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24 avril 2024 3 24 /04 /avril /2024 07:38
Affligée de nudité

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Elle avait compté sur son âme, en avait sondé la profondeur, mais c’était pure vacuité qui s’était présentée à elle, comme si son âme n’avait jamais été qu’un mot, un concept vide, une voile flottant dans l’air sidéré, au milieu des tourbillons du Rien. Certes, ces pures évanescences étaient appréciables au plus haut degré pour des Saints, des Savants en méditation, des Artistes convoqués au jeu raffiné avec la transcendance, mais pour Elle…

   Elle avait compté sur son esprit, en avait attisé les ressources polyphoniques, avait appelé à son chevet les Poètes, les Écrivains, les Philosophes mais, à mesure qu’elle mettait sur le métier, odes sublimes, anthologies précieuses, philosophèmes subtils, tout se détissait, tout se dispersait en lambeaux et ses mains nues n’étreignaient que du Négatif, de l’Indicible, du Mouvant. Certes cette tripartition du réel selon la mesure de l’Inaccessible était remarquable pour des Êtres aériens, diaphanes, doués d’une vivace ubiquité, mais pour Elle…

   Elle avait compté sur son corps en dernier ressort, sur l’assurance de son anatomie, sur la solidité de la chair, sur l’écran immarcescible de sa peau, mais ce n’étaient qu’entier dénuement, savane d’herbe illisible, hauts plateaux traversés du cri aigu des rapaces, sommets couronnés de neige en leur inaccessible éclat. Certes, ces géographies hauturières avaient pénétrante valeur pour la race des Explorateurs, le peuple des Aventuriers, l’étoffe des Héros, mais pour Elle…

   Elle n’était qu’Elle, sans autre assise patronymique. Nul, pas même, ses Pourvoyeurs de vie, n’avaient réussi à la nommer. C’était de l’ordre de l’impossibilité, cela avait la consistance gluante d’une confondante aporie, cela sonnait faux, à la manière d’un violon mal accordé, d’un tocsin à l’airain fêlé, d’une voix dysphonique, mal assurée de l’étendue de sa tessiture, de la portée presque nulle qu’elle aurait manifestée à l’encontre de tout Autre. Elle n’était Elle qu’à être ce pronom impersonnel sans quelque prédicat qui se fût affairé à préciser les contours de son être. Peut-être même, n’était-elle « être » que par défaut, pareille à la diatomée dans sa cellule de verre, à la méduse transparente, au papillon Greta oto aux ailes translucides.

    Autrement dit, elle n’était que sa propre nudité, dépourvue de quelque banlieue, fût-elle prise dans les mailles grises des lieux amorphes, indéterminés. Or, cette hésitation à être se lisait, comme on interprète un cliché radiologique, à même les nervures qui la soutenaient avec quelque difficulté, à peine plus haut que sa propre ligne de flottaison. Et cette inclination à la contradiction, à l’énoncé sophistique, à l’exercice du contresens, la plaçait dans une énigmatique posture qui tenait, à la fois, de l’androgyne, de l’hermaphrodite, de la substance monoïque peinant à trouver sa voie parmi la pluralité sexuée d’un Monde indistinct, nébuleux, inarticulé en quelque sorte, une manière de doute originaire non encore dépassé.

   Et pourtant, il fallait bien vivre, sortir, certes avec difficulté, de la tunique de sa chrysalide, s’essayer à rayonner, un tant soit peu, tel le brillant imago, oh, à l’évidence, dans la modestie, le sourd éclat crépusculaire, la faible lumière aurorale, l’hésitation d’un clair-obscur. Vivre à demi, sur la pointe des pieds, telle la timide Ballerine qui n’ose encore exercer son talent, cintrée dans son corset étroit qui la confond, la contraint, bien plutôt que de la faire se déployer tout contre la palette polychrome de l’exister. Vivre entre deux portes. Vivre dans l’intervalle entre deux notes. Vivre dans la zone interlope qui anticipe toute relation, tout contact, tout essai de paraître au grand jour alors que la pupille des yeux s’ourle de cataracte. Vivre avant même la parole, dans cette feuille de silence qui cloue les Amants les plus impétueux sur la planche d’entomologie de leur passion. Vivre à la limite du goût, juste sur le bord d’une sapidité, ni dans le sucré, le salé, l’acide, seulement dans le geste devançant toute sensation, avant toute idée de fumet, de piment, de bouquet. Vivre à l’orée des gestes, en suspens, imiter la marche immobile des Mimes et grimer son visage de blanc, annuler sa progression vers l’avant, annihiler tout projet, faire du Soi un signe avant son émission, le faire rétrocéder dans la touffeur des limbes amniotiques. Vivre et s’immoler dans l’abîme existentiel. Voilà, à peu près où Elle en était de sa progression vers Soi. Elle face à sa Vie : vol stationnaire du colibri, nectar qui ruisselle à portée de bec, mais dans le retrait, dans le fanal du pollen qui meurt à même sa profération. Certes, l’on pourra trouver belle, admirable même, cette insertion dans l’à peine vivre, cette disposition à n’être pas, ce refuge dans la nacre de la coquille existentielle. Mais, toujours, « il y a loin de la coupe aux lèvres ». Toujours il y a faille entre l’Idée et l’Acte ; entre le Rêve et la Réalité. Endurer cette non-venue à Soi : castration de Soi, pliure du Soi sur son germe inaccompli, ablation du Soi jusqu’au « risque de se perdre », pour parodier le beau titre du roman de Kathryn Hulme.

   Son corps était de solitude. Son corps était de courte venue. L’esprit le devançait, ce corps amorphe, ce corps pareil au suif blafard d’une bougie. Å peine la consistance d’une eau savonneuse dans le jour avare d’une blanchisserie, d’une laverie usant le monotone des jours, le réduisant à l’état d’une cendre volatile. Mais était-ce vraiment un corps de tissus, de nerfs, d’aponévroses, un corps de sang et de lymphe ? N’était-ce simplement un corps chimérique, illusoire, un mirage se levant au contre-jour du croissant des barkhanes ? Une triste lagune habitée d’êtres tous plus étiques les uns que les autres ? Nul n’aurait pu prononcer quelque chose à son sujet qu’à se fourvoyer dans les fosses insondables de l’absurde. Était-elle au moins inscriptible dans le contour de quelque figure vraisemblable ? Certes, pour donner corps au récit, force nous est imposée, sur le mode de l’approche, de l’approximation, de traduire en des mots de peu de densité, ceci même qui vient à nous dans le silence et la pure étrangeté.

   Le charbon des cheveux, de simples lianes qui encagent le triangle aigu du visage. Des mèches, plus violentées que rebelles, tombent dans une manière d’à-pic vertigineux. Le regard (mais s’agit-il de regard ou bien de la vision torturée d’une Égarée ?), le regard est perdu au loin de Soi, explorant la vastitude des espaces infinis. Un regard de comète avec la tresse brillante des cheveux à sa suite, une vive lumière qui, bientôt, devient simple sillage indistinct dans la haute bannière du temps. Le visage, le masque du visage est issu de quelque tragédie antique dont les Personnages sont absents, gommés par la vacance de leur archéologie biffée, réduite à quelques mots fragiles absorbés par le livide de la page blanche. La bouche prononcerait-elle le début de quelques syllabes, qu’un bleu de vitriol en réduirait à néant la prétention à paraître. Le corps (oui, il faut bien l’appeler ainsi), se confond avec ce qui l’enserre, une toile de neige seulement délimitée par de flexueuses et hésitantes lignes. Ce corps, pesé au trébuchet de l’esthétique, n’est rien de moins qu’une esquisse se maintenant en soi, n’ayant nulle postérité qui la conduirait à l’œuvre achevée, synthèse des moments qui la précèdent. Ce corps porte, en sa consternante biffure, les stigmates manifestes de sa propre finitude. Il ne tient à l’intérieur de ses frontières qu’à se constituer en ce fond qui l’absorbe et le reprend en lui comme sa provende quasi-métaphysique. Oui, Elle aux bras croisés devant le trou de l’ombilic, oui, Elle dont le sexe est occlus par le pli des jambes, oui, Elle dont la chute des reins est écho de sa propre chute, ne vit qu’à trouver abri provisoire dans le corridor étroit de notre matière grise que l’on suppute pensante. Mais l’est-elle vraiment ? Nous avons tellement de motifs de nous absenter des obligations de notre essence !

   Mais, ici, nous avons assez dit, dans le genre négatif, le positif se donnant sous la forme d’un mince filet d’eau bientôt repris par la faille d’une diaclase. La fente d’une brisure. Oui, Elle est sans espoir. Elle correspond à nos jours de tristesse, au chanvre resserré de notre mélancolie, au lien étroit qui serre nos poignets lorsque, vaincus par quelque menace, tout geste nous est ôté, toute initiative amputée de son possible avenir. Elle est la résurgence de notre angoisse fondamentale. Elle est notre nuit, l’assise au bord de la couche avec les mains qui tremblent et le moite au front. Elle est notre vision qui, parfois, se recourbant, se penche sur la jarre vide que nous sommes où ne résonne que le son de notre voix blanche. Silence sur silence qui efface le sens et nous reconduit en-deçà de notre être en d’inconnus territoires, genres de voiles exsangues qui faseyent longuement le long de rivages se perdant dans les brumes d’un non-savoir.

   C’est ceci, le terrible : interroger le Monde et n’avoir pour réponse que cette affligeante impéritie, cette absence de compréhension qui font de nous de simples esquifs ballotés en tous sens par un océan en furie. Jamais nous ne voulons être de simples pronoms personnels indéfinis. C’est le défini, le strictement limité, le stable, le dicible, le nommable, l’accompli dont nos mains, notre corps, notre esprit veulent se saisir. Hormis ceci, l’horizon est vide et l’univers privé de parole ! « Affligée de nudité », nous la voulons vêtue des emblèmes singuliers, infiniment présents, qui feront d’Elle, peut-être une Pénélope, une Eurydice, une Virginie, une Odette de Crécy, ces si belles figures féminines en quête de leur Ulysse, Orphée, Paul, Charles Swann. Oui car à chaque âme il faut sa concordance, son analogie, son écho.

 

Faute de ceci :

 Seul le Vide !

 

 

 

 

  

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20 avril 2024 6 20 /04 /avril /2024 17:22
Sentons-nous, au moins, cette lumière crépusculaire ?

" Dans la baie de Wissant ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Un soir, la Baie de Wissant,

entre Cap Blanc Nez et Cap Gris Nez,

entre le clair et l'obscur,

comme divinement illuminée... » A.B.

 

      Sentons-nous, au moins, cette lumière crépusculaire ?

Nous croyons sentir et nous ne sentons pas. Nous croyons vivre et nous ne vivons pas. Nous pensons toujours être au bord d’une révélation et nous sommes à la périphérie de notre propre corps que, rarement, nous habitons adéquatement. Nos yeux sont des globes de porcelaine sur lesquels ricoche la lumière. Nos mains des sarments qui griffent l’air de leur inutile gesticulation. Nos ventres des désirs de plénitude que le vide anéantit. Nos sexes des emblèmes livides évanouis avant même que d’être comblés. Nos jambes des pieux hémiplégiques. Nos pieds des ventouses collées aporétiquement au sol de poussière. Nous croyons avancer et nous demeurons. Nous croyons exister et nous avons peine à seulement respirer. Nous vivons trop à l’heure de midi et les trombes zénithales nous clouent à notre solitude de chair. La nécessité entre en nous et nous sommes au supplice. Corps lourd sous les coups de gong du jour. Sang pourpre qui n’en finit pas de faire ses lacs inutiles et ses stases abortives. Partout le jaillissement de la blancheur ossuaire, les éclats de phosphore, les cryptes fermées du doute. Les nerfs sont enroulés en pelotes grises. Les éclairs fusent sur les fils des axones, la lumière crépite dans les pièges des dendrites, les gangues de myéline fouettent l’air vide comme de pathétiques flagelles. Cage d’os de la tête parcourue du réseau étroit des idées élimées. Bassin lourd d’être sidéré de la chute de la verticale clarté. Partout est la folie qui enchaîne et pousse ses mors acérés. Boulets des genoux pareils à des gueuses de fonte. Mollets arborescents que soudent les réseaux de lierre, les complexités illisibles des lianes végétales. Bruit de crécelle des métacarpiens et des calcanéums sur le sol poncé de chaleur. L’heure de midi, l’heure de la quotidienneté plonge son glaive dans le mitan de la pierrerie charnelle et les existants font du surplace à la manière des mimes, talon-pointe, talon-pointe et les vagues de la locomotion figées dans la glu du réel et le tragique en gelée qui métamorphose en cierge apatride.

  Sentons-nous, au moins, cette lumière crépusculaire ?

Le proche est dans l’obscur comme si une langue de nuit s’emparait déjà de la terre. On est là, dans la réserve, le retrait, la contemplation de ce qui va paraître avant que toute chose ne retourne dans la densité d’un oubli originel. On respire si peu, juste ce qu’il faut pour maintenir la veilleuse allumée. Modeste lumignon de la vie attentive, simple étincelle de l’esprit en quête d’ouverture. Les hommes sont loin, là-bas, dans le crépuscule qui frémit, au-delà de la plaine d’eau qui se colore d’or, une poudre si légère, une poussière, une à peine insistance dont le ciel est le messager discret. L’heure crépusculaire, tout comme l’aurorale, est ceci qui dit en mode discret le temps de l’évanescence, de la légèreté, du souffle aérien, du glacis des étoiles, de l’échelle céleste reliant au lointain cosmos, de la souplesse des tiges florales, des fils d’Ariane qui tiennent le monde en suspens, de la courbe grise de l’oiseau, du tube de roseau où glisse l’air léger des Andes, de la résille du silence, du chant lors de ses premières trilles, juste un tintement ; c’est l’heure où tout est sur le point d’éclore sur le bord de la lueur matinale ou bien de s’évanouir dans l’étoffe nocturne, c’est l’heure du bercement sans fin de l’imaginaire, l’heure de l’innocence pareille au sourire de l’enfant visité par la palme du rêve. C’est l’heure du poème qui fait dire à Jules Supervielle dans « Gravitations » :

 

« Alentour naissaient mille bruits

Mais si pleins encor de silence

Que l’oreille croyait ouïr

Le chant de sa propre innocence.

Tout vivait en se regardant,

Miroir était le voisinage,

Où chaque chose allait rêvant

A l’éclosion de son âge. »

Sentons-nous, au moins, cette lumière crépusculaire ?

« Impression, soleil levant ».

Claude Monet.

Source : Wikipédia.

   

   « Impression, soleil levant » tout comme l’on dirait « Impression, soleil couchant ». Impression d’impression qui susurrerait la justesse des choses, l’accomplissement sans fin de l’intuition, l’éclosion de la chair prolixe du monde, là, tout contre notre joue, dans le cercle étroit de l’ombilic, dans le golfe de l’oreille où se joue la symphonie d’être, là dans l’angle de la conscience, cette dimension qui nous place au-devant de nous et nous dépose sur la rive accueillante de ce qui ne paraît qu’à être révélé, porté à son acmé, chauffé jusqu’à l’incandescence. Nous n’avons d’autre lieu où nous manifester qu’ici et maintenant face à ce ciel de corail, au bleu des nuages, au disque rouge du soleil, à sa trace hésitante dans l’eau, tout près de cette barque d’ombre avec laquelle se confondent deux silhouettes, peut-être celle du peintre, peut-être la nôtre.

Sentons-nous, au moins, cette lumière crépusculaire ?

William Turner.

« Les plages de Calais ».

Source Wikipédia.

   

   « Impression, soleil couchant ». Nous sommes sur cette plage de Calais que l’or illumine de son étonnant ruissellement. Nous sommes ces personnages penchés dans la cueillette d’eux-mêmes, nous sommes le ciel, son marécage traversé d’agitations colorées, ce frémissement du nuage gris, cette encre légère bleu-cendrée, ce mince fil d’horizon qui unit les mondes plutôt qu’il ne les divise, cette eau à la teinte de tournesol qui nage vers nous avec ce bruit de métal en fusion. Nous sommes tout cela ou bien nous ne sommes rien car, jamais, nous ne nous absentons du monde. Nous sommes le monde.

   Sentons-nous, au moins, cette lumière crépusculaire ?

Chacun à sa façon, Alain Beauvois avec sa belle photographie « divinement illuminée », Monet avec la vibration de sa peinture impressionniste, Turner avec le tremblement si caractéristique de son pinceau, tous nous disent la beauté du monde, tous nous invitent à la contemplation de cette lumière aurorale-crépusculaire par laquelle nous sommes au monde poétiquement, cette lumière qui se lève au bord de l’épiderme et fait ses efflorescences jusque dans cette « chair du milieu » dont nous sommes tissés mais que trop souvent nous oublions ! Nous voulons être cela. Que cela !

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10 avril 2024 3 10 /04 /avril /2024 08:09
Ton écho en moi

Source : Image du Net

 

***

 

                                               Depuis les hauteurs de mon Causse, ce Samedi 6 Avril

 

 

                                    Ma chère Sol,

 

   Rien ne t’étonnera venant de ma lointaine fantaisie. Je ne sais plus quel est le jour dédié à ta fête, pas plus que la date de ton anniversaire ne s’est gravée dans ma mémoire. Pour autant, je ne suis nullement un être qui papillonne et oublie au fur et à mesure de son vol la corolle qu’il vient de quitter. C’est bien plutôt ce que je nomme « ma chrono-déficience » qui creuse en moi des avens sans fond, je suis toujours en décalage avec le temps, ne sachant jamais quel jour précède l’autre, quelle heure anticipe la suivante. Mais je ne parlerai plus longtemps de moi. J’ai eu, ce matin, en cette belle humeur printanière, le soudain désir de tracer ton portrait, cependant sans complaisance, une œuvre à la pointe sèche préférée au flou d’un pastel où à l’irisation d’un fin glacis. Å ma correspondance, je joins cette photographie d’une jolie femme agissant dans le milieu culturel suédois. Je la souhaite tel ton emblème, certes nullement présent, mais comme l’image de qui tu étais, il y a de ceci de très longues années, lors de notre rencontre dans ce merveilleux comté d’Östergötland qui fut témoin de notre amour passager, le temps de cette Midsommar qui, dans votre pays, désigne le Solstice d'été. Partout des feux brasillent qui montent jusqu’aux étoiles dans le ciel du Septentrion. Un éclair entre nous, de rapides étreintes puis le long fleuve du temps et l’âge qui, maintenant, creuse d’identiques sillons sur nos visages séparés par la distance et la longue cohorte des jours. La liaison qui s’en est suivie : cette correspondance assidue, quelques clichés et, surtout, les invisibles liens d’une affinité qui, jamais, ne s’est démentie.

   Certes il est difficile de parler de Soi et encore plus risqué de s’aventurer dans l’intimité de l’Autre car, en ce mystérieux endroit, se déclinent d’infinis hiéroglyphes semblables à ces palimpsestes usés qui nous racontent leur vie tout en en voilant la profonde substance, celle, précisément, dont nous voudrions atteindre la fluence, y puisant ces significations indispensables à une compréhension de ce qui ne nous est donné que sur le mode du retrait. Se contenter de cet effleurement est déjà beaucoup. Je vais donc avancer sur une fragilité de cristal, poser mon empreinte sur cette illisible soie si douce au toucher qu’on la penserait invention de notre imaginaire, fantaisie d’un simple rêve éveillé. Mais, plutôt que de me livrer à quelque pompeux dithyrambe, à une creuse flatterie, à une adulation un peu surfaite, je vais choisir de décrire l’une de tes journées, elle parlera, bien mieux que je ne pourrais le faire, de Celle-que-tu-es en ton fond, une personne estimable qui court en filigrane, le plus souvent, ombre invisible doublant chacun de mes pas sur les longs sentiers blancs de mes collines Quercynoises.

   Donc, voici le jour que j’offre à ta méditation. Aujourd’hui, Samedi, tu es au bord du Lac Roxen, cette sorte de mer intérieure sur laquelle se reflète le ciel couleur ardoise de ces hautes latitudes. Le jour est encore lent à se lever, il a peine à sortir de sa torpeur hivernale. Dans la petite pièce à vivre, le poêle ronronne doucement, lançant dans l’espace sa mince lueur boréale. Tu prends ton petit déjeuner, toujours frugal car tu as la délicatesse du colibri faisant son vol stationnaire devant la corolle emplie de nectar. Tu mâches silencieusement cette Pink Lady, cette pomme rouge acidulée, craquante, à l’arôme subtil. Chaque bouchée est un événement que tu relies à d’autres sensations du même genre, saveur d’un adagio, douce chair d’une œuvre Romantique, sensualité d’un nu à la Modigliani. Tu sais, ces fameuses « correspondances » dont parlait Baudelaire dans « Les Fleurs du mal » : 

 

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent »

 

   Oui, c’est bien ceci, tu es une hyperesthésique, chaque stimulus résonne longuement en toi, un peu comme le feraient de lentes gouttes d’eau s’écoulant dans la gorge d’un puits, semant leur clair écho sur la lentille d’eau pareille à un métal luisant. C’est pur bonheur pour toi, de te sentir en harmonie avec le Vaste Monde, avec ses rythmes, ses balancements, ses étranges messages que perçoivent, comme toi, les Poètes, les Rêveurs, les Magiciens, les Saltimbanques, les Faiseurs de miracles. Sur la surface ovale de ton krisproll, tu étends une mince couche de lingonsylt, cette confiture d’airelles dont la teinte est à mi-distance du Vermeil, du Rosso Corsa, comme un éclat solaire à la pointe de l’heure. C’est tout de même étonnant, cette attention que tu portes à la polychromie, aimant aussi bien les couleurs d’argile de la terre que celle limpide du ciel, que celle invisible de l’air, que celle, passionnée du feu. Tu es au centre exact de l’élémental, pareille à la feuille portée par le vent, au nuage bercé par les doux alizés. C’est heureux d’avoir une telle nature, Sol, et, souvent, je dois avouer que j’envie ta naturelle inclination à te laisser féconder par tout ce qui fait sens pour toi.

   Puis, ton petit déjeuner pris, rien ne vient te distraire de cette longue promenade matinale qui se signale comme lueur aurorale, origine sans fondement, mais ouverture, ô combien, à la pure oblativité du jour. Oui, Solveig, le jour est une offrande pour qui sait en saisir la matière si translucide, à peine le voile d’une buée sur l’étroite géographie d’une vitre. Tu longes les berges du Lac Roxen, tout comme un enfant le ferait, suivant le sillage d’un papillon d’argent. L’air est encore un peu vif, il commence à se défroisser à la manière d’une tulle tout juste sortie d’un coffre. Tu respires lentement, longuement et ce sont tous les effluves, toutes les fragrances des bois et de l’eau qui se mettent à couler en toi, merveilleuse source dépliant les harmoniques subtils de l’existence.

   Å l’endroit où le Roxen amorce une courbe, tu fais une pause, c’est l’un de tes lieux favoris. Ta manière d’être, le plus souvent, se calque sur le motif des affinités : ceci te plaît, tu l’accueilles en toi ; cela t’indiffère, tu n’y prêtes guère attention. Oui, je crois que cette manière intuitive de considérer le réel est la bonne. Å quoi te servirait donc de t’encombrer de choses qui, pour toi, sont sans importance ? Déjà ménager une place pour la joie est une tâche qui se suffit à elle-même, qui occupe l’esprit jusqu’à le combler entièrement. Les arbres sont tes amis, tous les arbres et singulièrement ceux qui croissent ici, qui sont comme tes répondants. Tu aimes les épinettes, leur écorce brun rougeâtre qui, prenant de l’âge, deviennent grises, on dirait de la cendre. Tu aimes leurs aiguilles ébouriffées, et surtout leurs grappes de cônes à la belle couleur entre Ocre et Feuille morte. Tu aimes les hauts fûts des pins sylvestres, leurs frondaisons d’aiguilles balaient le ciel sous la poussée d’un léger zéphyr. Tu aimes le peuple des bouleaux pubescents, leurs dentelles de feuilles, la pure blancheur de leur écorce, comme s’ils étaient des arbres originels ayant survécu aux atteintes mortelles du temps. Il n’est pas rare, qu’au hasard des rencontres, tu ne cueilles une mousse étoilée, un lichen vert-de-gris, un fragment de branche que tu disposeras sur la tablette de ta cheminée, ils seront les témoins discrets de tes plus intimes émotions. Le plus souvent, lorsqu’un ris de vent ride la surface du Lac, te déchaussant, tu prends plaisir à tremper tes pieds dans l’eau froide, une longue théorie de bulles claires vient y dessiner le bonheur des félicités simples, immédiates. D’autres fois, plus rares, davantage marquées au sceau de la chance, il t’arrive d’apercevoir, fuyant parmi les taillis, le pelage clair d’un élan ou bien la toison grise d’un renne au sortir de l’hiver. Ces empreintes sont inoubliables, tu en cultives la rareté au sein de tes digressions songeuses, lesquelles, parfois, poussent leurs longs tentacules au sein de tes nuits, les illuminant de ces étranges et rapides apparitions.

   Ton chemin du retour, pur inventaire de celui de l’aller, est pareil au redoublement d’une félicité. Heureuse nature qu’un rien confirme en son être, que le vol d’un oiseau dans le gris du ciel saisit jusqu’au plus profond de l’âme. Aussitôt rentrée, tu attises les braises, le froid est encore vif ici et il n’est pas rare que le givre ne dessine sur les carreaux les parures du frimas, les belles dentelles de Noël. Ton déjeuner, réplique du repas matinal, est le plus sobre qui se puisse imaginer. Une salade composée de ton invention, quelques morceaux de fromage (parfois les accompagnes-tu d’un petit verre de vin rouge), et toujours, au dessert, ces pommes royales, quelques noix, une tablette de chocolat noir. Ces minces provendes suffisent à ton bonheur. Puis tu t’assieds sur une simple chaise de paille devant ton chalet de bois rouge. Rien, cependant, qui soit extraordinaire. Juste un repos, un calme, une paix. Tu laisses longuement errer ta vue au-dessus du Roxen. Le ciel est lisse, sans une ride, sans un nuage. Un ciel libre de soi tel que tu les aimes. Les nuages, les beaux nuages ne te dérangent pas, ils festonnent l’espace, ils dessinent des formes humaines, animales, fantastiques. Mais eux décident pour toi et, en quelque manière, t’imposent leur fantasmagorie, leur illusion, un genre de mystification. Å ceci tu préfères le libre mouvement de ton esprit, tantôt attentif à une émotion ancienne, tantôt captif d’une idée surgissant à l’instant, tantôt encore brodant en arrière de la falaise du front quelque poème, anticipant une peinture, hallucinant une prochaine lecture.

   Puis, lorsque le mince fil de l’horizon, la surface étale de l’eau, les roseaux du Lac, l’imagerie mentale commencent à tarir, tu rentres dans ton logis, il est ce creux douillet qui te réconforte, en lequel tu trouves ton plus bel accomplissement. Parmi les ouvrages sous lesquels croulent tes étagères, d’une main sûre et habile, tu portes ton choix, parfois sinon souvent, sur ce volume déjà ancien dont il me plaît, au motif de ton seul plaisir, de réaliser un rapide inventaire. Voici : la couverture est de maroquin fauve, nervurée. La lumière y dépose cette caresse, cette douceur dont seule une bibliothèque a le secret. Pages de garde en papier marbré à la belle teinte Terre de Sienne avec des filets minces, bleu Acier, de minuscules bulles piquetées de noir en leur centre. En haut, à gauche, une petite étiquette ovale porte la mention :

 

 Librairie, Reliure

OUVRARD

Fontenay-le-Comte.

 

Page d’avant-texte :

 

OBERMANN,

PAR DE SENANCOUR

Nouvelle édition, Revue et corrigée

Avec une préface

Par GEORGES SAND

PARIS,

Charpentier, Libraire-Éditeur,

29, Rue de Seine

 

***

 

1840.

 

 

    Tu passes longuement tes doigts sur la peau de la couverture, tu feuilletes les premières pages avec gourmandise, tu aimes ce papier ancien qui chante sous l’affectueuse pression, tu supputes que s’il brûlait (cruel autodafé !), il dégagerait cette odeur singulière du Papier d’Arménie, benjoin et vanille mêlés. En toi, au point le plus précis de tes motivations, brûle une sorte de phosphore au sein duquel (vertige infini !), les incunables précieux, mais aussi « les gros bouquins », les modestes « Livres de Poche », les tout petits formats (camées pour l’esprit), tout ce qui, de près ou de loin a rapport avec l’imprimé, les feuillets in-quarto, les facsimilés de brouillons d’Écrivains, les dessins au café de Victor Hugo (cet intarissable Génie !), tout ce en quoi se reflète le Livre te chamboule plus qu’il n’est de raison.  C’est comme une religion avec ses rituels, ses chrêmes, ses sacristies en clair-obscur, ses tabernacles où règne le plus délicieux des soupçons : cette pure joie durera-t-elle au moins le temps que tu vivras ? Il y a tant de danger aujourd’hui que ces immenses motifs de satisfaction ne connaissent leur fin proche. Ce serait comme de mettre le feu aux bibliothèques, de détruire les tablettes mésopotamiennes, de faire s’écrouler le prodige de la Tour de Babel.

   Mais voici que d’une façon sûre, dictée par quelque instinct mystérieux, la pulpe de tes doigts tressaillant au contact du Vergé, tu fasses paraître ce qui, en réalité te ressemble, ces quelques sublimes phrases qui sont l’écho de qui-tu-es, indivisible, foncièrement déterminée par tes choix, une personne rare si ta modestie accepte ce compliment. En lecture intérieure, voici ce qui illumine la clairière de ta tête, te porte en avant de ton propre mystère :

 

 

LETTRE XXIV.

 

                                                                                         Fontainebleau, 28 octobre, II.

 

  

    « Lorsque les frimas s’éloignent, je m’en aperçois à peine : le printemps passe, et ne m’a pas attaché ; l’été passe, je ne le regrette point. Mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées, aux derniers beaux jours, dans la forêt dépouillée.

 

[…]

  

   Le printemps est plus beau dans la nature ; mais l’homme a tellement fait, que l’automne est plus doux. La verdure qui naît, l’oiseau qui chante, la fleur qui s’ouvre ; et ce feu qui revient affermir la vie, ces ombrages qui protègent d’obscurs asiles ; et ces herbes fécondes, ces fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l’indépendance ! Saison du bonheur ! je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l’année : la saison où tout paraît finir est la seule où je dorme en paix sur la terre de l’homme. »

 

   Ton amour immodéré des « feuilles tombées » (qui en étonne plus d’un !), ton attrait pour la « forêt dépouillée », ne riment-ils avec ton goût pour la simplicité, le dénuement, la presque pauvreté ? « L’automne est plus doux », oui, tu en éprouves, avec un certain frémissement, la belle couleur de rouille, la discrétion de l’aube, la pente du crépuscule dans ces teintes de cuivre qui te ravissent, elles constituent les prémisses de « ces nuits faciles » qui sont le contrepoint de ta naturelle inquiétude. Et puis, la « verdure », « l’oiseau », « la fleur », « le feu », ne s’agit-il là des orients que tu convoques afin d’avancer dans cette existence parfois si opaque, si ténébreuse ? « Les obscurs asiles » que Senancour fait paraître sous la figure contrastée de l’oxymore, ne préfigurent-ils la pente de ton être à ne vivre qu’au rythme singulier de cette dialectique (une fois Jour, une fois Nuit ; une fois Lumière, une fois Ombre), dont tu penses qu’elle est la scansion même de ton intime temporalité ? Oh, tu sais, mais ce ne sera qu’un demi-aveu, tant ta perspicacité est évidente, nous sommes deux natures qui confluent et tout ce que tu vis à des lieues d’infinie distance, j’en ressens la nécessité intérieure : ton écho en moi !

   Ainsi passe ta journée, à la lisière de la littérature, cette littérature française que tu as enseignée à des générations d’Étudiants et d’Étudiantes, elle coule en toi, elle fait ses étranges clignotements, ses résurgences partout où une phrase, un poème peuvent rencontrer tes émotions face à un paysage, dans la rencontre fortuite d’un animal sauvage, dans ce rayon de soleil pareil à un miel qui vient frapper la pellicule de ta rétine. Je crois vraiment que je t’envie, tout à ton contact paraît si facile, comme si les choses, depuis longtemps retenues, n’attendaient qu’un battement de tes cils pour surgir et faire sens. Oui, tu es attente, puis approbation du Monde qui vient à toi sans quelque calcul préalable qui en altérerait la vérité. Alors que dire de plus, alors que, tout près de chez moi, les bourgeons s’impatientent d’éclore, que mille sentiers blancs attendent le passage du renard, que le cœur des pierres se réchauffe lentement ; que dire qui ne serait simple répétition puisque les jours succédant aux jours, les heures et minutes égrenant leur chapelet dans une manière de monotonie, rien ne saurait se donner que sur le mode d’un « éternel retour » ?

   Vois-tu, je suis à court d’idées pour brosser ton portrait plus avant. Pour autant, il m’est facile d’envisager la suite de ta journée :  un repas du soir en tête à tête avec un feu de cheminée et ton regard se perd dans ses étincelles, cependant nulle mélancolie dans cette solitude. Je te devine attentive au moindre bruit, au passage d’un animal en maraude, au glissement du vent le long des planches de ton chalet, aux craquements de ton logis qui, comme toi, est vivant. Comme moi tu crois à l’âme des choses, à leur libre disposition à être selon leur « bon vouloir », cette façon de penser oblige l’orgueil humain à faire amende honorable. Maintenant la nuit est installée, clouée aux rives du Lac. Tu perçois ses clapotis, ses flux et reflux, peut-être même, depuis ta fenêtre, observes-tu son miroir étincelant que lustre une Lune gibbeuse. Depuis mon Causse, je m’immisce en tes rêves, j’en sens l’unique et belle faveur. Je suis un songe qui ne songe qu’à toi.

 

Celui du Sud se confondant avec Celle du Nord

 

Avec le pur bonheur de la réminiscence

  

 

 

 

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5 avril 2024 5 05 /04 /avril /2024 07:55
Adieu Tristesse

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***

 

                          

                        Depuis mon Causse en ce 4 Avril

 

 

                                                                           Å toi, ma Grande du Nord,

 

 

   Ce matin, ouvrant toute grande la porte qui donne sur mon jardin, quelle surprise de te voir, là, souriante, tenant en tes mains, telle une offrande, cette belle photographie qui m’était destinée dont je vais tâcher de faire quelque commentaire. Mais, plutôt que d’aller plus avant dans mon écriture, tu l’auras compris, c’est uniquement la matière d’un songe dont j’ai pu étreindre les voiles de soie. Alors s’ouvre à moi le jeu infini des questions : le songe a-t-il autant de valeur que le réel ? Que puis-je en faire qui ne soit pure gratuité ? Å quoi le relier de tangible, à un autre songe, à une rêverie éveillée, à un fantasme qui habiteraient les coursives de ma mémoire ? Mais tu comprendras que mes interrogations sont inutiles, mes hypothèses gratuites, mon imaginaire trop fertile qui s’emballe tel l’alezan au galop. Peu importe, il suffit que le rêve t’ait amenée jusqu’ici, Toi la Lointaine, plus de 2000 kilomètres nous séparent, cependant la pensée nous réunit bien mieux que ne l’auraient jamais fait une proximité et des rencontres s’usant en raison du simple jeu existentiel.

   Je ressens aisément ce que, pour toi, doit être cette sortie du long hiver boréal. En mars, chez toi, le soleil ne te visite pas plus de cinq heures par jour, les températures sont négatives et la nuit tombe très tôt. Ici, dans le sud de la France, le climat est moins rigoureux, les journées plus longues, la lumière plus présente. Alors, vois-tu, je me pose une question sans doute naïve : est-on plus tristes en Suède, dans ce beau comté d’Östergötland qu’ici, dans ce Quercy Blanc où, depuis des lustres je regarde le moutonnement monotone des collines de calcaire, les amas de cayrous, ces tas de pierres grises parcourus des ombres lentes des nuages ? La mélancolie est-elle liée au manque de clarté, à la latitude, à la nature des paysages ? Le chagrin s’ordonne-t-il à la couleur d’une culture ?  L’ennui résulte-t-il de gestes du quotidien toujours répétés, dont le rythme est propice à instiller ce vague à l’âme que l’on attribue souvent au Peuple Slave ? Il paraît que, chez ce dernier, la consommation de miel est un « baume au cœur » qui l’a toujours consolé de son inclination au spleen. Mais, sans doute, ne suis-je à la recherche d’une raison, d’une explication de l’angoisse fondamentale humaine qu’à mieux m’exonérer des troubles subits qui, d’un jour à l’autre, pourraient m’assaillir et métamorphoser mon Causse Blanc en Causse Gris, cette teinte indéfinissable, identique à celle que l’on trouve dans les plaintes d’un adagio.

   Peut-être vaut-il mieux, ma presque Lapone, que je brosse un rapide portrait de mes jours ordinaires, lesquels, comme les tiens je présume, ne sont qu’une suite d’étonnants clignotements : un jour lumineux engendrant à sa suite un jour ombreux où les silhouettes se confondent et se croisent sans même se reconnaître. Y a-t-il là lieu à la perte d’une mesure strictement humaine et alors, courbant l’échine contre le vent, protégeant nos yeux de la pluie, nous prendrions l’allure de l’hyène à l’échine basse, du chardon battu par les vents dont la tête ébouriffée menace de se confondre avec le sol de boue ? Tu vois, il existe nombre de motifs d’inquiétude et c’est presque miracle que nous nous en échappions, que nous ressortions indemnes de notre aventure parmi les égarements flous des heures et le trille infini des secondes.

   Mais je te raconte mes pérégrinations des jours derniers. Je me déplace peu mais, parfois, sous l’heureuse poussée de quelque nostalgie (bien évidemment elle a à voir avec la tristesse), je prends ma voiture et flâne de longues heures sur des routes de moindre importance.  Aux routes des vallées, impersonnelles et agitées, je préfère les routes des plateaux, plus calmes, là où la vue découvre de larges horizons. Donc me voici au présent. Avril vient tout juste d’éclore et après une éternité de jours de pluie, une soudaine chaleur a fait éclore les bourgeons. les haies sont piquetées de mille fleurs blanches, les tulipiers sont à la fête, inondés qu’ils sont de corolles roses et rouges, les genêts éclairent de leur jaune solaire les clairières et les sous-bois. J’ai partiellement descendu les vitres et c’est un air tiède qui me visite, fardé des fragrances du jour. Tu sais, cela fait un bien fou de sortir de sa chrysalide hivernale, de soudain devenir cet imago ivre de lumière, bourdonnant de joie intérieure et c’est une âme d’enfant qui fait sa douce résurgence et ce sont les essaims de projets qui sillonnent les allées de cendre du cerveau. C’est un peu comme si, sortant de lourds sentiers de glaise, c’était le sable léger des dunes qui faisait à vos pieds des sandales d’Hermès et il vous semble pouvoir entreprendre, dans l’instant, de longs périples hauturiers semblant n’avoir nulle fin.

   Je remonte la Vallée du Lot, cette étroite gorge encadrée de hautes falaises couleur de pain. Peu de monde en cette avant-saison. Quelques Cyclistes en maraude, parfois un antique tracteur et les villages que je traverse ne sont habités que de brumes légères. Å ma droite, tout en haut de son éperon rocheux, Saint-Cirq-Lapopie et son église identique à un Guetteur surveillant la vallée, ses maisons médiévales qui escaladent la pente et, tout autour, cette forêt de chênes pubescents qui fait comme un écrin. Je passe seulement et ne fait aucunement halte. En haute saison, ce village est envahi de Touristes et, de chaque côté de la rue, des échoppes de terres cuites, de savons odorants, de sacs de cuir, de miniatures censées représenter « l’âme du lieu ». Å cette vitrine trop bien organisée, à cette touchante image d’Épinal, je préfère la rusticité, la simplicité de Cajarc, son air « bonhomme » si tu préfères, la circularité de son plan, ses grappes de maisons serrées autour de la minuscule place, son « Boulevard du Tour de Ville » planté de luxuriants platanes, ses impasses où vieillissent, en toute tranquillité, des pierres sans âge. Maintenant je flâne longuement dans ces rues qui me sont familières et, tu le supputeras, Sol, je ne suis nullement triste mais bien plutôt rempli d’un sentiment de complétude comme si chaque moellon de pierre grise participait à bâtir qui-je-suis, ici, au centre même d’une pure joie. Je regarde quelques œuvres exposées dans la vitrine de la Galerie « l’Arcadie », créations d’Artistes locaux qui cherchent leur public, ici sur cette Place de l’Église si modeste. Puis, invariablement, je dirige mes pas vers la Maison des Arts Georges Pompidou. Je suis un familier des lieux. Je me souviens y avoir vu, au titre d’une exposition hors les murs (le Centre Pompidou à Beaubourg était fermé pour de longs travaux de restauration autour des années 2000), y avoir vu donc de très nombreuses œuvres de Pierre Alechinsky, ce « rescapé » du Mouvement Cobra qui verra sa consécration s’affirmer au fil des ans pour devenir pure célébrité.

   Cajarc, Terre des Arts ? me demanderas-tu avec raison. Oui, terre des Arts et de la Culture puisque c’est vers la Littérature que je veux t’entraîner maintenant en évoquant la haute figure de Françoise Sagan, née Quoirez, ici, le 21 juin 1935, qui connaîtra un succès fulgurant dès son premier livre publié, elle n’avait que 18 ans alors. Nous voici donc au cœur du sujet avec ce « Bonjour tristesse » qui fit, dans le ciel de l’écriture, comme une large déchirure, un coup de tonnerre si tu préfères. Quant au pseudonyme « Sagan », il fait signe en direction de la Princesse de Sagan dans « La recherche du temps perdu », c’est dire la hauteur, à la fois de la référence proustienne, à la fois le niveau de revendication littéraire de Françoise. Mais, plutôt que d’épiloguer longuement sur cette étonnante biographie et te sachant férue de cette belle Littérature française que tu as enseignée en son temps en Suède, je ne ferai que citer le début plus que prometteur de cet ovni traversant le ciel des années cinquante :

  

    « Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoïste que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. »

  

   Nul besoin d’entrer plus avant dans la lecture pour reconnaître cette pâte d’écrivain au titre duquel beaucoup prétendent sans toujours pouvoir y parvenir. Alors, que me reste-t-il maintenant, sinon de méditer un peu sur cette manière d’être qui varie du chagrin au souci en passant par les écorchures de l’amertume ? Je sais que tu consonneras avec moi, une connaissance de longue date m’ayant livré ton être bien plus, peut-être, qu’il ne s’est dévoilé à Toi-la-Nordique. C’est tout de même curieux, parfois l’on rejoint l’Autre bien mieux que soi-même, on en fait le tour, on l’examine à la loupe, le Soi propre est trop près, trop nébuleux pour que, se penchant dessus, l’on puisse en déchiffrer la sombre énigme. Mais je reprends, le corpus saganien, cette belle phrase qui me semble contenir l’entièreté de ce qu’est la tristesse en son essence :

 

   « Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. »

 

   Oui, Sagan était séparée des Autres, sans doute par son génie littéraire, sans doute en raison de sa personnalité hautement subversive. Je crois, en effet que ce sentiment flou est de nature impressionniste, une manière de pointillisme à la Seurat, on regarde la tableau, fascinés, on en devine l’inouïe fluence (« comme une soie énervante et douce »), et l’on reste en-deçà d’une compréhension de ce qui est exposé à nos yeux, qui, toujours, se refuse à dire son être. C’est cette irisation, cette diffusion de la tristesse, cette aura qui détoure le corps qui la rendent si attirante (Sagan parle de « douceur »), la tristesse, si insaisissable aussi. Tout comme moi, tu le sais, un sentiment n’est profond qu’à n’être jamais défloré, seulement effleuré, comme si l’on voulait cueillir un pollen sans altérer, pervertir la corolle de la fleur, en évoquer la singularité.

   C’est tout ceci que semble nous dire cette photographie que tu as posée au creux de mon rêve. Elle, Songeuse, se détache sur ce fond de mer qui paraît éloigné, inaccessible. La cascade de cheveux auburn semble nous dire le désarroi « léger » qui l’affecte, plus qu’une affliction superficielle, moins qu’un tourment plus violent qui l’habiteraient. Le visage est de pure grâce, tissé de rose-thé, pareil à la suavité d’un céladon sous l’affect d’une poussée de lumière grise, un reflet de galet si tu vois ce frôlement que j’évoque, cette légèreté que je convoque afin que, devant nous, s’écartent les voiles noirs d’une angoisse constitutive de l’être. Dire la tristesse ne se peut qu’en délicatesse, en finesse, un vol de colibri face à la fleur qui l’attire et, parfois, le désespère de ne pouvoir cueillir la promesse entière de ce nectar qui l’éblouit. Et ce bras droit sur lequel la tête repose comme en un berceau, il ne faut nullement l’interpréter tel un lourd fardeau qui accablerait Celle-qui-médite. Non, ce geste est simple recueillement sur Soi, repliement sur cette tristesse que l’on veut à Soi, rien que pour Soi. Comprends-tu, ma chère Solveig (toi dont le prénom signifie « Chemin de soleil), combien mon approche de ce sentiment tout intérieur s’accomplit à l’ombre douce d’un genre de félicité. Oui, je crois que les personnages de Sagan, à l’instar de Sagan elle-même, en écho à nos propres inclinations à une façon de désenchantement, tout ceci constitue le sol, le fondement sur lesquels bâtir une « réenchantement du Monde ». Oui, nous avons besoin de porter devant nos yeux cette féerie, de la faire se cristalliser au plein de notre chair, de ne nullement dissocier notre bonheur de cet étonnant vague à l’âme qui en est le subtil écho. Pierre Corneille ne faisait-il dire au Vieil Horace, dans la pièce éponyme :

 

« Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse »

 

   Bien évidemment, Sol, je n’aurai l’impudence de rejouter aux propos de Corneille. Je terminerai ma missive sur un écho que j’ai donné au titre de ma lettre « Adieu Tristesse », n’oubliant cependant d’en convoquer la douceur de « soie » lorsque, en ces temps troublés par une violence endémique, seule cette tristesse bien comprise paraît constituer l’antidote naturel de tous les débordements, de tous les excès.

 

        Je t’embrasse donc avec toute la tristesse requise, quelque part elle est joie pour ceux et celles qui savent lire au travers. Au travers de cette réalité têtue qui s’obstine à réitérer en permanence ces apories qui nous condamnent à périr.

 

Ton impénitent diariste

 

  

 

 

 

 

 

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30 mars 2024 6 30 /03 /mars /2024 08:39
Don et contre-don

Source : Image du Net

 

***

 

Ce texte est dédié à Nathalie Gauvin

 en remerciement de qui elle est

 

*

 

   Ce texte, intitulé « Don et contre-don » reprend, dans ses grandes lignes, le concept initié par l’Anthropologue Marcel Maus, concept selon lequel ces deux notions s’articulent « autour de la triple obligation de « donner-recevoir-rendre », forme de contrat social basé sur la réciprocité et créant un état de dépendance qui autorise la recréation permanente du lien social », d’après la définition qu’en donne Wikipédia. Oui, ceci est une nécessité à la fois morale et logique dont, aujourd’hui, il semble qu’on ait oublié les prémisses au motif qu’une existence pressée, polychrome, polymorphe, dissout l’idée même de remerciement ou d’accusé de réception des faveurs que vous adressent l’Ami, le Frère, mais aussi bien « l’Inconnu » croisé au hasard des rencontres sur les Réseaux dits « sociaux » qui, en réalité, ont bien plus l’allure du réseau opaque que de l’obligation relationnelle, ouverte, que suppose tout échange avec quelque Existant ou Existante que ce soit.

  

   Certes, Facebook et autres « salons » contemporains sont des espaces où l’on picore, où l’on butine, sans autre conséquence que ce vol de surface qui a la consistance d’une fumée vite dissipée dans le ciel des affairements et diverses occupations. Dit d’une manière kundérienne, « l’insoutenable légèreté de l’être ». Cependant, lorsque des affinités se nouent, que des amitiés naissent, que des centres d’intérêts communs se manifestent, il arrive parfois, mais de manière très rare, qu’un vrai contact s’établisse tout comme il se donne dans la « vie ordinaire », autrement dit, il s’agit du passage du virtuel au réel avec tout ce que comporte, comme profonde signification, la rencontre de deux individualités dont rien ne disait le possible lien.

   Il y a quelques années de cela, j’ai eu l’occasion d’accueillir chez moi, ce grand Artiste suisse M.D. (ma naturelle pudeur taira ici les noms de ceux ou de celles qui seront cités, ils ou elles se reconnaîtront), au cours d’un séjour inoubliable, riche de spéculations convergentes.

 

Don : j’avais écrit de très nombreux articles sur l’œuvre de M.D.

Contre-Don : M.D. m’offrait un bronze qu’il avait réalisé quelques années auparavant.

 

   Voilà, je crois qu’il n’est guère utile d’insister plus avant sur la richesse d’un tel événement. Et ce que j’écris là, concernant le don s’est réalisé à de nombreuses reprises avec différents Artistes que je remercie ici en pensée. Il va de soi que les actuelles remarques ne sont nullement la quête de « cadeaux » en échange de ma prose. Seulement un souci de précision.

   Mais, avant d’en venir au sujet précis de ce texte (à savoir le beau retour de Nathalie Gauvin sur l’un de mes écrits), je souhaite encore apporter quelques témoignages des belles rencontres que j’ai faites sur le Réseau Social, dans la perspective du don et du contre-don. Beaucoup se plaignent, selon la couleur de leur tempérament, parfois avec vigueur, parfois se retirant dans un long silence, de l’absence de contre-don, d’une nullité de retour à la suite de leurs publications, toutes les tentatives de figurer autrement que dans un lourd anonymat se soldant par une sorte de versement dans un tonneau des Danaïdes, dont chacun sait que, n’ayant nul fond, il ne saurait retenir le breuvage qu’on lui destine, fût-il un cru rare.

  

   J’avais également écrit de nombreux articles sur les photographies d’un Artiste professionnel de grand talent, G.M., lequel nous livrait avec enthousiasme, sur le thème de l’Arbre, des clichés d’une grande beauté réalisés avec du matériel d’exception. Selon le concept spinoziste, il a cherché courageusement à « persister dans son être », mais devant la triste réalité (de vulgaires selfies, témoignages s’il en est, le plus souvent, d’une démesure impudique de l’ego) obtenaient bien plus de « J’aime » (mais quelle est leur valeur réelle ?) que ses travaux réalisés avec un souci extrême. Il a fini par « jeter l’éponge », seule cette formule contingente convient. Plusieurs fois il s’était ouvert, par message privé, de cette immense déception qui était la sienne. Å dire vrai, le réel nous livre bien plus de Cigales rêveuses que de Fourmis affairées, ceci semble inscrit dans le derme même de la condition humaine. « Tristes tropiques » eût dit en son temps le très avisé Claude Lévi-Strauss.

  

   Et, ici, comment ne pas citer le merveilleux travail de M.P.F, sur ses auteurs élus, dans des ouvrages d’une fort belle tenue ? Mais je laisse la parole à ses commentateurs :

   « M.P.F.  parachève une trilogie intime sous le titre amusé et tendre de Rousseau, un ours dans le salon des Lumières. Rousseau, en écrivain moderne, met en musique ses émotions : confessions, jugement, rêveries... Pas de perruque ni de poudre pour masquer un philosophe engagé dans l'aventure humaine. »  (Source : L’Harmattan)

   Et encore :

   « Mais qu’en est-il de la relation que Sade entretenait réellement avec les femmes ? C’est ce qu’a voulu savoir M.P.F, en travaillant sur sa biographie et surtout son journal et sa correspondance. Elle nous révèle un homme inattendu. Sade se montre le plus souvent affectueux et tendre envers sa propre femme Renée-Pélagie, mais aussi envers ses différentes amies, dont Millie Rousset, une spirituelle jeune provençale. »  (Source : Le Divan)

   J’ai lu ces deux livres d’une grande profondeur, spirituels, au style inimitable. J’en suis ressorti pourvu d’une nouvelle vision sur ces deux écrivains. Cependant, plus d’un, sur Facebook, s’est alarmé de telles publications au motif de « l’immoralité » de Rousseau, père de famille indigne abandonnant ses propres enfants à « l’assistance publique », « « Oui, Madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés » ; d’autres se sont insurgés contre le fait d’écrire sur le « sulfureux » Sade. Ces remarques ne sont rien moins qu’insuffisantes, seulement dictées à l’aune d’une mauvaise foi ou en fonction d’un dogme préétabli. Ces polémistes eussent mieux été inspirés de lire ces deux ouvrages remarquables avant de les clouer au pilori et ceci s’inscrit dans l’ordre des idées toutes faites, et ceci suit à la trace le canevas du prêt à penser, lorsqu’il ne s’agit, seulement, de diffuser de fausses informations. Malheureusement ce régime délétère d’une « pensée » qui n’en est pas une, loin s’en faut, essaime ses noires nuées sur l’ensemble de la sphère médiatique. Certes, les Cigales s’en amuseront, les Fourmis s’en offusqueront. Je ne précise plus avant de quel côté penchent mes naturelles inclinations.

  

   Ensuite, comment ne pas adhérer aux soudains « coups de sang », aux indignations légitimes d’un P.G.Y, lequel remet vigoureusement en question la pente de la société actuelle en direction de sa chute, ne s’ouvrant plus qu’au bellicisme, se ruant dans des guerres sans fin, cédant aux incantations du terrorisme, privilégiant la consommation au détriment de la poésie, de la littérature, de la musique. Cet infatigable créateur (qui fait écho aux étonnantes chorégraphies de sa Compagne L.C), tantôt Musicien, Poète, Peintre, ce bel Humaniste ouvre sans cesse son cœur aux vertus les plus nobles de l’Amour, de l’Amitié, de l’Entente entre les peuples. Mais, parfois, il semblerait que les cris qu’il pousse n’aient pour seul avenir que la perte dans quelque sable ou mirage du Désert. Et cet Ami véritable sait combien je suis en accord avec ses idées profondes, avec ses saltos et ses sauts de carpe (pour consonner avec L.C), avec son espoir de voir un jour se réaliser les conditions d’une vie heureuse et simple, seulement dictée par l’exercice d’une Vérité.

  

   Et encore il me faut citer les très beaux textes autobiographiques publiés, chaque jour qui passe, par N.L, cette admirable diariste versée dans le décryptage de Soi (l’exercice le plus difficile, le plus exigeant qui se puisse imaginer !), sans fausse pudeur, sans compromission, avec cet accent d’authenticité qui, de nos jours, ne résonne plus que du lointain de quelque réminiscence usée, devenue incompréhensible. C’est comme une fleur s’ouvrant au cœur de l’hiver, comme u rayon de soleil illuminant la grisaille des jours.

 

   Et comment omettre de parler de J.M, ce « Candide » lettré qui, volontiers, nous ferait « prendre des vessies pour des lanternes », qui pérorerait avec facilité sur Baudelaire, Rimbaud, Aragon et quelques autres, feignant de n’y rien comprendre, nous prenant à témoin de son désarroi, sans doute « riant sous cape » de notre docilité à nous laisser entraîner dans une manière de vindicte auto-sacrificielle dont il joue à merveille pour sa joie intime, pour notre étonnement quant à ses aveux de « faiblesse ». Mais il faut être rudement fort pour se flageller à longueur de journée, pour rejoindre le coin de la salle de classe et y arborer le bonnet d’âne, il faut être assuré de son être pour le « rabaisser », le « rouler dans la farine », le travestir en Pierrot, lui donner le plus mauvais des rôles dans la quotidienne commedia dell’arte que l’on se plaît à jouer devant des Spectateurs médusés.

   Vous n’aurez pas été sans remarquer l’usage de lieux communs déguisés en proverbes facétieux, ils n’ont d’utilité qu’à mettre en perspective un dénuement supposé et une rare élégance car c’est bien de ceci dont il s’agit dans ce déshabillage total qui menacerait d’être vulgaire s’il ne faisait constamment         appel au second degré, une façon habile de dire « je me flagelle donc j’existe », inventant pour l’occasion un cogito singulier auquel même le bon Descartes n’aurait nullement pensé du haut de son génie. Il est réjouissant, au milieu de cette faune médiatique, seulement occupée de faire briller son ego, de rencontrer ce Personnage si sympathique, haut en couleurs, qui n’a de cesse de déconstruire ce que les Autres, fébrilement, mettent des siècles à construire.

   Spécialiste de la poudre à gratter, du fluide glacial, du sucre qui saute au visage, force m’est de penser qu’il « rit sous cape » du bon tour qu’il nous joue, qu’il se joue pareillement car l’on n’est jamais mieux au centre de Soi qu’à s’en éloigner, à se placer sous la lentille du microscope et à s’examiner comme le ferait d’une diatomée quelque Professeur Tournesol s’ingéniant à trouver dans ce corps translucide, peut-être une image de son être, peut-être un miroir où s’apercevoir tel le ciron de Pascal face aux « deux infinis ». Je ne serais nullement étonné que notre Homme, repus après un repas nourricier, la tête face aux étoiles, se mette à méditer, l’air gravement réjoui, ces belles paroles de l’Auteur des « Provinciales » :

 

   « Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? »

  

   Oui, je le crois capable d’un tel « forfait », cœur grand ouvert à la contemplation du Monde, effeuillant ses souvenirs comme on le fait d’une marguerite, évoquant ici un dessin à la cire, là de mystérieux signes sur une planche de bois, là encore quelque ancienne Maîtresse dont il doute qu’elle n’ait jamais existé (car il lui faut bien manier l’humour dans cet Univers rempli de tristesse !) et encore bien d’autres essais de se prendre au sérieux en détricotant ce réel manifestement têtu, parfois hostile. Oui, de ceci et de bien d’autres choses, je le crois capable ! Il est ce que l’on nomme communément, avec respect : « un Personnage ». Oui, assurément, c’est ceci qu’il faut être pour tenir « contre vents et marées » ! Oui, ceci !

   Un commentaire de dernière heure du très attentif et poète ES me rappelle à l’ordre comme pour réparer une étourderie et, certes, c’est pour le moins une étourderie au motif que ce presque Voisin (nous projetons de nous rencontrer dans la « vraie vie » avant même que le réchauffement climatique n’ait produit des forfaits inévitables). Au fil des jours, figurent, dans mon Groupe Écriture & Cie, ce que j’ai habitude de nommer « petites gemmes », « minces pépites », nullement au sens réducteur mais pour la simple raison que cet Artiste des mots, jour après jour, infatigablement, distille ses dentelles langagières sous forme elliptique mais non moins superbement réjouissantes. Plusieurs fois, il m’est arrivé de décrire la tonalité de ses vers selon la mesure acoustique-esthétique d’une « petite musique », fugue ou parfois adagio ou parfois encore cavatine, simple bruissement cristallin qui fait vibrer la corde de l’âme en laquelle elle s’instille telle la petite et entêtante ritournelle qui, de la journée, ne vous lâchera nullement, même aux heures les plus fortes de l’Amour, cette divine dimension de la rencontre humaine. Mais bien plutôt que de pérorer longuement et pour inscrire une manière de halte dans cette prosopopée, je vous livre un de ses bijoux, dont je ne sais s’il est « indiscret » et vous incite à rêver longuement au rythme de ses heureux mots :

« Poème des pluies incessantes

Dont l’écho se noie

Par trop d’averses ne répond plus

Le soleil serait-il né d’inadvertance

Ô combien me brûle l’eau silencieuse

De mes incantations

Nihil-Nihil

E. Szwed

29-III-24

Silencieuse »

 

   Familier de l’anaphore, un mot enjambant son nom, comme une incantation qui voudrait retentir silencieusement dans l’âme du Lecteur, de la Lectrice, il plante en notre inconscient un jalon pareil à une braise, une façon d’être au-delà des mots. Et, certes, il est !

   Enfin, après ce long préambule, il est temps d’aborder le cœur du sujet, laissant la parole à Nathalie Gauvin, tout ému de prendre en compte avec exactitude le contenu de son commentaire sur un fragment de mon écriture :

 

« Perspective Existentielle sur une Photographie d’Hervé Baïs »

  

   « Quelle analyse magistrale mon ami ! C'est à couper le souffle ! Tant d'érudition et les mots pour le dire ! Tu as cette vision si juste, si pertinemment intelligente du sens profond des choses, de l'acte de dire qui se ramifie de tant de facettes bigarrées au gré de la plume de ces orfèvres du verbe que sont les grands poètes de l'histoire et qui prend en vos mots mon ami, toutes les nuances subtiles de la sublime lumière dont vous les éclairez...toujours un bonheur suave que celui de vous lire ! »

  

   Bien entendu je n’aurai l’impudence de faire à mon tour un commentaire sur celui-ci. Infinis remerciements pour une telle réception. Alors ici vient à propos une méditation sur le geste du don, sur la logique du contre-don qui lui est coextensif, nul ne saurait en nier la valeur de confirmation de qui-l’on-est en direction de qui-l’on-devient. Parvenus à ce point de notre réflexion commune, comment pourrions nous faire l’économie de la pensée hégélienne du Soi et de l’Altérité qui trouve de nombreux et abyssaux développements dans « La phénoménologie de l’esprit », dont Jean Hyppolite nous restitue ici toute la pleine teneur :

   

    « …car chacune des consciences de soi est aussi une chose vivante pour l’autre et une certitude absolue de soi pour soi-même ; et chacune ne peut trouver sa vérité qu'en se faisant reconnaître par l'autre comme elle est pour soi, en se manifestant au dehors comme elle est au dedans. Mais dans cette manifestation de soi, elle doit découvrir une égale manifestation chez l'autre. « Le mouvement est donc uniquement le mouvement de deux consciences de soi. »

  

   Les choses sont énoncées avec suffisamment de clarté pour qu’elles ne nécessitent que de brèves remarques d’ordre logique, résumées de cette manière :

 

Je ne suis moi que par l’Autre

(versant de la parentalité et de son devenir) ;

je ne suis moi que pour l’Autre

(versant de la conjugalité, de l’amitié, de la rencontre).

Hors ceci, nulle réalité.

Donc, nulle existence.

 

   Å ces quelques remarques, je crois nécessaire d’ajouter la belle réflexion de Philippe Lacoue-Labarthe extrait de « Tradition et vérité, à partir de la philosophie », mettant en lumière l’essence réelle de tout don :

  

   « La question, dans sa plus grande généralité, est donc la suivante : peut-il y avoir un rapport quelconque – impliquant un objet, une chose, mais aussi bien le « corps propre », ou la parole, ou l’âme, etc -, une absence pure de sollicitation de réciprocité, une pure dépense sans espoir de bénéfice secondaire, d’épargne à terme ou de retour, un pur désintéressement ? En général, y a-t-il une fracture possible de l’économique ? Peut-il être (dé)livré quelque chose en pure perte ? Peut-il y avoir dépropriation sans conscience de dépropriation, c’est-à-dire, d’une manière ou d’une autre, sans calcul, ou espoir de réappropriation ? Ou si l’on préfère encore : un geste quel qu’il soit, envers autrui, peut-il être sans finalité, radicalement a-téléologique ? »

  

   Le problème est excellement thématisé et expliqué par le Philosophe. A ceci, l’explication me paraît simple, limpide. Ou bien nous nous situons au niveau de la théorie, « « science qui traite de la contemplation »et le rapport à l’Autre est an-économique, a-téléologique, aucune fin n’étant envisagée de telle ou de telle manière.

   Ou bien le rapport à l’Autre est réel, concret, incarné et alors surgit la dimension de l’économique, du téléologique. Nul ne souhaite être « payé en monnaie de singe ». Ce que le conscient montre comme pur geste de gratuité, l’inconscient le reprend en seconde main, réclamant son dû, son obole, sa juste rétribution.

  

   Certes « l’art pour l’art » et son naturel pendant « l’écriture pour l’écriture » (je me réclame le plus souvent de cette seconde option), l’inestimable valeur du geste d’écriture, « tout le reste étant de surcroît », publication, édition (certains s’y reconnaîtront), retours de commentaires gratifiants, bien évidemment cette charge positive ne saurait être évacuée sans dommages collatéraux. Nul ne saurait faire abstraction de ces gratifications qui, lorsqu’elles s’affirment avec une telle générosité, Nathalie vous l’aurez compris, sont loin de laisser les choses en repos. Ici le contre-don a rejoint le don, le circuit économique, sinon logique s’est refermé, toutes choses prenant sens dans cette dimension d’altérité reconnaissante. Comment mieux dire la gratitude lorsqu’elle rencontre une beauté de l’âme pleine et entière ?

  

   Mais, heureux de l’occasion que vous me donnez de diffuser une once de mes sentiments, qu’il me soit encore accordé, de préciser quelques éléments qui, pour n’être essentiels, constituent cependant la toile de fond d’une rumeur qui court à bas bruit sous la ligne de flottaison de la conscience. D’abord, je citerai l’expérience que j’ai de mon Blog, jean-paul-vialard.fr, sur lequel je publie, depuis une quinzaine d’années, la plupart de mes articles. Très multiples dons au cours de quelques 2720 articles publiés, lesquels n’ont reçu, en matière de contre-dons, que quelques notations strictement numériques dont la valeur est d’un vide abyssal. Å titre d’exemple, aujourd’hui même, voici le visage quantitatif du Blog :

 

Mois : 3 articles – 356 visites – 453 pages vues

 

   Les données sont si étiques qu’il n’y a strictement rien à tirer de telles informations.  Quant aux commentaires, ils sont de nature homéopathique et, parfois, sont le fait d’esprits dont je ne pourrai qualifier le contenu, surréalistes en tout cas, assurément hermétiques, frisant le délire. Sans doute vaut-il mieux s’en amuser ! Å titre de simple ironie, je publie ci-dessous, le fragment d’un commentaire portant sur un texte intitulé « Les Ombres et le Néant », texte dans lequel je tâchais d’analyser, par peuple Mongol interposé, la dialectique de la Tradition et de la Modernité. Voici donc cette « petite perle » au sujet de laquelle je ne ferai nul commentaire, l’évidence éclate d’elle-même, tout au bord du sublime canular :

  

   « 24h…il me faudra 24h pour tout refuser, 24h pour tout accepter…cette Terre ou le Soleil m’exhorte de m’effeuiller - de porter jupons et sandales de cuir - de m’invectiver contre les séquences Fruit du Dragon & Mangue du Jardin…une Mère presque hystérique, transformée par le chagrin qui déifie une enfant de 18 mois…

   Petit Oh petite étincelle - toi le Coeur de ma Vie, je n’existe que par la projection et l’Ego…quel gâchis…lorsqu’on pleure dans la chaumières, funeste « vie personnelle » versus «  solaire professionnel »…sortes « les napkin’s » ça va pleurer dans les chaumières…de ce grand et large espace Khmère très peu d’objets sont vraiment visible…autrement dit ces « grandes acrobaties » ces « clowns élégants » sont presque muet dans l’Absence, le néant…oui, ou est & qui est l’Absent? Maître Bandol, dont les cendres reposent juste de l’autre côté du Muret…ou bien est-ce le manque de Sens dans l’Existence…je répète souvent cette réforme, ou bien ce refrain…je ne sais plus quel est l’idiot-M exactement…oui je me répète que l’absence des uns fait place au Vide de l’Autre - du Soi Intérieur qui n’est ni un enfant ni un décorateur amateur des Moulins à Vent… »

 

   Je laisserai les « Moulins à Vent » broyer leurs subtiles graines et semer leurs farines à tous vents, poursuivrai mon chemin sans en être réellement affecté, amusé seulement.

  

   Autre expérience : Il y a de cela quelques années, j’avais publié de très nombreux articles sur un Site Littéraire « Exigence : Littérature ». Pratiquement nul retour. Le seul consistant provenait d’une Administratrice du Site qui critiquait vertement le contenu d’un texte publié à propos de « Soumission » de Michel Houellebecq. Autant vous dire que notre collaboration s’est arrêtée là, devant tant d’intolérance manifeste. Ce Site semble avoir disparu de la sphère Internet.

  

   Dernière expérience, qui nous est commune : la participation au Réseau Social Facebook. Deux volets : celui de mon Profil jean-paul vialard sur lequel je publie tous mes nouveaux textes avec images jointes et des « souvenirs », simples extraits de textes antérieurs. Autre volet : mon Groupe d’Écriture « Écriture & Cie » qui compte à ce jour 1300 Membres. Sur ce Groupe, publications diverses d’Auteurs édités, de photographies d’art, de fragments de mon écriture. Ces fragments sans images sont voulus afin de faire droit au texte et au texte uniquement afin que les éventuels « J’Aime » soient clairement délimités. Bien trop de Participants cliquant plus volontiers sur une Image que sur un Texte, lequel nécessite un investissement minimum. Dans ce Groupe qui menace de devenir pléthorique, une vingtaine d’Amis (dont les Auteurs dont j’ai cité précédemment les initiales en lieu et place de leur patronyme réel) qui sont devenus fidèles, avec lesquels d’intéressants échanges sont entretenus. Autrement dit 1280 Membres constituent une majorité silencieuse qui, peut-être, n’en pense pas moins mais le silence est toujours difficile à interpréter et sujet à erreurs multiples. Voici la réalité telle qu’elle se dévoile, qui n’est guère différente de celle que nous connaissons dans notre environnement familier :

 

la qualité est rare,

la quantité foisonne

comme l’eût énoncé ce

bon Monsieur de La Palice.

 

   Il n’y a pas lieu de s’en plaindre même si ce que j’exprime ne se dispense guère d’une critique, peut-être même, parfois, se teinte d’une juste frustration. J’aimerais tant, parfois, que la « monnaie de singe » soit troquée en « espèces trébuchantes et sonnantes » (n’entendez pas une rétribution économique), seulement cette reconnaissance si bien mise en évidence par le génie de Hegel dans la construction de la conscience de Soi.

  

   Ici, après ce long bavardage qui présente le visage de quelque épanchement affectif, vous remerciant encore mille fois pour votre gentillesse et comme contre-don qui clôturera ma parole, je cite ci-après l’un de vos Poèmes qui brille de mille feux et témoigne d’une conscience attentive à une marche éclairée du Monde :

  

   « Et si, pour survivre au-delà de tout, je risquais l’égarement ? Que j’appareillais vers l’inaccessible et mettais voiles au plein sens ? Que trouverais-je au-delà de l’horizon visible ?

Ramènerais-je en mes cales

Quelques trésors si fabuleux

Qu’ils n’attendaient que cette escale

Au périple de mon esquif

Pour me laisser les découvrir ?

Ou sombrerais-je dans les abysses

Tristes et solitaires du rêve

Comme tant de ces barques de lunes

En quête d’aurore boréales

Comme tant de ces bateaux de brume

Survivants de l’imaginaire

Que l’on enfante dans l’éther

Entre l’espoir et l’amertume

Hantant les lueurs vespérales

Des feux Saint-Elme qui se consument

À se dissoudre dans leurs voiles

Évanescentes comme l’écume ?

Comme tant de ces vaisseaux précieux

Aux bois de rose ou de santal

Ceux qu’on incruste d’or massif

Qui cherchent des routes aux étoiles

Qui bravent corsaires et mistral

Pour des louis d’or et des épices

Ou voguent en des eaux d’infortunes

Qu’azurent des soleils excessifs

Sans autres haleines qui les essoufflent

Que vents qui tiennent dans un souffle

Mais qui se condamnent au naufrage

Pour n’avoir su se prémunir

Contre les dangers du voyage

Ni mouiller l’ancre en quelques terres

En quelques havres, quelques rivages

Et qui reposent leurs épaves

Au linceul de toutes les mers

Aux lits desquelles elles s’enclavent

Pour ne laisser de leurs sillages

Que ces lambeaux d’écumes brèves

Aux tombeaux de chaque récif ?

 

   Comment un texte d’une telle tenue pourrait-il se passer, logiquement, rationnellement, mais aussi affectivement d’un évident contre-don ? Et, pourtant, dès que le niveau d’écriture s’élève, que la pensée brille par son ample déploiement, les sentiers se font rares en Marcheurs et Marcheuses prêts à confronter l’abîme toujours ouvert du sens. Que dire après ces mots aux belles facettes de cristal qui n’en obombrerait la subtile luminescence ? Cependant qu’il me soit permis de placer à l’épilogue de mes méditations, cette réflexion qui est vôtre, qui résume excellement ce que j’ai essayé de dire avec tant de laborieuse incertitude et, peut-être, d’amertume et de désillusion face à un Monde bien trop préoccupé de soi, qui n’a de cesse, tel Narcisse, de se mirer dans l’eau qui en reflète le mirage. Mais, énonçant ceci, après une longue considération de mes écrits, ne suis-je, moi-même, ce Narcisse que je récuse ? Mais que la proche altérité de votre parole vienne ici me rejoindre et me porter vers cette entière beauté que vos mots distillent à la façon d’une belle et troublante ambroisie :

 

« Ramènerais-je en mes cales

Quelques trésors si fabuleux »

 

En attente de l’Autre, ne sommes-nous,

faute de nous l’avouer clairement,

uniquement en attente de Nous ?

Don et contre-don

Des deux mains qui s’étreignent ici,

laquelle reçoit l’Autre,

laquelle est reçue ?

Y a-t-il homologie des intentions,

 des émotions, des ressentis ?

L’étreinte partage-t-elle avec équité

le souci de la pure Amitié ?

 

   Ici, nous ne pouvons que questionner et nous poster à l’orée de cette interrogation tant l’exister ne nous assure de rien, nous visite seulement comme l’oiseau fend l’air qui se referme sur lui et ne laisse, dans le trajet du Ciel, qu’une place vide !

 

Oui, le vide est à combler incessamment,

la solitude est immense qui replie autour de nous

 ses ailes de carton et de suie.

Vous voulons de la LUMIÈRE,

rien que de la LUMIÈRE !

 

Merci, Nathalie, de nous en offrir

Ces subtils éclats

Ils vont droit au cœur

 

CORDIALEMENT

 

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23 mars 2024 6 23 /03 /mars /2024 08:55
Heureuse polysémie de la Photographie

Back to black…

Vue sur Sète…

Les Amoutous…

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Posant tout juste nos yeux sur cette Photographie, nous savons d’emblée qu’elle nous questionnera bien au-delà des faits ordinaires. Il en va ainsi de toute Chose digne qu’on s’attarde sur son intime vérité. Toujours nous sommes alertés lorsque vient à l’encontre l’exacte beauté. Il y a comme un fil d’Ariane indéfectible qui nous relie à sa matière diaphane, à son langage silencieux, aux gracieuses arabesques qu’elle porte en son sein dont il nous est demandé de saisir le bel ordonnancement, de percevoir, à sa juste valeur, l’insondable harmonie. Ce que nous avons constamment à être dans notre tâche d’Hommes, des Découvreurs de nouveaux continents, des Explorateurs de terres vierges, alors seulement nous pourrons revendiquer une manière d’entièreté, laquelle s’opposera à notre naturelle fragmentation : une idée ici, un acte là, un amour ailleurs, une rencontre plus loin, et nous courons après nous sans jamais pouvoir nous rattraper, nous relier à quelque chose de consistant, de déterminé, de palpable. Cette belle Photographie, nous pouvons nous en approcher selon trois perspectives différentes et complémentaires : photographique, esthétique, existentielle. De cette triple vue doit nécessairement surgir un orient qui nous arrachera, au moins provisoirement, à nos tracas quotidiens, nous distraira de nos multiples et toujours renouvelés égarements.   

    

   Perspective photographique

    

   Il y a là une évidence de la présence. L’écume blanche du Ciel joue en contrepoint de la longue jetée noire, du portique rectangulaire contenant, en son cadre, la silhouette nettement dessinée d’une embarcation de pêche. Le tiers bas de l’image entretient un rapport équilibré avec son correspondant, ces deux tiers hauts qui sont comme son complément, ou plutôt, devrions nous dire, sa « complétude », exprimant en ceci, déjà, la projection existentielle qui viendra au juste moment de son énonciation. Ici, en tant que qualité iconique, c’est le souci géométrique qui se dégage avec netteté et détermine, en quelque sorte, tous les plans secondaires de l’image. Une opposition se donne en tant que nécessaire entre l’opalescence du fond et la venue à eux des autres thèmes de l’image : douce colline à l’horizon, passerelle au premier plan dont il a déjà été parlé. Une remarquable maîtrise de la profondeur de champ nous délivre avec précision tous les détails qui structurent notre vision : tout est net depuis un point zéro, un point d’origine, jusqu’à l’extrême limite de ce qui peut se lire tel un infini.

   L’exactitude est une des lois souveraines qui délimite le champ d’expression de cette mimèsis du réel dont nous sentons bien qu’elle se donne comme mesure idéale de tout ce qui fait sens, immédiatement, à la limite de nos yeux. Nous sommes d’emblée auprès des choses, pour ne pas dire « dans les choses », c’est-à-dire que l’authenticité nous rencontre sans même que nous ayons à en référer à quelque loi spatiale, à quelque concept qui tirerait d’une confusion initiale les prémisses d’une sémantique s’ouvrant à la lumière de la Raison. Il y a évidence. Il y a apodicticité. Nous sommes comblés, saturés de significations dont il n’est nul besoin de préciser les conditions de possibilité. La réponse du Photographe à une exigence éthique monte des profondeurs de l’image sans qu’il nous soit besoin d’en détailler l’itinéraire, d’en tracer les lignes selon lesquelles elle se donne à nous avec une rigueur toute « naturelle ». Mais la perspective photographique ne doit nullement dissimuler l’esthétique, seulement la préparer et constituer un début de révélation.

 

   Perspective esthétique

 

   Le ciel, ce ciel que, toujours l’on convoque au-dessus de nos têtes à la manière d’une eau lustrale, le voici largement déployé dans des teintes si douces, si ouatées, si soyeuses que nos rêves les plus intimes peuvent s’y révéler d’emblée. Å certains endroits un peu indéfinissables, c’est comme une vague traînée de poudre, la pulvérulence d’une cendre, peut-être un doux bourgeonnement de la lumière. Tout est si uni sous une bannière de flottement, une heureuse vacillation, un subtil ondoiement et, déjà, l’on ne s’appartient plus, l’on fait corps avec cette étrange substance et, déjà, notre peau est peau de l’image et, déjà, il n’y a plus de différence, seulement l’allure d’un poème donateur de joie. Alors, par degrés successifs inaperçus, on descend les degrés du ciel, tout entourés de vagues et précieuses nuées, on se dispose à se fondre dans cette ligne d’horizon à peine marquée, un songe venu à l’eau, un mot chuchoté par les lèvres de quelque Ondine inapparente, immense faveur d’être ici, une simple ligne oublieuse de son histoire, clignement de paupières d’un ineffable présent, plus présent que toute chose qui voudrait se dire dans la fierté, dans le tumulte, dans l’affirmation de soi.

Combien la douceur, l’évanescence

de la colline nous touchent,

pareilles à une peau féminine

ensemencée d’amour,

disposée à la caresse, à l’effleurement,

manière de grésil flottant

dans le ciel d’hiver.

Combien l’eau nous accueille

au sein de sa feuille blanche,

signe d’Homme parmi le signe

estompé des autres Hommes.

Il y a un grand calme à être là

et l’on sent cette longue sérénité,

cette ouverture souple du gris

se donnant selon des touches harmoniques

que l’on peine à nommer tellement

cette teinte est éphémère, passagère,

 identique à une pluie boréale :

gris d’Étain presque blanc ;

gris Argile presque Étain ;

blanc Albâtre presque gris ;

blanc Lunaire presque Albâtre,

une aimable confusion qui dit l’échange,

 l’accord, la convenance de se fondre

dans la fraternité du Tout,

à n’être plus qu’une vague

hypothèse à l’orée du Temps,

une présence sur le seuil de l’Heure,

simple surgissement dans la Seconde

qui est notre possession la plus réelle,

l’esquisse la plus affirmée

dans la chute irrémédiable des jours.

  

   Mais, ici, nous sentons bien qu’il y a changement de régime, que l’Esthétique se mue en Existentiel, que la Philosophie se substitue au Langage, que le Concept se donne en lieu et place de l’Émotion face à la Beauté.

 

   Perspective Existentielle

 

   Toute chose, par nature, existe dans la surface (c’est la perspective qu’elle nous offre d’un seul empan du regard), mais, aussi, existe dans la profondeur (ce sont ces signes discrets que nous cherchons à déchiffrer afin d’en détourer l’essence de manière satisfaisante). Donc le photographique et l’esthétique sont la peau de l’image, la chair ne se donnant que dans la perspective existentielle. Regardant à nouveau ce paysage, nous nous doutons bien que des sèmes, ici et là dispersés, sont encore à découvrir, à inventorier, à faire nôtres afin que, saturée, notre soif de connaissance parvienne à satiété. De ce portique haut levé dans le ciel, il faut faire retour amont, comme si le passé, dissimulé sous le voile blanc de la photographie, nous hélait, nous mettait en demeure de comprendre ce qui, ici, se trame et correspond aux fondements de notre Humaine Condition. Une telle invite à une archéologie mémorielle est entièrement contenue dans ces quelques mots :

 

Vue sur Sète…

Les Amoutous…

 

   Mais nous nous intéresserons moins aux « Amoutous » qu’à ce fameux Mont Saint-Clair, lequel abrite le plus marin des cimetières, celui où repose le poète Paul Valéry. Alors, ici, comment ne pas évoquer son sublime poème, du moins son incipit, riche de significations multiples :

 

« Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes ;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée !

Ô récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme des dieux ! »

 

   Par essence, le Poète ne vit que par procuration au milieu de ses semblables. En quelque manière le quotidien l’effraie en le destinant aux contingences de tous ordres. Poétiser suppose de se soustraire à sa condition terrestre, à s’élever vers « ce toit tranquille » qu’habite la paix des colombes portant en leur bec, le symbolique rameau d’olivier. « Midi le juste » ne nous fait-il penser à « l’heure du grand midi » nietzschéenne, cette heure du retournement où les hommes éprouveront la pensée en sa puissance affirmée, celle du retour éternel de toutes choses, lequel métamorphosera tout instant en éternité ? Ne serait-ce le même trajet que trace, pour nous, le Poète de Sète, à savoir en appeler au temps infini de « la mer, toujours recommencée », qui, tout bien considéré, est le temps sans temps des dieux, le temps sans temps de la Poésie ? Tout Poème abouti ne possède ni début, ni fin, il existe de toute éternité, ne fait signe qu’en direction de ce Temps Universel dont chacun de ses mots est tissé, pareil à un essaim doré d’abeilles butineuses de l’éther.

   En contrepoint de ce lyrisme poétique de haute volée, modestement et sur le mode gentiment ironique, « l’humble troubadour », Georges Brassens, tresse une couronne de lauriers simplement terrestre, au motif que « le Polisson de la chanson » passera son dernier repos au « cimetière des pauvres », face à l’étang de Thau, laissant à l’Académicien le privilège de hanter de sa haute figure le « cimetière des riches » :

 

« Déférence gardée envers Paul Valéry,

Moi, l'humble troubadour, sur lui je renchéris,

Le bon maître me le pardonne,

Et qu'au moins, si ses vers valent mieux que les miens,

Mon cimetière soit plus marin que le sien… »

 

   C’est, totalement, entièrement, dans cette « dialectique du Riche et du Pauvre », dans cette rencontre d’une poésie populaire, immédiate et d’une poésie intellectuelle que se situe le point de contact singulier de Valéry et de Brassens. Å la superbe de Valéry, à sa déclamation ostentatoire :

 

« J’attends l’écho de ma grandeur interne,

Amère, sombre, et sonore citerne,

Sonnant dans l’âme un creux toujours futur ! »

 

Brassens offre le dénuement de l’Insignifiant, humilité et simplicité réunies :

 

« Quand mon âme aura pris son vol à l'horizon

Vers celle de Gavroche et de Mimi Pinson

Celles des titis, des grisettes… »

 

   Dans cet intervalle qui pourrait paraître ne jamais devoir être comblé, c’est bien plutôt deux styles « irréconciliables » mais complémentaires, deux facettes d’une même Poésie Universelle qui scintillent et, jamais ne s’effaceront. Car il semble bien qu’il n’y ait nul degré de valeur du Poème, seule la marque d’une vérité à l’œuvre, laquelle diffère bien évidemment selon les tempéraments et les tâches d’écriture des Poètes respectifs. De Prévert à Saint-John Perse, l’on pourra trouver la marche haute, mais la différence n’est pas de fond (la valeur en soi de la Poésie) seulement de forme (le visage singulier selon lequel le Poète façonne les mots afin de les porter au Poème).

 

Nous terminerons sur l’image d’une plume unique, d’une encre unique, trempées aux eaux vives et toujours renouvelées de la Mer, cette eau éternelle qui, jamais ne finit de battre :

 

« Trempe dans l'encre bleue du Golfe du Lion

Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion

Et de ta plus belle écriture… »

 

   Le Lecteur, la Lectrice, Poètes eux-mêmes (chacun porte en soi ce prestige des mots), auront pour libre tâche de poursuivre à leur guise les paroles de la « Supplique pour être enterré sur la plage de Sète ». Un voyage d’ici jouxtant un voyage outre-monde, premier et dernier lieu d’actualisation de la superbe Poésie. Tout mot s’inscrit, nécessairement, entre deux néants, celui qui nous précède, celui qui nous attend.

 

Hâtons-nous d’être Poètes

en ces temps crépusculaires,

seule la force du Langage

nous sauvera du naufrage.

 

 

 

  

 

  

 

 

 

 

 

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29 février 2024 4 29 /02 /février /2024 11:22
Seule parmi les fleurs

bed of flowers

with Esther

©️jidb

feb2024

 

Judith in den Bosch

 

***

 

 

   « Seule parmi les fleurs », voici la première expression qui m’est venue, vous découvrant, agenouillée sur votre tapis (est-il de prière, de méditation, de pénitence ?), jambes repliées, dos bien droit (est-il la marque de votre sérieux ?), petite poitrine cambrée vers l’avant (est-elle la sentinelle de votre volupté ?), tête…mais, oui, tête… absente de la scène (est-elle le signe d’une perte provisoire de votre lucidité ?). « Seule parmi les fleurs », « seule parmi les fleurs » comme une douce antienne en moi doucement articulée, un mince arpège, genre de déploiement discret, de signaux lumineux placés au seuil de ma conscience, ils teignent ma tête de bien étranges couleurs. Et puis, dans cette première approche de vous, il m’est quasiment impossible de démêler ce qui de vous, la Réelle Incarnée, me touche ; ce qui, des Fleurs qui vous visitent, m’émeut au plus haut point. Sachez-le, parfois ce qui se donne à nous au motif d’une évidente simplicité, recouvre en vérité une multiple condition qui nous égare de Qui-est-regardée, de Soi dont la vue se trouble au contact de cette subtile irisation des choses du commun et du vraisemblable.

  

   Il y a une sorte de magie, sinon de sorcellerie qui enroulent leur lai, tel le chèvrefeuille, tout autour de nos perceptions et, dès lors, nous ne sommes plus que d’étranges phénomènes à la conquête d’aussi étranges phénomènes. Une manière de redoublement, si vous voulez, de présence en abyme, coagulation intime des Soi qui ne se font plus face mais sont si imbriqués l’un en l’autre, qu’il n’y a plus de frontière, plus d’intervalle, plus d’espace libre entre Qui-l’on-est et  cette Mystérieuse Altérité devenue familière, fragment de sa propre identité, genre de confusionnel qui, loin d’être rejetés, tapissent notre chair de mille sensations heureuses, nous ne pourrions nous en séparer que dans l’irrémissible fond d’une perte, d’un deuil. Mais il me faut laisser cette évocation mélancolique et trouver, dans votre soudain affleurement, bien des motifs de satisfaction, à moins que, versé sous votre charme, je ne puisse qu’être aliéné par la fascination que vous exercez sur moi depuis que, votre découverte ayant eu lieu, c’est mon alphabet personnel, mon lexique singulier qui se trouvent chamboulés, signes à peine reconnaissables dans la brume perlante du jour.

  

   Je ne sais, mais vous êtes une unité, un corps ne pouvant être dissocié de l’écrin en lequel il repose. Vous observant à la dérobée (pour mieux me tromper, pour dissimuler mon trouble ?), c’est une véritable hampe florale que je découvre ne sachant quel nom lui donner parmi la profusion du végétal partout présente. Et me voici décontenancé, vous nommant en des termes étranges :

 

Cœur de Marie et vous baignez

 dans un rose pastel du plus bel effet.

Impatiens Psittacina et votre

impatience de perroquet

prenant son envol devient la mienne.

Ophrys bomybliflora et c’est le corps

duveteux du bourdon qui vient à moi.

Psychotria Elata et c’est votre bouche

fardée de rouge qui me sourit.

Phalaenopsis et ce sont vos ailes de papillon,

striées de parme, qui me ravissent.

Anguloa Uniflora et je vous vois, innocent

 nourrisson couché dans son berceau.

Habenaria Grandifloriformis

et vous êtes un Ange de blanc

vêtu aux bras si fins,

on dirait des fils de la Vierge.

  

   Enfin je vous vois Orchidée-Tigre et c’est bien cette dernière image dont la persistance rétinienne en même temps que la subsistance obstinée s’éclairent en moi, font leur flux invasif de marée dont, bientôt, vous ne tarderez à comprendre l’urgence qu’ils creusent dans ma propre psyché. Oui, c’est bien ceci, vous êtes une Orchidée, et sans doute le savez-vous, le langage des fleurs vous attribue la ferveur, cet « état d'âme passionné d'une personne qui éprouve ardeur et zèle religieux », tel que le définit le dictionnaire. Et, à propos de cet état d’âme (cette inclination passionnelle dont nul ne peut prétendre être le maître), me reviennent en mémoire quelques phrases de Gide extraites des « Faux-monnayeurs » :

   « Je repensai soudain à mon éveil religieux et à mes premières ferveurs ; à Laura et à cette école du dimanche où nous nous retrouvions, moniteurs tous deux, pleins de zèle et discernant mal, dans cette ardeur qui consumait en nous tout l'impur, ce qui appartenait à l'autre et ce qui revenait à Dieu. »

   Seriez-vous cette Laura, femme adultère ne trouvant sa place ni auprès de son ancien Amant, ni auprès de son Mari, personnage un peu falot, sans grande prétention existentielle ? Seriez-vous le lieu d’une sexualité débordée et le siège d’une indistinction, la vibration de quelque flou dans l’horizon morne des jours ?

  

   Mais, bien plutôt que de vous imaginer personnage de roman, il me faut consentir à vous immoler, en quelque sorte, dans l’incandescence toujours vive de mes fantasmes, ceux-ci sont ma croix dès que je croise une silhouette féminine telle que la vôtre :

 

une énigme, un secret,

une pure gemme dissimulée

dans son lit de noir humus.

 

   Certes, Vous-la-Lointaine ne pourrez me suivre en imagination et je souhaite seulement vous offrir quelques fleurs simples issues du bouquet complexe, serré, de mes plus vifs désirs. J’imagine votre cou pareil à ces cols d’amphores anciennes, couleur de terre cuite, cette sublime teinte oscillant entre Auréolin et Nankin, une nuance pour l’âme, certes, nullement pour le corps à la trop variable texture.

   Et votre poitrine, ces deux éminences souples, ces minces monticules ourlés, en leur extrémité, de deux discrètes aréoles, elles ont la saveur d’une croûte brûlée. Et la vallée qui descend le long de votre buste, j’y perçois quelques ondulations de fins Tamaris, quelques bruissement légers, délicatesse de graminées : flottement bleu-pâle des Carex, pulvérulence de pollen de la Canche, dispersion blanche de la Fétuque, évanescence de la douce Stipa.

   Et votre ombilic, cette prudence de grain de café, cette Prunelle saisie au sein de la haie sauvage, cette Myrtille au suc généreux, ces petites pommes rouges des Cénelles, ce bleu intense, profond de la baie de Sureau, ces minuscules soleils des Gojis, cette floraison blanche étoilée des Amélanchiers. Savez-vous, je ne me lasserai jamais d’évoquer ces petits prodiges de la Nature, d’en détailler la secrète anatomie.

   Et votre Mont de Vénus, cette émouvante dune parcourue du flottement aérien des oyats, chacun voudrait s’y perdre et n’y plus voir le jour que tamisé, lame discrète en clair-obscur, grains de lumière grise courant à fleur de peau, à fleur de sexe. Et le précieux de votre sexe, cette amande incisée d’une somptueuse dépression, cette Orchidée (oui, la voilà revenue cette mystérieuse Orchidée) dont, déjà et depuis toujours, les mérites ont été vantés à profusion :

 

beauté insigne,

feu de la sensualité,

conque d’amour,

fontaine d’ambroisie,

tellurisme de la passion,

rayonnement du plaisir,

effusion de la ferveur.

 

   Oui mais aussi image de la Mort, de la Souveraine Mort dont celle que l’on nomme « Petite Mort » n’est que le préambule, l’introduction, la préface d’une histoire dont l’épilogue, depuis toujours, est tracé dans le derme compact de l’exister.

  

   Non, nul ne ressort indemne de la corolle ourlée de votre fleur, ces pétales doucement carminés qui pourraient avoir pour écrin la coquille nacrée d’écume de l’huître, cet infini tremblement à l’orée de l’heure, non nul ne connaît l’indemne après cette épreuve qui est événement primordial, ni le Petit Enfant issu de sa nuit, de votre nuit matricielle, ni l’Amant porté au plus haut de son être qui vit son éviction identique à ces cercles de l’Enfer magnifiquement évoqués par le génie de Dante.

 

Sortir de l’amour charnel

c’est entrer en pénitence,

vêtir son corps d’habits sacrificiels,

connaître le dur érémitisme

 au sein même de la foule

bariolée du Carnaval

qui exulte et fait bondir les

fusées dionysiaques de la joie.

 Sortir de l’amour c’est entrer au Carmel,

 se cloîtrer dans sa cellule blanche,

    contempler le mur vide tel

 une haute et inaccessible falaise,

se mortifier, pratiquer l’expiation

comme on respire,

se flageller l’esprit,

faire de son âme

le reposoir mystique

d’un horizon dévasté.

  

   Certes, sans doute, Vous-la-Distante me direz-vous que le geste d’amour est une inclination particulière de la psyché, que la chair n’est que de surcroît, que la transcendance de l’acte vaut plus que l’acte lui-même. Oui, mais si vous vous exprimez ainsi (je ne puis le croire), c’est en raison d’une entreprise d’amour que vous n’avez connue qu’inaboutie, qu’inexaucée, c’est être demeurée sur l’écorce à défaut d’en avoir pénétré le suc limpide, d’en avoir éprouvé la délicatesse de soie qui est aussi, par simple souci d’homonymie, attention à Soi, ouverture en Soi d’une brèche de lumière dont, jamais, l’éclat ne se referme.

  

   Mais je n’avancerai guère plus avant dans mon argumentation. Ce qui, dès cet instant, me convoque, le geste littéraire de la réminiscence et l’appel à son Serviteur le plus talentueux, vous aurez compris que je parle du très génial Proust. Nul, depuis, n’a fait mieux. Il est des choses qu’il faut savoir reconnaître afin de ne nullement chuter dans le fond laborieux de la mauvaise foi. Oui, la simple vue que j’ai de votre image me propulse immédiatement en terre de Combray, du côté de chez Swann, de Guermantes, à Balbec, à Paris, à Venise, marchant sur des pavés mal équarris, apercevant des arbres depuis les vitres du train, revivifiant le goût singulier des Petites Madeleines, peu importe l’événement fondateur, c’est bien son vif souvenir qui persiste, féconde le temps présent qu’un passé fait resurgir dans toute l’intensité de sa pure beauté. Vous êtes un peu, à votre insu, quelque chose comme mon Temps Retrouvé, mon temps multiplié, agrandi, cette sensation de vivre, nullement à l’intérieur de Soi, mais sur ses propres entours et bien au-delà !

  

   J’ai évoqué beaucoup de noms de fleurs et j’en pourrais citer des milliers d’autres tellement cette robe seyante, fleurdelysée en contient de formes qui pourraient s’accomplir selon la famille attachante des lianes :

 

le rouge sang de la Vigne vierge,

les étoiles à trois branches du Lierre,

les grappes mauves de la Glycine,

 le large étoilement blanc de la passiflore,

les cônes verts du Houblon,

les calices bleu azur des Ipomées,

les étamines rouges de la belle Clématite.

 

   Toutes ces lianes, malgré l’idée du lien en elles contenu, je n’en retiendrai que la rapide fragrance leur préférant la modestie du bleu mémoriel des délicats Myosotis dont la légende nous dit la prière du Chevalier à sa Dame, ce « Ne m’oubliez pas », que l’anglais traduit en «Forget-me-not », l’allemand en «  Vergissmeinnicht », mais peu importe la langue, seule l’intention compte qui veut oblitérer l’oubli, poser l’index sur un passé qui aura besoin d’être infiniment revivifié afin que l’amour dont il témoigne ne sombre dans les douves immémoriales des souvenirs usés, poncés par tant d’indifférence, remisés en d’illisibles fosses. Ici, bien entendu, il n’est parlé que de la réminiscence à faire venir à Soi afin d’exhumer des cendres du temps, ces braises encore présentes à défaut de se présenter dans l’orbe de leur rougeoiment.

  

   Mais, Vous sise parmi tout ce fleurissement, vous êtes-vous suffisamment interrogée sur la nature de cette réminiscence, avez-vous sondé toutes ses ressources, aperçu le haut blason qu’elle alimente de son chiffre ? Elle, la réminiscence, n’est-elle l’expansion infinie des virtualités qui nous habitent, la mise en acte immédiate de nos objets les plus chers, les plus incarnés dans le tissu de notre propre existence ? N’est-elle ceci, et encore beaucoup d’autres choses ? Le souhait de notre conscience temporelle de réactualiser le Soi au titre de son passé, de ses événements singuliers, de ses émotions particulières.

  

   La réminiscence est toujours de l’ordre du désir psychique de faire écho dans le Monde de l’ici et du maintenant, de le métamorphoser en plus que ce qu’il n’a jamais été à l’époque fondatrice du fait ancien, lequel n’avait, en ce temps disparu, que la teinte des choses ordinaires, que la forme prosaïque de ce qui advient au hasard, ici et là, censé ne laisser que la trace d’une fumée dans un ciel gris d’hiver, un signe effacé par l’usure infatiguée des secondes. S’est-on suffisamment questionné sur ce qui en fonde le surgissement au ciel de l’Être soudain envahi du pur mystère de la souvenance, de la joie ineffable de ce qui, se présentant de nouveau, jouit du prestige de sa réassurance, s’ouvre dans les mille ressources d’une neuve et inouïe perception, dans l’emplissement multiple de la sensation, de son rayonnement jusqu’à l’horizon et de son sens au-delà, de la réarticulation de son lexique existentiel, du nouveau conte qu’il pose devant nos yeux débordant d’infinie gratitude ?

   

   Alors, le présent s’impatiente du passé, le convoque à l’élargissement du champ de la rêverie, le dispose à l’effervescence de la méditation poétique, le féconde afin que le vraisemblable d’autrefois devienne l’exceptionnel d’aujourd’hui, le divinement accompli, le magiquement déposé devant nous. C’est un peu comme de retrouver un jouet de l’enfance, un cerf-volant, par exemple, d’en tendre à nouveau la voilure, d’en colorer la toile, de placer à sa suite cette belle queue de papillotes enrubannées, de le voir flotter et faseyer plus haut que l’écume des nuages, dans cette zone purement onirique qui se confond avec notre idée même de bonheur.

  

Sachez-le d’une manière intime,

tâchez d’en ressentir au plein

de votre chair les incomparables effluves,

vous êtes ma réminiscence florale,

le lieu bouqueté de mes songes,

l’espace arborescent de

mes plus belles illusions.

Vous êtes mon Myosotis,

mon irremplaçable « Forget-me-not »,

mon inimitable « Vergissmeinnicht »

et me métamorphosez,

pour un bref instant tout au moins

en une manière d’infime Proust,

de petit Marcel qui, depuis

la plaine blanche de son lit d’écriture

vous imagine Liane voluptueuse,

Volubilis sensuel,

Orchidée envoûtante.

Oui, vous êtes

mon « Temps retrouvé ».

  

« Seule parmi les fleurs »,

vous êtes multiple, chatoyante

dans l’espace bouleversé de mes songes.

Oui, de mes songes les plus risqués !

 

 

 

 

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22 février 2024 4 22 /02 /février /2024 09:36
Le Doute comme esquisse de Soi

Le doute

Huile/ papier

Peinture Léa Ciari

 

***

  

   L’Artiste n’aurait-elle nommé son œuvre que nous l’aurions fait à sa place, dans la pure évidence, inscrivant le Doute à la cimaise de son œuvre. Si le doute est hésitation manifeste, le nôtre n’aurait duré que l’instant d’en reconnaître le signal parmi le destin pictural des formes plastiques. Cette belle image dit son contenu, nous le livre sur le mode d’un immédiat retrait. Cette venue de la léthé recouvrant l’alèthéia est un motif récurrent dans mon écriture, comme si l’exister n’était qu’un étrange clignotement entre deux blancs. Et gageons qu’il en est ainsi, ce que voudrait montrer la suite de l’article.

 

La tête. Mais quelle tête ?

Le visage. Mais quel visage ?

 

   Épiphanie humaine gommée, biffée à même son apparaître. Un grand, un immense silence s’élève de la toile, nous soustrayant à nous-mêmes, nous aliénant à cette mystérieuse apparition qui n’est jamais que le chiffre d’un questionnement infini. Le mien. Celui des mots traçant leur énigme sur le blanc du papier. Le vôtre, vous qui lisez et demeurez dans l’ombre même du geste interrogatif. Car vivre est sortir de l’ornière de glaise primitive. Car exister est tâcher de répondre à la question fondamentale de notre présence au Monde. Car faire son chemin est chanter sur le mode de la fugue, sans doute du mélancolique adagio, dans tous les cas de figure inscrire des mots sur l’écorce rugueuse de la Terre. Signifier !

   Le monticule des cheveux est semblable à un bronze antique, lequel ne profèrerait même plus son nom. Une étrange fixité clouée à même l’immémorial d’un temps sans avenir. Une mèche, le long du plâtre du visage, fait son motif doré de laine cardée, encore emplie d’un lourd suint. A moins qu’il ne s’agisse que du lambeau d’un suaire dont nous peinerions à définir les vagues contours. Formes informelles qui s’informent dans la lourde, dans la pénible pâte existentielle. Dans cette manifestation il y a du Roquentin, de la noire et rugueuse racine se perdant dans l’immobile tellurisme du Jardin Public de Bouville.

 

Il y a la poix de la contingence.

Il y a le lest de la déréliction.

 

   Il y a le tissu emmêlé de l’angoisse primaire, lequel ne semble pouvoir s’effacer. Il y a le Rien qui partout bourdonne, qui partout suinte, l’invisible matière du corps du Monde qui s’invagine en notre intime matière, laquelle est sourde, aveugle, muette. En nous, au plus profond de notre conque anatomique, cela se dit en langage d’abysses, cela murmure en fosses ténébreuses, cela chante nuitamment une complainte à laquelle nous ne saurions avoir accès qu’au titre de notre inconscient, d’un éternel lapsus infiniment répété, manière de sourde écholalie à elle-même son alfa et son oméga. On est alors livré aux quatre vents, exposé à la tourmente de la confusion, remis aux hésitations d’un flottement, balloté d’incertitudes, pris dans les mailles de l’irrésolution, livré aux multiples tâtonnements, égarés parmi les tourbillons de la vacillation.     

   Évoquant ici « flottement », « irrésolution », « vacillation », je n’invente rien, je ne fais qu’égrener, tel un antique chapelet, les grains de buis de la proxémie lexicale qui gravite tout autour du mot « doute » et qui ne sont que ses variations, ses successives inclinations ou bien ses inclinaisons. Car rien de stable ne se produit jamais dans l’orbe du doute, tout y est parsemé de soucis, de soupçons, de vagues suppositions. Terrain marécageux dans lequel nous avançons à grand peine, sables mouvants qui font à nos chevilles des gaines résistantes, les entourent de guêtres identiques à des gueuses de fonte Ainsi faisons-nous du surplace. Ainsi, croyant avancer, nous piétinons le sentier équivoque de notre destin.

   L’énigme la plus effective à laquelle nous nous heurtons, ce visage sans visage, cette sorte de masque de plomb, cette manière de tubercule nous faisant penser à quelque pierreuse condition, à une lourde minéralité, à un bloc non encore dégrossi par le maillet du sculpteur, à l’incarnation d’un clair-obscur, à la concrétion d’une ombre, à la perplexité elle-même faite matière à incompréhension. Et que dire d’une possible sensorialité, sinon qu’elle, tel le reptile au printemps, a retourné sa peau, ne laissant de sa récente exuvie qu’un tableau de chairs meurtries, qu’un portrait semé d’ombres, labouré d’insignes contradictions. Autrement dit, le surgissement du non-sens là où bien plutôt, devrait scintiller, rayonner la gemme éclatante d’un sens accompli. Fermeture. Repli. Invagination de ce qui, promis à l’être se dissout dans la figure inarmoriée du non-être. Et cette main ou ce qui en tient lieu, cette griffe, cette herse qui se dressent devant le fabuleux, le quintessencié langage, que viennent-elles ôter à notre vue si ce n’est l’essence de l’Homme en sa plus grande profondeur ? Ou pourrait résumer ce Tout du Rien par une formule lapidaire du genre :

 

la plus haute possibilité de l’Homme réduite

à son plus petit dénominateur commun.

  

   Écrivant ceci, nommant tour à tour ce flottement à l’infini, cette irrésolution surgissante, cet irrémissible plomb, cet illisible tubercule, je n’ai fait que décrire des orbes tout autour du Néant. La force de cette peinture est d’en dresser le terrible inventaire à partir d’un Positif qui, toujours, fait signe vers un Négatif, un Négatif fondateur de l’être des choses. Tout n’apparait, tout ne fait Phusis, tout ne se manifeste que sur fond de Néant. Voyant ce qui vient à nous sous la forme d’un hiéroglyphe décrypté, force nous est requise de l’envisager (de lui donner visage) sous le processus configutateur de la néantisation.

 

Avant même d’apparaître,

le Soleil appartenait au Néant.

Avant même notre naissance,

nous ne pouvions connaître

que les limbes du Néant.

L’amant hallucinant,

dans ses rêveries éveillées,

l’Amante, l’arrache au Néant

qui la retient captive.

 

   Tout, dans l’exister, toutes les ressources, les configurations, les formes, les lignes proviennent de ce fond sans fond, de cette inépuisable Corne d’Abondance qui est le lieu même, innommable, de la venue en présence de ce qui est, à partir, sans doute de cet espace que Platon nommait la « Chôra », cette zone d’indétermination où les choses sont œuvrées afin de sortir de l’anonymat intelligible pour figurer dans l’épaisseur incarnée du sensible.

   Dès lors comment comprendre cette toile, y faire effraction avec le plus d’exactitude possible, la percevoir en son fond telle une habile métaphore qui ouvre le Rien, le décèle, le rend vacant pour une lecture possible de la Présence qui, en toute rigueur, n’est qu’effectuation d’une originelle absence ? Ce qui, je crois, est à repérer dans la venue de l’œuvre à elle-même, nullement une esthétique qui solliciterait l’émotion du Voyeur. Nullement une éthique qui nous enjoindrait de pratiquer une morale du retrait. Nullement une forme qui appellerait d’autres formes en abyme et, ceci, à l’infini. Cette œuvre est entièrement livrée à un processus de néantisation autonome, manière de boucle refermée sur elle-même, autisme métaphysique de la plus haute teneur. Et c’est bien en ceci, sa situation sur le bord du méta (méta-réel, méta-langage, méta-sensorialité), sa fuite de lisière, sa frange aurorale, sa vibration faiblement crépusculaire, sa proximité de l’aura corporelle (ce mystère), son effritement visuel nous conduisant à une sorte de myopie, sa perte dans les cendres du silence, c’est bien ceci qui nous tient captifs, sur la margelle d’une hallucination, à l’extrême limite d’un cri intérieur. De stupeur. D’étonnement. De supplique. Car, à bien parler, nous devenons des êtres dépourvus de demeure, privés de sol, mutiques, laissés à même le fardeau d’une lourde et équivoque pesanteur. Nous qui faisions l’hypothèse de l’envol au contact de la toile, de notre sûre allégie, de notre flottement en de hauturières altitudes, nous voici reconduits, tels de prosaïques et antiques Figures, à n’occuper que des positions de Cariatides supportant la charge de chapiteaux invisibles.

   Ici, l’art de Léa Ciari a consisté à ouvrir une meurtrière scindant les mots, pratiquant leur nécessaire intervalle signifiant. A consisté à glisser la lame de l’outil dans l’intervalle silencieux de toute parole. A consisté à faire surgir les blancs de l’œuvre afin qu’un rythme s’installant, s’instaure quelque chose de lisible issu du pur mystère. Et, afin de filer la métaphore plus avant, il me semble que nous pourrions éclairer notre réflexion à l’aide du fameux Ruban de Möbius.

 

 

Le Doute comme esquisse de Soi

Ruban de Möbius

Source : Wikipédia

 

*

 

   Sa face avant, face de la Présence, de la manifestation, de la visibilité serait le simple reflet de sa face arrière néantisante, celle de l’Absence, du Rien, du Vide à partir de quoi tout s’essentialise, prend chair, devient chiffre, devient signe, devient sens. Et l’opérateur de cette métamorphose se situerait au point exact d’inversion du Réel et de son contraire, l’Irréel (voyez le retournement de la peau du reptile, la renaissance à Soi, le prolongement d’un destin), au point qui se nomme « chiasme », là où doivent nécessairement se porter notre esprit, notre jugement, notre lucidité, point d’équilibre situé à mi-chemin de notre Conscience (la Présence) et de notre Inconscient (l’Absence), Néant en tant que toile de fond sur laquelle se détache l’exister.

   Nous sommes nous-mêmes cette Charnière Dialectique, ce point de fusion alchimique, cette ouverture de pleine focale de la mydriase (cette exception du voir proprement sidérante), ce projet jeté en avant de Soi qui, s’extirpant des ombres fuligineuses de la myose (cette réduction de la vision au lieu commun, à l’image d’Épinal), cette charnière donc qui ouvre l’horizon étréci du Doute, le désopercule, distend ses membres le temps d’une vision avant, que de nouveau, les membranes du Néant ne se referment sur notre étique chrysalide, rejoignant le site même de notre venue, épousailles lumineuses et définitives avec ce Néant qui signe la singularité de notre humaine condition.

 

Merci à vous Léa Ciari

qui avez posé sur la toile

cette belle et persistante Physique

que la dimension du Méta

est venue bousculer pour notre

plus grand profit Méta-Physique.

 

 

 

 

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30 janvier 2024 2 30 /01 /janvier /2024 09:12
Où passe la Ligne ?

Esquisse : Barbara Kroll

 

*

 

   [Quelques indications sur ce Poème Abstrait

 

   Il est de notoriété publique, il est de l’ordre du sens commun de croire que nous ne pouvons saisir le contenu d’une écriture que de manière exotérique, c’est-à-dire en nous focalisant sur les évidences sémantiques qu’elle offre à notre vue : un paysage, une habile métaphore et jusqu’au sentiment porté à son rougeoiement. Soit le rayon d’une vue extérieure s’appliquant à de simples phénomènes eux aussi extérieurs. Mais ceci ne va nullement de soi. Å l’exotérique, définitivement, il faut choisir l’ésotérique, « la chair du milieu » qui ne révèle jamais son sens

que de l’intérieur du Poème, c’est-à-dire de l’intérieur du Langage.  Il faut donc s’inscrire parmi le Peuple des Mots, sa belle et généreuse densité, bien plus qu’écouter son propre lexique, lequel n’est que manœuvre de diversion. La totalité du sens est tissée de la pulpe des mots, éclairée de leur radiance, dilatée de leur essence plénière. Se chercher dans le Langage, c’est déjà faire fausse route, c’est déjà donner son âme au Diable.

   Un seul mot, « Ligne » par exemple, est gros de significations le plus souvent inaperçues : ligne de partage entre deux Êtres, Celui-que-je-suis et Celui-que-je-ne-suis pas, ligne de l’horizon qui est ligne du destin, lignes de la main qui sont les marques les plus apparentes de notre façon de nous emparer des choses, de les éprouver, tantôt rugueuses, tantôt lisses et onctueuses. Un art du toucher qui est aussi art de l’approche et de la compréhension. Tout le texte ci-après est fondé, essentiellement, sur cette Ligne-Frontière, sur cette invisible trace qui pose d’un côté notre Conscience et l’accès direct à la réalité immédiate qui lui est coalescent et, d’un autre côté, notre Inconscience, ce à quoi nous n’avons qu’un accès indirect (l’Autre, les Choses, le Monde, tout ce qui, par définition, s’éloigne de nous).

   Et que dire de « Trait », sinon ce trait-d’union qui nous assemble autour d’un centre, mais aussi ce trait-de-désunion qui nous fragmente jusqu’à l’Absurde dès que la sémantique mondaine nous échappe, qu’elle fait de nous un simple Égaré parmi la confusion, la complexité, la pullulation de ce qui vient à nous dans l’ordre du Chaos.

   « Lignes », « Traits », « Taches », sont les seuls orients, certes symbolisés, certes repérables si l’on prend soin de les relier au réel qui nous entoure, mais d’abord, au premier degré, sont de simples mots, abeilles qui sèment leur pollen à tous les vents : de la compréhension, de l’incompréhension, de l’aventure humaine, de sa gloire, de sa défaite, de son erratique parcours. L’on n’entrera jamais mieux dans ce Poème qu’à être ce mot « Personne » (pensons à la ruse d’Ulysse pour échapper à la vindicte du Cyclope), ce mot qui peut prendre mille valeurs : celle de la ruse, de la fuite, du retour vers soi, du vide constitutif de l’Humaine Condition. Oui, vaste est le lexique, tel l’Océan porteur de belles vagues, cachant en ses profondeurs de cruels abysses. Nous sommes « Personne », Êtres du suspens qui voguons de Charybde en Scylla au risque de nous-mêmes. Mais qui parmi nous aurait donc l’audace d’expliquer un Poème à commencer pas celui qui l’a amené à l’invisible visibilité ?]

 

***

La Ligne, le Trait,

où passent-ils que,

jamais, nous ne voyons ?

Nos yeux s’ouvrent

sur le vide et fouillent l’espace,

identiques à des mains

tendues urgemment

en direction de leurs prises.

Mains cotonneuses.

Mains fibreuses.

Qui se referment sur leur être,

incapables d’en jamais sortir.

Mains dimensionnelles des mains.

Mais les yeux ? Ces boules

de porcelaine avec leur

bille de jais au milieu.

Que forent-elles sinon leur

invisible sclérotique

blanche ?

Infiniment blanche,

les signes s’y fondent

telle la rumeur dans

 la parole multiple.

  

Les yeux veulent voir.

Les mains veulent palper.

Mais les yeux sont

cerclés d’ombres noires.

Mais les mains sont gourdes.

Et la Solitude siffle comme

un nœud de vipères.

Et le Soi, le Soi lumineux,

 le Soi prodigieux, où est-il

qui se fond dans

la nasse du Tout,

se donne comme

l’invisibilité absolue ?

 

Qui donc a capturé un Soi ?

Qui donc l’a enfermé derrière

 les barreaux d’une cage ?

Qui donc l’a examiné

à la loupe afin d’en

décrire le microcosme ?

 

Les traits sont confus.

De simples gris

de Payne, gris Ardoise

s’emmêlant les uns aux autres.

Dans le genre d’une broussaille,

dans le genre des boules de varechs

poudrées de sable que le vent

pousse devant lui.

 

Ces griffures noires,

ces signes confusionnels,

s’agit-il d’une chevelure

en désordre,

en voie de devenir,

contrariée

par quelque sombre

dessein du fatum ?

 

Le Soi-qui-regarde l’Esquisse,

le Soi qui essaie de percevoir

dans la brume la faible agitation

des tiges du sémaphore,

le Soi-conscient est décontenancé,

cloué à sa propre déshérence.

 

Partout la lumière est grise.

Gris s’appartenant ?

Gris émanant de ces

formes fuyantes ?

Gris comme

essence du doute ?

Gris comme

substance

 de la déliaison ?

 

Le Soi-qui-écrit est mis en demeure

de dire la vérité de ce qu’il rencontre.

Le Soi-qui-est-vu est

sommé de rendre des comptes.

Des comptes de son Soi à

l’exclusion de toute autre chose.

Destinalement,

la rencontre des deux Soi,

l’Écrivant, le Décrit,

ceci veut dire l’existence d’un toucher,

l’émergence d’un point de fusion.

Un peu comme la braise et la cendre,

l’une naissant de l’autre.

  

Mais le grisé est partout

qui dissout

ceci même qu’il essaie

de porter à la signification.

 

Épiphanie du visage ?

 

Å peine une touche,

un début de regard,

l’essor d’une faible entente.

 Entente au sens

D’une audition

de l’Autre.

D’une écoute.

D’une attention.

Attention de l’Autre qui peut

témoigner en retour.

 

Le Soi-qui-interroge

 est décontenancé,

 à l’extrême limite

de qui-il-est,

 il pourrait se perdre,

hors-de-Soi

en cet Autre qui,

n’étant Autre

que par défaut,

pourrait bien se

donner à la manière

d’un miroir elliptique

où le Soi,

privé de centre et

de périphérie,

disparaîtrait à même

sa propre vision.

 

Soi n’existant

qu’à être biffé,

qu’à être caviardé,

plus aucune graphie

 ne serait visible

que la confusionnelle,

celle qui terrasse,

 celle qui ne trace plus

aucun avenir,

le manuscrit raturé à l’aune

de ses propres lettres.

 

Partout des taches,

 des maculations,

des variations de Blanc,

d’Albâtre, d’Espagne,

de Lait, de Lin,

Lunaire, de Saturne,

partout des indices

d’égarement,

des symptômes

d’illusions,

des manifestations

de désorientations.

Les Lignes, les Traits

faseyent,

ne trouvent nullement

leur assiette,

naissent et meurent

en un seul

et même mouvement.

 

Si l’image dit peu du Soi-décrit,

cependant elle ne dit

rien de Celui-qui-décrit,

 sauf au titre d’un écho,

d’une réverbération,

d’une invisible opération alchimique.

Des matières se rencontrent,

échangent leurs déterminations,

font commerce de leurs différences.

Mais ceci n’est que théorique,

simple projection de

 Celui-qui-témoigne.

 Et de quoi témoigne-t-il sinon

du Rien qui creuse son fossé,

ouvre son Abîme entre

Celle-qui-est-devinée et

Celui-qui-cherche à en

décrypter l’Énigme ?

  

Lignes, Traits, Taches,

vocabulaire

de l’inapparence,

 de la transparence,

 de la fragilité de ce

qui-se-donne-à-voir,

 de ce qui, de l’aperçu,

tâche de tirer un possible profil,

de dresser un horizon

qui se dévoile,

de combler la distance

du Voyant et du Vu,

 cette zone interlope,

ce territoire flou à la Turner

où rien encore ne s’actualise

que de pures et parfois

creuses virtualités.

 

Où passe la Ligne entre

ce qui-est-moi,

ce-qui-ne l’est-nullement ?

Est-ce ma Ligne,

la conscience que j’en ai

qui détermine la Ligne contiguë,

lui donne forme

et orientation ?

 Ces Lignes, au reste,

 ne sont-elles seulement supposées,

vagues hypothèses que poserait

 une Surréalité à laquelle nous

 n’aurions nullement accès ?

 

Sommes-nous le Jeu,

une manière

d’immense Jeu de l’Oie

 avec sa case Prison,

sa case Puits,

sa case Terminale en

forme de nul retour ?

 

Sommes-nous

les simples pages

 d’une éphéméride dont,

chaque jour qui passe,

une Puissance

tournerait les pages,

mêlant ironiquement

les Lignes et les Traits,

les Taches et les Maculations,

les Pointillés et les

Points de Suspension ?

 

Et la simple question

« Sommes-nous ? »

est ce bien nous

qui la posons

ou bien une Altérité

à égalité de droits,

ou bien une étrange

Hors-Présence

dont nous ne serions,

simples marionnettes à fil,

que les pitoyables et

indigentes Figures ?

Même pas Majuscules,

minuscules au titre

de notre désolation,

de notre consternante perdition ?

  

Sommes-nous dans le Retrait

qui nous fait nous absenter

de ceci même que l’on prend

pour la communauté des Hommes,

laquelle en réalité, n’est que

ridicule sautillement sur place ?

 

Ou bien sommes-nous

des Individus Hors-Retrait

sortis de la Léthé qui nous

maintenait prisonniers dans

le sombre cachot du Néant,

nous exposant maintenant

à l’ouverture de l’Être

qui n’est jamais

qu’ouverture au Néant,

vague éclaircie

« sous les orages de Dieu »,

ne sommes-nous,

en toute analyse, que

genres de Titans

aux pieds d’argile ?

 

Mais qui donc, parmi

le Peuple des Invisibles,

Vous, moi, Tous tant

que nous sommes,

prononcera la

parole prophétique

qui tracera la voie

lumineuse de notre Destin ?

Est-il au moins né celui

dont la Parole résonnera d’un

bout à l’autre de l’Univers,

afin que fécondés par ce

 Verbe essentiel

nous puissions enfin

 devenir des Hommes Debout,

 des Hommes libres d’eux-mêmes,

 des Autres et des Choses ?

 

Où est-il ? Que Celui, Celle qui

connaissent la réponse

à cette question demeurent cois.

 Le Silence est notre seul recours

contre l’Ennui et la Dévastation !

Espérer est déjà exister par procuration.

Soyons les Procureurs de notre Vie.

Elle n’attend que d’être jugée

et promulguée à sa juste valeur.

 

Lignes, Traits, Taches,

les seuls amers qui balisent

notre parcours.

Oui, les Seuls !

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 10:43
Elle sortait de mes rêves.

Œuvre : André Maynet.

 

« Le Rêve est une seconde vie.

Je n’ai pu percer sans frémir

ces portes d’ivoire ou de corne

qui nous séparent du monde invisible.»

Gérard de Nerval - Aurélia.

***

[Note de lecture : Le narrateur, un journaliste, part au bord du lac de Lugano pour y écrire un article sur Gérard de Nerval. Il voyage en compagnie lointaine d’une passagère que, dans son imaginaire, il nomme « Ephémère ». Arrivé à l’hôtel où descend également son « accompagnatrice », il rédige son papier alors que la nuit bascule, que les songes l’envahissent au point qu’il en perd toute notion de réalité, mêlent indistinctement paysages, Aurélia, Ephémère, devenant Gérard Labrunie lui-même que son sort tragique rattrape. Il rejoindra Paris sur l’ordre d’Ephémère qui lui désigne la corde de son destin : pendu Rue de la Vieille-Lanterne en janvier 1855. Ainsi, parfois, le sort des « poètes maudits » est-il de faire s’épancher « le songe dans la vie réelle » au point de lui vouer un culte mortel. NB : en fin de texte se trouve une « écriture à quatre mains » faisant alterner la belle prose de Nerval (en italique) avec la mienne (en graphie normale). Belle lecture en territoire fantastique !]

***

Avril bourgeonnait à peine, l’air commençait à tiédir, avec encore quelques empreintes d’hiver et, déjà, l’amorce du printemps. C’est le Lac de Lugano dans le Tessin que j’avais élu pour y trouver un peu de repos et, je l’espérais, la brume nécessaire, le flou au-dessus du miroir de l’eau m’autorisant à pénétrer le mystère d’Aurélia, le monde si étrange de Nerval. J’avais promis un article à ce sujet à un Journal avec lequel j’entretenais des relations épisodiques. Dans le train qui me conduisait à ce lieu élu à la façon d’une retraite volontaire, je relisais la longue nouvelle de l’auteur de « Pandora » , soulignant ici un morceau de phrase qui me semblait révélateur de l’ambiance romantique … il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies … là la dimension onirique de l’écrit … un être d’une grandeur démesurée - homme ou femme, je ne sais, - voltigeait péniblement au-dessus de l’espace (…) il ressemblait à l’Ange de la Mélancolie, d’Albrecht Dürer, là encore ce qui me semblait le mieux en résumer l’étonnante singularité … Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle

   Le convoi longeait de hautes et verticales parois, se reflétait parfois dans les eaux vertes d’un lac proche, traversait d’obscurs et humides tunnels qui déposaient sur les vitres leur constant ruissellement comme un fin brouillard inclinant à la plus heureuse des rêveries. Tout ceci tissait les fils d’une étrange toile, participait à un continuel clignotement en tout point semblable à celui qui se glisse entre rêve et sommeil et signe de sa palme discrète le passage de l’état d’inconscience à celui de la lucidité. C’est donc dans cette transition crépusculaire, dans cette lueur d’aube grise que se terminait mon voyage alors que Lugano, maintenant, n’était plus qu’à moins d’une heure de trajet. C’est dans cette ambiance alternée de lectures songeuses, de rapides endormissements, d’alternances d’ombre et de lumière qu’allait prendre fin mon voyage avant de retrouver ce Monte San Giorgio auquel je vouais un genre de culte, tant la vue y était belle, ouverte sur la face lisse de l’eau, la chaîne de montagnes qui, tout au fond, se perdait dans le moutonnement bleu des arbres et l’inconnu du lointain. Lors du déplacement, à plusieurs reprises, celle que j’avais nommée « Ephémère », tant son apparition était aussi fréquente que son évanouissement subit - fumer une cigarette dans le couloir, lire une revue, rehausser son teint pâle d’une touche légère de rose -, « Ephémère » donc laissait tout juste apercevoir un casque de cheveux platine, une frêle anatomie pareille à la pose hiératique de quelque aigrette à contre-jour du ciel, puis c’était, aussitôt, comme si elle n’avait paru que par inadvertance, nuage glissant sur la vitre lisse du ciel. Je ne sais si, alors, dans le parcours terminal, cette jeune femme m’intriguait, me rassurait ou bien se tenait par rapport à ma propre personne dans une position quasiment indifférente, ces constantes éclipses de la voyageuse ne m’avaient guère laissé le soin de l’observer avec suffisamment de pertinence.

Comme à mon habitude, lors de mes séjours alpins, descendu à l’Hôtel « Belles Rives », de ma chambre donnant sur les crêtes, je regarde la face immobile du lac, sa lente plongée dans les eaux nocturnes. Les premières étoiles y dessinent les figures du lointain cosmos avec la même innocence que la main d’un enfant traçant à la règle les esquisses naïves de son organisation du monde. Après un repas léger je me suis installé à ma machine à écrire, commençant l’article sur Nerval. Parfois, cherchant la fraîcheur ou bien l’inspiration - ce qui est la même chose -, je sors fumer une cigarette, air bleu qui se dissipe vite dans l’air qui fraîchit. En contrebas, un étage au-dessous, un mince rougeoiement au milieu duquel je crois deviner la passante du train, toujours aussi ineffable dans la nuit qui vient et l’enveloppe dans son suaire noir comme l’aile du corbeau. Il se fait tard quand je vais me coucher. Les constellations ont giré et il n’y a plus, maintenant, que des milliers d’yeux minuscules regardant la Terre, des milliers de points placés au hasard dans la dérive hauturière de l’infini.

Mon sommeil est constamment traversé de lueurs bleues que de grandes flammes couleur de lave viennent balayer de leur envahissante écume. Comme si mon repos ne pouvait trouver de halte, se site où se recueillir et se mettre à l’abri des songes, peut-être des cauchemars. Curieux maelstrom faisant se percuter les images : du train, de ses vitres où glissent les dentelures des sapins, de visages supposés connus si semblables aux multiples esquisses « d’Ephémère », du portrait de Gérard Labrunie posant devant l’objectif de Nadar, vêtements sombres comme la tragédie qui rôde, regard perdu où pointe déjà le mysticisme, peut-être la supposée folie, puis les portraits superposés, terriblement mêlés, des différentes Aurélia qui illustraient les couvertures de mes livres successifs -j’étais nervalien en diable -, mais, à vrai dire, à qui ressemblait-elle sinon à la démesure d’une absence définitive, à l’image d’une morte puis de la Vierge chrétienne dont Nerval nous livrait les traits hiératiques dans une de ses ultimes illuminations ? Il est si difficile de saisir un personnage tissé de rêves, traversé de symbolisme, dont on ne sait à peu près rien si ce n’est qu’il constitue l’obsession permanente du Poète, genre de mythologie mentale, de cristallisation spirituelle qui le conduira au-delà de ces portes d’ivoire ou de corne qui seront la sortie du réel en direction d’un délire visionnaire, puis encore plus loin, condamné définitivement par la tyrannie d’un imaginaire sans bornes et par celles de la finitude.

Je crois que c’est tard dans la nuit, au moment où commence à se dessiner le fin liseré de l’aube, que mon rêve se déchaîne, saisi de vives hallucinations dans lesquelles se mêlent, sans possibilité de distinction, les personnages de Nerval et surtout celui d’Aurélia qui se métamorphose sans cesse, prenant parfois l’apparence troublante de l’Inconnue du train, en renforçant, en quelque sorte, l’énigme, la posant comme douée de vertus aussi étonnantes que le pouvoir d’ubiquité : une fois dans le compartiment, lisant « Aurélia », précisément, puis s’absorbant dans « Les Filles du feu » , puis dans sa chambre d’hôtel, citant quelques vers de « Fantaisie » : … Puis une dame à sa haute fenêtre,/Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens … Que dans une autre existence, peut-être,/ J’ai déjà vue – et dont je me souviens ! … réitérant la croyance orphique à la métempsychose de Gérard, soulignant le creuset alchimique des rêves, souvenirs et réminiscences des vies antérieures, comme si, jamais, nous ne devions mourir qu’afin de mieux revivre.

   C’était cela même que j’avais écrit dans mon article, juste avant de sombrer dans le sommeil. Autour de moi, les murs bougeaient sans cesse comme sous l’effet d’une marée, la nature venait à ma rencontre alors que j’allais à elle, « Ephémélia » (mélange d’Ephémère et d’Aurélia) entrait chez moi, transportant avec elle …dans un mouvement qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetasune longue tige de rose trémière … dont je pensais qu’elle était une offrande à la poésie, … puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière … et je me disais qu’enfin tout ceci trouverait son épilogue, que la Mystérieuse se donnerait à moi pour mettre un terme à ce qui ressemblait à une fiction ou bien à un rêve de dément, … peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements … qui, bientôt chuteraient au sol car, assurément, cette Fille n’était venue là que pour incendier ma tête, y faire s’allumer le plus vigoureux des pandémoniums qui se pût imaginer ; les Poètes sont toujours fragiles qui ont l’âme qui s’embrase et l’esprit qui combure … ses bras imprimaient les contours aux nuages pourprés du ciel. Je pensais qu’elle était l’une de ces Filles du feu, peut-être Sylvie, ma fascination enfantine ou bien Adrienne la séductrice, ou bien Octavie qui me sauva de moi-même et de bien des déboires. C’est si secret une femme, tellement difficile à cerner que, parfois il vaut mieux renoncer. Mais où est-elle celle qui, maintenant, occupe l’entièreté de mon esprit, à tel point que je n’y ai plus de place pour le simple sujet que je suis. Comme si cette Lointaine, cette Ténébreuse avait pris en elle la totalité de mon âme et me guidait, à mon insu, vers mon incontournable destin. … Je la perdais de vue à mesure qu’elle se transfigurait, car elle semblait s’évanouir dans sa propre grandeur. « Oh ! ne fuis pas ! m’écriai-je…car la nature meurt avec toi ! »

Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces (la nature avait pénétré ma chambre comme ma chambre avait investi la nature), comme pour mieux saisir l’ombre agrandie qui m’échappait (ma raison devenait éphémère à l’aune de ma Visiteuse d’un soir), mais je me heurtai à un pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. Et le relevant, j’eus la persuasion que c’était le sien … celui d’Aurélia, ma chère morte qui, jamais, ne devait revenir. Ou bien s’agissait-il de « la Nocturne » de l’hôtel qui m’avait jeté un sort, m’avait attiré ici, au milieu des montagnes pour procéder à ma propre perte ? Ce rêve si heureux à son début, je ne voyais qu’un petit parc, des grappes de raisins, le flottement de la robe de la dame qui m’accompagnait, ce rêve donc me jeta dans une grande perplexité. Que signifiait-il ? C’est alors que quelqu’un frappa à la porte de ma chambre. Je me levai avec quelque difficulté. « Ephémère » était postée devant moi, dans la même vêture que la veille. Sa bouche, largement ouverte, à la manière d’une orbite vide, articula posément, à la manière d’une condamnation ou bien d’un jugement dernier : « Monsieur Labrunie, assez joué. Suivez-moi. Votre heure est enfin arrivée ! » Je ne le savais pas encore mais Rue de la Vieille-Lanterne, près du Châtelet, une corde m’attendait. Je pris le train de Paris. La capitale, en ce matin de janvier 1855, avait un air sinistre. Il faudrait que j’en prenne mon parti. La vie n’était pas éternelle !

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