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11 novembre 2023 6 11 /11 /novembre /2023 10:42
Du divin et d’autres postures de l’Être

« Lumière pulsée »

Source : Sanodev

 

***

 

    [Ce qui va suivre est un dialogue entrepris avec Christine Raison. Il est de nature métaphysique, c’est-à-dire, qu’essentiellement, il interroge l’Invisible, la Lumière, par exemple.]

 

*

Mon texte à l’origine du questionnement :

 

« Å la recherche de son être »

 

   « Dans le travail de création, c’est le Soi qui est totalement engagé et rien ne serait pire que de l’hypostasier, le réduire à l’exercice d’une fonction subalterne. Cependant qu’on n’aille pas imaginer quelque stature divine qui tracerait son aura tout autour de Celui-qui-crée. Celui-qui-crée, est, comme vous, comme moi, à la recherche de son être et sa conscience est entièrement tendue vers cet effort de dépassement de Soi qui est la condition même de l’atteinte d’une possible complétude. Or rien d’autre que le geste artistique n’est plus à même de répondre à une telle quête. La reproduction à l’infini d’une pratique qui, par bien des côtés, semble confiner à l’obsession confirme, s’il en était besoin, cette décision permanente d’être-Soi-plus-que-Soi. Aussi, lorsqu’on se penche sur l’œuvre finie de tel ou tel Artiste, nous avons l’impression que ce dernier, sous la conduite de son génie, n’a fait que tracer ce chemin lumineux qui, de toute éternité n’attendait qu’un geste, une main, un regard pour en actualiser la forme. »

 

*

 

 

Le commentaire de Christine Raison :

 

« Une petite interrogation

Pas de stature divine, non.

Les mains sont celles de l’artiste.

Quand il creuse la lumière,

il reçoit par son travail éthique,

la lumière du monde.

Tout est flux.

Le Divin, n’est-ce pas

nos propres énergies

mêlées d’ombre, de suie

qui retrouvent la source

de toute lumière ? »

 

*

 

Mon commentaire sur le commentaire de Christine

 

   La réflexion que je poursuivais dans mon texte était celle qui consistait à extraire du travail de l’Artiste, du Créateur, l’essence même qui le conduisait à se dépasser dans son œuvre, ce dépassement constituant le fondement originel de son action. En quelque manière, l’Artiste s’extrayant de la matière sur laquelle il exerce son art afin de n’en conserver que l’esprit, lequel laisse deviner sa diaphanéité, son allégie, sous la métaphore du « chemin lumineux » en lequel, inscrivant son âme, Celui-qui-crée se rend semblable au Démiurge dont Platon nous fait l’offrande dans sa recherche cosmologique du « Timée ». Cette image volontairement floue du Démiurge, puisque s’enlevant des ombres mêmes du Mythe, il convient d’en donner, sinon une description exacte (ce qui le ferait chuter dans l’exister), du moins d’en tenter la vision approximative, telle que décrite dans l’Encyclopédie Imago Mundi :

   « Toutefois, comme la divinité doit être considérée non seulement en elle-même, mais dans ses rapports avec les choses, cette seconde considération amena l'esprit à l'idée d'un Démiurge, sorte de dédoublement de Dieu, et qui, comme un ouvrier, accomplit la besogne d'organiser le monde. […] Tel est le Démiurge du Timée : c'est l'amour (éros), disait Platon ; d'autres diront l'intelligence (noûs), ou bien l'âme du monde. C'est encore Dieu, ou plutôt un Dieu, inférieur cependant à la pure essence de la divinité, et qui se souille, semble-t-il, par son contact avec la matière. »

    D’emblée, après ces quelques lignes anticipatrices de la « réalité » divine, nous percevons combien cette notion recèle de pluralité, d’images en abyme, d’échos lointains, de confusions possibles, d’égarements pour qui cherche à en percer l’insondable mystère. Évoquant Dieu selon son immense polysémie, de qui parlons-nous vraiment : de l’Ouvrier, de l’Amour, de l’Intelligence, d’un Dieu inférieur (que l’étonnant oxymore viendrait réduire à néant), de l’âme du Monde, d’une Essence se perdant dans les mailles inextricables d’une substance indéfinie, sans contours réels ? Comment ne nullement s’apercevoir, Christine, que le « nom de Dieu », tel un pratique fourre-tout, permet toutes les indéterminations, toutes les fuites parfois, tous les évitements, certes, mais aussi pose le terreau sur lequel prospère, profitant du fluctuant, de l’imprécis, du nébuleux, prospère donc la certitude du dogme et, partant, toutes les dérives mortifères incluses dans ses plis maléfiques. Les « Puissants » de ce Monde le savent bien, eux qui pratiquent à merveille l’art du flou, de la dissimulation, eux qui utilisent « la langue de bois » afin de mieux enfumer les Sujets consentants que nous sommes, le plus souvent à notre insu. Mais refermons la parenthèse mondaine pour revenir à de plus « célestes » considérations.

   Rien de surprenant cependant que les termes de la Métaphysique, ne soient que des vêtures de brume, des oripeaux flottant, telles de hautes bannières, en des altitudes que nos yeux ne peuvent atteindre et c’est simplement un poudroiement qui nous rencontre.  Lequel d’entre nous, en effet, se risquerait à donner une définition précise de notions telles que celles de l’Infini, de l’Éternité, de la Forme, de l’Idée, de la Liberté, de la Vérité ? Avec le recul nécessaire à toute compréhension suffisamment étayée, qu’apercevons-nous à l’horizon de ces Mots Majuscules, si ce n’est qu’ils sont bâtis sur du sable dont le moindre flux pourrait saper la prétention à exister, à rayonner ?  Et, constatation faite de cette quasi impossibilité, pouvons-nous pour autant en faire l’économie ou bien en reléguer l’image dans des oubliettes sans fond, en faire de simples négativités proches d’un non-sens ? Bien évidemment, non. Croire ceci reviendrait à biffer d’un seul et unique trait la majeure partie de la conscience humaine qui, comme chacun sait, tel l’iceberg, recèle en sa partie immergée la majeure partie d’une vérité qui nous demeure inaccessible.

    Ainsi, les philosophes ou prétendus tels qui, enfourchant leur destrier, combattent au nom d’un dogme socialo-marxiste un autre dogme, à savoir le religieux, se fourvoient en leur principe même. Un dogme ne se peut détruire à l’aune d’un dogme qui lui est équivalent. Seule la Raison (cette grande orpheline de nos « Temps Modernes »), le pourrait. Seules les Lumières, celles du XVIII° siècle qui les abritent et leur confèrent puissance de rayonnement, seraient à même d’envisager correctement le problème, c’est-à-dire de « trier le bon grain de l’ivraie » au motif qu’en toutes choses, Amour, Religion, Infini, il y a du « bon grain », il y a de « l’ivraie ». Notre siècle si profondément enfoui, précisément « dans le siècle », vous me l’accorderez, Christine, a oublié les vertus de la justesse de raisonnement et de l’objectivité, ceci est assez confondant pour ne nullement mériter de plus ample développement.

   Mais, parfois, certains Philosophes, tentant de résoudre la quadrature du cercle, s’aventurent dans un domaine que nous pourrions qualifier de « méta-religieux », conservant l’esprit de la Religion dans son aspect étymologique de « religāre » (« relier », « rattacher »),  animés du souci de lancer au-devant d’eux une clarté (une Lumière selon vos mots, Christine), créant de toutes pièces le néologisme de « spiritualité sans dieu », tel André Comte-Sponville ou bien « l’humanisation du divin »,  selon l’expression de Luc Ferry. Comte-Sponville se réfère au « Sentiment océanique » tel que décrit par Romain Rolland, une sorte de mysticisme et d’enthousiasme laïcs ; Ferry pointant le doigt en direction d’un « nouvel humanisme » prenant appui sur les soi-disant ressources d’une considération nouvelle de la bioéthique, allant jusqu’à prôner le recours technique au « Transhumanisme » qui constitue, à mon sens, une erreur fondamentale et ouvre la perspective navrante d’une déconstruction de l’humanisme tel qu’hérité des belles perspectives esthético-intellectuelles de la Renaissance.

   Dans le fond, ce qui est à penser de ces tentatives, certes louables, au moins dans le cas de Comte-Sponville, c’est qu’il ne s’agit là que « d’emplâtres sur une jambe de bois » pour utiliser une expression imagée. En toute objectivité rien ne peut remplacer les « Confessions » d’un saint Augustin et ses merveilleuses méditations sur « L’Éternité et le temps » ; pas plus que nous ne pourrions faire l’impasse sur « Les sermons » de Maître Eckart ; pas plus que ranger au placard « Les visions » d’Hildegarde de Bingen ; pas plus que renoncer à lire les pages exemplaires de Jean de la Croix dans « La nuit obscure » ; pas plus qu’ignorer ce morceau d’anthologie littéraire aussi bien que religieuse contenues dans le fameux « Mémorial » de Pascal, pas plus que de nous détourner des mots quasiment magiques déposés par Angelus Silesius dans « Psaume » :

« Un rien

nous étions, nous sommes, nous

resterons, en fleur :

la rose de rien, de

personne. »

 

   La liste pourrait être déployée à l’infini, tant le génie humain crée de sublime et de transcendant lorsque, attisé par la foi, stimulé par la culture, métamorphosé par la beauté, il se dépasse, c’est ce que veut signifier mon expression : « être-Soi-plus-que-Soi » utilisée plus haut, ce qui veut dire :  être humain, entièrement humain, et, en même temps, être pollinisé, être fécondé par le principe même de l’Altérité, cet Autre (minéral, végétal, animal, humain), ce Grand Tout qui est le Cosmos même auquel, nous en tant que Chaos primitif, demandons le prodige de nous amener à une possible complétude, de nous placer face à l’Absolu, face à l’Infini, face à l’Éternité, toutes passions dont nous sommes envahis, toutes puissances que nous voudrions connaître, nullement afin d’exciper de notre Condition, mais pour y déployer la totalité de notre Être.

   Et l’attitude ici décrite n’est rien moins que « religieuse » au sens de « religāre », de poser, à partir de Soi, des points de repère, des amers, des orients qui ont pour nom « Absolu », « Infini », ne leur accordant nulle présence réelle, seulement mais fondamentalement, essentiellement, attribuant à leur statut d’Idée, d’Archétype, d’Unité, de Principe, la valeur fondatrice d’une présence humaine souhaitant, parfois, en des moments privilégiés, méditation, contemplation, création, se soustraire au particulier, au contingent, de manière à se laisser ensemencer par cet Universel qui nous requiert comme l’un des siens, comme ces sublimes Essences que nous révèlent la Littérature, l’Art, la Philosophie. Car, en elles, ces pures Essences, quelle est donc la force qui les anime :

Dieu,

le Langage,

le Concept ?

  

   Comment savoir ? Jamais nous n’avons accès à l’Origine, à la Graine, seulement à la Plante en ses prédicats existentiels.

   Certes les pistes multiplement explorées d’une « nouvelle spiritualité », certes les expériences de « développement personnel », certes les allégeances à la manière d’exister « New Age », certes l’appel du Bouddhisme, le Chemin du Tao, la voie de l’Animisme, les pratiques chamaniques, certes l’étude de textes Ésotériques, l’Écologie « mystique » constituent  autant de façons d’exprimer son Soi, à la nécessaire condition qu’elle ne demeurent liées à des phénomènes de mode et se mettent à explorer de façon exigeante le seul sol qui soit accessible à l’humain, le Sien, tâchant de le porter aux limites extrêmes auxquelles notre intelligence, notre imaginaire puissent légitiment prétendre. Je crois, Christine, que, de toute urgence aujourd’hui, il faut mener un combat contre toutes les tentatives de cybernétiser l’Humain, de le robotiser, de vouloir inscrire ses pas dans les ornières funestes d’une réification, d’un durcissement ontologique de ses conduites, qu’il est nécessaire de l’extraire de ces formules faciles, toutes faites, ces pseudo-spiritualités qui l’aliènent, bien plutôt que de les libérer, Adeptes naïfs que des « Gourous dans le siècle » placent sous la fascination de leur regard et qu’ils dirigent à leur guise, les orientant là où leur volonté veut les amener, à savoir à plier sous les « fourches caudines » de théories plus fumeuses les unes que les autres. Partout, il devient indispensable de réintroduire du rationnel. Å l’heure actuelle, les Réseaux dits Sociaux sont de navrants exemples de la manipulation mentale. Les côtoyer, certes, mais à la lumière de la lucidité !

   Mais reprenons. Seule analogie possible : L’Homme en tant qu’Homme, nullement L’Homme en tant que Machine. Certes, de la pratique du Yoga, de celle du « Seul trait de pinceau », donc du geste calligraphique, certes de la contemplation d’icônes (à condition qu’elles ne soient pas médiatiques), certes de la danse circulaire du Derviche Tourneur, plus d’un attend-il le dévoilement d’un secret qui le transformerait en un genre d’Être éthéré. Seulement nous ne sommes pas des Saddhus indiens, nous ne sommes pas des Adeptes du pays du Soleil Levant, nous ne sommes pas des Soufis avançant sur le Voie Mevlevi, laquelle raffinant notre goût, nous ouvrirait toutes grandes les portes d’une immuable félicité. Nous sommes des Humains enracinés à la terre, ce que le terme « humus », de la même famille qu’homme rend visible sans qu’il soit nécessaire de fournir un effort de compréhension.

   Occidentaux nous sommes, issus de la belle culture Grecque, terre de naissance et d’expansion de la Philosophie. Irrémédiablement, même si nous n’en sommes pas conscients, cette haute et belle discipline de la Métaphysique, « Reine des Sciences », nous habite de l’intérieur, à la manière dont notre chair structure notre être.  En nous s’écoulent ses eaux, en nous brillent ses feux, en nous se déploie son incroyable arborescence. Bien qu’existants (qui donc pourrait nous retirer cette faveur, sinon la Mort en personne ?), bien que réels selon notre apparence, sans doute la Métaphysique est-elle le fondement sur lequel nous reposons, certes depuis la plus lointaine Antiquité, depuis le « Poème » de Parménide, depuis le bel énoncé de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Ici, dans cette formulation qui pourrait paraître naïve, nous sentons que nous touchons à l’essentiel, que nous butons sur la question fondamentale de l’Être et du Néant, au-delà de laquelle rien ne signifie plus qu’a minima. C’est sur cette base instable mais cardinale que nous édifions notre savoir, que nous fondons nos sensations et perceptions, que nous fixons notre psyché, que nous donnons site à notre entendement. Comme Monsieur Jourdain faisant de la prose, nous philosophons sans le savoir, nous sécrétons de la Métaphysique sans le savoir. Tout notre être en est transi. Tout notre être est requis à la tâche de nous comprendre nous-mêmes et ainsi, de proche en proche de comprendre l’Autre (parfois le Tout Autre), de comprendre le monde en sa multiple et constante effusion.

  

Et, ici, il nous faut revenir aux termes mêmes de votre belle interrogation :

 

« Le Divin, n’est-ce pas

nos propres énergies

mêlées d’ombre, de suie

qui retrouvent la source

de toute lumière ? »

 

   Nous donnerons volontiers au Divin des valeurs plus générales, telles celles de Sacré, de Déité, de Principe, simplement de manière à nous extraire de son arrière-plan religieux. Etudier une notion, c’est toujours la mettre à distance de Soi, dans la « lumière » de son intelligence. Commençons par percevoir la pluralité de valeurs de ce terme cardinal au travers de sa dimension étymologique :

 

« Étymol. et Hist. « clarté, jour » ; « le sens de la vue » ;

 « lucidité » lumière de cire « bougie » ;

« flambeau, lampe » ;

« personne d'un mérite éminent

dans un certain domaine » ;

« éclaircissement, connaissance des choses » ;

les lumières (de qqn) ;

les lumières d'un siècle éclairé ;  

« ouverture dans le canon d'une arme à feu » ; 

Du lat. luminaria « lumière »,

plur. neutre de luminare « astre »,

« qui produit de la lumière »

devenu fém.; le sens de « fenêtre ».

 

   Nous voyons combien le maquis des significations est emmêlé, pluriel, touchant des domaines d’une extrême variété, ce caractère fondant l’immense richesse de la langue. Si nous voulons ranger, sous l’autorité des catégories, les différentes orientations de ce mot « lumineux », voici ce qu’il en ressort :

   Sens naturel : « clarté du jour », « astre ».

   Sens relatif à l’objet en général : « bougie », « flambeau », « lampe ».

   Sens d’un espace de jeu : « ouverture dans le canon d’une arme à feu ».

   Sens ouvert sur la sensation : « sens de la vue ».

   Sens concernant les qualités humaines : « lucidité », « mérite éminent ».

   Sens relié à l’activité conceptuelle : « éclaircissement, connaissance des choses », « les lumières de quelqu’un », « les lumières d’un siècle éclairé ».

   C’est ce dernier sens appliqué à la fonction épistémologique humaine qui me paraît le plus productif, celui sur lequel, de façon éminente, nous devons focaliser notre attention. Nous sommes essentiellement des êtres de connaissance et, d’une façon qui est coalescente à cette réalité-là, des êtres interrogatifs. Puis, dans la liste des définitions, nous retiendrons d’abord celle relative à la Philosophie des Lumières :    

   « HIST. DES IDÉES. Philosophie des lumières. Idéologie soutenue par des philosophes du dix-huitième siècle qui prônaient le progrès indéfini de la raison naturelle dûment affranchie de toute tradition religieuse. »

   Ensuite celle en direction de la pensée théologique :

   « THÉOL. Attribut de Dieu en tant que source de toute vérité. Lumière éternelle, incréée, surnaturelle : marcher, se tenir dans la lumière. Dieu éclaire ceux qui pensent souvent à lui, et qui lèvent les yeux vers lui. L'idée de Dieu est une lumière, une lumière qui guide, qui réjouit ; la prière en est l'aliment (Joubert, Pensées,t. 1, 1824, p. 123) »

   Enfin, nous attribuerons au mot « Lumière » l’exceptionnel rayonnement qui vient en droite ligne de l’injonction divine du « Fiat Lux » :

   « Fiat lux est une locution latine présente au début de la Genèse. Il s'agit de la première parole de Dieu, ordre donné lorsqu'il a créé la lumière le premier jour de la création du monde, traduisible en français par « que la lumière soit ». La phrase complète est Fiat lux et facta est lux : « Que la lumière soit, et la lumière fut ». Cette phrase qui connaît un grand succès à partir du xviiie siècle peut évoquer une invention ou une découverte. » (Wikipédia)

   Oui, comprendre une notion quelle qu’elle soit exige un réel travail, un travail de la logique et de la raison. Bien évidemment, le chemin du concept est toujours ardu et c’est bien cette difficulté-là qui en auréole toute la valeur, lui confère une aura sans équivalent. Joie de comprendre qui est, analogiquement, joie de SE comprendre. Lorsque nous prononçons le mot « Lumière », il ne vient jamais seul comme s’il n’était connoté que de quelque singularité, toujours, avec lui, il charrie toutes ces portées signifiantes, présentes, mais aussi passées. Toujours les mots sont lestés de cette pesanteur qui est leur infinie puissance. Seulement, en vertu du principe des Affinités, en vertu du principe des particularités qui se donnent à nous, nous n’en retenons jamais que quelques points saillants, quelques éclairages singuliers, ceci se nomme « subjectivité » et ceci est indépassable, vous le savez bien, au motif que ce que je perçois m’est intiment familier et que ce que vous retenez du réel, Christine, ne peut qu’être le facsimilé de l’image que vous destinez aux autres, au monde. Peu de mots sont autant connotés que ces mots princeps autour desquels girent mille et une expériences personnelles foncièrement irremplaçables. Alors, si, évoquant la « Lumière », c’est d’abord le « Fiat Lux » qui s’adressera à vous, alors qu’à moi se présentera la dualité Esprit/Raison, nous n’aurons, l’un et l’autre, nulle justification à fournir, car ces subites intuitions nous dépassent et s’imposent à nous selon la guise qui leur convient.

   Une précision s’impose quant à l’usage que je fais de quelques mots cardinaux. En lieu et place du terme « spiritualité », ce mot employé abusivement de nos jours, lequel entremêle sans aucune liaison logique, aussi bien des pratiques orientales méditatives que des modes comportementales occidentales mâtinées de spiritisme, sinon d’animisme, de religion sylvestre, de procédures chamaniques, d’écologie radicale, j’utilise donc le simple terme d’« Esprit », en sa valeur générale de « Principe de la pensée et de la réflexion » et essentiellement en son expression hégélienne : « Dans la philosophie, l’esprit se connaît lui-même comme sujet et comme substance : le sujet qui se pense lui-même et pense le monde, se confond avec la substance du monde. » (Atlas de Philosophie). Et cet Esprit trouve son fondement dans la Raison qui n’est autre que le Réel lui-même : « Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel » (« Principes de la philosophie du droit »).

   Ici, le terrain spéculatif est-il clairement balisé, ce qui évitera bien des approximations ou des assimilations abusives. Bien évidemment à cet Esprit/Raison, s’oppose frontalement l’Intuition, démarche intellectuelle qui était née du rejet d’une référence jugée abusive au rationnel par le Siècle des Lumières. Å la logique imparable de la Raison répondait, au sein du mouvement Romantique, le surgissement de l’enthousiasme, le déploiement sans limite du Sentiment, lesquels ne pouvaient trouver leur sens, d’après les Exaltés, les Imaginatifs, qu’à l’aune d’une compréhension immédiate des choses, prodige dont était auréolée l’Intuition. Mais, selon la belle leçon hégélienne, le mouvement de l’Histoire est dialectique, le Blanc se substituant au Noir, que, plus tard, le Noir vient à nouveau remplacer. La Raison était donc décrétée inutile, l’Intuition la seule démarche possible afin de s’adonner à la tâche de connaître. La Vérité d’un jour est l’erreur du lendemain. Mérite encore du Penseur d’Iéna que de nous avoir fait toucher du doigt que la Vérité ultime n’est ni dans la Raison, ni dans l’Intuition, prises à part, nullement dans le fragment, mais dans la Totalité du Réel. Question de position dans la fluctuation et la mouvementation continue de l’Histoire, Héraclite et son « flux » ne sont jamais très loin.

   Cependant, que le Vrai du concept soit la résultante de la relation Raison/Intuition ne nous met nullement en position du fléau de la balance penchant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. En vertu du Principe des Affinités déjà évoqué, toujours nous inclinons en direction de ce qui nous attire et, peut-être même nous fascine. Vous aurez aisément compris, Christine que mes polarités insignes se donnent sous le vocable double Esprit/Raison, ne rejetant nullement pour autant la soi-disant spontanéité de l’Intuition. Toutefois, à propos de cette dernière, je crois qu’il faut se garder d’une conception naïve et paresseuse de l’Intuition qui voudrait que le Savoir se livre d’emblée à notre conscience « sans autre forme de procès ». C’est une erreur fondamentale de croire à une familiarité instantanée de ce qui a visage d’altérité. Toute prise en compte de cette altérité, tout recueil en soi d’une vérité qui se dissimulerait dans les plis multiples du Monde nécessite une longue exploration, une patiente recherche.

   Exigence d’un genre de chorégraphie intellectuelle, laquelle en fonction de la loi des analogies et des différences, de la mise en abyme des causes et des conséquences, des liaisons logiques et des contraintes et oppositions naturelles des objets qui se posent devant notre réflexion, cette connaissance donc ne s’acquiert qu’au terme d’une laborieuse mais fructueuse propédeutique, qu’au motif de prémisses sûrement mûries. Autrement dit, la valeur de l’Intuition ne pourra recevoir sa confirmation qu’en aval d’un travail de l’Esprit sur la matière qu’elle s’est proposée d’aborder, qu’à l’issue du processus structurant de la Raison, seule à même de trier, de sélectionner, de classer la forêt luxuriante des sèmes entremêlés, des idées fourmillantes qui y sont inscrites en germe.  Ici se dit l’effort, ici se dit le laborieux travail de toute entreprise dialectique, exploration complexe de ce qui vient à nous, le plus souvent sous le chiffre de l’énigme.

   Mais reprenons votre propos, n’en retenant que le contenu « énergétique », de « puissance en acte », si vous préférez, de manière à nous affranchir de ce « divin » que vous citez, qui risquerait de connoter de façon trop impérieuse la nature même de notre réflexion commune :

« nos propres énergies

mêlées d’ombre, de suie

qui retrouvent la source

de toute lumière. »

 

   Votre expression, outre qu’elle est esthétiquement très réussie, joue sur des oppositions primaires qui sont faciles à repérer : valeurs positives de « énergies », « source », « lumière », contre laquelle viennent buter de sombres desseins, les ondes négatives de « ombre », « suie ». Dit d’une autre manière : l’Ombre jouant dialectiquement avec la Lumière. Coïncidence des opposés, cette « coïncendentia oppositorum », théorie de l’école pythagoricienne reprise à la fin du Moyen Âge par Nicolas de Cues, théologien et philosophe, dans son essai « De la docte ignorance » (1440). Autrement dit de l’Universel venant, comme toujours, rencontrer du particulier. Si l’on voulait inscrire cette vérité du réel sous la forme d’une métaphore, alors on pourrait avoir recours à celle de la Ligne d’horizon qui délimite le Ciel de Lumière au-dessus, alors que le dessous serait l’Océan des abysses, là où végète une Ombre sans doute maléfique. Cette partition en deux de la Réalité humaine structure d’une façon quasi exemplaire notre psyché dans l’ordre d’une troublante analogie :

 

notre Inconscient refuge des Ténèbres,

notre Conscient, ouverture à la Lumière.

 

   Cependant sans verser dans l’ornière facile d’un manichéisme qui placerait le Bien dans la sphère céleste, le Mal dans les fosses océaniques, la décision de nous y retrouver parmi la complexité, en sollicitant ces deux versant d’un Adret lumineux habité d’Esprit et de Raison, auquel s’opposerait un Ubac traversé par les flux de l’Irrationnel, de l’Absurde, cette décision nous offre un schéma interprétatif qui place au centre du jeu la lutte immémoriale de deux Principes Antagonistes qui, sans nul doute, sont le terreau sur lequel s’est bâtie la Dialectique, cette science maîtresse de la spéculation philosophique.

   Y aurait-il meilleur terrain pour asseoir l’édifice d’une pensée nullement fondée sur un humus hasardeux, incertain, mais établie sur une sorte de Nécessité Logique innervant toute présence humaine dès lors que la Conscience (« Instinct divin » de Rousseau), suffisamment sortie de sa nuit primitive, s’éveille aux premières clartés du jour. Dès lors le chemin sera long, au travers des figures historiques de l’Esprit, à partir de ses reptations premières chez les Hominidés, pour parvenir, en de multiples strates successives millénaires, aux ressources du Génie Humain, cette incarnation de l’Esprit Absolu qui donnera naissance, en son versant esthétique à l’Art, en son versant divin à la Religion, en son versant conceptuel à la Philosophie, laquelle culminera de sa haute stature les faits et gestes d’une Humanité parvenue enfin au faîte de ses possibilités.

   Pour ma part, je pense que ce parcours de la Conscience Humaine, se hissant dialectiquement plus haut et plus loin que Soi (ce qui est la définition même de la Transcendance), afin de s’arracher à sa glèbe matérielle (ce qui est la définition même de l’Immanence) constitue à l’évidence l’une des voies « royales » qui s’offre à l’horizon de Tout Homme, à condition cependant que sa Conscience, fouettée par la Lucidité, ouvre une clairière Lumineuse, Infinie, Absolue, antidote à tous les obscurantismes, à touts les finitudes, à tous les relativismes qui obèrent une vue juste des choses. Voyez-vous, Christine, bien que je n’invalide nul choix humain au titre d’une nécessaire liberté individuelle, bien que n’étant nullement opposé ni aux Religions, ni aux croyances multiples qui parcourent le vaste Monde, en ce qui me concerne j’ai fait le choix de la voie Philosophique telle que magistralement définie par le Génie de Hegel dans ce chef-d’œuvre absolu qu’est « La Phénoménologie de l’esprit ». Au terme de l’étude de cet Idéalisme fondamental surgit cette « Lumière » à laquelle vous semblez faire référence. Il semble bien qu’il y ait là, sur le plan strictement conceptuel, un plan absolument indépassable, ce que nous précise cette remarque tirée de « L’Atlas de philosophie » :

   « Å ce dernier stade de conscience, la phénoménologie, en tant qu’elle est expression de la métamorphose de la conscience de soi jusqu’au savoir absolu, engendre une forme de connaissance qui possède l’absolu par soi-même. »

   De la Conscience médiatisée par ses propres possibilités jusqu’au Savoir Absolu, le parcours est superbement Lumineux. Qu’il soit éclairé par Dieu, par l’Esprit/Raison, ceci ne dépend nullement de nous et le problème sera éternellement reporté « aux calendes grecques », ici, comme par un « miracle » justement humain, voici que les Grecs surgissent à nouveau, eux, ces Antiques qui avaient une vision si claire des choses, eux qui croyaient aux dieux multiples, mi-déités, mi-Hommes, qui, depuis l’Olympe méditaient peut-être la formule énigmatique d'Héraclite :

   « Le temps (aiôn) est un enfant qui joue. La royauté de l'enfant » invite à s'interroger sur le rapport du philosophe au jeu, du divin et du ludique, du hasard et de la chance, et à développer une réflexion interdisciplinaire. » (Wikipédia).

   Méditons ceci : avant tout nous sommes des enfants temporels qui jouons tout le temps qui nous est accordé sur cette Terre. Mais qui donc nous l’accorde ?  

 

Dieu ?

L’Esprit ?

La Raison ?

 

   Cette interrogation demeurera ouverte, du moins pour nous, atteints de finitude, autant de temps que, pour nous, la Lumière brillera ! Je crois que nous pouvons conclure sur cet accord qui sonne telle une apodicticité ! Merci Christine d’avoir ouvert la porte du Dialogue, seul moyen de se confronter à toute Altérité et d’y découvrir des Vérités qui sont ultimement universelles dès lors que nous envisageons la Totalité du réel en lequel elles s’inscrivent. Toute position de Soi est un moment de l’Histoire, un moment nécessaire. Mais Hegel dirait bien mieux que moi. Mettons tout ceci au repos. Souvent ai-je eu l’occasion de citer ces paroles de Nietzsche, ce Penseur accompli de la Métaphysique :

 

« Ce sont les paroles les moins tapageuses

qui suscitent la tempête et les pensées

qui mènent le monde viennent

sur des pattes de colombe. »

 

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3 novembre 2023 5 03 /11 /novembre /2023 10:46
Du Noir êtes-vous la Blanche venue ?

 Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« …et que dure alors éternellement notre Nuit nuptiale. »

 

« Hymnes à la Nuit »

Novalis

 

*

 

   « Notre Nuit nuptiale » dit Novalis. Ne sortons-nous jamais de cette Nuit, cette Nuit Primitive, cette Nuit Originaire qui fut notre premier abri avant même que la Lumière ne nous visite et ne nous éveille au doux rythme de la Terre, à l’éblouissement immédiat du Monde ? Car il en est ainsi, nous, Êtres-des-lisières, regrettons toujours notre état antérieur, cette Nuit, comme si une violente nostalgie nous tirait en arrière, loin dans cet étrange taillis de ténèbres dont notre corps fit connaissance, s’en détachant à peine, gardant en son sein, au titre d’une étonnante réminiscence, ces voiles d’ombre, ces corridors de clair-obscur, ces coursives selon lesquelles se fondre en cet élément mystérieusement métaphysique qui ne supporte aucun contour, n’autorise nulle description, n’appelle nulle image, sauf celle, inaboutie, flottante, irréelle d’une manière de songe éveillé.

   « Nuptiale », le mot est fort qui nous attache pour l’éternité au ventre de la Nuit. Et c’est bien notre dos sur lequel s’imprime ce spectre indélébile, cette obscurité native, cette illisible brume dont jamais notre regard ne pourra prendre acte puisque notre revers est la partie de nous-mêmes qui nous reste inaccessible. Ne s’agit-il là d’une vérité infiniment cruelle ? Si, selon le concept hégélien, « La Vérité c’est le Tout », alors il nous faut bien admettre que nous ne pouvons accéder qu’à une partie de qui nous sommes, à savoir vivre dans un genre de fausseté qui nous met constamment au défi d’en transgresser la forme sans que ceci soit possible en aucune façon. Nous sommes pareils à des tessons épars ne parvenant nullement à retrouver le vase initial qu’ils furent, portant en ceci la couleur du deuil, ce Noir qui signe notre Origine en même temps que notre Fin. Certes le constat est amer mais le réel n’a cure de nos états d’âme, ils ne sont que les reflets de notre condition mortelle.

   Cette peinture de Barbara Kroll à partir de laquelle s’élèvent ces quelques mots est de cette nature foncière qui ne laisse guère de doute quant au motif de son aliénation, simple reflet de la nôtre. Tout comme nous, Elle ce Spectre Blanc n’a jamais formulé sa demande de venue au monde, pas plus qu’elle ne décidera ni de la cimaise sur laquelle elle figurera, ni du sombre réduit qui, un jour peut-être, sera sa dernière demeure. Son apparence torturée nous dit son renoncement à toute liberté, sa perte à même sa venue à l’œuvre. Elle est figée en soi, manière de congère définitive, de bloc de glace à lui-même sa propre justification :

 

une arrivée qui sonne tel un départ,

une parole qui se donne en silence,

une vue qui se retourne et regagne

le sombre massif de l’anatomie.

 

   Au seuil d’un premier regard, elle pourrait nous apparaître tel le contretype de l’œuvre de Munch « Le Cri ». Mais un Cri plus tragique si l’on peut dire. Par rapport à la peinture de l’Artiste norvégien, les couleurs se sont métamorphosées en ces griffures de Noir dense, en ce Bleu Turquin qui tire vers Nuit, en cette pâte Blanc de Titane, à cet enduit chaulé qui, posant le corps, le détruit, l’annihile en même temps. Les yeux, quant à eux, sont biffés, totalement pris de cécité et le Cri, le Cri ardent de Munch a ici inversé son flux, il abrase de son irrépressible force ce monde intérieur qui peine à se connaître, attiré qu’il est par cette sorte de buisson Noir, de résille sourde constituant, en quelque sorte, l’oreiller ténébreux d’une tête entièrement dévastée, parcourue des vents mauvais du non-sens.

   Cependant, alertés de ce sombre Destin, nous ne renoncerons nullement à en décrire quelques traits, à en crayonner quelques signes comme si ces derniers pouvaient insuffler à l’intérieur même du Modèle un semblant de vie. La toile se fond dans cette teinte Bleue qui ne semble en être une. Plutôt l’effusion d’une angoisse primordiale venant du plus loin du temps, sans doute du Chaos avant qu’il ne s’organise en Cosmos. Ici, aucune voix qui ferait signe en direction des balbutiements initiaux de l’humain. Tout est celé qui se retient en soi, simple margelle d’un puits avec l’éclat assourdi d’une eau morte, d’une eau fossile, d’une eau qui n’abreuvera nulle autre bouche que la sienne, la sienne adoubée au Néant.

 

Silence ?

Oui mais qui cogne sourdement

contre les parois du Vide,

 qui résonne des clapotis du Rien,

qui fait rebond sur les murs

d’une éternelle Absence.

 

   Sans doute, Lecteur, Lectrice, me direz-vous que mon écriture est noire, que ma plume est cernée de mort, que ma syntaxe se réverbère d’une rive du Styx à l’autre. Et vous aurez totalement raison. Et mon écriture sera dans un genre de vérité si vous éprouvez un frisson à me lire. Tout ceci n’est que le revers de la folie humaine qui connaît, de nos jours, un regain de violence comme jamais. Certes j’aurais pu prendre le parti de décrire de la beauté, de la joie, mais d’autres textes s’écrivent parallèlement, qui tournent autour d’une possible félicité. Ce qu’il faudrait, mettre les textes en regard les uns des autres afin que, de cette dialectique, naisse quelque chose comme un sens, puisque tout sens n’est que relation. Mais il est toujours difficile de faire se confronter les textes, les simples choses, les idées et les actes, les faits et les rêves, les souvenirs et les projets et c’est bien pour ce motif que la Totalité du Réel nous étant hors de portée, nous forons notre trou chaque jour qui passe à notre essentielle dimension, c’est-à-dire dans le champ d’orbes étroits en lequel le nouveau, l’admirable, l’étonnant ont bien du mal à figurer. Nous pensant géants, nous ne sommes qu’une infime partie du Monde, que goutte d’eau dans le vaste Océan, mais énoncer ceci est pur truisme.

   Cette toile de l’Artiste allemande, je vous l’accorde, ceci est paradoxal, est belle à force de désespérance. Elle peut nous sauver de nous-mêmes, nous plaçant au sein de nos propres contradictions, de celles du réel afin que nous puissions en supporter l’épreuve et nous mettre en mesure d’en dépasser la radicale aporie. Non, nous ne vivons nullement dans un Monde de Bisounours. Partout la violence, partout les guerres, partout la folie distillée à chaque coin de rue. Cette image nous placerait-elle à l’épicentre de la barbarie humaine et elle aurait amplement atteint son but. Il y a, sur Terre, mille raisons de désespérer, mille façons de nous extraire de ce vortex, de faire reculer le Noir,

 

de faire venir le Blanc comme

empreinte de la Lumière,

diffusion de la Raison,

fleurissement de la Vérité.

 

   Si le Poète Novalis, dans ses « Hymnes à la Nuit », nous invite à en célébrer les voiles de suie et d’incompréhension, c’est tout autant dans le but de nous ouvrir au chant poétique des choses plutôt qu’à leur fermeture. Pour clore cet article je  citerai cette phrase extraite d’un article de Corinne Bayle dans « Pourquoi la nuit ? » :

  

   « Novalis avait déjà postulé que c’est la nuit qui fait accéder à la connaissance, lieu aveugle du déchiffrement du hiéroglyphe du monde ».

    

   Cette image du « hiéroglyphe » traverse un grand nombre de mes écrits. Je pense, en effet, que nous avons à être nos propres herméneutes, ainsi que les interprètes de toute altérité.

 

Le Noir appelle le Blanc,

 lequel appelle le Noir en retour.

Ce mouvement de balancier scande

le rythme de toute existence.

 Aussi, nul ne pourrait s’y soustraire

qu’au risque de Soi.

 

 

  

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31 octobre 2023 2 31 /10 /octobre /2023 09:45
Esseulée de vous

« apparently »

with Esther

©️jidb

 

***

 

   « Apparemment » nous dit le titre de l’image, nous plongeant en quelque sorte dans un genre d’ambiguïté, d’imprécision qui, sans doute, se veulent volontaires. Par simple liaison, au motif d’un « esprit de famille », nous passerons « d’apparemment » à « apparence » car, déjà, quelque chose pourra s’éclaircir de l’ordre d’une compréhension. Nous lisons dans le dictionnaire :

   « Manière dont quelqu'un ou quelque chose se manifeste aux sens. Synon. aspect, physionomie. »

   Puis, aussitôt, nous laissons la parole à André Gide dans « Les Nourritures terrestres » :

   « J'ai vu, sur les chotts pleins de mirages, la croûte de sel blanc prendre l'apparence de l'eau. − Que l'azur du ciel s'y reflète, je le comprends − chotts azurés comme la mer − mais pourquoi − touffes de joncs, et plus loin falaises de schiste en ruine − pourquoi ces apparences flottantes de barque et plus loin ces apparences de palais ? »

   Le lexique de Gide, volontaire lui aussi, se fait essentiellement flou, comme si une irisation devait monter des mots, comme si une métamorphose ou un mirage atteignant les choses, tout se confondait en une vision étrange, « joncs » devenant « barques » ; « falaises » devenant « palais ». Un genre de vertige se donne à nous dont nous aurons bien du mal à nous remettre, à la façon dont un regard poudré de brouillard perd la valeur même de son acuité, contours si peu définis des objets, Existants hallucinés qui, d’un instant à l’autre, dépossédés de leur substance, flotteraient dans les taches huileuses d’un illisible marigot. Et c’est bien un identique sentiment d’aberration, d’illusion, de divagation qui nous saisit comme s’il nous déportait hors de nous en des contrées de texture diaphane, sinon en des sites qui nous demeureraient totalement hermétiques, sentiment donc que cette photographie instille en nous à la manière d’un venin ou, à tout le moins, d’une drogue perturbant les perceptions de notre conscience.

   Å défaut d’être une barque ou une touffe de joncs, « Esseulée » cependant ne se livre à nous que sur le mode du retrait, peut-être même de l’absence. « Esseulée de vous », formulation énigmatique dont, toutefois, un sens vient à surgir dès l’instant où nous voulons bien prêter attention à ce qui s’y dessine en creux. En réalité, c’est une assertion à elle adressée, le Modèle de l’image, si bien que, paradoxalement, elle nous apparaît esseulée d’elle-même, c’est-à-dire n’arrivant nullement à rejoindre le contenu même de son essence, demeurant extérieure à qui elle est, girant tout autour de sa propre esquisse sans possibilité aucune de s’y adosser, de camper son personnage à partir de ses propres fondements. Redoublement de la solitude, en quelque sorte, puisque même cette solitude ne lui appartient pas, lui ôte l’illusion qu’elle pourrait faire s’élever de Soi, certes une existence éphémère mais qui vaudrait mieux que le fait de ne pas exister du tout. Quelque chose d’indéfinissable monte de ce corps, qui le prive de quelque fortune dont il pourrait être le lieu, le reconduisant à l’imprécise et tragique nuée du néant, le projetant au lieu précédant sa naissance, ce non-savoir des choses et du Monde.

    Malgré tout, nous ne renoncerons nullement à en décrire la présence, cette dernière fût-elle tissée de minces fils de trame. Mais quel est donc ce local de facture bizarre ? Entrepôt, atelier désaffecté, décor surréaliste pour un film fantastique ? Provenant d’une brèche du toit, une lumière zénithale crue s’écoule en direction de Celle qui la reçoit sur un corps lumineux, tel un vase d’albâtre éclairé de l’intérieur. En réalité, nous ne savons si nous avons affaire à une Dormeuse pliée au sein de son rêve, s’il ne s’agirait plutôt d’une Ophélie sans vie dont le corps surnagerait entre deux lames d’air, tellement l’impression de flottement est visible, tellement tout ce qui est autour est éthéré, subtil, vaporeux, sensation presque palpable de vagues oniriques arrêtées en plein flux, clouées là pour l’éternité. Cette anatomie en sa fixité nous convoque aussitôt auprès de ces poupées en porcelaine dont l’artifice n’avait d’égal que la blême rigidité des visages des Mimes. Eh bien, oui, il nous faut nous l’avouer, de cette image bien qu’esthétique, de cette image bien qu’exactement composée exsude un sentiment tragique sans pareil. Située au point focal de la représentation, Esseulée certes nous fascine, mais de quelle manière ? Heureuse ? Triste ? Nous incline-t-elle vers quelque nostalgie, affecte-t-elle le lieu d’une mémoire ancienne comme si, devant nous, se rejouait la scène de quelque rencontre d’insigne faveur dont nous aurions eu à connaître jadis ? Nous sentons bien ici qu’à décrire Allongée, nous sombrons, peu à peu, dans la mare d’une troublante ambiguïté.

 

Paradoxe de cette vision

qui nous attriste et

nous charme

en même temps.

  

   Car ce sont bien des sentiments mêlés qui nous assaillent dès l’instant où nous cherchons à décrypter dans l’image, nullement sa surface, mais ce qui s’y inscrit dans la profondeur. C’est d’abord le corps en sa « confusion » qui nous pose problème. Ce corps qui nous paraît inanimé, privé de vie, voici qu’il se révèle à nous sous les traits d’une Méditante s’adonnant au repos et, dans ce repos, à une contemplation qui pourrait être de pure joie. La tête, calme, reposée, se niche au creux du bras gauche, anse naturelle où trouver paix et détente. L’autre bras, souple, fait une sorte de V évasé qui semble nous dire l’accueil de ce qui est extérieur, de ce qui pourrait rejoindre et se donner en tant que pure grâce. La robe est courte, à fleurs, identique à un champ de Mai semé du luxe rouge des coquelicots. La jambe droite est tendue, légèrement incurvée, comme pour mieux prendre la lumière. La jambe gauche est relevée, elle dit la pure beauté d’un corps fier de lui-même, un don fait aux yeux de ceux qui, en leur âme, cherchent quelque réconfort, quelque certitude. Voyez-vous, combien la réalité est plurielle, polymorphe, tantôt teintée de l’ombre des abysses, tantôt éclairée d’un soleil printanier, il s’en faudrait de peu qu’il ne soit taquin, primesautier. En un rien de temps, nous sommes passés de la mauve mélancolie à la rubescence d’une félicité tout intérieure. Ce qui nous plongeait dans une sombre rumeur se lève maintenant avec les larges attributs d’une oriflamme, avec le lumineux éventail d’un arc-en-ciel.

   Alors voici venu le moment de décaler notre regard, de le métamorphoser en une signification ouverte sur un large horizon, voici le moment venu de faire éclater la bogue des soucis, de semer le corail à tous vents, de prononcer le dépli de la joie lorsque cette dernière, loin des satisfactions naïves, s’ourle de la nécessité de lire, partout où ils veulent bien se présenter, les signes pareils à des sourires d’enfants, pareils à de hauts sémaphores agitant la gaieté spontanée de leurs bras de métal. C’est du corps même de Contemplative que la lumière rayonne et se diffuse à l’ensemble de la scène. Corps certes marmoréen mais habité en son intérieur du désir de gagner l’espace, d’y semer les gemmes d’un toujours possible bonheur, d’y insuffler cet élan vital au terme duquel tout reçoit sens et s’accomplit dans la marche attentive des heures. Avions-nous seulement aperçu, dans notre premier égarement, cette coulée de lave rouge, ce flux qui brûle du sein de lui-même, cette onde magnétique qui vient irriguer la sombre remise des lueurs du plus vif espoir ? Du reste, il est significatif que cette coulée, entre Alizarine et Vermillon, vienne effleurer la tête de Méditante, ce lieu de pure émergence de l’imaginaire, ce site remarquable entre tous du déploiement de la pensée, ce point d’incandescence qui nous fait Hommes, Femmes parmi l’inextricable jungle de l’exister. Ce rouge, cette nappe de braise vient sauver Ophélie de la noyade et, par la même occasion, vient nous dispenser de ce naufrage qui menaçait de nous emporter corps et bien au-delà de notre présence, du moins celle que nous nous attribuons en tant que manière d’être. Nous voici donc rassurés à peu de frais.

   Et comment, ceci ? Simplement au prix d’une translation de notre vision qui est, tout autant, spatiale que qualitative. Le projet que nous faisons quant à Celle-qui-est-regardée ne diffère en rien de celui que nous nous destinons, ouverture, appui sur la blancheur d’un corps offert en sa simplicité, ascension en direction de ce jour qui traverse le toit de la remise et nous convoque à la fête d’un au-delà de nous, d’un au-delà d’Elle, l’Inconnue. Celle qui, par la faveur d’un regard, devient la Connue, fusion de deux étrangetés dans la sphère unitive de leur présence, efflorescence d’une identique volonté, être Soi, être l’Autre, être ce Monde au gré duquel nous ne serons plus orphelins, ni de Nous, ni de Celle qui, enfin rencontrée, vient nous dire que toute Solitude ne résulte que d’une manière erronée d’envisager le réel. Aussi, après avoir éprouvé les affres d’une immédiate disparition, pouvons-nous nous consoler d’apercevoir, dans notre champ de vision, la graine germinative dont, jusqu’ici, nous étions privés. Dans le défaut de qui-nous-étions !  Esseulé de Soi, ce paradoxe que nous pensions définitif, pareil à une toile têtue tendue devant nos yeux, vient manifestement de recevoir une nouvelle dimension, au travers de la déchirure un jour se lève qui, encore, pour un long temps, illuminera la bannière de notre front !

 

 

  

 

 

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30 octobre 2023 1 30 /10 /octobre /2023 11:20
Etonnante pluralité de l’être-au-monde

                                                                 Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

 

   Cette image n’est pas seulement belle d’être belle, de rayonner du plein de son exacte esthétique. Cette image est belle au seul rythme de ses multiples significations. Imaginez donc quelqu’un, peu importe qui, au centre d’un labyrinthe de cristal où mille miroirs brillant tel le soleil recevraient et amplifieraient la silhouette dont ils seraient les seuls et uniques témoins. C’est troublant, tout de même, de pouvoir saisir d’un seul geste de la vision, aussi bien la figure multiple d’une spatialisation que les phases successives de la temporalité. Bien évidemment, ici, nous faisons immédiatement signe en direction de cette représentation cinétique de Marcel Duchamp, « Nu descendant l'escalier », lequel, dans un étonnant saisissement du réel, nous remet d’emblée à un vertical vertige ontologique. Ainsi l’existence, condensée à la pointe de l’instant, en un site formel immédiatement accessible, se donne avec tant de spontanéité que nous nous interrogeons sur le lieu véritable de notre être et de son hypothétique vérité.

   Par un effet de simple projection de notre propre identité, regardant « Nu », ou bien l’image proposée par Léa Ciari, nous devenons, inévitablement, l’une de ces esquisses temporelles, si bien que c’est notre passé qui surgit en nous et nous demande quelle fut la position la plus essentielle qui nous visita. Reformulée au présent, l’interrogation consiste en ceci : Quand arrivons-nous à l’acmé de qui nous sommes, à savoir dans la manifestation absolue de notre essence ?  Jeune enfant dans notre innocence native ? Adulte dans la « force de l’âge » dont Simone de Beauvoir parle si bien dans le livre éponyme ?  Dans la sagesse de la vieillesse qui blanchit nos tempes, y grave les rides du souci de vivre ? Voyez combien ces deux images ploient sous une charge sémantique qui les déborde et les accomplit en même temps. En effet, elles ne sont signifiantes qu’à la mesure de l’excès dont elles constituent le socle.

   Il y a, dans ce clair-obscur, comme un glissement continu de la chorégraphie existentielle. Non seulement les personnages existent au centuple mais ils le font d’une manière subtilement dialectisée. Procès d’une négativité constante qui efface l’antécédent pour mieux révéler, donner lieu au subséquent. Négativité donc qui se métamorphose en la plus précieuse des positivités. On croirait, ici, soudain naviguer en régime de toute puissance, l’être se multipliant à volonté selon l’heure et le temps qui passe, sinon sous l’appui léger de quelque frivolité, de quelque insouciant caprice. Voici que l’existence contingente, aporétique, se dépouille de ses vêtures étroites pour gagner la demeure d’une libre exposition au carrousel du monde. Telle ou tel qui se croyaient disparus, les voici qui surgissent là où l’on ne les attendait nullement, doués d’une énergie vitale qui gommerait les ombres, ferait briller une mince lumière d’éternité. Assurément, il y a là l’exposition d’une joie tout intime, d’une félicité agissant à bas bruit, d’une latitude de l’être portée au degré le plus haut de sa longitude. Tout ce qui était nadir se donne en tant que zénith. Merveilleuse faculté de fécondation de l’image lorsqu’elle se dote de l’apparence du beau, de ce qui ouvre le sens et le maintient sur quelque promontoire où il brille, la nuit soit-elle venue.

   Si cette représentation, comme il a été précisé plus haut, s’envisage sous les traits de la double figure canonique de l’espace/temps, c’est bien son coefficient de moment, de durée qui retiendra prioritairement notre attention. Combien Eve, Adam (nommons-les ainsi au seul souci d’une nécessaire universalité), s’adonnent à parcourir leur chemin de vie. Ils sont, tout à la fois dans leur ici-présent et dans leur avoir-été, dans ce lieu génétique qui les crée et les recrée au rythme de leurs figures successives. Pourrait-on alors s’abstraire d’évoquer le devoir de souvenance et le bonheur qui lui est coalescent, de rapprocher ainsi des événements autrefois vécus que le songe réactive afin que, de cette synthèse, un présent soit possible se ressourçant aux résurgences qui furent, aux jaillissements qui seront. Cette belle photographie est porteuse d’une délicate réminiscence proustienne. Elle glisse du maintenant de Paris à l’autrefois de Combray, elle installe le « Temps retrouvé », celui de la « Petite Madeleine » qui efface le « Temps perdu », celui des mondanités dont la tâche artistique était absente. Sublime fusion du temps de l’enfance, « Swann », « Guermantes », avec celui de l’âge de la maturité où s’élabore l’une des œuvres majeures du XX° siècle. Oui, c’est ceci le prodige de la mémoire reconstructrice, assembler les fragments épars du temps, porter à la conscience les événements sans lesquels elle ne serait qu’un corps privé de mains, qu’un outil sans tranchant, qu’un ruisseau connaissant la douleur de son étiage.

   « Etonnante pluralité de l’être-au-monde ». A partir d’ici se justifie ce titre qui pouvait se donner en tant qu’énigme. Nous ne sommes au monde que totalement munis des textures et des fils qui ont tissé notre passé, que le présent reprend, que le futur portera en avant de nous. Comme si l’entièreté de notre existence pouvait défiler sur l’écran du réel autrement qu’à l’aune de ruptures, de biffures, de retraits. Comme si, l’œil rivé à la boîte d’un kaléidoscope, se montraient à nous, non seulement notre esquisse mais les milliers de fragments colorés qui en dressent la trame complexe, toujours en dette ou en excès d’elle-même. Oui, nous sommes des êtres de l’ombre et de la lumière, du miroitement et de l’obscur, de la présence et de l’absence. Bien plus qu’un long et savant discours, cette œuvre métaphorise notre sensation d’incomplétude, de manque, de désirs qui, parfois, s’actualisent uniquement sous le sceau de la privation, du dénuement, de la chose dont nous eussions souhaité qu’elle fût à portée de notre main alors que nos yeux n’en fixaient que la fuite à jamais sous l’horizon des incertitudes.

   Nous sommes des êtres du divers et du chamarré, notre vie n’est qu’habit d’Arlequin avec ses risibles empiècements, nous sommes, tout à tour, des Zanni, oiseaux à la cervelle creuse ; des Pantalon au fort caractère ; des valets bouffons à la Brighella ; des Pierrot candides aux yeux tristes ; nous sommes des Pedrolino comiques ; de touchantes et amoureuses Colombine. Nul repos, nul répit, notre trajet existentiel est le lieu de mille modifications, de mille retours, de mille sauts de carpe, les acteurs de facétieuses et étonnantes dramaturgies. Nous empruntons à tous les personnages de « La Comédie Humaine », nous rejoignons les ambitions d’un Rastignac, nous prenons les mille visages d’un Vautrin qui, à notre façon, se dissimule sous une foule de noms d’emprunt, nous marchons dans les traces d’un Père Goriot assoiffé de possessions, nous nous glissons dans la peau d’une Félicité des Touches visitée par la grâce de la réussite.

   Nous sommes des êtres composites, des alliages complexes, nous sommes des produits alchimiques mêlant la materia prima à la pierre philosophale, nous pratiquons, aussi bien et simultanément, l’œuvre au noir, au blanc, au rouge. Nous sommes des arcs-en-ciel. Jamais nous ne connaissons ni le lieu exact de notre être, ni sa destination et nous serions bien en peine de dire à quel degré de l’échelle des tons psychiques nous nous situons, de décrire la couleur de nos états d’âme, d’anticiper la terre de notre destination. Ce qui se joue dans l’individuel se reflète identiquement dans l’universel. L’histoire personnelle joue en écho avec la Grande Histoire. Nos êtres, si infimes, si insignifiants, rejoignent la cohorte sans fin des hommes célèbres et méritants qui ont essaimé le long de toutes les Civilisations. Nous faisons tous partie de la même « humaine condition », Montaigne dans ses sublimes « Essais » en a suffisamment assuré la belle mise en musique.

   Nous sommes traversés des feux des orages multiples, puis surviennent de soudaines accalmies. Nous sommes des Sujets semblables à ces girouettes que le Noroît, l’Autan ou le Mistral font tourner à leur guise selon telle ou telle direction. Notre substance de SUJETS est atteinte de ce vertige, désorientée par ce constant et infrangible tourneboulis. Voyez l’image ouvrant ce texte. Elle dit en mouvements suspendus, en réitérations de présences, en clignotements ontologiques ce que les mots, ici, s’essaient à traduire avec hésitation, maladresse. Rarement y a-t-il coïncidence de la phrase, du texte, avec la réalité qu’il s’agit de montrer. Peut-être la manifestation visuelle, en certain cas, lui est-elle préférable, elle qui montre en un seul empan la totalité de ce qu’elle a à dire.

   Regardons maintenant, avec Michel Serres, dans « Eloge de la philosophie en langue française », l’apparition, au cours des âges, de ces moirures, de ces diapreries, de ces subtiles et infinies nuances qui jalonnent notre nature et l’affectent continûment, sans cependant altérer notre essence. Nous sommes nés hommes, femmes et le demeurerons. Donc le Philosophe dit ceci à propos de la métamorphose de l’idée de SUJET dans l’histoire de la philosophie : (un calque pourrait être appliqué au devenir particulier de chaque homme, de chaque femme) :

    « Chaque siècle, en France, réinvente et campe la conscience ou l’identité forte de cet individu singulier, canonisées par la philosophie : Montaigne, moi ; Descartes, ego ; Rousseau juge de Jean-Jacques, sans exemple et sans imitateur ; Auguste Comte, le mécanicien, le naturaliste, le grand prêtre, moi positiviste en trois personnes ; Bergson, ma durée intérieure ; Sartre, ma liberté située… »

   Or, s’il s’agit toujours de cette même subjectivité, véritable pivot intérieur de la conscience, les contenus, loin de se fondre dans le même creuset, s’écartent sensiblement au regard de leurs significations internes.

   Ce qui est le plus remarquable dans « Les Essais », c’est cette pensée novatrice du moi qui le pose en tant que centre d’une fiction, mêlant hardiment deux notions pourtant infiniment contradictoires, l’imaginaire d’un côté, le réel et le vrai de l’autre. Ceci, le lecteur le sait et ne fait que s’en réjouir. Le moi de Montaigne est donc résolument moderne, lui que le roman contemporain copie sans vergogne afin de confectionner des vies pourtant bien moins passionnantes que celle de l’humaniste bordelais.

   Chez Descartes, philosophe rationaliste s’il en est, le moi ne se relie plus à la fantaisie qui règne chez Montaigne. Si Montaigne joue, Descartes se veut sérieux. Si de ce cogito qui lui crée quelques insomnies, il veut venir à bout, il lui faudra s’appuyer sur des certitudes, étayer son raisonnement, donner au Sujet souverain le sol nécessaire de la Vérité. Pour ce faire il s’appuiera sur le doute, son propre doute dont il déduira que c’est lui qui le pense et, le pensant, il ne peut qu’exister lui-même. Ensuite faisant l’hypothèse d’un malin génie qui se joue de lui et le trompe, il développera une hypothèse semblable, suspendant son jugement, donc prouvant sa propre existence au seul motif de son vouloir. On s’apercevra ici, combien le moi de Montaigne et l’ego de Descartes se situent dans des perspectives radicalement différentes.

   Quant à « Rousseau juge de Jean-Jacques », l’on perçoit aussitôt sans peine l’irruption de la psyché dans le moi et des ravages qu’elle peut y créer. Rousseau se pense la victime d’un complot qui aurait été fomenté à son encontre. Ceci l’angoisse si fort qu’il arrive tout au bord de la dépersonnalisation. Il se réfugie derrière un pseudonyme : « Monsieur Renou ». Dès lors, « je est un autre », la formule rimbaldienne ne semble avoir été écrite que pour lui. Le moi n’est plus ce jeu de Montaigne, ce concept cartésien, le moi est moi-pathos, moi-assiégé, moi-aliéné.

   Avec Auguste Comte s’opère une révolution copernicienne.  Les anciennes relations du moi avec la métaphysique sont soldées. Le moi n’est plus cette intimité avec soi, pas plus que cette étrange constellation qui le mettrait en relation avec le fictif ou l’imaginaire. Ce sont le réel, le palpable qui se substituent aux errances intellectuelles et aux plans sur la comète. De son statut étroitement singulier, l’ego se voit revêtu de l’auréole de l’universalité. L’idée d’individu, donc de sujet, se dissout dans un grand être social qui abolit tous les particularismes.

   Bergson, lui, prend le contrepied de Comte dont il critique le positivisme matérialiste. Dès lors il s’agit de se distancier du réel, de laisser ploace aux « données immédiates de la conscience », de privilégier l’intuition. Le moi s’adonne avec confiance et sérénité au phénomène de la durée pure qui est en même temps liberté au motif qu’elle congédie les conventions sociales, les automatismes, les conditionnements de tous ordres. Le moi est libre de lui-même dans la durée qui est sienne.

   Chez Sartre, à l’opposé de Bergson qui fait de l’intuition le moteur de la liberté, c’est l’existence elle-même qui est la substance à partir de laquelle se donne, pour l’homme, la possibilité d’être libre, de choisir, de s’engager. Le moi humain se construit au milieu des choses, en situation, c’est lui qui imprime sa marque, impose son sceau à l’ordre du monde. Nulle essence ne précède l’existence. L’existence a à se constituer au centre de cette pâte visqueuse et racinaire de la contingence.

   Cette brève histoire de la philosophie, telle que proposée lapidairement par Michel Serres, est à l’image de ce que nous sommes nous-mêmes en tant qu’individus, sujets, consciences. Nos cogitos successifs sont pareils à ces gemmes qui dorment dans l’ombre de la terre, gemmes aux mille et changeants reflets dès l’instant où la lumière de la conscience tâche d’en découvrir la plasticité, l’infinie modulation. Notre moi est tantôt intimiste à la Montaigne, tantôt rationnel à la Descartes, confit d’angoisse à la Rousseau, horloger à l’Auguste Comte, ineffablement intuitif à la Bergson, volontairement libre à la Sartre. Si la philosophie est le macrocosme, nous sommes le microcosme en lequel se reflètent toutes les parures, les cosmétiques, les vêtures chamarrées selon lesquelles notre vie s’ordonne, notre existence se crée au gré des courants marins, des vents alizés, des circulations de surface ou de hauts fonds. Nous sommes des océans en miniature agités au rythme de leurs propres marées, flux et reflux incessants. Ne le serions-nous et alors notre condition d’homme nous échapperait, notre moi se dissoudrait et nous n’aurions même plus le recours à la magie de l’intuition pour nous soustraire aux funestes desseins de Charybde et Scylla !

  

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 octobre 2023 7 29 /10 /octobre /2023 10:16
Un petit bout de l’énigme du Monde

Roadtrip Iberico…

À Voz do Mar…

Fortaleza de Sagres…

Portugal

Photographie : Hervé Baïs

 

*

 

   Observant cette belle photographie, nul ne manquera de s’interroger sur le contenu de l’image. C’est une pure évidence que de constater l’immédiate réalité de certains clichés. Une vue du Mont Blanc, de la lagune de Venise, de l’esplanade du Trocadéro à Paris n’ont besoin de nul commentaire, ils font partie de notre musée personnel depuis longtemps identifié, si bien que décrire ces paysages, ces lieux reviendrait à remettre sur le métier une navette cent fois sollicitée et sans doute un brin usée. Toujours nous avons besoin de nouveau et, surtout, d’inconnu, et plus encore, d’énigmes à résoudre, c’est là l’évident paradigme de toute activité de connaissance. Combien de livres lus, patiemment annotés, avec dans la marge la surprenante notation NF (pour Notions Fondamentales), avec des passages vigoureusement soulignés, donc pointés comme devant être relus, sitôt qu’abordés meurent sur la margelle des désirs inaccomplis. Le fameux « Éternel Retour du Même » n’a de sens que dans la mesure ou « le même » suppose de « l’Autre », c’est-à-dire où il se donne pour de l’étranger, sinon de l’étrange. Nous sommes ainsi faits les Hommes (les Femmes aussi, bien sûr) que le carré de terre défriché, retourné, ne présentant plus nul mystère, nous n’avons de cesse de trouver un coin de forêt vierge inexploré que nous placerons au centre de notre passion de découverte, laquelle est autant dénudement de Soi qu’inventaire de ce qui nous est naturellement éloigné.

   Alors, dans le but d’élargir le cercle de nos investigations, il nous faut faire retour amont en direction d’une autre Photographie d’Hervé Baïs qui mettait en scène ce même Fort de Sagres ici présent comme vu au travers d’une loupe.

Un petit bout de l’énigme du Monde

 

Fortaleza de Sagres

Photographie : Hervé Baïs

 

 

   Certes ce Fort est mystérieux, sa curieuse morphologie fait signe vers ces étonnantes ziggourats mésopotamiennes, édifices religieux à degrés dont il a du reste déjà été fait mention dans un article précédent portant sur l’image présentée ci-dessus. Genre de Babel babylonienne, ce Fort ne peut que bruire de la belle rumeur des langues anciennes sur lesquelles, encore aujourd’hui, nous reposons, au moins en partie. Et plus encore qu’une construction empilant les unes sur les autres les strates successives d’une architecture quasiment céleste, il nous invite à nous interroger sur ces cercles concentriques apparents dont l’équivalent pourrait bien trouver sa formulation dans la déconcertante structure du labyrinthe. Ce « vaste enclos antique comportant un réseau de salles et de galeries, souterraines ou en surface, enchevêtrées de manière qu'on puisse difficilement en trouver l'issue », selon la définition canonique du dictionnaire.

   Et notre attrait pour ces « galeries souterraines », notre attirance pour ces enchevêtrements, ceci n’indiquerait-il, dans une manière de langage crypté, notre souhait d’exploration de ce vaste continent inconnu que constitue notre inconscient, ce dédale habité de la puissance des Archétypes qui déterminent notre conduite, font se diriger l’aiguille de notre boussole selon certains plans élaborés depuis des temps mythiques, inaccessibles ? Car il serait bien présomptueux de croire que nous possédons la suprême intuition qui démêlerait l’écheveau complexe de notre for intérieur (nous devrions écrire de notre « fort intérieur »), qui tirerait à soi le long et complexe fil d’Ariane, mais quel Minotaure nous faudrait-il tuer pour accéder à qui-nous-sommes en notre fond, celui-ci recouvert par la couche ombreuse des sédiments ? Nous sommes à nous-mêmes l’énigme la plus proche mais aussi la plus inquiétante qui soit. Nous n’avons nul recul et nous piétinons dans les méandres de notre propre marécage. Mais rien ne nous avancerait de procéder plus avant à notre psychanalyse sauvage.

   Maintenant, obligation nous est faite d’interpréter cette image placée à l’en-tête de l’article, de tâcher d’y trouver le possible chemin d’un sens qui puisse nous éclairer, nous extraire de la pénombre où nous végéterons tout le temps que nous n’aurons trouvé nulle réponse à notre interrogation. Il faut réduire le champ, nous rendre au foyer même de l’image grâce à un artefact qui mettra en relief ce qui, jusqu’ici, était inaperçu, irrévélé, laissé dans quelque ténébreuse oubliette.

 

Un petit bout de l’énigme du Monde

Détail

 

 

   L’intérieur de la première volute grisée, nous l’accentuons volontairement, nous y appliquons notre regard à la façon d’un myope, nous accommodons sur cette plaine qui dévoile petit à petit les plis de son étonnant palimpseste. D’un premier geste de la vision, nous apercevons un simple pullulement de signes, un lexique embrouillé, un message se dissimulant à même sa propre complexité. Certes ceci nous égare, ceci nous disperse. Mais, tel un consciencieux Archéologue, nous nous armons de patience et nous nous livrons au merveilleux exercice du déchiffrement. Bientôt se donnent à nous les premiers sèmes, les premiers chiffres, les premières clés qui seront les sésames selon lesquels rencontrer ce monde mystérieux. Ce que nous voyons, une suite de prénoms gravés dans l’enduit :

 

ARTHUR

LE, lettres inscrites dans un cœur

PEDRO

LOU, au centre de l’image

MARIE

LEKHA

J+S+M

Nous y devinons GALINHA

 

Puis un semis de lettres

Au hasard, comme pour mieux

Egarer les Curieux, les Indiscrets

Que, sans doute, nous sommes

Vous, Moi, les Autres

 

   Ceci trace un nœud sibyllin de graphies plus que de mots, ceci appelle les hiéroglyphes, ceci fait émerger les Langues de l’Origine, les vocables sémitiques, le Syriaque, l’Araméen, l’Hébreu, expressions bibliques d’une venue de l’Homme au Monde, messages par-delà l’espace et le temps dont, sans doute, nous devrions déduire le lieu de notre provenance à tous, ce creuset immémorial dont nous n’avons plus souvenir, sauf cette babélisation de l’Univers, cet émiettement du sens, ces constellations de signes qui clignotent depuis l’infini et nous rappellent notre position d’Homme parmi la profusion du vivant, la multiplicité sans fin des postures de l’exister. Il y a toujours une grande émotion à se sentir reliés à plus loin que nous, à plus haut que nous, à plus essentiel que nous, ce Ciel qui palpite au-dessus de nos têtes, cette Terre qui fourmille sous nos pieds, ces Nuages qui caracolent parmi les lames d’air, ces signes de feu qui coulent de volcans, ces vagues qui font l’immensité Océanique dont nous ne sommes que les infimes gouttes, un fin brouillard parmi la confluence illimitée des Choses. Des hiéroglyphes nous sommes, que cette belle image vient révéler à eux-mêmes.

 

Un petit bout de l’énigme du Monde

Source : Histoire et Civilisations

Anciennes.

 

 

   Des volutes initiales du Fort à ces belles images hiéroglyphiques, en passant par ces « inscriptions amoureuses » gravées au sein même de l’exister, en réalité nous n’avons fait qu’accomplir la complexité du trajet humain parmi les heurs et les malheurs du vivant, parmi les joies et les peines des jours, parmi la plénitude et les retraits qui sont les lots quotidiens que nous rencontrons faute d’en pouvoir toujours maîtriser la signification.

  

Dans l’un de mes écrits précédents je disais :

 

« Exister, c’est comprendre »

 

Oui, prendre avec Soi

ce qui vient témoigner de

qui-nous-sommes

face à ce-qui-est.

 

 

 

 

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27 octobre 2023 5 27 /10 /octobre /2023 07:39
Un ciel de grise étendue

" Le cap de ma bonne espérance "

CAP BLANC NEZ

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

   C’est là, dans la mesure à peine visible du jour. C’est semblable à une fugue avant les premières notes. C’est identique à la respiration du Poète avant le vers qui donnera le ton au quatrain. C’est là, dans la simple évidence et ne demande rien. C’est un Soi posé à l’intérieur de ses propres contours, aux confins d’une parole donatrice de sens. On est sur la grève, à la limite d’une visibilité. Du-dedans de Soi on projette sa vision sur ce monde immédiat, il est le seul à exister, à venir à Soi dans la pureté de son être. Rien ne se donne plus à voir que ceci qui nous habite de l’intérieur et ne demande nulle effraction.

 

Soi destiné au Paysage,

Paysage destiné à Soi.

 

   Nulle rupture, nulle présence qui viendraient en entamer le lien direct, l’ineffable affinité. Cette rencontre sublime, de tous temps elle se réservait, puis un jour se destinait à Celui qui en attendait la faveur. Sentiment d’unité que rien ne pourra venir troubler. Sentiment d’éternité, d’immarcescible durée au motif que le Beau, l’Originaire, jamais ne peuvent subir les assauts de l’immanence, s’effacer sous les coups de boutoir de la déréliction. Celui qui contemple est porté plus loin que lui en cette aire sans limite où la simple goutte de rosée devient cristal, où le moindre alizée devient chant, où le calice de la fleur devient recueil du jour, plénitude de l’heure.

   Regarder est pur bonheur, venue à Soi de l’Unique et du Simple. Le ciel de basse lice est tissé de fins nuages, il est lent à venir, il repose dans l’instant, il regarde les plis de sable qui ne sont que sa réverbération, son écho, une parole prononcée entre Ciel et Terre, une manière de comptine pour enfants sages. Plus clair au levant, plus sombre à l’opposé mais toujours dans le souci de demeurer fidèle à ce qu’il est, ce voile sans fin tendu d’un horizon à l’autre. Sous le ciel, émergeant du plateau liquide, une sorte d’immense et lourd cachalot repose à même le sol en une pesanteur immémoriale, comme s’il venait des temps les plus reculés, ceux qui, encore, ne connaissent nullement le rythme du sablier.

 

Immobilité mémorable,

assise terrestre infrangible.

Gravité terrestre jouant

avec la liberté céleste.

  

   Ces antinomies, ces oppositions, ces dialectiques sont constitutives du sentiment de Soi, l’on se sent si petit par rapport à la vastitude de l’Univers, l’on se sent si grand par rapport à la taille infime du grain de sable. Est-ce ceci être Homme : un moyen terme, une médiation entre ce qui nous dépasse et ce qui, par rapport à nous, se donne sous le signe de la vassalité ? Toute- puissance que tutoie la palme légère de la fragilité ? C’est ceci, le sentiment cosmique d’exister, être suspendu entre l’inaccessible lointain, le proche à portée de la main ; être situé au beau milieu de l’élémental, être et ne pas être à la fois, cette goutte d’eau, cette poussière de terre, cette lame d’air qui balaie le ciel, ce feu qui couve à l’horizon, être Soi dans la pure certitude, ne pas être Soi avec, gravé dans le dos, cette empreinte indélébile du Néant. C’est bien là le destin de ces Natures de haute destinée que de nous remettre entièrement à une méditation métaphysique, la seule à même de nous élever un cran au-dessus du minuscule ciron, de l’émouvante fourmi, du fil de la Vierge qui vibre dans la brume d’automne.

   La ligne d’horizon est à l’unisson du nuage et de l’eau. Elle est amitié qui rend ces entités inséparables. Comment, en effet, imaginer un horizon qui n’aurait ni ciel, ni terre, pour limites ? Pensée inconcevable que celle de la séparation, de l’abîme qui pourraient se creuser en nous à seulement en faire l’inenvisageable hypothèse, « inenvisageable », au sens strict, « privé de visage ». Ici, rien n’est « privé de visage », loin s’en faut, tout fait épiphanie dans la plus évidente harmonie qui soit. Tout continue de Soi en direction de ce qui pourrait apparaître comme n’étant nullement Soi, en réalité une union, une liaison intime, une osmose que rien ne pourrait détruire, remettre en jeu. Le Soi-qui-observe, (le regard humain), féconde ce qu’il touche, le ciel, le Cap, le plateau lacustre aves ses mille ruisselets, ses lagunes sombres, les friselis de ses géométries de sable.

   Le Soi-qui-est-observé naît de ce regard et se déploie dans l’horizon de la conscience humaine, le seul à même de tirer du silence la voix de l’exister, le seul à même d’exhumer du néant ce qui pourrait s’y confondre pour la suite des jours à venir. Immense beauté que ce geste donateur qui, des Essences Pures, fait surgir ce qui vient à nous afin que, saisi de ces vérités, notre esprit puisse connaître son propre feu et étinceler au contact de ce réel transcendé qu’est tout paysage porté à l’acmé de son accomplissement. L’Homme reconnaît la Nature, la Nature se donne tel le creuset qui accueille l’Homme et le fait tel qu’il est, Celui qui, parmi les êtres vivants, ne peut que s’affirmer différent, du minéral, du végétal, de l’animal. Et c’est bien son Langage, sa Pensée qui le font émerger des multiples présences qui peuplent la Terre.

    La contagieuse beauté qui monte de l’image ne provient nullement seulement de son ordonnancement, de sa qualité topographique, de la configuration parfaite de ce lieu. C’est bien sa tonalité essentielle, son aspect décisivement nocturne qui nous enchantent, nous fascinent.    

   De cette lumière à peine levée naît un mystère, bourgeonne une ligne onirique pareille à la sensation que l’on éprouve au sortir d’un rêve. La moitié de son corps est dans la nuit, l’autre moitié requise par le tremblement léger, la douce irisation de l’aube. Et c’est bien notre ambiguïté, notre être en partage qui ont du mal à se décider :

 

plis ténébreux de la nuit ou bien

effervescence du jour ?

 

   C’est le plus souvent ce clair-obscur qui convient à la mesure mixte de notre âme : une face orientée vers les célestes contrées, une face attirée par les terrestres entités et c’est bien cette indécision, ce flou, qui nous font douter de-qui-nous-sommes, aussi bien de ce-qui-vient vers nous avec la dimension de la pure énigme. Car c’est bien le caractère de l’irrévélé, de l’ineffable, de l’obscur, du nébuleux qui stimulent notre imaginaire et le disposent à l’ouvert, au dévoilé, à la plurielle manifestation des choses présentes. C’est bien au motif que nous nous trouvons sur cette ligne de crête entre Ombre et Lumière, entre Dissimulation et Vérité qui nous stimule, nous met au défi de soulever le voile interposé entre notre propre présence et celle qui s’offre à nous afin que nous la connaissions.

   Et ici, il nous faut encore creuser ce leitmotiv de la triade Noir/Blanc/Gris car c’est d’elle et uniquement d’elle que découle le sens profond de l’image. Le Blanc, nous ne parlons nullement du blanc écumeux de la corolle du lotus, du blanc floconneux du manteau de neige, du blanc cumulus de pure passée sous la voûte lisse du ciel, nous parlons du Blanc strident, celui qui dépouille le derme humain jusqu’à l’os, le scarifie, ne laissant plus apparaitre qu’un lacis de nerfs, image étique s’il en est, mais d’autant plus efficace de ce néant qui progresse à bas bruit et nous boulotte de l’intérieur sans même que l’on puisse s’en rendre compte. Donc l’image se devait de ne proposer qu’une économie de cette blancheur, de la rendre presque inapparente, simple cendrée sous l’aile souple des nuages.

    Par effet de pur contraste, en raison d’une nécessité, force était de donner au Noir la puissance dont il devait se doter. Nullement l’écho d’un deuil ou d’une finitude inscrite à même les éléments du paysage. Simplement témoigner, affirmer la pure venue des choses au monde. Å ceci il faut le trait de charbon, la tectonique de suie de la terre, le sang noir de ses diaclases, la lymphe sombre de ses nuées volcaniques. C’est bien la densité du Noir qui affirme tout ceci, un Noir profond, comme l’est une douve entourant une forteresse, comme l’est la fosse du Souffleur d’où vient la parole de la tragédie, comme l’est le cerne noir des yeux de l’Amante, promesse de toutes les joies, mais aussi de toutes les peines. Avec le Noir, l’on ne transige pas, on le prend tout entier, il n’y a pas de « noir clair. » Suprême ironie ou esthétique du sombre qui en dit plus que l’atténué, l’euphémisé, le Cap Blanc s’est soudain métamorphosé en Cap Noir d’une sépulcrale élégance. Oui, l’oxymore est voulu, lui qui fait surgir l’irremplaçable présence du Cap, cette jetée dans la mer, ce finisterre qui profère les derniers mots de l’exténuation humaine.

 

Oui, seul le tragique est beau car seul

il place l’Homme face à son Destin.

 

  Tout le reste est comédie. Ou, à tout le moins, évitement de l’essentiel, refuge derrière des masques, danses bergamasques.

   Et le Gris, dans tout cela ? Il est le lien, l’intermédiaire, il est le dieu messager, Hermès aux semelles de vent, celui qui révèle au Blanc sa pureté, confère au Noir sa profondeur. Et ici, l’image joue savamment de cette fonction médiatrice du Gris, joue de ce passage inaperçu d’une valeur à une autre qui est son contraire, nullement en ne s’attardant auprès de chacune d’elles, seulement en les effleurant, en offrant à l’une ce qui est en excès en l’autre. N’y aurait-il l’intercession du Gris et l’image s’effondrerait sur elle-même à la manière d’un château de sable grignoté par les flux et reflux de la marée.

 

Si le Blanc, le Noir sont des solstices,

le Gris est le pur équinoxe.

 

   Blanc, Noir sont à l’évidence des solstices, de hautes saisons qui empruntent à l’entièreté de l’été, à la rigueur de l’hiver. Gris est de tempérament équinoxial, lui qui se confond avec la douceur du Printemps, la confusion intime de l’Automne. Gris, point de métamorphose entre ce qui est totalement accompli, ce qui est en voie d’accomplissement. Par nature, le Gris tempère, assemble les oppositions, rend lisible ce qui, autrement, serait resté illisible en raison de son intensité, de l’éblouissement qu’il n’aurait manqué de faire naître.

    Et, maintenant, il nous faut donner congé au « Cap Blanc » devenu, par la grâce du talent du Photographe « Cap Noir », mais aussi « Cap Gris ». Le travail esthétique, en son fond, est un convertisseur du regard, un magicien qui pose devant la conscience les mille et un reflets du réel. Y aurait-il plus belle mission ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 octobre 2023 1 23 /10 /octobre /2023 17:11
Alba et le jour

            « Bonjour le jour...» – à Peyriac-de-Mer

                      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Alba était le genre de petite fille qui passait inaperçue. Il faut dire, elle était mince telle la lame du couteau et ne faisait pas plus de bruit qu’une libellule volant dans la transparence de l’air. Elle était si discrète qu’elle ne différait guère de la feuille argentée du bouleau ou bien des fils de la vierge qui parsemaient le contour de l’étang. Quelqu’un se mettait-il en quête de l’apercevoir qu’elle était loin déjà, pareille au flottement de la brume dans une matinée d’automne. Pourtant elle n’était ni un rêve, ni une hallucination et vivait dans une petite maison du pêcheur perchée sur un promontoire de terre d’où l’horizon laissait découvrir sa belle et douce courbure.

Avait-elle des parents ?  Nul ne le savait.

Allait-elle à l’école ? Personne n’aurait pu en témoigner.

A quoi passait-elle ses journées ? Il était impossible de le dire.

Peut-on décrire le vol blanc de la mouette dans l’indicible de l’heure ?

Peut-on évoquer la couleur du ciel lorsqu’il se confond avec la cendre ?

 

 Cependant Alba ne se souciait guère ni de la parlotte des gens, ni du temps qu’il faisait, pas plus que des rumeurs qui se répandaient dans les rues des villes que l’on apercevait au loin, nimbées de lumière lorsque le soir venait. Parfois, au plein de la nuit, vissant sur ses yeux une paire de jumelles trouvée sur le sable d’une plage, elle scrutait les milliers de points brillants qui festonnaient les contours de la côte telle une guirlande. Jamais elle ne s’aventurait sur les places où s’agitaient les hommes, jamais elle ne fréquentait les rues du village au milieu des rires et des éclats de voix.

 

Elle était une fille des passages.

De la nuit au jour dans le bleuissement de l’aube.

Du jour à la nuit dans le cuivre du crépuscule.

 

   Son occupation ? Engranger les mille et une  visions du monde dans un coin de sa tête. Puis les convoquer dans les marges du rêve ou bien dans le coloriage, activité qu’elle aimait par-dessus tout. Elle était une manière d’archiviste du temps et de l’espace dont elle consignait les infinis événements sur des feuilles blanches qu’elle caressait de la pulpe des doigts avec une manière de ravissement.

   L’hiver touche à sa fin. Parfois une blancheur sur les rives de l’étang, un fin liseré qui en cerne le contour. Parfois une journée plus chaude, estivale - elle aperçoit les hommes en chemise, les femmes en robes claires attablés aux terrasses des cafés -, et elle se risque à la limite du bruit et du mouvement, juste pour en éprouver la vive démangeaison, elle qui ne rêve que de lieux libres et sauvages, laissés au simple accroissement de leur être. Ce matin la clarté est haut levée qui fait ses ondes et ses balancements mais dans l’approche seulement et c’est le sentiment de l’immobile qui domine, l’impression d’une paix étendue sur les choses sans que nulle limite ne puisse l’atteindre. Assise en tailleur sur une touffe de laisses de mer, un livre posé sur ses genoux, Alba dessine. Ce qu’elle voit, qui est son domaine, celui aussi des gravelots à collier avec leur plumage à la teinte de plomb, leur œil vif si noir, celui des alouettes lulu et leurs plumes striées, leurs poitrines semées de points noirs.

   Alba dessine et colorie le fin duvet du ciel qui ressemble au plumage des flamants roses. Son crayon court sur la feuille avec un léger grésillement. Elle aime bien ce genre de voix qui accompagne son geste. C’est comme une présence mais qui ne troublerait pas, serait là dans une attentive disposition. Parfois, du gras du pouce, la petite fille estompe une couleur trop vive qui pourrait déchirer le jour, sa venue d’organsin, ces fils si ténus qu’ils ne vivent qu’à être regardés, non touchés, effleurés et l’on pense à la chute de la feuille sur le sol de mousse. A la mine de plomb, que rehaussent quelques touches de crayon bleu, elle trace la ligne des collines, on dirait quelque enfant espiègle venu poser là un trouble dont il tirerait une secrète jouissance. Mais non, tout se fond et c’est comme un camaïeu de couleurs voisines, une diction sur le bout des lèvres, une effusion qui se retient au bord de sa parution.

   De temps à autre, des bruits indistincts viennent du village. Ils sont de minces clapotis, le premier poème du jour qui vient. Ils ponctuent le temps, en scandent le rythme, ne l’altèrent pas. Ils sont identiques à un genre de contrepoint jouant en sourdine, donnant le ton de la scène, s’y superposant afin d’y correspondre, d’en rejoindre la félicité. Sur la grande nappe blanche qui traduit le miroitement de l’eau, Alba pose les cubes de cabanes lacustres, leurs reflets irisés, elle dessine le câble qui les relie à leur ancre, loin, là-bas dans le fond de vase où glissent les noires anguilles. Elle dessine des ribambelles de cormorans aux ailes déployées aux rémiges que la lumière traverse, ils ressemblent à des éventails. Elle dessine, sans presque s’arrêter, tout ce bonheur qui surgit et décline son nom selon de minces vibrations, de légers glissements, d’à peine frissonnements qui sont la nourriture du corps, l’ambroisie de l’âme. Alba ne sent rien que cette joie immédiate de créer. Elle n’a ni faim, ni soif. Elle est comme ces grands oiseaux qui planent longuement sans donner de coups d’ailes. Tout dans la facilité. Tout dans la netteté. Tout dans l’intelligibilité du réel, sa venue à soi tirée d’elle-même. Nul besoin d’un complément, d’une fioriture censés en accroître la dimension. Des fois, croisant ses doigts, les étirant, les faisant craquer, la jeune dessinatrice reprend conscience d’elle-même, sollicite son corps avant qu’il ne se fonde et ne disparaisse dans le paysage qui est son double, son écho, le seul interlocuteur avec lequel elle entretient un dialogue. Le bas de l’image, elle y applique un ton plus soutenu car il indique les profondeurs proches, le mystère de ces eaux où ne règnent qu’ombres et ténèbres. Voici, Alba vient d’accomplir le rituel au terme duquel s’amorcent ses journées. Le reste du temps, elle le consacrera à quelques retouches et, surtout, à de longues promenades songeuses tout autour de l’étang. Elle en connaît les moindres buttes, les plus minces recoins, les anses et les golfes qu’envahissent les tapis de santolines avec les grains jaunes de leurs fleurs. Le soir, lorsque le jour décline, que les ombres allongent leurs ailes sur les collines, que l’eau vire au violet, debout sur son promontoire, telle une vigie ou bien un génie tutélaire, Alba jette un dernier regard sur le territoire qui l’accueille comme l’une de ses filles. Puis elle entre dans son étroite maison badigeonnée à la chaux. Elle s’allonge sur sa natte. La lune est dans le ciel qui fait son lumineux croissant. Ses rayons caressent le doux visage de la petite fille. Le rêve est là, déjà, il porte sur le front, les lèvres, cette douce onction qui se nomme sommeil, ouvre les portes brillantes de l’imaginaire. Chut, Alba dort !

 

 

 

 

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16 octobre 2023 1 16 /10 /octobre /2023 09:21
L’Écriture et après ?

Rituels d’Écrivains

BNF

 

***

 

Ici un extrait d’un commentaire de Christine Raison

concernant mon travail d’écriture :

 

« Votre compagne l’écriture ne vous abandonne jamais.

Vous avez pris la décision de rester humble, de ne pas éditer.

Peut-être que votre sentiment de dépossession nait de là.

Se pencher sur l'exigence de vos textes prend du temps

et la plupart d’entre-nous le gaspille à des fins égoïstes.

Merci pour tout cela. »

 

*

 

   Mais Christine, c’est moi qui remercie tout comme je remercie les Lecteurs et Lectrices qui accordent quelque crédit à mes textes. La question fondamentale qui se pose à l’orée de toute entreprise d’écriture est celle de savoir en vue de quoi l’on écrit.

 

En vue d’une satisfaction personnelle ?

En vue de briller auprès de Lecteurs et de Lectrices ?

En vue de soumettre ses travaux à un Éditeur ?

En vue d’approfondir sa propre connaissance de Soi ?

En vue d’une pure gratuité ?

 

   Toutes ces interrogations sont légitimes et il convient que j’y réponde avec toute la clarté nécessaire. Certes le plaisir personnel est en vue et, d’ailleurs, comment ne le serait-il pas ? Briller ? Nullement et, du reste, que signifierait donc ce geste d’inutile vanité ? Si les mots sont suffisamment aboutis, ils n’ont nullement besoin d’une confirmation extérieure à qui ils sont ; ils sont, en eux, le don précieux qu’ils ont à être pour toute conscience à la recherche d’une lumière, d’un éclair parfois, d’une simple réjouissance toujours, d’une vérité si ce mot aujourd’hui dévalorisé ne portait des connotations philosophiques hors de portée.  Malgré les apparences, ce travail de chercheur solitaire n’évince nullement la figure de l’altérité, il suffit que cette figure fasse signe depuis sa modestie et sa qualité. Le nombre n’est jamais l’emblème d’une quelconque valeur, il est pure quantification, il est fermeture sur soi. Quant au fait d’écrire avec, pour miroir lointain mais toujours présent, la volonté de voir ses ouvrages exposés dans les vitrines des Libraires, ceci est pure fatuité, ceci est confondre la finalité (être reconnu) avec l’essence même de l’écriture, (signifier en profondeur) ce en quoi consiste la réflexion de l’homme lorsqu’elle a affaire à la Poésie, au Concept, à la Philosophie. (Il ne vous aura nullement échappé que les Majuscules, ici, signifient).

   Écrire est pure coïncidence avec le phénomène du Langage. Aussi, corrélativement, écrire est adéquation à sa propre essence. Bien trop de livres aujourd’hui sont de faux livres qui ne se rétribuent qu’en monnaie de singe. Les étagères des Libraires, à chaque rentrée, croulent sous des monceaux d’ouvrages qui ne sont guère que des clins d’œil à la mode, des clichés, des conventions, de simples réponses opportunistes aux attentes de Lecteurs qui n’en sont pas, dissimulés qu’ils sont sous le masque d’un consumérisme peu éclairé. Le livre, sous les assauts répétés de l’image, sous les feux médiatiques peu soucieux d’exactitude, sous l’indifférence généralisée qui préfère à leur contenu le crépitement bleu des écrans de toutes sortes, le livre donc est devenu un simple produit, la réminiscence d’un temps jadis que certains pensent désuet, archaïque.

   La vitesse, la hâte en toutes choses, la boulimie matérielle et utilitariste, principes princeps de notre époque, ne s’accordent nullement avec la longue patience que suppose toute lecture réelle, précise, en quête d’un savoir bien plutôt qu’orientée vers le pur divertissement. Å l’éminent Philosophe qu’est François Jullien, certains critiques reprochaient le niveau de réelle exigence de ses livres. Ce à quoi le Philosophe répondait qu’un livre qui n’est pas exigeant n’est pas un livre. Il va sans dire que je souscris totalement à cette visée si exacte. Bien évidemment, dans cette optique et hormis quelques exceptions (le succès de librairie en son temps de « L’Amant » de Marguerite Duras, œuvre aboutie s’il en était), les chiffres de l’audimat ne sont que de risibles affabulations, lesquelles confondent le grain et l’ivraie. Si, jadis, le fait même d’être édité relevait de quelque prodige, actuellement ceci est devenu monnaie si courante que plus personne n’y prête garde. Amazon, ce Dieu des Temps Modernes, regorge d’ouvrages « illisibles » au motif que leur contenu est quasiment proche du vide.

   Peut-être, aux yeux de Certains et de Certaines, l’indifférence que j’affiche vis-à-vis de l’édition paraîtra comme un geste narcissique dissimulant en sa superbe, ce « sentiment de dépossession » que vous semblez m’attribuer, du reste, en toute honnêteté. Cependant, le texte sur lequel vous fondez votre approche est un extrait teinté d’ironie, texte qui pose face à mon écriture un seul et unique Lecteur, à savoir celui que je suis qui, écrivant, est aussi de facto le premier et parfois le dernier Lecteur des mots qu’il produit, sans doute bien plutôt comme miroir pour ma propre conscience que pour des consciences extérieures qui pourraient en faire usage. J’ai un très grand nombre d’écrits que je pourrais qualifier « d’intimement personnels », un peu à la manière d’un Journal Intime dans lequel je dépose, au fil des jours, des remarques, des états d’âmes, des idées en forme de concepts, et tant d’autres choses qui concourent, surtout, à approfondir cette connaissance de Soi que je considère comme l’une des vertus essentielles de toute méditation. Entre « l’œuvre » et qui je suis, la distance la plus faible, l’affinité la plus élective, l’évidence la plus exacte. L’acte d’écrire est pure dédicace de Soi à l’œuvre, pure déclinaison de l’œuvre à Soi. Par « œuvre », entendez « ce qui est œuvré », nullement la prétention d’une création qui serait remarquable en quelque manière.

   Le problème inhérent à la participation aux Réseaux Sociaux (ces fléaux modernes dont, cependant, nul ne peut se passer ou presque), leur péché originel se pourrait représenter à l’aide de la métaphore du Moineau pressé, picorant ici une miette, là un grain, ailleurs une brindille de nourriture, le Pierrot n’ayant de cesse de sautiller de place en place au rythme d’une urticante danse de saint Guy. Et ce qui pose question au plus haut point, c’est la tyrannie imposée par le régime iconique, une déflagration continue d’images balayant l’image précédente, si bien qu’au bout du compte nul ne sait ce qu’il a vu, si ce qu’il a vu est pure vérité ou déguisement grossier, duperie et manipulation permanente des consciences. En ce domaine une diététique s’impose, un choix éclairé des nutriments doit être la règle, sinon le risque est grand que le peu de lucidité présente ne s’efface, ne laissant place qu’à une dévastation des valeurs humaines. Ceci se nomme « nihilisme » dont le visage néantisant est de plus en plus visible.

   La plupart des textes publiés sur le Réseau sont accompagnés d’images, comme s’ils en étaient le simple commentaire, dès lors le Langage se posant au service de l’Image, régresse en son essence au point de n’y plus se reconnaître. Alors, comment lors d’une publication Texte/Image, faire la différence entre les deux ? Et que concernent les fameux « J’aime », « J’adore », les Mots ou l’Illustration ? Il y a fort à parier que les commentaires positifs concernent, de façon massive la belle Image, la portion congrue revenant au Langage qui peine à résister sous l’envahissante marée. Depuis longtemps déjà, je songe à créer un Nouveau Groupe dont le nom serait « Textes sans images ». Je crois que mes craintes seraient confirmées et que le nombre de Lecteurs et Lectrices se limiterait à la portion congrue ! Chiche ! Alors, peut-être bientôt…

   L’une de vos remarques précise avec justesse : « se pencher sur l'exigence de vos textes prend du temps ». Certes je suis conscient de cette difficulté et de cette exigence de lecture qui lui est coalescente. Ci-après, je cite un extrait d’« Écho d’une parole », texte relatif à un Poème de Nathalie Bardou que j’avais écrit en son temps à titre de commentaire.  Ne le prenez nullement à la façon d’une auto-complaisance, seulement une référence qui explique bien des choses :

  

   « ON parle d’une Nuit, d’une Nuit fondatrice que, sans cesse, menace l’irrésolution du dire, sa probable disparition dans les plis d’ombre et les recoins d’une conscience assiégée. Oui, assiégée, la conscience, tout comme le langage qui recule, cherche les recoins, se dissimule car paraître est subir la lumière du jour, entailler la chair qui, nuitamment s’est régénérée, ressourcée à la fontaine de l’obscur. Oui, les mots sont une chair fragile, une pulpe que, longtemps, ON retourne dans la conque de sa bouche. Il faut les maintenir dans l’espace étroit afin que le massif de notre langue, la physiologique, infuse dans la langue du poème ce que l’ON est en soi, cette attente de paraître avec la cimaise du front cernée des richesses de l’indicible. Seulement une lueur, seulement le jaillissement de l’étincelle, seulement le feu de l’intelligence et les mots peuvent regagner leur antre, là, dans la diagonale de suie où dorment toutes les significations du monde.

   Oui, TOUTES, ON les porte en nous les significations. Oui ON les abrite en-dedans les sèmes de la parution humaine. Mais l’art. Oui, l’art, cette manifestation qui s’exhausse des corps, de nos corps, pour témoigner du miracle d’être. Car les mots sont des morceaux, des fragments de la conscience. Car les mots sont des cristaux qui brillent de leur inextinguible flamme. ON le sent en arrière du front, le peuple des mots, ON les devine impatients de faire leur grésillement d’amadou dans la nuit des hommes. Ils portent les hommes. Ils les font tenir debout. Ils s’enchaînent au tube de leurs lèvres pour se dire en mode essentiel, par exemple, rosée, pierre, oiseau, nuage, femme, amour. Les mots sont des gemmes qui nous éclairent de l’intérieur, longues effusions qui crépitent le long de nos axones, subtils diamants à l’éclat infini qui parcourent l’eau de nos cellules, les ruisseaux de notre imaginaire, les cataractes de notre esprit. »

  

   La difficulté, lorsque les mots atteignent une certaine densité, c’est bien de former un tout compact, une structure homogène, une bogue qu’il est difficile de pénétrer. Expliquer le texte se heurte au problème de la synonymie, la plupart des synonymes entraînent une euphémisation du sens, si ce n’est une réelle falsification. Le travail, car travail il y a, est à accomplir par le Lecteur, la Lectrice et par eux seulement. Tout texte en sa première approche révèle un sens exotérique la plupart du temps aisément accessible. Cependant lorsque le niveau d’expression s’accroît, il s’agit d’une tâche ésotérique, laquelle demande un investissement sans partage de Celui ou Celle qui consent à faire cet effort. Je mesure l’importance de l’énergie qu’il faut assembler et donc je ne m’étonne nullement du peu de retours vis-à-vis de ces « morceaux de bravoure » si je peux employer cette expression « héroïque ». Mais là où la réception des textes devrait être bien plus facile (extraits de nouvelles, poésies, commentaires divers), un identique phénomène se produit et bien des textes demeurent en friche, comme si les phrases avaient été déversées dans un confondant Tonneau des Danaïdes. Ceci manifeste, à l’évidence, un désintérêt croissant pour la chose écrite, singulièrement pour celle qui se rapproche du style de l’essai. Les Réseaux Sociaux et, du reste l’ensemble de la société, inclinent de façon très nette en direction des activités ludiques, les jeux vidéo en constituant la figure la plus déconcertante.

   Quant à l’utilisation permanente et quasi hystérique de la Boîte Magique, smartphones et autres iphones, elle ne fait que traduire l’accoutumance à la facilité au détriment de conduites plus structurées, plus rationnelles, plus exigeantes. En bien des domaines de la culture et du savoir, les constats sont affligeants. Le niveau de langage des SMS et autres parleries des Socioréseauxphiles atteint le « degré zéro » de l’expression écrite. Et il n’est pas rare que des ouvrages de haute tenue, des essais de philosophie commis par des Agrégés qui brillent par la qualité de leurs recherches, que ces ouvrages donc pêchent gravement sur le plan de la maîtrise de l’orthographe, des notions élémentaires telles celles des accords des verbes et la pratique des conjugaisons, ceci venant gravement altérer la qualité de l’ensemble. Je ne sais s’il convient de s’en affliger ou de prendre le parti d’en rire. Nos ancêtres, candidats au Certificat d’Études Primaires, maîtrisaient bien mieux la langue que nos bacheliers et titulaires de maîtrises actuels. Sans doute le résultat du progrès et des innovations techniques de tous ordres qui ne sont que des machines à aliéner. Il semblerait que beaucoup souhaitent en faire leurs idoles, sinon leurs icônes. Le constat est si négatif pour qui prend la référence de temps plus accomplis que, sans doute, il convient de pratiquer la politique de l’autruche, de fermer les yeux et de penser à de plus évidents bonheurs.

   Certes Facebook n’est nullement l’Académie Française, si tel était le cas, nous nous en serions aperçus. En son temps, j’ai expérimenté des Sites d’Écriture avec quelque espoir que ces lieux dédiés à l’expression écrite puissent présenter une qualité suffisante. Mais là aussi, en dehors de quelques exceptions, ce qui est livré aux Lecteurs et Lectrices ou bien constitue une soumission à « l’air du temps », à l’ambiance maussade qui court ici et là, ou bien il ne s’agit que de textes insuffisamment aboutis sur le plan lexical et sémantique, l’orthographe étant quasiment en jachère. Peut-être, Christine, trouverez-vous mes critiques radicales. Cependant j’essaie d’avoir autant d’objectivité que possible (évidemment selon moi). Quand quelque chose me paraît bon, je dis « c’est bon ». Quand quelque chose me paraît mauvais, je dis « c’est mauvais ». Ce qui, loin d’être une lapalissade, suppose un examen sérieux de ce qui se propose à Soi. Vous aurez aisément deviné où s’inscrivent la plupart de mes jugements. Quant à la « frustration » supposée, plusieurs fois elle a été comblée par des réceptions très positives de mes écrits par des personnes de grande qualité, dont par pudeur, je tairai les noms. Un seul j’aime d’eux ou de vous récompense de nombreuses heures d’écriture vécues dans une ambiance quasi monastique. Je vous donne l’autorisation de rire de cette austérité voulue.

   Mon Blog sur Internet, lequel a eu pour nom pendant très longtemps « blanc-seing.net », qui vient d’être renommé « jean-paul-vialard.fr », bénéficie d’un intérêt soutenu, cependant les commentaires y sont rares, seul le quantitatif y apparaissant. Pendant quatre années j’ai publié de nombreux articles de littérature sur le Site « Exigence : Littérature », mais là aussi les Lecteurs ou Lectrices y étaient totalement anonymes. Si je ne suis à la recherche à tout prix d’une reconnaissance, je dois « reconnaître » que les réceptions positives de mes écrits sont toujours reçues avec le plus vif plaisir. Voilà la situation paradoxale des Écriveurs contemporains que nous sommes, nos textes circulent, par la magie d’Internet dans le Monde entier sur un simple clic, mais ces mots chutant bien vite dans un océan d’autres mots, il n’en demeure, la plupart du temps, qu’un vague halo que le vaste horizon médiatique s’empresse de gommer. Le fameux « Village Mondial » dont on ne cessait jadis de nous vanter les mérites, voici qu’il arase les cultures, efface les singularités, noie tout dans une masse indescriptible qui confine à l’image de quelque Chaos ou bien à la réitération du Déluge lui-même.

   Alors que signifie cette activité d’écriture intense, depuis vingt longues années, pratiquement sans interruption ?

 

Une passion ? Une obsession ? Une peur du vide ?

Un essai d’exister contre vents et marées ?

La revendication de l’ego en un pur solipsisme ?

La recherche effrénée d’un Sens ?

La manifestation d’une angoisse sous-jacente ?

Le combat contre le « sentiment tragique de la vie »,

 selon l’expression du Métaphysicien Miguel de Unamuno ?

Un essai d’enrayer « L’inconvénient d’être né », tel qu’exprimé par Cioran ?

L’avancée sur la piste de cet étrange Être heideggérien ?

Un essai de rejoindre l’Esprit Absolu hégélien ?

Une tentative de contribuer à faire émerger cette belle Unité Plotinienne ?

De rejoindre le lumineux royaume des Idées Platoniciennes ?

De tutoyer un peu de ce Moi Absolu de Fichte ?

De connaître l’ivresse des merveilleux Romantiques Allemands ?

De tâcher d’avancer, avec comme point de mire,

cette visée hauturière de l’Idéalisme Allemand ?

 

   Oui, il y a un peu de tout ceci et ces sublimes Idées sont le plus souvent l’Orient selon lequel je me détermine, sans jamais pouvoir en atteindre la pureté d’écume, cette pureté-vérité faisant le lit d’un Sens que l’on pourrait qualifier d’Essence plénière, fondement du sentiment d’exister avec quelque plénitude. Tout ceci constitue à l’évidence un maquis complexe dans lequel il est difficile de se repérer, jungle inextricable d’un syncrétisme en acte, ce dernier motivé par le concept d’Affinités qui a déjà été évoqué, lequel me paraît majeur.

 

L’Écriture et après ?

   Point d’orgue de cette activité ininterrompue, l’impression de 19 Tomes de 800 pages d’une « œuvre » intitulée « La chair du Milieu », dont le motif essentiel est le suivant :

  

    « La chair du milieu » n'est ni un roman, ni un essai philosophique, ni un propos sur l'art, ni une expérience d'écriture novatrice, ni une chronique des jours, mais tout ceci à la fois. Il faut l'aborder comme une œuvre de journaliste qui, chaque jour qui passe, note ses impressions sur le papier en direction de ses lecteurs. Affinités personnelles avec ce qui se dessine à l'horizon et mérite d'être abordé, approfondi et souvent analysé avec suffisamment d'esprit critique. » 

  

   Sans doute, chacun, chacune aura saisi la visée de la métaphore : la « chair » est le tissu même de l’exister, le « milieu » est le sens qui tisse la « chair », la met en tension. Comprendre et interpréter, au sens strict, c’est effectuer un chemin au travers de ces strates en direction d’une saisie de ce qui, dans la pure intériorité, se révèle en tant que ce qui est essentiel, la graine à partir de laquelle le fruit croîtra et s’épanouira en cette belle efflorescence qui est la joie même de regarder l’Intelligible, serait-ce dans l’effleurement.

   Le Tome 20 est actuellement à l’impression. Le Tome 21 est en bonne voie. Ces livres au format 15/21, sont réalisés à compte d’Auteur et constituent, pourrait-on dire, une « collection privée » dont certains d’entre vous, ici, sur Facebook ont eu à connaître. Quel intérêt me direz-vous de publier un si volumineux contenu dont le destin le plus effectif est de dormir à l’ombre des pages ? Mes plus fidèles Lecteurs et Lectrices s’y seront vraisemblablement risqués sur la pointe des pieds. L’un de mes Amis proches (c’est un pléonasme), me disait récemment : « Tu ne pourras pas tout relire » et, bien évidemment, c’est lui qui a raison. Au hasard des publications sur Internet de textes écrits au cours de ces années, je découvre à nouveau ces pages dont je n’avais plus guère le souvenir.

 

L’Écriture et après ?

 

   interroge le titre de cet article. Après l’acte d’écrire qu’advient-il sinon cette massive irrévélation d’un contenu devenu invisible ? Qui donc d’autre que moi pourrait s’en émouvoir ? Le sommeil de ces livres accompagnera mon sommeil définitif. Alors, témoigner ? Pour qui ? Pour quel motif ? Mes plus proches, s’ils ont consenti à lire quelques pages, renoncent bientôt à poursuivre cette tâche harassante.

  

   Un jour s’est levé, loin dans le temps. Une enfance a eu lieu avec ses joies et ses peines, avec très tôt un vif intérêt pour la Littérature, puis plus tard pour l’Art et la Philosophie. Littérature/Art/Philosophie, la triade qui a constitué la nervure d’une vie. Alors, presque au terme du voyage, des regrets ? des satisfactions ? une certaine fierté du labeur accompli ?

   Un Éditeur dont je tairai le nom a eu la gentillesse de m’attribuer le prédicat de « besogneux », s’empressant de rajouter que, pour lui, ce terme, loin d’être péjoratif, était bien au contraire laudatif. Je le crois foncièrement honnête, si bien que son point de vue coïncide avec le mien.

  

   L’écriture doit être une exigence de tous les instants, sinon elle se dilue dans les marges de la quotidienneté pour n’en jamais ressortir. Bien évidemment tout retour quant à la qualité de mes textes est empreint d’une nécessaire subjectivité. Mais je crois qu’il faut, à la manière d’une « Profession de foi » (vous pensez certainement à Rousseau, moi aussi), croire à la valeur de ce que l’on fait, que ce qui compte en définitive, c’est bien le ressenti qui vous anime en votre conscience la plus aiguë. Si l’un de mes commensaux vante un texte dont je suis mécontent, quel avis importe ? Le mien, bien évidemment puisqu’il convient de partir de l’origine de ce qui a été formulé, de prendre le recul nécessaire, d’avoir la vision la plus exacte de ces milliers de signes qui fourmillent sur le blanc de la page. En tout état de cause, c’est à moi qu’il revient d’être mon critique sans quelque concession que ce soit. L’on se connaît toujours mieux que l’on ne connaît l’Autre.

  

   Merci Christine de pointer sur mon écriture un index si bienveillant. Croyez bien que cette attitude de générosité et de bienveillance est un précieux viatique pour celui que je suis qui tisse ses mots comme l’araignée tisse sa toile. Que souhaiter au crépuscule de ces quelques méditations ? Eh bien que ce crépuscule, précisément, se colore encore longtemps de ces teintes merveilleuses de l’Automne, ma saison préférée, celle que je loge au cœur même de mes Affinités. L’Automne radieux telle l’écriture que l’on porte en Soi à la manière d’une joie qui, parfois, connaît ses propres illuminations. Alors la nuit, la terrible et belle nuit se dissout dans la clarté de l’Aube. L’Aube, oui, cet éternel recommencement.

 

                                            Affectueusement vôtre . JP.

 

  

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4 octobre 2023 3 04 /10 /octobre /2023 10:33
En méditation.

    En méditation

      Shitao

     Musée de Sichuan.

        Source : Philippe Sollers.

 

     ***

 

« Givre et neige ont beau refroidir ces rameaux

Ils laissent éclater leurs désirs cachés

Tronc noueux, branches dressées rabotées par les ans :

Coeur de vacuité relié à l’immémoriale origine

Ensorcelé l’homme en vient à confondre bronze verdi et chair ardente !

Ébloui par mille gemmes naguère tombées du ciel

Comment alors réprimer les cris qui jaillissent

Hommes et fleurs participent de la même folie ! »

 

Shitao.

 

 

Se laisser aller à la vision.

 

 

Paysage surgi de nulle part

Comme s’il existait de toute éternité

Teinte douce si proche

De la rose-thé

De l’émail adouci

Du camaïeu

On effleure la lumière du céladon

On tutoie le clair épaulement de l’amphore

On vogue au-dessus d’une argile

Qui aurait longtemps séjourné

Dans les mailles alanguies du temps

Manière d’usure

Qui dirait la dignité des choses antiques

Leur venue à nous

Dans le labyrinthe de la mémoire

 

Parfois un simple renforcement de la teinte

Mais dans l’atténuation

L’à-demi proféré

L’évocation plutôt que la  verticale affirmation

Ce bleu à peine parme

Pareil à la lumière cendrée de l’aube

Lors des matins d’hiver

Puis ce bleu plus soutenu

Vibration dont s’élèvent

Les triangles des rochers

Avant-dire des Monts en leur vivante symbolique

On dirait des glaciers levés dans quelque contrée boréale

Peut-être la Simplicité

Est-elle boréale

Uniquement boréale

 

Les ogives des Monts se confondent

Avec ce qui paraît être

Leur fondement

Cette pâte lumineuse du ciel

Où repose la subtile Harmonie

Jusqu’ici tout dans l’évanescence

L’éveil imminent

La parution discrète sur la scène du monde

On est tenus en haleine

Sur le penchant de quelque révélation

Mais peut-être la révélation

Est-elle encore celée

Contenue en nous

Plus que dans cela qui nous fait face

 

On est d’abord au Ciel

Dans le libre espace de sa contrée

On est au-dessus de Soi

On est flottement

On est sans limites

 

La Terre est loin qui fait sa sourde rumeur

On croirait le bruissement de l’insecte

Depuis la densité de son bloc de résine

Du reste la vision en possède la douce incantation

La texture d’un miel

Son épaisseur

Cette étrange matière translucide

Qui fascine

Comme le ferait la clarté d’un vitrail

Dans le trajet d’un premier soleil

 

Ces teintes liées

Accordées

Sont la condition même de notre propre unité

De notre perception immédiate

D’un paysage qui se donne à voir

Dans la pureté d’un paraître

Ici s’effacent toutes les turbulences

Toutes les contrariétés du sol

Tous les parcours complexes

Les nœuds

Les intrications

Les ligatures qui aliènent

Les entraves qui privent de liberté

 

Ici tout dans une singulière évidence

Les choses s’enchaînent sans laisser paraître

Quelque lien laborieux

Quelque articulation qui en ralentirait

Le naturel emboîtement

Tout se donne dans la fluidité

L’entente

Manière de chœur où tout conflue

Et se rassemble en un faisceau de sens

 

Des collines à peine affirmées

Evoquées plutôt

Montent du sol comme pour en dire

La merveilleuse célébration

Quelque chose d’un office sacré

Semble s’y inscrire en retrait

Une voie s’y dessiner

Qui demande la confiance

La douce attention

La disposition à être selon l’essence de la Nature

Cette éclosion si peu apparente

Que nul ne s’en soucie plus

Que nul n’en perçoit la modulation

Purement prodigieuse

 

Il faudrait être

Un tout jeune Enfant

Un Saint

Un Artiste

Un Sage

Pour en percevoir la tranquille puissance

La force de métamorphose

Mais tout y est contenu

A même l’immobilité

Les forces y sont internes

Qui sont à l’œuvre

Pareilles à un feu couvant sous la cendre

 

C’est cette énergie libre

Qui court le long de la crête des collines

Qui fait son inaperçue reptation

Dans l’âme du bois

Où se tresse le devenir de l’arbre

L’Arbre ce génie tutélaire

Sous lequel nous nous réfugions

Sans bien comprendre

La nature abritante de ses ramures

De ses larges frondaisons

 

Comment donc habiter

En Poète sur cette Terre

Sans accorder une vue attentive

A sa donation noueuse

A son écorce rugueuse pareille à la peau du reptile

A l’éclatement de ses aiguilles

(Polyphonie du sens)

Dans l’air qui vibre de cette irisation

De cette rencontre

Du Nécessaire et du Fortuit

(Nécessité est l’arbre - Fortuite notre rencontre avec lui)

L’Arbre est cette décision de croître

Qui s’insinue dans les lames d’air

Les fait à sa mesure

Mais dans la souple inclination

Dans la concorde

Non dans le geste impérieux de dominer

 

Rien ne domine dans la Nature

Tout se mêle à tout

Avec le rythme ancestral des choses justes

L’épanchement d’un liquide

D’une jarre dans une autre jarre

Sans à-coups

Sans rupture

Une simple fluence

Le chant d’une herbe

Dans le jour qui paraît

 

A la confluence du tronc

Et d’une branche maîtresse

Un Lettré en méditation

Si discret qu’on aurait pu le croire

Une simple excroissance végétale

Un bourgeon placé là

Qui attendrait son dépliement

Ce parti pris

De la venue à l’être

De l’homme de sagesse et de culture

(Mais d’une culture à proprement parler naturelle

Faisons fi de l’oxymore)

Cette à-peine présence signe

La belle discrétion avec laquelle

L’âme orientale se confie à la Nature

Avec respect

Avec poésie

Avec tact

Avec

 

Sans doute faudrait-il que la parole s’épuise

Que ne demeure qu’un silence

Traversé d’un souffle

Qui dirait l’alternance des choses

La chute libre des heures

La vie la mort la vie la mort

Puisque tout s’illumine et s’ombre

Puisque la brume va et vient

Puisque la vapeur s’exhale de la bouche et se retient

Puisque les nuages sont là et ne sont plus là

 

Le Méditant l’avons-nous suffisamment

Pris en garde

Lui qui donne au paysage

A la présence des choses

Aux monts élevés

A l’air qui vibre

La juste mesure

D’une intelligence

Qui les vise

D’une conscience qui les révèle

En ce qu’ils sont

Des constellations de l’être

De brusques apparitions

Qui se dévoilent

Puis se voilent

C’est bien le Méditant

Qui fabrique les choses

Et les maintient dans leur paraître

Tant qu’il leur accorde attention

 

Qu’est donc un Lettré

Sinon un Gardien du Langage

Qu’est donc le Langage

Sinon ce qui porte à la présence

Révèle et imprime un sens à tout ce qui est

Qu’est donc être là

Sinon précisément

Déployer son être

Là dans la durée

D’un venir-à-soi

D’un venir-au-monde

 

Derrière le Lettré

Derrière l’arbre

A la limite d’une parution

La maison

Ou plutôt

La cabane

Ou plutôt

La hutte

Le domaine presque imperceptible

De l’habiter

Le retrait de toute chose

Le discret

Et pourtant

L’Essentiel

Que serait donc l’homme privé de la caverne primitive

De la hutte de branches

Du logis où trouver repos et réconfort

Que serait-il sinon

Une errance sans but

 

Modeste le logis

Simplement un accueil

Une natte au sol pour dormir

Une cruche d’eau pour se désaltérer

Quelques fruits

Un vase pour les ablutions

Une FENÊTRE surtout

Que la Nature emprunte

Que le paysage franchit

Afin que le trajet

Du Lettré au Cosmos

Soit en ligne directe

Sans médiation qui en atténuerait les mérites

Homme-Paysage

Un seul et même monde

Un être multiple assemblé

En son unicité

Le tout du Monde joint

En un même lieu

Uni dans un même esprit

Condensé en une seule âme

 

Mais ceci

Ces représentations

De la sérénité

De la paix

Du sublime

Du spirituel

Nous les avons parcourues à l’aune

De nos yeux d’occidentaux

A la mesure de notre regard hespérique

Que nous faut-il pour

VOIR

Autrement la réalité des choses

La densité

La plénitude dont elles sont atteintes

Nous doter d’une vision orientale

Celle du dépouillement de Soi

Est-ce cela qui fait défaut

Cruellement défaut

Est-ce cela

 

***

 

 

Autour de …

 

(quelques commentaires du poème)

 

 

« Givre et neige ont beau refroidir ces rameaux

Ils laissent éclater leurs désirs cachés »

 

  

  Plus fort est le rayonnement de la  Nature (givre & neige), plus fort le désir de paraître au grand jour de ce qui s’y trouve (les rameaux) présent à la manière d’une absence. Ces minces branchages parlent, pensent, ressentent, éprouvent des émotions, endurent des sensations. Bel animisme qui traverse tous les êtres, fussent-ils les plus discrets, les plus ténus, ces modestes rameaux dont nous oublions jusqu’à l’existence, en saisirions-nous entre les mains les complexités végétales. C’est ainsi, les hommes dans leur belle insouciance, leur naturel égocentrisme, longent les choses en tant que Sujets toisant d’imperceptibles objets. Rien ne les distrait d’eux-mêmes, les hommes, ils sont si exaltés, si attentifs à leur propre présence que tout ce qui n’est pas eux se dote du caractère de l’évanescent, de l’imperceptible, parfois du nul et non avenu.

   Alors il faut la médiation du pinceau, la subtilité d’une couleur, la juste insistance d’une teinte, le pointillisme de l’instant, l’à-peine advenu de ce qui émerge du fond des choses pour enfin apercevoir toute la majesté de ce qui se dissimule et ne demande qu’à paraître. Tout regard converti à la vérité de la peinture se dote d’une soudaine profondeur comme s’il pénétrait sans difficulté aucune jusqu’au cœur de la matière, au foyer de l’être qui irradie et déplie le singulier événement qu’il est. Car toute chose, l’arbre, la montagne, la dalle brillante du lac, la brindille noire de la fourmi, la graminée dans la rosée du matin, la trace de poussière, l’empreinte du scarabée dans le sable, tout prolifère de sens et exulte tant et si bien qu’il y a comme un vertige qui s’empare de l’observateur, ce vertige que, parfois, l’on nomme « poésie », qui n’est que l’aptitude à décrypter l’invisible dans la sourde densité du visible. Ce qu’ici le visible (Givre et neige) s’ingénie à dissimuler, l’invisible (leurs désirs cachés) se donne à voir comme toutes choses du monde : cette réalité complexe, multiforme, étagée, stratifiée dont nos yeux, le plus souvent, ne voient que la croûte superficielle non les sédiments qui en composent l’intime texture. L’art est cet étonnant médium qui, radiographiant toute chose, la révèle en son essence, à savoir dans la totalité de son être, non dans son apparence, sa pellicule sensible de surface, mais toute la dimension de sa spatialité, de sa profondeur.

 

« Tronc noueux, branches dressées rabotées par les ans »

 

   Tronc noueux, c’est encore prolonger l’animisme, conférer à l’arbre le statut de la présence humaine. Combien de vieux Existants « courbés sous les ans » nous émeuvent à l’incroyable mesure de leur longévité, de leurs déformations qui ne sont que les scansions de l’écoulement temporel, les excroissances de leurs joies et peines, la topographie par laquelle se dit le parcours le long d’un hasardeux destin.

   Branches dressées, comme sont dressées les esquisses humaines dont la verticalité dit la transcendance, l’échappée provisoire du sol, l’essai de hisser l’oriflamme dont ils feront l’emblème à suivre, à porter haut tant qu’il leur sera consenti de le faire à la force de leur conscience, ce ressort tendu, ce tremplin comprimé en attente d’un bond en avant, d’un projet à soutenir, d’une réalisation à porter à son bel accomplissement.

   Rabotées par les ans et ici surgit l’activité artisanale du Démiurge qui façonne hommes et temps, espace et actions afin que leur itinéraire ne soit nullement vain, que s’y inscrive la beauté d’un travail, la finalité d’une œuvre à poser dans un horizon lumineux à la seule aune de cette perspective.

   Combien ici, dans le travail patient de Shitao, se laisse mesurer la mise en forme spatio-temporelle de l’exister que traverse l’invisible présence de la métaphysique, ce soubassement de toute chose qui échappe à tout essai de représentation, sauf à en estimer la possibilité dans ce moirage, cette diaprure, cette irisation au gré desquels se dit l’esthétique en sa fragile émergence.

 

« Coeur de vacuité relié à l’immémoriale origine »

 

   Ici sans doute se donne à lire la phrase-pivot autour de laquelle tourne tout l’extrait. Tout en part, tout y aboutit. Alors il faut mettre en relation avec la parole de Lao-Tseu dans le Tao-tö-king :

« Qui est parvenu au comble du vide garde fermement le repos. »

 

   Que cherche donc le Lettré dans sa méditation, sinon parvenir à ce vide qui lui assurera l’entrée dans la plénitude. L’utilisation du paradoxe (Vide confronté au Plein) est l’une des subtiles manières du Taoïsme de s’engager sur la Voie et d’en éprouver toute la richesse, d’en ressentir toute la puissance. Libérer l’esprit et le cœur ne s’obtient jamais qu’en s’excluant des nécessités mondaines (le Vide) pour y substituer la démarche simple et juste (la méditation, la contemplation) qui, seules, délivrant l’âme des habituelles pesanteurs qui l’aliènent lui procurent cette inestimable liberté au fondement du décryptage du mystère du vivant (le plein) autrement dit le surgissement dans l’espace de la vérité dont la possession seule donne accès à l’être authentique des choses en même temps qu’au sien propre. Et posséder ce Coeur de vacuité c’est remonter en direction de l’immémoriale origine, là où se trouvent la source et la ressource de toute chose.

 

« Ensorcelé l’homme en vient à confondre bronze verdi et chair ardente !

Ebloui par mille gemmes naguère tombées du ciel »

 

   Au sens strict, Shitao attache à ces rameaux l’image des prunus qui, en dépit du froid et de la neige, vont bientôt révéler leur chair ardente (les fleurs des prunus), cette insistance à apparaître prenant valeur d’allégorie où résistance et espoir impriment une tension qui n’est autre que celle de la vie à s’éployer, à croître, à lutter contre les atteintes de la bise et l’appel de la mort. Et ces mille gemmes ne sont que ces cristaux de glace qui contenaient en eux, métaphoriquement, c'est-à-dire poétiquement, la voie d’un ressourcement, celui de la Nature en sa polyphonique profusion.

   Mais sans doute convient-il, dans une esquisse plus hespérique que levantine, d’interpréter ces deux vers selon une tout autre signification, ressortissant à l’esthétique, au pur rayonnement de la beauté de l’œuvre d’art. Car toute présence artistique arrache chaque chose à son immanence pour la porter sur les fonts du sacré, tant l’origine des œuvres remonte à leur source religieuse.

   « Ensorcelé l’homme en vient à confondre ». L’homme sous l’emprise d’un sorcier, celui qui, étymologiquement, « jette un sort, ou qui dit le sort » (Littré). Jeter un sort ne revient-il pas à y deviner les attributs des dieux, dire le sort à l’oracle qui fixe le destin ? Ici l’on voit bien combien la simple relation de l’homme à la nature est dépassée, comment elle s’inscrit dans l’orbe d’un sur-naturel, d’une sur-réalité, presque d’une mystique ou bien d’un acte inaccessible dont l’origine demeure mystérieuse, celée sur sa propre énigme. Et l’art en son essence est cette énigme qui vient nous atteindre de plein fouet, nous ôtant tout libre arbitre, toute possibilité de dialoguer avec l’œuvre d’égal à égale. Pour autant nous ne sommes nullement annihilés, simplement reconduits à notre propre dimension au regard de ce qui toujours nous dépasse et nous enjoint de le rejoindre : l’Art, la Beauté, le Sublime.

   Il y a nécessaire décalage. Il y a un saut. Il y a changement de régime ontologique. De la vérité du sol on passe à la vérité du hors-sol puisque l’invisible est le domaine de prédilection de la chose créée. Elle nous regarde depuis la hauteur de sa cimaise alors que nous ne sommes que cet étrange vis-à-vis pareil à Œdipe interrogé par le sphinx. Nous sommes questionnés mais n’avons nulle réponse, nul lieu où nous réfugier, nous sommes « ensorcelés » et nous venons « à confondre bronze verdi et chair ardente », en langage clair à ne plus distinguer l’œuvre d’art (ce bronze verdi), de cela même qui l’a motivée, (cette chair ardente, ce derme de la nature, ces monts et collines, cette brume, ce prunus jeté dans l’espace, ce Lettré si minuscule qu’il se confond avec l’arbre qui le porte, cette hutte sur le bord d’une disparition).

    Métamorphose de la Nature en cette autre nature esthétique qui en est l’écho sublimé, tout comme cette neige de janvier qui s’habille du luxe des pierres précieuses, genres de diamants aux fascinantes facettes, infinité d’esquisses et de perspectives d’une œuvre lorsqu’elle nous ravit à nous-mêmes et nous emporte bien au-delà des idoles et icônes de la vie quotidienne. Sortant du Musée où nous avons été saisis par la magie des œuvres, nous sommes comme ces « mille gemmes naguères tombées du ciel », il nous est nécessaire de disposer d’un temps d’accommodement afin de nous reconnaître dans notre relation ordinaire aux choses.

 

« Comment alors réprimer les cris qui jaillissent

Hommes et fleurs participent de la même folie ! »

 

   Revenant au tissu même du poème, à la situation qu’il met en place, nous comprenons immédiatement l’état d’âme de ces hommes, mais aussi de ces fleurs qui tressent un hymne vibrant, chantent une ode, lancent leurs cris dans l’éther afin que soit remerciée la Nature, cette Divinité qui, le plus souvent, est laissée dans l’ombre en raison de l’ordinaire dans lequel s’inscrit, nécessairement, toute destinée. Cris qui fusent de toutes parts, cris homologues à la turgescence du végétal, du vivant en sa prodigieuse expansion. C’est de folie dont il s’agit, tel prédicat venant tout naturellement sous le pinceau du Lettré. Qu’est-ce que la folie sinon la sortie du réel, la démesure de l’imaginaire, l’oscillation du délire, la perte des sens dans la sublime confusion ?

   Oui, la sublime confusion et tant mieux si l’oxymore sème le trouble. La folie est ce feu duquel surgit toute œuvre d’art portée à son incandescence. Il y faut le génie. Il y faut les assauts du peyotl, les traits vertigineux de la mescaline, les déflagrations du LSD, les hallucinations du hachich, le retrait de soi dans la sensation pure, l’accès à une source virginale dépolluée de ses atteintes mondaines. La création est cet acte mystérieux qui appelle un autre univers, traverse la conscience et débouche dans cet indicible au terme duquel l’art devient réalité, devient plus réel que le réel, autrement dit s’annonce sous les auspices d’une indépassable vérité. Alors, maintenant, les deux derniers vers de Shitao prennent toute leur dimension d’expérience spirituelle hors du commun. Ce que contient leur sens, de déraison, d’exubérance, de sortie hors de soi (cette brusque explosion du végétal se libérant de sa gangue hivernale pour connaître, bientôt, le généreux dépliement printanier), se trouve à même l’œuvre peinte.

   Certes affirmer ceci d’un seul trait de plume ne laissera d’étonner. Comment la folie pourrait-elle jaillir, se montrer sous la figure du cri, alors que tout, dans ce sublime paysage, appelle l’harmonie, l’entente avec soi-même, la plénitude dont l’être se vêtant demeure dans la sagesse et l’équilibre ? Il semblerait y avoir contradiction entre l’apparence apaisée de l’œuvre peinte et le poème lyrique, exultant, qui lui sert de commentaire.  Mais l’antinomie n’est qu’accidentelle et ressort à l’entente du vocabulaire tel que le titre nous le donne à connaître : « En méditation ». Dans ce que la perception commune a d’instinctif, se loge une appropriation de ce terme dans une manière d’euphémisation du sens, comme si « méditer » ne pouvait recevoir que l’empreinte d’une noble tranquillité que rien de fâcheux ne semblerait pouvoir atteindre. Pour la plupart des observateurs, le Méditant apparaît comme celui qui, s’étant extrait du monde et de ses turbulences, est devenu hors d’atteinte et, dès lors, la folie, le cri sont à des années-lumière de sa sérénité. Mais entendre « méditation » en ce sens revient à lui ôter tout le lent et profond travail d’accomplissement par lequel le Saint, le Sage, le « Philosophe en méditation » (de Rembrandt) parviennent à eux-mêmes dans la profondeur, à savoir dans la lumière d’une lucidité qui, parfois, confine à l’éblouissement, à la puissance de la foudre, à la violence de l’éclair.

   Ce qui paraît trompeur dans la compréhension de l’exercice méditatif, c’est que, la plupart du temps, nous n’en percevons que la forme achevée, le terme de l’itinéraire au sein duquel s’inscrivent un bien être, une détente, un sentiment de possession de soi, l’apparition d’une forme achevée qui ne saurait tolérer la moindre atteinte quant à cette nouvelle intégrité de la personne enfin révélée à elle-même. Ainsi la « confession » d’André Gide dans « La Porte étroite » :

 

    « Depuis ce matin un grand calme. Passé presque toute la nuit en méditation, en prière. Soudain il m'a semblé que m'entourait, que descendait en moi une sorte de paix lumineuse, pareille à l'imagination qu'enfant je me faisais du Saint-Esprit. »

  

   Seulement le Saint-Esprit, fût-il  révélé au grand jour, ne porte-t-il qu’une image idyllique dont serait exclue toute forme d’inquiétude se dessinant en lui ? Il n’est nullement indifférent que les attributs de l’Esprit-Saint se déclinent sous les espèces de l’eau, de l’onction, du sceau, de la main, mais aussi du feu, de la nuée, de la lumière. Feu, nuée, lumière qui peuvent se vêtir des oripeaux d’une angoisse fondamentale, d’une peur primitive à la limite d’une animalité instinctuelle, cet étrange frémissement, cette sorte de convulsion de ceux qui approchant de la Divinité (le Saint, le Sage, l’Artiste) en ressentent la confondante présence absolue, ce mystère, cette terreur auxquels Rudolf Otto a donné précisément le nom de « mysterium tremendum ». Altérité verticale, abrupte, inconcevable exerçant, à la fois, fascination et terreur. Le tremendum se manifeste à la hauteur d’une épouvante, laquelle naît à l’idée même de notre effacement devant l’objet numineux, son inaccessibilité, sa redoutable fascination qui peuvent nous attirer comme dans un piège, jusqu’au délire dionysiaque doublé d’une répulsion reconduisant à la condition subalterne de créature. Alors le moi s’anéantit et se prosterne devant la réalité transcendante qui le domine de toute la hauteur de sa puissance. Ainsi le Saint devant Dieu, le Sage face au surétonnement philosophique, l’Artiste en regard de l’abîme qu’ouvre devant lui la possibilité du chef-d’œuvre.

   Pour cette raison, ne voir dans la méditation qu’un simple exercice de détente et de bien-être est la réduire à n’être que peau de chagrin. La vraie méditation est bien plus que cela, qu’un simple divertissement offert à l’honnête homme du XXI° siècle. La méditation est une interrogation en profondeur des malaises de notre temps, elle est posture existentielle mais aussi spirituelle selon laquelle l’esprit doit sonder, en soi, les ressources nécessaires à la poursuite et à l’accomplissement d’une éthique. Ainsi, toute méditation bien conduite, toute œuvre d’art aboutie  portent en elle les traces originelles de ces séismes : la mort de Dieu, mais aussi son impossible connaissance, les non-sens ontologiques, les grands drames humains (la Shoah, les pogroms, les génocides, les barbaries ordinaires qui sont pléthore), seule cette méditation que l’on pourrait nommer « fondamentale » s’essaie à se confronter au Nihilisme des Temps Modernes, à sa fonction technique, calculante qui biffe les traits de l’humanité en même temps qu’elle voile la parution de l’Être, autrement dit de la totalité de l’étant par laquelle nous devrions être concernés à chaque seconde de notre vie. De la bonne conservation des étants, de la dignité de l’être qui à chaque fois en anime la parution, nous devrions nous rendre Les Gardiens afin que chaque chose considérée en son propre aménage pour les Vivants, pour la Terre, les conditions mêmes d’un possible destin qui soit le tout autre du tragique et de l’immarcescible finitude consommée avant que de paraître à son heure.

   Il semble que la seule voie que puisse atteindre la méditation soit celle indiquée par Fabrice Midal, ce Philosophe des profondeurs qui l’inscrit dans une constellation pensante qui lui donne toute sa valeur et la valide en tant que l’une des activités les plus fécondes de l’esprit. Ecoutons le Magazine « Les Inrockuptibles » en dresser le portrait :

 

  « Fabrice Midal, écrivain et éditeur, l’un des plus importants enseignants de la méditation en France, a axé son travail philosophique à partir d'une réflexion sur Auschwitz qu'il considère comme un “séisme absolu  dans l'histoire de l'Occident” (Auschwitz, l'impossible regard - Seuil). Face à cette faillite de la rationalité, Fabrice Midal, marqué par la pensée de Heidegger, voit dans la méditation, comme dans la poésie ou l'art, une ouverture, la possibilité d'une renaissance hors du monde glacé du calcul et de la rentabilité. »

 

   Alors comment mieux résumer ce qui se présente en tant que réflexion parfois abyssale, mais aussi en tant que responsabilité personnelle sinon à la façon d’une ascèse intellectuelle tout entière orientée vers une prise de conscience lucide des choses qu’en citant, à nouveau, ce penseur éclairé qui habite le monde en Poète. A savoir en sa vérité :

 

« Méditer, c’est habiter la possibilité d’un questionnement infini sur l’énigme qu’est pour tout être humain le fait de vivre. »

 

   La sagesse chinoise que l’art de Shitao nous restitue avec une belle limpidité ne semble nous dire que cela !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 septembre 2023 2 26 /09 /septembre /2023 09:27
Du retour de Soi à Soi

Autoportrait

Léa Ciari

 

***

 

   La belle œuvre de Léa Ciari est, ici et là, parsemée de subtils jeux de miroir. Ce choix, loin d’être gratuit, se donne tel un questionnement profond de l’habituel et incontournable triptyque : Soi, les Autres, le Monde. Du reste cette tripartition s’inscrit-elle, à la manière d’une anaphore, dans bon nombre de mes questionnements métaphysiques. Bien évidemment, nul n’en peut faire l’économie. Plutôt que de nous livrer à la richesse infinie du symbolisme du Miroir, focalisons notre attention, en premier, sur la dimension d’Altérité dont, toujours, il interroge le ténébreux mystère. Et citons la remarque, « réflexive » pourrions-nous dire, adressée à Alcibiade dans le dialogue éponyme de Platon :

   « Tu n’as pas été sans remarquer, n’est-ce pas, que quand nous regardons l’œil qui est en face de nous, notre visage se réfléchit dans ce que nous appelons la pupille, comme dans un miroir ; celui qui regarde y voit son image. »

   Troublante remarque qui, quelques siècles avant « Huis Clos » de Sartre, pose le Regard de l’Autre comme condition de possibilité de notre propre identité, partant de notre effective présence au Monde, de notre liberté. Certes le constat sartrien n’est nullement angélique et il reflète un fond de vérité qui teinte de tragique la toile de la condition humaine. L’Autre m’aperçoit-il dans une perspective dévalorisante et me voici autorisé à dire, tel le Héros sartrien :

   « Tous les regards qui me mangent… Ha, vous n’êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. Alors c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru… Vous vous rappelez le soufre, le bûcher, le gril… Ah ! Quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l’enfer c’est les autres ». 

   Mais nous ne nous attarderons guère dans les parages de l’enfer, tâchant seulement d’extraire, de cette surprenante image, quelques significations qui en parcourent la surface dans une manière de discrétion heureuse. Car, d’abord, il nous faut décrire, comme un geste de déblaiement préalable à toute compréhension de cette œuvre. De cette œuvre au caractère immédiatement énigmatique. La pièce est dans le gris, douce teinte médiatrice, tout juste posée entre bonheur et tristesse, entre mélancolie et amorce d’une joie, entre jet de Soi-hors-de-Soi et retour en ses entours les plus proches, ses plis les plus secrets. Tout n’est que déclinaison de lumière en ses plus subtils affleurements, une soie, une cendre, un duvet, une onctuosité balsamiques.

   Nulle inquiétude ici, nul Enfer qui viendraient assombrir le déroulement de la journée. Le cadre du miroir est de neige, de pure blancheur, de virginité doucement suggérée. Comme s’il s’agissait d’une aube nouvelle, d’un genre de commencement du Monde, peut-être d’une Naissance à Soi dans le secret de la chambre. Et, soudain, nous pensons au beau titre du livre de Xavier de Maistre « Voyage autour de ma chambre », cette « pérégrinante rêverie » d’un chantre intimiste versé aux confidences tout empreintes de romantisme. L’amour du petit rien s’il peut toutefois trouver à se symboliser.

   Nulle inquiétude qui percerait, trouerait le tissu du réel. Bien plutôt une confiance dans la vie, une ouverture, une disposition à quelque plénitude sise dans un horizon proche. Le tulle léger d’un rideau, la consistance d’une mousseline se déploie dans la diagonale heureuse du miroir. Dans la glace, le reflet de quelque mobilier familier, un naturel refuge où s’assembler en Soi, estimer l’irréfragable de sa position exacte parmi les confluences, les mouvances de la réalité, ce fleuve impétueux, ce flux continu, ce constant murmure, cet égarement parmi les choses en fuite d’elles-mêmes. Et là, comme enchâssée dans le luxe d’un coffret, la pente tout en douceur du portrait de l’Artiste. Une manière de sourire en coin, un genre de complicité, de rayon dirigé en Soi, pour Soi, multitude heureuse du Simple et de l’immédiatement advenu. Existerait-il geste plus précieux que celui de cette synchronie de Soi à Soi, un rythme unique, seulement connu de Soi, un faible murmure, la coulée en Soi d’une eau primale, mais avant le surgissement du cri, avant le déchirement de la toile existentielle où sourdent, tel le bruyant essaim, les tumultes assemblés du vivant en sa plus grande démesure.

   Oui, le Soi est répétitif, itératif, il se dessine tel un impératif existentiel. Mais ne vous y trompez pas, il n’est le reflet de nul solipsisme, il n’est le miroitement de nulle perte en Soi, bien au contraire il est simple disposition à tout ce qui va advenir, l’Autre, la Nature, l’Esprit et même la contingence de l’objet quotidien, le fait inaperçu, le souffle d’air roulant au sommet de la colline. Car, avant de se projeter hors-de-Soi, il convient d’être à l’aise avec Soi, d’y avoir creusé sa niche, d’y avoir découvert la texture droite d’une Vérité ou, à tout le moins, d’une possibilité d’y accéder. Là seulement le Monde se donne à Soi telle l’Altérité à laquelle on pourra faire face, cherchant à y reconnaître toutes les belles virtualités découvertes en pleine conscience dans son habitat primordial, celui qui, encore à l’abri des pollutions de tous ordres est une chair neuve, disponible, bienveillante, éveillée à la multiplicité des phénomènes, à leur manifestation qui, suivant les jours, s’orne de lumière, se teinte parfois d’ombres longues.

   Mais, jusqu’ici, nous n’avons parlé que du reflet, non de Celle qui en est l’émettrice, qui en autorise la parution. Le massif de la tête est plongé dans une demi-obscurité, lieu de tous les simulacres possibles, mais ici, l’image vraie du miroir vient en chasser tout ce qui pourrait être mensonges ou faux-semblants. La coiffure est haut levée, les cheveux assemblés en chignon. Le visage est à peine perceptible, plutôt deviné que saisi en sa réelle épiphanie. Mais il n’est nullement équivoque. Il n’est nullement cette « inquiétante étrangeté » de Sigmund Freud apercevant le reflet paradoxal de son propre visage dans la vitre du train. Non, loin de ceci, il est assagi, seulement livré à l’exercice de la méditation sur Soi, sur le geste d’introspection qui est l’acte propédeutique antérieur à toute connaissance de Soi, cette énigme, cette Isis dont il faut soulever le voile, cette Nature qui toujours « aime à se cacher » selon les propos d’Héraclite, cet Être qui fuit toujours là-devant, cet Être non déployé qui ne se dévoile qu’à titre de son immédiat voilement. C’est, sans nul doute, cette réticence, cette dissimulation, ce rébus de l’Être universel et de son Être singulier dont l’Artiste est en quête car, ne le serait-elle, et l’image dans le miroir s’effacerait et, n’ayant plus de vis-à-vis, n’ayant plus d’écho, n’ayant plus de résonance, c’est de son statut d’Existante même dont il serait question, de sa possible disparition, de l’ouverture du Néant en tant que ce nihilisme achevé dont, depuis longtemps déjà, de sombres mais lucides penseurs se sont fait les aruspices.

   Et maintenant, il nous faut proposer d’autres clés de lecture plus audacieuses, plus hypothétiques, se destinant à d’autres possibles de la pensée. Il nous faut poser quelques unes des perspectives du « regard en ce qui est » pour reprendre la belle formule heideggérienne. Ce rayon de vision partant de Soi, explorant le vaste Monde, nous lui donnerons les trois perspectives suivantes :

  

Regard distal d’ordre esthétique

Regard médial d’ordre psychique

Regard proximal d’ordre métaphysique

 

   Ce sont là, nous semble-t-il, les voies adéquates pour percer cette surface miroitante qui risquerait de nous égarer sur des « chemins qui ne mènent nulle part », nouvelle référence heideggérienne. Mais nous aurons recours à un schéma qui synthétisera les quelques concepts qui seront développés à la suite.

Du retour de Soi à Soi

   Ce qui, d’emblée, paraît évident, ce sont les destins radicalement différents de ces formes plurielles.

   Le regard DISTAL parcourt de longues distances pour se dissoudre à même le Monde. Ce regard est comme la pointe acérée d’une flèche qui, traversant le miroir des apparences et des illusions, ne s’épuisant jamais dans l’acte de son jet, voulait tout connaître, tout inventorier, tout découvrir. Mais le Monde est vaste, mais le Monde est infini en lequel il finit par s’immoler, certes chargé d’une kyrielle d’images dont, jamais, il ne pourra exploiter la riche moisson. Pour le Voyeur, ce regard est perdu, il s’abîme à même le procès de sa contemplation.  Son unique motif est esthétique, il ricoche de formes en formes sans en retenir aucune, occupé qu’il est à glisser sur l’épiderme des choses, nullement à en connaître la profondeur.

   Le regard MÉDIAL, lui, fait l’économie d’un voyage au long cours. Partant du Voyeur, il fait halte au contact de ceci même qui l’attire et le fascine. Devant lui, telle la surface brillante d’un lac baigné de lumière, l’éclatante glaçure du Miroir, son étincelant mystère. Comment aller au-delà, comment franchir ce qui s’illumine du feu de ses désirs ? Å ceci, à ce renoncement, il faudrait pouvoir faire appel à la puissance de la volonté, mais la force fait défaut, mais l’immédiat requiert le Regardant avec une belle et inépuisable vigueur. Alors, tel un Pèlerin parvenu au terme de son voyage, si près de ce Sacré qui l’appelle, Celui-qui-voit ne consent plus qu’à cette halte qui deviendra le lieu même de sa perte. Et ici, comment ne pas évoquer le fameux « Stade du miroir » auquel Lacan a donné son plein développement ? Si, pour l’enfant en quête de sa propre identité, l’image spéculaire est le médiateur qui assemble en un seul lieu les fragments épars d’une conscience qui commence tout juste à bourgeonner, aboutissant ainsi à cette joie, à cette « assomption jubilatoire », un tremplin pour l’exister, a contrario pour le Regardeur-Narcisse ébloui par la réverbération de son ego, le trajet sera, celui, terminal, d’une chute dans le miroir, autrement dit d’une aliénation à qui-il-est, cette cellule monacale close sur elle-même où ne parvient même plus le lointain bruit de fond du Monde. Son unique motif est intra-psychique.

   Le regard PROXIMAL, lui, assurément, est le seul qui soit fondé en vérité. Son parcours est unique qui, partant du Sujet, tutoyant l’Objet-Miroir, y percevant la dangereuse magie, fait retour à Soi avec la plus lumineuse des lucidités qui se puisse concevoir. Frôler l’abîme est sans doute le seul moyen d’en repousser les funestes attraits. Éclairée, la conscience retourne d’où elle vient chargée de prédicats neufs dont elle fera le centre d’une réflexion, le foyer d’une méditation. Car le Soi est à connaître avant même que de parcourir le Monde, d’en explorer les facettes aussi multiples que chargées de séductions, lestées d’envoûtements, plombées d’enchantements qui, le plus souvent, se révèlent vénéneux, sinon mortels.

   Sans doute les parcours précédents ne s’étaient nullement accomplis pour rien. Le Distal avait connu ses idoles et ses icônes, le Médial avait croisé un certain nombre de gemmes aveugles, mais nul n’était parvenu à cette pure Beauté du Proximal, là où un cristal étincelant lance le précieux de ses rayons. Sous la métaphore il faut voir le motif métaphysique qui en anime la venue et le premier des motifs, celui dont découlent tous les autres est bien ce Retour de Soi à Soi, cette connaissance de Soi, ce constitutif Face à Face sans lequel rien ne peut être connu ni de l’Autre, ni du Monde, sauf cette buée qui, lentement monte de la Terre et se perd dans le champ multiple et infini des Étoiles.

   Oui, c’est bien ceci, le Métaphysique précède et conditionne tout ce qui s’abreuve à sa Source, aussi bien la Psyché en sa quête incessante d’un Sens, aussi bien l’Esthétique en sa quête d’un ravissement pour le regard. Dans le vaste cosmos, nous ne sommes que cette poussière, mais cette poussière pensante qui n’a de cesse de se comprendre et de comprendre ce qui, tout autour d’elle, la questionne sans cesse.

 

Questionner est déjà répondre.

 

   Voici, peut-être, ce que nous dit la belle photographie de Léa Ciari et notre hypothèse se révélât-elle fausse et entièrement subjective (ce qui est dans l’ordre des choses), l’essentiel aura consisté en ce cheminement au-delà des apparences. Chacun, Chacune en traversant la pellicule têtue y trouvera, selon ses inclinations singulières, ce que bon lui semblera, peut-être, simplement, un halo de Soi fluctuant parmi le confondant fourmillent mondain.

 

Du retour de Soi à Soi.

 

 

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