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25 juillet 2023 2 25 /07 /juillet /2023 09:48
Chacun se visant comme l’Autre

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Six présences, mais six présences vides de contenu hors de qui-elles-sont. Six présences à elles-mêmes leur « arkhè », leur origine, leur fondement, autrement dit une manière de  commencement du Monde pour qui elles sont, ces formes, en leur singularité. Six présences à elles-mêmes leur « télos », autrement dit réalisées, accomplies, parvenues à leur achèvement en qui-elles-sont, nullement en un ailleurs qui pourrait les disperser, peut-être même en dissoudre la fragile substance. Mais accomplies selon elles, ces Formes, mais achevées selon elles, ces Formes. Nullement un absolu. Plutôt une hésitation à paraître, à se doter d’un nom, à figurer parmi la multiplicité des Objets du Monde. Énoncé autrement, six Présences/Absences qui paraissent s’annuler au titre même de leur intime contradiction. Å peine ces Présences se montrent-elles dans la lumière naissante du Monde et, déjà, s’obscurcit en elles l’invisible pli de leur Être. Une Chose se lève, point, commence à faire phénomène qu’une contrariété advient en son sein qui la ruine de l’intérieur, l’obombre, la reconduit dans la coulisse inexpliquée du Néant.

   Un surgissement d’Être dont la négativité d’un Non-Être vient biffer la prétention à rayonner, à étinceler, à hisser son esquisse en tant que volonté, à la doter de la braise d’un désir. Chose donc qu’un processus de néantisation vient figer dans une sorte de glu, inclure en un bloc de résine muet, immoler dans la touffeur d’une ouate compacte.

 

Six présences.

Immobiles.

Silencieuses.

Anonymes.

Solitaires,

infiniment

Solitaires.

 

   C’est en cette verticale Solitude que consiste leur Essence la plus visible, que se donne leur chancelante Vérité. Comme un Mot tout juste prononcé du bout les lèvres dont un mince zéphyr viendrait éteindre, gommer, la première parole. Un langage bourgeonnerait qu’un invisible flux intérieur atteindrait au cœur même de son sens, ruinant ainsi toute prétention à exister, à faire de son propre discours ce mince mais efficace ébruitement qui dit l’existence sur la margelle des Vivants et des Choses animées.

 

Solitude,

 esseulement,

 

    lesquels, bien plutôt que d’ouvrir un dialogue, se résolvent à n’être qu’un monologue sans consistance réelle. Un lexique flou traverse les têtes et les choses sans qu’en elles, quelque chose ne subsiste dans le genre d’une mémoire, d’un souvenir, d’une réminiscence. Une façon de Vide qui se heurte au Rien, rebondit sur d’invisibles parois.

  

   Présence du Ciel, laquelle s’annonce sur un mode si discret. Rien ne s’y imprime vraiment. Rien ne s’y arrête, ni le coton souple d’un nuage, ni la lame acérée d’un blizzard. Ciel à lui-même sa propre négation.

   Présence du Bouquet d’Arbres, laquelle s’immole dans cette teinte Jaune-Kaki, pareille à la peau de ceux qui comptent leur dernier souffle. Rien ne s’y illustre que la perdition à jamais dont nulle feuille animée, joyeuse, agitée ne viendrait racheter le prochain trépas. 

   Présence de la Terre, laquelle s’enfonce dans cette sombre couleur de bitume sur qui, ni un premier chiffre ne pourrait tracer l’ordre de sa mesure, ni la première lettre ne saurait imprimer l’alphabet selon lequel écrire une histoire.

   Présence du Chemin, laquelle est cette traînée d’eau à l’illisible figure, ce Lilas fané qui fait signe vers le deuil, vers la mélancolie dont nul horizon ne viendrait atténuer la ténébreuse douleur.

   Présence du Cheval, cette « plus belle conquête de l’Homme », présence si inapparente dans cette robe grise si proche des longs jours d’hiver, un sourd ennui en parcourt les allées monotones, un gluant chagrin en fige le cycle alourdi des heures et des secondes.

   Présence si évanescente d’une Forme Humaine, sans doute une Petite Fille à l’orée de la vie. Å peine une respiration, à peine une silhouette. Une venue à Soi qui est partance de Soi. C’est ici, dans l’enceinte vide de cet étrange Personnage que l’Absurde paraît avec toute sa force délétère, avec la puissance abrasive de son absence de fond sur lequel faire signification. Encore, Ciel, Bouquet d’Arbres, Terre, Chemin, se fussent teintés de circonstances atténuantes quant à leur Présence/Absence, y compris celle du Cheval titulaire d’une âme sensitive le rapprochant en ceci de la Forme Humaine, mais, précisément, la seule Forme Humaine de l’image, cette infime Petite Fille, cette statue si frêle, cet inaperçu dans le Vide de la toile, comment en accepter le retrait, sinon le proche exil ?

   Car, nous les Hommes, vous les Femmes, qu’attendons-nous de cette peinture, si ce n’est qu’elle nous dise notre dimension proprement Humaine, qu’attendons-nous que l’Artiste a mis en réserve comme s’il s’agissait d’un secret, d’une énigme, du visage d’un Sphinx dont, jamais, nous ne pourrions dévoiler la mystérieuse face ? Å simplement viser cette Petite Fille, ce Dénuement, nous nous aliénons en qui-elle-est, ou, plutôt, en qui-elle-n’est-pas, ce simple glissement à la face des Choses dont nul ne pourra venir à bout. Jamais l’on ne vient à bout du Nihilisme et des ténébreux abysses qu’il place devant nous telle l’image de notre propre disparition. Là se creuse, devant nos yeux, la profondeur vertigineuse de notre Angoisse, certes constitutive de notre Être, sans doute inévitable, mais, pour autant, sommes-nous prêts à payer le prix de cette infinie servitude dont le terme nous est connu, trop bien connu, dont, chaque jour qui passe, nous apercevons l’horizon qui se rapproche et brasille de son « inquiétante étrangeté » ?

    « Chacun se visant comme l’Autre », il nous faut reprendre cette étonnante formulation. Ce qui veut dire l’immense esseulement de chaque Figure, laquelle ne trouve de l’Autre qu’en Soi, à l’intérieur des frontières étroites de son propre Ego. Infini solipsisme dont nul ne sort. Manière de rayonnement autocentré en un point focal d’illisible lecture. Le Soi perdu en Soi que rien ne viendra sauver de cette posture tragique. Monade close sur son singulier mystère. Position autistique dont la teinte du discours inquiétant est délirante, hallucinée, logorrhéique, truffée de néologismes, soumise à la récurrence des écholalies. Cette image, avec ses plans isolés, avec ses blocs d’irrémissible mélancolie, avec son temps figé semble se confondre, point par point, avec le profil d’une psychose narcissique.

 

Chacun enfermé en son donjon.

Chacun au plein de son cachot.

Chacun au fin fond de ses oubliettes.

 

   Rien ne porte au loin. Rien n’a vraiment d’issue. Manière de glaçure enrobant une céramique, la logeant au creux de qui elle est, à l’abri des mouvements du Monde. Peut-être est-ce cette dimension métaphorique de la céramique qui rend le mieux compte de la douleur patente en laquelle chaque être de la peinture s’enfonce à son insu comme s’il s’agissait de rejoindre la réification même du subjectile. Se faire matière plus que matière, en quelque sorte. Connaître sa réalité objectale, celle qui, privée de langage et de mouvement, se confond avec la sourde mutité de la pierre, la pesanteur nuageuse du ciel, la rigidité sépulcrale de l’arbre, la densité morne de la terre, la lente gravité du chemin, la statuaire grise du cheval, le rameau blême de la Petite Fille, si absente aux yeux de ceux qui regardent et éprouvent au fond de soi ce vertige immanent à toute proche disparition, à toute perte définitive.

    Oui, cette peinture est aussi belle que simple et envahie d’une sépulcrale vacuité. Trop la prendre dans le rayon de son propre regard et c’est se fondre en elle au risque de ne pouvoir réintégrer la totalité de son être. Des fragments de notre chair, des éclisses de notre esprit s’attacheront à cette occulte inquiétude métaphysique, n’en ressortant jamais qu’avec l’intuition qu’une partie de Soi flotte quelque part, en un lieu d’indétermination, semé du passage de vents mauvais, poinçonné à l’aune d’un temps sans consistance, le passé se mêlant au présent, le verbe se confondant avec la sombre rumeur de la terre, un bouquet de bois mort fleurissant dans l’étique et le non advenu, manière de Monde d’avant le Monde.

 

Manière d’infinie

giration sur Soi où le Soi

 devient le cercle et

la périphérie,

où le mot s’éteint

 sur le bord des lèvres

pour n’avoir été articulé

qu’en lisière du Néant !

 

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24 juillet 2023 1 24 /07 /juillet /2023 08:48
Un Instant d’Éternité

Voyage en voiture Iberico...

Vierge de la mer...

Je chantais...

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Le ciel est gis, désigné telle une chose en fuite d’elle-même. Le ciel est impalpable, tissé de grains serrés, il semblerait qu’hors de lui, rien n’existerait, comme si les Hommes étaient assignés à demeure, placés sous l’immense coupole, sous le dôme infini mais eux, les Hommes, finis, terriblement finis. Et pourtant, le ciel s’appuie, s’amarre au multiple terrestre, l’enclot, le maintient à sa place déterminée. Tout contre le ciel pris d’immensité, une gerbe se lève, bouillonne, s’écume, se disperse selon des millions de gouttes qui, jamais ne paraissent retomber. Le geyser fuse, gagne l’entièreté de l’espace, la lave blanche fait ses explosions, ses milliers de déflagration dont nul ne sait ni l’origine, ni la fin. Tout se lève de soi et se multiplie dans tous les orients imaginables. L’énergie, la puissance sont sans fin et c’est un grondement continu et c’est un genre de tonnerre qui s’amasse en boule et se répercute aux limites mêmes de l’horizon. Nul répit. Nul repos. Un genre de mouvement auto-proclamé toujours en réaménagement de soi. Si bien que regarder est pure fascination. Nul, parmi les Existants, ne pourrait soustraire son regard de l’événement au titre de sa volonté ou d’une quelconque urgence qui se situerait ailleurs. Le sublime est entièrement contenu dans ce jaillissement, au sein même de cette profusion, au plein de cette promesse d’éternelle vitalité.

   Une masse sombre et haute à gauche de l’image. Semblable à la coulisse d’un étrange théâtre diluvien. D’antiques Héros pourraient s’y cacher tenant entre leurs mains le destin des paradoxaux Spectateurs que nous sommes. Cette masse est un mystère. Cette masse est une question. Mais, plus tard, peut-être, sera venu le moment de l’interroger, de deviner ce qui, en elle, se dissimule. Comme s’écoulant d’elle, surgissant d’elle dans une immémoriale parturition, des milliers de rejetons semés des eaux primordiales, amniotiques, encore attachés à leur Génitrice au motif de leur teinte ténébreuse, de la lueur qui les visite, venue du gris du ciel, de la blancheur de l’écume. Les galets sont ronds, parsemés de bulles mémorielles, sans doute d’avant même leur naissance. Le peuple des galets, que la lumière lustre, semble pris d’un lourd sommeil dont nul ne pourrait les tirer.

   Un sommeil de pierre lourde, de longue léthargie, un songe qui se fige et ne livre nullement la lumière noire de ses images, de ses hallucinations internes, simple mythologie à elle-même sa source et son devenir. En réalité un monde forclos qui n’est monde qu’à lui-même, un hiéroglyphe possédant le chiffre secret de ses arcanes pareils à un Ruban de Moebius, le début est la fin, la fin est le début, dont nul Déchiffreur ne viendra à bout. Simples météorites venues d’un ciel de cendre, un feu en elles se dissimule qui ne se souvient de son nom. Et c’est bien parce qu’elles sont muettes, infiniment muettes, qu’elles nous pressent de connaître leur nature, de les déflorer en quelque manière, mais le minéral est dur, le minéral est têtu et nous sommes privés de l’outil qui en désoperculerait la réalité.

   Donc le ciel gris en son insaisissable venue. Donc la gerbe de blanche écume dont le ressourcement infini nous échappe. Donc la falaise de suie réfugiée dans sa nuit. Donc les galets s’abritant sous le dais de leur étonnante lueur. Donc Nous qui visons l’image et lui restons extérieurs, sur le seuil d’une parole qui tarde à venir. Nous demeurons immobiles au bord du rivage et nos mains se révulsent de ne rien posséder que l’énigme, à défaut d’en pouvoir pénétrer les sombres dédales. Pourtant, nous les Attentifs, n’avons jamais de cesse que de pénétrer au sein de la caverne, d’en débusquer les replis ombreux, d’y allumer la lumière de nos yeux à des fins de compréhension. Car ne rien savoir serait bien pire que de trop savoir. La dimension existentielle creuse en nous ce manque à jamais que nous tâchons de combler sans y jamais parvenir.

 

Vivre, c’est respirer, boire,

manger, se reproduire.

Exister c’est entailler

 l’écorce du Monde,

entrer jusqu’à l’aubier,

là où le derme étincelant de

l’arbre dissimule sa vérité.

C’est comprendre.

C’est interpréter.

C’est produire un logos commun

d’où un sens jaillira tel le geyser

et alors la lumière de la clairière

éclairera les sombres taillis

et alors tout se dira selon

les facettes de la Raison,

tout se fera diamant et la clarté

essuyant, trouant l’obscurité,

y creusera sa belle niche,

y ouvrira son sillon étincelant.

  

   Mais projetons-nous toujours au-devant de nous cette intention d’en savoir plus que ce que le réel nous livre en sa matière brute ? Un silex grossier dont il nous est intimé, selon notre nature d’Hommes, de le dégrossir avec un percuteur, d’en détacher les écailles superficielles, puis de le polir tel le biface préhistorique qui ne peut jamais se percevoir qu’au motif des premiers essais de l’anthropos de sortir de l’animalité, d’ouvrir le langage, d’édifier les premiers mots de la connaissance. Toujours le superficiel nous assaille qui nous présente le masque dissimulant le vrai, l’exact, l’authentique. Toujours les apparences, les reflets, les faux-semblants que nous prenons « pour argent comptant » en feignant de croire que cette monnaie est la seule bonne, nous acquittant de notre dette vis-à-vis de ce réel au large de nos yeux, lequel brasille et finit par nous aveugler.

   Alors, ce ciel, cette gerbe d’eau, cette falaise, ces galets, en avons-nous fait autre chose que les éléments de décor d’un paysage marin ? Avons-nous creusé d’un iota ce qui vient à nous afin que, justement informées, les choses nous tiennent un langage plus profond que celui des mondanités, ce bavardage du « ON » qui recouvre le tangible d’un fin glacis qui le rend méconnaissable ? Avons-nous suffisamment aiguisé notre vision pour lui faire traverser les murs des approximations, pour l’introduire au cœur même de la Cité, là où se prennent les décisions ultimes qui décident du futur des Hommes ? Poser cette question est bien évidemment y répondre par la négative. Rarement sommes-nous en travail face aux choses, bien plutôt dans un retrait que nous prenons pour un confort ultime.

    Mais reprenons la belle image ici commentée et tâchons de percer la fine pellicule qui en recouvre la surface. Isolons l’essentiel, à savoir ce surgissement blanc de l’eau, cette surdi-mutité de la pierre. Deux réalités se font face sous la figure d’une polémique, d’une opposition de principe.

 

Le flux de l’eau faisant face

à l’immobile de la pierre.

 

   Ici, à l’évidence, il s’agit de la confrontation de deux Mondes hétérogènes l’un à l’autre. Le Monde Parménidien antinomique du Monde Héraclitéen. La pierre de Parménide, qu’aussi bien nous pourrions ramener à la Sphère unitive à laquelle son logos se réfère, à cette fixité, à cette immobilité de l’Être, point fixe à partir de quoi tout découle. La Monade de Leibniz pourrait aussi bien être convoquée, elle qui, dépourvue de portes et de fenêtres, vit de son autarcie au sein même de son immanence. Et, par contraste avec ce motif, c’est bien évidemment le concept du flux d’Héraclite, ce fleuve toujours recommencé, ce renouvellement à lui-même sa propre ressource qui est à envisager. Mais, sous la métaphore apparente de la Sphère (de la pierre), ainsi que sous celle du Fleuve (cette eau blanche écumeuse), une autre profondeur, une autre strate se révèlent dont tout un chacun postule en soi l’indispensable prémisse.

 

C’est de Temps dont il s’agit

 et rien que de ceci.

  

   Le Temps du Galet se confrontant au Temps de l’Eau. Le Temps du Galet est un temps infiniment accompli, un temps qui, parvenu au bout de son itinéraire s’est réfugié dans l’immobilité silencieuse et occluse du minéral. Plus personne ne peut atteindre ce temps que l’on pourrait qualifier de « fossilisé ». Autrement dit, un temps mort. Autrement dit le temps de l’Éternité. Car, oui, pour être Éternel, le temps a besoin d’avoir fait son deuil de l’exister. Tout comme nous les Hommes, vous les Femmes, qui ne connaîtrons notre Éternité qu’à avoir totalement accompli notre cycle, à nous être figés dans ces secondes suspendues pareilles à des larmes de résine.

   Notre Éternité a le poids douloureux de notre mort. Tant que nous sommes en vie, ballotés par les flots de l’existence, nous ne connaissons que cette précarité, cette brièveté de l’instant en constant renouvellement, réaménagement de soi. Seul le couperet de la Mort réalise le suspens de l’éternel, l’immobilise, cofondant en un seul espace infiniment ponctuel, passé, présent, futur. Nous ne sommes éternels qu’à n’être plus qui-nous-sommes, des Individus parlant, agissant, créant, aimant, mais de simples stalagmites dressées dans le vent glacial d’une irrémédiable solitude. Si l’Instant est multiple, toujours renaissant de ses cendres, tel le Phénix, elle, l’Éternité, est cette pulvérulence que n’anime nulle étincelle. La cendre devenue cendre et nul mouvement qui la déporterait de qui-elle-est. N’est-il pas étonnant, cependant, que le cheminement de notre Vie métaphorise celui du Temps ?

 

Mobiles, infiniment mobiles

nous sommes pareils à l’Instant.

Immobiles, immobiles pour toujours,

nous sommes les gisants sur lesquels

repose, tel un suaire,

le masque impénétrable

 de l’Éternité.

  

   Certes notre propos, loin d’être joyeux, est peint des couleurs les plus sombres de la Métaphysique, mais elle, la Métaphysique, qui postule un Monde autre que celui que nous connaissons est toujours privée de quelque clarté, à l’ombre de cette joie que nous recherchons fiévreusement sans bien trop savoir en quoi elle consiste. Certes nous pouvons regarder les choses de l’exister avec des verres opaques et en tirer quelque rapide félicité. Mais l’accomplissement de Soi, loin d’être constitué d’une addition infinie de petites joies, consiste bien plutôt à chercher, sous leur aimable visage, ce qui s’y loge en creux, cette corruption à l’œuvre, laquelle nous dit que le Même renferme toujours de l’Autre, que tout mouvement dialectique, dont l’Existence est le mode le plus visible, porte en soi son contraire, sa contrariété, sa mesure de négativité.

   Vivant, notre supposé bonheur n’est que la face inversée de nos peines. Force et faiblesse, puissance et repli, tels sont les harmoniques sous lesquels notre devenir s’illustre sous la figure du Destin. N’en pas assumer la charge est s’aliéner. En reconnaître le chemin secret est le seul acte de liberté dont nous pouvons nous assurer dans l’Instant qui précède toute Éternité.

 

   Merci de m’avoir suivi si vous avez cheminé de concert avec ce texte qui, une fois dit la Beauté, une fois dit l’Affliction de notre condition mortelle. Y aurait-il d’autre alternative que celle-ci, elle n’aurait été, en toute rigueur, qu’usurpation de la réalité. L’oscillation est notre Mesure Humaine. Toujours nous dérivons au loin de nous, dans un Temps qui nous précède, un Temps qui nous dépasse. Chaque seconde provient de la précédente que la prochaine suit. Le Temps est-en-nous-hors-de-nous auquel nous correspondons l’Instant d’une brève parenthèse, puis survient ce Temps fixe, irréel, hors d’atteinte qui est l’Autre de-qui-nous-sommes. Toujours nous définissons-nous tels des Attentifs, des Attentifs qui attendent le pli et le dépli duTemps.

 

Le seul Temps qui convienne à l’Instant Présent :

que vienne la Beauté de l’Image.

Notre présence à nous-mêmes

et au Monde est à ce prix !

 

 

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21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 16:55
Une aile au-dessus du silence.

Photographie : Gilles Molinier

Etude - 2014

***

 Hiver. Solstice d’hiver. Le jour est un pli à peine visible sur l’arête du temps. Une simple vibration dans les mailles de l’air et la respiration des hommes une buée en partance pour l’inconnu. Lorsque les heures basculent, que les ombres gagnent, l’ombilic s’étrécit sur sa gemme de glace. Il y a si peu d’espace et la parole est réfugiée dans sa cellule native, longue germination en attente d’être. L’ennui est là, planant au ras du sol avec ses larges membranes et le feu rougeoie dans l’âtre avec un drôle de crépitement : trille d’insecte dans le silence du bois. Maintenant la peur est là qui clouerait définitivement les existants entre leurs quatre murs de terre si leur envie n’était grande de connaître. Oui, les habitants veulent sortir à l’air libre, dans la toile tendue comme une voile et se rassembler. Meute soudée afin de disperser l’effroi, ouvrir ce qui peut l’être et s’éployer à la dimension de ce qui, du dehors, pourrait faire sens, pousser un volet sur l’horizon clos, oser une faille de clarté.

 Les maisons basses, toits de chaume et de bruyère, murs de torchis, portes étroites, flottent sur une nappe de brouillard. Les tourbières sont tellement denses, gorgées d’eau et de certitudes étroites comme la feuille de l’arbre prise de gel. Les godillots, sur le sol durci, font leur bruit de gong, leur percussion géologique. Comme pour dire l’enracinement, les longs rhizomes qui glissent sous la terre et s’invaginent jusque dans les anatomies avec leurs bouquets de sang blanc. Pures arborescences venues dire aux indigènes la nécessité de demeurer dans l’orbe de soi, de pas se distraire dans des occupations infécondes. Rien que le modeste. Rien que le nécessaire. Grappiller quelques images, les manduquer longuement entre ses gencives étiques, puis rentrer au logis et penser longuement près de l’âtre plein d’étincelles et de cendres grises.

 Le hameau, quelques bâtisses indistinctes, est posé sur une petite éminence du sol. A peine lisible parmi la laine noire qui court à ras de la végétation, au milieu des écoulements et des remous de soie des sphaignes qu’agite un faible vent. La nuit est profonde, sans fin ni commencement, étoiles piquées aux haies de buissons noirs, lune au croissant inapparent dans le ciel océanique à l’immense reflux. La Salle, bâtisse d’argile et de ciment mêlés, on la devine plus qu’on ne l’aperçoit, avec ses volets dégondés, sa lèpre vert de gris, ses desquamations qui font penser au cuir usé d’un mammifère marin. Les pas martèlent le chemin de poussière, les mains gourdes se logent dans les geôles des gants, les langues se taisent dans le massif de la bouche où, parfois, fuse le givre en longues coulées blanches. Dans la boule de la tête, dans les ramures étroites du cerveau, les idées font leurs petites translations de luciole, leur léger feu follet. Trois petits tours et puis s’en vont.

 La porte de la Salle est poussée dans un grincement de ses pentures usées. Air à peine moins vif qu’au dehors. Juste un poêle de tôle qui fait brûler ses mottes de tourbe avec de minces explosions. On s’assoit sur le rythme des bancs clairs, on y serre son corps étroit contre le corps contigu. Sardines dans le fer blanc. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Devant les bouches sont les nappes des haleines, genre de coton qui flotte sans jamais retomber. Derrière, tout au fond de la Salle, le projecteur à la Méliès, étrange insecte monté sur d’étroites échasses : une manière de mante religieuse attendant d’officier, pattes replies en prie-Dieu. L’opérateur a placé les bobines sur les bras. Le film fait son trajet compliqué parmi les roues, pignons et ressorts de renvoi. La lumière s’éteint. Le film commence. Le silence est grand qui envahit les poitrines, sustente les esprits, rive les âmes à la magie qui, bientôt, va se produire. Sur le linge livide, le grand suaire qui habille le mur du fond, ce sont d’abord des spirales semblables à de fins végétaux, des scintillements, des étoilements, de brusques déflagrations pareilles au craquement du givre. Puis, bientôt, les premières images tressautant, syncopées, des trilles d’images se percutant, s’emmêlant, se dispersant dans une étrange diaspora comme pour dire l’impossibilité d’entrer dans le songe, de fuir le réel. Les yeux des muets se creusent, les pupilles se dilatent, sur les sclérotiques de faïence nagent les phosphènes avec leur vitesse de feux de Bengale. Les voyeurs, soudain dépouillés de leurs vêtures noires, celle qui recouvre l’indigence des jours, les voyeurs deviennent translucides, éclairés de l’intérieur, manières de cierges laissant couler leurs larmes de stéarine. Car le froid les fait pleurer. Car la beauté avive des larmes trop longtemps retenues dans les architectures de peau.

Une aile au-dessus du silence.

 Alors on voit ce que l’on n’a jamais vu. Alors on voit l’invisible et son chant lointain comme celui des sirènes. On n’a plus guère de corps dans l’avenue rectiligne du froid. On ne sent plus les choses qu’avec, dans les membres, une manière d’engourdissement. On connaît, soudain, ce que jamais l’on n’a connu. A l’intérieur de l’outre de peau, c’est comme la naissance d’un vent, la tension d’une corde et le monde blanc s’installe, comme chez les Tarahumaras, fumeurs de peyotl. Cela fait ses confluences et ses brusques séparations, cela flotte infiniment au-dessus du pays incisé de mille signes, cela ouvre le regard à la manière de celui de l’aigle et l’entièreté de l’horizon est à soi dans le même cercle infini, dans la même ivresse, l’identique giration. Ce que l’on n’avait jamais vu, ces stalagmites blanches montant dans l’air tissé de bleu, ces étranges écorces pareilles à des peaux usées, à des ivoires de morses, ce ciel éteint aux lueurs de banquise, ces fins rameaux veinés de noir comme ceux qui colonisent les cathédrales de glace, cette lumière irréelle s’échappant du sol de neige, tout ceci se révèle avec la force de la poésie, avec son curieux destin d’outre-monde. Car on n’est plus ici ou bien là, avec sa peau pour toucher le vent, ses mains pour agripper la terre, ses pieds pour avancer sur le sol d’éponge et d’eau. On est ailleurs, là où rien ne se passe que ce qui a lieu dans la plus pure des évidences : celle de la beauté. On devient voyant. On devient poète, on devient Rimbaud et alors par un « immense et raisonné dérèglement de tous les sens » on « arrive à l’inconnu », là où s’ouvre la majesté d’un monde, là où la parole se fait source vive afin que nous atteigne cette aile au-dessus du silence dont nous sommes habités mais qu’il faut porter au-delà de nous afin qu’elle paraisse.

 Dehors, la nuit est profonde, portée à son acmé. Rien n’y paraît que le cri d’une dame blanche dans les lointains et la terre semble déserte, livrée à soi dans la plus confondante des solitudes. Dans la Salle, les respirations sont comme suspendues sur les dernières images qui clignotent, colonnes de basalte gris, chaussée des géants, élévations minérales dans la toile serrée de l’air. Quelques tortillons, quelques virgules, quelques zigzags rapides disent la scarification de la pellicule, son impossibilité à davantage proférer. La lanterne de Méliès s’éteint dans un dernier bruit de crécelle, les lourdes bobines demeurent immobiles alors que revient la lumière. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Alors on hisse les lourdes anatomies, alors on fait craquer les charpentes de buis ancien, on y entendrait presque les chapelets odorants, lustrés, commis aux offices. Alors on emprunte le boyau tordu par lequel on quitte les bancs clairs, la toile blanche, les images en suspension dans l’air. Le froid est vif qui sème des engelures sur les oreilles dentelées. Le froid est coupant qui serre les vêtements autour des corps soudés. On se plie sur son centre comme pour s’y réfugier, on s’amenuise à la densité de son ombilic. Il reste encore quelques traces de voyance, quelques incisions du regard qui transgressent les massifs de chair. En soi, dans la grotte d’obsidienne occluse, au plein des replis ombreux, s’illuminent des lueurs de calcite, de vibrants cristaux, des myriades d’étincelles comme sur l’écran plein de mystères et de révélations.

 Ici, dans ce pays de tourbe et d’eau, sous l’horizon du jour, dans les rets de la lumière grise rien ne paraît bien longtemps alors qu’un fin brouillard noie tout dans une identique mutité. Rares arbres dépouillés que le vent ponce jusqu’à l’âme, bois aériens perdus dans l’air immobile, troncs sans ramures, tiges orphelines que le givre éteint. Pays de pierres et de longs murs, pays de chevaux à la crinière hirsute, pays d’alcool et d’accordéon, le soir, quand l’âme chavire sous la poussée du blizzard. Maintenant, on est rentrés dans les maisons sombres, tout près des arbrisseaux où se réfugient les ondes mystérieuses de la nuit. Maintenant on a allumé un feu dans l’âtre. On réchauffe ses doigts gourds, de vrais bâtons de granit, tout contre les braises rouges. Au travers de la vitre, dans les linéaments du verre, parmi les étoiles du givre, la lune fait sa trace blanche. Les yeux traversent la vitre sans s’y arrêter. Les yeux ne sentent plus la douleur d’être enfermés en eux-mêmes, d’être repliés sur cette cécité qui habite le sol de la lande. Au loin, vers les plages de galets que lustre la clarté des étoiles, l’agitation légère d’un tamaris. Un tremblement comme sur la grande toile de la Salle, là où sont les rêves avec les cliquetis des bobines, les images tressautant, la magie de la lumière avec le rythme serré des grands arbres majestueux, leur perte vers le ciel teinté de cendre. Bientôt le sommeil sera là et l’on entendra le bruit du silence. Une aile à venir dans la longue solitude des hommes.

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17 juillet 2023 1 17 /07 /juillet /2023 17:25
Echo d’une parole.

« Les oiseaux noirs ».

Georges Braque.

Source : www.maeght.com/éditions

[Libre méditation dur le poème

de Nathalie Bardou].

***

Logis de sable

« Je te parle d’une Nuit

Assiégée de morceaux de mots

Et rideaux de lignes.

Alors que des hirondelles

Aux ventres de sel

Voltigeaient

Autour des Visages

Je t’ai posé la Question.

La lumière du jour

N’est-elle que le gant du Rêve ?

C’est à l’écho de ta chambre

Que je sais

Qu’il nous reste à habiter

Les logis de sable

Pour conserver

Aux tamis de nos yeux

L’essentiel de nos paroles. »

Nathalie Bardou - 13 janvier 2106.

***

  (Fléchage du sens : J’ai souvent exprimé, dans mes textes relatifs au poème, la quasi-impossibilité de le commenter le poème, de l’interpréter, d’en supputer la signification car cette dernière, toujours cryptée, nullement nécessairement visible par son auteur ne saurait évidemment l’être par une conscience qui ne le vise qu’en mode différé et d’un lieu extérieur. Comme une récurrence dans mes prises de position théoriques de la nécessité d’aborder chaque chose (l’œuvre picturale, le poème, la réflexion philosophique, le paradigme esthétique) à partir de ce qu’ils sont en propre, de leur essence. C’est dire toute la difficulté de la démarche qui ne saurait aboutir qu’après de longues descriptions de nature phénoménologiques afin d’en percevoir le fond apparitionnel, ensuite porter ces prémisses à la réflexion et en tirer un possible enseignement. Cependant, la tâche fût-elle remplie avec une constante rigueur, ce mode d’appréhension de l’objet à connaître ne déboucherait que sur des hypothèses et au mieux se traduirait par la mise au jour d’un concept. Mais la réalité d’une poésie est de nature si complexe, si polymorphe, cernée de doute et entourée d’imaginaire qu’une intellection se risque toujours à n’en saisir que l’écume à défaut de s’introduire dans le cœur vibrant qui en décide l’existence. Pour cette raison et pour bien d’autres qui tiennent au fait qu’aussi bien le créateur de l’œuvre que la créature qui en résulte entretiennent des liens si complexes qu’il serait osé de prétendre en dévoiler le secret. En réalité, le langage porté à son acmé au cours de l’acte créatif est la seule condition de la genèse d’une expérience unitive qui fait se fondre dans un même creuset Le Poète et « l’enfant d’une nuit d’Idumée ». Tout essai de dire à leur sujet, à savoir la dyade Chair-Mot, cet inexprimable tissé de sons inapparents et de caractères fuyants comme sur le palimpseste, ne saurait apparaître que sous la figure d’une hésitante assertion qu’aussitôt le mystère reprendrait en son sein. Car l’on ne peut jamais faire irruption au centre du couple Amant-Aimée afin d’en surprendre la mystérieuse coalescence, laquelle s’appelant Amour ne fait sens qu’à être contemplé, nullement approché dans sa concrétude. Au regard de ce motif qui ne saurait être transgressé, j’ai proposé successivement, comme mode d’approche de la poésie, soit de réaliser avec son auteur une « écriture à 4 mains », entrelaçant les mots de l’un et de l’autre ou bien de laisser aller mon texte à un genre de dérive songeuse uniquement affiliée à la ressource de la seule intuition ou bien un mixte des deux. Je ne crois pas que la fibre du poème puisse se laisser deviner à l’aune d’une autre approche, la rationnelle, par exemple, qui détricote d’une main ce qu’elle bâtit de l’autre).

   Pour dire sur la lisière intuitive avec les mots Nathalie Bardou.

  [C’est ici le mode du « ON » qui sera retenu. Le « ON » qui, habituellement fait signe vers un langage prosaïque sans recherche aucune, ici, son indétermination, son flou volontaire, son ambiguïté serviront à porter le texte dans une façon de valeur universelle, comme si toutes les consciences humaines s’accordaient à fusionner dans une seule et même communion dans l’essence du langage, non celle de communiquer - ceci n’en est que l’aspect le plus commun -, mais créer une dilatation qui soit la condition même d’une ouverture à l’être-des-mots].

  ON parle d’une Nuit, d’une Nuit fondatrice que, sans cesse, menace l’irrésolution du dire, sa probable disparition dans les plis d’ombre et les recoins d’une conscience assiégée. Oui, assiégée, la conscience, tout comme le langage qui recule, cherche les recoins, se dissimule car paraître est subir la lumière du jour, entailler la chair qui, nuitamment s’est régénérée, ressourcée à la fontaine de l’obscur. Oui, les mots sont une chair fragile, une pulpe que, longtemps, ON retourne dans la conque de sa bouche. Il faut les maintenir dans l’espace étroit afin que le massif de notre langue, la physiologique, infuse dans la langue du poème ce que l’ON est en soi, cette attente de paraître avec la cimaise du front cernée des richesses de l’indicible. Seulement une lueur, seulement le jaillissement de l’étincelle, seulement le feu de l’intelligence et les mots peuvent regagner leur antre, là, dans la diagonale de suie où dorment toutes les significations du monde. Oui, TOUTES, ON les porte en nous les significations. Oui ON les abrite en-dedans les sèmes de la parution humaine. Mais l’art. Oui, l’art, cette manifestation qui s’exhausse des corps, de nos corps, pour témoigner du miracle d’être. Car les mots sont des morceaux, des fragments de la conscience. Car les mots sont des cristaux qui brillent de leur inextinguible flamme. ON le sent en arrière du front, le peuple des mots, ON les devine impatients de faire leur grésillement d’amadou dans la nuit des hommes. Ils portent les hommes. Ils les font tenir debout. Ils s’enchaînent au tube de leurs lèvres pour se dire en mode essentiel, par exemple, rosée, pierre, oiseau, nuage, femme, amour. Les mots sont des gemmes qui nous éclairent de l’intérieur, longues effusions qui crépitent le long de nos axones, subtils diamants à l’éclat infini qui parcourent l’eau de nos cellules, les ruisseaux de notre imaginaire, les cataractes de notre esprit.

  Et ils s’assemblent en phrases, longues, souples, polyphoniques, ils chantent, ils font leurs rideaux de lignes, c’est sensible les mots, cela se cache, cela demande des soins, cela requiert l’attention. Cela murmure dans la conque des oreilles, cela vogue juste au-dessous de la peau et parfois ON en voit le subtil remuement, ON en aperçoit le lacis au travers des pores, ils attendent de sortir mais ils veulent qu’on les prie un peu, qu’on les amène à la présence, qu’ON profère à bas bruit afin que, rassurés à la fontaine de nos yeux, ils puissent éclore et participer à la belle efflorescence universelle. Rideaux, dentelles, boucles et fils de lin qui tissent dans l’air le nuage du poème, font venir le vent et flottent infiniment au-dessus des soucis et des peines. Ils sont un baume, une caresse, un effluve de douceur qu’il faut savoir reconnaître et porter à la dignité de Parole, de Parole Majuscule. Alors, les ayant aperçus à l’orée de leur cachette, parfois ON lève les yeux et c’est eux qu’ON voit, ces Hirondelles aux ventres de sel, ces irisations, ces rapides trajets, ailes noires qui tracent dans l’air les hiéroglyphes du savoir. Le nôtre, la seule connaissance que nous aurons sous le ciel, sur la terre, en attente des dieux longs à venir, en attente de la mort prompte à arriver. Les mots-hirondelles faseyent à l’ombre des nuages, tendent les voiles des syllabes, déplient la flûte des voyelles, martèlent l’air du bruit compact des consonnes. Les mots, inlassablement posent la Question, la seule qui soit, celle de l’exister sur Terre avec la courbe de l’horizon comme ultime paysage et l’incertitude de ce que nous sommes alors que le voyage est une épreuve dont on ne connaît pas le but. La seule question : pourquoi être et n’avoir nulle réponse ? Alors ON se tourne vers les Visages, les autres visages, les Porteurs de Questions et on les interroge longuement mais leurs lèvres sont muettes et leurs yeux vides, cercles inquiétants qui scrutent le cosmos avec leurs prunelles noires de moaïs. Enigme qui résonne longuement et le battement est une immense clameur qui court à la vitesse de l’éclair et gronde tel le tonnerre. Alors, désemparés, ON se livre au jeu des questions sans réponses tout comme le Sphinx le faisait sur les terres de Béotie. Par exemple ON dit : La lumière du jour N’est-elle que le gant du Rêve ? ON sait qu’il n’y a pas de réponse. On fait semblant. On joue au jeu des apparences, des tromperies, on se dissimule sous la première affèterie venue, sous la première feuille dont on pense que la sagesse immémoriale de l’arbre pourrait nous sauver du désastre. Oui, toute lumière est un rêve puisque la lumière est le principe par lequel échapper à notre condition. La lumière de nos yeux en est l’écho affaibli. La lumière nous soustrait à l’angoisse primitive, celle qui nous rive encore aux destinées pariétales de nos grottes natives. Oui nous sommes encore des tubercules mal dégrossis, des moignons que visite trop rarement la lumière des mots. Puisque les mots sont la lumière, mais cela ON l’avait compris depuis des temps immémoriaux mais on butait à le dire, on se réfugiait derrière la pure matérialité, les jambes des lettres, leurs ronds comme des ventres, leurs dos comme celui des bossus, leurs clameurs pareilles au son du cor.

  Nous les hommes, ON est dans une chambres aux murs aveugles et ON tend ses mains vers l’avant à la façon des somnambules. Nos oreilles sont occluses, emplies de cire et de doute. Malgré tout on dilate le pavillon de ses oreilles au cas où l’écho des mots voudrait bien y déposer la belle formule qui nous assurerait de notre propre liberté. Être oiseaux, oiseaux noirs comme ceux de Georges Braque, oiseaux fendant l’air de l’irrésolution et nous ouvrant à la compréhension de notre condition, l’humaine, celle par laquelle nous paraissons sur l’immense scène du monde, feignant de ne retenir de notre présence, que ce corps, ces mains, ces jambes, ces pieds portant sur le limon l’empreinte de notre passage. Oui, nous passons mais voulons habiter. Habiter le monde en Poètes, au moins pour les Attentifs. Car habiter de cette façon c’est accepter de reconduire le « ON » à ce qu’il aurait toujours dû être, l’essentiel de nos paroles ou pour le dire en mode premier, la Parole en tant qu’essence de nos propres effigies humaines. La plupart, nous habitons des logis de sable. Des logis-sabliers qui ne nous disent que notre mesure temporelle, la scansion qui vibre dans nos membres et anime notre cœur, à défaut de nous montrer la clairière au travers de laquelle nous pouvons assumer notre destin comme promesse d’éternité. Les mots sont éternels. Il suffit, une seule fois, d’en avoir prononcé l’incroyable puissance pour savoir que, les prononçant, nous aussi sommes éternels. Oui, nous bâtirons et nous bâtirons loin sur des Logis de sable !

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16 juillet 2023 7 16 /07 /juillet /2023 17:04
Ce Lieu.

« Etude 2014 – 2015 »

Photographie : Gilles Molinier

***

Ce Lieu

 

  On avait beaucoup marché, ne regardant même pas la trace de ses pas dans le sol de poussière. On avait étréci l’arc de ses paupières afin de ne pas être ébloui par quelque attroupement ou bien un spectacle inopiné qui nous eût distraits de notre route. On avait foré le puits de ses pupilles, le disposant, par avance, à accueillir Ce Lieu. On ne s’était nullement arrêtés. On avait traversé des lagunes d’eau putride, des champs de désolation, des marécages de cendres, on avait plié l’échine, rôdant sur les hauts plateaux parmi les coulures du vent et les brûlures du soleil. On avait franchi des passerelles de lianes, flotté au-dessus de la marée verte de la canopée, chaloupé entre les dunes du désert, traversé d’étroites gorges emplis de doute et d’effroi. On avait giflé l’air de ses mains, on avait accusé le climat, invoqué les dieux, on avait prié, imploré, on s’était amenuisés à la taille du modeste ciron, mais rien n’y faisait. Ce Lieu, cette Tour de Babel, ce mythe élevant jusqu’au ciel le vertige de ses spires ascensionnelles, cette incroyable ziggourat, on voulait non seulement l’apercevoir, mais l’enfouir au sein de soi dans la pure merveille. On voulait être Babel et distiller les mots, les alambiquer, les métamorphoser en pure essence jusqu’aux confins du monde, dire la beauté verticale des choses puis laisser place à l’immense empire du silence. Une fois, seulement, on voulait goûter cette ivresse de l’ambroisie et savoir ce qu’habiter sur Terre voulait dire. Dans le site immense de la poésie. Ce Lieu !

Ce Lieu

 Voilà ce que des voix, venues de nulle part, avaient rythmé comme chant du monde, comme dernière supplique avant que la mort n’anéantisse tout dans le refuge de la peur originelle. Partout, des failles de la terre, du creux moussu des arbres, de la tunique verte du caméléon, des plumes longues des pailles-en-queues, du nombril des femmes, des sources d’eau claire, du rideau de nuages, de partout donc s’élevait l’hymne à la beauté, à cet étrange qui fondait comme neige au soleil et les mains demeuraient roides et désolées de n’avoir pu saisir et sentir la grâce du jour. On disait, et les paroles flottaient longuement dans l’espace alangui, pareilles à des écharpes de brume.

  On disait l’avenue d’eau claire, ses irisations à peine perceptibles, les yeux qui l’habitaient sous le miroir reflétant un ciel aussi blanc que neige. On disait les loutres au ventre soyeux, leur longue glissade dans l’élément si lisse qu’il paraissait simple vapeur, simple hallucination faisant sa caresse sur le dôme des yeux. On disait les milles reflets qui faisaient de la réalité un songe ouvert, une fable inépuisable. On disait le peuple des racines, leur tumulte que la rivière reprenait en son sein comme pour exorciser tout ce qui pouvait troubler l’harmonie, effrayer le pic-vert, faire fuir la tache de métal bleu du martin-pêcheur. On disait tout ceci et c’est tout juste si les mots s’élevaient au-dessus du sommeil des hommes, les effleuraient avec le même mystère que le vent met à traverser l’olivier sans que nul ne s’en aperçoive. Tout dans la profération discrète. Tout dans l’évanescence et la fuite si mince qu’elle ne s’annonce que sous la forme de la présence invisible.

  On disait les arbres aux troncs bulbeux, leur grande sagesse, leur ressourcement dans les eaux lustrales qui les portaient bien au delà d’eux-mêmes dans la contemplation des étoiles. On disait le tremblement des aulnes, leur finesse, la souplesse de leurs ramures se balançant dans le rien et l’inaperçu. On les devinait, bien plus qu’on ne les percevait. Tout comme les ides belles qui brillent au firmament et font leurs clignotements si intelligibles pour ceux qui ont appris à déchiffrer les hiéroglyphes. On disait le fin rideau des taillis que tressait l’à peine insistance de grains de lumière en suspension dans l’air. On disait le bonheur de vivre, là, sur cette Terre, dans la souplesse inventive du temps, dans la quadrature heureuse d’un espace quintessencié. Il suffisait d’être là, dans Ce Lieu et de ne rien faire qui puisse troubler le merveilleux ordonnancement des choses. Car, voyez-vous, lorsque la joie déplie ses rémiges, nul besoin de s’agiter, nul besoin de troubler ce qui ne saurait l’être. Joie de l’homme dans l’accueil du simple. Joie du simple dans la réception de l’homme. Double ouverture en miroir, en écho de tout ce qui grandit jusqu’à l’horizon du sens et fait toujours retour à soi dans la plénitude. Tout est accueil pour qui sait y consentir. Sentir ce qui advient ne consiste pas à percer l’opercule des choses sous l’empire de sa volonté. Tout se montre dans l’évidence à qui sait attendre LE LIEU d’une révélation. Non d’une mystique ou bien d’une religion. Simplement le dépliement d’un paysage, l’ouverture d’une corolle, la course arquée du soleil, l’élan de l’arc-en-ciel pour franchir la vallée, le saut du menhir, la courbe de l’épaule, la soie d’une joue, l’ébruitement du temps dans la parole se faisant.

  Oui, tout est langage, tout s’éploie et signifie jusqu’à la démesure. Oui, tout est disposé devant, il suffit de tendre la main. Oui, tout est infiniment disponible. C’est nous qui ne savons pas voir et demeurons dans l’enceinte de nos corps, apeurés d’être et de devenir.

Ce Lieu

  Ce Lieu, oui, Ce Lieu dont nous rêvons comme d’un possible Eden, jamais nous ne le saisirons mieux qu’à le trouver en nous, quelque part bien enfoui, mais ne demandant qu’à connaître et à débuter sa vie nomade. Nul besoin, du reste, de s’éloigner de soi afin de rencontrer les lieux du monde. A partir de notre propre socle, du sein de la sculpture que nous élevons dans l’espace, nous sommes à même de posséder tout ce qui vit et rutile et scintille, aussi bien que tout ce qui se dissimule et croît dans l’ombre. Imaginer, voir, sentir, être attentif à ce qui se dévoile, c’est sortir de son ombre et entrer dans la lumière. Ainsi, Ce Lieu immortalisé par le photographe, si nous l’avons visé adéquatement, Ce Lieu ne s’effacera jamais de notre mémoire. Il sera ancré, quelque part, dans une crypte pour la joie. C’est pour cela, l’adhésion à l’intime du monde, que partout se disaient en mode discret, l’eau et son miroir, l’arbre et ses racines, le ciel de neige et le tremblement de soi que requièrent les choses justes. Nous sommes Ce Lieu !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
16 juillet 2023 7 16 /07 /juillet /2023 17:01
Guetteurs de silence.

René Magritte

***

"Je ne guette rien

Tout me guette.

Dont

Votre regard étiré

Cernant le rond des nuits,

Etrange harmonie grise

Courbée et tendue

Tel un arc entre deux lunes.

Vos pupilles portées

En invisible

Autour du blanc d’un cou,

Sautoir aux odeurs carnées

Et l’heure se creuse

Dans le soudain d’un mot.

Je ne guette rien,

La phrase se jette

Du haut d’un œil

M’assaille en silence

Retourne l’entaille

Et au fond de la langue

Un pan de métal poli

Se dresse ,

Le mot glisse sur la paroi lisse

Jusqu’à l’entraille du dire.

Me guettait

Durant ces temps creux

Ce Vous à dire.

Je Vous porte donc

A la cime de l’arbre sec

Et j’attendrai

Qu’à la serrure blessée

L’œil se dévoile.

Il me plait que vous n’en sachiez rien.

Je vous laisse le vol du silence."

Nathalie Bardou

Octobre 2014

*

[Essai de libre interprétation

du poème de Nathalie Bardou]

 

 L'attente de ce Vous qui demande et fait naître la poésie, l'attente de ce Vous énigmatique qui porte à la parole, dans l'imminence de cela qui pourrait survenir, l'attente en son ouverture, cette unique tension, vers le ciel, le dieu, l'autre, l'amour, l'œuvre d'art, enfin toutes les cimaises par lesquelles nous paraissons au monde et faisons événement depuis notre fragile " entaille ". L’attente comme on dirait " le suspens ", " l’abîme ", " le vertige ", " l’infini ", " l’absolu ". Car, nous mêlant d’écrire, l’arche est ouverte, l’arche est haute qui nous convie à déplier ce qui se trouve retenu et qui, encore, n’est parvenu à son éclosion. Alors nous disons " Je ne guette rien " et que pourrions-nous guetter d’autre, sinon notre empreinte sur la pâte ductile de l’existence. Mais pour ceci, l’empreinte, nous ne la déposons qu’à la manière de stigmates, donc d’une nécessaire douleur.

 Ecrire n’est pas rêver. Ecrire n’est pas jouer. Ecrire n’est pas faire semblant. Ecrire est produire, façonner, malaxer une argile et la mettre en forme afin qu’élevée dans l’espace elle puisse témoigner d’un sens. Travail artisanal s’il en est. Travail au sens de la "poïétique" grecque où une matière est mise en œuvre. Or la matière est langage et vibre dans le mot, lequel est toujours en attente du suivant et en suspens du précédent. C’est dans cet intervalle infiniment subtil que le Vous se glisse, ce Vous témoignant aussi bien d’une distance par rapport à ce qui est à l’évidence transcendant, aussi bien d’un recueil en soi devant une manière de sacré, de déité.

 Si le langage mondain s’affranchit facilement de ce Vous et tutoie les rudesses de la réalité, mettant le " tu " au centre des contingences, la poésie ne saurait emprunter une voie si périlleuse qu’à se commettre dans de bien étranges ornières, à savoir y perdre ses mérites. Or, la poésie est toujours mérite et c’est essentiellement pour cette raison qu’elle tient au-dessus de la terre et " tutoie " le sublime, ce qui veut dire qu’avec le commerce vrai des mots, seul le voussoiement est de rigueur. Il y faut de la distance, il y faut de la profondeur, il y faut un nécessaire recueillement.

 " Et au fond de la langue un pan de métal poli se dresse ". Sans doute faut-il entendre cette subtile métaphore résonner selon un lexique de chair car c’est un glaive qui entaille la gorge de laquelle va sourdre le mot avec toute sa charge de tragique. C’est bien d’un arrachement dont il s’agit. " Le mot glisse sur la paroi lisse jusqu’à l’entraille du dire ". Comment pourrait-on mieux dire la souffrance de créer que par cet exhaussement du-dedans même du corps ? Le mot du poème, avant d’être vibration sonore, signe sur le papier, est ce tissu, cette lymphe, ce sang, cette excrétion, cet embryon expulsé vers la lumière. Ô combien cet acte peut-être rapproché de la maïeutique socratique, mais non dirigée vers un disciple à éduquer, vers soi-même, uniquement. S’accoucher de cela qui vrille l’ombilic et demande à connaître le jour, à percer la bogue de l’inconnaissance, à briller d’un singulier éclat. Les mots du poème sont des pépites, des gemmes qui sourdent du ventre de la terre, d’une Tellus Mater à laquelle il faut arracher sa densité, sa noirceur, sa sourde complexion et la porter sur ces fonts baptismaux qu’on appelle littérature.

"Je vous porte donc à la cimaise de l’arbre sec ". Mais de qui est-il parlé ici, si ce n’est de l’être même du poème, " la cime ", sa transcendance, " l’arbre sec ", ce bois éolien, usé, travaillé par la force simple du vent du langage afin que dépouillé de ce qui le porterait à n’être qu’une fable, une anecdote, un simple événement, le conduise à l’avènement qui le révèle aux yeux des hommes comme l’instance qu’ils doivent prendre en garde. Pour le langage, d’abord, pour eux ensuite, les hommes, qui sont requis pour en faire briller l’essence. La plus haute mission de l’homme.

"La phrase se jette du haut d'un œil", la phrase fond littéralement sur le poète, venue des hauteurs illisibles qui sont, par nature, la demeure de l'art. Or l'art n'est jamais visible en soi, seulement ses nervures, la sculpture, la peinture, le poème, l'œuvre en définitive, laquelle témoigne de cette étonnante rencontre par laquelle l'essence se fait existence. Notre "compréhension" du poème, ou plutôt sa saisie, sont transition, passage, translation de cela qui fait phénomène, le poème, en direction de ce Vous qui lui a donné naissance, cette mystérieuse origine dont nous ne pouvons apercevoir que les agitations métaboliques, les irisations, les phosphènes animant la surface de notre sclérotique, déposés dans le creuset de notre conscience, dans l'aire libre de notre présence au monde. Seulement ceci, cette merveilleuse ambroisie, cette douloureuse absinthe, cette ivresse mescalinienne ne se donnent à voir qu'à l'œil exercé - cette belle métaphore de la lucidité, de l'intuition, de la disposition au langage de l'être -, lequel œil "m'assaille en silence", aussi bien l'œil qui donne à voir (la poésie elle-même), que celui qui est affairé à regarder dans ce qui est, l'œil du destinataire du message, le vôtre, le mien, tout regard enfin qui cherche, sous l'écaille du monde - ce faux semblant - à débusquer ce qui en fait le don à nul autre pareil, cela qui parle en mode silencieux et, jamais, ne peut apparaître qu'à la manière de ce qui, constamment s'éclipse. L'art est toujours en fuite du réel. A nous de nous mettre en quête de son dire silencieux. Il n'y a guère de plus pure aspiration à paraître que de forer ce sublime langage. Ainsi naît cette constante alchimie dont nous attendons qu'elle métamorphose le vil plomb en or. Non comme une possession, seulement comme un accroissement ontologique. A ceci nous sommes attachés comme "à la prunelle de nos yeux" pour utiliser une image qui, habituellement, fait sens dans l'immédiateté. Nous sommes en chemin . Et nos yeux sont ouverts.

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16 juillet 2023 7 16 /07 /juillet /2023 07:52
Cette beauté qui devait advenir

Voyage en voiture Iberico...

Urro du pommier...

Côte Fauchée...

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Tout est toujours en attente de soi, c’est-à-dire de surgir au lieu même de sa propre vérité. L’enfant avançant dans la nouveauté de son âge et guettant l’instant qui le révélera tel qu’il est et devait être depuis la mémoire la plus lointaine qui se puisse imaginer. L’arbre en sa longue et patiente croissance, sur le point de découvrir la force de ses racines, l’envol aérien de ses frondaisons, la chute de ses feuilles sur le sol de poussière. Le paysage avec ses rochers qui émergent de l’eau pour dire la nécessité de leur être, le lexique unique qu’ils dressent à la face du Monde.

   Espagne, pays des merveilles, pays aride et luxuriant tout à la fois, pays de terre et de mer, pays de déserts et de vertes oasis.

  

Tout est toujours en attente de soi

  

   La dune de Corrubedo avec ses vastes étendues de sable beige que la lumière décolore.

   En attente, la sierra de Guara avec ses gorges étroites, ses roches claires, son filet d’eau bleue-verte qui serpente tout en bas.

   En attente, le parc national de Monfragüe avec ses roches escarpées, ses massifs de chênes-verts.

   En attente, la Sierra de Gredos avec ses lagunes, ses cirques et ses gorges, son calcaire usé par l’érosion.

   En attente, le vaste plateau de la Ciudad Real avec ses moulins à vent badigeonnés à la chaux blanche.

   En attente, le Désert des Bardenas Reales avec son étonnant paysage lunaire, ses barrancos, étranges ravins entaillant de hautes collines de marnes.

    Mais toutes ces merveilles ne sont en attente que d’un œil visant avec justesse le lieu même de leur singulière essence. Nullement les hordes de Touristes qui ne découvrent de ces beautés, que leurs rapides apparences et ne sont sans doute inquiets que de leurs coreligionnaires qui pérégrinent, ici et ailleurs, ne découvrant guère du paysage que ce que leur en dévoile l’écran magique de leur Iphone, de ce double, de ce jumeau dont la perte serait irrémédiable.

 

Le virtuel en lieu

et place du réel

 

   Il y aurait tant à dire, mais en mode négatif, alors plutôt le silence. Provisoirement.

    Tout est toujours en attente de soi, ce qui suppose l’abord authentique des choses, nullement une image frelatée qui n’en serait que la forme euphémisée, réduite à sa plus simple expression.

 

C’est toujours l’essentiel

 qui doit nous atteindre

au plein de qui-nous-sommes

 

   Aller au-devant du paysage vrai, c’est d’abord accomplir un voyage vers Soi, un voyage vers cette Altérité singulière qui nous interroge à l’aune même de sa rareté.  Travail sur Soi, travail sur ce qui vient à l’encontre et souhaite l’espace d’une rencontre, nullement un regard hâtif qui, tel l’affligeant « selfie » n’est que regard sur Soi, non sur ce qui mérite attention et nous requiert en tant que Messager.

   Oui, les choses belles ont un message à communiquer, celui de leur être en leur plus grande profondeur. Or toute Beauté réelle porte en Soi cette nécessité d’être prise en compte au plus haut lieu de son intime valeur. Regarder en notre Monde mondialisé, où tout se confond avec tout, où l’identité est devenue banalité, où le superficiel l’emporte sur la profondeur, regarder donc suppose une véritable conversion de la vision, un retournement, non vers Soi, mais vers ce qui est posé là-devant comme le phénomène incontournable en sa primordiale présence. Ceci suppose le calme, le recueillement, le retrait. Comme s’il y allait d’un sacré à reconnaître et à la grâce duquel il faudrait se conformer. S’oublier en quelque sorte, se retirer dans un genre de clair-obscur dont l’objet de l’observation ressortirait en pleine lumière.

   Transcendance du réel oblige, c’est le Ciel qui vient en premier, qui se donne telle l’Origine incontournable. Nullement religieuse cependant, totalement esthétique, cette beauté inclinant de facto vers une éthique au motif que ce qui est beau est également vrai. Nulle dissimulation sous quelque masque d’emprunt, nulle fantaisie de Carnaval, l’épiphanie en sa clarté, le visage du paysage en son rayonnement. Tout en haut, la lumière est noire en son excès même de profusion, en l’exténuation de ses phosphènes, reflet de la nuit du lointain Cosmos. Puis, dans son essai de rejoindre la Terre des Hommes, la lumière se fait plus claire, plus nébuleuse, poudrée de cette diaphanéité qui est la nature même de sa douce et à peine insistante présence. Une suggestion bien plus qu’une imposition.

    Observateur de ceci, c’est dans un identique état d’esprit que nous devons nous situer : sur une marge, sur un seuil car c’est de cette limite que les Choses signifient avec le plus de justesse, dans une retenue qui est une sourdine, une fugue si discrète, presque un inaperçu mouvement des lèvres. Toute réelle saisie de ce-qui-est, se montre comme sur le bord de…, à la lisière, sur le fil non encore bien défini d’une frange, d’un pli qui, bientôt, s’ouvriront selon leur sens le plus abouti. Alors, plus rien ne s’interpose entre le Soi qui regarde et l’objet qui est regardé. Ceci se nomme « unité » dont la venue au jour est si rare, qu’elle doit nécessairement faire événement, nous atteindre au plein de nos sensations, s’invaginer en nous avec la retenue la plus attentive qui soit, avec délicatesse et sensibilité.

   Entre le Ciel clair et la Mer sombre, il n’y a pas d’effective opposition, de processus dialectique qui ferait se confronter deux termes adverses, incompatibles. Non, le prodige ici c’est que

 

les deux Choses naissent

l’une de l’autre,

le Ciel de la Mer,

la Mer du Ciel.

 

 

   C’est parce que la Mer est sombre qu’elle veut la clarté du Ciel. C’est parce que le Ciel est clair qu’il veut le sombre de la Mer. Car ici, c’est de complémentarité, de fusion des affinités dont il s’agit. Mais qui donc, par quelle pure décision de la Raison, pourrait proférer une telle séparation d’éléments qui, naturellement dialoguent, font écho l’un dans l’autre, naissent l’un de l’autre ?

 

La Mer est bientôt Nuage, puis Ciel.

Le Ciel est bientôt Pluie, puis Vague.

 

   C’est de ceci, de cette coalescence des Choses de la Nature dont il faut vivre l’immémoriale dimension.

    Ceci bien considéré, l’Horizon n’est horizon qu’à relier Ciel et Mer, qu’à les confondre en une certaine façon. Le Ciel a de l’amitié pour la Mer. La Mer a de l’amitié pour le Ciel et ceci, ce sentiment plénier ne résulte nullement d’un béat et naïf panthéisme. Ce n’est nullement Dieu qui se reflète dans les choses. Les Choses sont « divines » en elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles transcendent depuis leur pure immanence et portent en elle, mais aussi en l’Autre qui leur correspond, la totalité de leur plénitude. Les Choses sont autosuffisantes, totalement autonomes, cependant ne dédaignent pas le Regard Juste qui les reconnaît Choses en tant que Choses. C’est la fatuité humaine qui postule sa puissance sur le divers, qui fait croire aux Existants qu’ils sont des Suzerains, alors qu’en réalité, ces inconscients ne sont que les Vassaux de la Nature, du Rocher, de l’Arbre, du vol de l’Oiseau au plus haut de l’éther, du vaste Monde en sa polyphonie.

 

Tout est question de regard.

Regard sur Soi.

Regard sur l’Altérité.

 

   Regard en conscience, le seul qui vaille parmi les affèteries et les comédies de tous ordres qui sillonnent la Planète et la portent à son exténuation.

   Tout est toujours en attente de soi. Regarder avec exactitude consiste à dépasser l’attente, à lui donner un but, à l’accomplir selon le pli même de son essence. La bande blanche juste au-dessus de l’horizon, ce filé, cette écharpe transparente ne sont là qu’à préparer l’accueil de l’eau, à lui offrir l’assise qui, depuis le lointain du temps lui échoit comme le plus grand don.

   L’Eau est couleur de schiste, parcourue de courants légers, d’irisations subtiles qui sont le langage qu’elle adresse aux Poètes, aux Méditants, aux Contemplatifs.  Comment ne pourrait-on être dans cet état d’esprit, dans cette disposition mentale d’accueil face à la pure merveille de ces roches - Urro del Manzano ou Urro du pommier -, ces roches en tant que puissance du sol, mouvement figé, géologique, antédiluvien, en même temps qu’émergence éminemment présente de cette Nature donatrice de formes, toujours active, mais l’activité se compte en millénaires, c’est pour cette raison que leur constant devenir demeure inaperçu à nos yeux.

    Nul n’empêche d’en postuler l’étrange et vigoureuse énergie. Å la rencontre de l’eau et de la roche, comme une effervescence, la trace d’une émotion, l’empreinte d’un sentiment comme si l’eau était le refuge de la pierre, comme si la pierre demandait l’eau afin de venir à elle. Tout en bas du paysage, c’est le domaine du noir, de l’ombre, donc du secret venu du profond des abysses. Un fin brouillard d’eau blanche s’y pose avec délicatesse, il est une réplique à peine soulignée du Ciel, il est le dernier mot de cette sublime unité avant même que le crépuscule ne vienne tout effacer sur le seuil de la nuit.

   Cette image fait du bien, elle adoucit les brûlures du jour, elle est le contretype d’une violence endémique qui a singulièrement saisi le monde en ce III° Millénaire qui semble livré aux mors aigus de l’aporie, tant les lumières de la Raison paraissent vaciller, au point même que notre entrée dans une longue nuit est l’horizon même qui borne nos existences. Il faudrait pratiquer, auprès des jeunes générations, cette « paideía » des Anciens Grecs, au terme de laquelle l’éducation de ceux qui ont tout l’avenir devant eux serait le viatique selon lequel reconnaître la Beauté, dresser les contours d’une esthétique, édifier cette éthique qui, de nos jours, fait si souvent défaut, au point même que l’on s’interroge sur sa possible existence, ici et là, dissimulée sous des voiles qui en barrent l’épiphanie.

   « Cette beauté qui devait advenir », faisons en sorte qu’elle advienne vraiment, nullement de manière virtuelle sur des écrans qui ne conduisent qu’à la cécité. Oui, à la cécité. Les ombres veillent qui grandissent et étendent leur emprise !

  

 

    

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13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 08:43
Est-il possible de comprendre ?

Source : Science et Vie

 

***

 

   [Entrée en matière – Le texte qui va suivre, réflexion sur un Poème d’Emmanuel-Emmanuel, n’est sans doute rien moins que difficile à saisir. En raison de son objet même car tout travail de compréhension-interprétation suppose plus un défrichement qu’un déchiffrement, tellement le Langage de l’Autre est toujours énigme. Et la métaphore qui fait signe vers l’action de défricher n’est nullement le fait d’une pure fantaisie. C’est bien d’une forêt des mots au sein de laquelle, Lecteurs, Lectrices, nous avons à ouvrir la clairière du sens. Or cette tâche est toujours difficile, sinon impossible.  Au motif même que le contenu de l’énonciation est le lieu opaque de non-dits, de réserves, de dissimulations, d’implicite, de pure subjectivité. Autrement dit c’est une Terre qui se lève devant nous dont nous devrons fouiller le sol à nos risques et périls, au risque de ne point trouver cette gemme que son Auteur a pris soin de travestir sous la vêture du lexique dont chacun sait le caractère d’immense polysémie.

    Si des mots comme « refuge », « renoncement », « sevrage » peuvent trouver de claires significations au titre même de leur dénotation usuelle, il en va bien autrement avec la zone toujours interlope des connotations, travail de la subjectivité sur les formes langagières. Car, de la linguistique à l’existentiel l’écart est ample, souvent abyssal. Le mot n’est pas de nature simplement langagière, ceci serait trop simple. Le mot est aussi reflet ontologique, signe de l’exister en son exorbitante polyphonie. Dans cette perspective plurielle de la pullulation sémantique, comment trouver son orient, poser ses propres repères, faire que l’acte de lecture ne soit jeu purement gratuit ?

   Interpréter, glisser la lame du couteau dans les interstices de la chair, l’endommager le moins possible, ménager ses fibres naturelles, entrer dans le su au gré de son propre insu qui devra se faire discret afin de ne nullement bouleverser l’ordonnancement de ceci même qui se donne à comprendre. On sera immédiatement alertés que toute tâche d’interprétation, au prix du nécessaire décalage qu’elle implique, suppose un réaménagement de ce qui a été dit, écrit, proféré. Il y va de la rencontre de deux subjectivités, de deux mondes étrangers l’un à l’autre. Comprendre adéquatement ne consiste nullement à parvenir au plein de la signification, seulement déflorer sans détruire, prélever le nectar sans offusquer la corolle, butiner le précieux sans en disséminer la beauté originelle.  

   L’édifice babélien, l’originaire comme le symbolique, est assemblage de terre crue, raison pour laquelle il est difficile de s’y aventurer autrement que dans la retenue. Comprendre-interpréter est un pur travail de modification de la source, c’est pourquoi les ruisseaux qui en résultent en aval ont perdu de leur vitalité primitive. C’est à pas comptés que nous devons pénétrer dans l’enceinte du Langage. Il y a tant à voir dans la pureté. Demeurons sur le seuil. Seulement d’ici l’édifice sera au repos et nous-mêmes assurés de ne rien transgresser du geste originel.]

 

*

 

« Par combien de refuges

Par combien de renoncements

Sous l’addition des sevrages

Force de ne plus t’aimer

Voudrais-je quitter l’orbite de cette terre désespérée

Sa pluie si belle

Ses cheveux doux

Si fous

De l’attente

Des calamités et du chaos

Je voulais être un arbre

E. Szwed

07-VII-23

Je voulais être un arbre »

 

Commentaire d’Emmanuel-Emmanuel dont j’ai partagé le Poème

Dans mon Groupe « Écriture & Cie » :

 

« J'espère et je crois que vous comprenez. Merci donc. »

 

*

 

   « Est-il possible de comprendre ? ». Å première vue la question paraît naïve mais, sans doute, parce qu’insuffisamment interrogée.  Comprendre, est-ce si naturel qu’il y paraît ? Comprendre, est-ce si logique que supposé ? Y aurait-il une sorte de pré-compréhension, d’a priori qui nous habiteraient si bien que, toute question de ramener en notre direction un possible sens, ceci constituerait l’évidence même ? Il y aurait donc résolution à même la question. Certes, nous les Humains ne sommes nullement une terre vierge et les chemins que nous avons parcourus ont semé en nous quantité de jalons qui sont autant de facilitateurs d’une future saisie des problèmes et, corrélativement, de leur dénouement. Cependant, si j’applique à chaque énoncé auquel je fais face en tant que déchiffreur (le terme de « défricheur » serait peut-être plus exact), le postulat selon lequel, d’emblée, une réponse m’est donnée face à l’énigme qu’est tout questionnement, il semble bien que je fasse abstraction d’une réalité liée à l’essence même de toute énonciation proférée par un Locuteur. Entre Celui qui me questionne et auquel je dois répondre et celui que je suis dans le présent de la situation, ce qu’il est essentiel de saisir, c’est qu’un abîme nous sépare existentiellement et que cet abîme est abîme de sens. Et c’est bien cet abime qui installe entre les Hommes, la polémique, les divergences, les guerres, parfois.

   Supposons un énoncé en référence tel que celui-ci. Un jour d’été, en pleine lumière, au sein de cet épanouissement sans limite qui vient à moi, un sentiment de plénitude immédiate m’atteignant, un Quidam s’adresse à moi de telle manière :

 

« Il fait beau aujourd’hui »

 

   alors se dégage immédiatement une adéquation de l’énoncé, du réel et de nos deux présences, si bien que rien ne demeure dans l’ombre, rien ne se dissimule sous quelque voile mystérieux, l’assertion nous saisit en sa vérité, notre compréhension de ce qui fait phénomène sera soudain si saturée que rien ne nous questionnera plus avant. Il y aura homologie des situations signifiantes. Il y aura accord et l’énoncé trouvera sa chute positive dans le cadre de sa profération. Certes l’exemple est simple, si ce n’est simpliste, mais parfois faut-il partir du simple pour aller vers le complexe. Ici, la situation, si l’on peut dire est de « nature », la chose convoquée se donnant telle la colline à l’horizon, tel le rocher sur le rivage. Tout y est explicite. Tout y est transparent.

    Mais là où la chose se complique, c’est lorsque de l’implicite, du caché, du non directement préhensible obscurcissent ce qui vient à nous dont, jusqu’ici, notre expérience ne s’est nullement enquise. C’est comme si l’énoncé venait du trou du Souffleur, au théâtre, que le Souffleur nous était inconnu, de même que la scène qu’il articule pour nous mais qui se dérobe à l’exercice de nos sens. C’est donc de l’indistinct qui fait fond sur de l’illisible, c’est donc un rébus avec ses clés qui ne nous sont nullement accessibles dans le moment du dialogue. Si, dans le cadre de ce dialogue, Locuteur et Allocutaire partagent une expérience commune, alors la tâche de compréhension sera grandement facilitée. L’Allocutaire, informé des motifs développés par son Vis-à-vis, saisira immédiatement le sens du message qui lui est adressé. Si, situation inverse, Locuteur et Allocutaire se trouvent en des lieux et des temps différents, la clarté de l’énoncé, du moins pour le Destinataire, s’en trouvera considérablement affaiblie. D’où la nécessité d’une mise en commun des motifs qui guident l’émergence du corpus afin qu’une terre partagée soit le lieu d’une entente qui, faute d’être présente, réduirait la communication au silence.

   Mais appuyons-nous sur le contenu du Poème cité en référence de manière à ce que, du concret de l’énonciation, quelque chose nous soit donné comme un sens possible. Ce qui, d’emblée pose problème sur le plan de l’interprétation, se trouve entièrement contenu dans le vers suivant :

 

Force de ne plus t’aimer

 

   Le t, pronom personnel de la deuxième personne du singulier a été graphiquement accentué car c’est de lui dont il s’agit, de ce mot pivot autour duquel se construit la totalité de la signification du Poème. Tout rayonne à partir de lui, tout le corpus tourne en orbite, si l’on peut oser cette métaphore, à reposer sur la nécessaire ambiguïté de Celui ou Celle qui en est le Destinataire. Or ce fameux Destinataire se perd à même l’anonymat d’un mot qui est à peine un mot, ce TE ou ce TU qui ne subsistent, après l’élision, que dans la forme évanescente de ce  t qui nous met en demeure de le comprendre et nous place de facto en situation d’échec. Car comment pourrions deviner ce vers qui il fait signe, les indices sont si minces, si flous, que l’enquête menace de tourner court.

   Bien sûr le contexte du Poème nous permet d’élaborer quelques hypothèses dont, toutes, cependant, à chaque moment, risquent de verser dans la fausseté. Å qui donc s’adresse ce qui se donne sous la figure de la plainte ? Le seul pas qui puisse se faire en cette contrée vide, est un pas, sans doute vers cette Aimée qui, soudain se trouve répudiée, après que du négatif a été éprouvé à son encontre. « Refuges », « renoncements », « sevrages » semblent indiquer une frustration du Narrateur, sentiment si négatif qu’il ne suppose nul retour en direction de Celle qui en a fomenté l’aporétique tissu. Point de non-retour que souligne l’irréductibilité du mot « force », comme une injonction intérieure du Narrateur qui se résout, non seulement à ne plus orienter son amour vers son Aimée, mais à doubler son geste de la décision tragique de quitter le sol nourricier de la Terre. La Terre aux mille vertus. La Terre belle et douce. La Terre promise aux « calamités » et au « chaos ». Mort du Narrateur donc, lequel au terme d’un processus semblable à celui de la métempsycose, renaît à lui-même sous les espèces d’un arbre. Sans doute d’un Arbre symbolique puisant à même la merveille du sol, grâce à ses racines, la force de s’élever sous la forme du tronc, des branches, des feuilles, nouvelle génération venant annihiler les traits de l’Absurde qui en précédait la venue.

   Bien évidemment, un commentaire plus serré permettrait de donner sens à chaque fragment du corpus, de préciser son jeu propre, ses relations avec les autres mots, enfin de bâtir une narration vraisemblable qui, nous hissant vers le haut, nous exonèrerait du bourbier d’incompréhension dans lequel nous risquions de nous enliser. Cependant rien ne nous assure de la validité de notre interprétation et ici il nous faut reprendre quelques considérations d’ordre général. Afin d’en assurer une meilleure appréhension conceptuelle, j’aurais recours à la figure explicative du diagramme, laquelle, par son travail de synthétisation, assemble le divers sous une forme immédiatement lisible.

 

Est-il possible de comprendre ?

    Brossés à grands traits et d’une façon synthétique, les deux motifs de la compréhension (en situation d’une expérience commune du Locuteur et de l’Allocutaire) et de l’interprétation (en l’absence de cette même expérience) pourraient se traduire en termes d’harmonie ou de dysharmonie. Harmonie lorsque, d’une manière générale, les contenus de l’énonciation coïncident : Locuteur et Allocutaire se réfèrent à une expérience commune. Dysharmonie lorsque ces mêmes contenus divergent : Locuteur et Allocutaire sont existentiellement situés sur deux plans différents, lesquels créent les conditions mêmes d’une mésinterprétation ou, pire, d’une totale incompréhension.

   Ce qui est à comprendre (dans le champ de la compréhension), c’est qu’un dialogue minimal est la condition de possibilité de tout échange fructueux. En quelque façon le « Soi » du Lecteur doit se superposer, se calquer sur celui de l’Auteur, affinités préalables à toute entente réciproque. Instaurer un dialogue, c’est faire en sorte que l’étymologie du mot « dialogue » ne reste lettre morte, mais que le « dia », « ce qui traverse » puisse rencontrer le « logos », le « discours », la « raison » de celui à qui la parole est destinée. Hors de cette rencontre, de cette convergence, de cette osmose en vue de laquelle tout discours est produit, il n’y aura jamais que la glaise d’une lourde incompréhension, deux positions parallèles dont l’essence est de ne jamais aboutir à cette belle jonction du mot proféré, du mot reçu en la totalité de sa signification.

Est-il possible de comprendre ?

 

Diagramme de Venn montrant

quels glyphes en majuscules

sont partagés par l'alphabet

grec, latin et russe.

 

 

   Le recours au diagramme ci-dessus, ou « Diagramme de Venn », reporté au diagramme proposé plus haut, permettra de saisir ce lieu unique, cette manière de creuset, de réservoir mis en commun, là où une entente identique des choses les conduira à leur accomplissement le plus parfait. Ce qui a été nommé, dans le premier diagramme, au lieu d’intersection des deux cercles :

Mise en commun des expériences

Zone de compréhension « objective » de l’Allocutaire

Zone de médiation

 

Se réverbère en miroir dans le second diagramme, là où

 

O M K T

 

A X Y H

 

B E P

 

Sont les parties communes, partagées

des glyphes de langues originellement distinctes

grec, latin et russe

 

   C’est donc dans une zone bien déterminée du réel, une zone de médiation qui fait se superposer, se chevaucher des expériences plurielles, que peut se donner, dans un genre d’universel commun, la signification ultime qui sera entente entre Locuteur et Allocutaire. Ce qui, énoncé en termes qui me sont chers, revient à énoncer une fusion des affinités comme seule mesure qui rende possible un échange humain.

   Ainsi, si le corpus du Poème cité en référence, devient « cause commune », entente, possession partagée, alors l’énigme s’éclaire et se résout dans la plus pure clarté. Les « refuges », « renoncements », « sevrages » se désocculteront, sortiront de l’ombre et le « » de « Force de ne plus t’aimer », s’exilant de sa zone de mystère, deviendra le « tiers inclus » grâce auquel un dévoilement aura eu lieu, autrement dit le surgissement d’une Vérité. De manière semblable, l’arbre anonyme trouvera à s’épanouir selon la forme hautement compréhensive de ses racines fondatrices, de son tronc rugueux au contact du réel, du réseau infini de ses branches, du scintillement de ses milliers de feuilles, autant de minuscules métaphores d’une herméneutique en acte. Car, nous Humains ne sommes que ceci, un constant dépliement compréhensif-interprétatif de qui-nous-sommes en direction de-qui-nous-ne-sommes-pas, cette altérité qu’il faut faire sienne au risque de Soi. Sans doute n’y a-t-il rien de plus essentiel que de nous comprendre nous-mêmes et ce qui ne l’est nullement, car notre destin est tissé de ceci :

 

Être est comprendre

Ignorer est Non-Être

  

Puissions-nous, à partir de ceci, lire le beau Poème

d’Emmanuel-Emmanuel à nouveaux frais :

 

« Par combien de refuges

Par combien de renoncements

Sous l’addition des sevrages

Force de ne plus t’aimer

Voudrais-je quitter l’orbite de cette terre désespérée

Sa pluie si belle

Ses cheveux doux

Si fous

De l’attente

Des calamités et du chaos

Je voulais être un arbre

E. Szwed

07-VII-23

Je voulais être un arbre »

 

*

 

Oui, nous voudrions « être un arbre », un arbre compréhensif

Disposé à l’entente de l’Autre à l’aune de ses feuilles

De ses branches, de ses racines, de ses rhizomes

Et pouvoir rejoindre en un saut de la pensée

Celle qui, toujours aimée, s’éclaire

Au plus haut

Du Sens

 

O M K T

 

A X Y H

 

B E P

 

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12 juillet 2023 3 12 /07 /juillet /2023 17:01
Aurore

                                                                   LAPLAND - Finland

                                                  Photographie : Gilles Molinier

 

***

 

                  

                                                                          Le 31 Janvier 2018

 

 

  

   Décidemment, Sol, il ne sera pas dit que j’échapperai aux pays des hautes terres où souffle l’esprit boréal. C’est comme si, dès ma naissance, s’était implanté en moi ce germe de beauté indépassable. Existe-t-il, en un coin de la Terre, un district, fût-il mince, qui soit investi d’un tel pouvoir de fascination ? Je n’ai que trop rarement parcouru le globe et n’en connais guère que quelques rapides visions entrevues, ici et là, sur un écran de cinéma, dans les pages d’une revue. Mon unique voyage en tes confins du Nord (qui donna lieu à notre rencontre) remonte à si longtemps et, parfois, je crois l’avoir rêvé. Mais peu importe la durée, tu sais comme moi que chaque expérience est singulière, que rien ne la détermine tant que la qualité sous le sceau duquel elle s’est déroulée.

   Cette belle image dont je vais maintenant faire le commentaire, je l’ai découverte au hasard de mes lectures dans une revue au titre évocateur : « BOREALES ». Vois-tu, certains noms sont magiques qui portent avec eux l’incomparable mérite du songe. Rien ne peut le dépasser, tu le sais bien, toi mon imaginative, la médiatrice de mes instants, tu les transformes en cette inaltérable félicité qui incline aux plus longues pensées. Rencontrant les pages glacées du magazine, apercevant ses représentations lacustres, ses immenses forêts de mélèzes tachées du blanc des bouleaux, ce ciel tellement pris de liberté et me voici voguant dans le lieu de l’adolescence, quelque part du côté du « Voyage d’Urien » de Gide :

   «  ... soudain la nuit se déchira, s'ouvrit, et se déploya sur les flots toute une aurore boréale. Elle se reflétait dans la mer; c'étaient de silencieux ruissellements de phosphore, un calme écroulement de rayons; et le silence de ces splendeurs étourdissait comme la voix de Dieu. »

   « Aurore boréale », « ruissellements de phosphore »,  les portes du réel étaient dépassées dont, longtemps j’oubliais la texture pour me tenir tout en haut du planisphère, là où rien de plus libre ne pouvait apparaître  que l’immense et glacée courbure du ciel. Oui, sans doute « la voix de Dieu » te surprendra-t-elle dans la référence d’un agnostique mais elle indique, pour moi, tout au plus, l’idée générale d’une transcendance dont tout paysage sublime peut recevoir le prédicat. Quelle émotion intense doit éprouver le voyageur lorsque se déploient devant ses yeux ces écharpes vert-émeraude qui balaient l’espace de leurs étonnantes mouvances ! Puissent-elles, un jour, m’apparaître dans leur vérité alors qu’elles ne sont, le plus souvent, que des mirages de songe-creux !

   Mais assez de ruminations, de regrets, de possibles métamorphosés en leur constante dissidence. Des yeux humains, n’est-ce pas Solveig, engrangent une telle myriade d’images qu’il en demeurera toujours une à placer dans l’étrave de notre mémoire pour en faire le lieu d’une incomparable contemplation. Sans doute penseras-tu, comme moi, qu’un pays tel la Finlande et à plus forte raison sa latitude la plus extrême, la terre lapone,  ne pourront jamais se laisser réduire à quelque image d’Epinal pour touriste en mal de sensations. Toujours il faut aller à l’essentiel, au rare, à l’authentique, lesquels souvent, demandent que l’on fasse l’effort de les découvrir, de les comprendre, de les loger en soi au sein de ce qui s’accomplit grâce à un lent métabolisme. Certes le plaisir de la découverte est immédiat  mais détourner les yeux de ce qui les a ravis et une autre occupation prend la place qui efface ce qui vient tout juste d’être considéré. Longuement, patiemment, il faut archiver dans le souvenir, y revenir souvent, en apprécier l’inimitable pulpe. Alors seulement les choses consentent à livrer leur âme, à libérer le feu dont leur centre est porteur, à diffuser l’ensemble des prodiges qui en habitent le site.

   Voici, Sol, nous sommes par un étrange pouvoir du sort, rassemblés tous les deux sur cette rive sombre à la belle teinte de plomb. L’heure est matinale, aussi le silence est-il grand dont on perçoit les orbes jusqu’au centre du corps. L’air est frais, une palme s’agite qui fait notre siège. Oh rien de douloureux, rien de désagréable. C’est la tournure du Grand Nord qui vient à nous, nous enveloppe dans un genre de tunique étroite afin qu’entourés de cette eau lustrale nous naissions à notre propre événement, à ceci qui fait face et se dit sur le mode de la surprise. Plutôt du saisissement. Non venu du froid mais de la vision neuve qui s’ouvre à nos regards. C’est ainsi, tout paysage en son origine (celui-ci vient tout juste d’émerger du néant de la nuit), se donne à voir tel l’exception qu’il est. Tu sais, Solveig, il ne s’agit de rien de moins qu’une commune naissance. Le monde vient à nous comme nous venons à lui, surgissons au plein de sa mystérieuse présence. Etre-à-soi est toujours être-au-monde. Pour la simple raison que nous ne sommes que le prolongement d’une étoile venue du plus profond de la galaxie, fragment de cosmos jouant la même partition que ce lac à l’eau étale, ces bouquets d’arbres, cette forêt qui fuit là-bas vers son terrestre destin.

   Nul bruit encore que la résonance du monde sur l’arc de la conscience. Tout est si diffus, si souple, si souverainement accordé à l’ordre des choses. Nous ne parlons pas, Sol. Nous regardons seulement le trait de cendre du rivage opposé, la lueur rose au ras de l’eau, le cristal du ciel, la manière de sombre presqu’île des arbres dont la fuite paraît infinie. Mais ici, regarder veut dire entendre, toucher, goûter, sentir, tout ceci dans le même geste de préhension puisque nous sommes l’un des éléments de la scène. Ni plus, ni moins que la dalle d’eau, le dôme du ciel. A ce seul prix la faveur peut nous être accordée d’être en rythme avec ce qui, non seulement nous entoure, mais ce tout dont nous participons, qui nous affecte en notre propre le plus profond, sincère, inaltéré.

   Seule l’émotion, seule la vibration, seul le frisson intérieur peuvent encore faire sens. Même un mot serait de trop. Sa seule profération entraînerait le cycle des justifications, des raisonnements, peut-être des sophismes. Le silence est le meilleur allié de la poésie. Or qu’est cette apparition sinon l’efflorescence d’une poétique ? La photographie est si exacte qu’on n’en pourrait rien soustraire sans attenter à son intégrité. Elle fonctionne comme un alexandrin avec sa propre cadence, sa césure inaperçue, sa métrique qui en fait son élégance. Être à l’écoute comme on l’est au regard. Dans la libre disposition de soi à ce qui advient. Une liberté accordée à une autre liberté. Une pure confluence. Une osmose. Le lieu d’écriture d’affinités complémentaires. Tout séjour auprès des choses naturelles (en la pureté de cette notion) est un acte indivis qui nous met en présence d’une source limpide. Les gouttes d’eau sont assemblées, les grains d’air unis, les fragments de terre soudés. Il n’y a nulle place pour une diversion, un partage, un éparpillement du réel. Ceci aurait-il lieu et ce ne serait que chaos et non-sens épandu sur un mortel ennui.

   Te rends-tu compte combien, au-delà du temps et de l’espace nous avons été complices d’une aventure commune ? Une sorte de « re-naissance » des jours d’autrefois, un nouvel élan, la foi en nos destins réunis. Ici, le soleil est à présent au zénith et la lumière ruisselle du ciel, on dirait une cascade de météores, peut-être la curieuse clarté d’une aurore boréale. Ici il faudrait demeurer, en instance d’une plus ample connaissance, genre d’amphore ouverte à une pluie de clarté. Nous serions un contenant attendant que son contenu vienne en légitimer la présence. Quoi de plus beau alors que ce suspens du temps à l’entour d’une chose rare, emplir de sens la démesure d’une vacuité. Ainsi se campe l’amante à sa fenêtre que l’amour ravira bientôt.

    Avant de me retirer, encore une vision venue d’une lanterne magique. Une forêt de sapins et d’épinettes au vert sombre que jouxte la rouille des mélèzes d’automne. Le méandre paresseux d’une rivière, son eau claire, ses ilots de tourbe. Une première neige saupoudre le sol spongieux. Le ciel est blanc, en attente de flocons. Bientôt sera l’hiver, sa rigueur, la nature en repos avant que ne s’annonce l’éveil printanier. Certes cette scène diffère de la première qui s’ouvrait sur un spectacle apparemment proche du solstice d’été : vivacité de la lumière, brillance de l’eau, dépliement du ciel en sa plus grande splendeur. Mais, en réalité, ne s’agit-il pas d’une seule et même chose ? Si. Toute beauté une fois reconnue s’installe avec facilité dans tout ce qui peut la recueillir en tant que l’exception qu’elle est. Nul lieu plus prééminent que l’autre. Nulle saison qui sonnerait plus haut que sa rivale. Nulle précellence qui figurerait ici, s’absenterait là.

   La beauté est si universelle qu’elle est toujours reconnue par ceux, celles, hommes, femmes, paysages, œuvres d’art qui lui offrent l’espace de sa révélation. Ainsi de toi, Sol, dont la dernière apparition est si lointaine qu’elle semblerait irréelle. Jamais tu ne m’as envoyé de photographie de celle que tu es devenue : une pure convention entre nous. Mais ce que je sais à la façon d’une évidence c’est que tout est demeuré en toi qui faisait ton charme : cet acajou de tes yeux, ce hâle tirant vers le luxe d’une peau satinée, ce sourire éclatant, la neige de tes dents. Et cet air de  naturelle disposition à l’accueil d’une joie. Voilà pour aujourd’hui. Jamais il ne faut abuser des attraits de la distinction sous peine d’éprouver la pesanteur du réel. Je t’envoie par courrier cette belle revue au nom si évocateur « BOREALES ». Je sais que tu en feras bon usage. Puisses-tu y trouver ces brusques illuminations qui, jadis, allumaient au profond de tes yeux le feu du bonheur. Déjà j’en aperçois les sourds éclats. Prends soin de toi.

    

  

 

 

 

 

 

 

 

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11 juillet 2023 2 11 /07 /juillet /2023 17:23
Ce manteau de blanc silence

Forêt suédoise en hiver

 

***

 

                                                            Depuis mon Causse ce Lundi 25 Janvier

 

 

                         Très chère Sol

 

 

   En note liminaire de ma lettre, sans doute ne seras-tu guère étonnée que ce soit une citation de Selma Lagerlöf, tirée de ‘L’empereur du Portugal’, qui y figure, tellement cette langue de ta compatriote est belle :

   « Là-haut, les sapins étaient vieux comme le monde et tout chenus. Lorsqu’on les voyait à la lueur de la torche, avec leurs branches couvertes de grosses masses de neige, on ne pouvait s’empêcher de remarquer que plusieurs d’entre eux – qu’on avait toujours pris pour des arbres – étaient en réalité des trolls. Des trolls aux yeux aigus sous leurs blancs chapeaux de neige, aux longues griffes acérées qui perçaient l’épaisseur blanche dont ils étaient couverts. La terreur qu’ils inspiraient était supportable tant qu’ils se tenaient tranquilles, mais songez à ce qui se passerait si l’un d’eux, étendant un bras, allait saisir un des passants ? »

    C’est bien de merveilleux dont il s’agit, de ce genre de dentelle si aérienne qui tresse les contes de ton pays de légende. Je ne sais si, lorsque tu vas faire tes promenades au bord du Lac Roxen, tu aperçois ces fameux trolls, ou bien ces étranges personnages de la mythologie nordique, ces géants (Jötunn), ces elfes (Alfar), ces nains (Nidavellar), dont il me plaît de donner les noms en suédois, ils ne font que mieux me dépayser et me transporter auprès de toi sous la lumière verte des aurores boréales. Lorsque tu répondras à ma lettre, parle-moi donc de tes errances sylvestres, dis-moi le rouge brique de ces chalets de bois qui se reflètent dans l’eau (ou bien la pellicule glace ?), la grâce des bouleaux, leur à peine insistance sur le bleu du jour. Dis-moi la rive des eaux, son feston de clarté, son dessin que sans doute perçoit le fabuleux Nils Holgersson depuis son ciel, escorté de ces oies éblouissantes qui cacardent de joie à simplement admirer le paysage sublime qui file sous leurs ailes à la vitesse d’une feuille glissant dans les lames du vent du Nord. Raconte-moi tout ceci, la beauté du jour lorsqu’il s’irise des teintes neuves du ciel, le silence se courbant à l’infini de la forêt, quelques bruissements parmi les bruyères dont on ne sait si c’est quelque animal sauvage qui en a dérangé l’ordonnancement, si c’est un animal en maraude qui en a traversé la blanche toison. Il y a tellement de vie partout répandue qui se dissimule derrière le tronc d’un saule, sous les aiguilles des genévriers, à l’abri de la robe sombre des pins et des épicéas.

   Je te sais si proche des animaux, tu dois en épier la course parmi les arbres de la forêt, en deviner la présence au sein de tous ces massifs de neige, ces lourdes congères qui bordent les sentiers. Dans cet hiver qui n’en finit pas de dérouler ses ondes de froid, aperçois-tu parfois ces hardes de rennes, leurs bois se découpant sur le mystère du brouillard ? As-tu déjà surpris la fuite d’un ours brun, as-tu observé, blanc sur blanc, la silhouette menue d’un renard arctique ? Les pygargues à queue blanche sillonnent-ils toujours le ciel de leur vol invisible ? C’est bien tout un art de la dissimulation qui, en hiver, habite tes vastes contrées. Comme une vérité qui voudrait se dire, mais dans la légèreté, l’approximation, l’approche. Peut-être n’est-ce que ceci, la vérité, un tremblement à l’horizon des yeux, une parole assourdie, une étincelle qui brasille au loin et ne dit son nom qu’à demi ?

    Mais que je te dise plutôt la façon dont tu m’apparais en cette fin de saison qui se traîne et ne semblerait vouloir renoncer à son prestige qu’à regret. Qu’a donc à nous dire le froid ? La qualité d’une exactitude, la valeur d’une ascèse ? Que souhaite exprimer la neige ? Le mérite du silence, la nécessité d’un retrait des choses mondaines, le repliement d’un amour dans sa mystérieuse conque ? Vois-tu, le monde est plein de signes que nous ne savons décrypter. Et comme nous sommes en échec, nous inventons trolls et autres elfes, ils nous sauvent de la réalité à défaut de nous exonérer de la dette de vivre. Oui, je sais, toujours cet abîme de la métaphysique qui me questionne et ne me laisse nul repos que j’aie tâché d’en circonscrire quelque nervure signifiante. Sais-tu, l’on ne se refait pas et il nous faut accepter d’incliner dans le sens de nos affinités, sinon nous courons le risque de déserter notre essence et de n’être plus qu’une erreur à la face du monde, une brise ne trouvant nullement le lieu de sa plénitude.

    Depuis cette nuit une fine couche de grésil s’est abattue, ici, sur le Causse. Un simple poudroiement bien plutôt qu’une neige, une manière de floculation qui touche l’âme à défaut de marquer son empreinte sur le corps. C’est étonnant ce qui s’ensuit, un genre d’immédiate félicité, un air de bonheur qui flotte au large des yeux. Alors je n’ai guère d’effort à faire pour exister, suivre ma pente, me laisser émouvoir par le genévrier taché de blanc, par les chênes dont les feuilles paraissent d’argent, les sentiers de cailloux blancs dont on devine la trace sous cette membrane si inapparente, on la croirait issue de l’étoffe même d’un rêve. Tu sais, Solveig, je ne sais si j’aime la neige. Je crois plutôt qu’elle m’indiffère. Plus que sa matière, c’est son symbole qui m’attire, ses valeurs estompées qui me fascinent. Un peu comme la présence d’une Jeune Femme si discrète, elle traverserait ma vie pareille à une dentelle de verre, je n’en verrais que le sillage de lumière, puis plus rien, mais elle demeurerait gravée dans ma chair à la façon d’une chose rare, sublime, une inaccessible œuvre d’art logée au plus haut de sa cimaise.

   Je marche lentement parmi ces collines de calcaire que rien ne vient troubler, sinon le bruit léger de mes chaussures, parfois la fuite d’un passereau que mon passage vient de déranger. Ce jour est une vague blancheur et un air d’heureuse mélancolie flotte sur toute chose. On pourrait en palper la longue douceur, apprécier l’absence de vanité du paysage qui a tout ramené à une identique vision de ce qui s’annonce, pur poème de ce qui est. Ma relation à la nature a-t-elle changé ? Ou bien est-ce la dimension d’un temps enseveli sous ce clair linceul qui s’est métamorphosée ? Oui, Sol, je crois que, nous les hommes, sommes sensibles aux variations de notre environnement proche. Le temps est-il beau et nous sommes en joie. Le temps est-il maussade et nous désespérons de le voir jamais nous offrir la mesure pleine de son être.

   Tout comme les heures, nous sommes frappés de fragilité, poinçonnés d’inconstance. Nous sommes ici, sous ce ciel bleu du Midi et nous voudrions nous trouver sous celui, pur, du Septentrion avec ses eaux qui flottent à l’infini, écrivant dans l’éther le chiffre de notre destinée. Nous sommes de neigeuses solitudes, des flocons que la bise vient éparpiller parmi les hasards du monde. Toi, là-bas, dans l’illisible marée des jours, bien au-delà de la portée inquiète de mes yeux, moi ici, qu’une brume efface du palimpseste existentiel. Nous existons si peu au-delà de notre peuple de chair. Jamais nous ne sortons de nous pour aller vers quelque altérité que ce soit. Nous sommes entièrement inclus dans le cercle étroit de notre peau. Nous vivons telles ces mystérieuses monades qui sont la partie et le tout en un seul et même lieu assemblés. Notre vue ne dépasse guère le globe étroit de nos yeux. Malgré tout il nous faut consentir à aller de l’avant, à progresser dans le blizzard, à affronter les tempêtes, à incliner nos fronts sous les giboulées de neige. Elles nous disent, tout à la fois, le peu de choses qui nous traversent, à la fois la grande beauté d’exister, ici, là-bas, sous la courbe intime de la terre.

    Notre pensée ne s’arrête nullement à ce monde-ci qui nous échoit comme notre plus évidente possibilité. Bien d’autres mondes nous interrogent dont nous ne savons deviner l’urgente présence. Je marche sur cet éperon du Causse qui nage en plein ciel, au milieu de ces buttes blanches, parmi la feuillaison claire des arbres. Que vient donc me dire cette neige ? Elle est plus qu’un signe de la simple nature. Elle est un blanc langage qui fait signe en direction d’une pureté. Afin de l’apercevoir il est nécessaire de déciller nos yeux, de dépasser ce mur d’inconnaissance derrière lequel, la plupart du temps, nous nous abritons des dangers du monde. Une longue tradition interprétative nous donne la neige en tant que sérénité, virginité. Mais est-ce si simple ? Est-ce la neige qui est immédiatement donnée dans cette vertu même ou bien est-ce nous, les Conscients, les Lucides, qui devons lui attribuer ces éminentes valeurs ? Ne possède en soi la quiétude que celui qui, au terme d’un long périple, a fait s’élever son intuition, son sentiment à la hauteur de ceci même que nous attendons des choses, qu’elles nous soient favorables et qu’elles dessinent, dans l’air troué de froid, notre propre silhouette qui soit conforme à nos espérances. 

   En cette matinée de claire parution, je n’ai qu’une idée en tête ma chère Sol, me fondre en toi comme tu pourrais m’habiter au gré de ton âme si généreuse. Une neige rencontrant une autre neige sous l’heureuse sérénité du ciel. Mon Rêve Lapon, mon Elfe Nordique, que ma lettre te trouve en parfaite santé, logée au sein même de qui tu es avec ce naturel du grésil qui vole au-dessus des soucis des hommes, inattentif à sa course, un passage de l’instant vers celui qui le suit et le justifie. Qu’adviendra-t-il de nouveau lorsque la neige aura fondu ? Serons-nous semblables à qui nous avons été jusqu’ici ? Rêverons-nous encore ? Il est si bon de confier son esprit à l’imaginaire !        

Ton éternel discoureur du Sud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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