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10 septembre 2023 7 10 /09 /septembre /2023 09:21
Du plus Haut du Ciel

Roadtrip Iberico…

Fortaleza de Sagres…

Portugal

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Située dans le « Journal de Voyage » d’Hervé Baïs en Terre Ibérique, « Fortaleza de Sagres » est l’image d’une construction militaire sise près du cap Saint-Vincent, le point le plus au sud-ouest du Portugal. Mais cette précision est de surcroît au motif qu’il s’agit moins de préciser les coordonnées géographiques de ce lieu que d’en tirer quelque enseignement symbolique. Autrement dit, substituer au premier plan de vision, un autre dont nous pensons qu’il sera plus riche d’enseignements. Habituellement, nous les Hommes d’humble destinée, avons-nous pour habitude d’avancer les yeux fixés sur l’horizon et singulièrement sur cette Terre que nos pieds foulent à la façon d’un remerciement. Comme si un rituel dédié au sol excluait, de par sa position, toute mesure qui serait placée hors du terrestre, de la glaise, de l’humus. Le limon en lieu et place de l’éther. Observez donc les Passants au hasard des rues, vous apercevrez leur attitude soucieuse, regard rivé aux pavés, peu d’entre eux, visages orientés vers le ciel, se présenteront à vous comme des explorateurs d’Infini, des aventuriers de l’Absolu. Certes « Infini », « Absolu » sont de Grands Mots qui nous toisent de toute leur hauteur mais, pour autant, ne doivent nullement nous réduire à n’être que de minces fourmis transportant leurs brindilles d’un coin du territoire à un autre. Ce préambule n’a pour but que d’attirer le regard en d’autres lieux que ceux, conventionnels qui, au compte de leur routine, ne font que nous aliéner à une lourde et immobile matière.

   Donc cette exigeante photographie, il faut la faire nôtre, degré par degré, tout comme l’on se hisserait depuis les profondeurs de la Caverne Platonicienne jusqu’aux altitudes célestes, là où le Soleil diffuse sa brillante et immortelle Lumière. Tout en bas, dans les profondeurs du Sensible, enveloppés d’ombres, nous nous confortons de cette manière de demi-cécité. Nous y sommes bien au motif que, toujours, nous en avons connu les voiles familiers, les attouchements quasi-maternels. Voir dans la clarté serait une trop vive blessure. De quoi nous satisfaisons-nous ? De ces silhouettes fuligineuses qui s’animent sur les parois de pierre. Puis, quelqu’un que nous appellerons « L’Innommé », vient saisir notre main, nous encourageant à quitter notre cocon. Au début, nous regimbons puis, petit à petit, nous gravissons la pente, distinguant dans la ténèbre un lac aux reflets d’étain, des Formes animant d’autres formes, le brasillement d’un feu au plein de la nuit. Toujours la main de l’Innommé nous invite à nous hausser au-delà de qui-nous-sommes afin de connaître une autre condition que celle d’Enchaînés. Bientôt l’air libre. Bientôt la douce caresse du vent sur notre peau. Bientôt l’Illumination Solaire, l’éclat à nul autre pareil. Soudain des Mots de pure essence s’inscrivent au fronton du Ciel :

 

Vérité – Justice – Beauté,

 

mots que féconde et porte à leur accomplissement le Souverain Bien.

  

   Voici le terme du voyage. Par contraste avec l’Allégorie Platonicienne, nous ne regagnerons nullement l’antre ombreux mais demeurerons en l’entière clarté de ce qui vient à nous. Maintenant nos yeux voient l’Invisible, maintenant nos yeux sont pénétrés de cette joie de l’Intelligible. Maintenant les Choses, le Monde nous dévoilent leur envers, nous gratifient de ce Chiffre mystérieux, de ce Secret qui les rend si essentiels aux yeux de Ceux qui veulent connaître et aller de l’avant avec, dans le regard, cette pierre de cristal, cette gemme transparente, ce rubis étincelant des énigmes révélées, des arcanes ouverts à la limpidité, à la simplicité du Jour. Toute Nuit est mise à l’écart qui obombrait, scellait nos paupières.

Quiconque lira, se posera la question de l’utilité de ces prémisses philosophiques, avec raison.

 

Le mobile invoqué pourrait se résumer à cette unique interrogation :

 

nos yeux nous dévoilent-ils l’entièreté du réel ?

 

   Chacun répondra à sa manière. Cependant, pour notre part, munis du viatique platonicien, nous gravirons les strates de l’image avec l’émerveillement qui sied aux Enfants dont chacun sait, qu’étant plus près de l’Origine, corrélativement, ils sont plus près de la Vérité. Ce que nous voyons là, posée devant nous, cette inexpugnable forteresse, ne serait-il préférable de la lire telle ces merveilleuses Ziggurats Mésopotamiennes, celles que l’on nommait « élevées », « construites en hauteur », ou encore les « très hautes », ce lexique si particulier méritant d’être rencontré à l’altitude qu’il mérite qui n’est autre que l’élévation babélienne du Monde, un Logos rayonne qui porte au-delà de sa propre présence l’entièreté, la totalité de ce qui vient nous visiter sous les traits du phénomène. Et, derrière le phénomène, la dissimulée mais très précieuse luminescence de l’Être, cet Indéfinissable qui pour n’être jamais circonscrit n’en détermine pas moins le tout de ce qui vient en Présence. Mais de l’Être, nous ne dirons davantage, cependant du Langage qui est la voie par laquelle il se signale, se manifeste selon son essentielle médiation, nous dirons un peu plus

 

car c’est bien en Hommes de Langage que nous

pouvons approcher d’un iota la nature de l’Être.

 

   Le bas de la Ziggurat se confond avec l’ombre dont elle provient. Le socle est ombre plus qu’ombre, c’est-à-dire mutité pleine et entière, occlusion des mots en leur gangue la plus primitive, la plus sourde.  Rien ne parle encore, ce qui veut dire que rien n’existe, que tout est immergé dans l’inextricable Chaos, que tout se mêle avec tout, que le Néant égale le Néant. C’est là le marais où s’emmêle le confus, où grouille le labyrinthique, où s’enracine le dédaléen. L’homme est encore en sa forme la plus archaïque, un simple tubercule en devenir, une racine noueuse non encore consciente de sa tumultueuse condition.

  Maintenant nous nous disposons à gravir les degrés de cette Babélienne Demeure, cette Demeure au sein de laquelle l’Homme, enfin venu à Lui, rencontrera les linéaments les plus assurés de son Essence selon le triptyque

 

Lire – Écrire – Parler,

 

   signes infimes au début, signes inscrits sur ces magnifiques tablettes sumériennes qui sont les orients qui le déterminent, l’Homme,  et l’installent en son Être. Gravir les degrés s’accomplira selon les Hymnes du Rig-Véda, ces paroles sacrées supposées avoir été révélées aux Rishis, ces Sages-Voyants à qui s’est donnée, un jour, l’entièreté, l’originarité d’une vision aurorale.

  

Premier degré – L’Origine du Monde

   

   « Å l’origine, enveloppé dans la nuit, cet univers n’était qu’une grande eau indistincte. L’UN formidable, du sein du vide, surgit alors par la puissance de son désir. »

  

   Et c’est bien nous, les êtres-en-devenir qui, aimantés par cette surabondance, cette sur-essentialité, gravirons le prochain degré qui, au sortir de la nuit, ne pourra être que pleinement auroral.

  

Second degré – Å l’Aurore

  

   « Dans les temps passés elle brillait splendide ; avec la même magnificence aujourd’hui elle éclaire le monde ; et dans l’avenir elle resplendira aussi belle. Elle ne connaît pas la vieillesse, immortelle, elle s’avance, toujours rayonnante de nouvelles beautés. »

 

    C’est bien parce que cette beauté nous aura atteints en plein cœur, Nous les appelés à être, que nous porterons nos yeux vers une lumière encore plus éblouissante, celle qui nous convoquera à notre horizon humain.

  

Troisième degré – Au Soleil

  

   « Il se lève du ciel, le Soleil brillant ; il va à sa tâche lointaine, éclatant de lumière ; - allons ! que les hommes aussi, réveillés et ranimés par lui, aillent à leur place et à leur tâche. »

  

   Voici, de l’Origine du Monde à la station finale de la vision du Soleil, après une initiation Aurorale, nous voilà enfin parvenus au sommet de la Ziggurat, au point le plus élevé de la Tour de Babel, là où notre regard enfin décillé peut voir les Choses en leur plus grande profondeur. Bien sûr cette pérégrination ressemble trait pour trait, à une Procession Mystique, à un Rite d’Initiation grâce auquel atteindre quelque Vérité cachée aux yeux des Mortels ordinaires. Certes. Parvenus à la plus grande hauteur, là où les mots vacillent, où la Matière se spiritualise, où les formes s’estompent, se fondent dans la nuit immensément ouverte du Ciel, où le regard s’allège, devient pareil à ces fins cirrus qui glissent, pareil à des voiles diaphanes, que dire, que prononcer qui ne soit consommé avant d’être produit, que penser qui déjà ne soit dissout dans une prochaine pensée, que méditer dont la consistance ne soit détruite à même la vacuité, la vanité des hypothèses ?  Nous sommes là, portés sur un si mince fil que, déjà, nous n’en percevons plus l’intime vibration.

 

Nous sommes en suspens

au-dessus de Nous-mêmes.

Nous ne nous abreuvons que de rosée,

ne nous sustentons que de brume,

n’avançons qu’au rythme d’une fugue.

Les Planètes font leur giration infinie.

Serons-nous au moins atteints

de cette « Musique des Sphères » ?

Elle seule pourrait nous dire

si notre quête d’Absolu présente encore

la forme de quelque nervure lisible

dans le lointain cosmos.

Le lointain !

 

 

 

 

 

 

 

 

   

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9 septembre 2023 6 09 /09 /septembre /2023 16:50
Ce vertige du jour

Photographie : Marie-Annick Guegan

   Septembre 2018

***

 

 Ce vertige du jour, est-ce toi qui en avais dessiné la forme, cette apparition sitôt désapprise que connue ? C’était comme d’être éveillé en plein songe avec une partie de soi absente, encore maculée des ombres nocturnes. Egarement que ceci, lorsque la vue du jour se trouble et menace de ne rien dire que sa nébuleuse empreinte. Alors, vois-tu, quelle autre ressource que de s’approcher du mur de plâtre - cette croûte du temps qui n’en finit de se dissoudre -, d’y planter les ongles afin que quelque chose de la réalité se montre qui ne mente pas. Quitte à ce que la cloison ne dise que sa consistance de rien - tu sais ces minces papiers huilés des maisons de thé -, sa transparence, le peu de son être, cette illisible fumée qui se dissipe dans l’aube naissante. Que sais-tu des choses que je n’aurai nullement saisi ? Sont-elles si mystérieuses que seuls des initiés pourraient en connaître la secrète aventure ? Non, ne parle pas. Toute profération serait entaille à la beauté. A ceci - cette profanation - nul ne peut se résoudre. Qui, une seule fois en a touché l’épiderme si délicat, s’arrime à des sommeils troublés mais tellement diaphanes. La pure vérité se donnant à voir, ici, près du vol blanc de l’oiseau, là, sur la frondaison chargée de ce blanc si vaporeux, une dentelle.

   Non, ne bouge pas. Demeure en toi comme la divine abeille sécrète son miel, en silence, sans que rien ne fasse signe d’une utilité, d’une fin qui pourrait la distraire de sa tâche. Seulement le geste pour le geste. Ainsi sera la plus belle apostrophe que tu adresseras au monde, le vœu d’être conforme à ce que la Nature, un jour, voulut pour toi. Et que désira-t-elle, si ce n’est de te confier à la multitude dans cette touchante et irréprochable image ? Etonnant, tout de même, cette confluence d’une vision trouble et du visage de la vérité, cette exactitude ! Peut-être ton irrésistible attrait vient-il de cette source un brin confuse dont tu joues tel un enfant faisant claquer la toile de son cerf-volant dans l’aire libre du ciel, sans que rien de son jeu ne soit trahi ?

   Ni ne parle, ni ne bouge. Vibre seulement. Vibre d’un amour pour toi, allume cette belle flamme de ton corps - bien des papillons pourraient s’y brûler les ailes -, fais-là étendard, fanal dans le soir qui décline, emblème dont le temps consumera les étincelles de l’instant, ces minces braséros qui s’allument au cœur des hommes et les rivent à demeure. Et cette pluie de cheveux, cette noire résille qui efface ton visage, laisse-là flotter pareille à la nuit qui réunit les amants et libère les passions. Elle est ton refuge le plus sûr. Tout est si emmêlé dans les joutes intestines ! Tout si dense qui trouble et fait perdre ses amers !

   Et cette chair vacante, ce luxe inouï, ce fruit à la douceur de conque, cette pulpe dont seul les dieux connaissent l’ivresse du haut de leur immense sapience, cette chair, que ne connût-elle son retrait dans quelque abri où, demeurant en sûreté, elle pût apprendre ses plus manifestes vertus ? Là serait sa présence la plus sûre, une musique si légère, les premières notes d’une fugue, les larmes douces d’un adagio, la plainte d’un violon dans le ciel d’une mansarde. Entends-tu, au moins, les mots que je t’adresse ? Ils sont des grains de sable dans le vent qui court et, jamais, n’a de halte. Une manière d’Harmattan s’emparant des âmes sans que nul ne s’en aperçoive. Et cette lumière, cette onde colorée au-dessus de ta tête, est-elle l’aura dont tu entoures ta légère venue ? Est-elle dissipation de ton esprit voulant féconder des objets aimables, une fable, la courbe d’une poésie, la naïveté d’une cantilène habitant les plis d’ombre ?

   Oui, je sais. Tu ne donneras suite à mes divagations. Comment le pourrais-tu ? Une chimère a-t-elle jamais tenu aux hommes - fussent-ils les plus attentifs à débusquer le rare -, un autre discours que celui d’un éternel mutisme ? Rien n’est à dire qui ne peut se dire en mots. Juste une irisation, un saut de ballerine, une poussière d’or au crépuscule, un nuage dans l’air printanier, des effluves poivrés sur le dos de la garrigue. Oui, demeure en toi dans cette indécision. Nulle autre manière de paraître. Oui. De paraître !

 

 

 

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3 septembre 2023 7 03 /09 /septembre /2023 10:16

 

Tout visage est le lieu d'une vérité.

 

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 Sur l'album de Magda Manser

***

 L'apparition d'un visage est toujours un mystère. A peine l'apercevons-nous et, déjà, nous sommes conscients d'avoir franchi une limite, de nous situer dans un territoire d'une autre nature que celle du réel qui nous affecte quotidiennement. Le visage est ce miroir qui reflète le monde en même temps qu'il reflète l'essence de Celui, Celle qui en sont les sublimes porteurs. Oui, "sublimes" car cette effigie qui dresse devant nous sa singulière forme ne le fait qu'à l'aune d'un principe originaire, d'un temps suspendu. Car la durée ne saurait avoir de prise sur le visage. Seulement l'étincelle de l'instant s'y imprime avec la précision des choses simples. On évoquera, cependant, les rides témoignant d'une temporalité gravée dans la chair. Certes, mais ce sont seulement les nervures de l'être qui y figurent afin que l'Existant qui fait face puisse y lire la nature d'une âme, la quintessence par laquelle un Présent-sur-Terre signale sa silhouette anthropologique. Voyant le visage de l'Autre, ce n'est pas d'une simple géométrie dont il s'agit, d'une topologie qui aurait modelé la chair afin d'en préciser le commerce avec ses semblables. Ici, il est question d'un phénomène principiel s'annonçant, à chaque fois, comme unique, non reproductible. Le lexique facial est d'une telle complexité que, jamais, il ne peut renouveler sa propre épiphanie.

 Il en est ainsi de la Vérité qui ne surgit toujours qu'à assumer son essentielle singularité. Si la Vérité est l'adéquation de l'homme à cette profonde affinité qui le lie d'une manière exacte aux choses élues - on parlera "d'affinités électives", comme le faisait Goethe -, et gageons qu'il en soit ainsi, alors chaque instant d'une révélation ne peut faire sens qu'à être l'unique rencontre d'un FACE à FACE. On entendra par là la fusion de deux visages dans une commune osmose. C'est de l'être dont il s'agit, c'est-à-dire que la contemplation du visage de l'autre se révèle comme ontophanie, soit la pure décision de l'être de se donner à voir. On objectera peut-être que le corps dans sa totalité est également porteur d'une infinité de sèmes, d'une mise à jour d'une multiplicité de signifiants. Sans doute l'argument est-il recevable mais à condition que s'installe une rigueur perceptive de ce qui se montre. Si le corps signifie, et bien évidemment il le fait, il ne délivre du sens qu'à titre de sémaphore. Souvent les mains viennent confirmer ce que le langage finit  d'énoncer  et d'autres territoires corporels, chacun à leur manière, se manifestent comme porteurs d'informations. Seulement le corps dont on excepte le visage s'anime en tant que territoire ontique destiné à faire apparaître les esquisses successives de l'exister : nous sommes dans l'existence concrète, palpable, directement observable. De cette disposition du corps-parlant, il faut rapprocher  la dimension du visage en tant que pure grâce événementielle. Ici est le domaine ontologique par excellence, à savoir le lieu par lequel la conscience se livre, l'âme se dévoile, l'être surgit comme étrave singulière. Une apodicticité qui n'aurait besoin d'aucune explication si la nature de l'essence s'illustrait avec assez de cohérence aux yeux de ceux qui la reçoivent.

  Livrer, d'un seul et même empan de l'écriture, aussi bien la conscience que l'âme et proférer la survenue de l'être pourrait apparaître comme une décision purement arbitraire. Il s'agit donc de se défaire de ces abstractions pour se diriger vers ce qui, dans le visage, plonge ses assises dans le domaine de la concrétude, sans cependant oublier d'en préserver, comme en filigrane, les attaches ontologiques. L'on dit communément que "les yeux sont les fenêtres de l'âme" et chacun aura éprouvé combien il est troublant de se perdre dans le regard de l'Autre. Donc, si les yeux sont les fenêtres, par simple voie de conséquence le visage est la maison de l'âme de la même façon que Heidegger précisait que "le langage est la maison de l'être". Aussi bien langage et être sont indissociables, aussi bien âme et visage vivent en écho. En effet, si le langage dit l'être, le visage dit l'âme. Il n'y a pas de rupture sémantique, il y a simplement homologie ontologique. Mais évoquons maintenant quelques situations épiphaniques par lesquelles s'immiscer au plus près d'une possible réalité de l'âme, donc de l'être qui en assure l'essor.

  Mais, avant de pénétrer l'essence du visage, ce qui est important à saisir c'est le principe par lequel nous apparaît cette mesure d'invisibilité, d'indicible ou, à tout le moins, d'imperceptible manifestation. Car si nous percevons l'âme qui nous fait FACE, par le truchement des attitudes et mimiques qui s'impriment sur le visage de l'Autre, c'est bien que nous disposons d'une clé donnant accès à son être intime, à son essence même. Or Regardant et Regardé ne s'observent pas à la dérobée de la même façon que l'on s'appliquerait à détailler les esquisses d'un objet. Regardant-Regardé sont inclus dans un même geste ontologique dont la mesure est celle d'un regard contemplatif. Or la contemplation a ceci de particulier qu'elle gomme les aspérités existentielles pour nous situer, d'emblée, auprès des fondements. Toute anecdote se dissout dans la profondeur de l'acte de vision. Le Regardeur devient Voyant. Le Regardé devient Vu. "Vision" dans son sens étymologique de : « perception d'une réalité surnaturelle ». La nature s'effaçant donc pour nous livrer une compréhension toute  métaphysique du réel.  Toute la gamme des expressions faciales replacée dans ce contexte interprétatif ne s'inaugure alors que comme ces états d'âme impalpables d'ordinaire mais qui se manifestent au monde dans une immédiateté directement observable. Ainsi se font jour, dans leur plus pure "représentation" ces évanescences, ces insaisissables qui se nomment joie, bonheur, tristesse, douleur, extase, ravissement. L'on pourrait décliner à l'infini l'immense et prodigieux chromatisme selon lequel la psyché humaine - on l'entendra comme « partie de la philosophie qui traite de l'âme, de ses facultés et de ses opérations » - se révèle comme une source inépuisable d'émotions, de sensations, d'inclinations à être. Observateur et Observé se reflètent à l'infini, dans une immense "psyché", ce miroir où les âmes ne révèlent que leurs subtiles transparences. Il en est ainsi d'un principe pensant qui ne consent à s'actualiser qu'à l'aune d'une impalpable intellection ou bien, aux yeux de Ceux, Celles qui en sont suffisamment avertis pour lire dans les métamorphoses du visage la touche instantanée de l'être. C'est bien cette fugacité, cette étincelle aussi vite occultée qu'apparue qu'il s'agit de percevoir dans ce mystère que l'Autre demeure toujours, quand bien même il nous livrerait son âme à la lumière de notre raison, à la profondeur de notre intuition. Mais parvenus à ce point sans doute indépassable d'une rationalité en acte, convient-il de faire la place à quelques visages tenant le discours discret mais apparent de l'âme. Quelques portraits significatifs nous aideront à saisir par l'image et l'art ce que la parole peine à nous dire, que la réalité excède toujours comme pour nous disposer à forer plus avant ce domaine infini de la sémantique existentielle dont nous nous abreuvons souvent à défaut d'en bien saisir les si belles nuances.

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  Visage inconnu

 "Au seuil d'une parole"

***

 Mystère - Réserve en soi des sentiments qui pourraient faire effraction et mettre en danger. Le visage se dérobe à demi comme pour mieux laisser paraître une manière d'ambiguïté, de difficulté à se dire. Langage sur le point d'une profération mais qui laisse au silence, à son suspens peut-être plus révélateur qu'aucune parole, le soin de retenir l'instant. Rien ne nous est soustrait de L'inconnue puisqu'à être dissimulée semble correspondre sa nature. Nous sommes comme à l'orée d'une demeure secrète, dans cette sorte de rite de passage dont tout seuil porte le message. 

*****

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Rimbaud âgé de 17 ans, en octobre 1871
(photographie : Étienne Carjat)

"Le Bateau ivre"

***

  Ce portrait de Rimbaud, contemporain de l'écriture du "Bateau ivre", semble être la transposition allégorique des visées rimbaldiennes quant à la poésie.

  "Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens".

  Or "Le Bateau ivre" est la mise en scène de ce sublime "dérèglement". Mais, bientôt le Poète est contraint de se résigner à "crever", à abandonner ses visions pour se réfugier "dans la plénitude du grand songe".

 Ce portrait raconte ce songe inaccessible où la nostalgie le dispute à la tristesse et s'abîme dans la révolte de n'avoir pu demeurer dans les rives de "l'inconnu", de n'avoir pu habiter  que cette destinée d' "un noyé pensif" reconduit à ne fréquenter  que le vieux monde d'où les Voyants s'absentent. Plus que le portrait de Rimbaud, cette photographie est le symbole même de la Poésie, de sa tentation permanente de ne tutoyer que les sphères élevées de la transcendance.

 "Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. 
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !"

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Charles Baudelaire

Source : Wikipédia

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 "Le sentiment tragique de la vie".

 Le titre de l'ouvrage de Cioran cité ci-dessus est celui qui semble le mieux correspondre aux sombres états d'âme du Poète que de vénéneuses "Fleurs du mal" semblent avoir promis, son existence entière, aux pires apories qui se puissent imaginer. Témoin cette phrase  écrite dans : "Mon cœur mis à nu" :

 «Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie.» 

 Et, aussi, le dernier quatrain  de "L'Albatros" où est dite avec le désespoir de l'énergie, la condition tragique du Poète :

"Le Poète est semblable au princes des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher."

 Ici, l'albatros symbolise cette dualité de l'homme - l'horreur et l'extase -, l'homme rivé au sol alors qu'il est toujours en quête d'infini.

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 Antonin Artaud.

Source : Regard Éloigné.

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 « Artaud le Momo »  : la folie perce sous le génie

 Ce portrait est pathétiquement beau. Et, d'ailleurs comment la beauté pourrait-elle s'actualiser autrement que sous les traits du drame, de la perdition, du néant faisant déjà ses mortelles abstractions ? Car la beauté "vraie" n'est jamais éloignée de ce qui la fait vibrer et la tient en équilibre, à savoir sa proximité avec la disgrâce qui joue en contrepoint et s'essaie, toujours, à lancer ses assauts. La beauté est un tel miracle ! Beauté et disgrâce entrelacées, comme peuvent l'être chez le grand créateur, génie et folie. La folie d'Artaud est belle parce qu'elle est l'incandescence de son génie, de sa démesure. L'art n'a pas de limites, son Serviteur non plus. Seulement il y a danger permanent à marcher sur le fil infiniment tendu au-dessus de l'abîme. Le funambule est si près de la chute ! Mais quelle audace, quelle beauté !

  Quand le 13 janvier 1947 « Artaud le Momo »  sur scène pendant trois heures au Théâtre du Vieux Colombier, donne sa représentation, le public est comme hypnotisé. André Gide en fera un somptueux compte-rendu :

 « Jamais encore Antonin Artaud m'avait paru plus admirable. De son être matériel rien ne subsistait que d'expressif : sa silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie. »

 Oui, ô combien Gide avait pressenti avec justesse et évoqué en mots admirables cette "flamme intérieure" qui n'était en réalité que la confluence du génie confronté à la folie. Jamais, peut-être aucun Acteur n'avait porté si haut son art, jusqu'à parvenir à sa propre combustion. Admirable était Artaud. Admirable était Gide qui, en une formule quasiment elliptique disait le tout de l'âme du créateur, le tout de l'âme de ce magicien de la "poésie-littérature-cinéma-théâtre", à savoir d'un art complet que ne pouvait maîtriser qu'un inventeur de haute volée. Le "théâtre de la cruauté", cette belle création d'Artaud avait finalement eu raison de sa raison, mais au prix d'une œuvre incroyablement exaltante. Artaud-le-supplicié avait donc péri sous les coups de boutoir de son art. Ce portrait nous en livre une perspective saisissante. A elle seule, cette photographie, est la figure de l'Acteur quand le spectacle vient de se terminer : un sublime don de soi !

 *****

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 Autoportrait de Léonard de Vinci

Bibliothèque royale de Turin

***

  "L'archétype de la connaissance." 

  Personnalité complexe que celle de Léonard, génie universel, archétype de l'humaniste de la Renaissance, savant voué, par essence, à la connaissance infinie, il ne cesse, par-delà le temps de nous interroger. Mais d'abord, écoutons ce qu'en disait Goethe :

 « Bien fait, les traits réguliers, il était comme un modèle d'humanité et comme la perspicacité et la clarté du regard appartiennent au fond à l'intelligence, notre artiste possédait une clarté et une perfection accomplie. » 

 Intérêt majeur que cet autoportrait qui, dans une même œuvre réalise la confrontation du Voyant et de celui qui est Vu. Ou la coïncidence de l'âme se retournant sur son propre destin. Bien évidemment, cet autoportrait réalisé à la fin de sa vie, s'il reflète encore ce que fut Léonard plus jeune, paraît en avoir épuisé quelques lignes signifiantes. Cependant, l'âme réputée immortelle, ne saurait amputer sa réalité sous le seul prétexte d'une temporalité à l'œuvre. Regardant le dessin exécuté à la sanguine, nous y devinons encore la marque du génie dans ce front à l'immense courbure, l'empreinte du regard commis au savoir sous les sourcils ombreux, la détermination à s'emparer des secrets de l'univers dans la rectitude du nezLes cheveux font penser à quelque savant préoccupé de sa tâche plutôt que des succès mondains. Les ondulations d'une barbe généreuse s'inscrivent comme le naturel prolongement d'un prodigieux intérêt pour les mouvements de l'eau, ses tourbillons infinis. Seule la bouche dont les commissures s'affaissent, témoignent sinon d'une amertume, du moins d'une inclination à quelque résignation.

  Mais, pour mieux cerner ce qui de Léonard nous parvient au travers de ce portrait, lisons ce que Rudolf Steiner écrit dans "La grandeur spirituelle de Léonard au tournant des temps modernes" :

 "Contemplons ce visage et ressentons le génie même de l'humanité qui, à travers ces yeux, nous regarde." 

 Puis, plus loin, sur la façon de travailler de l'Homme de Vinci :

  "Il vit dans son âme un besoin scrupuleux de ne jamais attenter, fût-ce dans le détail le plus minime, à ce qu'il considère comme la vérité. C'est ce qui pénètre toute son œuvre : ne jamais altérer la vérité de l'impression et de telle sorte que cette impression soit absolument juste, exacte, conforme aux secrets intérieurs des choses."  (On ne pourrait guère mieux définir le travail de l'essence à l'intérieur d'une âme !).

 Or, si nous en croyons Steiner dont la probité intellectuelle est incontestable, ce que Léonard a appliqué à l'ensemble de son œuvre avec une méticuleuse conscience, il parait infiniment normal qu'il s'en soit inspiré dans la réalisation de son propre portrait. Ce qui veut simplement dire que la représentation qu'il nous offre de sa silhouette, de son visage, est conforme à la véritédonc révèle bien son essence. Il y a parfaite adéquation entre la réalité de l'homme, sa nature profonde,  et sa représentation. Cette conclusion, somme toute empreinte d'une juste logique, confirme bien l'intuition de départ, laquelle postule en une forme assertive que "Tout visage est le lieu d'une vérité".

   Ainsi, parcourant les différentes figures évoquées, c'est bien d'une vérité dont nous faisons l'expérience lorsque nous regardons "Au seuil d'une parole",  le "Visage inconnu" placé à l'incipit de l'article, jusqu'à "L'archétype de la connaissance" que nous offre le  portrait de Léonard de Vinci, en passant par le "Bateau ivre" de Rimbaud"Le sentiment tragique de la vie" baudelairien; le "génie-folie" "d'Artaud le Momo" et, ainsi, déchiffrant les hiéroglyphes de la vérité parmi ces hautes figures de l'art, c'est à notre propre connaissance que nous travaillons afin que, rendus disponibles à notre essence, nous puissions nous présenter au monde sous les traits d'une authenticité, laquelle est requise dès lors que nous prétendons à l'existence. Tout autour de nous, chaque jour, s'illustrent des portraits, s'impriment des visages qui sont en attente de recevoir un supplément d'âme. Il ne tient qu'à nous de le leur fournir ! En même temps que nous en prenons acte. Ceci est de l'ordre de ce ravissement que l'on sent poindre sur le visage exalté de Marie-Madeleine. Toute prise de conscience d'une altérité par le biais de son visage est, au sens strict, une épiphanie, donc un acte de piété, au sens originel du terme de "passion". Tout visage se doit d'être saisi d'une telle amplitude ou bien n'est pas. Par avance, non seulement nous y consentons, mais nous nous efforçons toujours d'en assurer le digne recueil. Ceci est un simple devoir d'humanité dont les Artistes connaissent si bien le secret. Accordons-leur le crédit qu'ils méritent !

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 Visage de Sainte Marie-Madeleine

Musée du Louvre

Source : LES PETITES CASES.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

  

 

  

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2 septembre 2023 6 02 /09 /septembre /2023 08:13
Être-Soi, simplement Soi en ce Finistère

 

Cabo de São Vicente.

Vila do Bispo,

Faro, Portugal 

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Voir le Cabo de São Vicente, c’est, tout à la fois, voir le Cap des Aiguilles à l’extrémité sud du continent Africain ; c’est voir le Cap Leewin au sud de l’Australie ; voir le Cap Horn tout au bout de l’archipel de la Terre de Feu ; voir le Cap Nord, point le plus septentrional de l’Europe. Tous ces caps sont, à proprement parler, des « finistères », étymologiquement : « là où se finit la Terre », autrement dit, en quelque façon, « Le Bout du Monde », comme si, arrivés en ces lieux de « haute solitude », il ne demeurerait que la vaste étendue océanique puis, peut-être, le vide qui clôturerait la grande aventure des Continents. Le cap Saint-Vincent ici présenté est lui aussi de cette nature, une terre qui s’achève à l’extrême sud-ouest de la péninsule Ibérique, comme pour dire aux Hommes le terme de leur aventure humaine. Ces lieux d’exception (comment ne le seraient-ils, eux qui se donnent à la manière de la fin du parcours terrestre ?), ces lieux donc sont ouverts à toutes les fascinations, aux délires imaginaires, à l’édification de quelque mythologie s’abreuvant à la source même dont Poséidon est le gardien, et c’est aussi le point de départ d’une aventure « géopoétique » telle que définie par Kenneth White, ce sculpteur infatigable de Poèmes atteints de blancheur et de pureté, tout comme ces oiseaux de mer à la large voilure, qui cinglent le ciel de leur faucille de craie et se fondent dans l’immense avant même que notre vue en soit comblée.

 

Ces Terres du Bout du Monde sont aussi,

au moins dans l’ordre symbolique,

des refuges, des niches de l’exil,

des promontoires pour Rêveurs et Solitaires,

des concrétions à partir desquelles

faire s’élever une utopie, ce lieu unique

d’une Liberté possible en nos terrestres contrées.

  

   Alors, comment ne pas se poster, telle l’infatigable Vigie, tout en haut de sa dunette, porter ses mains en visière afin d’abriter ses yeux et regarder cette mesure sans limite de l’Infini ? Oui, car ici, c’est bien l’Infini avec toutes ses cohortes de pensées irisées, spatiales, déployées, largement donatrices de joie, c’est bien cette Illimitation qui nous atteint en plein cœur, en dilate les parois, le fait le contemporain et l’égal de cette vastitude, de cette dimension cosmologique qui ne nous rencontrent qu’en des endroits de pure venue, d’exceptionnelle expansion, des endroits ne connaissant ni leur début, ni leur fin, car il en est de ces Insaisissables comme des merveilleux cerfs-volants, ils flottent tout en haut de l’éther et l’on ne sait plus bientôt, qui est cerf-volant, qui est ciel, l’ivresse s’empare de nous et nous voguons longuement entre argile et nuage sans vraiment savoir le lieu de notre Être.

   Et ceci, ce sentiment hauturier, ce « sentiment océanique », tel que décrit en son temps par Romain Rolland est un don précieux qui nous est remis l’espace de quelques instants :

 

un éblouissement,

une illumination,

 une aura détourent notre corps,

qui se mêle à la précieuse aura du Monde.

 

   Non l’immédiatement préhensible en sa confondante contingence. Bien plutôt l’illisible Figure, le Visage à lui-même sa propre absence, la géométrie de la ligne réduite à son point, le feu reconduit à sa propre étincelle. Tout ce qui, indicible, s’excipant de la parole ordinaire ne peut s’énoncer

 

qu’à la mesure du secret,

à l’insondable dimension du mystère.

 

   Car, si nous avons un daimôn (et présupposons que nous en avons un), ce merveilleux intermédiaire entre les Hommes et les dieux, force-nous est de nous arracher, périodiquement, aux môles étroits qui ligaturent notre corps, de le métamorphoser, ce corps de terrible densité,  en cette libre entité qui se rit des obstacles et des frontières et ondoie infiniment hors ses limites, tutoyant, de cette manière, des pensées, des idées, des concepts lesquels, au gré de leur force d’aimantation, nous arrachent aux mors étroits de la facticité.

   Ô combien ces lieux sont précieux, talqués du plus doux nectar qui se puisse imaginer, celui de vivre, non plus dans l’invagination étroite de sa chair,

 

mais en lisière de Soi, l

à où cela vibre et résonne

avec le chant discret des étoiles,

avec l’ardente couronne solaire,

 avec la frange opalescente de la lune !

 

   Oui, c’est bien cela, un lyrisme romantique nous atteints et nous déporte de nous jusqu’à nous rendre invisibles à nous-mêmes, transparent aux Autres, ôtés, au moins un temps, aux mors de la finitude.

   Le ciel n’a d’autre écho, en sa sombre parution, que la plaque de schiste de l’océan, la face identique à la nuit des abysses. Tout, ici, se dit dans le sombre et le ténébreux. Une manière d’espoir parvenu au comble de son épuisement. Au loin, juste au-dessus de la ligne d’horizon, une faible clarté se devine où bourgeonne une guirlande de fins nuages. Un simple ébruitement de l’azur, une tache de talc sur l’ardoise d’un écolier. L’eau, par endroits, laisse deviner des courants lents, une vague phosphorescence s’y devine identique aux sourdes intonations d’une voix voilée. Seuls, telle la proue d’une antique embarcation, de hauts rochers surgissent de la côte, se dressent, vigilantes sentinelles, au-dessus du tapis d’eau. Ici, le continent affirme ses ultimes prétentions à paraître avant même de s’effacer sous la vaste poussée océanique. Au-dessus des falaises, sur un plan incliné, une maigre végétation tapisse les flancs de la pierre. Un mur se fraie un chemin en diagonale jusqu’au niveau d’une plateforme. Presque au centre de l’image, en position de nervure essentielle, la bâtisse blanche, lumineuse, au sommet de laquelle, tel un point d’orgue, se donne à voir dans la plénitude de son être, la lanterne de verre d’un phare que surmonte un dôme terminal plus sombre, entre mer et ciel.

   Mais qui donc, apercevant ceci, ce haut belvédère d’où pouvoir embrasser un vaste horizon, d’où offrir à sa vue l’entièreté océanique, d’où inscrire en son imaginaire les lianes volubiles qui, largement épanouies, nous feront, en quelque manière, les possesseurs d’un infini regard, d’une contemplation aux confins des choses, qui donc n’a jamais rêvé de devenir ce Gardien de Phare, certes entièrement mythique, certes seulement tissé de brume, enveloppé de songes, qui donc n’a rêvé, au pli le plus secret de sa conscience, sis au centre géométrique d’une totale Solitude, de recomposer le Monde à sa façon, de l’élaborer à nouveau selon les pentes de ses affinités, de le pourvoir « d’êtres selon son cœur » selon la belle expression de Jean-Jacques Rousseau dans « La Nouvelle Héloïse » dont nous cèderons au plaisir de le citer une nouvelle fois :

 

    « Alors, dit-il, l’impossibilité d’atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères ; et ne voyant rien d’existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d’êtres selon mon coeur… »

  

   Certes la vision rousseauiste est sans doute empreinte d’un vivant et continuel solipsisme. Mais peu importe. Combien il est heureux de se projeter à même ce « pays des chimères », de se sentir pleinement exister dans ce « monde idéal », de faire de son « imagination créatrice » les fondements sur lesquels établir sa « profession de foi », comme si, à l’aune de notre seule et unique détermination, le Monde, le vaste Monde pluriel, polyphonique, pouvait s’ordonner à notre mince voix, laquelle, pour être discrète, n’en tracerait pas moins les contours de cette nouvelle « Arcadie » dont, tous, secrètement, nous édifions la belle topographie, n’en disant rien à personne, la creusant tout au fond de Soi, tout comme le petit enfant place au fond de sa cachette ce bout de caillou ou de bois qui, pour lui, sont les pépites qui brillent au fond de la nuit de l’aventure humaine. 

   Peut-être, son Soi véritable n’est-il jamais atteignable que dans la faible lumière d’un demi-jour, dans le rayon atténué d’un clair-obscur, comme si, Êtres du passage et de la temporalité, notre effigie humaine, ne pouvait s’inscrire que dans ce Statut intermédiaire entre ce qui brille et se retire au profond de la caverne, dans d’inaperçus plissements, dans d’étroites sinuosités, dans de tortueux sillons dont serait tissée notre vêture existentielle. Et c’est bien au motif de cette « Terre Finie », de ce « Finistère » que nous pouvons espérer la possibilité de quelque ressourcement. Nous sommes en attente !

 

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29 août 2023 2 29 /08 /août /2023 08:16
Réduction au motif premier

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

    Car il nous faut partir de la quoddité, de l’objet qui résiste, du réel qui, telle la liane, s’enroule autour de notre chair, de la chose en sa massive et incontournable présence. Cependant, ô combien, nous les Idéalistes, nous les Essentialistes, eussions aimé ne trouver, sur notre chemin, que transparence, air libre et léger, souplesse d’écume, entités diaphanes disposées, au motif d’une entente avec qui-nous-sommes, à nous rencontrer dans l’immédiateté de leur être, dans leur native générosité. La belle et indépassable quiddité, Hermès aux sandales ailées, en lieu et place de cette quoddité aux semelles de plomb qui nous rive à demeure, nous attache à un sol lourd de toutes les glaises aporétiques imaginables. Bien évidemment, cette posture postulant une entière liberté, flaire bon l’utopie, mais plutôt l’ouverture du rêve que l’irrémédiable fermeture d’une ontologie matérielle, visible, infiniment préhensible, tous prédicats qui nous aliènent et nous emprisonnent à l’intérieur même de notre frontière de peau.

 

N’avons-nous pas, à notre disposition,

la dimension ouverte de notre imaginaire ?

N’avons-nous pas le bourgeonnement

intérieur de nos songes éveillés ?

N’avons-nous pas la fontaine

inépuisable de nos créations ?

N’avons-nous pas le faisceau

largement déployé de nos désirs ?

 

   Alors, pourquoi se priver de ce que l’exister place en nous comme le lieu insigne à partir duquel nous révéler à nous-mêmes en tant que ce prestige inépuisable du jour, que cette possibilité unique de déploiement, de rayonnement ; une joie, toujours en coule, comme le miel s’échappe de la ruche selon la manière d’une belle prodigalité ? Pourquoi ? Au réel, aux contingences, aux événements sans nervure, aux accidents de toutes sortes, aux imprévus multiples, à la banalité du quotidien, il nous est intimé l’ordre, sinon de nous rebeller, du moins d’en contourner les obstacles, d’en amoindrir la portée, d’en affaler cette lourde voile qui, malgré nous, nous contrarie, nous désoriente, nous porte aux pires errances qui se puissent imaginer, nous fait ballotter sur des mers qui n’ont ni fond, ni rivage, seulement de hautes vagues qui nous cachent le visage de la Terre, nous ôte la vision du vaste Monde en son étendue toujours renouvelée.

   « Réduction au motif premier » nous dit le titre. Oui, réduction afin de trouver le visage le plus précieux des choses, afin de surgir à même la Simplicité de l’Esquisse de L’Artiste, juste une Ligne sur le bord du Monde et des Êtres. Réduire est l’acte essentiel qui nous place, certes dans une perspective esthétique exacte, mais pas seulement ceci, qui nous convie à débusquer sous la pluralité, le multiple, ce qui s’y dissimule de plus juste, de plus précis, de plus remarquable, ce qui est la définition même de l’éthique, à savoir trouver le lieu qui seul convient à notre habitation humaine, simplement et adorablement humaine. « Adorablement », tout comme le Poète Hölderlin s’exprimait admirablement dans sa parole « En bleu adorable », quête d’une Haute Poésie selon laquelle porter son regard vers le Haut, vers ces Célestes, ces dieux enfuis dont plus personne, aujourd’hui, ne conserve le souvenir. Réduire, selon nous, veut dire « habiter poétiquement le monde », souci dont Novalis se faisait lui aussi le héraut, affirmant ceci qui est substantiel, devrait même, au cœur des Hommes, en régler le rythme, en moduler harmonieusement les battements :

 

"La poésie est le réel véritablement absolu.

C'est le noyau de ma philosophie.

Plus c'est poétique, plus c'est vrai".

 

   Pourrait-on trouver plus belle inscription à déposer dans le Grand Registre de la Vie ? Si tel était le cas, disparaîtraient de la Terre, les guerres, les polémiques intestines, les vices de tous genres qui affectent l’humain et, parfois, amputent sa conscience, amoindrissent sa vision, le rendent dur tel le granit, feu insensible qui dévore tout et n’a cure que de lui-même.

   Alors, maintenant, et ceci n’est nullement un jeu ou un décret de pure fantaisie, nous nous disposerons à déceler, sous la dure croûte du réel, ces sources vives, ces eaux fossiles pures qui brillent d’un éclat souterrain, le seul à même de demeurer qui il est, de n’être perverti ni par un regard distrait, ni d’être souillé par quelque geste inconséquent.

 

Dès lors nous allons nous appliquer

à chercher sous la surface, la profondeur ;

sous l’apparence, un réel non fardé ;

sous le rapide et le vite approché,

cette lenteur, cette prévenance qui sont

 les marques insignes d’une attention

aux choses en leur plus effective présence.

  

   Nous réduirons, successivement, ces choses communes et générales dont nous pensons qu’elles nous sont acquises sans reste, alors que nous n’en percevons jamais que le bref éclat, le fulgurant éclair, le jaillissement de gouttes, mais nullement ce qui, en elles, ces choses, fait sens, nous requérant en quelque sorte à la tâche de les comprendre et de les mettre à l’abri dans quelque site sûr, là où leur essence révélée, les portera au plus haut de leur être.

 

Nous réduirons

 

Montagne,

Mer,

 Arbre,

Pomme,

 

   ces quelques prélèvements du réel suffisant, par extension, à reporter sur le tout du Monde la valeur éminente de ces « Objets ».

   

MONTAGNE - D’abord il faut imaginer un vaste site, un plateau brun et jaunâtre semé d’herbe, des affleurements de roches lisses, érodées, des laquets aux eaux vertes en lesquelles le ciel se reflète, une vallée gris-bleu à la gorge profonde, puis le sublime ressac de hauts massifs, leurs flancs richement texturés, le saillant et le retrait de leur subtile géométrie, les taches blanches des névés alternant avec des revers d’ombre où se devine la possibilité même d’une nuit, d’un mystère ou, à tout le moins, d’un secret. Montagne en elle-même venue au plus effectif de sa présence. Puis, grâce au jeu de l’imaginaire, nous amputerons le réel de son trop riche lexique, nous rétrocéderons en direction d’une voix plus simple, presque d’un murmure. Alors, que verrons-nous ? Ceci même qui ressemble aux esquisses aquarellées destinées par Cézanne à cette déesse tout droit venu des hauteurs de l’Olympe, la Montagne Sainte-Victoire, cette exception du paysage, cette surrection de la beauté parmi l’ordinaire et le toujours renouvelé. 

   Tout ici devient fluide, tout devient léger, tout devient aérien. Tout s’unifie dans le souci d’une palette monochrome. Un Bleu-Dragée que tutoie, dans la plus grande discrétion, un Bleu-Azuré, manière de glissement d’un givre sur l’impermanence d’un ciel d’hiver. Rien n’est plus lisible à l’aune d’une vision rationnelle, découpant le réel selon l’artefact des catégories, selon la rigueur verticale du concept. Tout se donne de soi dans la plus grande évidence, dans l’irréfléchi, le spontané, l’instinctuel, comme une forme naissant à elle-même du plus profond de qui-elle-est. Alors, il suffira d’un léger décalage de l’imaginaire pour ne plus conserver du motif de la toile que cette crète parme faisant son chemin parmi de vaporeux nuages, simple condensation de ce-qui-est sous la modestie infinie de la ligne.

   MER - C’est d’ici qu’il faut partir, de ces rochers troués plein de bulles, de ces vagues écumantes, de ce bouillonnement blanc qui frappe et lacère le dur, le résistant. D’ici, de ce haut plateau de la mer ruisselant d’énergie, contenant en lui cette puissance immémoriale acharnée à tout détruire, à tout métamorphoser, à ruiner tout ce qui se rebellerait et voudrait faire acte d’autorité. D’ici, de cette agitation primordiale telle que représentée par Katsushika Hokusai dans la « Grande vague au large de Kanagawa », cette force obscure, ces gerbes de pure violence, cette domination du réel croulant sous la masse d’un sombre Déluge. Puis, lassés de tant de brutalité gratuite, ouvrir ses yeux sur cette Mer apaisée, à peine visible, douce à découvrir, calme à envisager, telle que décrite par William Turner dans ses marines floues, irisées où l’élément liquide devient cette Mer matricielle, archétypale, cette Mer-Origine, cette Mer-Idée, laquelle dépourvue de quoi que ce soit qui serait vague, flux et reflux, contient en soi à titre de concept, toutes les Mers, toutes les vagues, toutes les pluies d’embrun poudrant les rivages de leur empreinte marine. Tout comme la Montagne se réduisait à une simple ligne, la Mer ne conserve d’elle que ce mince fil de l’horizon qui est sa limite ultime, la lisière qu’elle ne sautait transgresser sauf à renoncer à qui-elle-est.

   ARBRE - Portez sur l’écran de votre vision un de ces arbres nommés « remarquables » par exemple un Chêne Millénaire à la carrure impressionnante, aux immenses ramures, au tronc aussi vaste qu’une colonne dorique, à l’écorce semée de crevasses et de gerçures, de minces dolines et de soudains rehauts, enfin le relief d’une mémoire venue du lointain du temps. Voyez encore le peuple infini de ses racines gagner les profondeurs du sol, voyez encore ses tapis de rhizomes, ils peignent l’humus échevelé en de minces sillons se perdant dans la nuit de la terre. Puis substituez à cet arbre réel plus que réel, un arbre symbolique, plus que symbolique, en quelque sorte un arbre Essentiel ou Quintessenciel qui aurait porté en lui les éléments Eau-Air-Terre-Feu, les synthétisant, les recueillant en une subtile harmonie, une Forme Parfaite dont nul arbre sur Terre ne pourrait être l’image car il en est du rare comme de la beauté, on ne les rencontre qu’à la faveur d’un éclair, à peine ont-ils surgi que, d’eux-mêmes, ils s’effacent et retournent au lieu de leur naissance. Alors, que verriez-vous ? Vous verriez quelques feuilles exactes, à l’ovale abouti orner le bout des rameaux, eux-mêmes portés à leur plus simple expression formelle, puis un tronc médiateur entre le régime des ramures et celui des racines. Vous verriez cet étrange végétal, comme reflété par le Miroir de la Terre, les Racines n’étant que la forme inversée des Branches, le pli autour d’un axe unificateur.

   Là, seulement, vous sauriez ce qu’est l’Arbre en sa plus haute valeur, le reflet Conscient d’un Inconscient, l’échange sans rupture du Terrestre et du Céleste, la mise à l’épreuve silencieuse d’une Mutité connaissant le déploiement de la Parole. Et cette Parole réservée de l’Arbre, vous en sentiriez le secret cheminement en qui-vous-êtes et il s’en faudrait de peu que vous ne fussiez, simplement, le résultat d’une subtile métempsycose, vos pieds-racines humant les sourdes fragrances de l’humus, votre tronc escaladant les strates d’air, vos bras-ramures s’éployant en toutes les directions de l’espace, vos doigts-feuilles s’égouttant dans la lumière, identiques à des nuées d’étoiles. C’est ceci le « miracle » de l’Unité : se sentir relié de l’intérieur-de-Soi à Tout-ce-qui-est, être Soi et l’Arbre et la vaste Mer et la Haute Montagne. Nulle frontière sauf dans la tête bousculée des Existants, ils sont quotidiennement assaillis de milliers d’images qui les détournent d’eux-mêmes sans même qu’ils n’y prennent garde.

   POMME - Maintenant percevez-vous parmi le Peuple délicieux et infiniment varié des Pommes. Côtoyez la Golden avec sa peau soyeuse d’un beau Jaune Safran ; approchez-vous de la Reinette Rouge Orangé, piquetée de minuscules taches ; devinez la présence de la Belle de Boskoop avec sa lumière naissante au milieu des irisations rouges ; flattez de la paume la splendide Granny Smith étincelante dans sa robe hésitant entre Anis et Pistache. Le Monde des Pommes est prodigieux, infini et l’on ne s’arrêterait jamais d’en évoquer les multiples faveurs. Et puisque notre tâche est de réduire, ôtons délicatement la fragile peau, introduisons-nous dans le derme, que celui-ci soit le nutriment, non seulement de notre corps, mais la nourriture de notre esprit ; nous sentons combien il est accueillant, combien il est protecteur, un genre de milieu interne qui vit de la richesse de sa propre substance. Et bientôt, merveille des merveilles, nous découvrirons les cinq carpelles où sont logées les graines qui dessinent la forme régulière d’une étoile.

   Ces graines, pépins de couleur marron, font penser à la toilette lustrée de la châtaigne, ils en possèdent la diffuse lumière, elle nous invite, sans délai, à la fête du-dedans, de ce qui est délicat, précisément parce qu’ôté à la vue, parce que situé à l’abri de tout contact, de toute effraction. Alors, au regard de cette modestie, de ce refuge, nous pénétrerons avec douceur à l’intérieur même de cette niche minuscule, y percevant bientôt cette matière blanche, vierge de toute inquisition, libre de soi, inquiète, tout à la fois, d’être découverte et de ne l’être point. Car il en est ainsi de toute essence (cette Blancheur, ce Silence), elle est, en sa nature, seulement disposée à être découverte, mais dans la prudence, le respect, une sorte de recueillement présidant à son dévoilement. La portant au jour, c’est son propre Soi qui fera effusion et se révélera tel le profond mystère qu’il est, une simple courbure de l’Espace, un simple fourmillement du Temps.

   Toutes ces réductions successives, tous ces étiages atteints après le reflux des eaux du réel, toutes ces aubes convoquées après l’effacement du jour, toutes ces racines premières après l’élagage des buissons de l’exister, voici qu’ils n’avaient d’utilité que propédeutique, genre de prolégomènes nous acheminant au seuil même de l’Être, de sa manifestation à peine esquissée.  Ici nous voulons parler du dessin de l’Artiste en son canevas le plus élémentaire, sorte d’avant-figure, d’a priori, de pré-conceptuel précédant toute effectuation véritable, précédant toute parole à son sujet, tout acte qui en porterait les contours comme quelque chose de stable et de véritablement accompli. Ici, nous sommes dans les coulisses, ici nous sommes à l’avant-scène, ici nous sommes sur le seuil, adossé à des prémisses dont nous attendons qu’elles tracent quelque chose du Monde, un saut de l’Origine en direction d’une possibilité de paraître, d’exister, d’amorcer le contenu d’un conte, d’une fable, peu importe qu’il s’agisse d’imaginaire ou bien de réel, la seule chose nous requérant dès lors, qu’un Sens se donne en tant que finalité de notre cheminement. Il ne nous reste plus que les mots (parfois tarissent-ils dans la tâche même de porter au Jour ce qui se dissimule dans l’Ombre), les mots hissant des gorges profondes de la mutité quelques copeaux brillant dans la nuit de l’interrogation.

   C’est une teinte avant-courrière, une teinte non encore affirmée, telle la climatique qu’elle est, une teinte Coquille d’œuf, autrement dit une teinte Native, elle sourd de qui-elle-est avec prudence, avec circonspection. Une teinte à peine sortie de sa poudre de kaolin. Une teinte doucement vibratile, le flottement d’une paramécie, un frémissement unicellulaire, un battement ciliaire faisant sa mince comptine dans des eaux amniotiques qui, encore, ne sont pas les eaux du devenir, seulement leur antécédence, leur souple ondulation, un train d’ondes à lui-même sa propre mouvance, sa singulière énigme. L’exister est un modeste halo, un appel venu du plus loin, une voix glissant au milieu d’étranges paravents de papier, une soie se défroissant à peine, le battement d’ailes d’un papillon de nuit, la chute immobile d’un grésil sur l’imperceptible d’un sol en attente de soi.

   Tout dans le suspens, comme si, venir à Soi, constituait le plus grand danger, élevait les parois d’une étroite geôle. Pour cette raison d’un péril, d’un écueil, le graphite hésite à poser son empreinte sur le lisse et le non encore advenu du Vergé, fibres de chanvre indociles, rétives à recevoir une impression du dehors, à connaître le premier geste qui pourrait être celui d’une flétrissure, d’une possible impureté venant troubler l’ordre immuable des Choses. Comment alors, dans ce sentiment entièrement auroral, dans cette lumière de premier matin du Monde, un signe pourrait-il avoir lieu autre que celui d’une réserve, d’une retenue, d’une longue hésitation à se faire point, puis point suivant le point, puis ligne mais ligne telle le piètement d’un passereau sur le tapis de neige fraîche, une simple glaçure à la face de la jarre, un reflet, une illusion disant son chiffre du bout des lèvres, une méditation précédant l’articulation d’un vœu, l’adresse d’une confidence à Celle-qui-écoute, à la Mère, à l’Amante ? 

   Le trait s’est posé à la façon du vol d’une plume. Le trait s’est dit sans jamais pouvoir s’exténuer, connaître le bruit même de sa chute sur le papier. Un grésillement. Une note de musique suspendue aux cordes d’un violon. Un effleurement de doigts sur la peau du tambourin. Une pure allusion à ce qui va advenir sans en préciser ni l’initiale, ni la finale.

 

Le visage ?

Un ovale ouvert, autrement

dit l’amorce d’une liberté.

Les lèvres ?

Un griffonné de Rouge Carmin,

le seul feu qui, ici, fait sa

neuve insistance.

Les bras ?

 Un seul bras dont l’autre

se déuit par pure symétrie.

La suite du corps ?

 Nulle poitrine. Nul nombril. Nul sexe.

Une longue et anonyme

plaine blanche où rien n’émerge

qu’un éternel silence.

Les doigts ?

Un début, une ébauche dont

notre imaginaire édifiera la suite.

 

   Alors, s’agit-il seulement d’une ébauche humaine ou bien est-ce un geste créatif en son originelle temporalité qui se confierait à nous sur le mode du secret ?

 

Le geste de l’Art est de cette nature

qu’il n’a jamais commencé

ni jamais ne finira.

Le Ciel a-t-il commencé un jour ?

 Le Silence a-t-il commencé ?

Et la Parole ? Et l’Amour ?

Et l’Être qui est-il, lui dont l’esquisse

est toujours au-devant de nous,

derrière nous, au-dessus de nous ?

Pouvons-nous au moins coîncider

avec sa mystérieuse présence ?

 

 Être

ou ne pas

Être ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 août 2023 7 27 /08 /août /2023 17:35

 

La déroute des gens : cheminement vers la mort ?

(A partir du Journal de

Pierre Kahane).

mpk

 Couverture de la revue Merz n°2, 

avril 1923

Source : JM Palmier

Articles redécouverts.

"Il n'y a rien de plus agréable que de dérouter les gens."

Tristan Tzara.

Extrait de la revue Merz - Janvier 1924

***

   Certes, ô combien Tzara a raison. Je ne sais si, dans son esprit, cette "déroute" pouvait, en quelque critère particulier, rejoindre l'étonnement philosophique. Sans doute pas. La visée était vraisemblablement plus modeste, à visée pragmatique, s'essayant à sortir des sentiers battus de la quotidienneté. Sans doute plus artistique. Dada aimait toutes les remises en cause et ne négligeait jamais de bousculer les conventions établies, de déstabiliser les certitudes de tous ordres. L'art est souvent la résultante d'une subversion délibérée, parfois un désir de choquer. Songeons simplement à l'étron réel - ne dit-on pas, en langage familier "couler un bronze " ? étron qu'un Artiste belge Wim Delvoye a porté à la dignité de l'œuvre artistique,  «la première tentative mondiale de recomposition artificielle des principes de la digestion», aboutissant à la création quasi-quotidienne, obsessionnelle - on connaît l'attachement de ces derniers, les obsessionnels,  aux fèces et autres joyeusetés de cette nature - d'un étron synthétique mais non moins figuratif.

  Que les culs bénits, les hauts-bourgeois, les coincés de l'épiderme, les massicotés du sexe, les amputés de l'intellect, les pourfendeurs de la culture s'en offusquent, soit, non seulement ils en ont le droit, mais certainement le devoir. On ne renie jamais mieux que les objets que l'on ne comprend pas.

  Et l'invention ne s'arrête pas en si bon chemin.  Dans un article de Libération du 18 Juin 2011, Edouard Launet précisait :

  "Le premier muséum des Arts défécatoires s’est ouvert le mois dernier à Nolléval (Seine-Maritime) […] Le fameux Urinoir de Duchamp est sans doute ce qui a mis Quéréel sur la voie de son conservatoire des Arts défécatoires. Ce qui avait été fait pour devant devait avoir son pendant par-derrière. Mais le conservateur ne s’est pas contenté de renverser cul par-dessus tête un trône en faïence de chez Jacob Delafon, il a constitué une collection de deux cents pièces dont la plus remarquable est une paire de «crotteux», statues en plâtre représentant un homme et sa femme accroupis et déculottés, que le père du conservateur fabriquait pendant la guerre pour se nourrir."

  Bien évidemment, tout ceci prête à sourire, mais pourquoi l'art s'interdirait-il l'accès à tous les domaines de l'existence, sous le seul prétexte que certains, plus "nobles" en serviraient mieux la cause ? Si l'homme possède un intellect, un imaginaire, il n'en est pas moins constitué d'un corps, de bras et de jambes et d'autres "bas morceaux", - faut-il emprunter les termes relatifs à la  boucherie ? - dont on penserait qu'ils sont trop prosaïques pour pouvoir être exhibés.

  Mais que l'on songe simplement à l'admirable toile de Courbet, "L'origine du monde", pour se persuader que l'art, non seulement a droit de cité en ce domaine, mais que sa fonction nécessairement transcendante, "élève" le débat bien au-dessus des voluptés scabreuses et des intentions adultérines. Encore que ces dernières ne puissent recevoir d'opprobre, l'amour a droit de cité partout où il peut éclore.

  Mais qu'a donc ce sexe féminin ourlé de sa toison naturelle, qu'ont donc ces grandes lèvres carminées, qu'a ce ventre rebondi couleur de nacre "d'obscène", pour employer le langage châtré - j'ai failli dire "châtié" -  (ces paronymies prêtent tellement au lapsus !) qu'ont donc ces "objets" du désir et du plaisir de "néfaste", de non recevable qu'il faille détourner vivement la tête, chaperonner son esprit, encagouler son âme ? Se référerait-on au souverain Principe de raison que nous ne trouverions d'arguments suffisants et la métaphysique s'essoufflerait bien vite à légitimer ce qui ne saurait l'être. Et pourtant. Avons-nous cité la noble métaphysique par hasard ? Certainement pas. Car l'enjeu de ce qui, dans le sexe, pose problème aux étroits de l'entendement, aux oblitérés de la beauté, c'est que ces derniers  enjambent joyeusement le réel tangible, la merveilleuse pâte ductile, la soie humaine pour se retrouver bien au-delà des significations ordinaires, dans une manière d'arrière-monde peuplé de fantasmes, d'images fausses, peut-être de démons et de goules qu'ils ne doivent qu'à leur propre imaginaire, friands qu'ils sont  de surprises dont leur lucidité tronquée ne peut leur faire l'offrande avec la vision étroite  du monde qui est la leur. Un regard quasiment "féodal", se glissant parmi meurtrières et se vissant à de bien étranges couleuvrines.

   Car le supposé vice, l'inclination libidineuse, la pente en direction de la perversion, la lubricité ne sont jamais le fait d'innocent organes, lesquels, pour être tout simplement "naturels" ne peuvent être suspectés d'intention mauvaise, de pensée délétère. Irait-on dire que l'appendice caudal du chat est licencieux, que le museau du chien est vicieux ? L'on sent bien ici que ces affirmations ne tiennent pas plus que si l'on supputait que tel ou tel végétal est orienté, de pas sa forme évocatrice, à sombrer dans la débauche, la dépravation et autre avanie. Jamais raison ne saurait souscrire à de telles assertions. Donc, si ces "objets", ne recèlent pas en eux-mêmes d'intention mauvaise, c'est que l'homme, certains hommes, leur inoculent le venin  dont ils sont détenteurs.

   Mais revenons donc à Tzara, plutôt que de côtoyer ces fâcheux qui, à la longue, finiraient par détourner notre regard de ce qui, à proprement parler, constitue nos fondements. Je veux simplement dire le sexe car, sauf démonstration contraire, nous sommes issus de lui comme la pluie l'est du souverain ciel. "Dérouter les gens", c'est, étymologiquement, leur "faire perdre le bon chemin". Or qu'en est-il du "bon chemin" ? Faisons la thèse qu'il ne peut s'agir que du chemin de la vie, ce dernier s'assurant les bonnes grâces d'un bonheur suffisant. Dès lors que les gens en question empruntent le "mauvais chemin", il faut en déduire l'antithèse suivante, à savoir le cheminement en direction de la mort, et à tout le moins, d'un malheur nécessaire.

  Or que trouvons-nous au bout du sentier aporétique, sinon Thanatos lui-même, cet ange noir que l'on qualifie volontiers "d'ennemi implacable du genre humain". Et que trouver comme contrepoison de ces sombres agissements, sinon Eros lui-même, "dieu de l’Amour et de la puissance créatrice" ?

  Donc "dérouter les gens", c'est les reconduire là où ils auraient toujours dû séjourner, à savoir dans la proximité du dieu dispensateur de joie et d'existence. Seuls les pisse-vinaigre sont suffisamment atteints de cécité pour ne pas voir cette vérité éblouissante comme "la lampe à arc" en langage leclézien. Ici, soudain, fait sens l'assertion de Tzara en  son absolue réalité :

 "Il n'y a rien de plus agréable que de dérouter les gens."

  Puisqu'aussi bien, les "dérouter" revient à les érotiser. Or, à tout le moins, il semble que le dieu joufflu et taquin ne néglige nullement quelque partie d'anatomie que ce soit, s'accrochant même, de préférence, à celles qu'on qualifie habituellement "d'érogènes", - et pour cause - certaines éminences ou failles attisant même son attention de notable manière. La compagnie d'Eros ne devient insupportable qu'à ceux qui ne voient dans le sexe que le reflet d'une laideur supposée de leur âme. Mais servons à ces derniers, en guise de viatique, quelques aphorismes dont ils feront leur ordinaire si, cependant, ils veulent bien consentir à accorder aux choses belles, l'attention qu'elles méritent :

 *  Le sexe ne constitue pas, en soi, un péché.

*  Le sexe est inoffensif.

*  Le sexe ne devient lieu de curiosité qu'à la condition d'en avoir été privé.

* Le sexe n'est "sale" qu'à la condition de n'être point soumis aux ablutions.

* Le sexe n'est concupiscent qu'aux concupiscents.

* Le sexe est au fondement de l'art, analogiquement, puisque condition de possibilité de toute création.

* Le sexe n'attire les foudres que de ceux qui en sont exclus.

* Le sexe ne profère rien de particulier. Ce sont les hommes, les femmes qui profèrent à son sujet.

* Le sexe n'est ni bon, ni mauvais, il n'est que ce que l'on en fait.

* Le sexe et l'exister : une relation nécessaire.

* Le sexe ne devient pervers qu'à la mesure d'une faille de la raison.

* Le sexe est "origine du monde" (voir Courbet). 

   Enfin, qu'il nous soit permis de citer la belle phrase de Camille Laurens qui résume à elle seule bien des idées que nous pourrions émettre au sujet de cette pure merveille remise aux mains de l'homme et qui doit faire l'objet, sinon d'une vénération, du moins d'une attention respectueuse car c'est de rien moins du salut de son âme dont il dépend. Rappelons que "l'âme" est, originairement : "souffle, air, principe de vie, principe spirituel; être vivant", cette mesure étymologique situant le débat au niveau qu'il mérite : 

  « Le sexe est une folie quand, au lieu d’unir, il séparerenvoyant l’homme au délire de sa solitude. »

 Citation que nous complèterons par la très lucide remarque de Philippe Roth, dans "La bête qui meurt" : 

  « On aura beau tout savoirtout manigancertout organisertout manipulerpenser à tout, le sexe nous déborde. »

 Ici, il ne s'agit nullement d'une "démonstration", laquelle serait de l'ordre de la raison, mais bien davantage d'une intuition intellectuelle, de la contemplation des œuvres d'art, de la simple expérience de la vie dont nul doute, qu'elle soit l'école la plus à même de nous renseigner sur nous-mêmes dans le déroulé de notre existence.

  Délibérément, nous avons pris la parti du "sexe", afin d'éclairer avec force ce qui toujours est pensé à défaut d'être dit. Mais il eût été aussi éclairant de citer à l'appui de l'assertion de Tristan Tzara, quelques autres "déroutes" dont le genre humain s'offusque à défaut d'en être étonné, c'est-à-dire d'être conduits au seuil d'un début de réflexion, tant pour certains esprits chagrins tout écart du "bon chemin" est au moins subversion et peut-être même une manière d'offense faite à leur âme. Citons, pêle-mêle, à l'appui de notre thèse, quelques sujets qui, pour ne pas être "révolutionnaires" ne tarderont guère à faire sortir de leurs gonds - leur chemin -, les soi disant "bien-pensants". Pour "dérouter les gens", proposez-leur les affirmations suivantes :

* La considération des Autres, n'est, le plus souvent, que le miroir de son propre ego.

* La générosité vraie est le bien le plus mal partagé du monde.

* Dites "homme" et en même temps vous dites "ambitieux"; "égoïste"; "cupide".

* La soumission à la mode n'est qu'un reniement de sa propre singularité.

* Bien des gens agitent des épouvantails mentaux, peu réfléchissent.

* Beaucoup de moutons de Panurge, peu de personnalités affirmées.

* L'homme se détourne des autres, jamais de lui-même.

* La téléphilie n'est jamais que le premier pas vers l'aliénation.

* Beaucoup préfèrent regarder "sous les jupes des filles",

plutôt que de chercher à soulever le voile de Māyā ,

cette illusion avec laquelle on s'arrange toujours.

* La culture est, avec l'art, l'une des premières nécessités.

* Tout jeûne est salutaire, ne serait-ce qu'à titre symbolique.

* La dissimulation de la vérité est toujours le saut vers son propre reniement.

* La main tendue est le premier geste  en direction  de soi, parfois de l'Autre.

* Le fard n'est que la dissimulation de ses propres incomplétudes,

à ses propres yeux, aux yeux de l'Autre.

* Toute addiction, sexe, alcool, drogue est le souhait de tout un chacun

que l'on dissimule sous le masque des apparences.

* La richesse matérielle est la manière la plus visible de combler

ses propres insuffisances.

* L'exercice de la Philosophie devrait être gravé comme droit imprescriptible

dans le marbre de toute constitution.

* La fréquentation de l'art est l'antidote à toute barbarie.

* Au fronton du  panthéon humain, comme en Mai 68 : "Jouissons sans entraves."

* La condition de toute jouissance : après celle des démunis.

* L'humanisme est la considération de l'Autre

par lequel nous assurons notre propre assomption.

* Le monde est un miroir pour l'homme,

aussi bien pour la femme.

* Nous sommes de pures subjectivités, l'Autre vient après !

* La culture, seul vrai signe extérieur de richesse.

* Ecrire élève l'âme, lire l'ennoblit.

* Nos jugements sont pures délibérations

 de l'exception que nous sommes.

* L'écologie est le cadet de nos soucis :

toujours le problème de l'Autre.

* L'éducation est le premier marchepied vers la socialité.

* L'exactitude à l'Autre devrait toujours être vue

comme la première la politesse à soi.

* La passion est moins préjudiciable à l'individu

que son désintéressement de tout.

* La réalité est une esthétique,

la vérité une éthique.

* Symbolique et imaginaire font jeu égal

avec la sacro-sainte réalité.

* Le fatalisme n'est que la fatalité de Soi.

* Les "Damnés de la terre" sont plus innocents que coupables.

* Le métissage est la forme aboutie d'une compréhension de la totalité.

* Nous n'existons que par nos différences.

* Le Différent n'est péjoratif qu'à l'aune d'un jugement moral.

* L'automobile est toujours à l'image du Voituré.

* Astiquer sa maison ou faire reluire son portrait.

* On ne brille jamais mieux que par ses silences.

* Moi, plus que Toi : pente fatale de l'humanité.

* La Grande Histoire n'est, souvent, que collection

de bien petites.

* Souvent, votre propre "route"

ne s'illustre qu'à créer les conditions de la "déroute" des Autres.

* Rien n'est plus agréable que

de se dérouter soi-même, ainsi se terminera,

provisoirement, notre litanie aphoristique,

que nous vous invitons à poursuivre

afin que, jamais, le langage ne s'éteigne,

notre bien le plus précieux !  

 

 

 

 

 

 

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26 août 2023 6 26 /08 /août /2023 17:16
De la vertu du microcosme.

Sans titre - 2016

4x5 - FujiFilm

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

 

   Longtemps il faut marcher. Longtemps il faut méditer et sentir les grains de lumière grêler sa peau avant d’arriver ici où le monde semble finir. Alors qu’il ne fait que commencer. On le sent au mystère du jour. On le sent à ce mince cirque qui, au creux du ventre, inaugure la possibilité d’un événement. Au début, au tout début, c’est à peine l’ébruitement d’une source, comme une musique ancienne posée sur l’énigme claire d’une fontaine. Ça fait ses minces remuements. Ça s’immisce dans le glacis du derme. Ça visite la chair avec une cymbalisation de cigale. Alors on est rivés sur le bord du paysage et l’on ne demande qu’advenir à soi. Dans la plus grande confiance, dans la légitimité à être sous le dôme glacé du ciel. Les jambes sont roides, non d’avoir marché. De se trouver dans l’immédiat sentiment d’une révélation. On le sait depuis au moins des temps immémoriaux. Cela va venir. Cela va s’ouvrir, s’éployer en gerbes étincelantes jusque dans la pliure de l’âme, là où l’ignition est grande, tissée d’attente. Peut-être d’impatience aussi, d’instante disposition à se connaître tout en arrivant au monde. L’air vibre au rythme d’une imperceptible respiration. Les mailles du jour encore à venir tressent leurs fils d’Ariane et c’est comme si l’on entrait dans quelque labyrinthe inconnu. Mais nullement celui qui voudrait apparaître sous la figure de la geôle ou bien emprunter le chiffre d’une insondable perte. C’est le contraire qui s’annonce, le rebond dialectique d’une joie dont toute menace s’écarte avec ses confondantes membranes de suie. Il n’y a, soudain, plus de place ni pour la sombre mélancolie, ni pour l’urticante tristesse, pas plus que pour un romantique spleen qui nous atteindrait au cœur de notre concrétion.

   Tout est si loin qui fait son bruit de rhombe et les hommes, loin là-bas, courbent l’échine sous les fourches caudines du temps. Parfois, entre les commissures du vent, on perçoit leur râle pareil à une lugubre mélopée. Il y a tant d’angoisse partout répandue que recueillent comme une lourde obole les sillons de la Terre. Tout en bas, dans les gorges vides des rues, sur les places aux arbres décharnés, sur les agoras où court une haleine blanche sont les attitudes qui implorent mais les doigts sont gourds et les yeux emplis de résine. La marche des Egarés, leur étrange cheminement claudiquant sur les chemins du monde est une longue procession ivre d’une ambroisie que, jamais, ils ne saisiront entre leurs lèvres de carton. Tout a été bu jusqu’à la lie et ne demeure plus que l’écume et un genre de perdition pour le futur de l’âge. On fait du surplace, on pose la dalle de ses chaussures dans la figure de ses propres empreintes, on s’essaie à répéter sa propre nomination mais le palimpseste de l’identité est usé jusqu’à la trame, jusqu’à son illisible irréalité. On est comme dépossédé de soi, nullement de son corps, cette risible larve, cette tunique de chrysalide étroite qui crie son éternelle souffrance et la proche imago ne sera, visiblement, qu’un naufrage consommé. Qu’un voyage sans retour. Qu’une unique plainte se glissant dans les encoignures contingentes des choses. Un scellement, une occlusion, une fermeture définitive du regard à tout ce qui scintille et énonce sa beauté. Sur la faucille grise de la Lune. La réverbération de l’étoile sur le miroir de l’étang. Le chant de l’amour dans l’âme de l’Aimée.

   Voilà, on est arrivés là où, depuis toujours, nos pas devaient nous conduire. Il n’y a plus d’espace devant. Il n’y a plus de lieux derrière. Plus rien en dessous que le bruit d’écoulement du lourd magma. Plus rien au-dessus que la vitesse infinie du ciel, son éclaboussure noire sous lequel gonfle le nuage, où bientôt s’inscrira le vol courbe de l’oiseau. Le temps, cet éternel glaçon qui fond entre les doigts, le voici qui se cristallise, dresse son glaive dans la matière souple de l’éther, sonne les trois coups simultanés de ce que nous avons été, serons et sommes, ici et maintenant, comme le mystère le plus entier de l’être avec son incroyable charge d’absolu. On est, à la fois, soi dans l’intimité de son être, soi dans le monde, soi dans la pluralité des choses présentes. On regarde l’étincelante lentille du lac et on en est sa réverbération, on en connaît tous les secrets, jusqu’à la myriade infinie de la moindre diatomée, cette architecture si parfaite qu’elle ne peut être que celle de l’intellect, de l’ignition de l’esprit, de la beauté souveraine faite matière, faite chose préhensible parmi tous les errements de la manifestation. On regarde la falaise d’obsidienne, on se heurte à son obscurité, on gravit par la pensée son éboulement de moraines. Mais on n’est nullement dénués, absent de ce qui se montre. On est aussi bien cette nervure de pierre, ce tumulte de gravier, cette étonnante densité par laquelle connaître tous les secrets de la terre, parcourir toutes les levées des sillons de glaise, faire irruption dans l’humus originel dont nos mains sont encore enduites, tout comme l’étaient les mains négatives de nos ancêtres dans la projection pariétale d’une conscience primitive, archaïque mais en voie d’avènement, dans le procès de son propre dépliement. On est cette instance suspendue qui se dévoile à même la périphérie de l’univers, de ce qu’il veut bien confier à nos pupilles artistes, à nos doigts façonneurs, à nos jambes parcourues de l’infinie trémulation du connaître.

   Connaître et savoir que nous sommes, d’abord et en totalité des êtres voués à cerner l’infini des choses, voici de quoi faire notre éternel étonnement, peupler notre existence du luxe qui nous a été assigné au feu de notre naissance. Il n’y a pas de plus belle royauté pour l’homme que de dresser devant lui ce mystérieux menhir qu’il s’engage à déchiffrer tout comme Champollion le faisait de la « Pierre de Rosette ». Savoir les secrets, savoir l’impertinence du vivant, y débusquer le moindre hiéroglyphe signifiant, voici de quoi emplir de joie notre trajet hésitant, le rendre sûr, plein de confiance, l’amener à paraître dans la nuance diaprée et polychrome du réel. Alors de cela, de cette tâche claquant telle l’oriflamme dans le bleu du ciel, il faut faire son breuvage quotidien. « Cultiver son jardin » faisait dire le très estimable Voltaire à son héros dans son conte philosophique « Candide ou l’Optimiste ». Impératif des Lumières par lequel accéder à soi au travers de cette culture reposant sur une maîtrise de la pensée, un constant labeur intellectuel, un raisonnement exigeant car toute advenue de l’homme dans l’espace de ses rivages propres ne se réalise qu’à l’aune de cette tension qui n’est nullement affaire de la seule volonté mais résulte tout autant de la joie dont ce chemin est constamment et inévitablement jalonné. Le Jardin dont il est question ici n’est nullement l’Eden de la religion qui solliciterait la croyance aveugle en une foi, un dogme qui, par définition, indémontrable, exonère de penser plus avant. Aliène donc plus qu’il ne libère. La liberté, ce sentiment sans pareil dont l’homme est toujours en quête, à la source de laquelle il cherche continûment à s’abreuver, jamais il ne la rencontrera mieux qu’à réaliser cette fusion, cette synthèse, ce sentiment profondément unitif entre lui et le monde. Car il ne saurait y avoir de jardins séparés : le mien d’un côté, celui des choses présentes de l’autre. Non, il y a nécessairement relation affinitaire entre celui que je suis et cet immense continent qui m’accueille comme l’un des siens. Je parle et c’est le monde qui parle. L’arbre s’ébroue dans la rosée de l’aube et ce sont mes larmes qui sont fécondées par la sublime parution. Le vol stationnaire et invisible du colibri se met-il en subtil mouvement et c’est mon âme, à l’unisson, qui chante la fable d’un jour nouveau.

   On est là, devant le lac d’argent, tout près du rivage presque inaperçu, auprès du lit de cailloux, dans l’anse descendante de la colline, éclairés par la brume blanche du nuage, lissés de noir au contact de la lame sombre du ciel et c’est tout ceci que l’on est à la fois, le reflet de l’eau, la dureté de la pierre sous la morsure du froid, la pente déclive de la montagne en voyage pour la belle rencontre, le gaz aérien gonflé d’absolu, l’illimité du firmament qui, bientôt, se comblera des visions multiples des étoiles. On est là, dans le silence, l’immobilité, glacés par la fascination, peut-être en attente de quelque aurore boréale aux éclats verts comme l’énigme de l’émeraude. On est dans le microcosme de son corps et, d’un seul et même mouvement de la perception, de la sensation, de la pensée, dans l’immense macrocosme qui nous fait signe du plus loin du temps, du plus loin de l’espace. On est situés à l’exacte pliure de toute cette immensité, à cheval sur deux infinis qui ne sont que les polarités qui nous traversent et nous intiment d’être hommes devant l’ordre du cosmos. C’est pour cela que ce qui vient à nous le fait dans l’imperceptible, l’inaperçu, de manière à ce que, déchirant la toile de notre cécité, nous puissions parvenir à déclore la sphère qui nous entoure et nous employer à notre propre surgissement dans le visible. De l’homme à la taille infiniment réduite (pensons au « ciron » de Pascal), aux espaces illimités de l’univers s’instaure, métaphoriquement parlant, ce merveilleux et inlassable métier à tisser qui entremêle en un seul et même mouvement de sa navette les fils de l’espace, du temps, et ceux infiniment ténus de l’humaine condition. En définitive, nous ne sommes que ce patient ouvrage toujours en cours de confection auquel nous sommes conviés en raison de notre essence questionnante. Nous ne sommes que cela et ne parcourons le monde qu’à en décrypter le sens polysémique, microcosme inclus dans le macrocosme qui contient à son tour le microcosme comme si la figure constamment remise en question du chiasme en était le moteur ontologique. Cette belle photographie est une telle mise en musique. Sachons la loger en nous telle la gemme qu’elle est ! Il n’est guère d’autre façon d’être.

 

 

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26 août 2023 6 26 /08 /août /2023 09:00
Tout n’est que par son contraire

Roadtrip Iberico…

Praia do Castelejo #02…

Portugal

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Ce qui, dans un premier geste du regard, toujours nous retient, le style d’une photographie, sa composition, le sujet qui y est représenté, mais surtout cette inimitable atmosphère qui s’en dégage, la tonalité au gré de laquelle elle est cette image-ci et non une autre, autrement dit sa singularité, son caractère propre. Depuis longtemps déjà, Hervé Baïs nous a habitués à une économie de moyens, parfois à un minimalisme se donnant sous la belle unité de la triade Noir/Blanc/Gris. Comme un lexique de l’origine qui nous dirait le Tout du Monde à l’aune du menu, du discret, souvent de l’inapparent. Et ceci est heureux et ceci doit se lire à l’encontre du bavardage polychrome qui vient à nous dans l’excès de son fourmillement. Cent fois déjà cette remarque a été faite et il convient d’y insister encore car le réel est têtu lequel, parfois, fait tache dans les yeux des Voyeurs.

   Car rien n’est plus précieux que de tirer de la confusion ambiante, seulement quelques lignes, seulement quelques traits, un lavis léger se donnant souvent telle l’inimitable présence dont il s’agit de rendre compte. Certes il existe des variations d’image, des traitements différents d’un contexte à un autre, ici des accentuations qui, là, s’estompaient sous un voile de brume et de blanche écume. Le réel est si contrasté que la façon d’en rendre compte doit s’accommoder de ces multiples variations, du peuple infini de ses formes. Or ce court article voudrait montrer que c’est bien plus l’intention du Photographe, son inclination personnelle à peindre ce qui vient à lui de telle et de telle manière, que tel détail, tel volume, telle ligne particulière qui constitueraient en leur massive présence la signification ultime de l’œuvre. Certes, parmi les Regardants, Untel préférera la venue de formes soulignées avec vigueur, alors que tel Autre se satisfera davantage de simples évocations, d’effleurements, de suggestions en lieu et place d’affirmations par trop évidentes.

    L’image que, ci-après, nous proposons de mettre en relation avec l’image-titre, voudrait souligner la multiple et complexe parution des choses à l’horizon du regard humain.

 

Tout n’est que par son contraire

Roadtrip Iberico…

Port Covo #02…

Portugal

 

 

   Ici, il devient vite évident que, si les motifs sont sensiblement identiques d’une photographie à l’autre, cependant le traitement de l’image diffère, bien évidemment en fonction du contenu du paysage et de l’heure de la prise de vue. Mais ces causes strictement contingentes doivent être dépassées afin de ne retenir que l’essentiel, à savoir l’être-de-l’image en ce qu’il pose en nous deux empreintes au contraste accentué. Telles deux narrations dont l’une, Praia do Castelejo, s’opposerait à l’autre, Port Covo, un peu comme la nuit s’oppose au jour, l’ombre à la lumière, le rugueux au lisse, le tragique au joyeux. Le Lecteur, la Lectrice entraînés à interpréter la sémantique de l’image, auront tôt fait de donner Port Covo telle une image aurorale, supposée symboliser quelque origine, Praia do Castelejo venant jouer en contrepoint la vision crépusculaire avant que tout ne soit repris dans les plis de la nuit, donc d’un possible néant. Et peu importe laquelle de ces photographies, dans le geste de prise de vue qui les a posées comme existantes, a été réalisée au levant ou au couchant, peut-être même au mi-temps du jour. C’est de symbolisme dont il est ici question, de significations internes gisant en filigrane dans les valeurs respectives des représentations.

   Aussi, maintenant, convient-il de juxtaposer ces deux déclinaisons du paysage afin d’y déceler, aussi bien les convergences, aussi bien les divergences. Ce qui est véritablement enthousiasmant, dans la tâche compréhensive de l’Humain, mettre en rapport ce qui vient à nous et nous met constamment en danger si les formes, demeurant occluses, se figent en elles, en un étrange mutisme qui n’a d’égal que le nôtre. Mutisme dont l’aspect exacerbé nous conduit tout droit dans le champ sans issue de l’aporie, tout comme les Protagonistes des dialogues platoniciens dits « socratiques » ne concluaient rien d’autre, à l’issue de longues et épuisantes méditations, qu’une question suivant une autre question et ainsi à l’infini d’une longue désespérance. Car rien n’est plus dommageable pour l’intellect que de se trouver devant un mur sans issue dont nulle autre réponse ne pourra être extraite qu’une impossibilité de se manifester autrement qu’à cette démesure d’un absurde en acte.

Tout n’est que par son contraire

                                        Praia do Castelejo                                   Port Covo

 

 

   Bien évidemment, le rapprochement, la juxtaposition des deux situations ne peut faire signe qu’en direction d’une dialectique, d’une confrontation des opposés, d’une polémique des contraires. Tout comme l’existence en ses joies et peines successives, en ses éclats de rires que suivent des larmes, en ses discordances successives, la photographie est le reflet de cette variabilité, de cette mobilité, de ces antagonismes, de ces tensions qui structurent le réel, le plus souvent, sans que nous n’y prêtions attention. Ce qu’il est important de saisir en son fond, c’est le fait que chaque photographie ne peut être ce qu’elle est qu’au motif de sa nature profonde. Praia de Castelejo n’est pas Port Covo, pas plus que l’inverse ne serait vrai. Ceci est une simple lapalissade. Ce qui doit nous questionner et le mode sous lequel ce questionnement doit exister, c’est simplement celui de

 

la Relation, du Passage, de l’Échange.

 

   Jamais une réalité ne se donne pour seule. Elle joue en écho avec la totalité du réel et ne prend sens qu’à être comprise, immergée dans ce large horizon des Choses du Monde.

   C’est étonnant ce rapprochement des deux images. C’est un peu comme si l’une se reflétait en miroir en l’autre. A ce ciel noir, à ce ciel d’illisible profondeur, à ce ciel tragique correspond, point par point, cet autre ciel si lisse, si haut, si clair, ce ciel de pure joie, d’entière transparence. Å une pesante finitude, viendraient s’accoter l’ouverture, l’effusion, la parole vive et nette si proche d’un chant sacré, d’une haute poésie, l’empire du Blanc venant tutoyer verticalement la désespérance du Noir. Aux nuages légers de Praia de Castelejo, un fin saupoudrage sans grande conséquence, vient se confronter un voile blanc qui faseye dans l’immense présence lumineuse de Port Covo.

 

Ici la joie naïve et éclatante de l’Enfance.

Là un suaire de haute perdition.

Ici le resplendissement d’une Fête,

 là l’affliction d’un Deuil.

 

   Puis l’histoire se poursuit, logique, implacable. Une ligne d’horizon pareille au trait appuyé d’un fusain, une autre ligne insouciante, rieuse, un destin s’anime des plus vives clartés. Mais il ne saurait y avoir que des différences, de violentes oppositions. Il y a aussi des prolongements, des affinités, des liaisons qui, pour n’être pas « dangereuses », n’apparaissent pas d’emblée au regard. Une sorte de dissimulation, d’échanges secrets, de rencontres intimes. L’immense plaque d’eau argentée de Port Covo trouve sa correspondance dans l’étendue Gris/Blanc de la plage de Praia de Castelejo. Comme s’il y avait une connivence cachée, la rencontre de deux Amants au large des regards des Curieux et des Importuns.

   C’est bien à l’ombre de cette réunion, de cette jonction que notre sentiment de la continuité des choses, de leur logique interne vient nous rassurer et nous tirer, parfois, de l’embarras de vivre. C’est heureux cette confluence, cette convergence naturelles, elles nous confortent dans notre propre sentiment d’unité même si, le plus souvent, l’existence nous tiraille et nous fait chuter de Charybde en Scylla. Oui, c’est vraiment rassurant, cela panse nos plaies, cela obture un peu les failles qui nous divisent et nous font parfois douter de l’utilité de figurer sue la vaste scène mondaine. Puis il y a ce dialogue de la surrection, ce chant tectonique infini, ce beau tellurisme en acte comme si, depuis le centre de la terre, quelque chose voulait se dire à la fragilité humaine, à son caractère friable, à son devenir limité.

 

Le basalte en sa haute présence dure.

L’Homme en sa fugace venue est

de l’ordre de l’instant, de l’éclair,

de la fulguration entre deux néants.

 

   Å Port Covo l’heure est encore native, le rocher émerge tout juste de l’eau. L’eau, tout autour, est lisse, parsemée de flocons de lumière, elle vient à elle dans la longue patience du jour. Elle parle, mais peu, dans le genre d’un enfant non encore bien assuré de son être. C’est intimidant la venue au Monde, cela nécessite une préparation, cela implique une propédeutique, cela exige un savoir. Certes, bien modeste en ses premiers essais, en ses balbutiements, mais ensuite il y faudra de l’application, de la rigueur, des vertus morales seront exigées afin que le surgissement en l’Être soit éthique et non seulement un acte accompli dans la distraction, l’égarement, l’intérêt moyen qui, sans doute, est le pire de tous. C’est bien là à une naissance que nous assistons et c’est l’art de la maïeutique qui sera convoqué. Comme si de bienveillantes Fées se penchaient sur le berceau liquide afin d’en extraire quelque quintessence en voie de devenir. Ici, il s’est agi d’une Image Primordiale, d’une Image fondatrice du sentiment d’exister, d’une Image-Source ontologique par laquelle les sorts des Existants trouvent le site de leur actualisation.

    En regard, l’image de Praia do Castelejo, est image adolescente, peut-être même silhouette de jeune adulte. Hissées, surgies du sable blanc, les roches sont comme inclinées sous la force du vent, à moins que ce ne soit la conséquence d’un implacable destin. Å l’évidence, il y a une fierté de la roche à s’élever, à se sentir envahie de l’intérieur de cette belle plénitude qui dit la présence illimitée des Choses, leur désir de croître et de s’affirmer partout où un espace est disponible, partout où une Beauté peut se montrer et se donner en tant que ce qui est à voir, laissant le ciel à son affliction noire, à la tristesse vacante qui en ralentit la marche en avant. Tout, ici, dit l’essentialité du Rocher, la plaine de sable blanc n’est rien, sauf, sans doute un support, un plateau à partir duquel prendre essor.

   Et la force de la confrontation des deux images, celle de Port Covo, cette à peine insistance, celle de Praia do Castelejo, cette pleine affirmation de Soi, la force donc est de nature dialectique, un jeu d’oppositions, de tensions s’établit dont chaque photographie tire la singularité de sa présence. Pouvoir mettre en relation, pouvoir organiser un passage d’une image à l’autre, voici qui suscite la pensée, implique la méditation, pousse au précieux de toute conceptualisation. Car demeurer muets devant de si belles images serait totale punition et ce serait alors la Beauté qui aurait été sacrifiée à notre désir impétueux, à notre hâte de boulotter image après image sans qu’aucune, vraiment, ne retienne notre attention,

 

ne nous fixe en cette irremplaçable

attention aux Choses,

 une eau de fontaine,

pure et transparente,

attend toujours d’étancher notre soif.

Il n’est que de porter nos lèvres

à la jarre jaillissante-fécondante !

 

 

 

 

 

 

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24 août 2023 4 24 /08 /août /2023 15:44
Du clair à l’obscur

"Sans titre", acrylique

et graphite sur papier préparé

Bieuzy 2016

Œuvre : Marcel Dupertuis

 

 

***

 

 

 

Tu me disais cette tache

Cette tache dans l’obscur

Cette illisible présence

Ce grenat presque éteint

Ce sang de bœuf caillé

Ce non retour à soi

Cette dolente mutité

 

*

 

Je te disais ce fond

Ce sans fond en réalité

Cet imprenable voile

Ce mastic dense

Ce refus de paraître

Cette terre glacée

Ce refuge du sol

En son silence premier

 

*

 

Tu me disais

La perte en croix

Du Rouge

Cette inconnaissance

La biffure du jour

Dont il témoignait

L’appel d’un deuil

Puis plus rien

 

*

 

Je te disais

L’ouverture infinie

Du Jaune

Le glissement hors de soi

La limite franchie

La diaspora de ce clair

Sa fuite toujours

Sa non-parole

Comme clôture

Comme absence

 

*

 

Tu me disais

Les couleurs orphelines

Leur confondante solitude

Leur troublante aliénation

Le Rouge en tant que demeure

Le Mastic en tant qu’eau morte

Chacune en sa désolation

Chacune en son destin

Chacune en sa finitude

 

*

 

Je te disais

Le Temps est infini

L’Espace trop ouvert

Je te disais

Nous ne sommes

Que du Rouge

Son étrange flamboiement

Nous ne sommes

Que du Jaune

Cette faible poussière

Sur le chemin du doute

 

*

 

Ensemble nous disions

L’impossibilité des Choses

La tournure affectée du Monde

La pliure de nos corps

Sous la morsure de l’heure

Peut-être n’étions-nous

Qu’une feuille de sang caillé

Qu’une terre infertile

Qu’aucun coutre

N’aurait connue

Qu’aucun archéologue

N’aurait fouillée

Juste des sédiments

Enfouis au creux de l’ombre

 

*

 

Tu me disais l’équivalence

Du Rouge et du Noir

Je te disais l’homonymie

Du Jaune et du Blanc

Tu me disais Rouge-Noir-Ombre

Je te disais Jaune-Blanc-Lumière

Ensemble nous disions

Le clignotement

La pulsation de l’univers

Son rythme inaperçu

Son agitation

Son être

 

*

 

Tu me disais le non-sens

Qu’il y avait

À ne voir les phénomènes

Qu’à l’intérieur de leur site

À les isoler

À les porter à l’extrême

De leur paradoxe

Rouge d’un côté

Jaune de l’autre

Et rien entre les deux

Qui les unirait

Les rassemblerait

En une unique parole

Une goutte fondatrice

Où les sceller

 

*

 

Je te disais

Le côté de l’Obscur

Le côté de Clair

Tout comme j’aurais dit

Le côté de chez Swann

Celui des aubépines

Où dorment les larmes

Le côté de Guermantes

Où brille le désir

Où étincelle

La pépite des mots

 

*

 

Tu me disais

De Guermantes à Swann

Du clair à l’obscur

S’inscrit la loi du tiret

Ce si beau clair-obscur

Qu’est tout langage

En sa promesse accompli

 

*

 

Je te disais tout est passage

Tout est mouvement

Tout est relation

Que métamorphose le réel

Tout est diastole-systole

Au cœur du Monde

Tout est allées et venues

Au désir des amants

Tout est nuit/jour

Dans l’aube qui se donne

Le crépuscule qui se retire

Tout est toujours déjà dit

Qui part du silence

Eclot dans le mot

 

*

 

Tu me disais

Le Rouge attend le Jaune

Le Jaune attend le Rouge

C’est de leur commune tension

Que naît le sens

Celui que l’œuvre nous confie

Celui en retour

Que nous lui attribuons

Du clair à l’obscur

De l’obscur au clair

Se disent toutes choses

En leur juste mesure

 

*

 

Je te disais

L’Unique est ceci

Qui se montre

Prenons-le en garde

Avant que la nuit n’arrive

Car alors le secret serait tel

Nous ne le verrions plus

Il n’y aurait

Qu’une plaine livide

A seulement y penser

Nous sommes

Hors de chez nous

Hors

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 août 2023 4 24 /08 /août /2023 08:41
Visage : épiphanie privative de l’Être

Esquisse

 

Barbara Kroll

 

***

 

Ici, il ne peut être question que

 

de haut et de bas,

de lointain et de proche,

 de parole et de silence,

d’invisible et de visible,

d’être et de non-être,

de transcendance

et d’immanence.

 

   Ici quelque chose va advenir dont nous sommes en attente, mais en réalité nous ne savons guère de quoi il s’agit, de quelle forme se vêtira cette longue patience, si elle nous affectera en propre ou bien s’il ne s’agira que d’un événement qui nous sera extérieur, qui ne nous déterminera point, dont nous ne percevrons que la fuite à défaut d’en pouvoir posséder la teneur, d’en déchiffrer le signe secret, d’en deviner l’intention, d’estimer sa situation dans l’espace, de faire quelque hypothèse quant à la nature de sa temporalité. Une sorte d’énigme sans réponse. De rébus dont nous ne parviendrions à démêler le peuple bariolé des lettres, chiffres et dessins. Un genre de charade dont « mon tout » ne serait l’assemblage, ni de « mon premier », ni de « mon second » mais une illisible formule flottant au plus haut.

   Or cette perte de Soi dans la mouvance d’un insaisissable réel, il nous faut la doter de quelque assise, lui octroyer des coordonnées au gré desquelles nous ne serons plus des Silhouettes errantes, des Nomades perdus en plein désert mais des Sédentaires bivouaquant sur un sol ferme, sous un ciel orienté, repérable à son Étoile Polaire et au dessin de ses multiples constellations. Pour l’instant, ne retenons de notre quête d’orientation que le HAUT, le BAS, lui se définira par simple opposition, par évident contraste. Le HAUT est cette pure dimension seule capable de nous aimanter, de conférer à notre vision la vastitude des espaces infinis, de l’immerger au plein de cette lumière qui est la provende même au sein de laquelle se donne l’Esprit, se déploie l’Âme, ailes grandes ouvertes tel le sublime Aigle Royal qui parcourt l’empyrée de la majesté de ses cercles merveilleux, toujours renouvelés.

   Donc nous disons que, présentement, nous laissons volontairement à l’extérieur de notre conscience les bas-fonds inondés d’ombre, les vallées noyées dans leur propre stupeur, les creux des dolines où la clarté se meurt, les ravins perclus de larges blessures, ils sont la perdition même de ce qui, jamais ne s’élevant de soi, ne connaît que la sourde mutité des abîmes, le glauque et l’immobile des vertigineux abysses. Mais il devient urgent de s’éloigner de ces signes négatifs. Nous atteindraient-ils et c’est notre nature même qui chancèlerait et c’est notre essence pervertie qui ne connaîtrait plus le lieu de sa manifestation.

 

Il faut oser la Lumière.

 Il faut déplier l’Ouvert.

  

   Voyez la Fleur du Tournesol, sa tige ombreuse se perd dans la touffeur du sol, ce Vert-Bouteille, ce Vert-Sapin qui semblent proférer les derniers mots avant leur proche disparition. Mais le généreux capitule, lui est solaire, lui rayonne et éclaire tout ce qui se trouve alentour. Il est la figure même de la joie, le rire éclatant de l’enfant, la plénitude heureuse de l’Amante.

   Voyez les hautes torches des Peupliers, leur partie sommitale joue avec les nuages, folâtre avec le cristal du ciel, sème en automne ses mille écus jaunes au milieu des tourbillons du vent. Les regarder, porter ses propres yeux en direction de leurs cimes et c’est déjà s’élever, Soi, perdre ce contact avec une terre sourde où végète le peuple vaincu des racines aveugles.

   Voyez la belle Colline, celle de Sion par exemple, ce haut relief des Côtes de Moselle, la vue y est si ample, dégagée que, par temps clair, l’événement inouï du Mont Blanc se donne sur le mode d’une « apparition », à la manière dont l’Esprit pourrait trouver à se matérialiser sous la forme d’un corps de mémoire, mémoire de ce qu’il fut qui, encore, transparaît dans cette fête de la visibilité. Maurice Barrès lui-même ne s’y est pas trompé qui, dans son roman « La Colline inspirée », désignait ce site tel « un lieu où souffle l'esprit... ». Alors, à cette aune-ci, que sont les basses terres, les sillons de noire perdition, les creux de glaise où rampent les vers et s’enroulent les scolopendres ?

   Voyez les filaments des superbes cirrus, leur aérienne légèreté, à peine un voile, comme s’ils étaient tissés de la vêture des dieux. Aphrodite parée de sa ceinture magique. Apollon jouant de la pure diaphanéité de son arc, de sa lyre, de sa flûte. Héra auréolée de la lumière de son sceptre, de sa couronne. Hermès le Messager aux semelles de vent. Comment le « Monde du Bas », englué dans sa lourde substance, pourrait-il supporter la comparaison ?

   Voyez enfin la superbe Rose des Vents, voyez le souffle d’Éole tel que déployé sur la Mer Méditerranée, écoutez le glissement de Tramontane, la voix discrète de Mistral, l’haleine chaude de Sirocco, la caresse douce et humide de Levant, la parole pluvieuse et heureuse de Libeccio. Tout ce qui est situé au-dessous est affecté de lourdeur, de corruption, de perte prochaine dans quelque insondable abîme.

   Alors, de manière analogique, plaçant en regard de Tournesol, Peupliers, Colline, Cirrus, Rose des Vents, toutes ces Hauteurs Insignes, plaçant donc en miroir la Belle et Essentielle Silhouette Humaine, nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper qu’il y a coalescence d’un SENS singulier, confluent, à savoir que le Haut de l’Homme, son Visage est l’Épiphanie de l’Être, la manifestation en quoi il se rend, sinon entièrement visible, du moins intuitionnable. Notre vision prenant appui sur tel ou tel visage, peu importe sa configuration, ses déterminations propres, notre vision donc donne droit à ce pur mystère du « il y a », il y a quelque chose qui s’annonce, qui surgit, qui se déploie, se révèle comme l’éternel mystère dont il est, l’espace d’un instant, l’intercesseur, le médiateur.

    Il nous reste, maintenant, à reporter sur l’image de Barbara Kroll les quelques méditations antécédentes afin de leur donner corps, afin que l’Être entrevu, nullement saisi dans la complexité de son essence, nous dise quelque chose de son inapparence/apparence, cette Forme toujours en-deçà, en-delà de notre Raison, de notre possibilité de concept, cette dérobade, cette fugue, cet éloignement signant, tout à la fois son caractère précieux, tout à la fois notre persistance à tâcher d’en surprendre quelque perspective, à en deviner quelque ligne de fuite.

   Le bas du corps, cette jambe, ces bras, ces membres griffés de vert, Ce Vert Anglais, ce Vert Véronèse, que nous disent-ils d’eux dans cette posture immanente dont rien ne semble pouvoir se lever que de la douleur, de l’ennui, de la perdition ? Ils sont la figure d’un cruel dénuement, ils pourraient s’annuler à même les intervalles qui en creusent la surface, un Néant est en eux, ce Blanc-Gris qui menace de les reprendre dans le cercle des choses encore non-venues à elles. Le bas du corps de Modèle (du moins de Modèle en voie de venue à Soi, non du Modèle entièrement réalisé), ce bas joue en écho avec la tige terreuse du Tournesol, joue avec les racines ombreuses des Peupliers, joue avec le pied de la Colline encore plongé dans son indistinction native, joue avec le ventre gris du Cirrus lorsqu’il vire à l’orage, joue avec la Rose des Vents en sa partie la plus terrible lorsque la tornade s’assemble et menace les logis de Ceux-d’en-Bas, les Vivants à-demi, ceux qui, délaissés des dieux, courent à leur perte le sachant ou à leur insu, de toute manière la finalité sera la même : retour à la case départ avec un jeu pipé, un jeu faussé, un jeu mortifère.

   Mais assez travaillé « Esquisse » au charbon, au trait de fusain, nous devons éclaircir la touche, la porter au plus haut, lui attribuer ce statut de ligne claire dont, en son fond, elle est porteuse, mais nos yeux indociles n’en perçoivent nullement le rayon de joie. Certes une joie discrète, dissimulée derrière le paravent de sa retenue, mais félicité pleine et entière au motif même de cette réserve, de cette ressource en attente de figurer. Certes le visage, cette épiphanie de l’Être, est teinté d’un lavis bien sombre, comme si un appel de l’Ombre en obscurcissait la soudaine présence. Mais l’on ne vient nullement de cette confusion du corps, de ces lignes Vert-Cru, de ce Mauve-Mélancolique de la vêture, sans en conserver encore quelque souvenir graphique empreint de cette pesanteur, de cette lenteur à s’arracher à des puissances primitives qui paraissent sonner l’hallali, condamner l’Être à la dimension du Non-Être, à son absentement définitif. Oui, car de la partie inférieure du corps au visage, il s’agit bien de la distance entre Non-Être et Être. Quelque chose se réfugiait dans l’indistinction de soi, quelque chose traçait une façon de linéament en spirale, de limaçon refermé sur son point focal, cette lentille presque invisible, alors que, à quelque distance, se hissant vers un hypothétique Ciel, une autre chose arrivait à pas comptés, à pas feutrés sur l’avant-scène du Monde, comme dans le pli retiré de ténébreuses coulisses.

   Mais toute énonciation de ce qui vient en présence, de facto, se doit d’être dite au présent. Afin que, hissée du mystère de sa neuve naissance, quelque chose puisse nous rencontrer que, toujours, nous attendons, comblement d’une partie de nous-mêmes, obturation provisoire de la faille, suture des lèvres de l’abîme dont le mouvement se dit sous la forme de l’exister. Ce Visage de l’Être, du moins son reflet, du moins sa possibilité, du moins son envisageable événement, cette Apparition donc, nous souhaitons en être les témoins privilégiés, les Voyeurs insignes, peut-être même les Révélateurs puisque l’Être ne se dévoile jamais qu’aux yeux des Étants que nous sommes, nous les Hommes. Or de quoi disposons-nous, hormis notre regard, qui puisse rendre compte de sa décisive venue ? Du Langage, des mots de la description qui cherchent à dessiner ses contours, tout au moins s’essayer à leur donner sens.

   Telle l’âme qui, un jour, a pu contempler la lumière des Idées, la restituant au titre de la réminiscence, le témoignage que nous pouvons apporter se fonde d’abord sur un acte de pure mémoire.

Visage : épiphanie privative de l’Être

                               Fragment d’Esquisse                                               Pablo Picasso (D’après)    

                                  Barbara Kroll                                            Étude « Les Demoiselles d’Avignon

                                                                                                              Source PLAZZART

 

 

   Pour nous, l’analogie est évidente, qui place immédiatement en regard « Esquisse » et « Les Demoiselles d’Avignon ». Chevelure hirsute, large front, dimension dilatée des yeux, ligne oblique du nez et enfin ces rayures, ces hachures qui signent, tout à la fois, un style commun et la volonté de parapher l’œuvre à l’aune de ces vigueurs graphiques. Mais, bien plus que ces confluences formelles, c’est de la représentation singulière de l’Être dont nous devons être alertés. Car, ici, il y a bien une inquiétude en l’Être, sans doute une volonté de retrait, l’adoption d’une posture marginale qui pourrait, d’un instant à l’autre, substituer au procès de la représentation, comme son envers, une figure-sans-figure, un visage-sans-visage, autrement dit la pure annulation de ce-qui-est, nous requérant, nous-mêmes, tels des Êtres-du-doute, tels des Êtres si peu assurés d’eux-mêmes, que le plus pur et puissant des cogitos cartésiens ne parviendrait nullement à sauver d’un incoercible naufrage.

   Car c’est bien là notre lot humain que de ne jamais savoir où nous en sommes avec cette lourde et exténuante tâche d’exister, le réel, à jets continus, nous ôtant d’une main ce qu’il nous offrait dans l’autre. Ce constat de la donation/retrait est le signe le plus avancé, la figure de proue de cette finitude, laquelle, en son essence, est identique au scalpel qui entaille les chairs, rétrocédant toujours vers le Rien dont nous espérions qu’il vacillerait sous les coups de boutoir du Tout, ce Tout dont nous pensions constituer, en un seul empan, l’alpha et l’oméga. Or, que voyons-nous ici ? Qu’Être c’est Des-Être, qu’exister se fait sur le mode de la privation, que vivre est un métabolisme fou qui porte en lui les germes de sa propre et incontournable aporie.

 

Regarder cette image,

c’est traverser son Être propre

jusqu’en des rives innommables,

où le Haut, le Visible, l’Effectué,

le Tangible, le Positif

sont toujours amputés, euphémisés

 par le Bas, l’Invisible, l’Ineffectué,

l’Intangible, le Négatif.

 

Inexorablement, nous sommes

 

des Êtres de l’Écart,

du Suspens,

de l’Entre

 

   et ceci nous le savons au moins depuis le jour de notre naissance. Ceci, cette condition édifiée sur du sable, ceci, cette tour reposant sur une fragile argile, ceci, ce cheminement troué, est-ce si tragique qu’il y paraît ? Nullement. Ce qui serait tragique, au sens le plus fort du terme, que notre existence s’ouvrît sur de larges horizons, que notre durée s’indiquât illimitée, que notre chair se vêtît d’immortalité. Car alors, nous ne serions plus Humains. Car alors la recherche de la joie n’aurait plus nul sens. Car alors serrer l’Amante dans ses bras serait pure fioriture. Ce qu’au terme de notre voyage, notre finitude nous offrira, cette mesure immense, cette ouverture illimitée à l’Absolu.

 

Parfois, dans les moments

d’étincelante lumière,

hissés tout en haut des capitules des Tournesols,

perchés sur la tête ébouriffée des Peupliers,

 posés sur le dos souple des Collines,

planant sur l’écume des Cirrus,

 naviguant sur la pointe de la Rose des vents,

nous oublions tout ce qui,

dans l’ombre des mangroves,

au fond des sombres venelles,

dans les cachots de la Terre

se désespère et se meurt

de ne point connaître la clarté.

 

 

  

 

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