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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 07:51
Jeune Joueur de flûte à Cuzco.

                     Werner Bischof

             Jeune joueur de flûte à Cuzco

                        Pérou, 1954

              Source : Esprits Nomades.

 

  

  

 

   Être de la lumière.

 

   Le plateau de terre est vaste, seulement parcouru de sillons et de rares touffes d’herbe. Il n’y a que le vide et, parfois, le vent en rafale que rien n’arrête. Le ciel est vide d’oiseaux. Il plane infiniment au-dessus des choses et l’on dirait un regard mystérieux sans commencement ni fin. Immense solitude comme si rien encore n’avait pu accéder à l’existence. La plaque de verre au zénith reflète la croûte de terre au nadir. De l’une à l’autre la lumière claque, bondit, fait ses zigzags, écume, libère ses bulles de cristal qui éclatent dans l’air vierge de bruits. L’être de la lumière est là qui assemble en un seul mouvement la dalle d’argile et le vaste dôme bleu délavé qui plane tel un rapace perché tout en haut de l’horizon, invisible à l’œil sauf à celui de quelque Initié qui en aurait appris le mystérieux langage.

  

   Qui tient du prodige.

 

   Un nuage de poussière s’est levé tout au loin, là-bas,  dans une manière de brume lumineuse. On devine dans ses tourbillons, dans sa verticale ascension quelque chose qui tient du prodige. Pour le moment on n’est assurés de rien et l’on dilate sa pupille afin que des images viennent s’y imprimer, douées de sens, porteuses d’espoir. Le paysage ici est si désolé, mais grandiose à la mesure de son dénuement. Le nuage avance vers nous, lentement d’un pas mesuré, guidé par une sorte d’instinct ou bien de projet. Au centre de la bulle de poussière, une forme indistincte qui pourrait être celle d’un arbuste qu’un courant d’air emporterait pour un étonnant voyage. Cela avance, cela se précise, cela commence à se dire selon le langage de l’humain. Ce que l’on aperçoit, comme sur la vitre d’un écran dépoli : un chapeau de feutre, un poncho de toile posé sur une épaule, un pantalon court, une flûte de bois, puis un visage tanné de soleil, les serres des mains brunes, les tiges fragiles des jambes, les battoirs des pieds qui arpentent consciencieusement les meutes de cailloux, les minuscules plages de sable.

 

   Absent au monde.

 

   Né de la poussière,  Jeune Joueur de flûte, avance sans s’inquiéter de ce qui est alentour, ces escarpements en terrasses, cette vallée en damiers, cet air pur qui glisse infiniment sur l’arête du visage. Sans prendre dans son champ de vision l’alpaga laineux qui pourrait à tout moment surgir du déluge minéral avec la vêture blanche qui moissonne son dos pareil à une écume. Sans se soucier du regard qui pourrait le surprendre, tel marcheur, tel berger cheminant à la tête de son troupeau. Jeune Joueur paraît absent au monde, seulement guidé par une intuition intérieure, aimanté vers quelque insaisissable but. Ses pas sont si légers. On dirait qu’il flotte à la manière des hautes herbes de l’altiplano, qu’il s’écoule dans le vent et traverse le temps comme ce dernier tisse le doux duvet des vigognes sans que rien n’en signale le passage. Un flux suivi d’un autre flux. Une suite de mots aériens. Le battement d’une plume sur le rivage océanique transi de beauté.

  

   Tumulte libre du ciel.

 

   Mais voici que quelque chose apparaît, que quelque chose fait son doux ébruitement, qu’un son monte dans l’air pareil au vanneau à la tunique grise et blanche se fondant dans le tumulte libre du ciel. Un son continu, l’image d’un fil qui déroulerait sa soie jusqu’en haut de l’éther là où il n’y a plus de présence que celle des hauts courants hauturiers, des dérives ineffables, des hymnes souverains qui brodent de leur dentelle les espaces cosmiques. Le chant s’est levé qui ne s’arrêtera plus, il est une colonne de cristal qui fait son unique tresse, un entrelacs de purs harmoniques, une spirale infinie, une vrille magique, un son vibrant de sa propre émission, une voix et le corps de Jeune Joueur grimpe le long de cette échelle céleste avec tant de grâce qu’il se confond avec la tresse elle-même. Son corps s’est dématérialisé, désubstantialisé, il est ce mince fil, cette sublime invisibilité, cet arc-en-ciel aux mille couleurs, ce flamboiement irisé qui relie d’un seul et même mouvement le profane et le sacré, le séculier et le céleste.

  

   Le ciel qui les regarde.

 

   Il a gagné le territoire sans contours, le logis immémorial où reposent tant d’imaginaires existentiels malmenés par les turbulences terrestres, il est devenu pareil à une corde sans début ni fin, à un Mont puisant dans le sol l’énergie subtile seule à même de l’arracher à sa lourde densité afin que sa pointe avancée puisse connaître l’extase qui l’accomplira en tant que cet unique qu’il est. Maintenant est la haute lumière qui inonde la vallée, grimpe les escaliers gris des terrasses. Des hommes sont au travail qui fouillent et retournent la terre dont ils vivent. Des troupeaux de lamas dérivent au loin dans un moutonnement couleur d’argile et de névés. Plus de trace du Joueur sinon une étrange mélodie de vent et d’air limpide. Au loin, dans une brume diaphane, la découpe de deux montagnes aux croupes brunes. Des glaciers coiffent leurs sommets éblouissants. Ils regardent le ciel qui les regarde. Demain peut-être ou bien cette nuit dans l’infini glissement des étoiles, un air de flûte pour dire notre destinée d’hommes. Peut-être. 

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 10:05
Materia prima

 

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

« Et le secret absolu de la pensée est sans doute ce désir jamais oublié

de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière,

dans le concret tellement concret qu’il en devient abstrait. »

 

J.M.G. Le Clézio - « L’extase matérielle »

 

*

 

   La photographie placée à l’incipit de cet article nous plonge au cœur même de la réflexion relative à la matière, à ses rapports avec l’esprit. D’une manière évidente, ce tronc est matière à l’écorce rugueuse, ce lierre est matière aux feuilles lisses, nous sommes nous-même matière qui regardons le réel dans sa texture concrète, hautement préhensible, le plus souvent destinée à un usage particulier, dimension utilitaire des choses avec lesquelles nous avons un destin commun. Nous, hommes de chair de fragile constitution, cependant nous avons pouvoir sur cette matière, nous la façonnons à notre guise, la métamorphosons. La bille de chêne devient madrier, puis meuble à usage domestique, peut-être fauteuil sur lequel nous trouverons repos sans savoir même l’arbre qui s’y est trouvé à l’origine comme l’être à nous adressé dans une générosité naturelle, magnifique geste de donation d’une forme sourde, inconsciente, à une autre forme, ouverte elle, consciente, mais le plus souvent oublieuse des événements, des enchaînements de causes et de conséquences qui se perdent dans le bruit général et souvent confus du monde.

   La matière, en sa foncière concrétude, nous est si habituellement coalescente que nous finissons par n’avoir plus guère d’égard quant à son existence. Nous longeons les replis de terre, l’eau brillante du lac, le doux moutonnement des forêts, sans même nous apercevoir que, sans leur présence, nous ne serions plus hommes, puisque notre condition d’existants, non seulement nous met en relation, mais nous fait dépendre d’eux, ces éléments du réel qui devraient nous interroger bien plus fort qu’ils ne le font. Sans doute leur essence les verse-t-elle à une modestie, à un silence, à un retrait, à une constante dissimulation.

   Bien sûr, parfois, nous entendons un cri, celui par exemple d’un arbre qu’on abat, qui se couche au milieu de ses congénères dans un fatras de branches, une pluie de feuilles, un spasme des racines, elles sont blanches et nous disent leur douleur d’être tirées sans ménagement du lourd sommeil qui était le leur, longue patience afin que l’être-arbre en son entier puisse se déployer, lancer ses ramures dans l’espace, abriter le Passant, accueillir l’oiseau, recevoir la source bienfaisante de l’eau de pluie, canaliser les ruisseaux de vent qui se perdent au loin, dans la confusion du jour, parmi les grains dilatés de la lumière.

   La terre porte les semences, l’eau nous abreuve, nous nous chauffons aux flammes des bûches. Tout ceci est si évident que cela existe de la même façon que nous respirons, sans effort, sans processus d’une force à mettre en œuvre, sans quelque énergie à déployer, sans une quelconque prière adressée aux dieux dont nous attendrions qu’ils accèdent à nos vœux les plus chers : vivre dans le bonheur et l’insouciance et trouver un naturel Paradis mis à notre disposition de toute éternité.

   Qui dit Matière, dit en même temps Nature, et c’est bien elle, la Prodigieuse, qui nous appelle et demande notre plus attentive disposition. Quand nous la négligeons, elle se rappelle à nous sur le mode du déchaînement, de la tornade, de l’abîme parfois et, alors, nous faisons amende honorable et prenons la ferme résolution de la servir, de la choyer, sans doute pour des raisons intimement personnelles, des motifs brodés d’égoïsme. Mais peu importe la motivation et, ici, au moins provisoirement, nous pouvons faire l’économie d’une morale immédiate, nous passer d’une absolution, éviter une pénitence, cependant nous ne pouvons nullement ignorer l’éthique, cette façon d’habiter la Terre en toute conscience, en raison, en sensibilité aussi puisque notre tonalité fondamentale, la climatique de nos humeurs déterminent nos conduites et guident nos actes.

   Certes la matière est utile, certes la matière nous puisons en elle les ressources dont nous avons besoin pour assurer notre subsistance et ceci n’est nullement répréhensible, ceci doit seulement être guidé selon les motifs éclairés de notre libre arbitre : prélever à bon escient ce qu’il faut, juste ce qu’il faut pour avancer sur le chemin, ne nullement ployer sous le fardeau de nos envies qui, à y bien regarder, ne sont que caprices d’enfants ne supportant pas le spectacle de leurs mains vides.

   Mais la plénitude de la main ne doit nullement se confondre avec une satiété qui ne serait comblée qu’à l’aune d’un continuel et toujours renouvelé emplissement. Que nous ayons faim et soif est, bien évidemment, dans l’ordre des choses. Ce qui pose problème n’est pas la nature de nos besoins fondamentaux, seulement la manière dont nous y répondons, souvent quantitativement, alors que la qualité devrait être notre plus exacte perspective. Le goût d’un fruit ne saurait être lié à sa forme extérieure, au chatoiement de sa peau, bien plutôt à son caractère singulier qui en détermine la saveur, peut-être une modestie qui indique sa vérité, cette offrande qu’il nous adresse comme son geste essentiel.

   A trop considérer la matière en tant que matière, nous perdons le sens même de ceci qui y est inscrit, qui ne relève simplement d’une association complexe d’atomes, d’un enchaînement de molécules, d’entités inertes livrées au seul hasard d’un destin tracé à l’avance. C’est à nous, rien qu’à nous les hommes de donner sens à la matière et de la considérer selon les lignes ineffaçables de ses virtualités qui sont grandes si l’on sait viser correctement les signes qu’elle nous prodigue à l’envi. La matière, toute matière par définition est au service de l’Homme. Mais, par un souci de juste retour, il est nécessaire que l’Homme soit au service de la matière, qu’il ne la considère seulement comme un fonds dans lequel puiser indéfiniment les nutriments de sa félicité. Tout s’épuise qui est Matière aussi bien qu’Esprit.

   Tout s’épuise et ne saurait se renouveler puisque la flèche du temps est orientée vers l’avenir, dont nul démiurge ne détournera le trajet. Il y a une incoercible volonté de l’exister de toujours se continuer au-delà de son propre présent, de connaître cet avenir qui flamboie au-delà de la courbe des jours, sans doute plein de promesses, que notre foncière naïveté habille de la vêture de l’infini. Mais, chacun le sait, le propre de notre infini est celui d’être fini, bordé par une lisière temporelle, circonscrit dans un espace clos qui ne saurait se dilater au-delà du cercle qui, de tous temps, lui a été attribué comme sa signification ultime.

   La belle expression de Le Clézio : « se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière » ne doit pas être considérée comme une manière de néant où plus rien ne serait visible, où plus rien ne ferait sens qu’une matière compacte, bornée, avec laquelle l’Homme finirait par se confondre, formé réifiée se confondant avec une autre forme de nature identique. Ici, il faut accentuer deux mots dont la présence est essentielle pour saisir la pensée de l’Auteur. Il s’agit de « extatique » puis de « fusion », dont il est urgent de comprendre combien ces termes engagent d’une manière essentielle la formulation totale de la phrase. « Extatique », d’abord, il faut le viser comme l’état de conscience extrêmement dilaté de Celui qui, appelé par un événement hors du commun, rencontre avec le Sublime de la Nature, de Dieu, de l’Art, de l’Histoire s’augmente soudain d’une conscience qui paraît illimitée, sentiment de fusion avec la totalité de l’univers, « sentiment océanique » selon la belle expression de Romain Rolland, déport de son être en direction d’un Être qui le transcende dans les Universaux précédemment cités, Nature, Art, etc…

   Ensuite « fusion ». Fusion, par exemple, comme dans un genre de convertisseur Bessemer qui débarrasse la grossière fonte, la transforme en un acier bien plus utilisable, bien plus pur. Action, pourrions-nous dire, sur la « materia prima », afin que d’un procédé de nature chimique, peut être alchimique, naisse un corps nouveau, essentiellement volatile, essentialisé en quelque sorte, émanation d’une substance qui, petit à petit, cède ses attaches terrestres pour en gagner de plus aériennes, de plus célestes. Ainsi, en image symbolique convoquant une étrange machine, pouvons-nous, sinon saisir le processus de la métamorphose de l’intérieur, du moins en voir le phénomène accompli, cette neuve réalité allégée de son poids, cette figure qui ne s’adresse plus directement à nos corps de chair mais sollicite notre esprit, ce nuage, cette buée qui s’exhalent de nous sans que nous puissions en toucher, de manière concrète, la subtile transition, le passage d’un état à un autre.

   Car, s’il y a bien une rupture, une césure, même un véritable hiatus installés entre le lieu sensible de notre corps et celui, intelligible, de notre esprit, si nous ne pouvons nullement les expliquer de façon logique, il ne nous est nullement interdit d’utiliser la médiation de la métaphore (le convertisseur Bessemer en l’occurrence) cette facilitation imagée qui nous fait passer immédiatement du signifiant-matière au signifié-esprit sans qu’il nous soit nécessaire, en aucune façon, d’en démonter le mécanisme, d’en justifier le fonctionnement. C’est bien plutôt une connaissance sans intermédiaire, une connaissance de l’ordre de l’intuition qui nous conduit au plein d’un mystère dont, par nature, nous n’épuiserons jamais l’être.

   Mais il nous faut revenir à la photographie et tâcher d’y trouver ce subtil passage qui, issu de la matière, se donne maintenant comme esprit. Et nous ne tirerons guère notre épingle du jeu qu’en ayant recours, une fois de plus, à la dimension symbolique dont tout réel est affecté pour la simple raison que, nous les Hommes, êtres éminemment symboliques puisque pourvus de langage, sommes invités inévitablement, de façon analogique, à reporter notre propre essence (langagière) sur ce qui vient à notre rencontre (cet arbre par exemple), cherchant en lui les motifs d’un possible langage, fût-il caché et sujet à toutes les interprétations. Car le réel, sa signification, ne nous sont pas donnés d’emblée dans le cadre d’une certitude, le réel est polyphonique et fait entendre de multiples voix selon les dispositions et les inclinations que nous déployons à son égard.

   A l’évidence, cet arbre, ce tronc, ne sont pas anonymes, muets, couchés dans une manière d’éternel silence. Cet arbre « parle » ou bien « il a été parlé » pour lui. Sur la surface libre du tronc, en caractères bien visibles, se déploie un cœur à la parfaite symétrie, contenant en son sein les deux initiales A - B. Certes nous pourrions en rester à cette constatation idéographique et passer notre chemin sans qu’une vive inquiète ne s’attache à cette inattention. Cependant, que l’on poursuive sa progression ou que l’on demeure, nous aurons été, dans l’instant, touchés au plus vif de nos sentiments, peut-être aussi de notre légitime curiosité. Pourquoi ces initiales ? Pourquoi cette inscription qui restera pour toujours, croîtra avec le développement de l’arbre, dépérira et mourra avec lui ? Nulle chose n’est gratuite dans le geste des humains, sauf à être la gesticulation incontrôlée d’un inconscient. Rien n’est gratuit et cette inscription porte en elle sa puissance de diction qui est aussi, corrélativement, puissance d’accomplissement, de signifiance.

   Sans doute, à observer cette « œuvre » (au sens de ce qui a été « œuvré »), nous nous lancerons dans une pure fiction dont, sans doute le coefficient de réel, la force de vérité, ne seront que des tentatives de compréhension, des hypothèses émises au cas où elles rencontreraient un possible ayant eu lieu pour des humains, sur cette Terre, en un temps bien déterminé. Nous pourrions dire, par exemple : Que signifient A et B, dans cet ordre énoncés, un début d’alphabet qui serait le début d’une histoire ? A, serait-il l’abréviation d’Adam, et alors nous interrogerions le site de toute origine ? B serait-il l’initiale de Béatrice, la Béatrice de Dante, A son Aimé, le Florentin auteur de « La Divine Comédie » et alors à quelle partie du poème devrions-nous référer, à l’Enfer, au Purgatoire, au Paradis ?

   Gageons, que pour les supposés Amants qui ont gravé d’une main tremblante, dans l’écorce disponible, les graphies de l’Amour, seul le Paradis pouvait s’ouvrir à eux et les combler d’une félicité, au moins provisoire, dont le témoignage sylvestre rendait compte selon une esthétique aussi simple qu’émouvante. Or, y aurait-il manifestation plus spirituelle que celle octroyée par le mythique Paradis, patrie des saints et des hommes sans péchés, des entités séraphiques et chérubiniques, tous esprits célestes, simples manifestations intangibles, corps astraux, auras, halos, nimbes qui ne disent plus rien de la Matière (à moins d’une possible réminiscence qui se manifesterait dans l’esprit), mais qui attestent seulement d’un mystérieux alpha et oméga concentrant en son incroyable amplitude le Tout de l’Univers, l’UN assemblé de toutes choses.

   Certes, nous avons convoqué l’imaginaire, bâti de toutes pièces une possible architecture, à vrai dire une Babel, cette « Tour des Miracles » grosse de mille langues donc d’une infinie pluralité de significations, l’une appelant l’autre, l’une se réverbérant en l’autre, et ainsi à l’infini du temps, l’illimité de l’espace. Que nos projections soient justes, vraisemblables, tissées de possible ou bien totalement hors sujet, peu importe ici la manière dont l’esprit a été convoqué, conduit à révéler son être. Ici n’est nullement le lieu des sciences exactes, ici est le lieu de la libre disposition du Soi vis-à-vis de ce qui le questionne et le met au défi de répondre, de trouver, à l’intérieur de ses propres limites, les matériaux d’un possible entendement.

   Tout ce qui appartint au domaine nébuleux des essences ne se donne jamais avec la même facilité que nous réserve le concret dans son infinie variété, dans son caractère de naturelle évidence, dans le confort qu’il offre à notre vision, le préhensible qu’il destine à nos mains. Ce qui est difficile dans la perception de la notion d’esprit, c’est bien sa nature fondamentalement différente de ce à quoi nous sommes quotidiennement habitués, cet environnement familier, cette table-ci, cette chaise-là, toutes présences affectées d’objectalité, soutenant l’épreuve du réel sous les effets d’une résistance, d’une tension, de quantités observables, consignables dans le grand registre de l’exister, pouvant trouver leur singulière justification à l’aune d’un étalon quelque part déposé qui joue en tant qu’accusé de réception de nos certitudes. Car l’Homme, en son angoisse native, en son esquisse trouée de constante déréliction veut une confirmation permanente de son être propre que ces choses ici et là lui procurent au titre de leur immédiate présence. Exister c’est tenir, tenir c’est être rassuré, être rassuré, la condition de l’ouverture d’une clairière dans le sombre et le ténébreux de la forêt existentielle.

   « Se replonger (…) dans le concret tellement concret qu’il en devient abstrait. » Oui, la formule est aussi saisissante qu’incompréhensible en un premier geste de la pensée. Comment le concret, comment cette masse têtue qui se dresse devant mon horizon humain, pourrait soudain, devenir abstraite, s’alléger de soi, par quel miracle, par quelle mystérieuse alchimie ? Réponse : le processus n’est nullement physique, matériel, comme si un fragment de Nature ici convoqué, sommé dans l’instant de paraître, délesté de ses habituels prédicats, pouvait obtempérer, obéir à notre volonté et alors, devant nos yeux étonnés, cet arbre-ci, se dépouillerait de son tronc, de ses racines, de ses branches et de ses feuilles pour ne plus laisser « paraître » que l’invisible de sa forme, ce esprit que nous lui supposons, dont le déficit le plus important est de ne jamais se montrer, de se dissimuler, de n’agiter devant nos yeux que des spectres que nous nommons « réalité ». Jamais l’être-d’une-chose ne fait phénomène, seulement son étant, ce qui se présente à nous sur le théâtre de l’exister.

   Alors comment ce concret devient-il abstrait ? Sans doute suffit-il, pour en comprendre les enjeux, d’avoir recours à un genre de fable. Imaginons les deux mystérieux personnages identifiés par A et B, devant cet arbre-ci, certes avec son gracieux, sa beauté, la complexité chatoyante qu’il présente aux yeux et aux autres sens mobilisés par l’entièreté de sa présence. Imaginons-les parfaitement immobiles, fascinés par l’étrangeté et l’énigme de ce réel-ci (pourquoi existe-t-il ? Quelle est la raison de sa présence ? Est-il plus présent que nous le sommes, nous les humains ? Pourquoi, face à son visage, éprouvons-nous des sentiments de joie, de tristesse ou bien de mélancolie ? Pourquoi sa beauté vient-elle à notre rencontre ?), immobiles donc mais nullement passifs, questionnant seulement son être-arbre tout comme ils questionnent leur propre être-présents car toute situation au monde est bâtie sur cette interrogation même qui, si elle disparaissait, entraînerait les hommes à leur chute. L’Homme n’est ni l’animal, ni la pierre. L’Homme est l’être-pensant par excellence, par sa pensée il s’explique, se justifie et, par un identique mouvement, donne l’être à tout ce qui l’environne, dont il rencontre les multiples figures dans son trajet existentiel.

   Donc A et B sont devant cet arbre-ci, dans une manière d’état contemplatif qui, s’il est en quelque sorte admirable, aura son propre temps, sa durée, connaîtra ses contours et la lisière ultime de sa finitude. Car tout s’épuise et parvient à son naturel étiage. A et B, leur amour les tînt-il éveillés, ne pourront indéfiniment demeurer dans cette posture silencieuse qui ne pourrait se prolonger qu’au risque d’un néantissement de leur propre destin. Observons-donc le concret en sa plus grande « concrétude ». Imaginons deux matières se confrontant : la matière-humaine faisant face à la matière-chose. Peut-être rien ne se passera, au début de la rencontre, qu’un regard orienté sur un « objet ». Mais il ne pourra guère se prolonger. A se mettra à parler, B lui répondra. Face à la matière, ce sera du langage qui se sera levé, donc de l’esprit. A se réfugiera dans une activité imaginaire et B dans les arcanes complexes d’un rêve éveillé, imaginaire, rêve, manifestations d’un esprit agissant. A se projettera dans l’avenir, B se réfugiera dans le corridor du passé, encore l’esprit à l’œuvre dans ces gestes purement intellectifs.

   Peut-être, fatigués, dans une commune attitude, A et B tomberont-ils dans un sommeil traversé des éclairs du songe, animé des volutes étranges de l’inconscient, songe, inconscient uniquement tressés des liens invisibles de l’âme. Où l’on s’aperçoit bien ici que la matière, l’arbre pour ce qui nous concerne, implique toujours l’accès de Celui, Celle qui s’y confient à une réserve d’invisibilité afin d’en cerner le merveilleux phénomène, autrement dit sa vérité qui ne peut consister en son caractère partiel mais en sa totalité. C’est bien l’arbre qui demande à l’homme que soit épuisé son être. C’est bien l’homme qui, se confrontant à l’arbre, mobilise son esprit de façon à ce que la matière correctement abordée, envisagée, puisse répondre à cette silencieuse voix humaine qui toujours s’agite sous le dôme de chair er demande que des comptes lui soient rendus. Exister est à ce prix qui fait de la matière le correspondant de l’esprit, de l’esprit le correspondant de la matière. 

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 09:50
Temps exact de l’être

« N’attendez pas qu’il soit trop tard »

 

Dongni Hou

 

***

 

 

   Cette peinture d’une Jeune Femme inconnue est à proprement parler « prodigieuse ». « Prodige » veut dire étymologiquement : «événement extraordinaire, de caractère magique ou surnaturel». Oui, ici, il s’agit bien de magie, de surnaturel, comme si ce jeune être ne pouvait naître que de lui-même et déployer son essence aussi longtemps que durerait le monde. Comment, en effet, à contempler cette pure beauté, n’être pas immédiatement saisi d’un sentiment d’éternité ? C’est comme une aube radieuse qui se lève, comme une saison originaire, un Printemps ivre de sa propre profusion. Elle, que nous ne connaissons pas, dont nous ne savons rien au-delà de sa simple apparence, nommons-là « Aurore », et entrons dans la belle poésie de Ronsard déclarant :

 

« Ces liens d'or, ceste bouche vermeille,

... Et ceste joue à l'Aurore pareille ...

Feirent nicher Amour dedans mon sein.»

 

   Amour est là qui veille, Amour est là qui fait son doux murmure et nos yeux ne pourront se détacher de Celle qui inspire cette effusion qu’avec regret, sinon au prix d’un sacrifice, si ce n’est d’un deuil. La tresse des cheveux est fluviale, dans la couleur réconfortante de la châtaigne et de la cendre, elle cascade jusqu’à la plaine du dos et nous la supposons infinie car l’image s’arrête là même où nous aurions voulu la suivre, flotter en quelque rêve aquatique. Certes, nous pensons à Ophélie, mais il est encore trop tôt pour ouvrir la porte de la tragédie. Le front est une faïence doucement bombée qui abrite les somptueuses idées, les projets clairs, on dirait un cristal, les souvenirs, cette résurgence qui vêt la mémoire de ses plus beaux atours. Le visage est un talc doucement nimbé d’une juste lumière, suffisamment afin qu’il soit rendu visible dans une manière d’approche discrète, dans la réserve, pour qu’il conserve son air de mystère, sa fragilité songeuse.

   Les yeux sont des aigues-marines, des billes d’eau levées vers le dôme souple du jour. La bouche est une fraise assourdie, un repos, une entrouverture qui dit le silence, qui retient la divine parole. On devine le gonflement des lèvres, on devine une comptine de vie qui se dit dans l’intime, qui rougeoie tout contre le massif de la langue. L’oreille reproduit la teinte du lien qui court dans les cheveux, une manière de braise endormie attendant l’onction du jour, le poudroiement de la lumière.

   L’expression est toute de candeur, d’attention ouverte à ce qui pourrait surgir, de disponibilité à l’accueil de l’exister, de confiance naturelle, de disposition vigilante, un brin soucieuse, mais dans la retenue, dans la pudeur qui est la vêture des âmes droites, des esprits sincères. Qu’une inquiétude perce, sous-jacente à cette équanimité, ceci est non seulement évident, ceci est nécessaire. On n’est un être touché par la grâce qu’à en apprécier le juste prix, celui qui consisterait à la voir fuir en-dehors de soi, d’en connaître le douloureux étiage, d’en éprouver le manque absolu, comme un amour qui se perd dans les oubliettes invisibles du temps sans possibilité aucune de retour, sans même qu’une réminiscence ait lieu qui pourrait se donner comme substitut, don différé, baume encore disponible afin que l’affliction décroisse, devienne supportable.

   Seulement toute beauté, toute grâce ont, par nature, le douloureux privilège de ne durer que le temps que durent les roses. Plus la félicité a connu de hauts sommets, plus douloureuse sera la chute dans l’abîme. « N’attendez pas qu’il soit trop tard », nous prévient l’Artiste, en tant que commentaire de son œuvre. Et il nous faut à nouveau citer le « Prince des poètes et poète des princes », l’auteur de « À Cassandre », énonçant les vers immortels :

 

« Cueillez, cueillez vostre jeunesse :

Comme à ceste fleur la vieillesse

Fera ternir vostre beauté. »

 

   C’est bien en ces vers magnifiquement rythmés que se dit le tragique, que s’annonce la finitude. Tout ceci, ce savoir de « l’être-pour-la-mort », selon le mot du Philosophe, est toujours présent, il ne fait que se dissimuler, éviter de paraître en pleine lumière car la souffrance serait trop grande et l’existence un chemin de croix. Alors nous rusons, nous feignons de nous croire éternels, nous pensons la maladie comme le fardeau de l’Autre, la mort comme ce si grand éloignement qu’il pourrait bien s’agir de quelque invention diabolique, irréelle, inconsistante, éparpillée au large des hommes comme le sont les myriades d’étoiles dans le lointain cosmos. Nous savons qu’elles existent, qu’elles ont pour nom Sirius, Cassiopée, Andromède, mais leur sillage se confond avec la voie lactée, mais leur présence finit par devenir une fable.

   Oui, cette peinture, son commentaire, sont bien le lieu d’une méditation sur le temps. Le temps, cette entité métaphysique par excellence. Toujours nous le cherchons, en arrière de nous dans le passé ; en avant de nous, dans le futur, et ne nous apercevons même pas qu’il se donne dans le présent comme notre seule possibilité d’exister, de porter témoignage de notre passage sur Terre. Alors nous questionnons avec quelque impertinence, car nous savons bien que nul ne pourrait avoir de réponse, mais l’inquiétude pointe et nous disons :

 

Avons-nous un temps exact, un temps de plénitude

 où nous sommes à l’apogée de notre essence ?

S’il existe, quel est donc cet instant fabuleux

qui nous ferait coïncider avec notre propre vérité ?

Peut-être ne le rencontrons-nous jamais,

au motif que nous ne vivons

que des moments ordinaires,

brodés de sourdes contingences ?

Ne serions-nous victimes

d’un genre « d’éternel retour du même »

qui rebattrait constamment les cartes,

notre jeu dans le monde n’étant

que la réitération d’habitudes,

la récurrence de conduites stéréotypées ?

 

   Nous tendons l’oreille, nous affutons notre esprit mais rien ne paraît que le vide et la solitude. Le temps questionné, c’est nous-mêmes que nous questionnons et le jeu tourne en rond, à la manière d’un étrange cercle herméneutique s’alimentant à sa sempiternelle giration. Nous sommes en pleine existentialité alors qu’il nous faudrait être en totale essentialité, à savoir définir les contours de notre être et en tirer quelque longue quiétude.

   Mais revenons à la peinture et tâchons de la faire se projeter dans le temps, de connaître son futur. Nous allons nous livrer à un saut qui ne sera uniquement temporel mais d’intensité hautement métaphysique, en un mot nous surgirons à même la condition tragique de notre propre nature. Ici, nous voulons faire jouer en un écho, certes mortifère, Aurore avec sa possibilité la plus propre, nous voulons dire celle de sa mort.

 

Temps exact de l’être

 

                                        Dongni Hou                                      Anne-Louis Girodet

                                                                                                 « Atala au tombeau »

                                                                                                          Fragment

                                                                                                    Source : Wikipédia

 

   Nous plaçons en vis-à-vis, Aurore et Atala, cette dernière issue d’«Atala au tombeau » de Girodet. Il ne s’agit nullement d’un jeu gratuit, d’une association conduite sous le sceau de quelque fantaisie. A l’évidence, il y a des homologies formelles, à commencer par la pureté des formes, cet ovale parfait du visage, cet air d’abandon, certes inquiet chez Aurore, repos éternel chez Atala, ces épaules parfaites où joue la lumière, une identique vêture qui dévoile, sans les trahir, des corps dont on ne peut deviner le secret, que l’on suppose toutefois atteints d’une belle harmonie. S’il y a des homologies, il y a aussi des différences et si fortes que l’on peut parler d’une verticalité dialectique qui oppose les deux images pour l’unique raison qu’Aurore est douée de vie, qu’Atala est livrée à la mort. S’il faut trouver une manière de « logique » mettant ces deux œuvres en présence, il convient de la relier à la fois à l’assertion de l’Artiste :

 

« N’attendez pas qu’il soit trop tard »,

 

   Et d’accoler à ce conseil les quelques vers de Ronsard qui témoignent de ce non-dit, de cette pensée sous-jacente qui s’y articule :

 

« Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las ! las ses beautés laissé choir!

Ô vraiment marâtre Nature,

Puis qu'une telle fleur ne dure

Que du matin jusques au soir ! »

 

   « Du matin jusques au soir ! » : Aurore, le Matin ; Atala, le Soir. Et, bien entendu, non seulement dans cette évocation d’un début et d’une fin peuvent paraître le Sujet brossé par  Dongni Hou, celui créé par Girodet, mais aussi bien Nous-les-Vivants, Nous-les-futurs-morts, chacun de Nous qui, fatalement, connaissons la lumière, qui connaîtrons l’ombre. Nous regardons la représentation claire, légère, printanière d’Aurore, nous nous sentons envahis d’un sentiment de bien-être comme si nous contemplions la scène heureuse du « Printemps » de Botticelli, avec ses figures mythologiques si grâcieuses, cet allègement de l’air, sur fond d’orangers fleuris, le chatoiement des couleurs.

   Cependant, comme surgi des ténèbres, Zéphyr souffle sur Flore, crée un trouble en elle dont on nous dit qu’il lui révèle sa féminité, dont plutôt nous voudrions apercevoir sa féminitude, dont la finale rime avec finitude. Si le tableau du peintre de la Renaissance se manifeste à la façon d’une fête haute en couleurs, la présence inquiétante du dieu du vent, à l’extrême droite de la composition, comme s’il se dissimulait dans les coulisses du théâtre humain, vient créer une sorte de dysharmonie, tout comme en sont porteuses la maladie et la mort.

   Si l’ange Cupidon, l’autre nom d’Eros, se situe dans une place centrale, prêt à décocher la flèche d’Amour, n’oublions jamais l’intime liaison d’Eros et de Thanatos, leur œuvre commune. Ce que crée Eros dans la beauté de son geste, Thanatos le défait sans cesse, travail de sape qui déconstruit l’humain, inversion du tissage, genre de Pénélope mortifère annulant la nuit ce qu’elle a porté à la visibilité le jour. N’oublions nullement que le travail de Thanatos est nocturne, ténébreux, tissé de desseins secrets dont jamais nous n’apercevons clairement les motifs, seulement les conséquences qui néantisent tout ce qui vient à la vie et lutte pour survivre.

 

Temps exact de l’être

   L’œuvre de Dongni Hou, belle s’il en est, ne saurait être regardée seulement à l’aune de sa face lumineuse, éclairée, rayonnante. Du reste, si l’on se focalise sur le regard d’Aurore, certes il y a bien une lunule de clarté sur le dôme de l’iris, mais l’acte de vision est déporté hors de soi, comme, précisément, pour questionner et la pupille noire plonge dans cette sorte de marécage dense qui habite nécessairement notre intérieur. Il semble bien que ce soit cette distorsion, cette tension entre un supposé dedans et un supposé dehors qui symbolisent le drame de toute vie humaine, ce que nous projetons hors de nous nous revient avec la force d’un reflux lors des marées d’équinoxe. Cette dernière semble vouloir nous dire, en une manière de vibrante allégorie :

 

« Ne cherche nullement hors de toi, ce qui n’est qu’en toi.

 En toi le germe de vie, en toi celui de la mort.

Voilà la vérité ultime dont ton existence

te fera l’offrande au moment de t’absenter.

Sois présent, tant que tu le peux,

 en ta plus singulière plénitude.

Là est la loi de ton être,

Nulle part ailleurs. »

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 09:24
Presqu’île lusitanienne.

Portugal, dans la vallée du Douro.

Source : Géo.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, autrefois …

 

   Severino ne se souvient plus très bien de son arrivée en France. Il y a si longtemps et la mémoire devient capricieuse, mince filet de fumée se diluant dans la toile unie du temps. Juste quelques images, juste de rapides éclairs faisant leur bruit de comète lointaine. C’est dans le temps d’autrefois alors qu’on émigre en masse pour fuir la misère, les travaux durs qui usent le corps et font le siège de l’âme, la taraudent et alors l’existence devient un fardeau, un boulet que l’on traîne derrière soi.  Le paysage du Douro est si beau avec ses collines bleues à l’horizon, ses terrasses qui gravissent la pente en direction d’un ciel si clair que même les oiseaux de mer s’y perdent, simples pointillés que l’air dissout dans une nuée de poussière. « Les travaux et les jours » pareils à une suite de douleurs, de souffrances. D’espérance aussi en des heures meilleures. La course du soleil est au zénith, la lumière flamboie et les yeux disent la peine de se tenir là, tout contre la pente du destin, sur les grandes marches qui escaladent le paysage. Les dieux, au moins, voient-ils la douleur des hommes ? Ont-ils quelque compassion ? Ou bien ne sont-ils que ces personnages mythiques créés par l’homme afin de loger dans l’imaginaire la fenêtre de quelque espoir, ouvrir un huis par lequel échapper à sa condition, devenir libre enfin ? Libre de se lever dès l’aube. De manger à sa faim. De boire à la régalade de longs traits de porto s’écoulant de la calebasse usée, patinée, qui sert de gourde. D’aimer, de trouver une compagne, d’avoir des enfants joyeux de vivre et de gagner leur vie d’une manière enfin devenue réalité. De demeurer sur Terre avec la certitude d’y trouver sa place, d’y creuser le sillon de ses exigences, fussent-elle modestes, humbles.

  

   L’exil.

 

   Quatre heures du matin. Toute la nuit a été agitée. De grandes rafales de vent glissaient le long de la façade, s’insinuaient par les interstices. Les poutres craquaient comme la carène d’un vieux bateau malmené par la violence des flots. Les parents ne dormaient pas. Severino ne dormait pas. Peut-on trouver le sommeil quand on est sur le point de quitter ses racines, de s’abstraire du sol qui vous a fait naître ici, tout près des vignes du Douro, dans la beauté verticale du lieu ? Cela fait de grandes déchirures, cela ouvre de profondes entailles à l’intérieur même du corps et l’on sent comme un étrange battement du côté du cœur et les mares de sang s’agitent comme pour dire la tragédie de l’homme se séparant de son abri originel.

   Maintenant on est levés. Les yeux gonflés de sommeil. L’esprit encombré d’une foule d’images. La plage, tout en bas, avec ses galets noirs si beaux, cette pureté d’obsidienne. La place devant la maison. Ses pavés usés qui brillent dans le matin avec de sourds éclats d’étain. La fontaine de pierre sombre, gonflée de bulles, qui chante sous le ruissellement de l’eau. Au bas de l’escalier, dans une presqu’île de clarté, des valises de cuir bouilli sanglées de ceintures. Quelques ballots illisibles. Toute une maigre fortune assemblée dans la tristesse du jour à venir. Tout baigne dans un étrange clair-obscur, tout se révèle entre la vérité et le mensonge. Vérité de se détacher d’un lieu fondateur, mensonge, sans doute, de celui qui se propose comme un substitut, genre de figure tutélaire dont on n’ose même pas évoquer le visage, de peur de s’y perdre, de ne jamais pouvoir s’y retrouver comme celui qu’on est. Longue dérive dans le temps qui tarde à paraître.

   L’autobus à l’émail vert, écaillé, serpente parmi les vignes. Des arrêts ici et là pour recueillir des Egarés qui rêvent sinon d’un Eldorado, du moins d’une terre à découvrir qui pansera les plaies, déposera sur les mains calleuses la douceur des jours futurs. Les parents sont assis sur le siège devant celui de Severino. Ils sont silencieux. Leurs faces sont graves, usées d’avoir trop longtemps espéré. Chacun regarde le paysage, archive dans sa mémoire ce qui peut encore y trouver accueil : la perspective d’une terrasse, le toit d’un chai de tuiles rouges, la trace d’une fumée, l’eau argentée du Douro qui fuit, là-bas, dans la première brume. A l’intérieur de sa main fermée, un galet noir que Severino serre, vestige de la plage, souvenir des ricochets qu’il s’amusait à faire, sur la crête souple des vagues. Long voyage entrecoupé de réveils puis de subits endormissements. Parfois les rues encombrées d’une ville, le dos d’une colline, une vallée riante où le soleil dépose ses lumineux ocelles. Puis la Capitale, l’immense ville aux mailles serrées, étouffantes. Un garrot. Puis le bidonville de banlieue où l’on s’entasse, tant bien que mal, dans des cabanes de planches, dans de vieux fourgons transformés en logis. Prétendument provisoires, mais qui durent, tant que la cupidité des Bâtisseurs feint encore d’ignorer cette zone laissée à l’écart du monde.

 

   Presqu’île lusitanienne, ici et maintenant.

 

   Severino est un vieil homme, maintenant. Presque arrivé au terme de la course et le sachant. Parfois, s’éveillant au milieu des siestes quotidiennes, l’illumination de brefs éclairs. Le portrait des parents. Leurs travaux pénibles. Le père maçon usant ses mains sur des chantiers ouverts par de malins spéculateurs. La mère, femme de ménage aux horaires impossibles, au salaire si étroit qu’il faut encore cultiver ses légumes, en faire l’ordinaire et économiser ce que l’on peut en prévision de coups durs. Qui jamais ne manquent d’arriver. Qui rôdent à la manière d’un chien sauvage a l’entour des villes où sont les hommes.

   Puis son départ à lui, Severino, pour cette lointaine province du Sud où, au moins, la lumière généreuse du soleil remplace la brume du Nord, son éternelle froidure. Courageux, robuste, le jeune homme trouvera à se faire embaucher facilement dans une briqueterie où l’on fabrique toutes sortes de carrelages, mais aussi des motifs de décoration, quelques fantaisies devant égayer le quotidien. Parfois il évoque ce qu’il n’a guère connu qu’au travers de reproductions dans des livres, ces beaux azulejos qui, autrefois décoraient les palais du Portugal.

   Son pays, jamais il ne l’a revu. Peut-être ne l’a-t-il pas souhaité. Qu’aurait-il trouvé de ses traces d’enfance, de ses jeux innocents sur les monceaux de gravier noir qui s’évanouissaient dans la blancheur de l’eau ? Qu’aurait-il reconnu de son ancienne maison dont ses parents s’étaient séparés de manière à améliorer un peu le quotidien, sinon un spectre, sans doute bien autre chose que ce qu’elle avait représenté dans une tête d’enfant ? Le Portugal, ce  pays si attachant, subsistait en lui à titre de trace légère, d’empreinte dans une cire devenue amnésique à force d’oubli.

   Dans le genre de cabane où , maintenant il s’est retiré - écho du logis parental dans le bidonville -, il a punaisé sur les cloisons de planches, de vieilles photographies : les rives du Douro, les cultures en terrasses, toute une fantasmagorie personnelle, mais aussi des paysages que jamais il ne connaîtra, la belle campagne de l’Alentejo, ses champs de blé blond, ses chênes-lièges à l’écorce couleur de sanguine, ses vignes aux ceps noueux, ses oliviers séculaires, tortueux, traversés par un air pur et léger. Mais aussi les vertigineuses falaises brunes au nord du Cap Saint Vincent, en Algarve, à partir desquelles l’océan laisse percevoir son immensité bleue, promesse d’une infinie liberté pour un regard contemplatif. Parfois, au milieu d’un rêve, surgit cette langue incroyablement chantante, rythmée, joyeuse comme une farandole d’enfants primesautiers. Il en a davantage conservé la mélodie plutôt que l’exercice rigoureux dont se trament les discours. Quelques refrains dans l’antre de la tête. Parfois cette obsessionnelle saudade qui n’en finissait pas de faire ses motifs mélancoliques comme si un vibrant appel se faisait entendre du plus loin de l’espace, du plus étrange du temps. La saudade, ce « manque habité », tel qu’un musicien l’a nommée avec une belle intuition de ce que signifie un état d’âme. Cette chose qui fuit continuellement, identique à une eau de source dont on perçoit le bruit sans jamais pouvoir en identifier l’origine.

   Est-ce cela, cette sorte de mal incurable dont le « Lusitanien » est aujourd’hui affecté alors que, seul dans son abri de planches (il n’a eu ni compagne, ni enfant), parfois le vertige d’être le prend et qu’il ne sait plus très bien quelle est sa place sur Terre, si du moins il en possède une, si son statut de perpétuel exilé ne le déporte hors de soi dans un ailleurs innommé dont la forme lui échappe à mesure qu’il essaie d’en saisir les fondements. Il est devenu Celui qui erre continuellement dans son outre de peau devenue inutile, trop grande, pareille à une voile faseyant continuellement sous le vent de l’ennui. Alors il comble les vides. Alors il emplit les failles que les jours, continûment, ouvrent sous ses pieds de marcheur de l’impossible.

   Seul, il ne l’est pas totalement. Il a son chien, ce vieux bâtard à la robe grise qui se confond avec le sol de poussière. Fidèle, certes, mais un peu sourd et d’aucune inutilité si, un jour un maraudeur s’essaie à pénétrer dans la minuscule enceinte que rien ne délimite vraiment : un vieux portail rapiécé, une clôture presque factice, un logis qui, pour peu, pourrait s’ouvrir à tous les vents. Non, pas seul. Des poules aussi dans un enclos de grillage de sa fabrication. Symbolique fermeture qui n’effraierait nul renard en manque de gibier. Non, pas seul. Des voisins pas très loin. Un bonjour parfois. Une remarque sur le temps qu’il fait. Jamais sur le temps de la finitude. Le destin est bien assez lourd à porter sans s’inventer des complications supplémentaires.

   Grâce à  son travail à la tuilerie, à sa vie modeste, quelques économies aidant, il avait pu acheter une maison modeste, cube de ciment blanc aux parements de brique. Mais, maintenant, elle est devenue trop grande, difficile à entretenir, à chauffer. Alors Severino s’est replié dans cet abri qui, autrefois, lui servait d’atelier. Il l’a emménagé sommairement. Un lit, une table de bois blanc, un fourneau, une cheminée qui lui sert à se chauffer, parfois à faire étuver des pommes de terre sous la cendre. Une télévision, seule concession faite à la modernité. Les actualités. Des reportages sur des pays. Combien il est ému lorsque le hasard l’oriente vers ce Portugal devenu mythique à force d’éloignement, de temps décoloré, de mémoire poncée jusqu’à la trame. Verrait-il son village natal qu’il ne le reconnaîtrait pas. Serait ému seulement au simple énoncé de son nom. L’histoire est trop ancienne qui ne s’écrit plus qu’à la façon d’un palimpseste raturé, illisible. Seule en demeure la texture, la forme générale, un nom, un refrain, quelques mots pareils à une comptine d’enfants.

   Seul, non, des passants et passantes sur l’ancienne voie ferrée qui longe son terrain, à deux pas de son abri. Les jours de soleil la « Voie Verte » est animée. Severino assis sur un banc à claire-voie regarde les marcheurs, les salue, sourit intérieurement lorsqu’on lui adresse un petit signe de la main. Un jour, une inconnue est venue le voir. Elle avait remarqué des guirlandes de calebasses accrochées sous un toit de tôles. Elle cherchait de la graine, mais aussi des fruits secs afin de les graver, d’y inscrire des motifs. Severino s’est empressé de lui en offrir. C’était un peu un fragment de lui-même dont il faisait l’offrande. Le soleil des kakis brillait dans le vieux plaqueminier au milieu du jardin. Severino est allé chercher une poche, l’a tendue à la passante pour qu’elle en fasse provision. Ce qu’il a à donner ? Ceci : quelques fruits, des calebasses si anciennes qu’elles imitent le bois, parfois la pierre ou bien l’étain. Rien d’autre mais c’est comme s’il offrait cette manière d’enclave lusitanienne dont il est le Robinson alors que les jours coulent sans faire de bruit, que la lumière décroît à l’approche de l’hiver.

   Maintenant l’abri de planches et de tôles est fermé. Un filet de fumée monte tout droit dans le crépuscule qui étend sa toile, recouvre la ville de son tissage serré. L’hiver promet d’être rude. Il fera bon, tout contre la cheminée, le chien gris à côté de l’âtre alors que la radio diffusera en sourdine, cette mélancolique saudade, rythme immémorial de la Lusitanie dans sa dérive terrestre. Oui, on sera bien !  Plus rien ne manquera que le rêve qui, bientôt dépliera ses membranes tout contre le front du vieil homme avant que le sommeil ne vienne l’habiter. Quelques étincelles brasillent encore dans l’âtre. La ville est silencieuse. Vénus est tout juste levée qui fait sa braise atténué dans le mystère du ciel.

 

 

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 09:17
De l’ombre voir le monde

                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Ce qui est à faire, se poster en arrière des choses, attendre qu’elles se dévoilent. Toujours elles se donnent de telle ou telle façon sans que nous prenions garde à leur venue. Aussi, le plus souvent, se révèlent-elles dans le banal, l’ordinaire. Elles échouent à nous étonner. Elles perdent la posture philosophique dont elles auraient pu se parer. Oui, car les choses, intentionnellement, ne se montrent qu’à nous interroger. Non à nous plonger dans un abîme. Ceci, l’abîme, seuls les humains le peuvent. Les choses sont, tout à la fois, plus modestes et infiniment exigeantes. A un embarrassant coreligionnaire qui fait votre siège, vous pouvez toujours manifester votre ennui ou bien lui signifier que sa présence est inopportune. Allez donc dire à ce paysage de s’absenter, à ce fourré de se dissimuler, à cette ouverture à claire-voie de fermer l’œil que nous observons là, devant nous. Oui, l’œil, car les choses nous voient et nous mettent en demeure de délivrer notre humaine condition. La seule manière pour elles, les choses, de s’y retrouver parmi l’écheveau dense des significations. Chose avec chose est de l’ordre de l’insignifiance. Choses avec homme et tout s’éclaire de cet écart, tout s’éclaire de cette amplitude.  

   De l’ombre voir le monde. Ceci veut dire que nous partons essentiellement d’un trouble, d’une non-vérité en direction d’une lumière dont nous espérons qu’elle nous décillera, tracera la voie d’une lucidité. Certes, vous me direz que la plupart ne se soucie guère d’authenticité dans cette saison approximative où tout égale tout dans une même coupable indistinction, à moins qu’il ne s’agisse d’indifférence. Les habitudes abrasent tout, si bien que les valeurs se confondant, parfois les choses prennent plus d’importance que les hommes ou les hommes méritent plus de considération que les choses. Ces deux attitudes sont également fausses et dommageables en raison d’une omission de pensée. Si nous-mêmes et le divers qui nous atteint ne pouvons être mis sur un pied d’égalité, l’attitude qui consisterait à jouer la précellence d’un par rapport à l’autre, de la chose, de l’homme, serait une simple et pernicieuse erreur : pour l’homme, pour la chose.

   Marchant sur ce chemin à la crête de l’aube, je ne me sens ni l’égal du buisson, ni son supérieur. Je me sens simplement auprès de lui, tout comme la colline à l’horizon a besoin de ma vue pour exister, la trouée de lumière se manifeste à me conduire auprès du réel sans distance. Je suis ce que je vois. Je suis le réel au fond de moi et je suis ce réel qui vient à ma rencontre. Je suis à cette croisée des chemins. Pour cette raison je ne peux pas davantage m’absenter de moi-même que me soustraire à la découpe d’ombre, à la tache blanche qui flotte à l’horizon, à la vibration de la terre qui court tout là-bas, au double trait du sentier qui métaphorise la voie de mon destin.

   Ce qui est à faire, se poster en arrière des choses, attendre qu’elles se dévoilent. Ainsi nous nous dévoilerons à nous-mêmes, étrangers que nous sommes qui, pensant à nous, oublions le monde. Oui, oublions le monde !

 

 

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 09:16
Donné du dedans.

                       « Passage »

                    Etang de Bages
             Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

 

   Une étole de nuit.     

 

   D’abord c’est comme s’il n’y avait rien. D’abord c’est un doute qui pose sur les yeux son étole de nuit. Nuit - Nuit - Nuit -, triplement proférée comme pour dire son royaume, l’illimité de son ombre, la densité d’où rien ne sortira avant qu’elle ne l’ait ordonné. Car la décision appartient à la nuit et à elle seule. Le jour naîtra à partir d’elle, simple émanation d’une brume d’aube que le ciel fera sienne dans la clarté de l’heure. Matrice nocturne toujours disponible. Depuis ses replis de ténèbres, ses tapis de suie, ses enduits de bitume tout s’annonce dans la réserve, le retrait, l’informulé.

 

   Sans ligne de faille.

 

   Les Existants ne vivent pas encore et leur poitrine s’ourle de si faibles mouvements. On dirait d’étranges animaux, peut-être des êtres cavernicoles, des rhinolophes suspendus par les pattes à la voûte de la grotte. A peine de petits cris parfois, de minces sifflements tout droit sortis du labyrinthe du rêve. On est si bien dans le matelas douillet de l’inconscient. Il n’y a plus de temps, plus d’espace, plus de contrainte, plus de morale et la liberté s’annonce de bizarres et somptueuses façons : on est Maîtres du Monde ; on est à la fois, d’un seul et même mouvement du corps, Soi et l’Autre ; on est Ici et Là, au bord de la Mer, en haut de la Montagne ; on est l’Amant et l’Aimée, on est l’Amour sans partage, sans ligne de faille, sans douleur d’une césure.

  

   Boule de platine.

 

   On s’appartient en totalité, son anatomie est un cercle ou plutôt une sphère, une boule de platine sur laquelle s’abîment tous les reflets du dehors. Tout est donné du dedans. On est regard se regardant regarder. On est dans le bain délicieux d’une complétude sans limites. On vogue immensément d’un bord à l’autre de l’horizon et le cosmos nous appartient de prime abord sans même qu’il soit utile de l’imaginer, d’en halluciner les formes parfaites. C’est pour cette unique raison que les Hommes s’agrippent à la nuit, saisissent sa traîne obscure, la retiennent de toute la force de leur âme. Comment, en effet, ressusciter au jour après qu’une telle félicité a été atteinte, que la joie a allumé sur les fronts les étincelles d’une révélation, que la liberté a été éprouvée jusqu’à l’ivresse ? Comment ?

 

   Une ramure aérienne.

 

   Au loin la garrigue dort égarée parmi ses meutes de cailloux, ses plaques de rochers, ses langues de terre aride, ses massifs de buissons griffés par l’immémoriale dague du temps.  Il n’y a pas encore de réelle présence, sauf en veille, discrète, à peine une vibration au cœur des frondaisons, un simple trajet blanc le long des racines dans la lourdeur anonyme du sol. Les genévriers ont replié leurs piquants, les oliviers ont oublié leur vert cendré, ce poudroiement qui fait la nature belle et dit le rare des endroits austères où la vérité libère son subtil arôme sous la poussée du vent. Le busard cendré niche quelque part, on ne sait où, dans quelque pli de silence d’une ramure aérienne ou bien dissimulé dans les touffes d’euphorbe. Le lézard ocellé à la couleur d’émeraude a viré au vert si sombre qu’il se confond avec les étoiles enténébrées des garances.

 

   Pleins et déliés.

 

   En bas, tout en bas, à l’étiage du sommeil des hommes, l’étang fait sa plaque fuligineuse qui ne se distingue guère des hautes collines, des bouquets de pins encore invisibles, du ciel où ne s’éclairent faiblement que des nuages pris d’une inquiétante immobilité. Tout est à venir qui se maintient encore dans l’oubli, dans les cernes indistincts d’une mémoire sans contour. Au fond de la mare liquide au ventre immensément lourd, ce ne sont que glissements sinueux d’anguilles, avancées inapparentes de muges, dissimulations de daurades sous la vitre de l’eau. Tout est donné du dedans. Rien ne paraît encore qui dirait le lieu, son emplacement, tracerait les courbes, les pleins et déliés de sa belle géographie.

  

   Sera toujours temps.

 

   Tout est donné du dedans. C’est pour ceci que les Hommes sont tenus en haleine, qu’ils retardent l’heure de leur réveil. Il sera toujours temps de s’affronter aux incisions de la lumière, de décliner le nom de chaque rue, « Des pêcheurs », « Du Cadran », « Du Castel », de s’inscrire dans le mouvement de la durée, de faire s’écouler les grains de sable du destin. Il sera toujours temps. Cette heure native, si oublieuse des tracas du monde, est si précieuse qu’il faut en ralentir le cours, en atténuer la venue, en déguster l’ambroisie unique, en estimer la forme non reproductible, en palper la douceur de soie.

 

   Le Passage.

 

   Ainsi s’annonce « Le Passage », cette heure initiatique qui ouvre le jour et plonge les hommes dans « le bruit et la fureur ».Oui, car le mouvement est irréversible qui attire les Egarés encore occupés de songes, dans la grande mare de l’exister, souvent ce marigot dont ils devront s’extirper à la force de leur volonté. Il y a tant de pièges tendus, tant de nasses ouvertes qui attendent les Vivants et ne souhaitent rien tant que de les contraindre à éprouver le poids résolu des fourches caudines, cette aliénation sans fin dont l’issue, jamais, ne se dit. Sauf cet éternel voyage sans raison, sans but, sans finalité autre que sa propre errance. Plus d’un alors renoncerait à paraître pour demeurer dans le refuge onirique, la nacelle de paix, le gîte fondateur que ne visite aucun projet, que ne perturbe aucune intention mauvaise. Seulement une libre avenue dans le territoire du sommeil, une constante disposition de soi dans l’aire illimitée d’une utopie heureuse. Un vol plané qui n’aurait nulle fin. Une navigation sur des hauts fonds dont on ne connaîtrait l’abîme. Seulement une longue ligne sans brisure.

 

      Ce qui se pose devant soi.

 

   Alors on n’a guère d’autre alternative que de dire ce qui se pose devant soi dans la pureté d’une évidence. Une manière d’origine, un commencement du monde avant que les Hommes ne fassent tourner la grande roue des commotions, des dissimulations, des faux-semblants.

  * Le ciel est encore teinté de nuit. Il semble venir de si loin, peut-être d’un univers que les hommes ne pourront jamais connaître. L’étendue est si vaste, le mystère si profond, le questionnement illimité. Le langage, fût-il riche, échouerait à en donner une image approximative, à en cerner l’incomparable réalité.

   * Une bannière de nuages flotte entre ciel et terre, immense caravane dont on ne suivra nullement le périple, seulement le luxe d’une vision puis, peut-être, l’éther subitement lavé et nul ne se souviendra plus de ces cumulus emportés par le flux du devenir.

   * Une ligne de rochers noirs à l’horizon, médiateurs entre l’air et l’eau, ces éléments si présents aux yeux des Distraits qu’ils finissent par n’en plus percevoir l’ineffable présence. Puis cet éparpillement de multiples ilots, cette mosaïque aquatique où l’herbe rejoint l’eau, cette symphonie si naturelle qu’on pourrait bien l’ignorer  sans délai avec l’âme en repos et l’esprit disponible.   

   * Mais comment ne pas voir le hérissement vert-clair des salicornes, les fers de lance des plantains, les touffes légères des tamaris que traverse la brume du vent marin ? Bien sûr encore le peuple des étangs - aigrettes, hérons, flamants, gravelots -, ne se montre pas mais on le devine partout dissimulé derrière ces touffes marines, sur ces langues de terres maigres gorgées de sel. C’est un vrai bonheur que de simplement les imaginer, de tracer leur dessin en arrière de la cimaise du front, d’en suivre l’envol, d’en entendre les cris que le vent disperse, d’en suivre la hasardeuse route. Mais, eux, savent-ils au moins le lieu de leur destination, le motif qui anime leur migration, le choix de ces îles, de ces rivages, de ces herbiers qui sont la forme aboutie de toute beauté ?

  

   Chemin sinueux.

 

   Puis l’immense et illimité chemin sinueux - du moins en donne-t-elle l’impression -, de la passerelle qui semble fuir vers un indéchiffrable horizon. Allégorie sublime de l’exister dont nous ne pouvons jamais saisir que les premières notes, repérer le ton fondamental. Les harmoniques sont trop nombreux qui nous échappent et ce coude qui se perd dans la courbe de l’image que nous dit-il de nous, de notre harassante route ? Que nous réserve-t-il dans sa fuite que nous ne saurions formuler ? Pourtant nier cette beauté serait un acte de mauvaise foi. Pourquoi les choses belles sont-elles tragiques, hors de portée, telle l’Amante dont nous rêvions qui s’efface sur ce quai de gare dans la mise en mouvement de notre train ? En sens inverse ! Oui, voici la texture de toute aporie : l’impossibilité de faire se rejoindre les opposés sauf à les réduire à ce qu’ils ne seront jamais, une unité illusoire, une magie opérante, un rêve parsemé de mirages.

  

   Tension de son être.

  

   Peut-être le mirage est-il simplement notre propre présence ici, devant ce merveilleux paysage sans pouvoir le toucher, sans possibilité aucune d’en sentir la rumeur marine proche, les effluves de sel, d’en éprouver le goût iodé, de nous laisser traverser par cet air si fluide, impalpable, d’être auprès de la sauvage garrigue, de ses senteurs musquées, de deviner les baies rouges des pistachiers, d’apercevoir l’agitation légère des hampes mauves des limodores ?  Bien sûr le réel toujours nous manque, son fourmillement subtil, sa parole de vérité, la tension de son être, les mots qu’il murmure afin de se faire mieux saisir, le sol qu’il pose sous nos pieds, le soleil qui nous éblouit, le souffle continu de l’air qui nous invite au vertige.

 

   Sentiment de présence.

 

   Mais il y a une autre manière d’éprouver ce sentiment de présence. A savoir se laisser habiter par une œuvre d’art, une belle peinture, les détails d’une gravure, le symbolisme d’une photographie réduite à l’expression du simple, autrement dit du juste : un noir, un blanc qui posent les fondamentaux, un gris qui médiatise et unit ce qui aurait pu être séparé, divisé, morcelé. Grande beauté que cette image qui dit en un lexique aussi net qu’esthétique la nécessité de se relier à ce subtil savoir de la Nature qui s’exprime en ces quelques nuances aussi rares que précises.

  

   Ceci tient du poème.

 

   Un acte de création réussi est celui qui profère avec exactitude le tableau qu’il veut mettre en scène. Tout y est énoncé dans une économie à laquelle nous ne saurions retrancher ou ajouter quoi que ce soit qui viendrait en offusquer la mélodieuse parole. Ceci tient du poème. Jamais, à un alexandrin, l’on ne saurait substituer un vers tronqué qui compterait onze ou treize pieds. Car si l’alexandrin a besoin de son nombre exact de pieds pour avancer dans l’ordre littéraire, la photographie elle aussi, dans l’ordre iconique, nécessite quelques règles d’harmonie. Ici tout concourt à un merveilleux équilibre : les corde de nuages plaquées sur le ciel noir, le rivage qui décompose les plans de vision, les touffes aquatiques qui rythment l’apaisement de l’eau, ponctuent ses plaques de brillance, la touffe de tamaris bordant l’image sur sa gauche, enfin cette sublime levée de planches semée des ponctuations des poteaux de bois, cette sublime « ligne flexueuse » qui nous invite à rêver tout en questionnant les bords intimes et inquiets de notre être. Il ne saurait y avoir de plus belle évocation.

   En nous, immédiatement, nous avons la feuille irisée du vent, l’hésitation du flamant avant l’envol, l’air chargé de sel et d’embruns qui cingle notre visage, mais aussi l’élévation de terre brune, la belle rigueur de la garrigue avec ses touffes de plantes odorantes, une évasion au plein d’une liberté. Oui, nous avons tout cela. Immensément !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 09:05
Du clair à l’obscur

                     Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

“Dans le clair-obscur, le silence est encore le meilleur interprète des âmes.”

 

Paul Javor / « Sa raison de vivre »

 

*

 

   C’est étonnant cette persistance des choses à ne vouloir se manifester que sous leur être plein et entier ! C’est toujours trop ou toujours pas assez. Voyez le jour, l’intensité de sa lumière, les crêtes des montagnes qui se découpent sur la dalle blanche du ciel, la luminescence des glaciers sur le dôme brillant des pôles. A l’inverse, voyez la nuit, ses lames d’ombre, ses corridors de suie, ses encoignures où rien ne se distingue de rien. Voyez le mystère ténébreux des combes, le pli taciturne des gorges, la figure sépulcrale des cryptes. Partout, jour, nuit, glaciers, combes, l’on est dans l’outre-mesure, dans l’extrême, l’on est dans un langage soit qui flamboie trop, soit dans une mutité celée sur elle-même. Ce que nous souhaiterions, c’est le juste milieu, l’équilibre, l’exacte mesure à nous adressée. Toujours nous la cherchons sans bien le savoir, mais l’exacte mesure sait, pour nous, qui sommes égarés dans le monde aux multiples facettes.

   C’est encore l’hiver, c’est déjà l’été et le printemps ne sait plus trop à quel orient se destiner. La nature est comme perdue, elle qui croyait pouvoir prétendre à un peu de repos, la voici sollicitée, tirée à hue et à dia, écartelée, elle aussi, entre la radiance du jour et la somnolence nocturne. Ce qu’elle aurait souhaité : cette manière de repos à mi-pente entre la saison froide, la chaude, afin qu’un équilibre enfin atteint l’eût maintenue dans la posture d’une contemplation. Une réalité correspond à ce souhait, celle du clair-obscur qui, tout à la fois emprunte à la lumière, mais aussi à l’ombre, ceci donnant vie à une espèce du troisième genre qui participe des deux sans aucune vassalité. Le clair-obscur se suffit à lui-même et son étrange beauté vient en droite ligne de cette autonomie, de cette auto-donation d’une inimitable figure. Pour cette raison de « visage du milieu » ayant trouvé la place à lui assignée de toute éternité, il nous fascine, il nous appelle de manière à ce que nous puissions lui correspondre. En quelque sorte une sérénité jouant en écho avec une autre.

   C’est l’heure saisie entre ce qu’elle était et ce qu’elle sera. C’est l’heure médiane du présent, elle qui flotte entre deux eaux, celle du passé qui clapote au loin, celle de l’avenir qui fulgure là-bas, tout au bout de l’horizon des hommes. On ne bouge pas, on est immobile, identique à la tache de grésil qui hésite dans l’air froid et suspend son vol dans l’instant qui pétille. Tout là-haut, le ciel est une plaine livide que cernent de fins nuages, ils l’entourent à la façon dont une eau ferme les terres d’une île. Le ciel est immense qui fait sa muette clameur. Il est cet éther si infini que l’on n’en perçoit que l’illimitée solitude. Il est absent du monde, retiré en son étrange empyrée et nul, depuis longtemps, ne questionne plus sa présence. Il est là, nous sommes là et il n’y a guère d’autre mystère. Là où le ciel rejoint la terre, il y a comme une densité accrue de sa nature, un genre de matérialité qui s’emparerait de lui dans l’intention de le rendre plus visible, préhensible en quelque sorte.

   Ce qui est beau, infiniment, c’est cette ligne noire de l’horizon, ce trait de graphite qui traverse le secret des choses, dit le partage des éléments entre eux. Ce mince fil tient à la fois de l’aérien et du terrestre, médiateur discret de ce qui est en haut, de ce qui est en bas, et nous au milieu qui errons, pareils à des âmes indécises, en quête d’une intime ressource. Nous sommes placés en cette césure, nous sommes la césure qui tient le monde en suspens puisque, sans notre conscience humaine, rien ne ferait signe, ni ciel, ni terre, ni les autres au gré desquels nous existons et par lesquels nous venons à nous. La feuille d’eau est claire, miroitante, avec des reflets, des bonds sur place, de minces transitions dont nous ne saisissons nul mouvement. Tout est si figé dans cet instantané du temps photographique qui convoque la plus juste présence qui soit. Cette lumière, ce ciel, cette eau, cet horizon, jamais ne se reproduiront. Ils nous sont donnés, ici et maintenant, en leur essence même. Nulle variation qui en atténuerait l’éclat, nul écart qui les soustrairait à notre regard. Une manière d’évidence absolue qui nous ôterait jusqu’aux mots qui constituent le plus propre de notre condition. Etre là, sur le bord de la scène, l’iconique ou bien la réelle, en ce point du temps condensé, ce n’est rien moins que de faire s’ajointer deux êtres, celui du lieu unique, celui du nôtre, singulier, en cette osmose qui les unifie et les rapporte l’un à l’autre tels les deux fragments d’un symbole, deux signifiants s’assemblant pour prodiguer un seul et unique signifié. Ceci se dit également sous le terme de « vérité », ce si fragile lexique qu’il pourrait bien se briser sous le premier vent d’une intention mauvaise.

   Donc l’eau miroite, fait ses remous immobiles et ses confluences cendrées, tout ceci dans la belle économie de teintes qui n’en sont pas vraiment, qui sont seulement les mots simples au gré desquels quelque chose comme un poème pourra voir le jour de son éclosion. De minces bâtons émergent de l’eau, trouent le silence, remontent jusqu’à l’inaperçue présence des hommes. Les hommes sont là, en filigrane, en touches mouchetées, en souffleurs sertis dans leur boîte de scène. Nul ne les voit, mais chacun en sent l’étrange nécessité. Une embarcation est posée sur la nappe liquide, on dirait en sustentation, tellement le contact est léger qui fait se rejoindre deux impératifs réciproques, l’onde et la barque qui y confie sa frêle silhouette. Ici, on pourrait dire que tout est nécessaire, confluence de simplicités qui parlent bien mieux que ne saurait jamais le faire quelque sophistication, quelque supercherie. C’est comme d’être aux confins du monde, dans la certitude d’un savoir précieux, celui de la donation immédiate de ce qui a pour règle d’exister selon le plus proche de son être. Pour cette seule raison, toujours nous sommes affectés de quitter un tel lieu, qu’il s’agisse du naturel ou bien du photographique.

   “Dans le clair-obscur, le silence est encore le meilleur interprète des âmes”, disait le poète Paul Javor dans son recueil « Sa raison de vivre ». Clair, obscur, silence, âmes, peut-être y a-t-il là, en ces simples mots, plus de compréhension qu’en de bien longs discours. Les méditer est déjà être au plein des choses. Il y a peu d’espace de l’écorce à l’âme du bois.  Peu de jeu et c’est à nous, les distraits, d’y accorder notre être !

 

 

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 09:05
« Si avant dans le néant ».

  Tempera acrylique fusain sur toile

   Œuvre : Dongni Hou

***

 « Jamais créature vivante n'avait été engagée

   si avant dans le néant. »

Victor Hugo

*

   Comme peut l’être une icône

   Vous voir dans cette posture si dénuée d’intention, livrée à la contemplation comme seulement peut l’être une icône, abandonnée en une certaine manière au souffle de l’air, au lisse de la lumière, au luxe de cette chatoyante teinte de pêche suffisait à emplir mon esprit du bonheur de qui se livre en sa vérité. Nulle affèterie, nulle pose qui eût fait de vous un être livré à quelque commerce séditieux, à quelque entreprise située hors d’une naturelle évidence. Il en est ainsi des êtres simples qu’ils se dévoilent entièrement, qu’il n’est point besoin de chercher ailleurs qu’en eux la définition qui les révèle en ce qu’ils sont : des formes immédiatement saisissables dont, cependant, une indispensable réserve les retient sur le bord d’une révélation qui en déflorerait le mystère. Car jamais paysage n’est plus désiré qu’à se dissimuler derrière la courbe d’une colline, la touffe d’un boqueteau, la résille d’un rideau d’arbres qui en accentue la sublime beauté.

   Cette immatérielle coiffe

  Cette immatérielle coiffe qui flottait sur votre visage comme s’il coulait d’une pluie d’étoiles, combien son teint était rassurant, reposant, si bien qu’on l’eût volontiers inscrit dans le cadre d’un boudoir romantique, clarté flottant à l’entour des choses avec la subtilité que met une rose-thé à illuminer le céladon qui l’accueille. Vous voir était sérénité. Vous voir était plénitude. Demeurer là, ne point différer de soi, sentir en son âme le fluide souple de la joie se fût annoncé comme la seule voie possible. Seulement le temps fait tourner le sablier, fuir les gouttes d’eau dans l’écoulement imperceptible de la clepsydre. Seulement il faut consentir à exister à défaut d’être une image dans un volume dont les pages seraient immobiles, unique poudroiement dans un lieu invisible.

   Passion bretonne

« Si avant dans le néant ».

Charles-François Daubigny

Le village de Kérity en Bretagne

Source : Wikipédia

*

  Voyez-vous, les associations d’idées sont curieuses. L’harmonie dont vous étiez le centre de rayonnement, instinctivement, je la rapprochais de cette belle toile de Charles-François Daubigny qui peignait le village de Kérity en Bretagne. Le Peintre de l’Ecole de Barbizon, l’aviez-vous inspiré, lui qui avait imprimé dans sa toile la même couleur élégante, un genre de flottement infini, une façon qu’avait le paysage de traduire l’équanimité d’un état d’âme ? Pâte de la peinture jouant en écho avec cet air de gravité mélancolique que vous affectiez avec, il faut en convenir, une certaine noblesse. Oui, je sais, mon discours, au risque de vous heurter, paraîtra contradictoire. Comment conjuguer, dans un même espace, joie et son contraire ? Sérénité et sa valeur opposée, cette sourde inquiétude qui ourle les traits les plus accomplis d’un voile mystérieux ? Mais c’est bien là la valeur d’un être que d’apparaître en son retrait et de demeurer dans une ombre salvatrice. Car un jour trop vif en effacerait la belle présence. Car une nuit hâtive en détruirait le si doux spectacle.

  Si étrangement lointaine

  Être : demeurer. Prise dans l’efflorescence de la toile si semblable à un nectar, vous étiez cette demeure dans la confusion des heures. Vous étiez à peine dissociée de ce fond dont vous émergiez insensiblement comme si quelque chose vous retenait en arrière de vous. Un souvenir dont vous ne pouviez vous détacher ? Une réminiscence enfantine qui vous clouait à des temps de nostalgie ? La silhouette de l’Aimé qui s’imprimait en creux dans la niche secrète des sentiments ? Vous étiez là sans y être vraiment. Vous étiez présente à même votre absence. Etrange dramaturgie qui vous rendait si étrangement lointaine. Vous étiez, peut-être, une simple créature de roman, un vers échappé d’un poème, une méditation si évanescente, si fluide que l’on ne pouvait faire l’économie de la méditation de Victor Hugo : « Jamais créature vivante n'avait été engagée si avant dans le néant». Comme si le néant, soudain, différait de sa cruelle abstraction pour livrer la forme d’une énigme. Insoluble, évidemment.

  Au loin, la mer

  Y avait-il autre chose à faire, alors, afin de tâcher de vous approcher en quelque façon que de décrire l’œuvre de ce précurseur de l’impressionnisme ? « Impression clarté naissante », telle était l’assertion en clair-obscur que me dictait votre surprenante présence. Etiez-vous différente de ce paysage qui figurait tel un calque ? De ces demeures confondues avec la ligne d’horizon ? Je me plaisais à vous imaginer semblable à un territoire dont j’eus pu faire ma possession à seulement le regarder. Le ciel est cet airain que féconde la lumière venue d’un illisible nadir. Les nuages s’y posent avec la légèreté d’une écume. Les maisons sont basses qui disent l’amour de la terre, l’abandon aux racines, la fixation au socle qui amarre et attache les hommes à leur destin. Au loin la mer et ses meutes de vagues sombres, leur couleur de feuilles d’automne, leur tonalité éteinte partant au loin, là où plus rien ne se montre que l’illimité, le hors de toute mesure, le texte-palimpseste mêlant les eaux des abysses, les courants, les dérives. Au plus près les rochers tels des masses antédiluviennes dont on devine le lourd passé, dont on sent encore les confluences de lave et les écoulements pris dans la convulsion de l’écorce refroidie, bientôt une masse obscure trouée de bulles. Tout ceci est si immobile que toute progression s’y illustrerait à la manière d’une intrusion. Temps géologique qui gèle le temps humain, le rend dérisoire.

   Dentelle à peine esquissée

  Mais il faut s’éveiller de cette lourde léthargie. Mais il faut voir plus loin et trouver des idées nomades, des déplacements, des raisons d’entreprendre quelque voyage qui soit en mesure de nous soustraire à cette emprise bigoudène comme si ces rochers étaient le bout du monde, l’aboutissement d’un périple, l’accomplissement d’une vie conduite à son terme. C’est la dentelle à peine esquissée de votre coiffe qui m’a conduit en ce lieu de finistère qui résonne à la manière d’un espace prompt à accueillir l’idée d’une finitude proche. Il convient de différer de cette pensée minérale à la sombre beauté qui aliènerait si l’on se laissait aller à ses accents tragiques. Demander à une autre représentation de l’art de nous hisser un pied au-dessus de notre détresse.

  Une autre coiffe

  Une autre coiffe se dessine au loin dans les brumes de la poésie flamande. Celle, précise, exacte, belle comme un acte de piété que nous donne à voir Rogier van der Weyden, primitif né à Tournai aux alentours de l’an 1400. Non seulement les coiffes sont dans un subtil rapport d’homologie mais, détail bien plus frappant, les attitudes des deux portraiturées se montrent dans un geste identique de méditation profonde, hiératisme nous conduisant aux portes du sacré. Si tout art est d’essence religieuse et l’Histoire nous en rend raison, alors ici la trame est visible qui fait de la peinture l’acte transcendant par excellence. Et qu’est donc la transcendance si ce n’est la sortie hors de soi en direction de cette mystérieuse altérité qui nous dépasse, nous interroge et nous maintient en suspens ?

 

 

« Si avant dans le néant ».

Illustration de gauche :

Portrait d'une dame

Rogier van der Weyden

Source : Wikipédia

*

  Même inclinaison de la tête. Même front bombé où gonfle la lumière. Le rêve semble intense qui fait ses arabesques dans le sanctuaire invisible où, peut-être, habite un dieu ? Comment jamais savoir ce qui se dissimule dans une pensée, se dissout dans le labyrinthe de la mémoire ? Si beau de seulement imaginer, de s’immiscer sous le glacis brillant de l’huile, de traverser les apparences, de connaître de l’intérieur ce qui, jamais, ne nous appartiendra comme une réalité. Seulement l’écart d’un songe, l’abîme d’une intuition. Être l’autre et demeurer en soi comme si un sublime don d’ubiquité nous habitait, lieu inimitable d’un alter ego réversible. Je-suis-l’autre-qui-est-moi. D’un seul empan de la conscience. Comme un acte d’amour en miroir. Alors il n’y a plus de différence. Alors mon langage est le tien. Je vois par tes yeux. Tu sens par mon âme. Je viens à toi par mes jambes. Tu es ce que je suis avant que je ne m’appartienne. Je suis ta vision du monde dont tu me fais l’offrande comme d’une parole ultime.

  Ton image double

  Voici ce que je ressens à ton image double, à ton apparence siamoise. Où commences-tu ? Où finit l’autre, cette réplique venue à ta rencontre du plus loin du temps ? Et le temps quel est-il ? Existe-t-il encore, vu sous le prisme de l’art ? Magnifique osmose qui confond en une même arche brillante cette Dame de la Renaissance flamande et cette Bigoudène que Dongni Hou transporte bien au-delà des contingences contemporaines. C’est une si belle impression de franchir des espaces que l’on pensait non miscibles, des durées que l’on croyait étanches, inconciliables. L’authenticité d’une œuvre se mesure seulement à ceci : la dissolution des catégories spatio-temporelles qui sont les paradigmes grâce auxquels l’homme indique sa terrestre présence. Regarder une œuvre et s’y effacer, s’y noyer comme si, tout autour le monde s’était évanoui, ceci est la marque du rare et du généreux.

   Oui, immense marque de générosité, de don de soi qui définit le lieu où habite l’Artiste. Esquissant, traçant les signes originels de son dire sur la toile, rêvant à son projet fou (l’art est une folie ou bien n’st pas !), posant les premiers mots de sa fable, ici une nuance couleur de chair, là la courbure rose d’une pommette, là encore la douce pulpe des lèvres, plus loin l’ovale précieux du menton, la fuite du cou qu’estompe le nuage d’une inaccessible présence, Celle qui crée nous installe bien au-delà du monde ordinaire où règnent les soucis et bourdonnent les contrariétés. Tout s’ouvre. Tout se dilate et s’orne des lumières infinies d’une allégresse. C’est une ardeur qui fait sa rubescence au creux de l’âme et plus rien ne compte que cette levée du sens parmi les ténébreux corridors qui courent d’un horizon l’autre.

  Bonheur infini du regard

  Comment ne pas être fascinés par tant de grâce, par tant de simplicité, cette empreinte des choses justes ? Face à nous, dans le plus grand dépouillement qui soit (qui, paradoxalement est l’idée du luxe portée à son acmé), jouent en écho deux grâces infinies. Toutes deux nous disent en mode pictural le bonheur entier du regard lorsqu’il sait se faire l’exact découvreur de ce qui est à connaître. Regarder n’est nullement le fait d’une perception, fût-elle habile, entraînée à faire naître des sensations. Regarder c’est, contemplant jusqu’en sa chair ultime la beauté partout apparente, la porter au devant de soi et l’y maintenir le temps de sa propre métamorphose. Oui car l’art est le médiateur par lequel monter dans l’échelle des tons et découvrir le sien, le ton fondamental avec lequel nous avons à nous entendre.

  Ces deux personnages à la douce carnation sont l’exact contraire des visages de cire d’un musée Grévin. Ils sont la vraie chair, plus vivante, plus réelle encore que celle que l’on rencontre habituellement dans la pente habituelle des jours, dans l’agonie de l’heure. Ceux-ci sont touchés par la corruption, ils se fanent, s’altèrent et sont marqués par l’irréversible force de l’âge. Ceux-là dont l’art est la révélation sont intemporels, inaltérables. Ils sont la chair du monde. Ils sont notre propre chair quintessenciée. La chair de l’amour lorsque, allégé de ses fardeaux de soucis et de peines il devient si diaphane qu’on peut le comparer à la belle œuvre d’Antonio Canova, l’Amour et Psyché dont le marbre transcendé flotte à une immémoriale hauteur. Ici est atteint l’empyrée et le dieu devient invisible.

« Si avant dans le néant ».

Antonio CANOVA
(1757 - 1822)
Psyché ranimée par
le baiser de l’Amour
(vue de dos)
Marbre

© 2010 Musée du Louvre / Raphaël Chipault.

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 08:48
Enigme d’un visage.

Visage.
Œuvre : François Dupuis.

 

 

 

 

D’abord il n’y a rien.

 

   D’abord il n’y a rien. Il y a la nuit seulement et nulle autre présence. C’est de cette illisibilité native dont il faut partir et progresser sommation après sommation afin de faire émerger ce qui, de la peinture, doit devenir visible. Comme on le ferait des eaux d’une sombre lagune dont se hisserait, petit à petit, l’éternelle Cité flottant sur le dôme liquide. C’est toujours de leur propre fond que les choses apparaissent. Un socle est présent sur lequel le sens dépose ses ineffables nervures. Jamais de lecture simple, immédiate du réel. Ce dernier est seulement une levée s’actualisant au feu de notre imaginaire, une invitation aux subtiles associations des sèmes symboliques qui nous traversent sous la ligne de flottaison de la conscience. Ce qui nous fait face se soustrait toujours au surgissement d’une donation directe qui, dans sa promptitude même, annulerait son mystère et nous reconduirait à la vision d’un objet privé de ses fondements. Chaque touche appliquée par l’Artiste est un peu de sa propre chair qui se fait jour à même la trame du subjectile. Elle est son lexique existentiel, sa forme singulière selon laquelle sa rhétorique se sépare de lui pour nous rejoindre, nous les Voyeurs, qui n’avons nullement à faire effraction dans l’œuvre, à la brusquer, mais à en prendre acte comme d’une chose essentielle, vivante, un souffle, une palpitation, un frisson courant sur la toile de la peau. Celle, externe toujours préhensible, visible, mais aussi, mais surtout celle interne, impalpable, cette âme qui brûle en secret de connaître, de se faire connaître. Or qu’y a-t-il de plus précieux que l’œuvre d’art pour nous inviter à cette subtile liaison ? La peinture comme médiation entre une conscience unique et la pluralité d’autres qui s’appliqueront à regarder. Oui, à un REGARDER Majuscule, qui s’efforce, au travers de la texture opaque du réel, de repérer quelques fils de trame qui en révéleront le sublime ordonnancement.

 

Glisser sous la lame d’un glacis.

 

   Nous disions partir du fond. Partir du noir, de l’ombre et remonter vers la lumière, donc vers la compréhension. Rideau infiniment nocturne duquel émerge une forme. Un ovale d’abord, pareil au dessin de l’ellipse d’une comète. Cheveux fondus dans le substrat qui les a fait naître. Subtile indistinction qui ourle de secret cet indicible de l’essence humaine. Se révélerait-il, cet indicible, et l’on aurait, devant soi, l’exister et l’immanence dont il est affecté, lesté à la manière d’une irréversible destinée. Et l’on aurait n’importe quelle manifestation d’une contingence déroulant ses confondants anneaux. Peut-être une simple broussaille à l’orée d’un champ, la découpe d’un nuage sur un ciel d’orage, un bouquet d’algues flottant entre deux eaux dans la confusion. Nous n’aurions nullement cette coiffe abritant les traits d’une présence humaine. Alors il faut noyer les choses dans la matière qui les fait être, les situer aux limites, aux franges, aux lisières, estomper, glisser sous la lame illisible d’un glacis, lisser la pâte jusqu’à l’extrême pointe de sa diffusion, de son inapparence. Visage se disant à même sa fuite, son retrait, son voilement. Le visage est toujours empreinte de l’âme se montrant sous la pellicule de peau. Pour cette raison il lui faut cette réserve, cette presque dissimilation, ce voile qui l’amène au jour dans une manière d’aube ou bien de crépuscule. Les lumières zénithales sont trop tranchantes, scalpels entaillant le territoire d’un secret toujours préférable au discours disert, à la faconde volubile qui ne s’accorde qu’à la comédie, à son burlesque, à ses facéties.

 

Esthétique de l’effacement.

 

   Ici, en mode discret, se dit la constante tragédie dont le visage est le plus visible sémaphore. Succession de joies et de peines qui ne sont que les harmoniques d’une finitude annoncée puisqu’il en est ainsi de la condition humaine, mortelle en priorité. D’un bonheur l’on n’est jamais sûr. D’un malheur l’on craint toujours la lame damoclétienne. De la mort nous connaissons la cruelle vérité qui toujours affleure tel l’incompréhensible qu’elle est. Pour cette raison l’épiphanie d’un visage, dans sa profondeur, est porteuse de cette lourde et angoissante sémantique. De cette ombre qui étend ses ramures sur la plaine des joues et cerne le front d’étranges lueurs. Tracer un portrait qui envisage (au sens strict de mettre en visage) la réalité de notre devenir ne saurait s’actualiser qu’au regard d’une esthétique de la disparition, de l’effacement, de la plongée dans des eaux abyssales. Figuration humaine dans la plus exacte densité qui soit : esquisse d’une palme refermant ses rémiges à la façon d’un envol amorçant son point de chute. Nulle négativité dans une telle représentation. Nul pessimisme qui tutoierait quelque désir de faire apparaître les noirceurs de l’existence. Simplement la venue au jour d’une image qui fait sens à concevoir un espace métaphysique et non seulement le confort rassurant de la quotidienneté. Peindre le visage n’est pas seulement en livrer ses qualités formelles, fussent-elles remarquables. C’est franchir le pas en direction du Rubicon, c’est dépouiller les certitudes de vivre et les ramener à de plus justes proportions. C’est oser fouiller le sol à la recherche de vestiges archéologiques. Souvent sont des tessons épars, plus rarement la belle poterie avec ses formes généreuses, la plénitude de ses couleurs, le chiffre de la joie dont elle est supposée être le contenant.

 

Visage insulaire.

 

   Donc un ovale émergeant d’un fond. Donc une chevelure absente. Les sourcils sont deux arcs charbonneux qui, avec l’arête du nez, la joue droite ombrée, le cou en partie dissimulé jouent en mode de réserve la partition d’une possible fuite. A moins qu’il ne s’agisse d’une présence non encore venue à sa totale profération. Tout est dans le blanc cerné de cendres, tout est crépusculaire qui annonce la nuit proche, sans doute le chant des étoiles, les songes gris, le marécage de l’inconscient où grouille l’indistinct pareil à une lourde menace. La bouche, ce monticule d’un rubescent désir, cette porte où brillent les mots du langage, voici qu’elle ne se livre que dans sa forme atténuée, ce rouge éteint qui semble annoncer la survenue d’un éternel silence. Visage éminemment insulaire flottant sur les eaux noires de l’incertitude.

   Visage étonnamment lumineux, éclairé de l’intérieur, pareil à un photophore, ce porte-lumière qui voudrait dire le luxe intérieur, la richesse confrontée au dénuement du dehors, à son agitation perpétuelle, à son inévitable légèreté. Et les yeux sans éclat, sans la moindre lunule, sans la plus petite faille ouverte vers le dedans, sans le crépitement de l’étincelle qui dirait la proximité de l’âme dont ces yeux, précisément, sont censés ouvrir la fenêtre. Non, tout est en réserve, tout est lexique retourné vers le massif de chair, tout est reflux en direction des plis de la conscience, des circonvolutions de l’esprit. Echappée soudaine d’une lueur vers le bas du corps comme pour dire son luxe, son incroyable présence, le lieu de la pure joie dont il peut être le centre d’irradiation. Mais, aussitôt découvert, voici la chemise sombre qui en referme la scène, sorte de praticable où le jeu du monde ne peut avoir lieu que dans l’occlusion, l’esquive, la mutité. Un spectacle prend fin qui nous arrache à nous-mêmes car, l’intervalle d’une vision, ni l’espace, ni le temps n’auront fait leur incessant bourdonnement, leur tumulte d’enfants agités dans quelque cour de récréation. Ceci signant, à l’évidence, la qualité d’une œuvre belle.

 

D’énigmatiques visages.

 

   Cette peinture, si elle mérite amplement notre attention, nous qui la regardons avec fascination, ne saurait trouver son complet achèvement qu’à être envisagée dans l’absolu d’une chambre noire, sans clarté aucune, à la manière d’un processus uniquement symbolique. Bien évidemment nul ne la verrait, ni le dormeur occupé à rêver, ni les possibles Voyeurs que nous sommes. Cependant nul doute que son rayonnement discret ferait sa tache subtile quelque part sur l’anonymat d’un mur. Peut-être même son Modèle nous apercevrait-il, nous les Curieux, penchés sur un mystère qui nous interroge ? Ne s’est-on jamais posé la question de savoir ce que deviennent ces étranges personnages de pigments lumineux et d’ombres denses dans le calme d’un Musée lorsque celui-ci, vidé de ses Visiteurs, sommeille pour la nuit ? Peut-être alors y a-t-il d’étranges présences qui flottent entre ses murs blancs, d’énigmatiques visages qui consentent à livrer quelques unes de leurs esquisses ? Peut-être ! Ceci, cette vision hallucinée d’un monde absent comme un signe avant-coureur d’un univers sans forme, sans contenu. Mais aussi le rêve illimité qu’il est permis de poursuivre lorsque, confrontés à l’art questionnant, nous ne pouvons nous soustraire à son pouvoir étrange de séduction, d’illumination. Il suffit, une fois, une seule, d’avoir croisé l’un de ces regards aux pouvoirs illimités, en avoir éprouvé l’ivresse, rencontré le visage au détour d’une salle blanche emplie de la douce coulée du jour pour porter au-dedans de soi les stigmates de la beauté. Jamais douloureux. Epreuve seulement d’être dans le monde aux magiques confluences. Nous sommes prêts à recevoir. Oui, à recevoir avec la piété nécessaire. Car toute œuvre en son destin est d’essence religieuse. A savoir elle nous relie à ce qui est notre manque, l’altérité, sans laquelle nous ne serions même pas présents à nous-mêmes. Regardons jusqu’à l’épuisement de l’être de l’oeuvre. Là seulement est l’accomplissement d’un chemin.

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 08:47
« Torse ».

« Torse ».

Eau forte et aquatinte.

Œuvre : François Dupuis.

Au début rien n’était que la feuille vierge, la plaque de métal intacte et « Torse » un vague rêve à l’horizon de l’artiste, une belle inconnue dont les voyeurs de l’œuvre n’étaient même pas conscients. Pour percevoir, soit il faut avoir l’objet posé devant soi, soit l’halluciner au moyen de son imaginaire et le porter dans l’aire d’une possible émergence. Ce qui est passionnant, c’est de voir comment l’œuvre naît, ce qu’elle engage dans les profondeurs de ceux qui en seront les témoins, le sachant ou bien à leur insu. Il en est ainsi des œuvres d’art, elles procèdent toujours à la mise en place d’une temporalité double, celle originaire de l’artiste, celle dérivée des regardants. Le statut ontologique de l’apparition est donc toujours l’objet d’un décalage, mais aussi d’une valeur relative de deux intentionnalités qui, au final, devront consentir à coïncider, au moins à viser le même spectacle, le contenu en serait-il différent pour de simples considérations existentielles. Le regard, les expériences, les sensibilités des divers protagonistes sont, par nature, différents. C’est à un accord des différences par l’intermédiaire du plus petit dénominateur commun qu’il faut se résoudre afin que l’objet d’art délivre un sens.

Mais, d’abord il faut regarder. L’artiste est dans son atelier, penché sur l’œuvre en train de se créer. La verrière diffuse ce qu’il faut de clarté pour que le mystère de la parution demeure entier. Ce qui s’accomplit, ici, dans le silence du lieu, est identique au surgissement de l’épreuve photographique au contact des sels d’argent dans le clair-obscur du laboratoire. Rien n’est qu’attente et absence de profération, puis soudain, apparaissent les premières ébauches de ce qui sera et s’inscrira dans le temps à la manière d’une nécessité. L’art est ceci, la vérité inscrivant le chiffre de sa propre présence sur la plaque du réel ou bien il n’est rien que pure digression. Regardons donc. La plaque de cuivre fait son feu que, bientôt, recouvre le film du vernis. A partir d’ici se font les gestes décisifs qui seront partie intégrante de l’œuvre. Mais que sont donc ces gestes en leur essence ? Inciser à la pointe afin d’ouvrir le vernis est non seulement une technique, mais une projection du corps même du créateur, de son esprit, de ses affects, de ses conceptions dans le secret de la matière. Gravant, c’est une manière de démiurge à l’œuvre que nous découvrons en train de façonner un monde à sa propre image. Car c’est bien de ceci dont il s’agit. Tout comme l’ordonnateur de l’univers pétrit la boule d’argile afin de lui donner forme et sens, l’artiste prélève dans sa chair les fibres vives de son exister avec la finalité d’en faire le don à cela même qui accueille son geste, cette plaque qui est comme son écho, son alter ego, sa raison de vivre. Alors, petit à petit, à chaque morsure de la pointe, c’est déjà la mise au monde de « Torse », cette illusion qui se vêt des habits, sinon du réel, du moins de ses repères iconiques. C’est une image qui se précise avec sa topologie, ses valeurs du plus sombre au plus clair, ses hachures et ses scarifications, ses profondeurs et ses retraits. Mais il faut s’absenter un moment de la fascination dans laquelle nous plonge la création et se diriger vers ce qui fait sens en profondeur.

Que sont donc chaque incision, chaque morsure, chaque polissage en dehors d’une modification de la trame du métal, de ses caractères physiques ? Que visent-ils à mettre en œuvre ? Mais tout simplement les prémisses d’un sens dont, sans doute, l’artiste n’est pas alerté lui-même. Imaginons telle griffure comme le souvenir de l’amante, telle autre identique à une douleur fulgurante qui, un jour, irradia et saisit l’âme. Imaginons, telle surface se lissant sous la spatule du brunissoir à la manière de la caresse maternelle originelle, telle autre surgissant de la vague chargée d’écume un jour d’enfance, voyons encore la diffusion de l’encre telle une nuit chargée d’étoiles dont la poésie, encore aujourd’hui chante sous le rouleau de la presse. Penchés au-dessus de l’épaule de l’aquafortiste, cet alchimiste des temps esthétiques, voyons combien la révélation de l’image porte son empreinte. La pointe d’acier, tel un calame divin a entamé l’ordre du réel, lui assignant de figurer dans celui du symbolique, de l’imaginaire. Belle triade sémantique dont l’œuvre ne se départira plus pour la simple raison que son initiateur y aura introduit les sèmes de l’art, autrement dit les siens propres, tant chaque geste incisant le métal est comme une écharde plantée dans le vif de son être-au-monde. Comprendre ceci, c’est tout à la fois saisir un peu de la biographie de son auteur, mais c’est surtout doter ce qui nous fait face, cette belle encre, des seuls prédicats qui s’y développent avec l’aisance de quelque vérité.

Mais « Torse » ne saurait s’arrêter là, comme si le geste premier de l’artiste la maintenait en un état de suspens dans quelque empyrée inaccessible. « Torse » est en attente de ceux qui vont amener l’œuvre à sa pleine profération, sinon définitive - tous les futurs regardeurs seront requis à cette tâche de signifiance -, du moins dans une manière de complétude qui la portera au-devant d’elle dans la manifestation qu’elle est. Dans le musée, dans la galerie, les regards sont là qui fécondent l’œuvre, la polinisent, l’amènent à l’éclat du paraître. Car les sèmes - autrement dit la semence - auront à trouver les nécessaires correspondances de manière à ce qu’une suite fondatrice soit donnée. Les regardeurs dont les yeux sont éclairés par un infini lexique de manifestations enracinées dans leur vécu, verseront à la source commune leur propre part de ressenti, d’émotion, de souvenirs (quelque part en eux, tout comme en l’artiste vit une manière d’archétype dont « Torse » est l’une des multiples déclinaisons) et, ainsi, à la conjonction des regards, visions du créateur, visions de ceux qui assurent la réception de l’œuvre, celle-ci trouvera la voie à frayer pour signifier son propre être-au-monde.

« Torse », nous l’aimons telle qu’elle est, issue de sa nuit, du fond dont elle s’est extirpée pour surgir dans cette présence de l’art qui est pure lumière. « Eau-forte », quel plus beau nom pouvait-on donner à ce qui se promet à notre propre ressourcement ?

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase

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