des Sophistes, chaque interlocuteur s’enivrant du bruit de sa propre conversation. Mais pour ce qui es de causer, Socrate était un incorrigible et la philosophie, loin s’en faut, ne s’est pas toujours abreuvée à la source du silence. Le paradoxe d’une telle discipline est de s’être fondée sur l’amour du logos, raison et verbe sont donc ses deux mamelles nourricières. Descartes, pour sa part, initie sa démarche philosophique fondamentale dans « la solitude d’un quartier d’hiver », et en précise les conditions : « ne trouvant aucune conversation qui [le] divertît…[il demeurait] tout le jour enfermé seul dans son poêle », affirmant sa résolution : « Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous les sens… »

   Il semblerait donc que les « Méditations cartésiennes », aussi bien que les poétiques et les religieuses, pour prospérer, aient besoin de recourir à ce silence sans lequel les pensées ne pourraient trouver à se poser dans le traité, le poème ou bien le livre du croyant.

 

   Le silence dans la religion

 

« Il se tiendra solitaire et silencieux,

Parce que l'Éternel le lui impose »

 

Lamentations 3:28

 

   L’homme pieux ne peut connaître son Dieu qu’à se confier à la solitude et au silence. Solitude qui évite l’égarement parmi ses semblables. Silence parce que le Transcendant implique que l’on devienne muet face à sa surpuissance. Faire la rencontre de l’Autre, l’ami, le voisin, est toujours de l’ordre de la surprise, mais modérée puisque, ici, l’altérité est « à portée de main », connue et reconnue. Il s’agit, en quelque sorte, d’un territoire dont on a déjà fait la découverte, qu’on réactualise à l’occasion de quelque événement. Le surgissement de l’Eternel est d’une nature bien différente. C’est le concept d’altérité radicale qui s’installe ici, dont l’infinie verticalité éblouit et confine le regardant à éprouver « crainte et tremblement », ressentant jusque dans les abysses de son être les étranges ondes du numineux, lesquelles, toujours, sont synonymes d’effroi. Cet ailleurs du sacré, cet empan infiniment ouvert de la différence, ne peut qu’entraîner celui qui en confronte l’insondable  dimension vers, à la fois, et de façon paradoxale, une fascination qui se double d’une incoercible torpeur. Cette tension qui se crée entre la finitude de l’homme et l’infinitude de Dieu crée l’espace d’un abîme  où souffle le vent du néant, où toute parole se dissout, où tout langage perd son orient pour devenir une respiration à peine perceptible dans le vaste cosmos.

   « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », disait Pascal en une formule elliptique, laquelle synthétise la totalité de l’être pensant face à son propre trouble. Car, à partir d’ici, il pourrait bien ne plus rien avoir de lisible, d’audible. Seul le silence !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 mars 2020 7 15 /03 /mars /2020 10:34
SOLI.

                     Solistes.

         Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

 

 

 

   Cela vient de loin.

 

   Cela vient de loin. Cela chante de loin. Comme une plainte, le bruit d’un ruisseau dont on aurait oublié la source, qui coulerait dans la nuit de la terre avant de surgir au plein jour. C’est une boule de lumière, un feu à peine assourdi, l’image d’une plénitude, une goutte claire suspendue en plein ciel. Ça a la complétude de la sphère, sa brillance, son retrait par rapport à l’aigu, au tranchant. Ça a à voir avec le lisse, la perfection du mercure lorsqu’il fait son lac aux délicieux contours. Cela parle d’une voix si douce, sans gutturales, sans fricatives, sans arêtes, seulement des liquides, des intonations océaniques, des ellipses de galets dans la teinte silencieuse de l’aube, des chuintements dans la fuite longue du temps. Cela appelle. Cela convoque. Cela brille à la manière d’une incantation. Cela demande le ravissement et le cercle immédiat de la félicité. Cela part de soi et revient à soi dans un même mouvement de simplicité. On dirait le jeu continu de la clepsydre, son égouttement de larmes dans la conque régulière des secondes. On dirait l’à peine bruissement du sable dans le goulot de verre qui compte le cliquetis discret, le passage inaperçu de l’instant dans l’instant qui vient, qui part. On dirait le souffle de l’homme dans l’anche de roseau avec la naissance d’une pliure d’existence et l’infinie spirale du monde. Il n’y aurait jamais de césure, de coupure par laquelle suspendre le cycle heureux de l’harmonie. Comme le vol d’écume de l’oiseau dans le ciel sans différence, comme la chute sans fin au-dessus de la boule bleue de la mer. Comme la lactescence de la Lune parmi le point fixe des constellations glacées. L’image d’une éternité.

 

   Mais nous voici chaos.

 

   Mais voici que quelque chose a remué dans l’ordonnancement des choses. Mais voici que l’immense glacier que l’on croyait indestructible vient de se désagréger. Blocs blancs bleus dérivant dans l’immensité. Angles vifs, dards de givre, hallebardes grises qui fendent les flots de leur étrave pareille à l’entaille d’un coutre dans la confiante argile. Voilà ! On était cette fière architecture de glace aux lignes parfaites, ce palais rutilant, cette forteresse aux mille barbacanes. Octaèdre ou bien icosaèdre aux faces imprenables. Genres d’Annapurna dont aucun explorateur n’oserait jamais tutoyer la face autrement qu’à la mesure de son regard. Mais nous voici chaos, brisure, dispersion et l’horizon n’est plus qu’une géométrie illisible, une réalité archipélagique, un éparpillement sans fin et ce ne sont que bris de verre, vifs éclats, tessons brisés dans la multitude de l’être.

 

   Cela fourmille en nous.

 

   Toute présence à soi est nécessairement post-traumatique puisque notre unité originelle a volé en éclats. Nous ne naissons au monde qu’à la force aliénante des forceps. Nous en sentons encore l’entaille mortifère dans la structure même de nos tissus, dans le bouillonnement de nos rivières de sang, dans les pelotes révulsées de nos nerfs, dans la pierre informe de notre plexus, dans les boulets usés de nos genoux. Cela fourmille en nous. Cela exulte. Cela demande le lien primitif par lequel nous étions un territoire uni, non une diaspora agitant à tous les vents les lambeaux de mémoire déchirée qui nous habite aujourd’hui.

 

   Dans le feu de la glande pinéale.

 

   C’est quelque part, près de l’amande du sexe avec son flamboiement désirant ou bien dans le tapis serré de la dure-mère ou bien encore dans le feu de la glande pinéale. Peu importe le lieu. Cela existe avec force et menace de s’éployer au plein jour. Comme une tristesse trop longtemps contenue, une liqueur séminale impatiente de trouver son exutoire, une idée ferrugineuse qui voudrait se dire dans le temps même de sa révélation. Tout ceci qui fermente et bouillonne veut dire la nécessité urgente de trouver un écho à la désespérance, de découvrir le miroir où ressourcer sa propre image, entendre l’écho au gré duquel nous sortirons de cette geôle de chair afin de trouver une chair siamoise, des bras qui enlacent, des yeux qui façonnent et restituent notre splendeur ancienne. Cette unité qui, un jour, nous fit esquisse unique, singulière, reconnue puis, soudain, nous déserta pour nous laisser en SOLO, prêchant dans le désert avec les bras en croix, la nuque vide à force de scruter le ciel d’où pouvait venir la puissance salvatrice du dieu, mais rien ne vint que le réel abrupt avec sa rigueur hivernale et son souffle acide.

   Nous n’avions même plus de pleurs pour humecter nos yeux infertiles ! Nous n’avions même plus de place pour faire s’agiter la moindre once de bonheur disponible. Cela serrait aux entournures, cela coiffait nos circonvolutions du chaperon de la fauconnerie. Nos yeux étaient de plomb durci avec les lanières de cuir qui pressaient et l’on se débattait intérieurement afin de pouvoir au moins scruter le vaste horizon, balayer les avenues du ciel d’où pouvait venir celle qui, peut-être, serait notre libératrice, l’onde qui nous réunirait au sein de notre ancienne demeure, le flux qui nous ramènerait sur le rivage paisible qui, un jour, fut notre havre de paix, le port où calfater nos douleurs, réduire nos peines, enduire de bitume les crevasses qui avaient fait leur chemin obséquieux, mortifère.

 

   Soliste en sa chorégraphie muette.

 

   Soliste, il faut la regarder dans la perspective du fragment en voie de reconstitution. Elle n’est arrivée à sa propre existence qu’au travers d’une unité retrouvée. Unité : assemblage de deux SOLI en leur exception. La Perruche Bleue postée sur son bras est le naturel prolongement de qui elle est, à savoir une parole correspondant à une autre parole. Langage contre langage dans le plus exact sublime qui soit. Parfois, lorsque le temps vire au gris, que la mélancolie menace de bourgeonner, Soliste se livre à quelques vocalises, genre de babil d’enfant aussi innocent que spontané. On dirait, à s’y tromper, la voix de la Perruche en train de jaboter. Genre de bruit de gorge, de doux gazouillis tel qu’il pourrait être émis par quelque Gavroche aussi goguenard que discret. Bavardages à bas bruit, vocalisations qui, parfois, montent et descendent dans la gamme des émotions, signifient et implorent, demandent et répondent. Toute une mimique verbale, toute une gestuelle qui trace dans l’invisibilité de l’air les volutes de la joie. Combien alors il est heureux d’entendre son propre pépiement dans le concert assourdissant du monde. Une manière de confluer avec son silence, d’y imprimer la lettre d’une présence, d’y graver le halo d’une communication.

 

   Perruche en sa voix humaine.

 

   Perruche Bleue, dans son cercle de lumière blanche, s’adresse à qui la reçoit dans le naturel et la simplicité. Pure station de soi dans l’attente d’être reconnue. L’ébruitement de l’Oiseau se fait voix, se fait confidence, se fait murmure plein d’une reconnaissante allégresse. Être Perruche sur le bras ganté de gris, c’est recevoir sa signification de cet accueil. Alors on s’immisce dans la posture humaine, on en imite la cambrure, on en teste l’inégalable beauté, on en approche le rare, on en éprouve la courbure de soie. Car dans ce rapprochement de l’Oiseau et de la Jeune Femme il y a comme un fil invisible, un lien qui attache deux vies en les tissant de voix, ce chiffre irremplaçable de l’essence de l’être.

   La voix est la plus belle signature de l’humain. Jamais un registre ne se confond avec un autre. Jamais une tessiture ne se superpose à celle qui voudrait l’imiter. Jamais un timbre ne trouve sa gémellité. La voix est le pilier autour duquel s’édifie la chair, telle une concrétion de l’âme. Cristallisation du spirituel dans une forme qui le représente et le pose en tant qu’esquisse la plus approchante d’une sensibilité, d’une sensualité, du déploiement des fibres secrètes d’une intériorité. Ecoutez la voix lorsqu’elle implore, souffre, pleure, exulte, prie, harangue, séduit, se passionne. Toute la gamme des fils qui font le tissu de la vie, en tressent le chatoiement, parfois jusqu’à la déchirure.

   Le colloque singulier qui s’anime de Soliste à Perruche bleue, de Perruche bleue à Soliste, rien de moins que la grande marée polyphonique du monde, de ses peuples bariolés, métissés jusqu’au vertige. Pas de plus bel horizon afin de retrouver son chez soi originel, s’abreuver à la source qui nous porta sur les fonts de l’exister. Notre venue parmi la multitude des hommes : un cri qui n’en finit de résonner d’un bout à l’autre de la Terre. Jamais un langage ne s’éteint, Celui, Celle qui l’ont proférée fussent-ils cendres envolées par le vent. Le langage n’est rien de matériel, sinon les quelques ondulations sonores, les quelques vibrations qui font leurs ondes concentriques telle la pierre qui écarte l’eau et la parcourt de ses vagues circulaires. Cependant ne plus entendre les sons ne signe en rien la disparition de la conscience qui les a émis. Les discours s’empilent comme les signes sur les trames usées d’antiques palimpsestes, les paroles se sédimentent dans les profondeurs du temps, les voix se superposent sur les milliers de rainures des disques de matière noire.

   

   Rien ne s’efface.

 

   Cependant rien ne s’efface de ce qui a eu lieu. Pensez donc à une Personne disparue. Remémorez-vous des épisodes de sa vie, des rencontres, des agapes entre amis, de tristes rencontres aussi bien. Cette voix ancienne, vous l’entendez faire ses remous au fond de vous. Vous en êtes ému. Peut-être allez-vous pleurer l’instant d’après ? N’est-ce pas là une preuve irréfutable que jamais parole ne s’éteint, jamais conscience ne se dissout dans les sautes et les voltes du temps ? La voix est inépuisable, inimitable, intarissable. Tous vocables en « able », désinence qui affirme l’immortalité comme mode d’être le plus probable. Ainsi la voix jamais ne devient périssable pour la simple raison que, dissociée par nature des affects du corps (voix identique à elle-même depuis la naissance jusqu’à la mort), elle gagne le caractère de cela même qui s’exonère des lois du temps, pareille aux chiffres lapidaires gravés sur les chapiteaux qui abritent les dieux dans le temple grec, identique aux bandelettes sacrées qui enveloppent la dépouille du Pharaon dans sa navigation solaire, semblable aux papyrus royaux qui portent l’empreinte du sacré, comparable aux signes cunéiformes qui font des tablettes sumériennes le support d’un temps au-delà du temps.

   Voix, chant de l’Oiseau, mélodie intérieure de Soliste, seuls liens qui agrègent les territoires épars, seuls média qui fondent en une seule et unique harmonie les teintes du divers, les gradations du multiple, la Voix qui jamais ne varie, toujours se perpétue, se présentifie comme témoin ineffable de l’être. Un indépassable qui s’abreuve à son propre incommensurable, la marque insigne de l’inaltérable ; l’être en son rayonnement.

 

 

 

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14 mars 2020 6 14 /03 /mars /2020 16:56
Vers où ? (2° Partie)

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

Nous voyons cet oiseau

qui trace sa route en un fin sillage

à peine perceptible.

Sait-il au moins où il va,

lui l’intrépide, lui le décidé ?

Sa belle flèche gris-blanc fore l’espace,

les ailes sont amplement ouvertes

dans l’attitude de la course,

son bec est pointé sur un avenir

qui se lit, loin là-bas,

dans la claire résille de brume.

L’oiseau, là, l’oiseau de mer libre de lui,

se questionne-t-il au moins

sur sa présence entre ciel et eau,

sur sa destination,

sur ce qui l’attend après ce vol

puis encore après cet autre.

Un vol s’emboîte dans l’autre,

un acte en appelle un autre,

tout se fond en abîme

 dans l’illisible pente du jour.

 Ce vol hauturier,

 cette avancée à l’aveugle

dans les mailles serrées du futur

tracent-elles la voie d’un bonheur

ou bien ce vol n’est-il que la forme propitiatoire

qui attend la décision d’un dieu,

la permission de poursuivre cette course ailée,

de tenir encore le plus longtemps qu’il est possible

dans les plis d’air, de ne point chuter

(nous, les Hommes disons « finitude »,

l’oiseau que dit-il, a-t-il au moins

un lumignon de pensée

 ou a-t-il la lourdeur de la pierre,

le mutique enfermement ?),

de ne point sombrer là,

sur cette plage où passent

les éternels Rêveurs,

ils ne voient même pas

la fragile boule de plumes,

sans vie,

que recouvrira, bientôt,

une frange d’écume,

 linceul souple mais définitif,

linceul qui biffe un vol et le remet

aux profondes oubliettes de la mémoire.

 

Tout est toujours en fuite de soi,

il faut le répéter

à la manière d’une antienne,

en faire une joyeuse comptine

dans les cours d’école,

en tresser les cuivrés harmoniques

dans les fêtes où s’assemblent les hommes,

en dire l’urgence auprès de ceux qui,

 dormant debout, ne risquent que de chuter de plus haut,

tel l’inconscient Icare qui avait voulu tutoyer l’empyrée,

 le soleil y resplendit qui est sans pitié aucune,

sa tâche est de brûler jusqu’à l’extinction,

une éternité pour nous,

une seconde pour lui qui vit

à la mesure de l’infini cosmos.

 

Vers où l’oiseau, sans doute

 une mouette au corps fluet,

vers où, elle qui paraît ne voir

ni les rides légères de l’eau,

ni les traits de fusain des vagues sur le rivage,

 ni le rivage bordé d’écume où, bientôt,

 déferlera le monde sans souci des enfants

 aux visages de lumière,

des adultes aux faces contemplatives,

des vieillards aux figures sillonnées

des belles nervures de l’exister.

Tous ces Flâneurs qu’apercevront-ils

qui ne sera nullement eux ?

Chacun est occupé de soi,

c’est bien là la marque la plus apparente

de notre condition et son propre regard,

avant de le confier au monde,

on le destine à Soi en priorité,

lui attachant seulement après coup,

 telle esquisse au loin,

telle déambulation près de soi,

telle rencontre d’un Quidam

occupé à fouler le sol,

à y laisser les belles empreintes

de ses pas.

Vers où regarder

qui ne soit jeu purement gratuit ?

Vers où ?

Au-dedans de soi,

dans ce bastion de peau si léger

qu’un simple coup de vent

pourrait le faire se confondre

avec le premier nuage venu ?

Vers où ?

En direction de l’Autre

qui me met nécessairement en question,

au simple motif que j’en partage l’événement,

vers le vaste monde qui déborde mes yeux

 et dissimule toujours quantités d’esquisses

dont jamais je ne pourrai rendre compte ?

J’aurais tant voulu en archiver

la totalité des présences

dans le cercle fermé

de mon propre moi !

 

Vers où ce silence éternel

qui est réponse

à notre obsessionnelle question ?

Vers où ?

Quelqu’un enfin levé

au plus haut de sa conscience,

hissé au sommet de sa lucidité,

 atteint du don de définitive clairvoyance,

quelqu’un donc de haute destinée

me dira-t-il qui je suis,

si je suis vraiment,

vers où me conduit mon vol terrestre,

hautement terrestre ?

Que ne puisse-t-il connaître

de plus hautes altitudes !

Y a-t-il, là-haut,

en dehors du regard pointilleux

des hommes,

des champs d’édelweiss

à la blanche parure,

des ailes d’anges saupoudrées

d’un talc onctueux,

des neiges éternelles,

des sources

où étancher ma soif ?

Où le vol ?

Où ?

 

 

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14 mars 2020 6 14 /03 /mars /2020 16:49
Vers où ?  (1° Partie)

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

Vers où le vol de cet oiseau

dans le ciel de cendre ?

Vers quel inconnu dont jamais

nous ne déplierons la mutique bogue ?

Vers où le passage du temps,

cette semence si légère

qui poudre nos doigts

du délicieux vertige d’être ?

Vers où ce chemineau,

son visage est buriné de fatigue,

son chien le suit comme son ombre ?

Vers où la mince silhouette

 de cette femme entrevue

à la terrasse d’un café,

la blanche corolle de sa jupe,

le filet de fumée montant

de sa longue cigarette ?

 

Vers où tout ceci

qui ne profère son nom

qu’à mi-voix,

glissement d’air

 sous l’aile des nuages ?

Vers où l’éternelle fuite de la galaxie,

vers où ses milliers d’étoiles,

vers où ses luxuriantes planètes,

vers où les mystérieuses comètes,

leurs cheveux les suivent

pareilles à des nuées de feu

dans la nuit qui s’ouvre

et accueille en son sein

les Pauvres, les Egarés,

 les Amoureux aussi ?

Vers où la coulée du ruisseau,

son chant de mousse et d’écume,

vers où toute cette eau

qui est le chant du monde ?

Vers où ?

 

Mille fois il faut poser

cette question,

mille fois la savourer

car la poser est vivre,

 car la poser est exister.

Nous, les Questionnants,

 nous les hommes occupés de notre Destin,

nous les chercheurs d’or et de pépites,

 combien nous serions en peine de nous

 si toute interrogation cessait

qui nous laisserait sur les rivages

inhospitaliers de l’ennui !

Vers où notre langage ?

Tout au long des heures

nous parlons, devisons, nous étonnons.

Les mots, sur notre langue,

font leurs beaux emmêlements,

ils sont des sortes de dons

 que nous faisons aux autres,

à commencer par nous,

à seulement faire entendre notre voix,

ses inflexions, ses atermoiements,

ses soubresauts, ses brusques voltes-faces.

 

Vers où le massif compact de notre chair ?

Nous la sentons tressaillir

à l’approche de l’Aimée,

se lever face aux bourrasques de vent,

s’amenuiser dans l’air froid de la grotte,

se hérisser de fins picots

 sous l’amicale rencontre des œuvres d’art,

se plier sous les assauts de la douleur.

Vers où tout ce tumulte

en nous,

en dehors de nous ?

 La vie est mobile,

infiniment mobile,

elle est ici et déjà là

alors que nous n’avons

 nullement pu suivre

 son cours si rapide,

si diablement inventif.

 

Nous posons la question du « vers où ? »,

mais n’en faisons curieusement pas

 le site d’une exploration de l’espace.

Pourtant « vers » indique bien une direction.

Pourtant « où » indique bien un lieu.

Pourtant nous sommes des êtres qui s’espacient

à la mesure de nos propres corps,

de nos voyages, de nos sourdes pérégrinations

tout autour de la boule de la Terre.

Oui, mais l’étrange « vers où ? »

est bien davantage l’expression

d’une saisie du temps en son essence fluide,

 en sa nature qui jamais n’a de cesse

de déployer son être

en avant de soi, toujours au-delà

de cette ligne d’horizon,

bien au-delà de ce projet,

bien au-delà de toute saisie imaginaire.

Et c’est pour sa charge de mystère

que le temps nous fascine

et nous oblige à questionner sans fin.

Le temps est en nous,

nous sommes en lui,

notre chemin ne résulte que

 de cette communauté,

 de cette osmose.

 

Le temps en nous

et nous sommes vivants,

le temps hors de nous

et nous sommes morts.

Et plus rien ne fait signe

que la voix de silence du néant.

Vers où porter notre vue

qui ne soit ni un désert, ni une aire glacée,

ni la débâcle de quelque fleuve nordique

charriant tout le poids des choses

depuis longtemps décidées ?

Vers où regarder afin d’apercevoir

la table fixe d’un dolmen,

l’index d’un menhir pointé

vers les promesses du ciel,

l’arête sûre et fixe de la montagne,

vers où, à quoi amarrer notre vue

 de façon que ce sable fin

arrête enfin de glisser sous nos pieds,

nous déportant de nous,

nous ôtant jusqu’à notre propre forme,

vers où ?

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 21:43
Fille des eaux.

Photographie : Katia Chausheva.

Cet automne était radieux, avec ses teintes fauves, sa lumière inclinée, ses nappes de brume, le matin sur les collines, le soir sur l'eau lisse de la Nive. Comme une arrière-saison de la vie et le prodige de la mémoire assemblant tout dans un même lieu. C'était si près d'un songe, d'un flottement imprécis pareil aux rivages d'un lac perdu dans le bleu des montagnes. Je me levais de bonne heure pour profiter de la première clarté, déambulais dans le grand parc aux teintes aquatiques. Les ifs taillés étaient immobiles et les éventails des palmiers tremblaient à peine sous la levée du jour. Sur les grandes jarres de terre cuite, l'œil glissait, n'en saisissant que la chute vernissée. De rares promeneurs apparaissaient au détour d'un massif, puis s'évanouissaient sans laisser plus de trace que le grésil dans le cristal d'hiver.

Une semaine déjà dans cette aimable station thermale du sud et rien ne s'était produit que de très banal. Une simple léthargie dans laquelle dissoudre quelque mal de vivre. Mais pourquoi donc le Docteur Carlson m'avait-il envoyé faire cette cure de remise en forme ? Certes mes nombreux voyages aux confins du monde, près des volcans éteints et des forêts de bouleaux m'avaient conduit, un moment, près d'une lassitude qui semblait ne vouloir jamais s'éteindre. Les paysages infusaient-ils, dans l'âme, une mélancolie dont ils étaient atteints depuis la nuit des temps ? Ici, dans cette nature lisse et lénifiante, sans doute le repos était-il assuré mais avec son inévitable lot de monotonie. La langueur pouvait-elle se résoudre à simplement côtoyer ce temps suspendu ?

Un matin, vous êtes apparue à la manière d'un vent léger, élégante dans votre peignoir blanc, genre d'élévation de neige si peu consciente d'elle-même. Votre déplacement devait avoir lieu à la mesure de celle que vous sembliez être, une pure distraction du temps que rien ne semblait atteindre. Vous vous êtes assise dans l'attitude de la méditation, le buste droit, les yeux à demi- ouverts, les mains pliées sur le linge immaculé. On aurait pu croire à une religieuse en prière ou bien à un modèle posant pour un peintre, déjà installée dans la juste mesure de l'œuvre à venir. Nous avons gagné deux cabines contiguës, presque simultanément. Il y régnait la vapeur caractéristique des eaux chaudes, une vague odeur de soufre et l'ambiance brumeuse du hammam. Alors que les premières ablutions commençaient, je vous imaginais dans cette belle posture marmoréenne, livrée aux mains de votre hôtesse. Je vous voyais sur cet écran blanc, allongée sur la table de soins, à la manière d'une déesse qu'on aurait apprêtée pour quelque cérémonie. Vous étiez couchée sur le ventre, une serviette nappant vos reins d'une écume blanche. Des mains brunes, fines comme des lianes, enduites d'huile, glissaient le long de votre nuque, pianotaient sur vos vertèbres, s'imprimaient sur l'amphore tendue de vos hanches, effleuraient la double colline de vos fesses, marquaient une pause puis entouraient le fuseau de vos mollets, finissant par l'arrondi des chevilles avec un geste si semblable à celui de l'envol d'un oiseau. Votre respiration était une simple brume posée sur l'étang et votre cœur battait avec calme, pareil à une eau de lagune.

Bientôt, je vous voyais, avec des yeux de somnambule, nébuleuse, inatteignable, hors du monde commun des regardants. Vous aviez fait, sur la dalle blanche, une simple rotation qui, vous dévoilant, vous livrait entièrement nue à celle qui prenait soin de vous. Sous la lumière rare de l'imposte, vous n'étiez qu'une ébauche à peine visible, l'écho d'un clair-obscur, une manière d'argile souple qu'un sculpteur se serait mis en devoir de façonner. Votre visage, abandonné au jour avec confiance semblait le recueil d'une heureuse plénitude, peut-être même, le signe avant-coureur d'une pure jouissance. Sur votre cou de faïence, la clarté faisait ses rumeurs presqu'inaperçues. Votre poitrine était le double événement d'une nature morte, deux grains de raisin opalescents que visitait la rosée. Votre ventre, une douce plaine versant en direction de la doline sombre de votre ombilic. Votre mont de Vénus, buisson étale sous les nuées de vapeur, se métamorphosait en une pluie soucieuse d'elle-même. Simple ruissellement de joie que la faille de votre sexe dissimulait bientôt au regard. Il y avait danger à scruter l'intérieur de cette œuvre en voie d'accomplissement. La plaine des cuisses s'éployait sous le vent d'un désir immédiat et vos genoux figuraient les récipients destinés à contenir la faveur de ce don. Les jambes se perdaient dans une cendre lumineuse que le rubis de vos ongles ponctuait à la manière de braises dans la nuit. Voilà l'apparition que vous étiez, que mon imaginaire fécondait pour mon plus grand désarroi. Comment être si près de la beauté - une simple cloison de verre opaque nous séparait -, et ne pas en être brûlé longuement ? C'était une telle démesure que de camper sur le bord d'une joie et de n'en pas saisir le mystère !

Mais, bientôt, le bruit décroissait, la vapeur se faisait simple buée; le verre livrant de vous, la forme indécise d'un paysage pris dans la brume d'automne. Quelques bruits légers, puis votre sortie, que ne tarderait guère à suivre la mienne. Dans l'atrium inondé de clarté, sous les bruissements d'une fontaine, vous glissiez, enveloppée d'un châle sombre, en direction de la salle de repos, suivie par la silhouette étroite de votre hôtesse. Fallait-il que vous fussiez au moins une reine pour être entourée de soins si empressés ! Vous vous installiez sur un fauteuil de velours rouge, votre bras gauche soutenant la chute de votre chevelure. Là, dans cette posture souveraine, vous sembliez à mille lieues des événements du monde, votre accompagnatrice veillant sur votre repos. J'étais à quelques coudées de vous, feignant de sombrer dans un demi-sommeil, alors qu'à la manière des félins, mon regard s'immisçait dans la fente étrécie de mes paupières. Un rêve digne des Mille et Une Nuits, trop bref. Un instant j'étais admis dans l'intimité de votre sérail, genre d'eunuque commis à vous servir de loin dans une passion qui me condamnait à un évident platonisme. Mais y avait-il mieux à espérer que cette vision du réel que l'imaginaire portait à son incandescence ? Peut-être n'étiez-vous qu'une personne ordinaire venue chercher quelque repos ? Il m'était si facile de me livrer corps et âme à ces sortes d'illuminations qui me visitaient avec la force des aurores boréales. Pure disposition au fantastique dont il faudrait bien, qu'un jour, je revienne. Mais c'était si agréable de se laisser aller à son penchant, de déguiser en princesse la première jeune femme rencontrée, de lui bâtir un palais de songe dont elle ne ressortirait pas, prisonnière d'une cellule de verre. Mais vous paraissiez tellement libre, en harmonie avec ce qui vous entourait. Céladon posé dans le bleu naissant de l'aube. C'est ainsi qu'il fallait que je vous imagine, sous la forme d'un objet rare naissant à la confluence des heures, sublime concrétion du temps. A vous halluciner, l'éternité apparaissait avec son tremblement de luciole, l'instant faisait son étincelle brillante, le passé se dissolvait dans les replis de la mémoire, l'avenir s'annonçait, dans le lointain, pareil à la flamme de la chandelle. Du temps, tout était dépouillé, sauf le présent qui vibrait comme la lueur du cristal. Mais, à bien y réfléchir, votre accompagnatrice ne m'avait-elle abusé ? N'étiez-vous pas, seulement, le reflet dans le miroir qu'une habile photographe avait cherché à immortaliser ? N'étiez-vous pas image et rien d'autre qu'un pur fantasme de papier ?

Demain, je reprendrais la route vers le nord, en direction de Bruges-la-flamande ou bien de Copenhague-la-danoise, peut-être d'Oslo-la-norvégienne. Mes maîtresses pour la vie. Décidemment, j'étais un homme du septentrion qu'un rien égarait dans les doutes et les approximations d'un réel flou. Il me fallait les paysages de lagune, le tremblement gris du bouleau, la fuite du renne dans les taillis de mélèzes. La route du sud était trop empreinte de sortilèges, de contes orientaux. J'irais voir Carlson. Ensuite un hammam, une immersion rapide dans les eaux du fjord. Ce serait une façon de renaître, de reprendre pied sur la terre ferme. A cette heure-ci on fermait les dernières cabines sur des rêves d'absolus. Un jour, peut-être, je reviendrais dans le pays des princesses orientales. Un jour … peut-être.

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 10:22
« Miroir, dis-moi si je suis la plus belle »

Source : Amazon

 

***

 

   « Ce qu’il faudrait, c’est briser une fois pour toutes ces fenêtres du mal ; cacher, briser, souiller les miroirs, embuer les reflets du verre et du tain, et rester dans le spectacle sans témoin. Mais peut-on briser un miroir ? N’est-ce pas évident qu’ils sont indestructibles ? Qu’ils sont là, partout, autour de moi ? »

 

                                                   « L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio.

 

*

 

   Oui, les miroirs sont là, présents en l’entièreté de leur être, partout visibles, infiniment visibles, animés de mille reflets, partout où un pan de mur est disponible, partout où la glace d’une vitrine hallucine le jour, partout, sur les faces brillantes des carrosseries, sur le luxe inouï des chromes, sur les verres des lunettes derrière lesquels se dissimule la fente inquiète et souvent désirante, infiniment désirante des yeux, partout ! Oui, les miroirs « sont indestructibles » et c’est bien ceci, cette invulnérabilité qui nous étreint et nous désespère. Et pourquoi donc ceci alors qu’ils ne semblent être là que pour paraître les serviteurs zélés de notre toilette, pour nous aider à mettre un peu d’ordre dans notre visage, en atténuer le chaos, le porter à la ressemblance d’un cosmos ? Fonction donc « cosmétique » du miroir, qui voudrait seulement mettre en ordre qui nous sommes, nullement fomenter à notre encontre quelque sombre dessein. Certes, mais comme toujours, les apparences sont trompeuses et il faut continuellement désembuer la vitre qui reflète notre silhouette afin d’en apercevoir les exacts contours.

   Oui, le miroir fascine, attire et nous nous perdons en lui, tel Narcisse contemplant sa pure beauté sur la face brillante de l’eau. Nul, face au miroir, ne peut demeurer en-deçà, pas plus que sur sa surface glacée, mais en un seul endroit qui se nomme « au-delà de sa présence ». Il faudrait une force de caractère hors du commun pour résister, plus que quelques secondes, à sa force d’attraction, d’aimantation. C’est le propre de toute étendue réfléchissante que de gommer notre être, de le dissoudre, de le porter hors de lui, dans un site étrange où il n’aura plus d’avoir-lieu, seulement l’espace élargi d’un immense flottement où il perdra jusqu’à son intime conscience. Simple reflet parmi la myriade des reflets du monde. La « traversée du miroir » est un voyage sans retour. Ou bien, si l’on en revient, ce ne peut être qu’au motif aberrant de sa propre anamorphose. Désormais on ne se connaîtra plus qu’à la manière de cet étrange voyageur au terme d’un éprouvant périple, voyageur qui n’a plus accès à lui-même ni même au pays dont l’événement l’a profondément chamboulé, lui a fait perdre son orient.

   Avoir trop subi l’épreuve du miroir est l’équivalent de la folie que l’on aurait rencontrée au détour du chemin, dont on porterait les oripeaux, n’ayant même plus accès à cette image de soi qui nous faisait homme parmi les hommes du monde. Certes, sans doute beaucoup rétorqueront-ils qu’il s’agit là d’une expérience limite, que n’y succombent que ceux dont l’horizon psychologique est déjà envahi du germe de la démence, que la simple observation d’une face sans doute lisse, éblouissante, ne saurait conduire à de tels états, que l’on possède toujours en soi les ressources suffisantes afin de se soustraire à sa soi-disant mortelle emprise, que ceux qui prétendent le contraire ne sont que des faiseurs de charme, des ordonnateurs de philtres ou bien de sombres manipulateurs de consciences.

   Soit. Mais alors, regardez-vous donc dans le miroir autant de temps que vous en supporterez l’épreuve, aiguisez la lame de votre pupille, forcez l’entrée de vos yeux reflétés dans le miroir, pénétrez donc dans ce corps illusoire qui vous est offert, tout comme une victime propitiatoire est remise à son dieu afin d’en obtenir la grâce. Prenez donc vos yeux, faites-en deux billes de porcelaine ou deux silex au carbure, projetez-les dans votre massif de chair, aveuglez-les tant qu’il vous plaira, enduisez-les de suie, perdez-les au fond de l’abîme de votre corps. Car vous savez bien que votre corps est faille sans retour, peuple inaccessible qui ne profère qu’un éternel silence, inconcevable mystère dont vous ne percevez jamais que les fluctuantes limites. Vous êtes constitués de cette obscurité, vous êtes soudés aux ténèbres, il est requis que vous sortiez de vous pour connaître le monde. Votre regard, c’est vers le monde qu’il est sommé de le porter, vers l’ouvert, le toujours disponible, la forme déployée de toute altérité.

   A ne voir que sa propre image dans le miroir on oublie le visage familier, la physionomie aimée, on oublie l’ami, on oublie le monde. Son propre regard capté dans le miroir est le point focal à partir duquel réaliser les conditions de son immédiate aliénation. Le fou, lui, n’a nul besoin d’un témoin visuel lui faisant face pour se reconnaître puisqu’il est, à lui-même, pour lui-même, en l’entièreté de son être, son propre miroir. Pourrait-on mieux dire la perte de soi en quoi consiste le reniement de ce qui est autre, de ce qui est différend et demande de nous de constants ajustements, quelques déports de notre pensée, la transitivité de nos sentiments, le glissement continu de nos opinions qui, pourtant, nous paraissaient frappées au sceau d’une incontournable vérité.

   Toujours il nous est demandé de conquérir un nouveau sens que nous n’avions perçu, de nous décider, en quelque sorte, à opérer notre propre métonymie, à changer de peau, à nous métamorphoser. Or, ceci, le phénomène de l’exuvie au cours duquel nous nous revêtirons d’un autre épiderme, nous ne le possédons nullement de l’intérieur, comme nous possédons un membre ou une fonction mentale ou autre. C’est de l’extérieur du miroir que vient ce qui nous réalisera en propre et nous portera au plus loin des possibilités de notre être. Avoir ceci en ligne de mire et déjà une partie du sentier est accompli qui nous sauvera de nous-mêmes, car c’est bien de ceci dont il s’agit, de notre salut qui ne dépend que de nous, l’Autre est un Passeur, un Révélateur, celui dont les yeux, nous visant, nous confirment dans notre irremplaçable et singulière nature. Tout ceci nous le savons du fond même de nos cellules. C’est une apodicticité qui, comme telle, ne demande aucune justification ni argumentation pas plus qu’une brillante démonstration. « C’est ainsi » pourrait se donner comme le seul constat dont notre esprit devrait âtre saisi. Le réel est parfois si compact, si têtu, qu’il ne sert à rien de vouloir en faire céder la cuirasse, elle est bien plus forte que nous, bien plus amarrée que l’est notre conscience intentionnelle, plus rayonnante que le désir le plus ardent.

   Si donc nous faisons l’hypothèse, et nous la posons comme telle, que la vérité est bien plus le fait d’une extériorité du miroir qu’une étincelle de son intériorité, à savoir la nôtre, nous n’aurons de cesse de dénoncer le miroir comme « ces fenêtres du mal » pour reprendre les mots de Le Clézio. Notre contemporaine société, qui est prodigue en inventions de toutes sortes, surtout de celles dont les Existants raffolent, à savoir ces « miroirs aux alouettes » dont ils pensent faire le centre de leur liberté alors que, bien évidemment, le don qui en résulte consiste dans le reflux pour des temps indéterminés, peut-être pour l’éternité, de tout esprit critique, donc sa propre remise en tant que personne humaine, aux apories de la civilisation technicienne. Se pensant heureux, lestés de leurs étranges machines, branchés en permanence sur le carrousel des images « sans feu ni lieu », adoubés au bruit assourdissant du monde, manipulés par la mode et sa servante zélée, la divine publicité, ils errent autour d’eux-mêmes, manières de bourdons ivres du pollen qu’ils produisent à l’envi à des fins d’enchantement.

    Un jour sans doute d’inspiration peu commune, un Narcisse doué d’une rare imagination, déposa sur les fonts baptismaux de l’humanité, une étrange boîte qui reçut le nom « d’Androïde », pour tout dire couteau suisse à tout faire qui, à y bien regarder, n’est qu’un robot soi-disant doué d’une intelligence artificielle hors du commun. « Hors du commun » en effet, car si le « commun » est l’homme, vous et moi en l’occurrence, Androïd en est le miroir si artificiel que l’on peut se demander en quoi peut bien consister son intelligence. Et puis, vous en conviendrez avec moi, l’intelligence est humaine rien qu’humaine, jamais elle ne saurait résulter de quelque artifice que ce soit. Donc la grande et étrange « Odyssée » humaine. Les divins Consommateurs eurent tôt fait d’amadouer la bête, de la mettre au pli, de l’incliner selon toutes les latitudes de leurs désirs polyphoniques. L’une de leur découverte les plus fécondes consista en l’invention de « Selfies », idiome anglosaxon oblige, genres de modernes autoportraits étonnants, à en faire pâlir d’envie Léonard lui-même, de Vinci, faut-il préciser !

   Voici donc « Le monde des Selfies », tout comme on a eu « Le monde de Sophie » pour la philosophie, mais en plus petit, tout comme on  a eu « Le monde du sexe » d’Henri Miller, mais lui au moins pensait, plus qu’il ne dépensait, tout comme on aura, dans un avenir proche « Le monde connecté » puisque certains esprits bien pensants nous promettent une vie d’araignée lovée au sein de sa toile cybernétique. Tout ceci est si affligeant que, sans doute, il vaudrait mieux en rire, peut-être jaune, à moins que « Le monde du Corona » ne nous ait tous décimés bien avant que cette époque tragique ne nous submerge et ne nous réduise à néant. Mais parlons donc un brin de l’incontournable couple Selfie-Androïde, un viatique irremplaçable pour notre présent. Avez-vous déjà observé combien cette houle des portraits en tous genres déferle sur les modernes diaporamas que nos amis ne se lassent nullement de nous infliger à longueur de temps au prétexte, sans doute, qu’ils sont les créatures les plus intéressantes du monde ?

   Quant aux réseaux sociaux, inutile de faire leur éloge, ils sont la caisse de résonance de l’intarissable faconde humaine, le plus souvent la plus affligeante qui soit. Combien il est en effet important de savoir ce qu’Untel prend pour son petit déjeuner, le dernier costume dans le vent qu’il affectionne de porter, la position qu’il adopte dans sa gymnastique intime avec la dernière élue de son cœur, ses petites et grandes manies, ses désirs obsessionnels rougeoyant à la simple vue d’un appareil photographique ou de ces stupides véhicules flanqués de l’acronyme « SUV », haut sur pattes, laids et polluant la planète sans vergogne. Mais enfin, être le procureur de ces temps hors du temps demanderait une durée qui ne serait que celle d’une pure perte.

   Le drame de l’humain, hormis son égoïsme foncier qui explique bien des malheurs du monde, est sa constante propension à confondre l’être et l’avoir. Mieux et plus justement dit, à transformer tout être en avoir, à tout réifier, à choisir la quantité plutôt que la qualité, à ne nullement s’étonner de la laideur alors qu’il se pâme devant les dernières inepties de la production consumériste. Un long chemin serait à faire afin d’ensemencer les consciences du germe d’une immédiate beauté. Elle court partout : sur les ailes mordorées d’un insecte, sur la feuille que visite la froidure hivernale, sur l’écume des eaux qui rejoignent le vaste océan dans de magnifiques estuaires. Mais revenons un instant aux Selfies, ces icônes des temps d’aujourd’hui, ces idoles de plastique et de métal auxquels les Vivants vouent un large culte. Avez-vous déjà vu comme leurs yeux brillent, combien leur bouche devient pulpeuse de désir, combien sans doute leur sexe-même est convoqué à la fête des plaisirs médiatiques ? Ils sont « aux anges » pour employer l’expression canonique.

 

« Miroir, dis-moi si je suis la plus belle »

   Et si j’emploie ce terme « d’ange », c’est à dessein. Observez donc la psyché baroque qui illustre ce texte, vous y apercevrez, tout autour de l’ovale du miroir, trois anges qui semblent les génies tutélaires du domaine dont ils ont la garde. Comment les interpréter alors ? En défendent-ils l’entrée au prétexte que s’ouvre un possible champ pour le péché ? Sont-ils l’exacte réplique du dieu joufflu Eros qui invite les Amants à la fête infinie des plaisirs ? Tiennent-ils ouverte la porte d’un Paradis Terrestre qui gît en filigrane dans le tain du miroir ? Peut-être tout ceci à la fois en une sorte de complexité joyeuse où se mêlent, pèle-même, malice, jouissance sous le manteau, curiosité d’un vice qui trouverait, ici, ses plus belles et plus vives illustrations ? Il nous plaît de penser que tous ces curieux sèmes courent immédiatement sous la pellicule fascinante et enchantée du miroir.

   Mais qu’y trouvent donc nos coreligionnaires pour y passer le plus clair de leur temps, jusqu’à s’oublier (?), à s’immoler jusqu’au profond de leur âme dans ces images d’eux-mêmes qui les mènent au vertige infini de leur étourdissant ego. Ils sont ici, au centre rubescent de leur solipsisme, ils exultent, ils se savent les biens les plus précieux du monde, ils se savent or et platine dignes d’enchâsser quelque couronne royale, à commencer par la leur, dans la plus verticale évidence qui soit. C’est bien ceci le risque majeur de la « Selfie-idolâtrie », être le centre et la périphérie du monde, ne plus apercevoir au large de la Terre que les satellites multipliés à l’infini d’un Soi immanent à sa propre figure, d’un Soi dont la pulsion magnétique éloigne toute présence qui, précisément, ne serait nullement leur Soi. Tout ceci serait du plus grand comique, une superbe farce à la Molière si les consciences n’étaient à ce point abîmées, érodées par cette « multiple splendeur » dont ils croient être atteints, comme le pôle est atteint des rayons fécondants de l’aurore boréale.

   Là, au centre absolu d’eux-mêmes, les producteurs d’images cybernétiques, les dévoreurs de représentations virtuelles, les grands ordonnateurs de la « société du spectacle » mise en exergue au cours des années déjà lointaines par Guy Debord, stigmatisant toutes les dérives de nos sociétés occidentales abreuvées de gains et de richesses faciles, les Grands Prêtes donc de la Messe Universelle ont dressé les stèles sur lesquelles ils procèdent à leur propre sacrifice. Se pensant libres, ils ne possèdent plus nulle autonomie, enchaînés qu’ils sont à la machine qu’ils vénèrent dont ils sont les esclaves, « servitude volontaire » eut dit La Boétie en des temps bien plus humanistes que les nôtres. Le nôtre temps, depuis au moins les belles remarques de Nietzsche, est marqué au fer d’un incoercible nihilisme qui ne reconnaît plus l’être, qu’on le nomme « Idée, « Nature », « Histoire », « Conscience », quel que soit le prédicat qu’on lui destine à condition qu’il le soit de façon essentielle et non adventice, la saison actuelle en est la figure la plus visible.

   Mais qu’ont donc fait les hommes abusés par la Technique, adorateurs de la Machine, sinon les désigner tels leurs bourreaux, leurs geôliers ? Ils ont édifié des ex-votos sur lesquels ils ont inscrit, en lettres de feu, les gestes de leurs propres sacrifices. Ils ont allumé, autour de leurs autels, dans le clair-obscur religieux de leurs chapelles, les cierges inextinguibles de leurs propres envies. Ils ont officié devant la foule des fidèles réunis au sein même d’un gothique flamboyant, « flamboyant » pris au pied de la lettre. D’eux-mêmes, qu’ils pensaient avoir porté au pinacle, il ne reste que des cendres fumantes, flèche de Notre-Dame s’écroulant sous le poids de sa propre vanité.

   Oui, le paysage est désert, la terre dévastée quand le sens du monde est aboli. Demain, pour les générations futures, en aient-elles le courage et l’envie, à charge de reconstruire l’édifice d’une civilisation fondée sur l’exercice d’un juste humanisme. Parfois le progrès n’est pas à regarder au futur mais au passé. Les siècles de la Renaissance seraient une juste source d’inspiration. Eliminant l’excès d’individualisme apparu précisément à cet âge de l’Histoire, il faudrait faire retour au beau classicisme de l’Antiquité, réactualiser le prestige de l’Art, faire aimer la Poésie, se pencher sur les textes de la Littérature, explorer le savoir de la Philosophie, ces sciences soi-disant « molles », selon une qualification rien moins que paradoxale, toutes disciplines qui sont le véritable et éminent fondement d’une pensée. Certes la tâche est immense. Certes penser un « nouveau monde » à l’aune d’une contradiction qui mettrait en défaut le paradigme technicien, son éclaireur de pointe, l’amusant Selfie, paraît être, sinon une gageure, du moins l’espace d’une simple provocation. Mais les choses sont bien plus complexes que cela. Il en va du sort de l’humain en son essence. Osons l’être. Mettons l’avoir sous le boisseau. Chiche !

  

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 15:10
Arbre originaire

 

Photographie : Blanc-Seing

 

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   Cet arbre est unique. Cet arbre est essentiel. Cet arbre est un arbre du commencement. Mais que veut dire ici « commencer » si ce n’est tracer la ligne d’une histoire qui n’en finira jamais, toujours se renouvellera, dont la flamme ne s’éteindra nullement ? C’est un peu comme un tour de magie. Dans le chapeau il n’y avait rien que le vide et l’inaccompli et voici qu’une colombe en sort, toute ruisselante de clarté, ivre de sa propre venue au jour. L’on peut marcher des jours et des jours, s’inscrire dans ce paysage que nous propose cette photographie, voir le moutonnement des collines à l’horizon, voir les grandes entailles blanches du Causse, voir cette cabane de pierres où le paysan remise ses outils, voir le rectangle de vigne avec son quadrillage régulier et ne nullement apercevoir cet arbre situé sur son éminence d’herbe rase qui toise le ciel et parle au nuages son beau langage d’immobilité, qui chante aux oiseaux l’étendue de ses ramures, dispose à la pluie les grappes légères de ses frondaisons. En effet, l’on peut passer à côté des choses, fussent-elles remarquables à plus d’un titre, avancer dans une manière de distraction brumeuse et ne retenir du réel foisonnant qu’une ligne de terrain ici, une élévation de pierres là, le bleu du ciel dans une déchirure de nuages. La plupart du temps, nous nous comportons tels des voyageurs d’un visible que nous avons élu par hasard, au seul caprice de nos yeux, à la seule fantaisie de nos intimes errements.

    Cet arbre est là, dressé sur sa colline, il ne demande rien, n’attend rien, il n’est rien d’autre que sa propre croissance s’ouvrant au domaine ouranien, que sa propre patience s’enfouissant dans les lourdeurs de la terre. Pourtant, il suffit qu’un jour, au hasard de nos divagations, de nos pérégrinations sans but apparent que de se distraire de soi, l’on fasse une rencontre décisive que n’oubliera ni notre mémoire, ni la dimension de notre être en quête de beauté. Il se fait alors un genre de déclic, de mince tellurisme comme si dans la sphère de notre tête enfin lézardée, pût s’inscrire, en nos grises circonvolutions, autre chose que la fuite du vent sur la butte de la colline, loin à l’horizon de notre vue. Mais au fait, une interrogation ne manquera de surgir : avions-nous au moins, une seule fois dans notre existence, vu un arbre en sa foncière constitution, autrement dit en son essence ? Sans doute, non. Nous avions vu des châtaigniers aux troncs fissurés au plein de la forêt, de vieux tilleuls pleurant leurs feuilles dans des cours d’école, d’antiques chênes promis à une prochaine coupe en vue d’un travail d’ébéniste. En réalité, nous n’avions aperçu que des prédicats, des mesures, prélevé quelque qualité qui suffisait à notre discrète investigation. Certes, tout ceci s’était fait dans la facilité, dans la possible marge d’erreur, dans l’approximation qui est le berceau de notre propre incurie à percevoir le monde en sa belle et admirable singularité. Voir l’âme d’une chose, interroger son esprit, sonder ses propriétés uniques requiert bien plus que ce regard amorphe que nous laissons traîner hors de nous, qui ne fait que faseyer et ne trouve que rarement le foyer d’une récolte féconde. Oui, l’arbre il faut le récolter de la même façon que l’on défriche un sol, le débarrasse de ses scories, le nettoie de ses impuretés, le fait se dresser dans sa candeur comme l’événement toujours remarquable qu’il est.

   Nous disions, à l’incipit de cet article, que cet arbre que vise l’image est l’arbre d’un commencement. Mais en quoi est-il ceci ? En quoi se différencie-t-il du peuple des autres arbres qui, soudain, paraissent s’abîmer dans un pesant anonymat ? Tous les arbres sont des événements, de divines surprises mais l’étroitesse de notre vue humaine ne peut en embrasser la présence que d’une façon successive, nullement simultanée. Pour l’instant c’est cet arbre-ci qui compte et mobilise l’entièreté de notre conscience. Son essence nous n’en connaissons nullement la nature et ceci est précieux afin que, déporté de sa particularité, il puisse de facto recevoir ce signe universel, le seul possible si l’on cherche à frayer un chemin en direction des significations essentielles qui s’y abritent.

    Le ciel est parcouru de fins nuages blancs que ponctuent quelques zones plus sombres. La colline est de calcaire, semée, çà et là de cailloux qui ressemblent à des ossements, usés par la pluie, poncés par le vent. Une herbe rare, clairsemée, laisse voir les plaques de terre. L’horizon est lointain que rien ne perturbe. Les habitations sont rares en ce lieu de pur dénuement. Un village de maisons serrées les unes contre les autres en contrebas. Une route qui se perd quelque part dans l’innommé, le silencieux, tout ceci qui pourrait être en vacance de soi, peut-être simplement un paysage de l’aube des temps, un paysage du commencement. L’arbre, ici, au sein de cette immense respiration ressemble à une jeune vie en train de s’éployer, à une vie qui ne connaîtrait ni ses limites, ni la perspective de son devenir, la dimension de l’aventure qui sera la sienne.

    Ces paysages qui méritent le titre de « primitif », de « constitutif », à savoir de cette nature plénière qui écrit sa propre fiction sur la page virginale, infiniment dilatée de l’apparaître, sont des entités remarquables au seul motif qu’elles nous reconduisent au seuil de notre vie, à notre propre naissance, aux fondements qui nous ont constitué tel cet homme-ci, cet homme-là cheminant parmi les hasards de l’être-au-monde. Voir cet arbre en sa plus exacte vérité, dépouillé de tous les artifices qui pourraient en assombrir, en ternir la silhouette, c’est voir le début d’une histoire, c’est se reporter, en un seul empan du souvenir, à ces instants fondateurs de notre propre identité, aux moments qui ont modelé notre psyché au point que cette dernière se confond avec les événements qui l’ont façonnée. Nous avançons dans la vie, nous proclamons nos actes libres, nos mouvements doués d’autonomie. Certes il en est sans doute ainsi mais, à l’évidence, jamais nous ne pouvons faire l’économie de ce qui nous a traversé et a sculpté en nous les motivations au gré desquelles nous progressons.

   Cet arbre ouvre une histoire, veut simplement dire ceci : il nous invite à cheminer de concert avec lui, il s’installe au plein de nos affects, il appelle nos réminiscences, tel autre arbre connu pendant l’enfance dont nous fîmes notre première cabane, ce puissant archétype de l’habiter sur terre, afin d’y construire une éthique, d’y déceler la parole chatoyante d’une esthétique. Désormais, si la rencontre a été décisive, nous aurons partie liée avec lui, il sera en nous comme nous serons en lui. Son écorce sera notre peau et corrélativement, notre peau sera son écorce. Bien évidemment la pierre de touche d’une telle affirmation s’abreuve au symbolique, non au réel  radicalement réifié, pris dans les mailles indépassables de sa propre concrétude. Mais nous sommes autant des êtres symboliques, le langage en témoigne, que des êtres de chair, la douleur mais aussi le plaisir en tracent, parfois, l’inévitable voie.  

    Cet arbre agit en nous à la façon dont d’autres choses ont agi en résonance avec notre être profond. En lui, au travers de sa beauté partout présente, c’est cette source de la petite enfance qui fait entendre son doux bruit de cristal. C’est notre premier et spontané élan pour les bras ouverts de la mère, la justesse de la direction choisie par le père, la tendresse d’un sourire dans les yeux des aïeuls, les premières amours pareilles à des lames de fond, les amitiés adolescentes fortes et inentamables comme des forteresses, la naissance d’un enfant, les émotions au bord de cette jeune vie, le luxe, la puissance de l’âge mûr, la joie d’être à son tour devenu cet homme, cette femme entamant le dernier chemin dans le rayon d’un crépuscule d’automne.

   Le commencement qui nous échoit dans le genre d’une surprise à toujours renouveler, d’un constant étonnement à manifester, ce sont aussi nos confluences les plus heureuses avec telle page admirable de Proust dans « La Recherche », telle autre intime et bouleversante du Rousseau des « Confessions », telle autre encore répercutée à l’infini de Senancour, de Chateaubriand ou de Hugo. Le commencement, c’est encore les éblouissements de l’art, les tableaux de la Renaissance Italienne, les subtilités des Léonard, la plénitude heureuse des  Botticelli, les clairs-obscurs pleins de profondeur du Caravage. Et, bien évidemment, la liste pourrait être infinie de nos émois littéraires, picturaux, musicaux que notre mémoire a archivés dans les rayons de notre « musée imaginaire ». Toute découverte vraie est commencement, c'est-à-dire qu’elle mobilise la totalité de notre être et en sollicite les multiples facettes afin que ces dernières se mettent en devoir de tracer de nouvelles esquisses, d’ouvrir de nouveaux chemins. Nous ne sommes réellement vivants qu’à la mesure de ces généreux croisements qui portent en eux bien plus que leur modestie pourrait nous le faire supposer.

    Avait-on jamais imaginé de telles ressources auprès de cet arbre levé dans sa propre solitude, exposé aux caprices du vent, menacé par la hache ou la scie ? C’est bien parce que l’arbre, cet arbre, avoue sa fragilité, qu’il nous touche au plus secret de nos sentiments. Désormais, l’ayant vu avec justesse, nous ne pourrons plus faire comme s’il n’avait jamais existé. C’est son être qu’il nous a donné en partage, sous ce ciel de lourds nuages, sur cette colline semée de vent, devant cet horizon illimité. C’est notre être qui vibre en écho avec sa présence, lui correspond au titre d’une existence parmi les existences, ni plus riche, ni plus pauvre que les autres. Une existence seulement qui ne s’accroît que de la proximité des autres, qui ne peut faire phénomène qu’à contre-jour des autres. L’arbre est entré en nous, nous avons fait saillie en lui.

 

 

 

 

 

 

 

  

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:27
Silhouette

                 Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. L’air à peine défroissé faisait son murmure d’avant le monde. C’est curieux cette impression d’une origine alors même que la terre se craquèle, qu’apparaissent, sur sa peau, les flétrissures du temps. On douterait même qu’elle ait eu un commencement, la terre, que de toute éternité elle était cette grande fatigue commise à sa perte, fût-elle lointaine, insondable en quelque sorte.

   Les rues s’éveillaient à peine de la pesanteur nocturne. Les murs tâchés d’ombre se réfugiaient dans un étrange anonymat. Auraient-ils été doués de langage qu’on n’en aurait perçu que le lent étirement pareil à celui d’un fauve exerçant ses membres engourdis dans la venue de l’aube. C’est toujours un mystère que ce passage du refuge de la nuit à la déchirure du jour.

   Vois-tu, toi, Silhouette (quel autre nom pourrais-je donner à une forme fuyant dans le corridor de la lumière ?) tu es cette onde à jamais, ce temps irréversible, cette feuille d’espace qui, un jour s’altérera car au printemps succède la saison et l’hiver souffle déjà sa froide haleine qui, de bise, deviendra simplement mortelle. Simplement parce qu’il en est ainsi du devenir, il ne s’adresse à nous depuis son site inaperçu qu’à nous immoler dans l’instant qui brille des derniers feux de la présence.

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. Dans le sillon qui ne menait nulle part nous étions deux. Deux solitudes en font-elles jamais une seule ? Ou bien chacune, solitude pour solitude, incluse dans son germe, soudée en la mince tunique de sa chrysalide ? Serions-nous un jour papillons, Uranie ou bien Sphinx,  voletant dans l’air poudré de pollen, deux existences insoucieuses de quoi que ce soit, dans l’unique du vol comme fin de nos êtres en leur singulier destin ? Peut-être le lieu d’une brève rencontre, le temps d’une accolade puis le souvenir poudré d’un bonheur diffus se perdant à même sa généreuse profusion. La fleur ne vit qu’à perdre ses pétales. Son subtil rayonnement n’est que le signe avant-coureur de cette chute.

   Vois-tu, Silhouette, toi dont je suis la trace, pareil à l’esseulé réalisant son rêve, qu’adviendra-t-il de moi dans la décroissance du jour, ombre parmi les ombres. Qu’adviendra-t-il de toi ne sachant que ton fanal était le point lumineux dont un inconnu avait décidé de faire la parole la plus apaisante qui fût ? Combien de solitaires croisons-nous que nous aimons jusqu’à la déraison, eux, elles, qui n’en sauront rien ? En sont-ils alertés au plein de leur sommeil, dans ce fruit écarlate, cette grenade éclatée aux mille pépins ? On n’en cueille que quelque suc vite bu et l’on demeure sur sa soif et l’écorce de l’heure en son retrait ne saurait nous consoler de cette perte. Oui, voir et ne nullement saisir est ce deuil inaccompli qui se loge au plus secret de qui nous sommes, des voyageurs en déshérence qui ne connaissent plus l’objet de leur peine. Ils marchent à côté d’eux, de leur propre corps,  sans même s’apercevoir qu’ils en ont un. Toute souffrance trop durement endurée efface jusqu’au réceptacle qui en est le point ultime.

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. Pourtant déjà il n’a plus que la consistance d’un miroitement à l’orée de la mémoire. Pourquoi faut-il donc que les choses les plus douces, que les plus grands espoirs chutent dans l’oubli, tels de grands oiseaux ivres de vents qui se perdent dans l’acte même de leur vol ? Une fatalité est-elle inscrite dans le parcours d’exister avec l’urgence d’une vérité à paraître ? Serions-nous perdus d’avance, condamnés à une cruelle cécité, sidérés d’une surdité qui gommerait tous les bruits du monde ? Pourtant nous voulons voir. Pourtant nous voulons entendre. Partout s’ouvrent les fleurs, partout jaillissent de blanches corolles. En elles nous voulons nous perdre. Seulement en elles !

 

 

 

 

 

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:26
De l'être à l'apparence .

Œuvre : Barbara Kroll.

De prime abord nous inclinons aux contingences de tous ordres. Nous disons : "Ceci est de telle ou de telle manière". Nous disons : "Ceci existe en raison de …". Nous fondons en raison et trouvons aux choses toutes sortes d'invocations terrestres, souvent inscrites dans une évidente présence. Nous voulons être rassurés par une logique de l'objet. Nous posons le monde devant nous - l'arbre, la montagne, la feuille, l'Autre - nous affirmons en tant que Sujets (cette "belle" invention de la raison discursive) et prêtons à tout ce qui nous entoure quantité d'esquisses que nous croyons signifiantes alors qu'elles ne mettent en jeu qu'une certaine habileté à occulter ce qui se dissimule juste au-dessous de la surface. Loin d'être une vue distale, laquelle prend recul et hauteur, notre point de vue sur les choses est partiel, partial et ne s'exhausse guère plus haut que les herbes de la savane que parcouraient nos ancêtres, les Homo erectus dont la vision proximale assurait la survie. Nous divaguons tout autour de nous comme l'abeille butine le nectar sans savoir qu'elle l'a vraiment fait. Nous sommes pures distractions de nous, de l'Autre, du monde.

Nous regardons et nous disons : "Ce sont de jeunes femmes dans un sauna." Nous disons encore : "Ce sont des danseuses avant la scène" ou bien : "Elles vont se vêtir avant de sortir en ville." Nous disons tout ceci et nous fabriquons une réalité qui, peut-être, n'existe pas. Mais qu'en est-il donc de ce fameux réel qu'à chaque instant nous évoquons, ne sachant trop en quoi il consiste. Mais, en tout état de cause, il n'est qu'un fragment de nous-mêmes en direction du monde, une configuration que nous lui prêtons, une esquisse que nous lui attribuons. Car, en-dehors de nous, pour nous, il ne saurait avoir aucun sens. Il s'agit toujours d'une question de face à face : moi face au monde et le monde en retour.

Nous regardons de nouveau et, avec une belle assurance, nous formulons : "Ce sont deux figures féminines face à face". Et nous nous pensons quittes d'autres justifications. Mais rien n'est moins faux que d'évoquer un tel face à face. Le seul face à face qui ait jamais lieu, c'est celui de soi avec soi. C'est seulement à partir de notre propre ipséité, à savoir de notre coïncidence avec nous-mêmes que le surgissement du monde est possible. En accord avec notre être nous dépassons le cadre de notre simple apparence, de notre figure lisible pour atteindre le seul lieu possible de notre liberté, transcender le réel, donner acte au monde, aux choses, aux Autres dans leur incontestable multiplicité. Ces deux jeunes femmes - situons-les dans l'atmosphère embrumée d'un sauna - ne se font face que de manière contingente. Là, sont-elles, dans cette posture, dans cette intimité propice aux révélations de tous ordres. Aussi bien auraient-elles pu se trouver dans un square ou bien assises à la terrasse d'un restaurant. Simplement de l'existence en train de dérouler ses anneaux, de tricoter ses mailles l'une à la suite de l'autre. Conversations, bavardage, confidences, mais jamais de l'être à l'état pur puisque celui-ci ne saurait exister en aucune manière. C'est nous qui lui donnons abri, c'est lui qui nous conduit vers ce temps dont il est tissé de manière si impalpable qu'il en est comme l'écho perdu dans quelque lande sertie de brume. C'est de l'indicible dont, pourtant, nous devons constamment nous assurer afin que notre cheminement dans la vie ne soit pas une simple hallucination.

Ces jeunes femmes qui devisent dans une apparente décontraction ont à se retirer, chacune dans l'antre ouvert de leur propre sérénité, à cet endroit où n'habitent que silence et coïncidence à soi, là où le battement de l'être devient perceptible comme peut l'être le bruit d'une source dans le sous-bois déserté. Car, pour que le bruit soit vrai, libre, assuré de sa propre parution sous les frondaisons du monde, il faut cette condition de possibilité du retirement, du silence, de la parole originaire se retenant jusqu'au bord d'un secret. La moindre effraction, le plus minuscule geste et tout serait compromis qui refluerait dans l'ombre fondatrice, dans le repli obscur du néant à partir d'où tout se révèle dans l'espace ouvert de la clairière. Ces jeunes femmes sont deux sources bruissant de concert dans la fraîcheur des ombrages. D'abord à l'écoute d'elles-mêmes en leur être, elles se déploient comme la crosse de fougère gagne l'éther, elles se déplient en direction de l'Autre, cet Autre dont l'étrangeté ne repose que sur le mystère de son propre être. Être contre être avant que l'existence ne fasse son pas de deux, voici ce que l'Artiste nous livre dans cette belle peinture pleine de réserve et de méditation en instance. Le sens est là, entièrement contenu dans la géométrie de quelques silhouettes fondues dans le jour, dans l'assourdissement de teintes venues nous dire la rareté de l'instant.

L'être, nous ne le voyons pas, car seulement "il y a être", tout comme il y a vérité, liberté, ces transcendances auxquelles nous nous devons de figurer sur l'avant-scène alors que dans les coulisses bruissent déjà tous les bruits du cheminement existentiel. Nous les entendons faire leur grésillement de flamme. C'est à une désocclusion de ce que nous sommes toujours, dans l'ici et maintenant du monde, que nous devons donner acte. La compréhension est dans le geste même qui se porte au-devant des choses, non dans leur chair muette. Dans l'oursin, c'est toujours le corail qui parle. Nous n'en voyons que la bogue aux épines violettes. Dans l'Autre, nous ne distinguons que sa bouche, ses lèvres, son corps, sa souplesse avenante. Figures de l'exister, modulations multiples, déclinaisons de ce que l'être, en retrait, nous livre de sa gamme infinie de possibilisations. Nous ne sommes jamais que cette vibration de corail, cette simple alternative du face à face de soi avec soi-même. Ce qu'est l'Autre en retour. Être est cette effervescence par laquelle nous nous donnons à nous-mêmes et à tout ce qui nous entoure, aussi bien cet Autre auquel nous croyons faire face alors que la dramaturgie humaine est entièrement contenue dans un jeu de miroir. Ego que le monde reflète, monde que reflète l'ego pour la plus belle fête qui soit : exister

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