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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 18:57
D’elle nait le possible.

Messagères.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Effusion de source.

 

   C’était à peine si quelque chose se détachait dans le jour gris. Tout semblait aller de soi et nul ne se serait offusqué de sa propre présence, ici, sur la vitre claire du jour que nimbait un majestueux silence. On n’avait guère à faire pour sentir la vie battre en soi. Respirer doucement. Voir deux traits de vapeur fuser tout contre ses narines. Sentir le gonflement léger de sa poitrine pareil au lever de l’aube. Eployer dans le bonheur palpable ses rémiges ouvertes sur les vertus du vol stationnaire. Les formes de l’exister étaient naturelles. Les teintes se montraient dans la plus belle évidence qui fût. La cambrure du dos était ce golfe accueillant les grains de lumière tout comme l’estuaire le fait des flots apaisés avant que ceux-ci ne s’égayent dans le vaste océan. Tout était en liaison, tout se donnait sans nulle contrainte. C’était un camaïeu d’emboîtements logiques, la chute silencieuse du sable entre les lèvres libres du sablier. C’était le ruissellement d’une eau claire sur la paroi lisse d’une grotte de calcite. C’était le susurrement d’une confidence, là au creux du palais, avant qu’elle ne s’ébruite dans les mailles de l’air. Bouger eût été une offense à l’accueil des choses. Parler se fût immiscé identiquement à la déchirure de quelque étoffe dans le luxe d’un salon. Penser ne se pût imaginer que dans l’effleurement seulement, dans la levée délicate d’une efflorescence suivie d’une autre efflorescence. Comme si chaque chose appartenant à chaque chose, une étonnante osmose en eût été la forme d’apparition la plus exacte. Il est des instants où tout semble converger dans l’orbe de la joie, où les plaisirs sont un miel, un nectar coulant du ciel jusqu’à emplir en totalité les jarres des corps qui en deviennent intérieurement lumineuses, à la limite d’une phosphorescence. Comme si les parois de l’être, devenues subtilement poreuses, avaient essaimé au dehors la pure félicité, le sentiment d’un accomplissement parvenu au terme de son éclosion, bourgeon faisant sa corolle jaune dans l’orbe des certitudes. Rien d’autre à faire alors que de se disposer à sentir cette effusion de source parmi le lacis des mousses vertes et les rives aux rassurantes frondaisons.

 

Mouette.

 

   C’était une mouette tout droit venue des rivages atlantiques où soufflait la vapeur marine en douce nébulosité. Sans doute s’était-elle égarée dans les zones hauturières du ciel, tant et si bien qu’elle parvint dans cet étrange territoire sans nom, manière de Nusquama, de non-lieu où ne se percevait guère que la fragrance de l’Absolu et les exigences d’une pensée non gauchie par les agitations mondaines. Mouette, en étrange sustentation, semblait fascinée par Eclaireuse, par sa lampe-torche dans le rayon duquel elle se tenait, tant et si bien que sa tête menue prise d’effroi n’agitait plus que des idées vagues et sans intérêt. On ne tutoie pas l’Absolu, soudain, sans en être tétanisé pour des temps indéfinissables, sans doute pour l’éternité. Cependant, située au centre de la magie, elle ne s’étonnait ni de cette dernière, la magie (est-on jamais surpris d’un état qui vous transporte hors de vous au plein de votre enfance, au sein de l’expérience plénière qui fait de votre réminiscence l’épure d’une joie ?) ni d’elle-même dont le corps frappé de stupeur vibrait à l’unisson des étoiles sans même qu’elle en fût consciente. Elle n’avait rien à espérer de rien, ayant atteint une espèce de point fixe du bonheur, faveur que les humains poursuivaient à longueur de temps sans y réellement parvenir.

 

Eclaireuse.

 

   Eût-on demandé au dernier des hommes s’intéressant à l’esthétique de dessiner (en supposant qu’il fût habile en ce domaine) une femme dans son évidente beauté, qu’il aurait commis une telle œuvre dont le moins que l’on pouvait dire c’était qu’elle était la mise en image de ce Beau idéal qui avait tellement agité la tête chenue des penseurs antiques. En effet elle était cette beauté réalisée, cette si plaisante géométrie, ce sensualisme mis en acte, cette perfection descendue de quelque empyrée jusque sur la Terre (mais dans quel district, nul ne savait), pour dire aux hommes de bonne volonté que leur sort n’était pas tragique, que toujours se levait, à l’horizon du monde, quelque clarté guidant les Hagards en direction de Vénus, la Belle Etoile, dont, le plus souvent, il n’apercevaient nullement le signe amical, rivés qu’ils étaient sur leur chemin si semblable à celui de la Croix. Portaient-ils encore en eux, fichés au centre de leur tumulte de chair, l’épine douloureuse de la Chute ? Eclaireuse, au nom si délicat, si précieux, telle l’illuminatrice des jours à venir, se tenait dans la posture ineffable de la cambrure, arc tendu contre les flots du jour. Son corps était l’évidence faite chair, genre d’éphèbe dont on ne percevait même pas la nature du sexe, ce qui la rendait infiniment touchante, pareille à l’orée d’une grâce qui serait venue visiter le domaine des hommes. Dans sa main, au bout de son bras gauche replié à la façon du lanceur de javelot, elle tenait une lampe dont le faisceau semblable à une brume s’élançait en direction du ciel. Dans son lumineux parcours, comme naissant de sa subtile énergie, Mouette apparaissait fixée dans son vol. L’image qu’elle donnait d’elle était celui d’un oiseau qui aurait été cloué contre l’ouate de l’air par les soins d’un habile taxidermiste, peut-être même façonné par les doigts d’un invisible démiurge. Ou bien elle était le sujet de l’une de ces habiles toiles symboliques qui n’imite le réel qu’à mieux le dépasser. Ou encore elle était simplement l’Idée platonicienne dans sa dialectique descendante, encore tout illuminée de sa vision de l’âme dont elle s’étonnait encore qu’elle pût réellement exister. Quoi qu’il en fût des hypothèses plus ou moins fantaisistes, elle était cette exception faisant dans l’espace sa trouée de félicité.

 

La Lampe.

 

   Mais, maintenant, après avoir interrogé le domaine des existants, l’oiseau, la jeune femme, pouvait-on en faire autant du simple objet ? « Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? », disait le poète Lamartine citant pêle-mêle à l’évocation de son Milly natal, montagnes, vallons, saules, vieilles tours, murs noircis, fontaine, chaumière. Une montagne éprouve-t-elle des sensations ? Un vallon est-il sensible à des sentiments ? Des saules pensent-ils ? Bien évidemment tout prêterait à sourire si ces évocations n’étaient que prétexte à poésie. Mais, pourtant, ne s’agit-il que de cela ? N’y aurait-il rien d’autre à apercevoir qui pourrait sourdre de la texture même de ces vers ? Le Poète nous fournit la réponse à l’initiale du dernier quatrain : « Chaumière où du foyer étincelait la flamme… » C’est au cœur même du foyer, dans l’étincellement de la flamme que se concentre toute l’énergie des « objets ». Sans cette belle lumière fondatrice d’un être ils ne seraient rien qu’un assemblage de roches, des ramures s’ébrouant dans le vent, des accumulations de pierres en ruine. Tout ce qu’une lourde matérialité vient obérer d’une possibilité d’exister, un seul vers en restitue le vivant emblème en raison de sa force sémantique et symbolique.

 

Tout se met à rayonner.

 

   Et, à partir d’ici, il s’agit de retrouver l’image et de l’approcher selon la grille de lecture lamartinienne. Cette lampe qui menaçait de sombrer bien vite dans l’oubli des choses contingentes, la voilà soudain investie d’un pouvoir nouveau, celui d’éclairer, donc de donner sens, de porter au jour tout ce qui se trouve dans l’axe de son rayonnement. Identique métamorphose à celle qui touche montagnes, vallons, saules qui sortent non seulement de leur habituel anonymat mais se vêtent des habits de personnes réelles, douées de conscience et des infinies valeurs qui transcendent ceux qui en sont atteints.

   Tout se met à rayonner, à tenir le dialogue de l’ouvert, de l’infiniment disponible, tout inaugure le possible dont la corolle se déploie à la mesure de cet incroyable événement. Non seulement la lampe ne peut plus se ranger au rang des ustensiles purement immanents, mais la voilà douée d’un prodigieux pouvoir. Tout simplement d’amener le réel à son être.

   Revenons un instant à la fiction. Tout est encore dans le gris avec cette lame plus claire au bout de laquelle Mouette semble immobilisée pour le temps des temps. Comme une Forme immuable attendant d’être décryptée, reproduite dans le sensible pour le plus grand bonheur des âmes qui seront en état d’effervescence à son contact. Concentrons notre attention sur la main gauche d’Eclaireuse et intimons-lui l’ordre d’éteindre la lampe. Progressivement. C’est d’abord une teinte foncée pareille à de l’anthracite. Puis c’est du graphite avec encore quelques reflets de clarté. Puis c’est du charbon, dense, sourd, pareil à une veine au fond d’un puits de mine. Nous tâchons de voir mais nos sclérotiques sont de bitume et nos pupilles sont des orifices occlus par où n’entre plus nulle lumière, où ne s’éclaire plus nulle signification. Eclaireuse n’est plus qu’un lointain souvenir, Mouette un point indistinct à l’horizon illisible du monde. Or, ce qui ne s’inscrit plus que dans la mémoire, ne s’archive que dans les plis du souvenir, tout ceci N’EST PLUS, tout ceci s’est évanoui en même temps que disparaissait le beau trajet de la flamme initié par la lampe puisque, aussi bien, toute lumière est ceci qui brûle et porte au devant de nos yeux l’exception de vivre. Cette image, un instant, en aura été le sublime révélateur. Lumière, être : une seule et identique chose, un seul et identique prodige dont cette image assure la belle présence et l’assurera à jamais. Toute œuvre empreinte de vérité implique sa propre éternité. Mais cette dernière remarque était inutile puisque VOUS LES REGARDEURS, savez ce qu’être éclairés veut dire !

 

 

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:04
Césures du temps.

Mélancolie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Du titre.

 

   D’emblée, il faut considérer le titre que l’Artiste a donné à sa toile. « Mélancolie », comme si une nécessaire récurrence de la douleur ici proposée devait trouver à s’exprimer dans le mot surajouté afin que la noirceur de l’œuvre atteigne un point de non-retour, comme si l’aporie visible devait se redoubler d’un vocable qui en détermine le sens en tant que chose irréductible. Mélancolie est là dans son caractère irréfragable et rien ne saurait la déloger du lieu qu’elle occupe, à savoir le centre de notre conscience dont elle fera l’objet même de sa réception. Et, du reste, rien ne servirait de tâcher de déloger cette écharde plantée dans notre chair invisible. Essaierai-t-on que le drame poursuivrait à bas bruit son œuvre maléfique : nous clouer au pilori, nous y laisser tels de sombres taciturnes. La noire humeur aurait fait tache d’huile, la veuve noire nous aurait atteints en notre for intérieur et nous ne saurions plus comment nous soustraire au mystère de sa fascination. Car il y a bien activité fascinatoire, la tristesse se métamorphosant, parfois, en une esthétique existentielle. « Bonjour tristesse » disait autrefois Françoise Sagan afin d’exprimer dans les mots du quotidien ce qui, d’ordinaire, ressortit à l’accidentel, au fortuit, à ce qui ne se produit que guidé par la main aveugle du Destin.

  

   De la définition.

 

   L’étymologie de « mélancolie » nous apprend que ce mot dérive du latin  « mélancolia », signifiant : «humeur noire» et «maladie engendrée par la bile noire». Si les mots « humeur » et « bile » font signe vers une affection de la base organique de celui qui est affecté d’un tel trouble, le prédicat « noire » en précise le versant ténébreux qui se déploie dans la texture  des événements existentiels du mélancolique, l’avancée dans une nuit qui ne s’étoile d’aucune autre lueur que celle d’un astre mort. L’espoir a disparu du champ de vision, les projets ne se montrent plus, sauf à rejouer éternellement une séquence de vie antérieure à l’effondrement, deuil, rupture, perte de soi dans les rets étroits de l’irrémédiable. «Humeur noire», « bile noire », ces expressions installant le symptôme dans une irréductible causalité fonctionnelle dont le résultat serait une manière d’aliénation indépassable, de sort jeté, d’ornière originelle dans laquelle inscrire ses pas et nulle part ailleurs.

 

   De la césure temporelle.

 

   Toujours il y a un avant et un après de la station mélancolique. Une faille est soudain apparue dans le déroulement temporel, un accroc dans la toile unie qui était celle de l’antérieur, alors que, maintenant, aucun futur n’est plus disponible, aucune fiction ne s’écrira qu’à l’aune de cette fêlure, de ce retrait dans les mailles floues de ce qui était et ne sera plus. La « progression » du mélancolique fait inévitablement penser à cette étonnante marche sur place dont les Mimes sont les habiles metteurs en scène. Peut-être n’existe-t-il pas de métaphore plus subtile pour dire, en quelques gestes circulaires, l’effectuation d’un « éternel retour du même » s’exonérant d’un avenir, se distrayant des évidences d’un présent pour se donner à être totalement contemporain de l’événement traumatique qui a disposé d’un cheminement, le déposant là même où jamais il n’aurait dû trouver de site, dans cet arrêt, ce suspens, au-dessus de cet abîme qui ne refermera nullement son impudique béance. Alors, tout ne tient plus qu’à la mesure de tensions, d’antinomies, de divisions de part et d’autre desquelles le Sujet devra s’organiser tant bien que mal, numéro d’équilibriste épuisant ne trouvant de « solution » qu’à la pratique d’une constante réitération.

 

   Lecture « mélancolique » de l’œuvre.

 

   C’est avec force que Dongni Hou nous livre ce personnage énigmatique dont nous sentons bien, au premier regard, qu’il est en proie à la plus vive des douleurs. Tout, ici, fonctionne dans le registre de l’opposition, de la polémique, d’une lutte interne dont les discords se donnent à voir sous les plus tragiques espèces d’une violence interne sourdement contenue mais non moins hautement visible pour autant. Bien au contraire, toute peine dissimulée n’en est que plus apparente, plus émouvante, se situant sur les bords d’une rupture, inimaginable déchirure selon les versants abrupts de la vie, de la mort. Fléau de la balance existentielle oscillant entre deux réalités aussi productrices d’angoisse l’une que l’autre. Vivre est une douleur. Mourir en est une autre car, alors, la conscience intentionnelle ne peut plus viser l’objet qui la fascine, cet événement et les entités qui ont concouru à en former l’éblouissante toile d’araignée, éblouissement à cause duquel un mouvement a été interrompu, une mécanique brisée, un puzzle déconstruit aux briques éparses, un chantier dévasté dont on ne reconnaît plus les fondations.

 

   Les objets de la césure.

 

  L’habileté de l’œuvre est de nous projeter au cœur de la fournaise en quelques propositions plastiques aussi économes qu’efficaces. Un lexique simple mais d’une terrible évidence.

 * Le noir joue avec le blanc en mode dialectique d’une étonnante vigueur. Le fond est cette pellicule de ténèbres dont Mélancolique paraît surgir à la manière d’une forme s’arrachant au Néant tout en maintenant avec lui d’indissolubles liens. Le corps lui-même est ce mixte des deux notes fondamentales, cet illisible gris semé d’ondulations plus foncées, ces stigmates qui disent en coups de brosse affirmés la persistance de l’ombre, le combat de la lumière qui se fraie quelques évanescents layons parmi la complexité d’un parcours semé d’embûches.

 * Vêture-dévêture renforcent encore le sentiment de dépossession, de dénuement. Non seulement Mélancolique semble sommairement habillé mais ce qui le protège des atteintes de l’extérieur est en voie d’éparpillement, de dissolution et l’on éprouve cette pénible impression d’impuissance face à ceux, celles dont les vêtements ne les isolent même plus des morsures du froid, mais aussi des entailles du regard des autres.

 * Chair-vêture placent en exergue de l’image cette étrange relation, ce cruel abîme dont l’homme prend conscience avec effroi : sa propre corruption et disparition corporelle alors qu’une simple chemise tissée dans l’ordinaire lui survivra à la façon d’une fabrication indestructible. Collision de la mortalité avec l’éternité ou ce qui lui ressemble dans l’ordre des choses habituellement rencontrées dans l’exercice de la quotidienneté.  

 * De dos-de face. Ici est peut-être l’amplitude maximale de ce qui est à penser en tant que désarroi. Ce démuni, cet individu aux mains vides, cette âme vacante a perdu ce qui signe son identité, ce visage par lequel figurer au monde avec la dignité qui seule convient à la présence humaine.  Nous « faisant face » de dos, - cet oxymore sans pitié -, par voie de conséquence il perd ses attributs essentiels. Il perd ses mimiques. Il perd son langage. Il perd sa singularité, sa signature formelle parmi la foule des errants et des anonymes. Il devient ce quidam, ce rôdeur en quête de lui-même, ce mortel privé de repères qui ne semble toiser que son passé, le présent lui étant ôté, le futur n’étant qu’une lointaine nébuleuse que son regard ne rencontrera nullement. Il est cloué sur ce fond qui apparaît dans le genre d’un sans-fond au sens où plus rien ne fonderait son être, le laissant divaguer dans les complexités d’un indéchiffrable chaos, d’une absence d’ordonnancement des polarités qui, ordinairement, contribuent à en livrer l’intelligible figure.

 

   Conditions de l’aliénation.

 

   Comment ne pas évoquer ici le sort de ces esclaves, populations de Noirs exploités dans les plantations par des Blancs si peu respectueux de la dignité humaine. En mode contrasté, comme si une instance diabolique naissait du réel lui-même, Vérité-Blanche assumant ses imprescriptibles Valeurs, ôtant toute possibilité de se faire entendre  à ceux, celles dont la peau Noire signerait une inéluctable négritude leur enjoignant à terme, non seulement de se soumettre, mais de disparaître. La loi du colon foulant au pied la factualité nécessairement accidentelle de ceux, celles qui ne sauraient entretenir avec leurs Maîtres que des liens de subordination. Viol d’une altérité considérée en tant qu’essence inaccomplie, destin vide et stérile dont il serait toujours temps de faire l’économie.

   Pour autant, établir un parallèle entre Esclave et Mélancolique doit simplement s’effectuer sous les auspices d’une analogie formelle, d’une relation d’image. Si l’esclave est humilié, réduit au rang de chose par son oppresseur, le mélancolique quant à lui, ne l’est que par la force de son propre destin, ce qui revient à penser qu’une sortie d’une telle condition devient possible en raison d’une liberté sous-jacente, mise entre parenthèse, en puissance mais pour l’instant privée de passage à l’acte. Un jour, peut-être, la survenue d’un soudain événement renversant l’ordre des choses et alors la lumière remplaçant la ténèbre, le Mélancolique réaménagera un temps de possible joie ou, tout au moins de neuve sérénité. Oui, de sérénité. Il y a tant à attendre de cela même qui paraîtra !

  

 

 

 

 

 

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:02
Là où hurle le vent.

Œuvre : André Maynet.

L’endroit de la rencontre avait été si romantique, si semblable aux paysages bucoliques du Berry, si près d’une mare qui eût pu être « du Diable », qu’immédiatement, je vous comparais à cette jeune bergère prénommée Marie dont Germain, le personnage de Georges Sand dans le roman éponyme, tombe amoureux afin de se consoler de son récent veuvage. Voici, les caprices de l’imaginaire m’avaient porté, sans doute, à mille lieues de la réalité dont Vous, la belle Inconnue, étiez la dépositaire. Mais il faut revenir à cette divine surprise et s’y confier comme si, soudain, le présent recomposé apparaissait pour la première fois avec son visage d’aube neuve. Le soleil est à peine une tache claire posée sur la ligne d’horizon. Partout nait une brume si claire qu’on la croirait sortie, tout droit, d’un conte de fée, peut-être de l’âme d’un écrivain en quête de solitude, de repos. Ici, les arbres sont clairsemés, là court un sentier semé de sable, plus loin une minuscule mare avec le reflet des troncs d’arbres faisant leur herse régulière. Comme si le peuple sylvestre avait souhaité retenir la mince étendue d’eau entre ses bras protecteurs. Je suis adossé contre un chêne séculaire qui féconde le sol de ses milliers de glands. Je me désaltère d’un peu d’eau, pose ma gourde entre mes jambes de manière à en sentir la subtile fraîcheur. Les herbes sont des tiges de cristal que couronnent les diamants noirs de gouttes en suspension dans l’air. Un pic-vert a fendu l’air de sa trajectoire rouge et verte, a déchiré le silence de son cri surpris. Alors je vous ai aperçue, vous reposant auprès de la mare, avec cet air de mélancolie sans fond, une infinie tristesse alanguissant vos yeux couleur d’opale. Votre teint était si nacré qu’il inclinait vers ces poupées vénitiennes dont on n’oserait se saisir de peur de les briser. Une empreinte de rose à peine esquissé rehaussait vos lèvres, non dans la joie cependant, mais comme pour souligner, par contraste, la dimension affligée de votre visage. Je me suis levé à la façon d’un automate pareil à ces jouets mécaniques que l’on remonte et qui, brinquebalant, cahotant, cheminent si maladroitement qu’ils risquent de chuter à chaque pas. Possiblement l’émotion de faire pareille rencontre en un endroit si modeste, si dépourvu des charmes qui conviennent aux rencontres ménagées par le destin. Car je ne pouvais ôter de mon esprit que cette confluence de nos parcours ne fût simplement fortuite. Là-dessous, nécessairement, il y avait une nécessité, une voie tracée depuis un temps immémorial et voilà, enfin, qu’elle consentait à s’actualiser.

Je vous offris mon bras. Je ne percevais nullement combien cette attitude était compassée, hors du temps, empreinte d’une ridicule préciosité, geste décadent d’un dandy en mal d’antiques sensations. Cependant vous l’avez accepté. Il est vrai, nous n’étions plus dans le temps présent, mais dans une histoire située au milieu du siècle dernier, dans un simple souci champêtre dont les mondanités étaient absentes et le snobisme hantait davantage les hôtels parisiens que cette désespérance douce d’une nature sereine, remise à son propre rythme.

Marie, combien je vous sens triste, sans doute affectée par quelque trouble de l’âme, peut-être par la perte d’un être cher ?...

Je laissai volontairement ma phrase en suspens, pensant que cette pause révèlerait votre pesant secret, car, assurément, il y en avait un.

Je ne me prénomme pas Marie, mais Catherine. C’est une simple confusion. Il faut dire, ici, sur cette lande de bruyère battue par les vents, au milieu du chaos des rochers et des touffes de fougères, il est fréquent de perdre ses repères, parfois même, c’est la raison qui chancelle, cherche ses amers. C’est si difficile de vivre dans cette solitude, là tout près de possibles déchirements !

Je demeurai coi un long moment, arrêtant même notre commune progression, présageant de cette halte qu’elle ménagerait une éclaircie dans cet événement qui devenait aussi mystérieux qu’incompréhensible. Subitement le paysage avait changé, le mince bosquet auprès duquel nous nous tenions, la mare, le sentier s’étaient effacés. Nous étions en haut d’un large plateau semé d’herbes rases qu’un continuel courant d’air parcourait comme si un fleuve souterrain en avait agité les rhizomes. Un peu en contrebas, deux arbres serrés l’un contre l’autre, tordus par les souffles d’air ; la ruine d’une bâtisse qui avait dû être imposante autrefois, mais dont il ne restait que quelques moignons de pierre lacérés par la bise acide dont on apercevait les remous, tout là-bas, au loin, parmi les nuages lourds et les meutes de clarté qui, parfois, les traversaient avec une force irrépressible, magnétique. C’était curieux cette impression de soudaine désolation. On eût dit être arrivés tout au bord du monde, sur l’aire terminale de la Terre dont l’étrave surplombait le vide, tutoyait l’abîme. Je restai longtemps dans un état identique à celui d’une sidération, sans doute semblable au Promeneur devant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, cet archétype du romantique tourmenté regardant les convulsions de son âme se perdre dans l’écume blanche des songes ou bien des arrières-mondes. Comme lui, j’étais fasciné par l’apparition sublime en même temps qu’effrayé. La beauté est toujours tragique. Etait-ce ma propre image que je voyais se profiler sur ce paysage de ruines ? Etait-ce l’âme romantique allemande qui en habillait les contours ? Ou bien quelque hallucination qui me visitait et me remettrait, bientôt, entre les bras de la folie ?

Mais, Catherine, dites-moi, je ne rêve pas, je ne suis pas possédé par quelque mauvais esprit qui troublerait ma vue, pervertirait mon sens critique ? Ce sont bien deux silhouettes humaines que j’aperçois comme si elles émergeaient d’une brume ? La première d’une femme drapée dans une longue vêture noire, un genre de large cape dans laquelle elle semble flotter sous les assauts du vent ? La seconde, celle d’un homme encore jeune dont l’attitude d’imploration fait signe vers une tragédie vécue, non encore dépassée ?

Mes paroles résonnaient, s’enroulaient en volutes, frappaient les boules des nuages et me revenaient comme en écho, pareilles à de très anciennes incantations qui se seraient égarées dans les plis complexes du temps.

Non, vos sens ne vous abusent pas. Sans doute eût-il été préférable qu’ils le fissent ! Certes, mes paroles doivent vous paraître bien étranges. Mais, qui n’a jamais vécu de drame intime ne peut ressentir, dans la densité de sa chair, la vive blessure qui y gît pour l’éternité.

Tout ceci avait été proféré dans un silence glacial avec une voix profondément troublante, pareille à celle que j’imaginais venir d’outre-tombe bien que, jamais, ma vie n’en pût éprouver le terrible vibrato. L’au-delà est une chose plaisante quand le discours en fait état d’une manière détachée. Combien le pathétique est plus visible dès qu’on se mêle de le toucher du bout du doigt ! Catherine, cependant, s’était rapprochée de ma personne, au point que nos bras étaient presque siamois et il s’en fallait de peu que nos haleines ne fussent emmêlées.

La première silhouette, celle hissée sur un rocher, dont le visage blême, la main pâle également, dépassent à grand peine de toute la noirceur environnante, eh bien c’est ma propre effigie venue du plus loin du temps, du plus inconcevable de l’espace. Celle que vous voyez, dont à côté de vous, je figure la provisoire présence, c’est la même que cette éplorée qui ne paraît vivante qu’à l’aune de la mort qui vient de la terrasser. Voyez-vous, vous côtoyez un fantôme. Mais, au fait, que ressentez-vous à cette proximité ? Êtes-vous au moins effrayé ? La terreur glace-t-elle votre sang ? Pourriez-vous marcher, bouger, vous occuper à une occupation si je vous en intimais l’ordre ?

C’était à peine si j’osais tourner le regard en sa direction. De l’allure belle autant que mélancolique qu’elle avait auprès de « La Mare au Diable », ne demeuraient plus que des mèches de cheveux identiques à de la filasse, des orbites creuses, deux trous à la place du nez, un liseré étroit faisant office de bouche. Quant aux mains, elles étaient si décharnées, si transparentes qu’on eût pensé avoir affaire à un jeu d’osselets que le vent aurait disséminé au gré de sa fantaisie.

Et l’homme ?, dis-je, la voix tremblante, les yeux perdus dans une brume dont je pensais qu’elle serait la dernière à se présenter avant que je ne disparaisse moi-même.

L’homme, voilà un mot bien important pour un tout jeune garçon qui ne connaîtra jamais les rives de la vieillesse. Lui aussi me rejoindra dans cet absolu qu’a été son amour pour moi, sa passion, ce sentiment métamorphosé en haute solitude, cette inclination à se détruire plutôt que de renoncer à cette flamme qui le ronge de l’intérieur et, bientôt, le réduira en cendres. Pour le moment, vous le voyez rôder comme un loup, arpenter la lande avec violence car son désir de rejoindre sa Cathy - moi, l’anonyme, moi, l’inaccessible, la fiancée du néant, - son désir est si fort de venir à moi qu’il me sent près de lui, ici, sur ce rocher usé par le vent, là sur les écailles acérées de l’air, là-bas dans les pierres qui se descellent et construisent les ruines de Hurlevent, encore plus loin dans l’invisible chant qui naît de la terre, cette terre que j’étais, cette lande qui me traversait comme les feuilles balaient le ciel d’automne.

Soudain sa voix s’étiola, fondit en un long sanglot pareil au mugissement du vent sur le dos perclus de ces terres désolées. Je n’osai me retourner de peur de voir les progrès de la mort me livrer une image que, jamais, je ne pourrais effacer de mon âme si, toutefois, elle y inscrivait sa délétère empreinte. Puis l’air consentit à se radoucir. Au loin, les landes commençaient à disparaître, mêlant leurs tumultes à des théories de bosquets dont la forme plus familière venait apporter une onction à l’infinie tristesse qui avait érodé mon corps au point de le rendre muet, presque impossible à rejoindre. Maintenant les nuages flottaient avec sérénité sur la surface du lac qui brillait à la façon d’un galet poncé de clarté. Le chemin de sable faisait sa ligne fuyante au travers des chênes assemblés comme pour une fête. L’arbre vénérable contre lequel j’étais adossé figurait une manière de légende aussi rassurante que patriarcale. Avant de fermer mon livre et de prendre quelque repos, je lus encore un passage que j’avais encadré d’un trait de crayon. C’était une manie que j’avais contractée dans ma prime jeunesse et je pensais qu’elle m’accompagnerait jusque dans l’au-delà.

« Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances d'Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c'est lui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je continuerais d'exister ; mais si tout le reste demeurait et que lui fût anéanti, l'univers me deviendrait complètement étranger, je n'aurais plus l'air d'en faire partie. Mon amour pour Linton est comme le feuillage dans les bois : le temps le transformera, je le sais bien, comme l'hiver transforme les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente, mais nécessaire. Nelly, je suis Heathcliff ! Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être. Ainsi, ne parlez plus de notre séparation ; elle est impossible. »

(Wuthering Heights, chapitre IX, extrait d'une déclaration de Catherine Earnshaw à Nelly Dean).

« Nelly, je suis Heathcliff », combien cette déclaration de Catherine Earnshaw était belle en direction de celui qu’elle aima, de celui qui l’aima aussi d’un amour absolu, car, d’amour, il ne peut y avoir que cela !

« Je suis Cathy ». Voilà ce que je voulais affirmer moi aussi car ma passion pour Catherine, pour Hurlevent est si entière qu’elle ne peut qu’être fusionnelle, sans partage, aussi exigeante que l’est cette belle terre du Yorkshire qui enfante des prodiges.

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:01
Surgir dedans le monde

                    Photographie : Blanc-Seing

 

*

 

« Les « apparences » sont donc bien en péril

puisqu’il s’agit toujours de les sauver. »

 

« Pensées d’une Amazone » - Natalie Clifford Barney

 

***

 

 

   Nous regardons une fleur, cette fleur, et nous éprouvons un réel plaisir à la découvrir. En raison de son évidente beauté. Nous pouvons en dresser le rapide portrait. Dire le vert lustré de ses feuilles, ce vert profond, entre chrome et bouteille, il est pareil aux lueurs des abysses ou bien des cryptes ombreuses, là où la lumière palpite à peine, oubliée jusqu’en son impossible résurgence. Dire les fleurs à peine écloses, leur attente en tant que bouton, le secret qui est logé au cœur de leur être. Dire le fond de clarté, il nous fait penser à la lueur d’une mare sous l’œil d’une lune gibbeuse ou bien à la couleur plombée traversant un antique vitrail. Disant ceci, la fleur blanche épanouie, celles en sursis d’éclosion, les lames des feuilles en leur dissimulation, nous n’avons fait qu’effleurer le réel, en tracer une première esquisse. A première vue, nous nous contentons de cette approche et nous pourrions laisser ces fleurs à leur destin sans que rien ne vienne nous alerter plus avant. Ainsi est la marche des hommes, souvent hésitante, se contentant de choisir le chemin le plus droit que lui indique, ici une flèche directrice, là un espace ouvert où déposer ses pas sans s’enquérir autrement de la nature foncière des choses.

   Et, parfois, partons-nous à regret, éprouvant en notre fond quelque sentiment d’incomplétude. Certes, ces choses, nous les avons vues, mais avons-nous au moins pris soin d’en cerner la délicatesse, d’en déceler ce qui les fait être de telle ou de telle manière ? Car, nous le sentons bien, nous n’avons procédé qu’à leur rapide inventaire, un peu comme un enfant s’amuse un instant de son nouveau jouet que, bientôt, il délaissera pour un autre ou bien pour suivre un compagnon d’aventure. Les objets dont nous croisons la présence, nous les archivons dans les coins oublieux de notre mémoire avant même qu’ils n’aient tenu, à notre égard, leur mystérieux et profond langage. Nous éprouvons le réel tel un miroir qui ne nous confierait que son immédiat reflet, connaissant un monde sans épaisseur, un genre de feuille de cristal qui ne vibrerait qu’au diapason d’une fugace curiosité. Ceci se nomme « apparences » et, le plus souvent, nous satisfaisons-nous de leur éclat, de leur brillance puis les délaissons aussitôt.

   Ce à quoi il faudrait consacrer son énergie : à radiographier le monde, oh certes un monde modeste, ce coin de nature, ce ruisseau sous le bleu des ombrages, cette pommette épanouie, ces lèvres carmin, cette usure du sol, cette empreinte dans le sable, ce rien qui passe et, déjà, n’est plus. Radiographier les êtres, deviner le feu d’un désir, saisir sa perte, sa chute, cette faille ténébreuse qui s’ouvre et, parfois, jamais ne se referme. Rendre cette Belle transparente, deviner ses plus secrètes intentions, faire se lever les nuées de ses fantasmes, déplier son amour, chercher dans la gangue de ses mots qui elle est dont, toujours, elle dissimule la silhouette, préférant le flou d’une vision au tranchant d’une vérité. C’est toujours comme ceci, nous effleurons à défaut de comprendre ce qui se présente dans sa plus effective manifestation.

   « Apparence », le maître-mot de notre siècle uniquement préoccupé de « spectacle » (Guy Debord, en son temps, en avait dressé l’admirable cartographie dans son livre où il disséquait les symptômes dont notre société est atteinte jusqu’en son fond), « spectacle » donc, dont l’étonnant phénomène consumériste du « selfie » - cet egoportrait qu’on a pris le soin d’angliciser, mode oblige ! -, se donne à voir en tant que caricature de notre monde soi-disant « postmoderne ». Ici est atteint un genre de point de non-retour à partir duquel l’imperium de l’indivualisme-ombilical se laisse entendre comme la signification ultime de ce que l’homme pourrait donner à voir de sa propre esquisse. Lorsqu’un quidam se prête au jeu du « selfie » - le je-moi-même qui se regarde dans la psyché -, ce ne sont ni les personnes convoquées sur l’écran, ni le monument en arrière-plan qui comptent, mais seulement le Sujet-en-son-extrême-subjectivité, le solipsisme en tant que solipsisme.

   Dès lors le compagnon de fortune de l’image, cette sculpture à l’horizon ou ce paysage sublime ne sont rien de moins que des faire-valoir qui installent sur un piédestal  Celui, Celle qui en ont décidé la mise en œuvre. Ainsi la « photographie » qui en résultera aura, aux yeux de son promoteur, tenu le seul contrat qui lui était assigné : que les « apparences » soient sauves, le reste n’étant que présences superfétatoires,  simple cosmétique s’évanouissant à même sa contingente présence. En réalité, ce ne seront nullement deux êtres (le Faiseur de selfie et telle Personne en Renom) qui se seront rencontrées mais deux opportunismes créant les lieux d’un avoir subitement disponible dont la durée de vie éphémère fait irrésistiblement penser à la lumière éteinte du feu-follet dans la fente du crépuscule.

   Maintenant nous regardons une montagne, sa crête enneigée, ses flancs cernés de givre, les éboulis qui en structurent les cônes de déjection, les épicéas qui en verdissent la pente. Mais que voit-on ici ? « L’apparence » de la montagne, c'est-à-dire son avoir ou bien son essence, à savoir ce qui la constitue en son fondement intime et la singularise telle l’identité dont elle seule connaît le lexique interne ? L’évidence est bien que nous n’apercevons que sa forme externe, un croisement de lignes, des jonctions de masses, des convergences de failles, ses arêtes vives, ses diaclases qui, somme toute, ne sont que les ouvertures géologiques au gré desquelles nous en saisissons la belle et unique matérialité. Donc de l’avoir sous lequel disparaît son être, puisque, aussi bien, jamais l’être d’une chose ne se donne dans la pure évidence. L’être est toujours ce qui se dissimule et toujours nous interroge. L’être est l’instigateur de la métaphysique, le questionnement à l’aune duquel surgissent l’étonnement et sa conséquence : la philosophie.

   Mais revenons à la montagne et appliquons-lui un regard doué d’une plus grande précision. Donc l’être-de-la-montagne n’est jamais ce rocher-ci, ce ravin-là, cette stalagmite qui tutoie le ciel de son bloc de basalte ou bien de gneiss. Tout ceci, simples bouleversements tectoniques et fantaisies de la Nature. Afin de sortir du cadre des « apparences », s’abstraire des illusions et des faux-semblants, il nous faut nous approcher d’une montagne plus essentielle dont les prédicats, à peine effleurés, feront déjà signe en direction de son être. « La Montagne Sainte-Victoire » (non, elle n’est nullement évitable !), telle que traitée par Cézanne au crépuscule de sa vie est certainement l’une des façons les plus sûres d’en percevoir l’immémoriale et infinie présence. Ici, « l’apparence » est occultée au profit d’une saisie certes picturale, plastique, mais surtout spirituelle. Il faut dépouiller la représentation de sa lourde gangue de réel, il faut aller vers la légèreté, le silence. Ce sont les conditions nécessaires d’une perception approfondie de ce qui veut venir à nous sur des « sandales ailées ».  Ces sandales, ces « talaria » de la mythologie grecque, attributs du dieu Hermès, le messager des dieux, celui qui réalise le passage, ouvrent le sens de la rencontre. Car ces sandales « magiques » appartiennent à la fois à la lourdeur terrestre, à la fois à la grâce diaphane du ciel. C’est à la jonction des deux, de l’humus fermé et de l’éther ouvert que s’installe tout processus de signification. Translation d’une ombre terrestre à une clarté céleste. Cézanne avait bien compris l’enjeu auquel était confrontée la représentation en peinture : éviter l’écueil des pleines pâtes qui saturent la toile (l’espace de la parole), créer de minces oculus par où se dira l’évanescence de l’être (l’ouverture du sens plénier des choses).

   La Sainte-Victoire est la mise en musique des harmoniques imperceptibles de la substance : seulement des touches de couleur, des vibrations colorées, des blancs qui espacient l’œuvre, lui octroient sa respiration (le souffle est la manifestation de l’âme qui se dit en flux et reflux alternés : un balancement, un rythme, une scansion qui est le poème du temps, sa diastole-systole, son effervescence interne).  C’est à l’aune de ces touches subtiles que se déploie ce qu’est la Montagne en son principe le plus accompli. Jamais elle ne se donne sur le mode d’une chose apparaissant dans son propre écrin dont il suffirait de prendre acte sans forer d’une manière plus subtile le caractère imprescriptible des sèmes qui y courent dans l’épaisseur d’une figure appellant le jeu d’un voilement-dévoilement. C’est identique à l’éclosion de la rose. Son être n’est ni le bouton clos dans son en-soi, ni l’efflorescence et l’explosion des pétales dans leur excès, mais seulement le voyage des « sandales ailées », d’une forme à l’autre, autrement dit le chemin incessant qui va de l’une à l’autre, tantôt apparaît ici, tantôt se dissimule là, un clignotement sans fin qui est le don inépuisable de la temporalité.

   L’être-des-choses est bien moins leur étendue, leur plan spatialisé, leur contour que l’intervalle qui se donne dans le battement des secondes et s’accomplit dans chaque instant qui passe. L’être est cette instantanéité qui ne se dissimule mieux qu’à être recouverte par la pellicule du réel, cette « apparence » que nous prenons pour l’essence même de la chose mais qui n’en est qu’une sorte de mirage, de certitude payée en « monnaie de singe ». Si nous sommes émus face aux propositions florales de l’image placée à l’incipit de cet article, si nous le sommes également, absorbés dans la vision de La Sainte-Victoire, ce n’est nullement en raison de l’épiphanie tangible dont elles sont, à l’évidence, atteintes, mais au regard de ce qu’elles dissimulent, qui nous placent en chercheurs inquiets des pluralités de significations qui s’y abritent en creux. Oui, « en creux » car toujours le plein de la vision appelle le vide de la conscience toujours aux aguets. Non, nous ne ferons de « selfie », ni de la fleur, ni de la Montagne car ce n’est que de nous dont il s’agirait à chaque fois, de nous dissimulant la figure de l’essentiel. Or c’est ceci que nous voulons : connaître et, à chaque étape nouvelle, faire régresser cette chape d’inconnaissance qui soude nos oreilles et rive nos yeux. Nous voulons ! Quoi donc ? Surgir-dedans-le-monde. Ceci  est, avant tout, affaire de lucidité et de juste curiosité face à ce qui ne peut jamais être nommé qu’à partir de l’innommable. Or, toujours, l’être demeure celé en son bourgeon. C’est à nous seulement, d’en permettre la clairière, de la rendre patente et de l’abandonner à son secret. Nous n’en avons prélevé qu’un minuscule fragment. Mais quelle joie, déjà, que d’avoir pu s’approcher de son être ! Pas de plus beau transport. Il s’agit bien de l’âme ici, et non de sourde matérialité, n’est-ce pas ?  

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 16:22
Evénement de l’être.

"Sans titre", lithographie.

Lausanne 1960.

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

   Prologue.

 

   Ici, tout au long de l’article il sera parlé des formes par lesquelles les choses se révèlent en tant que choses, les hommes en tant qu’hommes, les animaux en tant qu’animaux et les esquisses artistiques en l’exception qu’elles constituent. D’abord sera énoncée une manière d’origine formelle remontant au Déluge lui-même. Premières formes convulsives et chaotiques dont les contours mêlés les exilent presque de leur statut signifiant, les reconduisant à des ensembles de signes peu reconnaissables. Puis surviendra Noé avec son arche. Il embarquera hommes, femmes, animaux (les formes métaphoriquement considérées) pour les sauver de la confusion aquatique. Ce faisant, il endossera le rôle démiurgique de celui commis à sauver quelques unes des figures qui s’assembleront plus tard pour donner lieu à l’exister. Le sachant ou à son insu, Noé aura constitué le lieu d’un langage avec ses référents, ses signifiants, ses signifiés. Autrement dit tout ce à quoi se prêtent les formes repérables, identifiées, afin que quelque chose comme un monde cohérent s’organise et profère sur la toile silencieuse de l’être.

   Ensuite sera envisagée l’autonomie de la forme artistique à nulle autre pareille. Qu’il s’agisse de celles qui sont à l’œuvre dans un portrait, une nature morte ou bien un paysage, elles concourent toutes à créer un cosmos lisible, disponible aux yeux des Rares, ceux qui voudront naviguer de concert avec elles afin d’en élucider le constant mystère.

   Puis sera mise en lumière l’incroyable profusion de l’œuvre de Picasso, cet admirable « Jongleur de la forme » qui a donné à l’art l’une de ses plus belles assises.

   Enfin, cette longue méditation débouchera sur les formes portées à la clarté dans la lithographie que nous offre Marcel Dupertuis, œuvre suivie d’un essai de rapide herméneutique.

   Parfois le chemin est long et flexueux qui, partant d’une fable des origines, à savoir la Bible, ricoche sur l’une des dimensions les plus fécondes de l’expression esthétique mise en musique par Picasso pour atterrir en douceur dans une œuvre contemporaine au travers de laquelle repérer les influences, sinon les confluences. Une forme humaine contemplant une forme plastique, voici le parcours qui vous est proposé. Puissiez-vous vous mettre en quête sans attendre de ces formes qui tressent, tout simplement, le cadre d’une ontologie. Nous ne sommes que par elles !

 

   Ça cherche du dedans.

 

   Voyez-vous, de prime abord, c’est difficile de s’y retrouver. C’est comme si on avançait dans le fog londonien avec la brume qui poisse le corps et les yeux perdus dans les larmes. Alors on progresse à tâtons, on hésite, les pieds interrogent le bord du trottoir, la gondole du caniveau, les plaques d’égouts où vivent les rats ténébreux. Ça cherche du dedans. Ça interroge. Ça s’inquiète. C’est si difficile de marcher sur le bord du monde et de n’en percevoir que la longue courbure, le cercle qui glisse infiniment vers l’infini avec soi dessus et les mains démunies, ne saisissant qu’un rien approximatif. Pourtant renoncer à connaître serait pire et on poursuit avec la braise de la conscience qui fait son lumignon dans le clair-obscur de l’intelligence. Des Voyeurs qui nous verraient dans cette posture étrange penseraient à quelque somnambule tout juste à la limite de son habituelle hypnose, en quête de soi. Mais en est-il jamais autrement ? De la quête de soi, la seule dont l’homme soit à la recherche, comme si une dette d’exister ne parvenait nullement à être soldée ? C’est tout de même assez admirable cette obstination à poursuivre sur la ligne de crête alors que nous sommes cernés d’ombre et de lumière avec le risque éternel de tomber dans l’une et de risquer la cécité ou bien de plonger dans l’autre et de connaître l’inconnaissable, la mort en ses atours d’apparat !

 

   Des animaux pareils à des icônes

 

 Voyez-vous c’est comme d’être le témoin de quelque phénomène hautement incompréhensible. On vient juste de faire présence sur la scène du monde et l’on emplit ses yeux du miracle constant du paraître. On voit des hommes nus, des femmes nues avec des corps pareils à un albâtre. On voit des arbres touffus parsemés de pommes rouges. Des montagnes coiffées des dents de scie des sapins. Des prairies où sont piquées les étoiles des pâquerettes. Des chemins qui serpentent, longues lignes courbes qui disparaissent dans la fraîcheur d’un vallon. On voit des animaux pareils à des icônes dans leurs cages de verre : un cheval blanc à la crinière juvénile, des moutons emmitouflés dans une laine duveteuse, des cerfs aux bois pareils aux ramures des taillis, des antilopes aux ventres clairs avec leurs cornes sculptées en forme de lyre, des paons à la roue polychrome, des aras dans leurs robes de feu avec des ailes couleur d’améthyste et des becs en forme de faucilles, des lévriers aux pattes aussi fines que la dentelle, un dos tacheté de marron et de noir, la tête en triangle, les yeux identiques aux prunelles des haies.

 

 Inimitable rhétorique des formes.

 

   Enfin on voit la pure beauté, là, tout près, à portée de la main, logée dans le lobe occipital où crépitent les images. On voit et, d’un coup, d’un seul, on connaît le grand mystère des choses. On est transi, recueilli en soi. On enferme dans le massif ombreux de sa tête les images belles, on les serre contre soi, on les invagine dans le domaine secret où ça chante en sourdine. Les formes, on a vu les formes par lesquelles l’apparaître se révèle à nous en tant que le pur bonheur qui nous est octroyé de figurer parmi l’incroyable densité des choses, leurs promesses d’avenir, leur inépuisable ouverture en direction du sens. Forme-humaine avec le menhir dressé de la sagesse. Forme-animale avec son inépuisable variété, le témoignage de son devoir d’être auprès de nous sans défaut. Formes-minérales-végétales qui dessinent le paysage dans lequel nous nous fondons comme le mot le fait dans la phrase. Inimitable rhétorique des formes qui sont notre seul moyen de nous y retrouver avec nous, avec les autres, avec le monde.

 

   Le ciel a viré au drame.

 

 Voyez-vous c’est comme d’être le témoin de quelque phénomène hautement incompréhensible. Ces formes qui font face et jamais ne se dérobent, voici qu’elles commencent à vaciller dans l’air chargé de confondantes humeurs. Le ciel a soudain viré au drame avec ses lourdes grappes de nuages, ses éclairs déchirant les nuées, ses meutes d’eau qui fauchent l’air des hallebardes de leurs gouttes. Sur les toits de feuilles dont on a fait son abri, voici que cela résonne et crépite, ruisselle et déchire le limbe protecteur. On est livré à la démesure et les membres battent l’air à la recherche de quelque chose qui rassurerait. Ce qu’on voit, à la dérive, tel un tragique Radeau de la Méduse, ce sont des troncs hachés, des fétus de paille, des crinières gonflées d’eau, des pantins qui gesticulent, des écorces boursouflées, des gestes en désordre, des signaux tels des sémaphores. Cela s’agite et se débat, cela crie parfois avec des gerbes d’eau qui se mêlent aux voix, cela fuse en maelstrom, cela disparaît par la grande bonde suceuse du Néant. On n’en revient pas d’être encore quelqu’un de vivant avec un corps, des bras pour saisir, des pieds pour marcher, une bouche pour proférer. Alors on dit : « c’est incroyable tout de même cette sombre furie qui a dévalé du ciel et emmené avec elle une partie de la beauté, un fragment du sens et il ne demeure que les cruels stigmates d’une douleur incompréhensible ». On dit, la bouche ronde, les yeux hagards : « c’est terrible ce DELUGE alors que le monde venait tout juste de commencer, de sortir de sa bogue et de s’éployer dans l’espace et le temps. »

 

   Une voix biblique pour tout dire.

 

   C’est alors qu’une voix surgit du centre du Ciel, une voix démesurée, prophétique, biblique pour tout dire :

 

   L'Eternel dit à Noé: «Entre dans l'arche avec toute ta famille, car je t'ai vu comme juste devant moi dans cette génération.

Tu prendras avec toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle, une paire des animaux impurs, le mâle et sa femelle, ainsi que sept couples des oiseaux, mâle et femelle, afin de conserver leur espèce en vie sur toute la surface de la terre.

En effet, encore sept jours et je ferai tomber la pluie sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. J'exterminerai ainsi de la surface du sol tous les êtres que j'ai créés.»

Noé se conforma à tous les ordres que Dieu lui avait donnés. […]

L'an six cents de la vie de Noé, le dix-septième jour du deuxième mois, toutes les sources du grand abîme jaillirent et les écluses du ciel s'ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. C'est ce jour-là précisément que Noé, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils avec eux étaient entrés dans l'arche, ainsi que tous les animaux selon leur espèce, tout le bétail selon son espèce, tous les reptiles qui rampent sur la terre selon leur espèce, tous les oiseaux selon leur espèce, tous les petits oiseaux, tout ce qui a des ailes. […]

Dieu fit disparaître tous les êtres qui étaient à la surface du sol, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles et aux oiseaux: ils furent exterminés de la terre. Il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.

La crue de l'eau sur la terre dura cent cinquante jours.

 

   Mince herméneutique biblique.

 

   Il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.

 

   Cette seule assertion en forme d’épilogue à la tonalité sans doute morale et à la teneur amplement mythologique (tout ceci n’est, à l’évidence, qu’un long et subtil poème à l’usage d’enfants sages), cette assertion donc est celle que l’on retiendra pour la poursuite de notre fable dont le sujet, pour l’instant inapparent, voudrait faire signe en direction de l’art par le biais des formes, ces signes jamais réductibles à de purs épiphénomènes du sens dont il faut se saisir mais qui en constituent la structure complexe et pourtant si évidente. Mais ici il convient de mettre en relation avec ceci même qui s’annonçait comme le début d’une histoire :

 

   « On vient juste de paraître sur la scène du monde et l’on emplit ses yeux du miracle constant du paraître. On voit des hommes nus, des femmes nues avec des corps pareils à un albâtre. On voit des arbres touffus parsemés de pommes rouges. Des montagnes coiffées des dents de scie des sapins. Des prairies où sont piquées les étoiles des pâquerettes. Des chemins qui serpentent, longues lignes courbes qui disparaissent dans la fraîcheur d’un vallon. On voit des animaux pareils à des icônes dans leurs cages de verre. »

 

  Tout ce petit monde majestueux qui déploie son propre miracle dans une manière de Paradis Terrestre, il suffit de le relier à Noé, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils (qui) avec eux étaient entrés dans l'arche, pour la simple raison que ces « survivants » ou ces « élus », comme l’on voudra, sont les formes humaines, animales, qui sont « mises de côté » pour témoigner de cela même qui est essentiel à conserver afin que la vie soit suffisamment bonne. Désignés par le Destin pour faire sens et produire une compréhension qui, jusqu’alors était menacée. En effet, selon la Bible, l’on ne devient vraiment Homme, Animal qu’à être doté, à l’initiale, d’une Majuscule qui témoigne de la dignité de vivre. Séparer le bon grain de l’ivraie, telle est la mission qui échoit à Noé, comme si, en une certaine manière Dieu l’instituait en ce Démiurge qui juge des formes qui sont bonnes et de celles qui ne le sont pas. Bien évidemment, notre « herméneutique » n’enjambera nullement le dangereux parapet de la Morale, en restant seulement au seul intérêt que présentent lesdites formes pour constituer une esthétique suffisamment étayée en raison, et en « formalisme », bien entendu.

 

   L’arche complexe des signifiants.

 

   Si l’avènement cruel et soudain du Déluge s’annonçait comme le début de « l’in-forme » (ce qui, par définition s’oppose à la forme), la réhabilitation de Noé et de ses progénitures est le début d’une généalogie des formes. Formes signifiantes de l’humain et de l’animal qui jouent en tant que valeurs-archétypes de tout ce qui peuplera la Terre de son trajet existentiel, aussi bien les paysages et leurs multiples déclinaisons. En réalité ce que la mythologie biblique se propose de nous révéler, c’est rien de moins que l’arche complexe des signifiants, auxquels est naturellement attachée la cohorte des signifiés, ceux-ci n’existant qu’à l’aune de ceux-là et réciproquement. En réalité la question qui se pose est la suivante : « Qu’est-ce que l’événement de l’Être ? » (orthographié avec une Majuscule il dit l’Unité qui rassemble le multiple, à savoir l’ensemble des êtres-présents), « que veut dire être ? » A la lumière de l’allégorie de l’Arche, qui trie le divers pour le rassembler en un peuple suffisamment doué de sens, nous proposerons la thèse suivante : l’être est ceci qui, s’extrayant du multiple informe, de l’inapparent, de l’insaisissable, instaure des formes, donc un sens dans sa triple valeur, (à savoir signification des choses ; perception par l’usage des sens ; direction à emprunter afin de trouver sa voie), afin qu’un monde soit donné à ceux et celles qui y figurent à titre d’incontournables esquisses qui donnent à voir, à penser, à comprendre.

   Être, c’est être une forme comprise et compréhensible. Pas seulement un signe parmi d’autres signes dans la grande bousculade mondaine. Mais un signe doué de dignité. Ce qu’Henri Focillon, grand expert en matière d’art énonçait de la manière suivante : « Le signe signifie, la forme SE signifie ». Et, bien évidemment l’accentuation sur le pronominal SE n’est nullement un effet de langage mais l’annonce d’un fondement à nul autre pareil de la forme artistique qui est un monde-en-soi doué d’autonomie et de signification plénière alors qu’un signe aussi immanent que peut l’être celui d’une signalisation spatiale (un panneau routier par exemple) ne signifie qu’a minima dans son contexte d’énonciation, nulle part ailleurs, autrement dit par défaut, nullement en raison d’une nécessité.

 

   La forme telle qu’en elle-même.

 

   Sans doute ne parviendra-t-on jamais à mieux comprendre l’enjeu essentiel livré par la forme qu’à nous pencher sur le concept « d’événement pur » tel qu’énoncé par le Poète Rilke. Lorsque les choses (essentiellement les formes artistiques) ont lieu, plutôt que de se dissoudre dans le chaos des espaces extérieurs, elles existent au sein même de leur propre présence d’où elles rayonnent comme l’exception qu’elles créent. En tant que formes peuvent aussi bien être évoquées l’image d’une femme que la vie d’une rose, aussi bien le regard de l’ami que son désespoir. Car la nature de la forme réside moins dans sa donfiguration première que dans le coefficient de vérité qu’elle montre comme sa réalité essentielle. A propos de ces formes artistiques (une main sculptée par Rodin), Rilke fait émerger une présence qu’entoure une ligne qui la cerne et la propose au regard comme la singularité remarquable dont elle est tissée :

   « Si ample que soit le mouvement d’une sculpture (son jeu de formes), de quelque lieu infiniment distant qu’elle jaillisse, et fût-ce même de la profondeur du ciel, il faut que ce mouvement se referme sur lui-même, que le grand cercle s’achève, le cercle de solitude qui enclôt toute œuvre d’art. »

   Ainsi nous est-il montré, sous une heureuse énonciation esthétique (une autre forme), la naissance à soi en tant que surgissement, sa participation à une transcendance pointée par la figuration céleste, le recours au cercle qui se donne à la manière de la forme parfaite qui dit le Tout des choses à l’intérieur de sa corolle éminemment signifiante, la dimension de la solitude car l’essence même de l’art est une vocation à l’autarcie au sein de laquelle un paradigme de la connaissance gît à l’intérieur de sa propre profération. Ici, nous sommes loin de la désolation du Déluge qui confond les éléments dans une tragique illisibilité. La forme quintessenciée devient, par le principe même qui l’anime depuis son centre, un genre d’absolu auquel nous ne pouvons participer qu’au titre d’une profonde et attentive contemplation. Autrement dit retrait en son être afin de pouvoir résonner selon des harmoniques avec ceci qui diffuse la beauté par tous les pores de sa présence. C’est comme de s’arrêter devant le prodige de la fleur, le luxe du lotus, le secret de la rose, la pâleur du lys et de communier en silence avec son être si fragile :

 

« Seule ô abondante fleur

Tu crées ton propre espace…

Ton parfum entoure comme d’autres pétales

Ton innombrable calice… »

 

   On ne saurait mieux que par cette sublime poésie évoquer ce que le rythme secret des formes instille dans notre âme de bonheur et de pure joie. Ma propre forme humaine se voyant reflétée dans le cœur même du monde.

 

   De l’informe du Déluge aux formes « Noétiques » (Noé et concept réunis) et à l’œuvre De Marcel Dupertuis.

 

Evénement de l’être.

   Bien évidemment le propos, jusqu’ici, paraît si éloigné de son objet que l’on pourrait craindre de ne jamais le voir abordé. Et pourtant il y a homologie des situations d’énonciation entre le genre de marche de guingois située en épilogue (Voyez-vous, de prime abord, c’est difficile de s’y retrouver. C’est comme si on avançait dans le fog londonien avec la brume qui poisse le corps et les yeux perdus dans les larmes.), l’aventure biblique et les supposés théoriques qu’elle est censée mettre en scène et, enfin, cette merveilleuse lithographie qui n’a de cesse de nous questionner et d’obtenir une réponse à son énigme.

 

   Genèse de l’œuvre.

 

   « Lithographie », il faut l’envisager encore comme nulle et non avenue, située quelque part entre Charybde et Scylla, autrement dit aux confins du subconscient de l’Artiste, si proche d’un abîme qu’aussi bien elle pourrait ne pas advenir. Qu’en est-il des formes avant qu’elles ne paraissent ? La question mérite non seulement d’être posée mais s’annonce comme nécessaire si nous voulons comprendre l’émergence de ce qui, bientôt, recevra le prédicat « d’œuvre » et la posera, cette œuvre, comme l’évidence qu’elle sera advenue. Mystère que celui des formes dont l’origine ne sera jamais vraiment éludée. Quelque part, dans l’imaginaire du créateur, dans les brumes de l’inconscient, au milieu de réminiscences diverses (telle hanche de femme, telle courbe abstraite, telle figure d’un paysage, telle influence artistique), se sera ébauchée, dans le plus grand mystère, cette subtile alchimie qui guidera le pinceau, tracera la volute dans la pierre, courbera le métal selon la volonté qui lui sera imprimée. De contingente qu’elle était, d’inaccessible, d’improductive, elle aura reçu les modalités de son apparaître et, dès lors, peu nombreux seront ceux qui se questionneront sur son origine, les médiations auxquelles elle aura été soumise, les remises en question dont elle aura fait l’objet, les doutes et les angoisses qui auront précédé sa naissance. Car il s’agit bien de naissance avec les douleurs attachées à toute parturition, l’émergence inquiète de la fameuse « illusion anticipatrice » thématisée par René Diatkine, illusion dont tout « démiurge » est assailli dès l’instant où celles qui vont surgir, les formes, seront toujours une manière de révélation, la survenue de l’éclair dans le ciel artistique. L’enfant qu’on aura porté au monde dans sa singularité. Alors, soudain, elles seront là, intensément présentes, dotées d’une manière d’évidence, assurées d’une belle plénitude comme si, de toute éternité, à la façon des Idées platoniciennes, immuables et éternelles, elles n’avaient attendu que l’instant où elles feraient acte de présence parmi les innombrables confluences du sensible.

 

   Ce qu’il verra peut-être.

 

   Si les formes proviennent donc d’un indescriptible premier, d’un chaos originel (et gageons qu’il en soit ainsi), elles n’en paraissent pas moins illisibles parfois au regard qui les parcourt sans s’y attarder suffisamment. Dans l’optique d’une première vision, cette lithographie se livre dans le genre d’un tumultueux paysage, savane bavarde ou mangrove aux racines emmêlées, forêt pluviale qu’une obscurité souveraine dissimule aux regards des Curieux. A vrai dire un Voyeur pressé pourrait fort bien se satisfaire de cette saisie aussi rapide que superficielle et s’enquérir d’une autre œuvre avant même que celle-ci ne soit abordée en sa réalité. Voici, disons un Rare (selon la belle nomination platonicienne [on ne fait jamais l’économie du Fondateur de l’Académie tant ses vues sont pénétrantes] ) arrivant dans la salle où est exposée la lithographie. D’abord il scrutera longuement ce qui lui est donné à voir, s’avançant, reculant, observant selon de multiples perspectives. Chorégraphie toute esthétique plutôt qu’attitude sophistique de quelque dandy en mal de paraître. Car rien ne lui sera donné d’emblée et toute impression ne résultera que d’un patient labeur « d’introspection » de l’œuvre. « Introspection » comme s’il visitait cette dernière de l’intérieur, tout comme il se saisit lui-même depuis l’unicité de sa citadelle intime. Bientôt cela s’éclairera. Certes, il ne s’agira jamais de certitudes, de convictions étayées en raison pour le simple constat qu’une proposition esthétique est bien autre chose qu’un concept abstrait, une simple élaboration mathématique. Ce qu’il verra peut-être, ceci : une forme féminine dans sa belle plénitude avec le doux ovale de sa tête légèrement inclinée ; l’arc plongeant d’une épaule à la lueur d’albâtre ; le gonflement d’une gorge que dissimulent, partiellement, les plis de quelque voile ; le glissement d’un torse en direction d’un probable mont de Vénus ; le rehaut d’une jambe qu’un subtil graphite hachure avec discrétion ; l’angle d’un coude qui supporte l’isthme long d’un bras dont le Rare suppute que son élévation révèle un geste d’offrande, peut-être un enfant tenu dans l’ombre de sa jeune et fragile conscience. Peut-être une mise en scène d’une Vierge à l’Enfant. Subtile parution dont les représentations sont légion dans l’histoire de l’art et qu’il serait vain de vouloir énumérer. De toute façon les Rares ne se hasardent jamais à affirmer trop tôt, informés qu’ils sont de la difficulté de toute herméneutique et de la nécessité d’une humilité devant les choses qui ne se révèlent qu’avec parcimonie et, le plus souvent, dans le secret. Donc, ici, d’une façon brève nous avons fait le trajet du Déluge initial (l’imbrication incompréhensible des formes jusqu’en une hypothèse qui en pose l’existence vraisemblable). A la manière de Noé, nous avons rassemblé les Sem, Cham et Japhet, ainsi que, métaphoriquement, les animaux selon leur espèce, à savoir quelques figures rassurantes et connues (les formes), qui éclairent notre chemin de connaissance, assurent une désocclusion partielle de l’art en ses innombrables manifestations.

 

   Interpicturalité.

 

   « Interpicturalité » comme l’on dit « intertextualité » pour mettre en relation tel texte de tel auteur avec tel autre texte d’un coreligionnaire dont la semblance des thèmes ou de la forme écrite semblent jouer en écho, constituer d’évidents harmoniques. Donc, cette œuvre de Marcel Dupertuis, à quoi la rapporter qui non seulement ne soit nullement gratuit, mais nous délivre une lumière quant à la compréhension des formes ? Eh bien, tout simplement au deus ex machina des formes, au magicien, au créateur protéiforme d’une œuvre où elles règnent en maîtresses, à savoir Picasso l’indépassable. L’indépassable : Il est des vérités qu’il convient d’énoncer dans la simplicité.

Evénement de l’être.

Pablo Picasso.

Atelier de la modiste.

Source : Musée Guggenheim.

 

   Si, incontestablement, le Maître de Malaga s’est imposé comme le chef de file d’une génération soumise au jeu pluriel des formes, c’est qu’en lui le génie se cristallisait précisément dans le jeu subtil infiniment renouvelé d’une morphogenèse infinie dont les variations étonnantes depuis celles, classiques, de la Période Bleue jusqu’aux « délires » formels du Vieux Sage des dernières peintures en passant par ce qui, de toute évidence, constitue le fait majeur de la représentation de la modernité, nous pensons, bien entendu, au Cubisme, sans omettre la parenthèse surréaliste que certains ont nommée Période du « Jongleur de la forme », soulignant ici combien ce créateur boulimique a apporté dans ce domaine qui devient la rhétorique d’un siècle.

   Mettre en relation « Atelier de la modiste » et « Lithographie », non en raison d’une quelconque fantaisie, mais parce qu’une évidente parenté les relie quant au lexique formel. (Ici, il ne s’agira nullement de superposer les œuvres, d’en faire des calques respectifs comme si une parfaite homologie signifiante pouvait les attacher l’une à l’autre. C’est l’intention générale qui compte, le jeu qui les anime et les porte au jour depuis un originel désordre jusqu’à un ordre qui les soustrait au silence et les porte devant la conscience en mode décrypté).

   Mêmes tonalités de cendre et de bois brûlé. Même clignotement dialectique du noir et du blanc. Même emmêlement des figures qui porte à l’abstraction ce qui, d’ordinaire, s’imprime avec aisance dans la commune réalité, ces figures humains si familières qu’on finirait par les oublier. Genre de vérité aléthèiologique des anciens Grecs (référence fréquente dans mes écrits), vérité dont l’essence plénière est de livrer une forme tout en la voilant, en la soustrayant partiellement au regard. Comme s’il s’agissait de découvrir l’essentiel à l’abri de quelque brûlure, car l’humain en sa représentation est une lumière d’une telle intensité qu’il convient de la découvrir par paliers, par aires successives, tel le désir vrai qui ne saurait progresser à l’aune d’un bond, seulement à la grâce d’une médiation intellective. Le précieux ne se déguste que du bout des papilles et dans un nécessaire recueillement. Le palais est si fragile qu’il ne supporterait l’irruption de fragrances par trop soutenues. Il en est de même pour les choses de l’art que l’on se doit de déplier à la façon d’une subtile gourmandise, bêtise de Cambrai ou bien macarons de Nancy fondant délicieusement sous la langue.

 

   Feu couvant sous la cendre.

 

   Ce qu’il nous plaît d’imaginer en présence des Rares, c’est tout de même le feu couvant sous la cendre, la braise alimentant l’étincelle de surface. Parler de Picasso, c’est nécessairement lui associer cette figure du Minotaure qu’il a su si habilement mettre en scène : impétuosité taurine se ruant sur une Dormeuse dont il caresse la main, comme si la furie originelle avait besoin de revêtir une forme policée afin de séduire celle qu’il convoite depuis le centre de son énergie volcanique. Autrement dit, Picasso le Maître faisant de son Modèle (figure de l’art) sa possession et son domaine dans une effusion aussi brutale qu’empreinte de douceur. Vérité aléthèiologique, disions-nous, Domination voilant Dominée. Mais Dominée qui consent pour l’amour d’elle-même, pour l’amour de l’art. Jeu immémorial des forces antagonistes qui toujours résistent au Créateur dans son entreprise de séduction. L’urgence est là dans cette forme-force convulsive, éruptive, turgescente alors que l’œuvre espérée est cette autre forme qui se retient et résiste avant que de céder aux instances de son prétendant. Créer est toujours cette forme qui en appelle une autre, ce galbe qui veut dire le monde, cette ligne qui encercle une passion, ce contour qui souligne un état d’âme, cette géométrie qui délimite le pur concept voulant se donner pour le réel à la manière du Cubisme dont la syntaxe si simple évoque pourtant une infinité de fragments perspectifs.

   Car l’économie essentielle de la forme, si elle SE signifie pour reprendre la belle formule de Faucillon, créant les conditions de son propre monde, elle ne le fait qu’à la mesure de cette autre forme humaine, celle-là qui lui a prêté son vocabulaire afin qu’elle puisse proférer et ne point mourir dans un monde qui, sans cette présence serait un « monde désert » pour reprendre le beau titre d’un roman de Pierre Jean Jouve dans lequel, précisément, il est question des relations complexes entre vie amoureuse et vie artistique. Peut-être, en définitive, ne s’agit-il que de cela dans la danse flexueuse des formes artistiques, trouver, pour l’Artiste, l’âme sœur qui sera le réceptacle de sa volupté. Peut-être ne s’agit-il que de cela ! La descendance de Noé était peut-être la première étape du voyage des formes. A nous de poursuivre l’œuvre généalogique. Le chemin est long qui conduit vers demain. L’art est nécessairement au bout ! Sans sa présence l’existence serait réduite à une peau de chagrin. Or nous voulons l’espace. Or nous voulons le temps.

 

 

 

 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 16:21
Terre, eau, Eire.

                                 ... Ireland ...

                     Photographie : Gilles Molinier.

 

 

***

 

Eire - Eire - Eire

Trois fois élémentaire

Terre - Eau - Eire

Eire - Terre - Eau

Eau - Eire - Terre

Pure vivacité de ce qui est

Ton fondamental

Blanc - Noir - Gris

Seulement ces trois notes

Pour dire le grand écartèlement

De la vie

Le minéral en son origine

Le géologique en sa demeure

L’homme enraciné en sa pierre

Sous la multiple confluence des vents

Près des eaux aux larges estuaires

Dans l’extrême limite de soi

 

E.I.R.E

Dire en quatre lettres

La totalité des choses

Rien ici ne manque

Qu’un Feu ultime qui se déploie

Loin là-bas où ne sont plus les hommes

Le solaire est aboli

Qui entaillerait

Lacèrerait les yeux

Mordrait le fragile

Calcinerait la peau

 

Ici est le Pays du Clair-Obscur

Une fois la lumière

Une fois l’ombre

Rien entre les deux

Sauf le gris

Qui ponce

Médiatise

Unit en un seul et même mouvement

La pensive inquiétude des Êtres

Le bruit du rien sur la lande

La course folle du vent

Dans la crinière des chevaux

La rumeur de l’heure

Sur les visages criblés de son

Et le silence

Partout le silence

Qui vrille les tympans

Erode le socle de terre

Use la force du granit

 

Une étrangeté

 Une présence-absence

Une vacuité sans fin

Qui traverse l’onde

Ruisselle au ciel de nuages

Glisse dans la fente ouverte de l’horizon

Nul passage

Qui offenserait cet indicible

Nulle conscience que celle du paysage

Inapparente

Mais tellement donnée

Mais tellement intuitive

Pleine

Rien qui ne paraît sauf

L’immédiat de sa donation

Nulle mascarade

Nulle affèterie

Tout ici et là dans la pure évidence

De sa simple configuration

L’unique se donne en son entier

Sans réserve

Sans retenue

Sans regret

Dépliement du sens

En sa grâce originelle

Comme le lieu d’une

Vérité sans faille

Du mot à lui seul

Devenu phrase

Devenu texte

 

 

   L’anse des rochers est noire. Noire de suie. Noire de bitume. Noire de sa propre noirceur. Les pierres se sont soudées sur leur singulier mystère comme si, connaître les instances de la matière constituait une impensable effraction. Laisser reposer le présent infini dans le luxe de sa longue mutité. Donner aux choses l’espace libre de leur propre écho. Pourquoi chercher à sonder, pénétrer, forer lorsque tout est en paix, que l’évidence est cette lumière belle qui bourgeonne, cette densité de mercure, cette oscillation entre deux eaux, ce battement de la mémoire identique au dépliement des jours et des nuits depuis que le monde est monde ? Pourquoi ? L’initial chaos s’est assagi, est rentré dans l’ordre. La roche ne fond plus, la lave est éteinte dont les vagues refroidies sont ces étalements diluviens au centre desquels l’eau de cendre et de plomb vient étaler sa peau glacée que parcourent des sillages d’écume, cette neige qui fond et se reconstitue au gré des courants, des forces intérieures qui animent la matrice première, la travaillent tel un inconscient abandonné aux pulsions de ses primitifs instincts.

  

Le poème ici est toujours levé

Rien qui pourrait le distraire

De son chant crépusculaire

De sa fugue d’aube

De sa plénitude méridienne

Tout est toujours là

Dans la souplesse inventive

Du Temps

Dans l’accueil sans réserve

De l’Espace

Dans la fluide disponibilité

De l’estompe

Juste une note

Sur le cercle assoupi

D’une clairière

 

   L’Océan du ciel est gris, on le dirait à sa perte, enlisé dans sa propre finitude. Et, pourtant, jamais il n’a été aussi vivant, genre de corne d’abondance destinant à la plaine liquide le réseau dense de ses célestes navigations, de ses continuelles errances, des réaménagements de sa géographie de pluie et de brume, de songes et de réelle présence. Ciel qui façonne et médite la dense complexion de ces roches qui encore portent en elles le régime bouleversant de la parturition qui les a livrées au monde. L’eau en ses stigmates blancs est un reflet du ciel, une pure mouvance calquée sur le rythme des cumulus, les caprices des nimbus. Et ce rocher surgi de l’eau, cette masse brune si semblable à un antique animal marin, que serait-elle si elle était privée de cet étincellement gris, sourd, de cet éther qui le regarde et en appelle la nécessaire manifestation ?

 

  L’air, ou est-il l’air dont l’invisible demeure nous questionne en notre fond ? L’air cet inapparent qui ne se montre jamais qu’à l’aune du souffle de vent, de la courbure de la pierre, du mur qui est censé l’arrêter, de l’arbre décharné, usé par tant de passages assidus, l’air ou est-il lui qui incruste dans les visages des hommes les sillons de la joie, mais aussi du questionnement, de la souffrance ? L’air est médiation qui fait se rencontrer l’aire libre du Ciel, la lourde nécessité de la Terre. Rien, nulle part plus qu’ici, sur ce sol métaphysique d’EIRE, ne montre avec plus de pertinence la rencontre immémoriale des éléments, leur osmose. L’eau naît de la terre que le ciel restitue dans l’étrange parcours de son brouillard, dans cette pluie qui noie tout, maisons et hommes, animaux et objets en un unique chant triste, mélancolique mais  poétique, si infiniment poétique. Sans doute nul sol, nul ciel, nulle terre  ne sont plus apparentés à une si étrange mélodie inquiète du monde.  On regarde. Les yeux boivent la confondante fugue qui se joue en écho entre les parois occlusives du réel. Monde dans le monde avec ses propres lois, sa turbulente logique, sa fenaison d’impressions voilées, sa collation d’événements intimes. Closure du silence sur lequel ne peut avoir de prise que le silence lui-même. Entendrait-on une voix se lever ? Ce ne serait que la sienne que d’autres voix, sans doute, ici dans la basse chaumière blanche, près de l’âtre ; là dans la fumée grise du pub ; encore plus loin sur la meute d’herbe rase que paissent d’intangibles  moutons, ce ne seraient que paroles pliées dans d’autres paroles, boules de laine grise, germinations issues de leur propre mystère. Car, étrangement, en ce non-lieu, toute chose ne se rend jamais libre qu’à jouer en écho avec le semblable mais dans l’orbe du secret, la pliure du pudique, le non totalement révélé de ce qui est.

   Rien ne se lève de rien qui ne s’y est déjà accompli en quelque endroit. Rien ne peut être fragmenté, isolé, séparé sauf dans un effort conceptuel, une certitude de la Raison cherchant à enfermer, dans une élémentaire logique, la fluence de ce qui toujours advient à la manière d’une eau de source dont l’écoulement jusqu’à son estuaire, son évaporation, sa venue au nuage, sa dispersion en bouquets de pluie ne témoignent que du même être, de sa métamorphose, non d’entités multiples, séparées, entre lesquelles ne règnerait que l’injonction d’une limite. EIRE unitaire en sa belle moisson d’images. Pour cette raison d’un lien indissoluble des hommes, du paysage, seule la photographie en noir et blanc peut rendre compte de cette nécessité de relier entre eux les signes patents d’une harmonie. Rien ne saurait être ôté de ce qui est présent. Ni la tristesse infinie de l’homme qui fume au rythme de  l’accordéon, ni l’alcool qui incendie les veines, ni le mur de pierres qui court loin avec son troupeau de maisons basses, ni l’architecture violentée de l’arbre dans l’air coupant, ni ces ruines qui se hâtent docilement sur le dos harassé de la colline, ni ces herbes d’eau dans le prolongement desquelles est une île dans la blancheur du jour dont jamais on ne saura si notre esprit l’a inventée, si elle demeure là de toute éternité.

 

Le poème est levé

En cette belle terre

D’Irlande

Lui dénier

La vérité de sa manifestation

Serait nier sa propre présence

Sur cette Terre

Qu’il nous faut habiter

En Poète

La seule urgence

Qui soit

En L’Eire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 16:20
Si près, si loin !

Paper wing

9 Avril 2017

Œuvre : Dongni Hou

***

 D’une étrangeté l’autre

  C’est bien d’une contrée de l’étrange dont il s’agit là. Que regardons-nous au premier abord ? Ce visage de craie que l’on dirait cristallisé dans le temps, figé dans l’espace ? Ou bien cet anachronique aéronef qui ne semble exister qu’à la mesure d’une phantasia ? La rencontre de l’objet-aéronef et du sujet-visage est-elle si naturelle que nous n’ayons guère à nous questionner plus avant ? A faire se conjoindre, dans une même image, dans un plan qui en réalise une manière d’osmose, sujet et objet, ceci ne conduit-il à une dérangeante confusion des genres ? Comme si le sujet, possiblement réifié, ne devenait qu’une des perspectives de la matière ? Comme si l’objet, soudain humanisé, pouvait prétendre de ce fait devenir pure intellection, spiritualité débouchant dans les ornières du réel ? Certes l’hésitation est grande mais il faut se décider, faute de quoi se refermera la sémantique de la représentation. Alors nous sommes conduits à interpréter, c'est-à-dire à introduire dans l’œuvre le coin de notre subjectivité, peut être à faire violence, à décaler l’intention originelle de l’Artiste. Mais peu importe, nul ne pourrait dire le tréfonds signifiant d’une pensée, fût-elle celle de sa Créatrice. Pour nous, lire adéquatement cette représentation revient, en un premier mouvement, à poser le sujet au centre de nos préoccupations. Insolite épiphanie humaine au visage de pierre blanche dont, initialement, nous ne sommes guère en mesure de dire s’il s’agit d’une jeune femme ou bien d’un éphèbe qui aurait dissimulé son identité sous une couche de fard. Vision donc, d’une sorte d’androgynie qui ne sème le trouble qu’à nous égarer dans notre essai d’éclairer quelque peu le propos de la toile.

Nous dit le voyage

 Mais laissons de côté le genre du personnage pour découvrir le symbolisme qui s’inscrit dans l’évidence. Si c’est bien le sujet-femme (optons pour cette version) qui attire notre attention et focalise notre intérêt, combien l’énigmatique aéronef vient en accomplir la parole. Car il n’est nullement présent de surcroît dans le genre d’une parure. Il signifie et assemble le tout du lexique pictural afin, qu’en notre conscience, s’allume la flamme d’un sens second. Nul n’imaginerait, que dans le réel qu’est supposé représenter l’œuvre, un aéronef viendrait se poser sur cette figure humaine avec aisance et naturel, comme si cette manoeuvre était familière. Bien évidemment le propos artistique est le plus souvent à chercher en dehors des objets qu’il présente, lesquels sont loin d’être des invariants ou des blocs sémantiques univoques. C’est toujours dans l’écart que se situe l’essentiel de l’intention. Or, que nous dit cette peinture en son fond ? Elle nous dit d’abord le voyage. Comment pourrait-il en être autrement à notre époque sillonnée en tous sens par les deux traits d’écume blanche des modernes jets qui essaiment leurs lourdes grappes humaines aux quatre horizons du monde ? La simple vue d’un avion est déjà exil, vocation des lointains, pittoresque qui envahit le champ entier de nos préoccupations.

Bonheur, là, tout proche

 Mais, ici, il ne s’agit nullement de ces fuselages d’acier qui étincellent tels des glaives fendant l’air de leur titanesque puissance. La proposition est ô combien plus modeste, plus bucolique pourrait-on dire, comme s’il s’agissait simplement du jouet d’un enfant des temps anciens, d’une fantaisie de bois et de papier voulant dire la fragilité des choses, leur incapacité à perdurer dans le temps, le lieu d’une poésie à rejoindre, la recherche du proche et de l’intime qui recèlent les valeurs fondamentales de l’individu. « Le bonheur est dans le pré », pour parodier le titre d’un film célèbre. Le bonheur est dans le proximal, non dans le distal. Il ne connaît guère le hors d’atteinte, l’espace illimité, les abîmes de terre et d’eau qui nous séparent d’un lieu fondateur, toujours celui vers lequel on vient trouver refuge après la tempête. Tout retour au logis, à la maison, au jardin qui l’environne, au vallon qui l’abrite est identique au retour du Fils prodigue. On ne dilapide jamais mieux sa vie qu’à la retrouver dans l’urgence d’un bonheur à saisir à nouveau. Bref, on ne s’éloigne pas de ses racines, on les distend parfois, on les oublie ou bien on feint l’amnésie mais elles, les racines, ne font nullement l’économie de notre être, elles sont les résilles autour desquelles notre existence s’est édifiée, les volutes architecturales qui agrègent en nous ce que nous sommes, ce que nous fûmes et serons plus tard.

Si loin

 Un avion passe dans le ciel, poussé par les deux rails de son sillage blanc. Nous le regardons avec une fascination teintée d’envie. On imagine ses passagers derrière les hublots circulaires. On suppute la destination, comme ceci, au hasard, juste pour jouer, juste pour rêver. Alors deux mots surgissent venus d’on ne sait où. Deux mots à la consonance étrange, bizarrement exotiques : TINIAN - JUAN-FERNANDEZ. Cela fait, dans la conque de notre tête, un doux bruit de palme qui s’agite au pli du vent. On entend craquer une terre noire, couleur de lave éteinte. On voit un ciel clair avec quelques nuages qui flottent dans l’insouci d’eux-mêmes. On voit une eau bleue-marine avec des reflets d’émeraude. Puis encore des noms dont nous n’identifions pas la provenance mais qui font comme une écume dans l’anse du corps. Cela chante dans une langue si belle, si ouverte à la pluie solaire, aux remous aquatiques : Alejandro Selkirk - Santa Clara - Más a Tierra. Nous ne sommes plus ici, nous sommes ailleurs, bien au-delà de nos meutes de chair, bien au-delà de nos pensées ordinaires. Nous sommes peut-être au Paradis. La côte est de roches claires et brunes qui font des damiers à l’infini. Montagnes parsemées des dentelures sombres des fougères. Partout la beauté. Partout les douces fragrances. La discrétion des iris, la senteur étoilée des dahlias, l’antique saveur des roses, le dépliement capiteux des arums. L’air est limpide qui monte jusqu’à la grande coupole céleste. Des sentiers sinueux empruntés par les chèvres et les chevaux sauvages basculent soudainement vers la plaine d’eau, immense chant bleu que réverbère le secret des abysses. Partout des isthmes jetés sur la nappe liquide, des baies enserrant de minuscules flottilles d’esquifs blancs, des promontoires d’où se laisse découvrir l’illimité en son mystère. Des anses de galets que poncent sans arrêt les rouleaux des vagues. Impression d’infini et déjà l’on ne s’appartient plus, comme si l’on était en partance pour un autre univers, des paysages inconnus, la densité heureuse de l’aventure.

 Si près

 Mais, soudain, au milieu de notre songe, une vision, des mots, des remous qui font leur tohu-bohu au sein de notre esprit, entaillent le luxe éteint de notre derme. Robinson Crusoé, telle est l’étonnante profération qui surgit dans le pavillon de nos oreilles. Puis Más a Tierra, tout ceci pour dire la parenté, plus même, la similitude parfaite. Oui, sans bien le savoir, nous étions arrivés sur l’Île Robinson Crusoé, l’ancienne Más a Tierra, quelque part au large du Chili, au beau milieu de l’océan Pacifique. Mais pourquoi donc cette île et non une autre, il y a tellement d’îles jetées dans les mers du monde ? Nous étions si loin. Mais étions-nous si distanciés de nous, de notre terre, de notre logis, du cercle de nos émotions intimes ? Un instant nous avions cru que nous échapperions à notre orient personnel, celui qui guide nos pas et entoure nos âmes du baume régénérateur des origines. En réalité nous sommes restés au même endroit et le moderne aéronef qui avait soulevé notre imaginaire n’est plus qu’un point brillant quelque part aux confins de la Terre. Du reste, peut-être n’a-t-il jamais existé qu’à titre de fantasme, de prétexte à une évasion que nous appelions de nos vœux ? Et, pourtant, nous le sentons à la manière d’une pure intuition, nous ne souhaitions que faire du surplace, nous invaginer dans la hutte primitive, rejoindre la grotte de nos lointains ancêtres. Demeurer là où toujours nous avons été, dans notre citadelle existentielle, tout près de l’arbre, de la source, du ruisseau.

Insulaires nous sommes

 Más a Tierra : Robinson Crusoé : nostalgie d’une seule et unique terre qu’enclot le contour rassurant d’une île. Par essence nous sommes des îliens ou bien des insulaires, peu importe le vocable, c’est l’indéfectible présence que ces icones suscitent en nous qui compte, le refuge dans l’étroit, le circonscrit, le familier, pour tout dire l’utopique car le lieu qui est le nôtre n’existe pas vraiment, sauf à le chercher dans les mailles du sentiment, les tissages de l’intellect, les souples imbrications de la joie. Oui, de la JOIE Majuscule car il n’y a rien de plus précieux que ce qui nous touche avec la stricte et belle authenticité de la chose connue. Nous nous mettons continuellement en quête du nouveau, du dépaysant, de l’incroyable, du jamais vu : le paysage sous les tropiques, le glacier dressé dans la brume boréale, les steppes jaunes de la savane, les vents altiers de l’altiplano, le miroir éblouissant des lagunes mais, en réalité, nous ne sommes que des totons fous en giration permanente autour de l’Absolu.

Une brillance, un feu-follet…

 Mais quelle est donc cette abstraction, l’Absolu, qui résonne à la manière du silence d’une cathédrale : l’Infini, le Parfait, l’Unité, la Totalité, L’Idée, L’Esprit, Le Moi, Le Savoir, l’Être en tant que tel, Dieu ? Vous voyez, il est si facile de se perdre puisque l’Absolu est par définition cet inconnaissable, cet inatteignable, cette Monade celée sur elle-même qui brille de son aveuglant éclat. Cependant il existe un étonnant paradoxe. Toutes ces Essences, fussent-elles volatiles, il nous est permis d’essayer de les penser, d’avoir un avis à leur sujet, de les intuitionner, d’en avoir une manière de saisie conceptuelle qui se suffit à elle-même. Peut-être pouvons-nous approcher l’être d’une Idée, en éprouver au moins une sensation, en ressentir un frisson ou bien en tâter la texture de néant et d’angoisse. Mais notre EGO (et c’est ici que réside le paradoxe), comment pourrions-nous nous assurer de sa forme, de son contenu, définir ses prédicats, en tracer une esquisse signifiante. La condition de possibilité de tout savoir consistant à poser le sujet à observer devant l’observateur, il est aisé de comprendre que, juge et partie, nous ne puissions rien saisir de cet ego qui vacille dans le lointain à la façon d’une étrange planète. Peut-être d’une étoile filante. Une brillance, un feu-follet le temps d’une existence, puis plus rien que le rien et le silence tout autour avec son bruit de question irrésolue.

 Le chant de mille oiseaux

 L’enseignement de toutes ces considérations ontologiques ? Ceci qui sonne dans le genre d’une vérité : le loin est trop éloigné (tautologie) ; le Soi est trop dissimulé (évidence) ; l’Autre trop mystérieux (certitude). Il ne reste donc, pour amarrer la quadrature de notre être, que le secours du proximal, que l’aide de l’intime, que la réassurance du nid, de la niche, de l’étable, de la bauge, du terrier avec alentour, ses touffes d’herbe serrées, ses fleurs aux senteurs agrestes, l’éclat plénier des corolles, le boqueteau riant, le filet d’eau qui court parmi les mottes, au ras du sol, eau fondatrice qui puisse abreuver notre soif de présence. Or cette présence nous ne la trouverons qu’en nous, dans notre environnement immédiat, dans l’objet domestique habituel, le livre ami, la pièce à vivre, le jardin où croissent les arbres, où surgit « le chant de mille oiseaux ».

   Mais d’où nous vient donc ce « chant de mille oiseaux », si réel que nous croyons l’entendre au centre même de notre tête, d’où émerge-t-il si ce n’est de la belle prose de Jean-Jacques Rousseau dans « La nouvelle Héloïse » ? Mais écoutons le subtil auteur, écoutons Saint-Preux racontant à l’un de ses amis sa visite à Clarens, auprès de Julie de Wolmar, cette femme aimée autrefois et qui reste, malgré les années, sujet d’une véritable passion :

   « En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d’une agréable sensation de fraîcheur que d’obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante, et le chant de mille oiseaux, portèrent à mon imagination du moins autant qu’à mes sens ; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait d’être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d’un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m’écriai dans un enthousiasme involontaire : « O Tinian ! ô Juan-Fernandez ! Julie, le bout du monde est à votre porte ! ─ Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C’est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec ma cousine à coups de pêches. Vous savez que l’herbe y était assez aride, les arbres assez clairsemés, donnant assez peu d’ombre, et qu’il n’y avait point d’eau. »

   A la beauté de ce texte, à sa fraîcheur, à son étonnante spontanéité, à la profondeur de l’émotion ressentie, on sent combien l’auteur retrouve les sentiments de plénitude qui l’envahirent autrefois au point de laisser dans son âme empreinte romantique, effluve mélancolique et réel bonheur de vivre au contact de cette nature proche, familière, havre de paix et de ressourcement. Et combien la mise en relation de ces îles lointaines de Tinian et de Juan-Fernandez avec l’heureux constat qu’il adresse à l’Aimée : « Julie, le bout du monde est à votre porte ! » ouvre l’âme du lecteur à la contemplation de ses propres assises, à savoir ces lieux fondateurs de l’enfance qui, toujours, courent à bas bruit sous l’obscurité de quelques frais ombrages et, le plus communément du monde, au plein d’une conscience, dans la texture même de la chair de celui qui en a éprouvé le vif et parfois « insoutenable » plaisir. La mémoire est facilement amnésique, la chair, elle n’oublie rien. Telle cicatrice est la pierre du jardin. Telle vergeture la griffure ancienne d’une rose. Telle peau plus sombre la marque indélébile de la terre nourricière. « Nourricière », si le prédicat, parfois, peut prêter à sourire, il n’en est pas moins le terme exact qui fait se conjoindre temps et lieu dans un événement certes irréductible à quelque événement singulier. Cependant notre vie actuelle ne serait-elle d’abord édifiée de cet empilement de menues comptines enfantines que nous ne savons reconnaître sous le vernis de l’âge adulte, cet « âge de raison » qui nous appelle à être selon la loi alors que nous ne sommes sans doute qu’à la lumière de nos réminiscences ?

***

 Voilà où nous ont emmené les ailes de papier du sympathique aéronef de Dongni Hou. Voilà le territoire que trace à l’imaginaire toute œuvre belle et empreinte de générosité. Nous volerons encore. Oui, encore ! Toujours plus haut. Tel est le destin de l’homme.

 

 

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 07:19
 D’une rive l’autre.

     Retrouver le Lac Fou.

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

 

 

   Cette chute infinie.

 

   Elle se nommait Passeline. Elle n’avait pas d’âge sauf celui de sa mémoire. Certains lui avaient dit sa beauté dans la force de l’âge. D’autres son air mutin à l’âge de raison. D’autres encore sa vivacité dans la fleur de l’âge. Et maintenant, où en était-elle dans cette étrange conflagration du temps, dans cette constante immersion qui faisaient des jours cette chute infinie, telle une eau de cascade qui ne se souvient ni de sa source, ni ne connaît le lieu de l’estuaire qu’elle rejoindra bientôt ? Mais est-il bien sérieux de s’inquiéter de sa position exacte sur l’axe mobile des jours ? D’aucuns paraissent une éternité, d’autres ont la vivacité de l’instant, une étincelle qui s’éteint dans la cendre de l’heure. Passeline, parvenue au nadir de sa vie, avait connu tous les flamboiements de la passion, toutes les hautes lumières du zénith, toutes les ombres qui, parfois, s’allongeaient sur la courbe du destin, toutes les trahisons qui font leur étrange clignotement à l’horizon des hommes. Aussi était-elle parvenue à un genre de position fixe des sentiments, à une contemplation des choses, surtout celles de la nature qui apaisaient son âme lorsque se mettait à souffler le vent de l’ennui. Elle passait de longues heures dans la proximité du Lac Fou (elle pensait à ce sublime Eloge de la FolieErasme brocardait avec brio les travers humains), emportant parfois un livre dans les pages desquels elle introduisait une lame d’herbe pour signet, parfois un cahier et un fusain pour y poser quelque esquisse. Cela n’avait nullement la précision de la photographie, pas plus que le trait de l’encre, seulement un peu de mélancolie qui trouvait à faire sa tache grise sur le vide du présent.

 

   De la rive droite…

 

   Elle était la plus lumineuse, celle qui surgissait du bouquet d’arbres pareille à une révélation. Elle était celle de l’enfance. La plus heureuse ? Sans doute la réminiscence allumait-elle une embellie que, peut-être, les jours anciens n’avaient jamais connue ? Devant soi il y a comme une toile tendue, obscure, impénétrable. Puis le souvenir la perce, l’entaille, en lacère la surface comme sur les belles œuvres de Lucio Fontana. L’art n’est jamais loin qui fait sa Petite musique de nuit, allume son braséro dans la densité de la ténèbre. Rejoindre par la pensée ce qui fut dans un passé lumineux, c’est une pure décision esthétique qui métamorphose le plus infime événement en une manière de prodige. Pensez à Proust, à la Petite Madeleine, aux pavés de Guermantes, aux clochers de Martinville. Ces trois lieux d’autrefois qui brillent à la cimaise du front, le rendent diaphane, presque imperceptible et pourtant ils sont si évidents, palpables. On tendrait les doigts, on pourrait saisir ce moment au bord de l’eau étale, ce pur souci du temps de nous recueillir en son sein afin d’y paraître comme l’un de ses événements les plus précieux.

 

   C’est un jour…

 

   C’est un jour dans sa prime jeunesse. Passeline marche pieds nus sur le rivage. L’empreinte de ses pieds marque le sol de son aventure singulière, définitive, non renouvelable. Jouer une seule fois. Jamais il n’y aura de duplication, de fac-similé, sauf dans l’antichambre de la mémoire. De ses mains elle écarte les touffes des roseaux, les plumets des massettes. De temps à autre, un clapotis. Une loutre plonge dans son habit de soie et ressort bien plus loin, là où le monde est sûr, l’onde baignée de paix. Des carpes au ventre lourd s’ébrouent à mi-eau et cela fait ses écailles liquides qui, lentement, retombent en une pluie claire. Ici sont enchaînées d’antiques barques vertes que colonisent des touffes d’algues. Alors combien il est heureux de s’asseoir sur le banc de bois, de naviguer par la pensée vers un aval prometteur de joies encore imperceptibles. Il fait si calme dans cette jeune vie qui se plaît à son propre contour. Tout vient dans la facilité. Rien encore n’obère la perception immédiate de l’arbre, du nuage pommelé qui dérive au ciel, du cri du martin-pêcheur au sillage invisible dans la trame de l’aube. Une simple fuite non consciente de soi, comme si le vol naissait de lui-même, sans effort, simple harmonique du ton fondamental dans la mélodie du paysage. On est soi jusqu’au bout de son corps, jusqu’à l’extrémité de sa pensée, à la limite inaperçue de son esprit. Fait-on un effort lorsqu’on respire, que l’on écoute le murmure de son épiderme dans la douceur de l’air, que l’on hume le parfum de la fleur dans son écume printanière ? Non, l’effluve des choses ne devient un problème qu’à l’instant où on le pose comme tel. L’enfance a souci d’elle-même. Ce qui veut dire qu’elle progresse sans effort, au rythme même se sa propre nature. Pas d’âge plus indépendant, plus conquérant que celui des premières années. L’existence est un jeu qui fait s’entrecroiser fils de trame et fils de chaîne dans une si égale fluidité que le tissu qui en résulte est pareil à ces toiles arachnéennes qui flottent dans la brume des matins heureux.

 

   …à la passerelle…

 

   Bien du temps a passé avec ses cheminements primesautiers, ses revirements parfois, ses chausse-trappes qui disent la verticalité du réel, ses exigences, ses passages obligés. Oui, ses passages, tels les rites d’initiation des sociétés archaïques. On est une jeune fille qu’on isole dans une cabane de boue et de branches après qu’elle a été excisée. Découverte du sang, du sacrifice, de la souffrance, de l’humiliation parfois. Mais aussi de l’autonomie, de la liberté. Epreuves rituelles qui arrachent à l’enfance et disposent à la voie adulte, la seule possible pour échapper au rêve, s’extraire de l’imaginaire, porter le visage de l’humain à son accomplissement. Paronymie qui fait se conjoindre en une même unité convergente, Passerelle et Passeline. Une communauté de destins. Car l’on ne peut être temporel sans passer. Sans franchir l’épreuve dont la passerelle est la subtile métaphore. Rivages séparés de l’âge que le fragile pont de bois isole tout en les unissant. On est ceci qui est ici et ceci qui est là. On est continuité alors que l’on se perçoit parcellaire. Chaque instant recouvre le précédent d’une invisible taie qui le dissimule à nos yeux et l’annule définitivement. Voilà, Passeline est maintenant une fière adolescente aux yeux clairs, à la taille cambrée, aux formes féminines déjà troublantes. Trouble tel celui de l’eau avant que le clapotis ne se calme et la surface ne retrouve sa tranquillité. Sous la pellicule liquide encore des remuements, des ondoiements qui ne disent mot, n’avouent leur sourde inquiétude. Mais existent avec force. Avec amplitude, identiquement aux mouvements du sol dont les failles progressent à bas bruit.

 

   Une symphonie pour l’âme.

 

   Passerelle/Passeline : régime de l’amour en ses ondes pulsionnelles. Passeline, durant cet intervalle de l’adolescence, en a connu le prix, en a payé le lourd tribut parfois jusqu’au bord de l’évanouissement. On n’est pas affecté de passion sans en éprouver le tellurisme, sans en acquitter, parfois, le lourd écot. Puis le flux diminue sans pour autant tarir. Des amants plus que les doigts ne pourraient en compter. Des aventures à foison, là sur le bord du Lac Fou avec la démence plantée au mitan du corps. Elle pensait au sulfureux livre de DH. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley, livre de chevet de nombre de ses lointaines amies. Toujours un garde-chasse de passage dont la puissance rustique était un enchantement pour le corps, une symphonie pour l’âme.

   Mais, un jour, il faut sortir de la forêt, en connaître la lisière, faire face à la clarté qui, souvent, éblouit. S’échapper des frondaisons où bourdonnait la ruche du désir, où enflait l’outre du plaisir. Elle s’en était bientôt affranchie pour ne plus en connaître que de faibles rumeurs alors que son esprit, épris d’indépendance, découvrait d’autres jouissances, plus distanciées, plus alambiquées. C’était l’esprit qui se situait au foyer des intérêts. C’était la curiosité qui se laissait fouetter par la démesure babélienne de la littérature. Elle lisait tard dans la nuit, prise d’une étrange fièvre, les pages amples et aristocratiques d’un Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe, ne les abandonnant que pour faire place au souffle épique hugolien de La légende des siècles. Les Rêveries de Rousseau se situaient souvent au centre d’un imaginaire dont elle paraissait ne plus pouvoir s’extraire qu’au prix d’une douleur.

   Voilà, Passeline s’était transformée, au fil du temps, en mots et phrases, en alexandrins et odes, en chapitres et pages jaunies sous la veillée de la lampe. Insulaire elle était devenue, Robinson en sa Speranza où elle battait monnaie et levait les impôts, défrichait terres et landes, consignait dans son carnet les menus faits et gestes dont sa solitude était tissée, qu’elle avait érigée à la hauteur d’un art de vivre. Ainsi est faite l’adolescence qui ne transige point, qui exige et chute où elle peut, faute d’avoir le loisir de toujours choisir. Cependant Passeline jugeait son existence réussie, laissant battre haut le pavillon de la liberté.

 

   …à la rive gauche.

 

   Âgée Passeline maintenant. Ridée comme une chanson fanée, un refrain abandonné quelque part du côté de l’enfance. Du petit âge, quelques fois, des éclats de luciole, la persistance sur la rétine du souvenir d’images confuses, tressautant comme dans les films muets avec leurs spirales rapides et leurs résilles de points. Ne regrette nullement ce temps que d’aucuns peignaient à la manière d’un Âge d’or. Bien sûr, parfois, des résurgences pareilles aux lactescences des eaux dans l’intimité des grottes. Parfois le flux d’un immédiat bonheur, une amie d’autrefois en visite dans les arcanes de la mémoire, l’arbre généalogique avec ses racines qui puisent profond dans le lac des sentiments. Toute cette sombre énergie de la terre innocente, première, fondatrice, elle en ressent le sourd magnétisme, elle en éprouve les lames de fond. Mais tout ceci est si diffus, métabolisé par le cycle des jours, tamisé par le luxe inouï des événements, leur polyphonie. On n’entend plus guère qu’une sorte de comptine pour enfants où se mêlent des voies connues, mais aussi des cris oubliés, des joies désapprises, des puissances abolies.

   Pour Passeline, l’âge qui avance, c’est ceci : une immense toile que macule, ici où là, le signe d’une douleur, que signale l’empreinte d’un rapide ravissement, que précise la trace ouvrante d’une connaissance. Un continuel camaïeu d’impressions, une pluie de rapides phosphènes, un amour, un rendez-vous, une naissance, puis tout regagne son antre, puis tout replie ses antennes dans l’orbe du silence. Peu importe que, d’une rive l’autre, franchissant la passerelle qui les relie, ne demeure plus que ce sourire flou sur le dépoli d’une vitre, que ne s’ouvre plus le diaphragme de la lanterne magique qu’avec ses clins d’œil et ses sautes d’humeur. Ce qui compte avant tout, c’est le passage en tant que passage, cette ivresse du temps qui nous ravit à nous-mêmes et nous dépose sur un étrange rivage où rôdent, tels des voleurs, des ombres dont on ne peut que deviner les formes étranges et fuyantes. Est-ce nous qui les avons imaginées ces légendes d’autrefois ? Ont-elles vraiment existé ? Ou bien ne sommes-nous qu’un théâtre de spectres mouvants n’étant encore parvenus à la saisie d’eux-mêmes ? C’est toujours cette pensée du mirage qui s’empare de nous quand, errants solitaires au bord de quelque eau, les reflets du ciel nous environnent à la manière de promesses non encore advenues ou d’un passé échafaudé à la mesure de notre déraison. Peut-être de notre folie ? Lac du Fou, où nous entraînes-tu, toi que nous connaissons à peine ? Oui, à peine ! Nous aimerions tellement le savoir. Ouvre donc ton silence afin que, rassurés, nous puissions dormir tels des enfants sages. Nous avons besoin de sagesse ! Tellement besoin !

 

 

 

 

 

 

 

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 07:15
Source de soi.

« Balancement délicat ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

Edmond le Sourcier aimait bien, lorsqu’il en avait le loisir, aller chercher cette jeune aventure qu’il nommait Sauvageonne, se rendre dans quelque pli du paysage - l’épaulement d’une colline, le frais d’un vallon, la profondeur d’une gorge secrète -, et, muni de sa baguette de coudrier, se mettre en quête de ce qu’il savait « impossible », un mystère à porter au jour. Dans toute la contrée on reconnaissait ses dons et il n’était pas rare qu’il découvrît, ici un filon d’eau dissimulé dans son silence, là une résurgence si discrète que même l’oreille la plus attentive n’aurait pu en déceler le subtil murmure. Suivi par l’évanescente silhouette de la Jeune Fille, il prenait un malin plaisir à faire émerger du rien ce qui en faisait la saveur, à savoir débusquer l’invisible et le rendre évident, préhensible, aussi concret que peut l’être le rocher garni de mousse ou bien l’arbre dressé contre l’azur. Sauvageonne emboîtait ses pas avec discrétion, non sans qu’une curiosité certaine ou bien même une fascination émergeât de sa quête d’étonnement. En elle, se dessinait, à mesure de ses affinités avec l’habile Sourcier, une manière de panthéisme heureux, comme si, de toute chose rencontrée dans sa vérité, pouvait surgir, à tout instant, un chant, une musique, pouvait se manifester une lumière, paraître l’onde d’une spiritualité. Elle savait que, depuis la plus haute Antiquité, cette baguette somme toute modeste avait servi à interroger les dieux et que les alchimistes lui attribuaient des vertus magiques.

Mais ce que Sauvageonne préférait à la tige de noisetier, c’était le pendule en métal ancien, terni par des années d’usage, cette forme de goutte qui semblait imiter la larme ou bien encore la toupie dont les jeunes enfants jouaient dans le vertige de l’ivresse. Combien, en effet, il était envoûtant de fixer son regard sur une giration infinie ou un balancement qui semblait n’avoir ni origine ni fin et ne paraissait s’alimenter qu’à sa propre source. Oui, à sa propre SOURCE ! Un jour d’automne, alors que le soleil tapissait les choses de cette merveilleuse couleur de résine, près d’un chemin semé de saules, sur la pente d’une terre limoneuse, Edmond avait mis au jour un filet d’eau si cristalline qu’il semblait venir tout droit d’un conte des Mille et Une Nuits. L’eau, sinuant entre les graviers gris, faisait sa mélodie de bluette, comme si elle avait voulu livrer, dans ce mince refrain, tous les secrets dissimulés à l’intérieur de la terre. Certes la découverte elle-même avait ravi la Rêveuse, mais ce qui la captivait surtout, c’était cette oscillation pendulaire, ce mouvement d’éternel recommencement qui faisait signe vers une durée toujours renouvelée, presque un sentiment d’éternité. Elle aurait pu demeurer ainsi, immobile, telle une statue de sel, le reste de sa vie, qu’elle ne s’en fût point offusquée, reliant son existence à ce mouvement qui en aurait constitué le point focal.

Mais, maintenant, il faut dire en quoi consistait cet irrésistible attrait pour cette animation pendulaire qu’Edmond savait entretenir tout comme l’homme préhistorique le faisait du feu nourricier. Simplement du bout des doigts, le vieux Chercheur était relié aux choses secrètes qui sourdaient du limon dans un genre de nécessité venant dire aux hommes l’attention à porter à tout ce qui vivait dans l’ombre et ne venait à la clarté qu’à l’aune d’un regard exercé, d’une longue patience, d’une saine curiosité. Le plus souvent les gens étaient distraits et ne se laissaient rencontrer que par le luxe et la brillance, l’apparence et la manifestation colorée, bavarde. Il y avait bien mieux à faire : percevoir la rosée au bout du brin d’herbe, les cornes noires du lucane cerf-volant, la touffe de lichen pareille à une éponge lissée par le temps. Parfois Edmond confiait le précieux pendule à celle que, maintenant, il appelait Source. Alors la jeune impétrante s’amusait à débusquer tout ce qui voulait bien se détacher du réel pour venir jusqu’à elle. Une tresse de gouttes d’eau, le réseau complexe de feuilles mortes, des lentilles vertes comme celles des mares anciennes.

Mais ce qui venait à elle, surtout, avec application, mesure, justesse rhétorique, c’était une infinie succession d’allers et retours, de battements presque imperceptibles, de légers remous circulaires, d’oscillations qui faisaient sens à seulement être des passages, des seuils, des portes d’entrée vers le domaine des gestes immémoriaux de l’univers. A seulement se confier aux palpitations du pendule et elle devenait, tout à la fois, le rythme alterné du jour et de la nuit, la ligne de partage entre la froidure hivernale et le dépliement printanier, l’inclination sentimentale de l’Amant à l’Aimée, la ligne de crête séparant l’adret de l’ubac, le clignotement du jour sur le dôme de la nuit, l’éveil de l’aube naissant de l’ombre, l’esquisse projetée sur le néant de la toile, le premier mot balbutié par le jeune enfant, l’essor du flamant rose au-dessus du fil crépusculaire, le flux et le reflux du vaste océan, le cycle continu des années, l’étirement du temps tellement semblable à l’imperceptible brume flottant sur la lagune.

De cette rencontre avec l’infinitésimal, l’alternance inaperçue, le bercement existentiel, Sauvageonne devenait soudain source d’elle-même, sorte de tour de Babel s’élevant de ses propres fondations, langage premier gravé dans le corps tels les signes d’une tablette sumérienne, elle en percevait la fluence souveraine dans les mailles de sa chair, le gonflement dans sa nasse de peau, la plénitude jusque dans la toison d’or de ses cheveux. Son visage d’albâtre, fécondé, illuminé de l’intérieur, était semblable à ces fragiles biscuits, à ces terres si blanches et virginales qu’on les croirait en attente d’être, sur le bord d’une parution. Les yeux si clairs disaient la richesse de la vie intérieure. Les taches de son sur sa peau étaient comme les généreux stigmates d’un tellurisme intime. La rose de la bouche prononçait en des teintes douces l’émotion qui la vivifiait dans la moindre cellule de son esquisse enfin révélée. Elle était directement reliée aux choses, tout comme les choses naissaient de sa présence. Elle n’avait plus le souvenir d’une semence initiale, pas plus que du réceptacle qui l’avait abritée en des temps qui se dissolvaient dans les lointains. Elle naissait d’elle-même, elle entretenait son propre feu, oscillations, nutations, ondoiements par lesquels elle venait à l’être plus sûrement que ne l’y auraient conduite d’incessantes divagations sur les chemins du monde. C’était cela être source de soi, se confier avec sérénité à ces flux, ces alternances, ces successions saisonnières, ces équinoxes, ces solstices qui n’étaient que les rythmes, les harmonies dont l’homme était pénétré en son fond sans qu’il en perçoive toujours la richesse. Arrêter le pendule, c’était suspendre la vie, donner libre cours à la corruption qui ensevelissait les germes du futur, ouvrir en grand les battants de la porte dont le Néant faisait son habituel commerce afin que soit réduite à la nullité la prétention d’exister.

Maintenant, Edmond le Sourcier a posé définitivement sa baguette de coudrier, son pendule en forme de goutte, comme une dernière larme versée sur le versant du monde. Source l’a remplacé. On la voit dans la demi-teinte de l’aube ou bien aux heures grises du crépuscule, parmi l’égarement des champs et les boqueteaux d’arbustes, pendule à la main, sérieuse, concentrée sur sa tâche, à la recherche de la moindre trace d’eau, de la goutte la plus infime. De ses doigts naissent ainsi des milliers de ruisselets qui essaiment au fil des jours le beau poème de la durée. Source d’elle-même, symboliquement, elle est aussi source de ce que nous sommes, des êtres toujours en recherche d’eux-mêmes mais ne le sachant pas nécessairement. Le pendule est là qui nous appelle et nous enjoint d’être, à notre tour des sourciers. Ainsi passe le temps qui n’est qu’une infinie et toujours renouvelée vibration, une ineffable pulsation. Nous n’avons guère d’autre moyen d’en éprouver la réalité, d’en connaître la texture que de nous mettre au diapason de cette mobilité qui nous traverse et nous interroge. A tout bien considérer, nous ne sommes source que de ceci en quoi nous nous mettons en quête, qui est toujours question. Oui, question ! Et nulle autre chose.

 

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 07:13
Inclinations naturelles

Source : Librairie Dialogues

 

******

 

 

   « Les Affinités électives est en même temps un roman d'amour, décrivant avec un détachement scientifique les mystérieux phénomènes d'attirance et de répulsion qui se jouent entre les êtres comme dans la nature… »

 

4° de couverture Garnier-Flammarion

 

   « En chimie, on appelle affinité la force en vertu de laquelle des molécules de différente nature se combinent ou tendent à se combiner - « Il donna, en 1718, un système singulier et une table des affinités ou rapports des différentes substances en chimie ; ces affinités firent de la peine à quelques-uns qui craignaient que ce ne fussent que des attractions déguisées, d'autant plus dangereuses que d'habiles gens ont déjà su leur donner des formes séduisantes ».

 

« Geoffroy » - Fontenelle - Source : Littré.

 

***

 

   Si la notion d’affinité peut s’illustrer de belle manière dans le roman de Goethe entre deux éléments qui, naturellement, paraissent soumis à des phénomènes « d’aimantation », les relations à l’intérieur d’un écosystème, dans l’ordre naturel,  paraissent en être les données équivalentes. Mais laissons d’abord la parole à l’auteur des « Souffrances du jeune Werther » :

   « Ce que nous appelons « pierre à chaux » est en réalité une terre plus ou moins calcaire, intimement combinée avec un acide subtil, qui nous est connu sous forme de gaz. Si l’on plonge un morceau de cette pierre dans une solution d’acide sulfurique dilué, celle-ci attaque la chaux et produit avec elle du gypse, tandis que l’acide subtil et gazeux s’échappe. Il y a séparation des éléments et apparition d’une nouvelle composition, ce qui fonde à utiliser la notion d’affinités électives, dans la mesure où tout se passe comme si une relation était privilégiée, choisie par rapport à une autre ».

   Et, maintenant, si nous passons de la chimie aux relations internes qui existent entre tous les êtres vivants d’un écosystème, nous observons ce même type de schéma mettant en valeur les nécessaires liaisons participant à l’équilibre d’un milieu. Ainsi les crabes, les mollusques, les crustacés, les palétuviers, la fougère dorée, le manglier jaune et rouge s’assemblent-ils et forment-ils une famille qui concourt à l’équilibre de l’ensemble. La mangrove ne pourrait être en l’absence des palétuviers-échasses, lesquels ne pourraient être si les crabes les désertaient. La nature en son foisonnement nous donne l’exemple de ce que peut être une solidarité qui, bien entendu, parfois, semble assimilée à un simple opportunisme. Mais les choses de la vie ne sont ni simples, ni logiques et certains assemblages maintiennent en place l’architecture du monde. Concernant la qualité des liens établis entre les divers partenaires, le lexique est fourni qui se décline selon symbiose, association, mutualisme, commensalisme, parasitisme, coopération, toute la hiérarchie des motifs de l’alliance se donnant pour ce qu’ils sont, de purs mécanismes de défense contre cette irrépressible corruption dont la finalité est de tout reconduire aux ombres funestes du néant.

    

   Affinités - Amitié - Amour

 

   Sans doute serait-il tentant de transposer ces phénomènes de la nature, de les plaquer à la réalité humaine, sans qu’un intervalle puisse exister entre celle-ci et celle-là. Cependant le parallèle serait vicié dès l’origine pour la simple raison qu’un homme n’est ni une plante, ni un crustacé trouvant abri parmi la forêt dense de quelque palétuvier. Des affinités à l’amitié-amour il existe plus qu’une différence, c’est plutôt d’un abîme dont il faut parler. Si la faune et la flore vivent, l’homme existe. Il s’agit bien plus que d’une nuance. L’amitié d’un homme en direction de ses commensaux, l’amour d’une femme envers son amant, ne sont nullement des mécanismes naturels qui trouveraient leur explication dans une matière de causalité organique, comme la racine qui puise ses nutriments dans le sol qui l’accueille et la justifie. L’amitié, l’amour ne s’abreuvent nullement à la source des justifications. Ils puisent, originairement, à l’eau de la sensation, à l’affect brut, mais tout homme étant homme-de-pensée, bien vite le rationnel reprend ses droits qui soupèse, estime, rend ses jugements. L’aimée n’est pas une gemme sur laquelle on aurait jeté son dévolu à la seule vertu de son éclat. L’aimée est soupesée au trébuchet de l’entendement, de la lucidité et même si « l’amour est aveugle », il n’invalide les capacités de l’esprit à se saisir adéquatement des données du réel.

   Si l’amour est passion, il n’en sollicite pas moins la lumière d’une intelligence en acte. Demeurer avec l’aimée équivaut à avoir fait un choix, lequel vient en droite ligne d’une délibération de la conscience intentionnelle, d’une résolution de la volonté. Seules ces assises créent les conditions d’une liberté. L’imposition d’une vie en commun serait-elle « naturelle », qu’elle se donnerait au prix d’un sourd fatalisme ne nous enjoignant que de suivre une seule et unique pente, autrement dit créant les conditions d’une aliénation. L’amour, que d’aucuns estiment « naturel » est un fait hautement culturel, ce que soulignait Lacan en des termes non équivoques : « L’amour est un fait culturel […] il ne serait pas question d’amour s’il n’y avait pas la culture ».  Car aimer suppose la mise en place d’un récit intérieur, l’élaboration de projets, l’émission de concepts au gré desquels situer les sentiments éprouvés dans une échelle de valeurs. A la différence de l’animal qui ne copule que sous la poussée de l’instinct et à des fins de reproduction de l’espèce. Un genre de geste réflexe qui le ramène à la simple effectuation d’un mécanisme d’horlogerie. Pure immanence qui, jamais, ne s’élève au-dessus de sa propre nature. L’amour, l’amitié, sont ourlés de significations qui assurent leur mise à l’écart de toute action programmée. C’est par une libre décision de ma conscience que j’aime ou me lie d’amitié. Aucune loi n’en décide la venue au jour.

   Et puisque la notion de « culture » a été abordée au travers des propos du psychanalyste, il convient de lui opposer, maintenant, selon une tradition bien établie, celle de « nature ». Car il existe bien une tension entre les deux, une constante dialectique qui les fait se situer sur deux monts opposés. Si l’amour est un fait culturel, ce qui ne semble pouvoir être invalidé que par une attitude sophistique, les affinités convenablement soupesées n’en réfèrent jamais qu’au monde naturel. Les affinités apparaissent en tant que fragments qui se seraient détachés de notre propre architecture, devenant, en quelque sorte, des satellites qui gireraient au large de nous en une manière d’appartenance spatiale dont nous aurions perdu jusqu’à la trace même du détachement mais qui, en de nombreux caractères s’y dévoilant, ne pourraient trahir leur appartenance généalogique, donc notre sol en tant qu’origine. En d’autres termes, ce curieux assemblage, le plus souvent hétérogène, d’intérêts divers, trace au-delà de notre présence les orbites par lesquelles notre condition s’assure de suffisantes coordonnées. Imaginerait-on un individu totalement dépourvu d’affinités que, provisoirement, nous nommerons « violon d’Ingres » et alors son existence ne serait qu’une suite de hasards dépourvus de points fixes, à savoir un chaos flottant éternellement au sein de ses propres indécisions. Car posséder des affinités n’est rien d’autre que de constituer notre égarement en cosmos, cette joie suffisante pour que notre horizon soit libre, notre vue dégagée, nos espérances hautes qui brillent au-devant de notre individuel cheminement.

   Et puisque nous faisons l’hypothèse d’une fondation naturelle des affinités, ces dernières,  de l’homme avec les choses du monde, doivent se révéler avant même que ne surgisse la conscience intentionnelle, la volonté, l’intellection et son produit, le concept.  Nous pourrions dire qu’il s’agit d’une tendance pulsionnelle, instinctuelle, enfin de quelque chose relevant du domaine de la sensation plus que du logos, à savoir de la parole ou de la raison. Le phénomène est d’immédiate attirance, de spontanéité, de surgissement lié au corps bien plus qu’à l’esprit. C’est pour cette raison d’enracinement dans le roc biologique que la plupart de nos affinités, sinon toutes, demeurent inexplicables, mystérieuses, douées d’une aura dans la lumière de laquelle s’effacent nos motivations, ne demeurant que cet envoûtement, de fascination, de charme, toutes qualités qui font de nos « inclinations naturelles »  ces petits riens insaisissables qui sont le sel des rencontres fortuites. C’est bien de l’inexplicable en nous dont il est question et nous nous sentons comme reliés à un long fil d’Ariane dont nous ne connaissons ni l’origine, ni la fin qui, peut-être, provient ou part en direction du labyrinthe et de son étrange dédale.

 

   Du choix de quelques objets situés au centre de nos affinités

 

   Ici, « objet » devra se comprendre en tant que terme générique désignant aussi bien une chose concrète, que des symboles, des présences humaines, des textes littéraires ou poétiques, des œuvres d’art. Donc « tout ce qui se présente à la pensée, qui est occasion ou matière pour l'activité de l'esprit » selon sa valeur étymologique. Car toute affinité, en raison même de son coefficient de proximité, se présente comme objet-sous-la-main dont, toujours, nous pouvons faire notre profit, entendu que, à la façon de l’écosystème qui s’est constitué à partir de notre propre être, tout ce qui s’y trouve relié  au titre  d’une « symbiose », d’une « association », d’un « mutualisme », tout ceci est à notre disposition sans qu’il soit nécessaire d’en faire la demande expresse à quiconque. Tout est naturel qui coule de source. L’un des prédicats les plus remarquables des affinités c’est la façon dont elles se donnent à nous dans l’immédiateté, dans l’évidente compréhension, dans la fluide participation à laquelle elles nous invitent. C’est, en quelque manière, une distance sans distance, un soi qui n’est totalement le nôtre mais le frôle, le concerne de si près que l’osmose est la figure naturelle dont se dotent ces harmoniques qui résonnent en nous, ces sympathies qui nous font signe, ces correspondances si singulières qu’elles nous définissent tout autant que notre propre caractère, la couleur de nos yeux, les goûts dont nous sommes affectés, les nuances qui tiennent à notre endroit le merveilleux langage du monde.

      

   L’illimité des affinités

 

   La  déclinaison des affinités a ceci de particulier qu’elle se présente tel l’illimité. Les objets sur lesquels elle porte confinent à une sorte d’infini. Il peut aussi bien s’agir d’objets intra-mondains (une montre, un livre, un marque-pages), mais aussi bien une vertu (la tempérance ou la prudence), la lumière d’une poésie, le rayonnement d’une œuvre d’art. Et quand bien même ces objets seraient marqués au coin de la culture, leur mode de donation relève du surgissement naturel, tel l’eau dans la faille de la roche, l’élévation exacte du pic dans le ciel, le frémissement de l’arbre dans la brise d’automne. Toute l’argumentation qui se déploiera, tous les commentaires qui suivront, seront à percevoir selon le ressenti profond de ce réel qui se manifeste à nous, que nous ne pouvons ni éviter, ni métamorphoser que, cependant, il nous est possible de moduler au rythme, précisément, de nos affinités qui sont nos propres points de contacts avec le monde et tracent notre singulière présence sur cette terre. Donc nous dirons le-monde-pour-nous avec son épiphanie particulière, sa coloration intime, la confidence à laquelle, nécessairement, il invite. Bien évidemment, ici, nous sommes aux confins de la donation familière des choses, à la limite de l’imaginaire et d’une fantaisie en acte. Ou bien, peut-être, du rayonnement de l’utopie Mais comment pourrions-nous éviter ce réaménagement de ce qui nous entoure alors que le motif nous est donné, au gré de nos affinités, d’en remodeler la glaise et d’y imprimer notre propre sceau ? Pour autant cette entreprise n’a rien de démiurgique, elle ne bouscule ni l’ordre des choses, ni n’obère la vision que nous avons de l’habituelle factualité environnante, elle en décale seulement la perception et se voudrait humaine, simplement humaine.

 

    De quelques liaisons affinitaires

 

   Interroger quiconque sur ses affinités et vous verrez, devant vous, la figure d’un genre de dénuement. Comme si, subitement, le glacier des affinités avait fondu pour ne laisser place qu’à quelques flaques illisibles miroitant sous le feu de la question. Le problème de ceci même qui se trouve en accord avec la propre nature d’un individu est une notion si diffuse, si peu séparée de sa présence, qu’un état de confusion se montre, assez semblable à celui d’une personne aphasique manifestant un trouble de l’évocation. Donc un événement fusionnel dont il est difficile de saisir la propre autonomie. Ces mystérieuses affinités sont-elles bien réelles ou se confondent-elles avec notre « ton fondamental », autrement dit les caractères qui nous déterminent en propre ? Ensuite leur appréhension se double d’une si constante profusion de leur être que nous avons du mal à en discerner les formes, à tracer les esquisses selon lesquelles constituer une première évidence. Cette notion devient soudain si floue que nous pourrions abandonner sur-le-champ notre quête comme s’il s’agissait de poursuivre la trace de quelque licorne dont nous n’apercevrions même pas le début de la corne. Les affinités seraient-elles notre aura personnelle, une hallucination, une extravagance de l’imaginaire ? Si nous tentons de leur donner corps, voici que se montre un continent infiniment varié, une végétation luxuriante, telle la canopée, un fouillis telle la mangrove évoquée plus haut.

 

   De quelques affinités dont nous pourrions dresser le portrait

 

  Ce qui constitue une réelle difficulté en ce domaine, c’est le problème de la liaison des affinités entre elles. L’une d’elles est-elle évoquée, qu’aussitôt surgissent mille autres qui veulent faire entendre leur voix. Un peu comme une mise en abîme, des poupées gigognes s’emboîtant dans un genre de vertige sortant du champ de la représentation. Si je dis mon attachement à l’art en général, au moderne en particulier et, au sein de celui-ci, au cubisme, et plus précisément à l’œuvre de Picasso, me voici bien embarrassé pour établir une préférence, constituer l’ordre d’une hiérarchie, dire si c’est le coup de tonnerre des « Demoiselles d’Avignon » qui me questionne le plus, si, dans ce tableau même, ce sont les tonalités qui retiennent mon attention, le jeu des formes, ces masques fantastiques surgis de la nuit africaine, le graphisme des hachures, la spatialité réduite à un sans-fond. Je sens l’attirance, le magnétisme de ce tableau mais ne parviens nullement à décider ce qui, du sein de l’étrange, s’adresse à moi et draine mon désir sans que, jamais, un assouvissement puisse en conclure l’irrépressible radiation. Il y a comme une vibration de l’affinité qui, de proche en proche, gagne d’autres territoires, colonise d’autres districts. Picasso appelle Cézanne mais aussi, dans la totalité de son œuvre, d’autres hautes figures qui tracent l’histoire de l’art : Vélasquez et ses « Ménines », Delacroix et ses « Femmes d’Alger », Manet et son « Déjeuner sur l’herbe ».

   Et cette adhésion aux œuvres n’est pas simplement question de goût car ce dernier résulte d’une longue maturation culturelle alors que les affinités sont naturelles. Elles sont une corporéité qui nous déborde mais avec laquelle nous conservons une attache charnelle. La chair onctueuse des Prostituées représentées dans les « Demoiselles », c’est un peu de notre chair qui rejoint la toile, un peu de la chair des modèles qui vient à nous et nous dit la difficile mise à jour de la peinture, ses esquisses plurielles, ses progrès, ses retraits, ses hésitations puis, soudain, le trait du génie et l’évidence existentielle faite art. Quelle  que soit la sphère abordée, qu’il s’agisse de musique, de littérature, de sculpture, nous sommes toujours pris dans cet infini réseau des significations, l’immense ruissellement des textes ou des fugues musicales, les mots inouïs de la poésie. Si bien que nous avons du mal à nous y retrouver, à trier « le bon grain de l’ivraie », à ne laisser émerger à la surface de nos émotions esthétiques que celles qui nous emplissent d’un réel sentiment de joie. Ce qui nous égare au plus haut point c’est cette impression de fourmillement qui, toujours, nous déporte de nos propres inclinations. Alors, afin de réduire ce continuel effet de perte, il nous faut avoir recours à une forme qui synthétise nos affinités et en assure le caractère, en une certaine manière, intangible. Alors, par exemple, obligation nous est faite de rejoindre une très ancienne légende telle « L’Odyssée » et d’en constituer le lieu à partir duquel naîtra le site d’une pluralité de significations.

 

   Musée du Louvre - Antiquités grecques - œnochoé à figures noires

 

   (C’est subtil, les affinités, fragile, arachnéen et seul le sujet qui en éprouve l’efflorescence en soi peut en découvrir les esquisses infinies. Aussi, pour tracer un fil rouge qui reliera entre elles toutes ces délicates présences, en nous, convient-il d’indiquer, au travers de ce qui va suivre, l’émergence de ces affinités dans la figure du potier, cette saisissante alternative à tout démiurge, dans les éléments, terre, eau, air, feu, dont il assure la maîtrise, dans le geste artisanal qu’il développe, cet emblème du site de l’Anthropos, dans la scène mythologique dont il orne les flancs de son œnochoé, dans ces « figures noires, Ulysse et ses compagnons, le Cyclope, le transcendantal du Bien et sa figure négative, le Mal qui en ornent l’épopée, enfin l’épopée elle-même, ce poème du monde qui est le visage le plus accompli du logos. C’est essentiellement en ayant recours à la description et au commentaire que toutes ces sympathies s’illustreront faute de mieux car la sensation interne a ceci de particulier qu’elle ne peut jamais gagner l’extérieur qu’au prix d’une déperdition ou d’une euphémisation de son sens. NB : tous les termes surlignés en gras dans le développement ci-dessous, seront à considérer tels nos connexions électives avec le monde).

  

Inclinations naturelles

œnochoé à figures noires, 500-490, Peintre de Thésée

Ulysse et ses compagnons aveuglant le Cyclope

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Les frères Chuzeville

 

 

   Ce magnifique pichet à vin de l’antiquité grecque nous servira à comprendre comment un seul objet, grâce à sa forte empreinte symbolique, pourra s’inscrire, pour nous, tel l’unique creuset dans lequel nombre de nos affinités convergeront, manière de cosmos en miniature chargé d’infinis pouvoirs et séductions. Car, ce dont il s’agit avec les affinités c’est rien de moins que de créer un monde si proche de qui nous sommes qu’il constituera, en quelque sorte, notre naturel prolongement, l’ombre portée que nous plaquerons sur les choses. Lieu d’élection de nos choix les plus intimes, nos affinités seront notre proche banlieue, un genre de  chôra grecque telle que l’antiquité la montrait, ce territoire qui jouxtait la ville, cette terre qui, en réalité, nourrissait les habitants de la polis. Usant de cette métaphore de la ville qui serait le lieu propre de notre habitation alors que la chôra se donnerait comme cette terre nourricière qui nous  serait immanquablement attachée, nous voulons souligner la nature du lien indissoluble qui réunit ces deux entités pour n’en constituer qu’une seule, singulière figure de l’unité dont l’homme est toujours en quête à défaut d’en proférer la réalité. La chôra contiendrait, dans son sol même, les semences perceptives, affectives, intellectuelles dont nous l’aurions gratifiée à l’aune de nos projections permanentes sur le monde immédiat qui nous entoure. Bien évidemment, sa constitution purement imaginaire lui affecterait la forme de l’utopie, ce non-lieu ne trouvant ses assises que dans un genre d’éther indéterminé. Ce qui est essentiel à saisir ici, c’est le continuel phénomène de réverbération qui s’installe entre notre être et les affinités qui, en un certain sens, lui sont coalescentes.

 

  

 

 

   Le pichet et les connotations symboliques qui lui sont attachées

 

   Si, essentiellement, ce pichet est œuvre d’art, c'est-à-dire s’il transcende le réel pour le rendre magique, il convient d’aller chercher tout ce qui, en filigrane, le traverse en tant que ses significations latentes. Car rien n’est donné d’emblée qui constituerait une totalité sans reste comme si nous observions un objet dans son extériorité sans même nous enquérir des puissances qui y sont à l’œuvre, mais dans l’indicible, l’inaudible, la fuite à jamais de ce qui, invisible, appelle silencieusement, ce dont notre être est alerté, que notre existence pressée n’archive que rarement. C’est bien le caractère de notre société technico-scientifique que de s’arrêter à l’épiderme des choses, ignorant cette pulpe (les affinités), qui en sous-tend la nature et en justifie la lumineuse présence.

    Donc, si nous quittons le domaine massif et opaque de la représentation, la pellicule selon laquelle l’œuvre nous apparaît, c’est un genre de fête qui se manifeste et ceci d’autant plus que le sentiment de félicité qui en émane provient en droite ligne du surgissement de nos accords les plus propres avec les étants qui nous entourent. En son origine la plus exacte, cette œnochoé est œuvre artisanale qui sublime les quatre éléments, qui s’y inscrivent et les dispose selon les sens pléniers qui y sont nécessairement inclus. Mais alors il faut en appeler à la figure du potier et décrire le jeu de son art. Comment donner lieu à nos propres accords avec les choses autrement qu’en convoquant le langage ?

Inclinations naturelles

Potier dans la région de Zhaoxing

Source : fangfang

 

 

    L’atelier est placé dans un lumineux clair-obscur. Le silence est grand dans l’heure qui vient. La plupart des villageois dorment encore, pliés sur leurs nattes, et leurs rêves flottent au-dessus de leurs corps rompus tels de légers nuages, des flocons qui viennent de très haut, hésitent, tournoient et frôlent leurs visages tels des papillons au bord des corolles. C’est de cette heure de repos, de cette heure immobile dont l’artisan a besoin car il lui faut être en affinité, en harmonie  avec ce qu’il fait, ne nullement laisser s’immiscer ni le doute, ni l’inquiétude. Le trajet à accomplir de lui à la chose finie doit être aussi immédiat que possible, un genre de paix, de repos  qui n’accepteraient nulle coupure. Un geste allant de soi. Un geste venu du plus loin de sa généalogie. Un geste de démiurge tirant du néant les matériaux qui l’annuleront, portant dans la clarté du jour ce qui n’était que tissé d’ombre et enduit de ténèbres.

   C’est l’ensemble du corps du potier qui est mobilisé, on sent la tension légère des bras, on perçoit l’ouverture du compas des jambes qui accueille le tour, là où la motte d’argile est posée qui initie le début d’une épopée, esquisse le poème et le chant du monde. Oui, c’est bien ceci qui a lieu. Ici, dans la beauté partout répandue, c’est mystère qui se donne à voir. Mais mystère qui se livre à sa douce éclosion. Les mains façonnent la terre, la déploient en corolle et l’on pense à cette « rose sans pourquoi » de Silesius, à la façon contingente qu’à l’univers de nous rencontrer. Cette poterie en acte, aussi bien, aurait pu ne pas exister, demeurer dans le celé et l’inaperçu. Tout au plus aurait-elle pu être songe de potier qui l’aurait construite au sein de son esprit. Mais voilà, la glaise est là qui vient à elle et vient à nous dans la plus évidente et pure donation qui soit. Peut-être était-il écrit, quelque part, la graphie de son destin, la trace première d’une parution parmi le peuple des vivants ? Comment savoir la décision d’une chose d’apparaître, de faire signe et de nous convoquer à l’endroit même où nos affinités lui permettront de se manifester telle la figure qu’on attendait, une fiancée dont espérait effleurer la main de soie et ouvrir, avec elle, une commune navigation ?

    L’eau exsude des parois, fait une buée qui lisse les murs enduits de chaux. Cette eau qui est le sang de la terre se donne à l’identique de la sueur du potier. Car dresser la terre est une épreuve en même temps qu’une douce gratification. Ce qui n’était qu’informe, virtuel, voici qu’une âme commence à l’habiter qui lui insuffle sa respiration, anime son souffle. A intervalles réguliers, à la façon d’une scansion temporelle, l’artisan trempe ses mains dans une boue de barbotine et l’applique sur le travail en train de s’accomplir tel l’amant caressant sa compagne. La terre n’est pas sans l’eau. L’eau n’est pas sans la terre. Magnifique fusion des éléments qui participe à toute création. Attraction réciproque d’un solide et d’un fluide qui, bientôt, seront métamorphosés en ce pichet qui n’attendra que l’action conjuguée de l’air et du feu pour connaître la façon de son émergence.

      Le premier travail de façonnage est fini. Le potier a déposé la terre encore humide sur des claies de bois. Là commence le lent travail de séchage. Là commence l’action modificatrice de l’air. Dans l’ombre en demi-teinte de la pièce, l’air circule selon volutes et courants, lissant, au passage, les flancs de l’objet. Affinité encore de la matière et de l’air qui va la porter à sa consistance idéale, celle du cuir avec laquelle l’artisan poursuivra son travail, dégrossissant et affinant cette forme qui, bientôt, sera pichet, lequel servira à puiser le vin dans le cratère avant de le servir aux convives. Suivra la longue cuisson au feu de bois lors de laquelle l’objet, devenant terre cuite, s’approchera de son essence finale. Le feu, cet élément sauvage, il conviendra de le maîtriser, d’éviter qu’il ne s’emballe, qu’il ne provoque fissures et cassures. C’est sans doute là le moment de plus vive inquiétude pour le potier qui craint que son œuvre, patiemment élaborée, ne succombe à la proie des flammes. Dans un enfournement il y a toujours risque de cassure, de faille. De l’objet et, symboliquement, de celui qui en a été l’artisan. Puis, une fois la pièce cuite, viendra le moment peut-être le plus heureux du potier, celui de la décoration et de l’émaillage. C’est la fin et l’acmé du processus. Ce qui, jusqu’à présent, n’était que simple objet, ne devient seulement ustensile, mais essentiellement œuvre d’art. Il sera utilisé pour les libations profanes sans doute, mais aussi pour celles, sacrées, qui honorent les dieux et donnent sens à la vie des humains sur terre en cette antiquité placée sous le signe du rituel et du symbolique.

   Le pichet vient de gagner son dernier état. Le voici placé dans la brillante lumière de l’esthétique. Il a cessé d’être une chose pour devenir être à part entière, c'est-à-dire tirer profit de son essence. Nul ne le considèrera plus comme un ustensile parmi d’autres mais en tant que cet ustensile doué de sens qui se détache du prosaïque et gagne les hauteurs qui sont les siennes. Sur ses flancs ornés d’un fond vermeil, cette teinte opulente et puissante destinée au Dieu-Soleil des incas ou aux têtes couronnées, ces sublimes « figures noires » qui sont les hiéroglyphes à déchiffrer qui nous conduiront dans l’une des plus sublimes épopées fondatrices de la civilisation européenne : « L’Odyssée ».  Dès lors chacun comprendra combien ce pichet n’est celui de la modeste chaumière mais celui, symbolique, qui ouvrira la toute puissance du mythe, la force inégalée de la légende. Cet objet est si beau qu’il ne nécessiterait nul autre commentaire que celui d’une vision appliquée, respectueuse de ce rayonnement dont seul l’art possède l’énergie secrète. Cependant, afin de ne nullement demeurer sur le seuil de nos affinités, nous ouvrirons cette dimension à nulle autre pareille de l’œuvre d’Homère, citant un large extrait du Livre IX portant pour titre « RÉCITS CHEZ ALCINOUS », lequel relate l’épisode du combat contre le Cyclope :

   » Il dit, et aussitôt je lui verse de cette liqueur étincelante : trois fois j'en donne au Cyclope, et trois fois il en boit outre mesure. Aussitôt que le vin s'est emparé de ses sens, je lui adresse ces douces paroles :

« Cyclope, puisque tu me demandes mon nom, je vais te le dire ; mais fais-moi le présent de l'hospitalité comme tu me l'as promis. Mon nom est Personne : c'est Personne que m'appellent et mon père et ma mère, et tous mes fidèles compagnons. »

» Le monstre cruel me répond :

 « Personne, lorsque j'aurai dévoré tous tes compagnons je te mangerai le dernier : tel sera pour toi le présent de l'hospitalité. »

» En parlant ainsi, le Cyclope se renverse : son énorme cou tombe dans la poussière ; le sommeil, qui dompte tous les êtres, s'empare de lui, et de sa bouche s'échappent le vin et les lambeaux de chair humaine qu'il rejette pendant son ivresse. Alors j'introduis le pieu dans la cendre pour le rendre brûlant, et par mes discours j'anime mes compagnons, de peur qu'effrayés ils ne m'abandonnent. Quand le tronc d'olivier est assez chauffé et que déjà, quoique vert, il va s'enflammer, je le retire tout brillant du feu, et mes braves compagnons restent autour de moi : un dieu m'inspira sans doute cette grande audace ! Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu, l'enfoncent dans l'œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le fais tourner avec force. — Ainsi, lorsqu'un artisan perce avec une tarière la poutre d'un navire, et qu'au-dessous de lui d'autres ouvriers, tirant une courroie des deux côtés, font continuellement mouvoir l'instrument : de même nous faisons tourner le pieu dans l'œil du Cyclope.

   Tout autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur dévore les sourcils et les paupières du géant ; sa prunelle est consumée, et les racines de l'œil pétillent, brûlées par les flammes. — Ainsi, lorsqu'un forgeron plonge dans l'onde glacée une hache ou une doloire rougies par le feu pour les tremper (car la trempe constitue la force du fer, et que ces instruments frémissent à grand bruit) : de même siffle l'œil du Cyclope percé par le pieu brûlant. Le monstre pousse des hurlements affreux qui font retentir la caverne ; et nous, saisis de frayeur, nous nous mettons à fuir. Le Cyclope arrache de son œil ce pieu souillé de sang, et dans sa fureur il le jette au loin. Aussitôt il appelle à grands cris les autres Cyclopes qui habitent les grottes voisines sur des montagnes exposées aux vents. Les géants, en entendant la voix de Polyphème, accourent de tous côtés ; ils entourent sa caverne et lui demandent en ces termes la cause de son affliction :

« Pourquoi pousser de tristes clameurs pendant la nuit divine et nous arracher au sommeil ? Quelqu'un parmi les mortels t'aurait-il enlevé malgré toi une brebis ou une chèvre ? Crains-tu que quelqu'un ne t'égorge en usant de ruse ou de violence ? »

» Polyphème, du fond de son antre, leur répond en disant :

« Mes amis, Personne me tue, non par force, mais par ruse. »

 

   Entrelacement des affinités entre le poème homérique et le récit épique chez Rabelais

 

   Le texte homérique est si admirable que sa lecture se suffit à elle-même, cependant, dans le souci de dire nos affinités avec le logos du Grec, nous nous livrerons à de rapides commentaires. Vision du monde et malice homériques sont de si singulières aventures que tout lecteur attentif à cette épopée ne peut entrer dans ces pages sublimes qu’avec ravissement. Partout se donne à entendre le génie de l’écriture qui n’est nullement prouesse technique mais fore bien plus profond, tout au contact des ombres fuligineuses de la psyché et de l’étonnant réservoir de l’inconscient. La description de l’agression du Cyclope ne se contente nullement de dire la réalité des choses avec précision, mais elle fait de cette sanglante entreprise un moment de pur bonheur, Ulysse et ses compagnons métamorphosant Polyphème en un champ de bataille sanglant où désir de vengeance et cruauté esthétique se renvoient la balle dans une manière de jouissive puissance. Ce géant qui, sans doute, se pensait inexpugnable, le voici livré à la vindicte de ses assaillants dont la bravoure, l’énergie peu commune, concourent à faire de son corps un ensemble de chairs mutilées d’autant plus sensibles que l’œil unique du Cyclope est réduit en lambeaux. Ici, comment ne pas penser aux pages éblouissantes de l’admirable Rabelais, prenant un malin plaisir, dans la Guerre Picrocholine, à relater sans ambages ni précautions oratoires, le très fameux  et très vigoureux assaut de Grandgousier contre son voisin Pichrocole. En réalité, un évident parallèle peut être établi entre le déchaînement antique d’Ulysse contre Polyphème et la « furie humaniste » lancée par Rabelais à l’encontre de ces fouaciers qui ne suscitent que détestation et impérieux désir de les détruire. Le pieu pointu convoqué par Homère, afin de procéder à ses sinistres œuvres, est l’exacte réplique « du bâton de la croix, qui était de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing » dont Rabelais arme le bras de Frère Jean des Entommeures afin que « justice » soit rendue.

   Quant au raffinement des supplices en tous genres, à leur dimension ultra-chevaleresque, les deux textes rivalisent d’ingéniosité, et l’on ne pourrait dire lequel des deux sort victorieux de ces joutes fictionnelles. Ce que « L’Odyssée » présente comme le sommet de l’art guerrier (« Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu, l'enfoncent dans l'œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le fais tourner avec force […] Tout autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur dévore les sourcils et les paupières du géant ; sa prunelle est consumée, et les racines de l'œil pétillent, brûlées par les flammes"), donc cet « art de la guerre », Rabelais en réalise une manière d’hyperbole, portant au paroxysme de la violence  doublée d’un humour grinçant, les faits et gestes de ses héros (« Il choqua donc si raidement sur eux, sans dire gare, qu'il les renversait comme porcs, frappant à tors et à travers, à la vieille escrime. Aux uns il escarbouillait la cervelle, aux autres rompait bras et jambes, aux autres disloquait les spondyles du col, aux autres démolissait les reins, aplatissait le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires, enfonçait les dents en gueule, abattait les omoplates, meurtrissait les jambes, décrochait les hanches, déboîtait les bras… »)

   N’oublions pas que Rabelais, en médecin avisé, détaillait un luxe de précisons anatomiques, chirurgicales, ces habiletés trouvant leur équivalent dans la maîtrise « artisanale » d’Homère :  « l’artisan [qui] perce avec une tarière la poutre d'un navire ou bien le coup de main du « forgeron [qui] plonge dans l'onde glacée une hache ou une doloire rougies par le feu pour les tremper ». Ces tableaux, qui mettent en lumière la brutalité humaine, sont naturellement tempérés par ces excès, toute emphase en ce domaine penchant en direction du sourire du lecteur, lequel est complice du « clin d’œil » des auteurs. C’est bien là la nature de l’excès, de l’exubérance, que de ramener le récit à sa juste valeur. Nous sommes dans la légende avec « L’Odyssée », dans la satire avec « Gargantua » et le combat épique. Nous regardons tout ceci avec un regard distancié et savourons la malice qui, en tous endroits, perce et nous ravit, nous enjoignant de poursuivre notre lecture avec l’audace tranquille de quelqu’un qui sait le projet et l’accueille selon sa nature.

    Citant des passages du « Quart Livre » riches en cruautés diverses : « Au second coup il luy creva l’œil droict ; au troyzieme l’œil guausche. » (que l’on pense au terrible destin de Polyphème à l’oeil détruit par ses assaillants), Dorothée Lintner, dans un superbe article intitulé « LE COMBAT DANS LE QUART LIVRE : RENOUVELLEMENT D’UNE TOPIQUE EPIQUE CHEZ RABELAIS », nous invite à regarder l’œuvre du natif de La Devinière avec un regard esthétique plus qu’avec celui du guerrier :

   « Mais, à y regarder de près, on s’aperçoit que ce combat d’un type nouveau donne lieu à une réaction elle aussi nouvelle, qui ressortit moins de la joie brutale que du plaisir raffiné : la figure géométrique  que construit Pantagruel ravit son public, suscite moins une curiosité malsaine qu’une véritable contemplation esthétique. […] l’imagination débridée quant à elle, offre de nouveaux horizons à la geste épique, loin du champ de bataille un peu étroit du pays tourangeau. Autrement dit, dans ce nouveau livre, l’imaginaire épique ne connaît plus de limite : l’œuvre travaille avant tout à esthétiser le combat, ce qui la rend elle-même du même coup nettement plus poétique. On peut se demander, finalement, si l’épopée rabelaisienne ne se singulariserait pas au fil des œuvres, dans sa forme même : ce récit dont le premier livre s’apparente à ces mises en prose de gestes médiévales, telles qu’on les publie abondamment au début du siècle, semble acquérir, dans ce quatrième opus, une certaine autonomie poétique. Aux combats esthétisés, aux voltiges impressionnantes des personnages, à l’épisode obligé, depuis Homère, de la tempête, répondrait une écriture épique tout aussi virtuose. » 

   Ainsi prennent fin, temporairement, nos affinités avec ces merveilleux textes que constituent « L’Odyssée » aussi bien que « Le Quart Livre ». Entre eux, de toute évidence, des liaisons qui dépassent l’analogie pour gagner ce site incomparable où brillent accords, alliances, attractions, convergences, autrement dit ces affinités par lesquelles nous sommes au monde d’une manière singulière qui ne peut être, à chaque fois, dans le temps et l’espace, que la nôtre. Sans doute contribuent-elles à fixer le lieu privilégié de notre essence. Oui, privilégié !

 

 

 

Inclinations naturelles

Source : Wikisource

 

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