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25 septembre 2023 1 25 /09 /septembre /2023 10:42
Destin de la lumière.

" Une demi-heure avant l'éternité ".

Photo 24.

Exposition : « Parler d'ici (pour parler de mes Ailleurs …) ».

"Une demi heure avant l'éternité je regarderai encore ton lever et, pour toujours, je m'écouterai respirer..."

 

Voilà ce que j'écrivais, à la maison, à mon retour de la « plage » :

 

   « Les Hemmes, près de Calais, début février...Une demi-heure avant le lever du soleil. Il fait extrêmement froid. Je me suis levé très tôt, comme à l'accoutumée. Je suis arrivé sur la plage. Personne, pas de vent, les oiseaux doivent encore dormir, je ne veux pas les déranger. C'est marée basse. La mer est vraiment très très loin… J'avance lentement. Il reste encore environ vingt centimètres d'eau sur "la plage ". J'essaie de rester concentré pour ne pas glisser dans l'eau glacée. J'avance. J'évite de me poser les questions habituelles : qu'es-tu venu faire dans cette immensité déserte? N'es-tu pas un peu givré ? J'avance et je me retourne. Je me dis que ces minutes valent bien une éternité. Je me dis que cette beauté, je l'ai bien méritée. Pourquoi restons-nous dans certains moments, dans certains endroits de nos vies comme « plantés là » ? Pourquoi, qui que nous soyons, nous faut-il comme redémarrer vers autre chose, un ailleurs dont nous ignorons l'identité ? La Beauté nous aide-t-elle à nous échapper de notre matérialité, de ce que nous vivons tous ici ? À ne point nous lasser de nous ? » Je profite de l'instant… Je prends cette photo. Je ne me dis même pas que cela fait un peu cliché. Je continue lentement jusqu'à la Mer du Nord, qui m'attend, c'est sûr...Déjà, dans une semi pénombre, j'entends le bruit réconfortant des vagues. J'aperçois, dans le Détroit, les navires aux lumières encore allumées. Je salue, au passage, mon si cher Phare de Walde. Je me retourne et je remercie le soleil que je vois se lever. Encore une journée...Le soleil se lève encore et encore...Et, loin du chaos du monde, ces instants, j'ai envie de les partager...Dans une faible lumière, intime, je comprends mon amour de la photographie. »

                                                                              A. B.

 

***

   Cela vient de loin, cela appelle, fait sa petite symphonie et l’oreille est éblouie. On ne sait pas depuis combien de temps elle voyage, d’où elle vient, où elle va. Ce qui appelle : la lumière. Oui, la lumière appelle comme le ferait un enfant dans la nuit et la mère invisible, égarée. Car la lumière a besoin des hommes, car la lumière a besoin de témoins. Jamais la beauté ne peut signifier de l’intérieur d’elle-même, depuis le germe qui l’habite. Ce sont les consciences qui procèdent au déploiement, à la survenue du prodige. Elles se munissent d’un pinceau, d’une plume, d’un appareil photographique et, sur le subjectile, elles fixent le purement insaisissable, l’esthétique du monde en son incomparable devenir. Alors le bonheur se révèle si palpable, la joie munie de tels contours qu’on pourrait en modeler les formes dans un morceau de cire ou bien d’argile.

   Il est encore tôt dans la nuit d’hiver, dans le ciel noir qu’habitent les étoiles. Le vent n’est pas levé et les oiseaux reposent dans leurs boules de plumes. Dans leurs sanctuaires de briques, les hommes-marmottes dérivent dans d’inconnaissables rêves, museaux humides, pattes repliées en signe de retrait. Parfois, dans leur ciel, l’apparition d’une belle demeure, peut-être un château, le brillant de chromes automobiles et leurs yeux s’emplissent de larmes et leurs ventres gougloutent d’envie. Jusqu’au réveil qui les prive de leurs images. De leurs songes il ne reste plus que quelques filaments, des écharpes de brume qui glissent entre leurs griffes vides. Et ils errent longuement au hasard des rues, pattes collées à quelque vitrine où bien déambulent dans Hyperpolis, la cité aux mille mirages. Mais lorsqu’arrive le soir, les agoras se vident et les marmottes retournent dans leur terrier avec la faim au ventre et le désespoir collé à l’âme, en attente du prochain rêve, de la prochaine illusion.

   Les chaussures crissent sur le sol gelé, sur le sol de carton encore pris de terreurs nocturnes. Si dur d’être le sol dans le grand hiver, d’étrécir à la taille du ciron et d’attendre que le soleil vienne vous faire sortir de votre torpeur. Si dur. Sur sa croûte durcie par le froid on sent l’appui d’une marche, mais une percussion légère, comme s’il y avait danger à trop insister, à faire s’ouvrir brusquement le tremblement de l’heure. L’heure hésite entre le bleu profond de la nuit, la nappe de lumière corail qui, bientôt, dira la venue du jour, ce prodige du temps aussi mystérieux que l’écoulement de l’eau en direction des abysses. On respire à peine. Le souffle est une buée blanche qui demeure en suspens dans l’air coupant comme le couteau. Les yeux sont voilés, suspendus à ceci qui va venir et s’annonce dans la simplicité.

   Si beau balancement du nycthémère, lente décroissance de la nuit alors que l’aube teintée de bleu vire à l’aurore, que la lumière est une fête. Tout près de soi, le sol gorgé d’eau est un lac infini traversé de courants sombres, animé par endroits de bulles comme si, de l’intérieur, se préparait le gonflement de la lumière, son éclatement, sa dispersion de l’horizon au zénith. Plus loin, là-bas, vers la mer retirée en son silence, le plateau liquide commence à luire d’une étrange lueur, métal chauffé, gemmes en fusion, lave commençant son lent glissement vers la terre des hommes. Puis une bande argentée pareille à un zinc ou bien à une ardoise. Puis une barre horizontale plus foncée, refuge des marmottes au lourd sommeil, abris des soucis avant que le réel n’aiguise son scalpel.

   Heure ouverte à l’espoir en même temps que refuge de l’ultime inquiétude. Tout le destin des hommes semble recueilli là, condensé dans cette étroite bande de terre prise entre le passé, le révolu et ce qui va s’accomplir et porter l’existence au-delà de son maintenant. Tout est encore permis dans cette parenthèse. Le travail de la mémoire, le jeu subtil des réminiscences, le retour à ce qui a été, mais aussi la folie du projet libre, l’élévation verticale des chimères, le glissement, à l’infini, des miroirs de l’utopie. Hommes-dolmens en attente de devenir hommes-menhirs, consciences levées, émergences vers une possible transcendance, tremplins vers les sommets de l’art.

Juste au-dessus de l’espace humain, dans le domaine ouvert des oiseaux aux plumes blanches, dans le site immense du vent, dans l’aire vacante des éléments, comme une boule en train de se former, œil cyclopéen, éclat sans pareil, miracle des millions de phosphènes qui, bientôt, feront basculer les couleurs natives en direction des gammes révélées, plus claires, apaisées, portant le jour dans sa demeure hivernale. Alors voici que les hommes se lèvent, loin au-delà du rêve ici réalisé, devant cette profusion liquide basculant dans la pliure de l’instant.

   Les hommes affairés qui n’auront vu ni la naissance du monde, ni les premiers pas du jour mais qui espèreront, croiront à demain, célèbreront hier, vivront au présent avec la belle innocence des enfants alors que l’heure en fuite s’écoulera de leurs pattes étonnées et que les secondes feront résonner leur carillon muet. Le destin de la lumière est de dire aux hommes le temps qui passe, toujours s’efface, toujours renaît. Ceci, nous avons à le regarder comme une vérité, à en déchiffrer le hiéroglyphe. Nous sommes enfin prêts. Peut-être !

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
23 septembre 2023 6 23 /09 /septembre /2023 08:24
L’Autre : réalité archipélagique

 Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Comme dans nombre de mes écrits, ce sera, une fois de plus, le principe de l’analogie qui nous servira d’entrée en matière. Ce que, parfois, le réel échoue à dire, pour des raisons de complexité, la comparaison le délivre sous une forme symbolique directement assimilable, immédiatement compréhensible. Ici, le problème de l’Altérité qui sera abordé, se manifestera au travers de l’image de l’Archipel, ce naturel éparpillement géographique, ce saupoudrage au milieu des flots bleus de la mer se pouvant en tout point comparer à l’étrangeté de la figure de l’Autre, cette étonnante mosaïque, ce bizarre puzzle qui, malgré nos tentatives d’en unifier la vision, s’égare toujours, ce visage, en une manière de pluralité qui nous échappe. C’est bien là, sinon la matière d’une aporie, du moins le lieu d’un constant égarement de qui-nous-sommes par rapport à ce qui, n’étant pas nous,

 

est toujours hors,

est toujours au-delà,

est toujours la texture

d’un indéfinissable.

  

   Si, une fois de plus la peinture de Barbara Kroll nous questionne sous les traits de ce masque humain plâtreux, semblable au moulage de quelque célébrité posant pour la postérité, c’est moins en son titre formel qu’en sa consistance ontologique singulière. Qui est-elle donc, elle qui nous toise depuis la meurtrière de son anonymat ? Qui est-elle pour elle ? Qui est-elle pour nous ? Donc, la procédure comparative nous appellera à évoquer les contours de cette « Étrangère », sinon sa riche intériorité, au moyen de ce bel Archipel Finlandais dont le semis d’îles parsème la vaste étendue d’azur de la Mer Baltique.

 

Homologie de notre ressenti

du phénomène de l’Altérité et

de ce poudroiement de terres

émergeant à peine de

la grande nappe liquide.

 

   Et l’on ne se lassera nullement de décrire, dans des termes faisant signe vers la pure beauté, de décrire donc ces chapelets d’îles aux noms chantants que nous imaginerons prononcés par quelque Finlandaise Poétesse de la Mer et de ses profonds mystères.

 

*Écoutons l’île de Kaunissaari, Pyhtää ,

« L’île de beauté »   poudrée de

plages de sable blanc.

Écoutons les Îles Pellinge, Porvoo,

regardons le motif de leur

danse du feu ancestrale.

* Écoutons la rumeur marine

de Suomenlinna-Helsinki,

découvrons ses collines

vertes surplombant la mer.

* Écoutons fredonner Pentala, Espoo,

cherchons à deviner

la pureté de son lac,

de sa plage sauvage de sable blanc.

* Écoutons la voix de drap blanc

de Jussarö, Tammisaari,

l’île fantôme   de Finlande.

*Écoutons le froissement du vent

qui traverse le château médiéval

de Nauvo, Parainen.

* Écoutons le soleil parcourir,

à la manière d’une caresse,

Åland, celle que l’on nomme

« la terre fluviale ».

* Écoutons Reposaari, Pori,

 prêtons l’oreille aux longs

craquements de ses

 bâtisses de bois.

* Écoutons le doux clapotis

des eaux des lagons de

l’Archipel de Kvarken, Vaasa.

Écoutons le cri des barges

à queue noire survolant

le miroitement des dunes

à Hailuoto, Oulu.

 

Oui, nous avons tout écouté,

mais avons-nous seulement entendu ?

Oui, nous avons vu,

mais avons-nous seulement regardé ?

Oui, nous avons senti,

mais avons-nous réellement éprouvé ?

 

   Si, par un simple trait de notre esprit, nous prenons de la hauteur, si nous immobilisons la quête de nos yeux sur cette partie infime du Golfe de Botnie, qu’y apercevons-nous d’autre que ces taches de verdure, ces sols terreux, ces vagues contours qui tracent la légende d’une illisible géographie, qui posent en nous plus de questions que nous ne pourrons jamais en résoudre la confondante complexité ? Nous demeurons au bord de la question sans jamais en pouvoir franchir les hauts murs, en traverser la mutité de fortin. Nous demeurons HORS et c’est bien ceci qui aiguillonne notre désir de connaître. Y a-t-il une logique qui relie entre elles, la beauté de Kaunissaari, Pyhtää, la solitude de Jussarö, Tammisaari, le multiple chant ornithologique de l’Archipel de Kvarken ? Nous voyons bien que ces questions sont insolubles, que la pluralité de ce réel nous égare au même titre que nous égare la présence de cet Autre dont nous n’obtenons jamais que quelques clichés épars disséminés au hasard du temps, dans l’anonymat de l’espace. L’Autre, par définition, nous le butinons, prélevant ici un peu de nectar, plus loin un peu de pollen avant que tout ne s’éparpille dans l’illisible marche aveugle des destins particuliers.

  

L’étrangeté presqu’insulaire est un

halo de l’étrangeté humaine,

 une réverbération,

une sorte de facsimilé.

 

   Ce que le réel nous dissimule, le symbole nous l’octroie à la force de sa représentation. Cependant il serait naïf de croire qu’apercevoir des genres de passerelles entre les îles nous installerait de facto dans le site de compréhension de la dimension humaine. Certes le symbole aiguise notre intuition, il ne peut prétendre pour autant nous livrer toutes les clés herméneutiques de décryptage du hiéroglyphe humain. Ce dernier est d’une autre nature. Voyant l’Archipel Finlandais, en quelque sorte je vois la figure selon laquelle s’ordonne la complexité humaine. Peut-être la danse du feu ancestrale de Pellinge, Porvoo nous aidera-t-elle à nous approcher du feu qui couve en « Masque Ambigu » (tel sera le nom de la figuration krollienne), ce feu follet, flou, équivoque, ce ballet qui, une fois dit sa texture, une fois nous l’ôte comme s’il était devenu braise éteinte, puis cendre.

   Peut-être la rumeur marine de Suomenlinna, Helsinki nous disposera-t-elle à entendre l’imprononcé, l’indit de la parole silencieuse de « Masque ». Mais, ici, pensez à ces Pierrot tristes, à ces faces blêmes des masques de Mimes, ils expriment dans leur rigidité de celluloïd une vérité inhérente à l’humain, son constant retrait de Soi en d’inaccessibles douves. Qui s’y aventurerait le ferait au risque de Soi, c’est-à-dire au danger de se perdre en l’Autre, au péril de son propre effacement, de sa possible disparition. Car s’il y a un réel problème de l’Altérité (et parions sur celui-ci), il ne se peut mesurer qu’à l’aune des positions respectives des Présences, lesquelles ne supposent nul empiètement des formes l’une sur l’autre, affirment le  caractère de non miscibilité de principes nécessairement séparés, différents.  De Toi à Moi, un abîme se creuse dont ni l’amitié, ni l’amour, ni la compréhension, ni la charité ne pourront combler le hiatus car il en est ainsi de l’événement anthropologique que les Monades sont à elles-mêmes leur principe et leur finalité. Contrairement aux idées reçues elles ne communiquent pas ou, si elles échangent, ce n’est que dans la superficie, le discours vite clos, la vive effraction puis le repli. Il y a d’indépassables évidences.

L’Autre : réalité archipélagique

« Précurseur » du Diagramme de Venn

  

   Si la théorie des Ensemble nous montre l'intersection de deux formes dans un diagramme de Venn (voir schéma ci-dessous), une appartenance de deux systèmes autonomes signant l’apparition d’un tiers inclus, ceci est bien entendu une vue de l’esprit qui ne saurait facilement se transposer dans le cadre de la réalité humaine. Cette dernière, la réalité humaine, ne postule que le tiers exclus au simple motif que ni les corps, ni les âmes ne sont miscibles, que nulle osmose ne peut les affecter, que ce sont des singularités absolues dont le constat le plus effectif est bien celui de la Tragédie des Hommes abandonnés à leur sort sans qu’il leur soit existentiellement possible d’enfreindre cette Loi de la Nature :

 

un chêne n’est pas un olivier

qui, à son tour, n’est ni

un aulne ni un bouleau.

Chacun inclus en son écorce,

chacun posé sur ses propres racines,

chacun s’abreuvant à son ilot d’humus singulier.

 

    C’est en ceci que le fameux « Je T’aime », possessif, autocentré, d’appropriation, de capture, n’est qu’un vulgaire miroir aux alouettes jouant sur le clavier des illusions, des paradoxes, des ambiguïtés. Le « Je T’aime » est à destination uniquement auto-référentielle, il vient conforter la royauté de l’ego en son hermétique citadelle. Il est un genre de boomerang lancé en direction de l’Autre, lequel moissonne de précieux nutriments avant que de revenir à Soi dans le plus rayonnant des solipsismes. Cette constatation est-elle affligeante ? La réponse à cette question ne peut qu’être bifide :

 

d’un côté elle nous indique

une foncière impossibilité

d’accéder à l’Autre,

d’un autre côté elle nous comble

 au titre de cette Liberté que seule

assure une entière autonomie.

L’Autre : réalité archipélagique

   En aucune manière il ne peut y avoir intersection, interpénétration de deux Principes par nature opposés, comme le sont le Feu et l’Eau. Cette supposée part commune dénommée « AMOUR » n’est en rien commune, elle appartient en propre à l’Amant, à l’Aimée en leur impartageable essence. Pour reprendre la métaphore, l’Amant-Chêne n’est nullement l’Aimée-Aulne, il y a singulière incompatibilité. Deux réalités ontologiques sont nécessairement séparées par l’infranchissable du Tiers Exclus. L’Amour, ce prodige, cette exception, cette ressource à nulle autre pareille ne peut se donner que sous la vêture de ce Tiers Exclus. Il faut le dire à nouveau, s’en persuader afin de lutter contre l’imperium des idées fausses.

 

Et ceci est condition de possibilité

de deux Libertés qui ne peuvent

empiéter l’une sur l’autre.

 

   L’Amour donc ne peut s’envisager qu’à l’aune d’une recherche épistémologique, ne peut s’inscrire que dans l’ordre de l’imaginaire et de son rejeton, le fantasme, ne peut figurer que dans le site vide et sidéral de cet indéfinissable ENTRE-DEUX dont il convient de comprendre que le TIRET qui en relie les deux termes existe en tant que symbole au second degré, lien sans consistance réelle mettant en présence deux Signifiants (l’Amant et l’Aimée) au pli d’un même Signifié,

 

ce nébuleux Amour,

cette chair sans épaisseur,

cette pure transparence,

cette haute diaphanéité,

cette illisible figure

 

   telle qu’elle existe dans l’effectivité même du « súmbolon » (le symbole tel que défini par les anciens Grecs », dont le dictionnaire nous précise le contenu :

    « En Grèce, on nomme symbolon un signe de reconnaissance obtenu en brisant en deux un objet, souvent un tesson de poterie. Chaque contractant emporte un morceau. Pour liquider le contrat, chacun doit produire son symbolon, qui doit s’emboiter parfaitement à celui du co-contractant. »

 

L’Autre : réalité archipélagique

Le symbolon

Source : Jean-Claude Bologne

 

Or, si l’on regarde adéquatement ce fameux symbolon, que partagent donc les Contractants (L’Amant, l’Aimée), sinon

cette césure immatérielle,

cette cassure entre deux fragments,

ce genre de mince mais efficace abîme ?

 

   Oui, c’est bien là l’irrépressible loi du symbole que d’isoler et de relier par une sorte d’habile artifice, deux entités inaliénables, deux tessères, deux tablettes définitivement irréconciliables dont même la « coïncidence des opposés » ne parviendrait à résoudre la contradiction. Il faut le redire, le Chêne n’est pas l’Olivier et ne le sera jamais, la réversibilité du propos étant également vraie. C’est sur cette tremblante ligne de faille que l’Amour s’est toujours érigé, ceci fondant aussi bien sa ténuité que son essentielle valeur aux yeux des humains.

   Afin de clore provisoirement cet article, nous citerons la conclusion d’un bel article de Jean-Jacques Wunenburger, spécialiste de l’Imaginaire, dans un texte intitulé :

 

« Typologies de l’entre-deux : de l’intervalle au tiers inclus ».

 

 Quelques rapides commentaires tiendront lieu d’épilogue :

  

   « L’entre deux constitue donc une matrice fondamentale pour penser la complexité et le dynamisme des choses. S’il peut s’entendre en un sens faible, comme un intervalle anonyme, indifférencié, vide d’identité, il accède souvent à un sens fort. Dans ce cas, il rend possible le passage du duel vers le ternaire. Un ternaire qui peut être euphémisé, ou au contraire promu au rang de réalité pleine. Le tiers devient dès lors la condition pour rendre possible les rapports entre deux identités distinctes, il leur donne vie et sens. Il institue un champ ontologique et cognitif de complexification. S’il œuvre dans le champ ontologique, il réalise pleinement ses fonctions dans le champ symbolique. Les processus de symbolisation de l’imaginaire lui doivent leur logique et leur fécondité herméneutique. »

   (C’est moi qui souligne)

   Cette notion « d’entre-deux » possède en soi une inestimable fécondité. Elle vient, en une certaine façon, euphémiser l’aporie insoluble surgissant au cœur même de toute relation, précisément entre l’Amant et l’Aimée. Cet espace de pure vacuité, cet espace qui, en réalité, est un non-espace, une épaisseur sans épaisseur, la simple texture d’une utopie, vient au secours de Ceux et Celles qui désespèrent de ne jamais connaître la totalité d’une Chose (l’Amour en l’occurrence), de n’en percevoir que la fluidité essentielle, quelques remous puis la dissolution en forme de vortex. Ce « Ternaire » qui vient heureusement s’immiscer au plein de la rencontre, ce Ternaire à la légèreté de soie, ce fil de la Vierge, cette onde arachnéenne, voici qu’il se donne en tant que ce viatique, ce soutien, ce refuge dont nous attendons qu’ils nous sauvent de Nous, qu’ils nous sauvent de l’Autre sous ce visage sans épiphanie de ce Tiers inclus qui n’est jamais que le revers de ce Tiers exclus dont, Tous, Toutes, nous sommes les involontaires et mortels hérauts. Loin devant nous, à la limite extrême de notre vision, nous en déployons la luxueuse bannière, conscients que nous sommes de n’agiter que des êtres de pure forme, des fantômes, des spectres, des entités de papier et de cendre. Cette constations n’est nullement une invite à désespérer. Bien au contraire elle est un hymne au génie humain qui, toujours a su se sortir des ornières et des marécages à la seule force de son imaginaire, cette Puissance à laquelle nul corps ne saurait accéder.

Seul le vide.

Seul l’intervalle.

Seule la faille.

   Quant aux esprits épris de logique, sans doute leur déconvenue sera-t-elle à la hauteur de leur espoir. Les Logiciens qui postulent l’effective présence du Tiers inclus sous la forme de l’Enfant né de l’union de l’Amant et de l’Aimée, raisonnent à la manière des Sophistes. Si cet Enfant né de l’Amour est ce « Tiers Inclus » en la matrice maternelle le temps nécessaire à sa gestation, et encore cette affirmation est-elle hasardeuse, comment cet Enfant pourrait-il le demeurer, cet Enfant nécessairement Tiers Exclus au titre de sa Liberté, de son autonomie ontologique ? Et c’est bien pour cette raison que les Géniteurs qui pensent avoir un droit de propriété sur leur Progéniture se trompent grandement. Ce souhait serait-il exact, l’appliquer à l’Autre reviendrait, par pure logique, à se l’appliquer à soi-même, c’est-à-dire à ne nullement être Libre, à ne nullement exister.

   Nous voyons bien ici que nous sommes irrémédiablement pris dans les mailles de l’absurde et de l’irrationnel, ce même absurde, ce même irrationnel qui, par définition, ne peuvent être que des Tiers Exclus afin que la dignité humaine puisse trouver un temps et un espace à sa convenance. Ainsi notre itinéraire imaginaire trouve-t-il son terme dans une constatation que nous pensons devenue évidente :

 

nous sommes des Réalités Archipélagiques

qu’une simple eau relie, une eau médiatrice,

qui, parfois, peut revêtir la forme

d’une eau lustrale signant

notre purification, notre baptême,

notre venue au Monde.

Sans l’Autre, sans l’Amour

elle ne serait pas,

notre existence.

Sauf une virtualité !

Une vacuité !

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20 septembre 2023 3 20 /09 /septembre /2023 09:52
D’une vision dionysiaque du réel

Crayon : Barbara Kroll

 

***

 

   Assurément, dans un premier geste de la vision, face à ce « crayon » nous pensons être en présence d’un gribouillis d’enfant, d’une simple fantaisie posée sur l’innocence de la feuille. Tout nous incline à cette interprétation immédiate : le peu d’assurance du graphisme, le jeu des lignes comme semé au hasard, la biffure rouge de la tête, les lianes de la chevelure grossièrement évoquées. Cependant, un regard plus attentif ne tardera guère à remarquer, sous l’apparente désinvolture, la maîtrise du geste graphique, l’exactitude de la forme féminine se montrant à nous sous les auspices d’un dépouillement, d’une décision originelle, une esquisse qui peut-être demeurera dans cette posture approximative, peut-être trouvera le chemin d’une réalisation plus accomplie. Ce n’est nullement cet aspect formel qui nous retiendra mais bien plutôt la symbolique qui en traverse l’effectuation.

   Si, par le biais des analogies, nous cherchons à décrire l’événement que constitue ce dessin à peine ébauché, alors notre imaginaire, sans délai, se peuplera des images suivantes. Vision d’une combe, d’un ravin, d’une faille, peu importe, à la seule condition que, de ce regard porté sur ces choses posées là-devant, ne ressorte que du flou, de l’imprécis, du confusionnel, de l’embrouillé.

 

De l’inextricable si vous voulez

mais acquis à quelque bonheur,

du sibyllin mais semé d’ivresse,

de l’illisible mais poudré d’extase,

de l’incompréhensible mais animé

en son intériorité du feu de la joie.

 

   D’une joie sauvage, indescriptible, sans frontière, sans foi ni loi. Tout est libre de soi qui ne connaît nulle entrave. Le Printemps est là qui recommence le cycle des saisons. Le Printemps qui s’immisce dans les corps des Hommes et des Femmes, les met sous tension, les gonfle de désirs turgescents, dilate au plein de leur chair de radieuses perles séminales.

   Ils sont, Les Printaniers, tels des fleuves, des flux et des reflux, des remous et des tourbillons, ils sont des vortex par où le vaste Monde lui-même menacerait d’être englouti s’il n’était régénéré par cet infini mobilisme, cet exubérant vitalisme, cette effusion de soi dans le vaste sein de la Nature. Ceux, Celles qui font la fête, sous leurs déguisements, ne sont nullement reconnaissables, sur leurs visages les ruisseaux pourpres du vin dessinent d’étonnantes fleurs de sang. Ils sont tout près de la terre, comme si, d’un instant à l’autre, ils pouvaient y retourner, nullement pour mourir, mais pour y puiser les graines d’une nouvelle germination, en réalité d’une « re-naissance », d’un Éternel Retour à Soi depuis le lieu même de son corps parcouru d’étranges irradiations, un éclair pourrait s’y allumer, une foudre en surgir. Enfin une manière d’éternité puisée à la source printanière, dont le sifflement égrillard d’une flûte de Pan signerait la résurgence,

 

ici et maintenant,

en ce moment de débord,

de pure exaltation de Soi,

de jaillissement hors de

ses propres limites.

  

   Oui, ce dessin jeté à la hâte sur le vélin, comme s’il voulait en traverser la trame, en percuter les grains, oui ces hachures de graphite, oui cette liane de sang qui biffe la tête (à moins qu’il ne s’agisse du sang de la vigne), oui ces tracés pleins de vie et de bouillonnement nous installent d’emblée parmi les images des Anciens Grecs, parmi ces fameuses Dionysies qui rythmaient, sous une forme violemment orgiaque, les rites de populations encore soudées à la Nature, dédiées au culte de la grappe, adoratrices des pampres, courtisanes empressées des vendanges, cette évocation si intense du flux vital, de la nécessité de le fêter périodiquement, de faire retour vers un Temps originaire, archaïque, doué des valeurs les plus hautes, ce qu’un temps profane ne pouvait donner, lui dont les rouages n’avaient plus nul souvenir du lieu et de l’instant de sa naissance. Et si, initialement, nous faisons venir Dionysos, c’est seulement en raison de la forme « aporétique » de ce dessin qui paraîtrait, dans sa brisure, sa fermeture, sa violente occlusion, faire signe en direction de « La Mort de Dieu », ce concept nietzschéen trop souvent interprété d’une manière inadéquate.

   Cette mort, beaucoup l’ont interprétée en tant que la mort du Dieu des Chrétiens. Double mort, si l’on peut dire. Première mort liée à l’étrange phénomène de l’incarnation, Dieu se faisant homme chute de l’éternité pour connaître la temporalité close de la finitude. Seconde mort : mort de Dieu crucifié en la personne du Christ. Mais, pour l’auteur de « Zarathoustra », cette mort est trop christique, trop liée au dogme d’une religion tombée dans le séculier. Il faut voir autrement, il faut rétrocéder en un temps originaire, un temps archaïque, celui-là même immergé dans l’immédiateté donatrice de la Phusis, dans le surgissement des Choses à même leur étonnante déclosion. En philologue averti, le natif de Röcken, voit les choses d’une façon plus primitive, lui le fougueux, l’impétueux, le bouillant interprète de la Grèce archaïque, le familier des Présocratiques, celui qui nourrit de nombreuses affinités avec Héraclite, avec son être en perpétuel devenir, avec son concept du tout qui se meut sans cesse, sa pensée que nulle chose ne demeure en ce qu’elle est, qu’elle passe toujours en son contraire, avec son ressenti d’une constante polémique du réel « Toutes choses naissent de la discorde », le Père du « Gai Savoir » ne pouvait que solliciter l’exubérance d’une existence dionysiaque, laquelle contrastait en tous points avec la sagesse, l’harmonie d’une vie apollinienne.

   Malgré la longueur de la citation, qu’il nous soit permis de livrer au Lecteur, à la Lectrice, cet extrait du « Gai Savoir » qui dit le tout de la pensée nietzschéenne sur le point qui nous occupe, en même temps que ce singulier et admirable langage atteste de la puissance du génie de son Auteur :

   « Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau — qui effacera de nous ce sang ? Avec quelle eau pourrons-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ? Il n’y eut jamais action plus grandiose, et ceux qui pourront naître après nous appartiendront, à cause de cette action, à une histoire plus haute que ne fut jamais toute histoire. » - Ici l’insensé se tut et regarda de nouveau ses auditeurs : eux aussi se turent et le dévisagèrent avec étonnement. Enfin il jeta à terre sa lanterne, en sorte qu’elle se brisa en morceaux et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, mon temps n’est pas encore accompli. Cet événement énorme est encore en route, il marche — et n’est pas encore parvenu jusqu’à l’oreille des hommes. Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre, il faut du temps à la lumière des astres, il faut du temps aux actions, même lorsqu’elles sont accomplies, pour être vues et entendues. Cet acte-là est encore plus loin d’eux que l’astre le plus éloigné, — et pourtant c’est eux qui l’ont accompli ! » - On raconte encore que ce fou aurait pénétré le même jour dans différentes églises et y aurait entonné son Requiem æternam deo. Expulsé et interrogé il n’aurait cessé de répondre la même chose : « A quoi servent donc ces églises, si elles ne sont pas les tombes et les monuments de Dieu ? »

    Quelques rapides commentaires afin que le texte de Nietzsche ne demeure en friche, incompris, gauchi dans le message qu’il veut nous adresser, lequel n’est rien moins que « vital », à savoir ce « qui concerne, constitue la vie », donc en détermine l’essence.

   « Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! ». Étonnante formulation que celle-ci, dans son emploi de « reste », comme si, de toute éternité, les Hommes avaient accompli le meurtre de Dieu en raison même d’une incapacité de s’élever vers lui, de le reconnaître en tant que Dieu et ceci pour le reste des temps à venir.

   « de plus sacré et de plus puissant », c’est bien ici la force subversive, transgressive, tellurique de ce dieu étranger, porteur de mystères, initiateur d’extases qui est salué en tant que ce qui est le plus précieux pour les Hommes qui en célèbrent le culte. 

   « l’Insensé », celui qui a perdu ses sens, celui que la vision, dans une rue de Turin, d’un cheval battu (figure dionysiaque s’il en est) , plonge dans la plus grande des afflictions, puis, finalement, entraîne dans une folie dont, jamais, il ne se relèvera. Chacun, chacune, aura compris que l’Insensé est la figure transposée de celle de Nietzsche lui-même.

   « Je viens trop tôt », oui, c’est le lot des Prophètes, des Visionnaires, des Oracles, c’est le prix à payer des Zarathoustra, les trop-tôt-venus dont la lanterne n’atteint nullement le peuple des Égarés, ceux dont les yeux ont des œillères, dont les oreilles sont operculées de bouchon de cire.

   « Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre », comment ici ne pas reconnaître le visage dissimulé mais cependant très apparente de Zeus, ce dieu des dieux que le regard des Hommes n’atteint plus ?

   « les tombes et les monuments de Dieu », il faut se détourner de tous les dogmes religieux, déserter les églises, retourner aux rites agraires, champêtres, fêter le sol et sa prodigalité, sa promesse de croissance, renouer avec le cep noueux qui, bientôt, portera les grappes, le suc rouge dont on s’enduira le corps, manière de régénération naturelle, de retour aux sources, de possibilité de renaître de Soi.

   La richesse des Présocratiques était totalement incluse dans cette immédiateté ontologique, dans cette plongée dans l’indéterminé, le fougueux, le chaotique, faire de son propre cops une simple racine en contact avec le primordial, l’élémental, l’originaire, ce en quoi trouver la force de croître, de devenir arbre aux larges ramures, tronc rugueux, feuillaison tutoyant de célestes hauteurs. Ce que les Présocratiques avaient instauré en tant que fondement de l’Humain en sa plus effective présence, voici que les Post-Socratiques en sapaient les bases, mettant, en lieu et place de Dionysos, la haute et apaisante figure d’Apollon, lui, le Lumineux, celui qui conduit le char du Soleil, le dieu des Purifications, le médiateur des Arts, celui qui favorise Poésie et Musique. Ce faisant, les successeurs de Socrate avaient substitué

 

à la folie la raison ;

 au rugueux le lisse ;

 au terrestre le céleste ;

au débridé la Sagesse,

 

   occultant en ceci le côté ténébreux du dieu vengeur qui déchaîne les épidémies. En tout Homme, comme en tous dieux, ceux-ci, par leur côté humain, se haussent tout en haut des vertus, mais chutent parfois dans les douves de la faiblesse, du désordre, peut-être du libertinage, toutes « vertus » attribuées au rustique Dionysos, celui dont le nom signifiait « deux fois né ». En effet, selon la légende, Dionysos est né deux fois, c’est un dieu dithyrambe, il a franchi deux fois les portes de la vie. C’est pour cette raison que le symbolisme de la grappe lui a été associé, cette grappe uniquement née afin de mourir pour renaître en vin, ce sang qui irriguait de manière jugée aujourd’hui insolente, les célèbres Dionysies.

   Cette toute puissance de l’énergie dionysiaque irrigue en profondeur toute l’œuvre de Nietzsche, Éternel Retour d’un temps cyclique qui n’est autre que le temps sacré, le temps hiérophanique au terme duquel convier sa propre palingénésie, laquelle se livre aux Hommes selon une création infinie, une manière de volonté démiurgique, laquelle, parfois, se paie au prix fort de la folie. Ce que Nietzsche reprochait à la vision apollinienne du Monde à partir de Socrate, c’était cet affadissement, ce nivellement du réel, cette mise sous le boisseau de l’énergie passionnelle qui ne se résolvait qu’en morale triste, cette « moraline », cette morale chrétienne dominante des bien-pensants, cette inclination bourgeoise acharnée à dissimuler, sous le tapis, la nature sulfureuse de ses vices les plus maléfiques, les plus délétères, ferments, s’il en est, des pires apories qui se puissent concevoir, mais aussi creuset d’une existence plurielle, foisonnante, polyphonique, un geyser éclatant à la face du Monde, lui donnant ses couleurs, lui attribuant un rythme, le dotant de ces scansions qui sont le battement même de la Vie, son effusion, son éternel vitalisme.

   Ce long détour dionysio-apollinien n’avait pour but que de conférer un cadre interprétatif au dessin de Barbara Kroll. Son esquisse énigmatique, la violence de son graphisme, la puissance avec laquelle elle surgit du fond du subjectile, tous ces signes hautement visibles, nous les avons reportés à une vision strictement dionysiaque du geste esthétique. Et c’est sans doute à ceci que nous invite l’Artiste en nous imposant (nous proposant ?) cette manière de cariatide nue ne soutenant nul autre chapiteau qu’elle-même en cette vigoureuse surrection, elle nous fait penser à ces attributs sexuels gigantesques, les phallophores qui, en tête des cortèges dionysiaques étaient censés représenter, de façon totalement prosaïque, mais combien réelle, l’exubérance de la Vie, son aspect continûment créateur, ses excès qui, toujours se soldaient par la mort, phénomène que les Dionysies étaient censé annuler au titre de cette mystérieuse renaissance dont le temps toujours renouvelé était l’incontournable fondement. Oui, tout ceci, pour nous, peut se lire au travers de cette œuvre qui ne semble dictée que par l’impulsion, le débordement énergétique, la dilatation d’un naturel enthousiasme, le saut à même la vie dans ce qu’elle présente de plus impétueux, d’indompté, de ruades, tel ce cheval de Turin dont la simple vue foudroie le Génie.

 

Oui, la vision nietzschéenne est belle.

 

Oui, la vision socratique est belle.

 

   Car, rien sur notre Terre, ne se donne sous le sceau de la simple et univoque unité, le pluriel nous habite et fourmille telle la plurivocité qui nous ait, tantôt Êtres de ceci, Êtres de cela. Ceci est inscrit, tel un puissant archétype dans la cire ambivalente de notre psyché. Et nous flottons, « deçà, delà », telle la feuille verlainienne au Noroît d’automne, sans doute à notre insu, en direction de ce qui se donne pour notre Destin, toujours un entier mystère !

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 septembre 2023 6 16 /09 /septembre /2023 09:09
ÉLOGE du SIMPLE

Toujours il faut partir

du Complexe,

de lEmbrouillé,

de lIllisible

 

Et faire immédiatement

retour vers l’Unique

 

Vers la Source

Vers l’Origine

 

Voir ce Beau Livre

 tel qu’en lui-même

 

LE LIVRE

 

Certes, il est multiple

Dans ses pages

Multiple dans ses mots

Mais combien son aspect évident

Nous rassure

Nous place au cœur même

 de qui-nous-sommes

Nous sommes une Fiction

Inclinant vers une autre Fiction

Nous sommes une Histoire

Inscrite en une autre Histoire

Et nous cherchons, toujours,

sans doute de manière inconsciente

Le lieu même de notre Être

 

Cette Figure si étrange

Si évanescente

 

Mais qui est le Pivot

Selon lequel notre Existence

Prend sens et se déploie

 

Sous la multiple bannière des Horizons

Du Monde, le nôtre avant d’être

Celui de tous les Hommes

Peut-être, l’Horizon, dans un souci

De radicalité, d’Essentialité

Faudrait-il le reconduire

 

Au souci d’une Ligne Simple

 

Telle cette Belle Œuvre

De Martin Barré

Ce Chercheur d’Absolu

La Ligne est Belle

La ligne est Simple

Qui biffe à peine la toile

Selon sa diagonale

 

Ligne telle un Mot

Par exemple

Chose

Soleil

Avoir

 

Mais ici, il y a encore TROP

Car Chose, Soleil, Avoir

Sont multiples

Ils orientent

Vers une Polysémie

Dans laquelle il pourrait

Nous arriver de ne

Nullement nous reconnaître

 

Et notre égarement serait grand

Et notre éparpillement serait infini

 

Il faut réduire

Il faut condenser

Il faut cristalliser

 

Ce qui signifie en venir

A la pureté du Cristal

A son unique vibration

Un fil ténu

Parmi la complexité du Monde

Oui, c’est ceci que nous avons

A faire, continûment, sans repos

 

Chercher le Lieu Géométrique

Autour duquel nous oscillons

 

Å la manière d’un métronome fou

 

Notre Vérité intime

La coïncidence que nous

Pouvons avoir

Avec Nous-Mêmes

ce n’est nullement

le mouvement de balancier

cette sorte de course

de Charybde en Scylla

c’est bien plutôt

ce Point Fixe

cette Immobilité

qui cernent notre être

en délimitent

la Subtile Forme

en disent

l’imprescriptible Nature

Telle l’aiguille de la Boussole

Qui a trouvé son Nord Magnétique

 

Nous sommes en quête de cette

Immuable direction

Laquelle, nous extrayant

De nos habituelles incertitudes

Nous confère la sagesse

du Sédentaire

Opposée à l’agitation

du Nomade

 

L’Homme Bleu est sans repère

Il est l’éternel Fuyant

Quittant ce lieu

Pour un autre

Comme si l’Espace

Était le danger même

Le Mirage au gré duquel

L’Homme, jamais, ne parviendrait

A trouver ni son centre

Ni sa périphérie

 

Une manière de

danse de saint Guy

Une chorégraphie

Tout autour de Soi

Une rotation de Derviche

Immolée à son propre geste

Sans origine ni fin,

Immolée dans le mouvement même

Qui prétendait le rendre libre

Et ne fait que l’aliéner

L’inclure au sein

de sa propre geôle

 

Le Simple toujours

Il nous faut le chercher

certes en un ailleurs

 

dans la majesté unique

de l’Arbre

 

Dans l’inouï rayonnement

Du Soleil

Cet œil unique qui nous regarde

Il est le centre même

de notre propre rayonnement

mais le Simple

il faut le chercher

en Soi, dans le pli le plus

intime de notre chair

 

C’est là dans le plein du mystère

Que le Simple prend sens

Qu’il nous assemble

En un lieu sûr

A l’abri du Monde

A l’abri des regards inquisiteurs,

à l’abri des maléfices de tous ordres

 

Le Simple il faut l’aller chercher

Dans les plis uniques

De la Merveilleuse Nature

Humer, par exemple

La fragrance serrée

Du Bouton de Rose

Ce recueil en soi

De tout ce qui se dit

Selon l’esquisse de la pureté

Le Bouton est supérieur

Aux pétales épanouis

Il est le concentré

Le point ultime

Où se rassemble

L’essence d’une chose

En son coefficient

D’irréductibilité

 

En ceci le

Bouton de Rose

Est semblable

A la modestie

De la Graine

 

Selon le processus

 de réduction

De condensation

La Graine est

 le point ultime

Celui que jamais l’on

ne peut outrepasser

En-deçà est le pur mystère

Le pur mystère

De la Venue au Monde

Des Choses

 

C’est un peu comme la

déroutante simplicité

d’une Goutte de pluie

Elle est la libre

 condensation

Du nuage

Elle est la parfaite

quintessence

 du Ciel

Elle est Tout Esprit

Venu dans la transparente matière

Elle est matière sans matière

Elle est elle et elle seule

Mais le Monde en son entier

S’y peut refléter

Miracle du Vivant

Lorsqu’il se fait Menu

Inapparent tel le sentiment

A contre-jour de la clarté

 

La magnifique Goutte de Pluie

Que le Sillon d’Argile

Appelle telle sa complétude

Le Sillon est beau qui vit en Soi

Au creux intime de Soi

Le sillon est unique

Qui glisse parmi

La souple ondulation

De ses Frères

Le Sillon

est creuset

De la Vie

En lui fermentent

Les Trésors dont l’Homme

Parfois, n’aperçoit guère

L’insondable secret

 

L’Homme n’est

que par

Le Sillon

La Graine

La Goutte

 

Il a été parlé de l’Arbre

Ce Roi qui essaime sa puissance

Sur tous les orients de la Terre

Mais rien encore n’a été dit

De l’Écorce qui le vêt

Qui est sa parure

Souple et lisse

Ou bien rugueuse

Ocellée ou

bien flexueuse

Parcourue

De l’incessant trajet

Du Peuple des Insectes

 

Sa croûte lézardée

Ses profonds sillons

Ses barres rocheuses

Ses vertigineux ravins

Ses lignes de faille

Ses diaclases

Tout ceci se donne

Comme un Microcosme

De la Terre

Une sublime

correspondance

Une osmose

 

Rien jamais

Ne se peut séparer

 

L’Arbre est l’Arbre

Parce que la Terre

La Terre est Terre

Parce que le Sillon

Le Sillon est Sillon

Parce que la Graine

La Graine est Graine

Parce que la Vie

 

El les merveilleux Insectes

Et la mince tige

De la Fourmi

Cette brindille noire

Si laborieuse

Cette discrétion

De la terre

Ces colonnes si entêtées

Cet acharnement

A être Soi

Å seulement

Thésauriser

Afin que Vivre

Ne soit nul hasard

Qu’une logique s’installe

Depuis la cueillette

Jusqu’à la manducation

Depuis la manducation

Jusqu’à la Mort

Le dernier acte

teinté de suie

 

Paradoxe terrible

des ressemblances

Meurtre sans fin

des analogies

 

Le Simple des choses,

oui

Le Simple des Mots,

oui encore

Ces Mots qui nous

Font Homme

 parmi les Hommes

 

Alliance

Fenaison

Ouate

Lumière

Dune

Diaphane

Diatomée

Diamant

 

Grande beauté du DIA

 « ce qui Traverse »

préfixe de l’Exister

en sa fluence

le DIA est la marge d’Espoir

le DIA est combat

contre la dure factualité

 

un mot encore

dans la plénitude de son Être

 

Métaphysique

 

Avec son esthétique

Graphie grecque

μετά 

 

L’Après

L’au-delà de

 

Préfixe de l’Imaginaire

S’il en est

 

Préfixe de la Liberté

S’il en est

 

Alors comment représenter

Ce qui n’a nul contour

Nul contenu

Sauf celui de nos Songes ?

Et le songe souvent

Si embrouillé

Si confus

Comment lui donner

Une assise simple

Un Lit flotte en l’air

Un Nuage flotte

au-dessus du Lit

 

Le Rêveur

est absent

 

Le Songe est

absence de Soi

 

Faire du Songe

Une simple

 racine blanche

dépouillée

Qui s’enfonce dans

notre propre humus

 

Homme = Humus

Retour différé à la Terre

Racine qui court

Dans le silence

De la glaise

Sans doute la métaphore

du Simple

En sa plus haute venue

 

Le Simple est

Dépouillement

Dénuement, solitude

Retour à Soi

 

En son ultime contrée

Avant il n’y a Rien

Après il n’y a Rien

Le Simple est

Notre seul Viatique

Tout ajout

N’est que fioriture

Toute addition

Que perversion

De notre Essence

 

Et, au titre du Simple

En son ultime effectuation

Nous allions oublier

Dans notre hâte

De citer le

Merveilleux

GALET

l’Ovale en sa perfection,

La Couleur

En sa douce griserie

Le Toucher

En sa guise de soie

 

Le Galet

Est un

Monde-en-Soi

Sans nulle césure

Qui viendrait en

Atténuer l’Essence

 

Le Simple

En tant que

Le Simple

 

Toujours

Le Simple

Revient

Au Simple

 

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13 septembre 2023 3 13 /09 /septembre /2023 16:42
Grise inquiétude du jour

« Rive Noire II – Islande »

Michael Schlegel

 

***

 

Grise la lumière

Grise telle la traînée

de cendre.

Tout repose en soi.

Tout est au calme que

même les Hommes ne

peuvent surprendre,

eux qui sont encore

dans la douce texture

de leurs songes.

 

Eux, les Hommes, sont

dans l’inconscience d’être,

comme si, absents

à eux-mêmes,

ils flottaient dans les brumes

d’une invisible Origine.

Leurs corps sont

des champs irrévélés,

 identiques à des boules de cristal

qui traverseraient l’éther selon

les rayons d’une lumière lente,

juste un frémissement

 à l’orée du Monde.

 

Grise la lumière

Venue de si loin

qu’elle n’a plus

 la mémoire

de qui elle est.

Lumière amnésique

en quelque sorte.

Lumière pliée

au sein même

de son immobile vortex.

Rien, sur la Terre,

n’est bien assuré.

Tremblements de luciole.

 Vacuité de diatomée.

 

Le glissement de

l’aile de l’oiseau

sous la soie lisse du Ciel

serait déjà pure effraction,

déchirement de ce qui va venir,

oblitération d’un silence

qui se veut silence et

nulle autre chose.

Merveille parmi

les Merveilles

que ce temps arrêté,

que ce suspens,

un fil attache l’âme

 à ses illisibles amers.

 

Grise la lumière

Répétition de chaque

seconde devenant Éternité.

Grise griserie qui dit

le Tout de l’Homme,

le Tout de la Femme,

la beauté de l’union qui

 les fait être plus

que ce qu’ils sont,

de purs événements déposés

à la lisière de quelque

limpide pensée.

Leurs yeux scintillent

d’être qui ils sont,

de simple Nomades

en chemin vers eux-mêmes,

la seule destination qui soit.

  

Gris le Ciel au tissage de l’heure.

Le Ciel se sait

en tant que Ciel

et vogue très haut,

inattentif à toutes choses.

Le Ciel est une Royauté.

Une vastitude à lui seul

dont nul regard ne pourrait

embrasser le dôme infini,

 la courbe altière qui

ne connaît de limite.

 Être Ciel, c’est être perdu

pour les Hommes, gagné à

l’immensité seulement.

 

Alors l’Homme-Ciron

baisse les yeux

en signe d’allégeance.

Alors l’Homme ploie

sous le faix de

l’Incommensurable.

 Le Ciel est son hiéroglyphe,

le signe sous lequel il s’incline

et renonce à tout pouvoir,

 à toute possession.

 

Noire la colline qui

descend vers la mer.

Mystérieuse telle la

profondeur de la Nuit.

 Nocturne est la colline

 dont nul, encore, n’a pu

déchiffrer les ténébreux

caractères.

Terre/Ciel, des

interrogations

pour les Existants

 qui, à cette

 heure immobile

du jour, sont,

 au plus profond

d’eux-mêmes,

en leur essence,

Question de la Question.

Question, les Hommes,

de la Question du Néant,

de la Question de l’Être.

  

L’Eau. Illimitation de l’Eau.

Venue de si loin, partant si loin.

Eau dans la douce et inaperçue

mouvance du jour.

Grise-Blanche, l’Eau,

comme une hésitation à venir.

Elle vient au Présent,

mains pleines de dons et

se retire en son Passé

que nul Avenir, encore,

n’appelle à se manifester.

Eau lustrale, eau originelle.

 Un baume pour la Terre.

Une purification

pour les Hommes.

Eau qui réverbère la

douce feuille du Ciel,

 se pare de ses subtiles

transparences.

 

Eau qui bat, ici et là,

 avance et se retire,

flux et reflux,

tout ceci pareil au

rythme du Temps,

 à la généreuse

scansion de l’Amour,

à la valse à deux temps

de la Vie, de la Mort.

Balancement immémorial

qui est la mesure même de tout

ce qui vit et progresse

vers son Destin.

 

Eau inconnue en son être.

Eau porteuse de mystères.

Eau qui repousse et attire.

Eau de la fascination.

Eau de Narcisse.

Eau/Miroir en lequel chacun

croît reconnaître les lignes

 de sa fortune ou bien

de son adversité.

 

Et l’air, l’air invisible

on le connaît à sa touche discrète,

pareil au baiser de l’Amante,

pareil au jeu subtil de l’enfant

qui effeuille la vie à gestes feutrés.

L’air est discrétion, l’air est silence

et cependant on le sent si proche,

 tellement en nous,

un vent est passé

dont nous attendions

qu’il revienne,

lustre notre peau

d’une joie nouvelle.

 

Puis cet ilot, au loin,

qui dresse la herse

de ses rochers,

surgissement,

à l’horizon,

griffure qui dirait

la douleur

vacante des Hommes,

la longue attente

des Femmes

près de l’âtre

où le feu étincelle.

 

Gris

Blanc

Noir,

 

trois notes

viennent à nous

et leur modestie,

leur retrait,

nous placent face à

l’exténuante

beauté du Monde.

Exténuante, oui,

ne pas

 la reconnaître

nous plongerait

dans notre propre

abîme.

 

Grise la lumière

 

Sa douceur

Sa pureté

Le Don

Qui nous

 est fait,

L’Être

En sa

Venue.

 

 

 

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12 septembre 2023 2 12 /09 /septembre /2023 07:34
Tout un monde de vides conjectures

Edward Hopper

Chop Suey, 1929, collection privée.

Source : APARANCES

 

***

 

   L’on ne saurait entrer d’emblée dans cette œuvre d’Edward Hopper. Il faut l’aborder en diagonale par le truchement de l’analogie. Tout comme l’on s’immergerait dans le lagon de glace islandais de Jökulsárlón, semé de blocs de glace provenant de l'immense calotte glaciaire du glacier Vatnajökull. Oui, ces mots « Jökulsárlón », « Vatnajökull » sonnent étrangement, comme venus d’une autre Planète et c’est bien en leur paradoxale nomination qu’il nous faut les rencontrer, puisant en ce dépaysement les nutriments d’une possible compréhension de la peinture que, plus tard, nous allons aborder.

       Le lagon est d’eau bleue, d’un Bleu Céruléen, d’un Bleu Pétrole, ces teintes ombrées, à la limite d’une visibilité, tant leur côté nocturne est puissant, tant leur pénétrante méditation nous reconduit de facto à la profondeur des abysses en lesquels elles se reflètent. On ne sait guère si cette manière de refus de la couleur de parvenir à sa nature propre correspond à l’origine du Monde ou bien, plutôt, à son absentement définitif. Visant ce Bleu de lourde densité, nous sommes égarés, nous cherchons des repères qui nous diraient le lieu des Choses, tout comme le lieu de notre Être. Tout au fond, un autre Bleu légèrement estompé, éclairci par la distance, un Bleu Ciel qui se confond avec la nébulosité des nuages. Combien tout ceci nous reconduit sur les rives de l’insolite, les marges de l’inhabituel, les lisières de l’inattendu.

   Une bande de sable Jaune Chamois sépare notre vision en deux parties d’égale valeur. Mais ce qui nous interroge le plus et nous laisse perplexes, ce blanc moutonnement du Peuple des Icebergs, ces genres d’immenses Solitudes qui flottent dans l’immense d’un Temps qui paraît aussi flou qu’immobile, grains des secondes arrimés à la gorge étroite du sablier, fixité, glaciation, hibernation de l’exister en son étrange suspens. Chaque bloc de glace et de neige est situé à l’emplacement exact que lui a configuré le Destin, chaque bloc flotte pour Soi, uniquement pour Soi et cet archipel de givre et de banquise se réduit à une simple somme d’unités séparées, nullement à une entente, à une osmose qui eût pu en accomplir le sens. On aura compris que la solitude, l’exil, le retranchement dessinent la singulière figure d’une thébaïde, d’un ermitage au sein desquels chaque individualité est retirée au lieu même de sa plus effective autarcie, sans possibilité aucune d’en transgresser les frontières. Alors, lorsque l’on s’éloigne de ce paysage aussi ascétique que désert, une partie de qui-nous-sommes demeure inexaucée, comme en attente de sa complète parution. Rien ne se dit qu’un silence figé.

   Décrivant cette Haute Terre Septentrionale, disant la profondeur en abîme de notre désarroi face à l’incompréhensible qui nous atteint en plein cœur, nous avons, en réalité, brossé le portrait analogique de cette toile de l’Artiste New Yorkais dont l’on verra que les créations jouent sur le paradoxe d’une situation poudrée de frimas, frappée de fixité, circonscrite à la nasse étroite d’une catalepsie. Dans le cadre refermé du tableau, rien ne se passe que d’aporétique venue, rien ne se donne que sous le boisseau d’un vertical nihilisme. Tout ne fait sens, précisément, qu’à en être dépourvu. « Chop Suey », déjà le titre, autrement dit ce qui est censé synthétiser les significations de l’œuvre, ne se donne que dans la pure immanence. Une réelle ironie s’en dégage au regard de l’exotisme du plat que vient renforcer sa traduction littérale :

« mélange de morceaux ». Or si, par une hardie analogie, nous attribuons la qualité de « morceaux » aux Étranges Personnages qui y figurent, le moins que l’on puisse en dire c’est que le « mélange » ici, ne s’illustre que sous le visage de la séparation, de la dissociation. Chacun en-Soi, pour-Soi. La situation semble sans issue, la finalité irrémédiable, une manière de Théâtre de Marionnettes abandonnées au sort qui est le leur lorsque Celui qui leur donnait vie s’est retiré, Le Marionnettiste, ne laissant sur place que la vide armature d’un castelet de carton-pâte.

   Alors surgit immédiatement le problème de décrire une scène vide d’intentions, de donner des couleurs au Néant, d’insuffler une âme à ce qui n’en saurait recevoir la vive empreinte. Et puisque les divers Protagonistes paraissent dépourvus d’identité, manières de corps de cire d’un surprenant Musée Grévin, spectres sans épaisseur, ombres fuligineuses, simples contours de simulacres, il nous faudra les nommer en la moindre valeur ontologique qui se puisse imaginer, « pré-nom » plutôt que nom, préfiguration de ce qu’ils pourraient être, mais sans y jamais parvenir. Afin d’irréaliser le réel qui vient à nous, de lui configurer le prédicat le plus mince, nous userons d’une simple convention formelle, la couleur faisant office d’identité et de présence au Monde.

   Ainsi, la Femme vue de dos se nommera-t-elle « Oregon », celle vue de face « Lichen », l’homme aperçu de profil « Turquin », la femme à l’extrême-droite de la scène « Pointe d’Amarante ». Tels de simples amas de couleurs sur la face d’une palette, non mêlés, conservant en quelque sorte la pureté de leur origine, chaque teinte mènera-t-elle sa vie de teinte sans se soucier des présences contiguës qui ne figurent là qu’à la mesure du Hasard. Chacun enclos en sa Monade. Nul épanchement de Soi en direction de ce qui-n’est-nullement-Soi. Solipsisme parfait qui ne réclame rien, forme auto-manifestée, se tenant immobile à l’intérieur d’elle-même.

   Il ne reste plus aux Voyeurs que nous sommes qu’à décrire au plus près, la description étant à elle-même son propre savoir, le moyen à partir duquel briser sa propre coquille de silence, nullement celle qui, adverse, fige les Personnages dans leur gangue de glace. Mais sans doute est-ce au décor théâtral que nous offrirons la première place, manière d’avant-scène avant que les Acteurs ne se livrent, sur les planches, au jeu qui est le leur, pareil à celui d’une Antique Tragédie.

   Au motif de leurs teintes complémentaires (un Bleu, un Jaune), clairement affirmées, les divers plans sont visiblement architecturés, déterminant autant de lieux juxtaposés bien plutôt que jouant selon le rythme souple d’une harmonie. De ceci résulte une évidente tension, comme si une pesante atmosphère régnait sur les Protagonistes, comme si le joug du Destin, posé sur leurs épaules fragiles les inclinait à avoir cette vie-ci, pleine d’aléas et non cette vie-là, brodée des fils de la joie. Nous qui regardons, sommes également pris au piège. Les Bleus profonds, les Jaunes Soufre ou Moutarde, le Rouge Groseille de l’enseigne sont autant de signaux qui nous rivent à demeure, aiguisent le dard de notre fascination. Nos yeux sont littéralement cloués à la scène, attendant de quelque mobilité interne au geste de la peinture la possibilité d’une libération. Notre intime et singulière situation serait entièrement identique à celle des Antiques Spectateurs qui, de la niche de velours incarnat de leur fauteuil, assistaient à la révélation par Phèdre à sa nourrice Œnone, de son amour pour Hippolyte. L’inextricable d’un Destin qui s’acharne à poursuivre ses funestes desseins sur une âme sans doute naïve mais sincère dans le mouvement même de sa passion.

    Bien évidemment, ceci est pure conjecture, laquelle ne fait qu’illustrer le titre de ce texte. Et puisque conjectures il y a, sans pour autant en détailler les minces événements (ce qui serait aussi vain que fastidieux), tâchons d’exprimer, au moins par le concept, ce que cette situation révèle d’ambiguïtés, de conflits latents, de non-dits qui avancent sous la ligne de flottaison de l’exister. Questionner, voici à quoi il nous faudra nous tenir.

   La posture légèrement inclinée d’Oregon, ne nous dit-elle son possible abattement, peut-être l’aveu d’un secret et alors, l’image de Phèdre se superpose à la sienne ? Et cette table blanche immaculée, on dirait un champ de neige, ne nous indique-t-elle cette « Plaine de la Vérité » platonicienne qui dans « Le Phèdre » (encore !) souligne l’effort de l’âme à rejoindre « le pré qui fournit la pâture convenable, celle qui fait pousser les ailes et lui donne sa légèreté » ? (La Plaine de Vérité – Pierre Courcelles). Car oui, si le pré que survole l’Attelage Ailé du Phèdre est bien Vert, combien le Blanc pur, libre de tout signe, dégagé de toute empreinte, correspond en son entièreté à l’Archétype du Vrai, dont ce Mythe prétend nous donner la vision exacte.

   Or, cette métaphore de « Plaine de la Vérité », sous l’espèce de la table blanche, est bien ce qui focalise l’image, la rassemble en sa centralité, pose la seule question qui vaille en cette heure arrêtée, dans l’étrangeté de cette salle de restaurant. De cette aura de la Table-Vérité, Lichen reçoit la vive illumination, peut-être sous les propos enfin portés au jour de Celle-qui-lui-fait-face. Son visage de Geisha, la blancheur de son teint qui fait écho à celle de la Table, à celle de la « Plaine de la Vérité », paraissent lui octroyer cette Vérité intérieure qui se diffuse à l’ensemble de son être, singulièrement à la libre épiphanie de son visage. Tout ceci est de l’ordre de la révélation. Révélation d’un secret. Révélation de Soi face à ce secret.

   Le visage est doucement coloré d’un Rose de Céladon, le fruit des lèvres s’anime de Grenadine, le trouble est intérieur qui fait son indistincte résurgence. Cependant, nul ne saura la teneur des propos des deux Interlocutrices et ceci est heureux dans la perspective d’une libre interprétation en laquelle trouver les traits d’une possible signification. Le non-dit est riche de profils, d’esquisses, de silhouettes dont le dit, l’entièrement exposé, seraient bien en peine de rejoindre la puissance, la prodigalité, la force inouïe d’expansion. Quant aux deux coiffes symétriques d’Oregon et de Lichen, elles ne font qu’accentuer le caractère mystérieux, la tonalité obscure, la pente ténébreuse d’un dialogue pareil à une eau de source souterraine, elle ne vient au jour que par effraction, par minces ruissellements, une sorte de rosée posée sur le bruissement des lèvres.

   Cependant que ces deux femmes font vœu de silence, à la manière de deux Religieuses dans le calme d’un Monastère, quelque chose vient soudain fouetter l’image, la tirer, au moins provisoirement, de sa possible agonie. Une lame de lumière Jaune Soufre vient cingler le montant de l’ouverture, vibrant appel du Monde extérieur, de l’exister en sa force d’exultation. Mais la lumière s’arrête au cadre de la fenêtre, disant ici, son incapacité à pénétrer cette ouate compacte qui est le milieu diffus en lequel les Personnages se réfugient, tels des animaux au plein de leur hibernation. Donc rien ne fera effraction au sein de la Monade, elle est trop entière, frôlant la consistance de quelque Absolu.

   Dans la partie de la pièce la plus éloignée de son plan de référence, dans une sorte de brume bleue, à la limite d’une visibilité, deux Étranges dont il semblerait qu’il n’y ait rien à dire, tant ils sont absents à la scène, tant ils paraissent absents à eux-mêmes. Turquin, en son costume bleu sombre, buste légèrement incliné vers l’avant, semble tenir une cigarette dans sa main droite dont, bizarrement, il ne sort nulle fumée comme si, décidemment, rien ne devait faire signe en direction de la vie, de sa naturelle pulsation. Le regard de l’Homme est orienté vers un cendrier qu’il semble interroger, un peu comme si son existence même en dépendait. Pointe d’Amarante, elle, par une sorte de pur contraste, porte son regard en direction de cet Homme dont on ne sait s’il s’agit de son Compagnon habituel, d’un Ami, d’un Amant rencontré au hasard des rues. Un coin de table éclairé fait son frimas étincelant, rappelant « La Plaine de la Vérité » supposée surgir entre Oregon et Lichen. Curieusement, il semble y avoir des Destins croisés, celui d’Oregon faisant écho avec celui de Turquin au motif de leurs postures identiques, aperçus de dos, silencieux, inclus en l’entièreté même de leur être propre. Autre similitude, celle qui assemble, en une même clarté, en une semblable épiphanie sortant de l’ombre, Lichen et Pointe d’Amarante. Cependant, comme il a été évoqué précédemment, ces épiphanies ne sont que de surface, de convention, de pure forme, ne reflétant que l’abîme d’une profonde et insondable intériorité.

   Il existe une autre « Présence » dont, jusqu’ici, il n’a été fait mention, celle de la vêture Jaune Mastic suspendue à une patère. Par simple déduction, elle ne peut appartenir qu’à Lichen, la seule à s’être mise « à l’aise » dans une manière de geste de libération. Mais, si elle indique bien un « dépouillement », un genre de « mise à nu », elle n’en livre nullement la raison. Dans cette toile, Edward Hopper a manifestement souhaité porter l’énigme à son comble. Comme si son geste, se limitant à brosser des esquisses, avait soudain décidé d’en fixer l’être à ce degré d’irrésolution. Un peu comme Picasso, parfois, arrêtait ses tableaux en une manière de suspens, ne les « achevant » pas, laissant à l’œuvre, en quelque sorte, le soin de porter plus avant le visage de sa signification. Ce qui fait l’entière singularité de l’Artiste Américain, c’est bien ce genre d’affirmation/retrait, de dévoilement/voilement, de désocclusion/occlusion, exprimant en cette ambiguïté même, en cette ambivalence foncière, son souhait que le Voyeur devenant son propre Herméneute, se livre à une tâche d’interprétation qui lui soit unique, personnelle, subjective en dernière analyse. Or cette manière de suspendre l’œuvre au seul jugement du Spectateur, n’est-elle, en définitive, le seul geste de liberté dont nous pouvons disposer face aux épiphanies de l’Art ?  De « vides conjectures » en lieu et place de la Vérité ? Ne pourrait-il jamais en être autrement ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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10 septembre 2023 7 10 /09 /septembre /2023 17:16
Un refuge où s’appartenir

Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

 

                                                       Le 9 Avril 2018

 

 

 

 

              A toi qui sors de la nuit.

 

 

   Sans doute tes rives nordiques commencent-elles à s’orner des premières lueurs du printemps. Ici la saison se fait attendre et les giboulées sont sorties de Mars pour entrer en Avril. Voilà pour les nouvelles climatiques.

   Je t’ai souvent parlé de l’attirance qu’exercent sur moi les grandes étendues, surtout les déserts avec leur belle austérité. Jamais je n’en ai foulé l’immense solitude. Jamais je n’en parcourrai les vastes étendues. Je suis bien trop sédentaire pour envisager une telle transhumance. Alors que me reste-t-il, sinon à feuilleter les pages d’un livre, à regarder les images sur un écran et, surtout, à rêver. Il y a peu, pris de cette vague nostalgie qui affecte les voyageurs en chambre, j’ai regardé un reportage sur la Mongolie et le Désert de Gobi. Le documentaire était un peu daté, si bien qu’il présentait plutôt l’aspect d’une découverte archéologique ancienne que d’un réel saisi sur le vif. Peut-être était-ce mieux ainsi. Tu sais comme moi combien tous ces documentaires sont conventionnels, manières de bréviaires pour touristes où se mêlent, pêle-mêle, ces longs paysages de steppe herbeuse, ces yourtes grossières revêtues de peau, ces beaux chevaux mongols harnachés de selles colorées, ces lutteurs, genres de sumos portant bottes, ces familles de nomades qui se prêtent au jeu d’une intrusion dans leur intimité, montrant ici leurs derniers nés, là les peaux qui leur servent de couche, leurs ustensiles de cuisine, leur poêle rempli de bouses de yack dont l’épaisse fumée ressort par un oculus percé dans le toit. Mais encore tout ceci aurait été acceptable si la caméra ne s’était ingéniée à filmer le « progrès », lequel consistait en quantité de chantiers hideux où d’immenses excavatrices éventraient le sol afin d’en extraire l’or. La cupidité des hommes est sans limite, raison de plus pour s’en détourner. J’ai renoncé à voir le mot « fin » s’inscrire sur l’écran. De la Mongolie, du Gobi, je préférais conserver un souvenir qui ne soit celui de cette désolation.

   Alors, vois-tu, combien il est plus heureux de poser devant soi le désert en sa pureté. Mais regardons ensemble cette très belle photographie d’Hervé Baïs et tâchons d’y voir les phénomènes essentiels qui l’animent. En sa plus haute décision le ciel est ce drap noir qui paraît fixer aux destinataires de ces lieux un cadre à ne pas dépasser comme si, en sortir, constituait une coupable effraction. Aperçois-tu cette pure exigence de ces microcosmes qui n’ont de raison d’être qu’à la dimension de leur propre présence ? C’est bien là la vérité du subtil et de l’aérien, le point nodal de leur unique beauté. Nul ne pourrait s’y soustraire qu’à renoncer, en lui, à cette voix de source qui coule infiniment pour témoigner de l’unique persistance des choses, de leur dimension d’éternité. Mais seulement pour qui sait sentir au-delà de la vision bornée d’une rationalité, la poétique de l’apparaître selon sa pente la plus révélatrice.

   Juste au-dessous c’est une belle lueur gris-blanc qui est l’épure de ce qui se donne sans retrait. Là pourrait avoir lieu tout surgissement, du nuage, de l’oiseau, de la fumée. Mais en réalité rien ne saurait  entacher cette manière de vide qui n’est, à bien en méditer le sens, que la libre venue à soi de la plénitude. Combien de saints, d’anachorètes, d’ermites aux vœux absolutistes réfugiés dans des cabanes de pierre avec le sable pour seul horizon ont vraisemblablement connu ces états transcendants si proches de la fascination éprouvée auprès des œuvres d’art par les esthètes. Ceci, j’en suis sûr, tu en constates comme moi l’intuition certaine : toute élévation de l’âme est à soi la profération de l’unique, qu’elle provienne de ceci ou bien cela, du paysage sublime, de la prière fervente du religieux, de l’accroissement d’être de l’artiste voyant s’éployer son œuvre en tant que son propre soi trouvant le site de son effectuation. Il y a tellement de manières dont une faveur, un don, un prodige peuvent venir à notre rencontre et y faire lever les jaillissements de la joie. Je ne parle même pas de l’amour qui, dans toutes les manifestations, est la résille commune des emplissements de tous ces affects.

   Et que dire alors du sentiment immédiat de la proximité. Être le regardeur privilégié nous installe au centre de l’image, au foyer de ses ondes multiples qui ne sont plus mouvantes, étrangement, mais infiniment immobiles comme si une halte était toujours nécessaire à la saisie intime des choses. Oui le temps se métamorphose. Oui l’espace modifie sa topologie. Oui notre être se donne tout entier au procès de la manifestation. La solitude en est la médiatrice essentielle. Rien ne doit distraire. Rien ne doit séparer. Rien déporter en-dehors de soi. Être-de-la-dune en constante osmose avec l’être-que-l’on-est en attente de sa propre complétude. Nous, hommes aux mains vides, aux yeux souvent infertiles, à la peau éblouie par l’incandescence du jour, il faut le face à face, l’événement, le point de fusion qui nous portera dans ces régions de certitude que rien ne saurait dépasser.

   Etrange fascination pareille à un mirage au loin qui aurait retourné son signe afin que, nous l’appropriant, toute chose recouvre son ordre en même temps que l’impression de félicité qui lui est attachée. Là dans les plis et les orbes des collines de sable, dans leurs subtils ondoiements, leurs formes si étonnamment parfaites, leurs rides éoliennes parcourues de douleurs anciennes, là dans les sillons et les creux où glisse l’ombre en son mystère, là à la limite de soi où le flottement du palmier nous rappellerait à la partition lointaine du monde, il est un refuge pour s’appartenir sans partage, telle la pierre de la météorite tombée en un point caché où nul n’en pourra surprendre le secret.

   Tu le sais bien, Solveig, nous sommes ces brillants sémaphores qui s’agitent sur d’innombrables crêtes dont nos corps ouvrent le tombeau à d’illisibles pensées, y compris aux nôtres. Seul le paysage sublime, seule l’œuvre d’art en sa singularité, l’émergence de l’altérité proche peuvent en déchiffrer l’alphabet crypté. Là, en cette essence qui toujours réclame sa complétude, réside le « bonheur-malheur » de la condition humaine. Oui, ce visage à double face, cette éternelle ambiguïté qui tel jour montre la figure du rayonnement, tel autre jour la face d’ombre. L’on pourrait demeurer des heures entières dans la contemplation d’une œuvre belle. Seulement le réel toujours nous rattrape, seulement le gardien vient annoncer la fermeture du musée, seulement l’aimée nous adresse un signe de la main lorsque, la coupée relevée, le bateau s’éloigne du rivage. Il faut cette distance de soi à soi, cette perte des choses afin que notre désir de nous retrouver, fouetté à vif, nous incite à nous ancrer, tels ces sauvages chevaux mongols à la crinière flottante, dans un lieu de renaissance. Puissent-ils trouver, ces chevaux,  la liberté qui n’est que l’autre nom de la beauté. Puissent-ils !

 

 

 

 

 

 

  

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10 septembre 2023 7 10 /09 /septembre /2023 09:21
Du plus Haut du Ciel

Roadtrip Iberico…

Fortaleza de Sagres…

Portugal

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Située dans le « Journal de Voyage » d’Hervé Baïs en Terre Ibérique, « Fortaleza de Sagres » est l’image d’une construction militaire sise près du cap Saint-Vincent, le point le plus au sud-ouest du Portugal. Mais cette précision est de surcroît au motif qu’il s’agit moins de préciser les coordonnées géographiques de ce lieu que d’en tirer quelque enseignement symbolique. Autrement dit, substituer au premier plan de vision, un autre dont nous pensons qu’il sera plus riche d’enseignements. Habituellement, nous les Hommes d’humble destinée, avons-nous pour habitude d’avancer les yeux fixés sur l’horizon et singulièrement sur cette Terre que nos pieds foulent à la façon d’un remerciement. Comme si un rituel dédié au sol excluait, de par sa position, toute mesure qui serait placée hors du terrestre, de la glaise, de l’humus. Le limon en lieu et place de l’éther. Observez donc les Passants au hasard des rues, vous apercevrez leur attitude soucieuse, regard rivé aux pavés, peu d’entre eux, visages orientés vers le ciel, se présenteront à vous comme des explorateurs d’Infini, des aventuriers de l’Absolu. Certes « Infini », « Absolu » sont de Grands Mots qui nous toisent de toute leur hauteur mais, pour autant, ne doivent nullement nous réduire à n’être que de minces fourmis transportant leurs brindilles d’un coin du territoire à un autre. Ce préambule n’a pour but que d’attirer le regard en d’autres lieux que ceux, conventionnels qui, au compte de leur routine, ne font que nous aliéner à une lourde et immobile matière.

   Donc cette exigeante photographie, il faut la faire nôtre, degré par degré, tout comme l’on se hisserait depuis les profondeurs de la Caverne Platonicienne jusqu’aux altitudes célestes, là où le Soleil diffuse sa brillante et immortelle Lumière. Tout en bas, dans les profondeurs du Sensible, enveloppés d’ombres, nous nous confortons de cette manière de demi-cécité. Nous y sommes bien au motif que, toujours, nous en avons connu les voiles familiers, les attouchements quasi-maternels. Voir dans la clarté serait une trop vive blessure. De quoi nous satisfaisons-nous ? De ces silhouettes fuligineuses qui s’animent sur les parois de pierre. Puis, quelqu’un que nous appellerons « L’Innommé », vient saisir notre main, nous encourageant à quitter notre cocon. Au début, nous regimbons puis, petit à petit, nous gravissons la pente, distinguant dans la ténèbre un lac aux reflets d’étain, des Formes animant d’autres formes, le brasillement d’un feu au plein de la nuit. Toujours la main de l’Innommé nous invite à nous hausser au-delà de qui-nous-sommes afin de connaître une autre condition que celle d’Enchaînés. Bientôt l’air libre. Bientôt la douce caresse du vent sur notre peau. Bientôt l’Illumination Solaire, l’éclat à nul autre pareil. Soudain des Mots de pure essence s’inscrivent au fronton du Ciel :

 

Vérité – Justice – Beauté,

 

mots que féconde et porte à leur accomplissement le Souverain Bien.

  

   Voici le terme du voyage. Par contraste avec l’Allégorie Platonicienne, nous ne regagnerons nullement l’antre ombreux mais demeurerons en l’entière clarté de ce qui vient à nous. Maintenant nos yeux voient l’Invisible, maintenant nos yeux sont pénétrés de cette joie de l’Intelligible. Maintenant les Choses, le Monde nous dévoilent leur envers, nous gratifient de ce Chiffre mystérieux, de ce Secret qui les rend si essentiels aux yeux de Ceux qui veulent connaître et aller de l’avant avec, dans le regard, cette pierre de cristal, cette gemme transparente, ce rubis étincelant des énigmes révélées, des arcanes ouverts à la limpidité, à la simplicité du Jour. Toute Nuit est mise à l’écart qui obombrait, scellait nos paupières.

Quiconque lira, se posera la question de l’utilité de ces prémisses philosophiques, avec raison.

 

Le mobile invoqué pourrait se résumer à cette unique interrogation :

 

nos yeux nous dévoilent-ils l’entièreté du réel ?

 

   Chacun répondra à sa manière. Cependant, pour notre part, munis du viatique platonicien, nous gravirons les strates de l’image avec l’émerveillement qui sied aux Enfants dont chacun sait, qu’étant plus près de l’Origine, corrélativement, ils sont plus près de la Vérité. Ce que nous voyons là, posée devant nous, cette inexpugnable forteresse, ne serait-il préférable de la lire telle ces merveilleuses Ziggurats Mésopotamiennes, celles que l’on nommait « élevées », « construites en hauteur », ou encore les « très hautes », ce lexique si particulier méritant d’être rencontré à l’altitude qu’il mérite qui n’est autre que l’élévation babélienne du Monde, un Logos rayonne qui porte au-delà de sa propre présence l’entièreté, la totalité de ce qui vient nous visiter sous les traits du phénomène. Et, derrière le phénomène, la dissimulée mais très précieuse luminescence de l’Être, cet Indéfinissable qui pour n’être jamais circonscrit n’en détermine pas moins le tout de ce qui vient en Présence. Mais de l’Être, nous ne dirons davantage, cependant du Langage qui est la voie par laquelle il se signale, se manifeste selon son essentielle médiation, nous dirons un peu plus

 

car c’est bien en Hommes de Langage que nous

pouvons approcher d’un iota la nature de l’Être.

 

   Le bas de la Ziggurat se confond avec l’ombre dont elle provient. Le socle est ombre plus qu’ombre, c’est-à-dire mutité pleine et entière, occlusion des mots en leur gangue la plus primitive, la plus sourde.  Rien ne parle encore, ce qui veut dire que rien n’existe, que tout est immergé dans l’inextricable Chaos, que tout se mêle avec tout, que le Néant égale le Néant. C’est là le marais où s’emmêle le confus, où grouille le labyrinthique, où s’enracine le dédaléen. L’homme est encore en sa forme la plus archaïque, un simple tubercule en devenir, une racine noueuse non encore consciente de sa tumultueuse condition.

  Maintenant nous nous disposons à gravir les degrés de cette Babélienne Demeure, cette Demeure au sein de laquelle l’Homme, enfin venu à Lui, rencontrera les linéaments les plus assurés de son Essence selon le triptyque

 

Lire – Écrire – Parler,

 

   signes infimes au début, signes inscrits sur ces magnifiques tablettes sumériennes qui sont les orients qui le déterminent, l’Homme,  et l’installent en son Être. Gravir les degrés s’accomplira selon les Hymnes du Rig-Véda, ces paroles sacrées supposées avoir été révélées aux Rishis, ces Sages-Voyants à qui s’est donnée, un jour, l’entièreté, l’originarité d’une vision aurorale.

  

Premier degré – L’Origine du Monde

   

   « Å l’origine, enveloppé dans la nuit, cet univers n’était qu’une grande eau indistincte. L’UN formidable, du sein du vide, surgit alors par la puissance de son désir. »

  

   Et c’est bien nous, les êtres-en-devenir qui, aimantés par cette surabondance, cette sur-essentialité, gravirons le prochain degré qui, au sortir de la nuit, ne pourra être que pleinement auroral.

  

Second degré – Å l’Aurore

  

   « Dans les temps passés elle brillait splendide ; avec la même magnificence aujourd’hui elle éclaire le monde ; et dans l’avenir elle resplendira aussi belle. Elle ne connaît pas la vieillesse, immortelle, elle s’avance, toujours rayonnante de nouvelles beautés. »

 

    C’est bien parce que cette beauté nous aura atteints en plein cœur, Nous les appelés à être, que nous porterons nos yeux vers une lumière encore plus éblouissante, celle qui nous convoquera à notre horizon humain.

  

Troisième degré – Au Soleil

  

   « Il se lève du ciel, le Soleil brillant ; il va à sa tâche lointaine, éclatant de lumière ; - allons ! que les hommes aussi, réveillés et ranimés par lui, aillent à leur place et à leur tâche. »

  

   Voici, de l’Origine du Monde à la station finale de la vision du Soleil, après une initiation Aurorale, nous voilà enfin parvenus au sommet de la Ziggurat, au point le plus élevé de la Tour de Babel, là où notre regard enfin décillé peut voir les Choses en leur plus grande profondeur. Bien sûr cette pérégrination ressemble trait pour trait, à une Procession Mystique, à un Rite d’Initiation grâce auquel atteindre quelque Vérité cachée aux yeux des Mortels ordinaires. Certes. Parvenus à la plus grande hauteur, là où les mots vacillent, où la Matière se spiritualise, où les formes s’estompent, se fondent dans la nuit immensément ouverte du Ciel, où le regard s’allège, devient pareil à ces fins cirrus qui glissent, pareil à des voiles diaphanes, que dire, que prononcer qui ne soit consommé avant d’être produit, que penser qui déjà ne soit dissout dans une prochaine pensée, que méditer dont la consistance ne soit détruite à même la vacuité, la vanité des hypothèses ?  Nous sommes là, portés sur un si mince fil que, déjà, nous n’en percevons plus l’intime vibration.

 

Nous sommes en suspens

au-dessus de Nous-mêmes.

Nous ne nous abreuvons que de rosée,

ne nous sustentons que de brume,

n’avançons qu’au rythme d’une fugue.

Les Planètes font leur giration infinie.

Serons-nous au moins atteints

de cette « Musique des Sphères » ?

Elle seule pourrait nous dire

si notre quête d’Absolu présente encore

la forme de quelque nervure lisible

dans le lointain cosmos.

Le lointain !

 

 

 

 

 

 

 

 

   

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9 septembre 2023 6 09 /09 /septembre /2023 16:50
Ce vertige du jour

Photographie : Marie-Annick Guegan

   Septembre 2018

***

 

 Ce vertige du jour, est-ce toi qui en avais dessiné la forme, cette apparition sitôt désapprise que connue ? C’était comme d’être éveillé en plein songe avec une partie de soi absente, encore maculée des ombres nocturnes. Egarement que ceci, lorsque la vue du jour se trouble et menace de ne rien dire que sa nébuleuse empreinte. Alors, vois-tu, quelle autre ressource que de s’approcher du mur de plâtre - cette croûte du temps qui n’en finit de se dissoudre -, d’y planter les ongles afin que quelque chose de la réalité se montre qui ne mente pas. Quitte à ce que la cloison ne dise que sa consistance de rien - tu sais ces minces papiers huilés des maisons de thé -, sa transparence, le peu de son être, cette illisible fumée qui se dissipe dans l’aube naissante. Que sais-tu des choses que je n’aurai nullement saisi ? Sont-elles si mystérieuses que seuls des initiés pourraient en connaître la secrète aventure ? Non, ne parle pas. Toute profération serait entaille à la beauté. A ceci - cette profanation - nul ne peut se résoudre. Qui, une seule fois en a touché l’épiderme si délicat, s’arrime à des sommeils troublés mais tellement diaphanes. La pure vérité se donnant à voir, ici, près du vol blanc de l’oiseau, là, sur la frondaison chargée de ce blanc si vaporeux, une dentelle.

   Non, ne bouge pas. Demeure en toi comme la divine abeille sécrète son miel, en silence, sans que rien ne fasse signe d’une utilité, d’une fin qui pourrait la distraire de sa tâche. Seulement le geste pour le geste. Ainsi sera la plus belle apostrophe que tu adresseras au monde, le vœu d’être conforme à ce que la Nature, un jour, voulut pour toi. Et que désira-t-elle, si ce n’est de te confier à la multitude dans cette touchante et irréprochable image ? Etonnant, tout de même, cette confluence d’une vision trouble et du visage de la vérité, cette exactitude ! Peut-être ton irrésistible attrait vient-il de cette source un brin confuse dont tu joues tel un enfant faisant claquer la toile de son cerf-volant dans l’aire libre du ciel, sans que rien de son jeu ne soit trahi ?

   Ni ne parle, ni ne bouge. Vibre seulement. Vibre d’un amour pour toi, allume cette belle flamme de ton corps - bien des papillons pourraient s’y brûler les ailes -, fais-là étendard, fanal dans le soir qui décline, emblème dont le temps consumera les étincelles de l’instant, ces minces braséros qui s’allument au cœur des hommes et les rivent à demeure. Et cette pluie de cheveux, cette noire résille qui efface ton visage, laisse-là flotter pareille à la nuit qui réunit les amants et libère les passions. Elle est ton refuge le plus sûr. Tout est si emmêlé dans les joutes intestines ! Tout si dense qui trouble et fait perdre ses amers !

   Et cette chair vacante, ce luxe inouï, ce fruit à la douceur de conque, cette pulpe dont seul les dieux connaissent l’ivresse du haut de leur immense sapience, cette chair, que ne connût-elle son retrait dans quelque abri où, demeurant en sûreté, elle pût apprendre ses plus manifestes vertus ? Là serait sa présence la plus sûre, une musique si légère, les premières notes d’une fugue, les larmes douces d’un adagio, la plainte d’un violon dans le ciel d’une mansarde. Entends-tu, au moins, les mots que je t’adresse ? Ils sont des grains de sable dans le vent qui court et, jamais, n’a de halte. Une manière d’Harmattan s’emparant des âmes sans que nul ne s’en aperçoive. Et cette lumière, cette onde colorée au-dessus de ta tête, est-elle l’aura dont tu entoures ta légère venue ? Est-elle dissipation de ton esprit voulant féconder des objets aimables, une fable, la courbe d’une poésie, la naïveté d’une cantilène habitant les plis d’ombre ?

   Oui, je sais. Tu ne donneras suite à mes divagations. Comment le pourrais-tu ? Une chimère a-t-elle jamais tenu aux hommes - fussent-ils les plus attentifs à débusquer le rare -, un autre discours que celui d’un éternel mutisme ? Rien n’est à dire qui ne peut se dire en mots. Juste une irisation, un saut de ballerine, une poussière d’or au crépuscule, un nuage dans l’air printanier, des effluves poivrés sur le dos de la garrigue. Oui, demeure en toi dans cette indécision. Nulle autre manière de paraître. Oui. De paraître !

 

 

 

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3 septembre 2023 7 03 /09 /septembre /2023 10:16

 

Tout visage est le lieu d'une vérité.

 

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 Sur l'album de Magda Manser

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 L'apparition d'un visage est toujours un mystère. A peine l'apercevons-nous et, déjà, nous sommes conscients d'avoir franchi une limite, de nous situer dans un territoire d'une autre nature que celle du réel qui nous affecte quotidiennement. Le visage est ce miroir qui reflète le monde en même temps qu'il reflète l'essence de Celui, Celle qui en sont les sublimes porteurs. Oui, "sublimes" car cette effigie qui dresse devant nous sa singulière forme ne le fait qu'à l'aune d'un principe originaire, d'un temps suspendu. Car la durée ne saurait avoir de prise sur le visage. Seulement l'étincelle de l'instant s'y imprime avec la précision des choses simples. On évoquera, cependant, les rides témoignant d'une temporalité gravée dans la chair. Certes, mais ce sont seulement les nervures de l'être qui y figurent afin que l'Existant qui fait face puisse y lire la nature d'une âme, la quintessence par laquelle un Présent-sur-Terre signale sa silhouette anthropologique. Voyant le visage de l'Autre, ce n'est pas d'une simple géométrie dont il s'agit, d'une topologie qui aurait modelé la chair afin d'en préciser le commerce avec ses semblables. Ici, il est question d'un phénomène principiel s'annonçant, à chaque fois, comme unique, non reproductible. Le lexique facial est d'une telle complexité que, jamais, il ne peut renouveler sa propre épiphanie.

 Il en est ainsi de la Vérité qui ne surgit toujours qu'à assumer son essentielle singularité. Si la Vérité est l'adéquation de l'homme à cette profonde affinité qui le lie d'une manière exacte aux choses élues - on parlera "d'affinités électives", comme le faisait Goethe -, et gageons qu'il en soit ainsi, alors chaque instant d'une révélation ne peut faire sens qu'à être l'unique rencontre d'un FACE à FACE. On entendra par là la fusion de deux visages dans une commune osmose. C'est de l'être dont il s'agit, c'est-à-dire que la contemplation du visage de l'autre se révèle comme ontophanie, soit la pure décision de l'être de se donner à voir. On objectera peut-être que le corps dans sa totalité est également porteur d'une infinité de sèmes, d'une mise à jour d'une multiplicité de signifiants. Sans doute l'argument est-il recevable mais à condition que s'installe une rigueur perceptive de ce qui se montre. Si le corps signifie, et bien évidemment il le fait, il ne délivre du sens qu'à titre de sémaphore. Souvent les mains viennent confirmer ce que le langage finit  d'énoncer  et d'autres territoires corporels, chacun à leur manière, se manifestent comme porteurs d'informations. Seulement le corps dont on excepte le visage s'anime en tant que territoire ontique destiné à faire apparaître les esquisses successives de l'exister : nous sommes dans l'existence concrète, palpable, directement observable. De cette disposition du corps-parlant, il faut rapprocher  la dimension du visage en tant que pure grâce événementielle. Ici est le domaine ontologique par excellence, à savoir le lieu par lequel la conscience se livre, l'âme se dévoile, l'être surgit comme étrave singulière. Une apodicticité qui n'aurait besoin d'aucune explication si la nature de l'essence s'illustrait avec assez de cohérence aux yeux de ceux qui la reçoivent.

  Livrer, d'un seul et même empan de l'écriture, aussi bien la conscience que l'âme et proférer la survenue de l'être pourrait apparaître comme une décision purement arbitraire. Il s'agit donc de se défaire de ces abstractions pour se diriger vers ce qui, dans le visage, plonge ses assises dans le domaine de la concrétude, sans cependant oublier d'en préserver, comme en filigrane, les attaches ontologiques. L'on dit communément que "les yeux sont les fenêtres de l'âme" et chacun aura éprouvé combien il est troublant de se perdre dans le regard de l'Autre. Donc, si les yeux sont les fenêtres, par simple voie de conséquence le visage est la maison de l'âme de la même façon que Heidegger précisait que "le langage est la maison de l'être". Aussi bien langage et être sont indissociables, aussi bien âme et visage vivent en écho. En effet, si le langage dit l'être, le visage dit l'âme. Il n'y a pas de rupture sémantique, il y a simplement homologie ontologique. Mais évoquons maintenant quelques situations épiphaniques par lesquelles s'immiscer au plus près d'une possible réalité de l'âme, donc de l'être qui en assure l'essor.

  Mais, avant de pénétrer l'essence du visage, ce qui est important à saisir c'est le principe par lequel nous apparaît cette mesure d'invisibilité, d'indicible ou, à tout le moins, d'imperceptible manifestation. Car si nous percevons l'âme qui nous fait FACE, par le truchement des attitudes et mimiques qui s'impriment sur le visage de l'Autre, c'est bien que nous disposons d'une clé donnant accès à son être intime, à son essence même. Or Regardant et Regardé ne s'observent pas à la dérobée de la même façon que l'on s'appliquerait à détailler les esquisses d'un objet. Regardant-Regardé sont inclus dans un même geste ontologique dont la mesure est celle d'un regard contemplatif. Or la contemplation a ceci de particulier qu'elle gomme les aspérités existentielles pour nous situer, d'emblée, auprès des fondements. Toute anecdote se dissout dans la profondeur de l'acte de vision. Le Regardeur devient Voyant. Le Regardé devient Vu. "Vision" dans son sens étymologique de : « perception d'une réalité surnaturelle ». La nature s'effaçant donc pour nous livrer une compréhension toute  métaphysique du réel.  Toute la gamme des expressions faciales replacée dans ce contexte interprétatif ne s'inaugure alors que comme ces états d'âme impalpables d'ordinaire mais qui se manifestent au monde dans une immédiateté directement observable. Ainsi se font jour, dans leur plus pure "représentation" ces évanescences, ces insaisissables qui se nomment joie, bonheur, tristesse, douleur, extase, ravissement. L'on pourrait décliner à l'infini l'immense et prodigieux chromatisme selon lequel la psyché humaine - on l'entendra comme « partie de la philosophie qui traite de l'âme, de ses facultés et de ses opérations » - se révèle comme une source inépuisable d'émotions, de sensations, d'inclinations à être. Observateur et Observé se reflètent à l'infini, dans une immense "psyché", ce miroir où les âmes ne révèlent que leurs subtiles transparences. Il en est ainsi d'un principe pensant qui ne consent à s'actualiser qu'à l'aune d'une impalpable intellection ou bien, aux yeux de Ceux, Celles qui en sont suffisamment avertis pour lire dans les métamorphoses du visage la touche instantanée de l'être. C'est bien cette fugacité, cette étincelle aussi vite occultée qu'apparue qu'il s'agit de percevoir dans ce mystère que l'Autre demeure toujours, quand bien même il nous livrerait son âme à la lumière de notre raison, à la profondeur de notre intuition. Mais parvenus à ce point sans doute indépassable d'une rationalité en acte, convient-il de faire la place à quelques visages tenant le discours discret mais apparent de l'âme. Quelques portraits significatifs nous aideront à saisir par l'image et l'art ce que la parole peine à nous dire, que la réalité excède toujours comme pour nous disposer à forer plus avant ce domaine infini de la sémantique existentielle dont nous nous abreuvons souvent à défaut d'en bien saisir les si belles nuances.

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  Visage inconnu

 "Au seuil d'une parole"

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 Mystère - Réserve en soi des sentiments qui pourraient faire effraction et mettre en danger. Le visage se dérobe à demi comme pour mieux laisser paraître une manière d'ambiguïté, de difficulté à se dire. Langage sur le point d'une profération mais qui laisse au silence, à son suspens peut-être plus révélateur qu'aucune parole, le soin de retenir l'instant. Rien ne nous est soustrait de L'inconnue puisqu'à être dissimulée semble correspondre sa nature. Nous sommes comme à l'orée d'une demeure secrète, dans cette sorte de rite de passage dont tout seuil porte le message. 

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Rimbaud âgé de 17 ans, en octobre 1871
(photographie : Étienne Carjat)

"Le Bateau ivre"

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  Ce portrait de Rimbaud, contemporain de l'écriture du "Bateau ivre", semble être la transposition allégorique des visées rimbaldiennes quant à la poésie.

  "Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens".

  Or "Le Bateau ivre" est la mise en scène de ce sublime "dérèglement". Mais, bientôt le Poète est contraint de se résigner à "crever", à abandonner ses visions pour se réfugier "dans la plénitude du grand songe".

 Ce portrait raconte ce songe inaccessible où la nostalgie le dispute à la tristesse et s'abîme dans la révolte de n'avoir pu demeurer dans les rives de "l'inconnu", de n'avoir pu habiter  que cette destinée d' "un noyé pensif" reconduit à ne fréquenter  que le vieux monde d'où les Voyants s'absentent. Plus que le portrait de Rimbaud, cette photographie est le symbole même de la Poésie, de sa tentation permanente de ne tutoyer que les sphères élevées de la transcendance.

 "Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. 
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !"

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Charles Baudelaire

Source : Wikipédia

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 "Le sentiment tragique de la vie".

 Le titre de l'ouvrage de Cioran cité ci-dessus est celui qui semble le mieux correspondre aux sombres états d'âme du Poète que de vénéneuses "Fleurs du mal" semblent avoir promis, son existence entière, aux pires apories qui se puissent imaginer. Témoin cette phrase  écrite dans : "Mon cœur mis à nu" :

 «Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie.» 

 Et, aussi, le dernier quatrain  de "L'Albatros" où est dite avec le désespoir de l'énergie, la condition tragique du Poète :

"Le Poète est semblable au princes des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher."

 Ici, l'albatros symbolise cette dualité de l'homme - l'horreur et l'extase -, l'homme rivé au sol alors qu'il est toujours en quête d'infini.

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 Antonin Artaud.

Source : Regard Éloigné.

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 « Artaud le Momo »  : la folie perce sous le génie

 Ce portrait est pathétiquement beau. Et, d'ailleurs comment la beauté pourrait-elle s'actualiser autrement que sous les traits du drame, de la perdition, du néant faisant déjà ses mortelles abstractions ? Car la beauté "vraie" n'est jamais éloignée de ce qui la fait vibrer et la tient en équilibre, à savoir sa proximité avec la disgrâce qui joue en contrepoint et s'essaie, toujours, à lancer ses assauts. La beauté est un tel miracle ! Beauté et disgrâce entrelacées, comme peuvent l'être chez le grand créateur, génie et folie. La folie d'Artaud est belle parce qu'elle est l'incandescence de son génie, de sa démesure. L'art n'a pas de limites, son Serviteur non plus. Seulement il y a danger permanent à marcher sur le fil infiniment tendu au-dessus de l'abîme. Le funambule est si près de la chute ! Mais quelle audace, quelle beauté !

  Quand le 13 janvier 1947 « Artaud le Momo »  sur scène pendant trois heures au Théâtre du Vieux Colombier, donne sa représentation, le public est comme hypnotisé. André Gide en fera un somptueux compte-rendu :

 « Jamais encore Antonin Artaud m'avait paru plus admirable. De son être matériel rien ne subsistait que d'expressif : sa silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie. »

 Oui, ô combien Gide avait pressenti avec justesse et évoqué en mots admirables cette "flamme intérieure" qui n'était en réalité que la confluence du génie confronté à la folie. Jamais, peut-être aucun Acteur n'avait porté si haut son art, jusqu'à parvenir à sa propre combustion. Admirable était Artaud. Admirable était Gide qui, en une formule quasiment elliptique disait le tout de l'âme du créateur, le tout de l'âme de ce magicien de la "poésie-littérature-cinéma-théâtre", à savoir d'un art complet que ne pouvait maîtriser qu'un inventeur de haute volée. Le "théâtre de la cruauté", cette belle création d'Artaud avait finalement eu raison de sa raison, mais au prix d'une œuvre incroyablement exaltante. Artaud-le-supplicié avait donc péri sous les coups de boutoir de son art. Ce portrait nous en livre une perspective saisissante. A elle seule, cette photographie, est la figure de l'Acteur quand le spectacle vient de se terminer : un sublime don de soi !

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 Autoportrait de Léonard de Vinci

Bibliothèque royale de Turin

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  "L'archétype de la connaissance." 

  Personnalité complexe que celle de Léonard, génie universel, archétype de l'humaniste de la Renaissance, savant voué, par essence, à la connaissance infinie, il ne cesse, par-delà le temps de nous interroger. Mais d'abord, écoutons ce qu'en disait Goethe :

 « Bien fait, les traits réguliers, il était comme un modèle d'humanité et comme la perspicacité et la clarté du regard appartiennent au fond à l'intelligence, notre artiste possédait une clarté et une perfection accomplie. » 

 Intérêt majeur que cet autoportrait qui, dans une même œuvre réalise la confrontation du Voyant et de celui qui est Vu. Ou la coïncidence de l'âme se retournant sur son propre destin. Bien évidemment, cet autoportrait réalisé à la fin de sa vie, s'il reflète encore ce que fut Léonard plus jeune, paraît en avoir épuisé quelques lignes signifiantes. Cependant, l'âme réputée immortelle, ne saurait amputer sa réalité sous le seul prétexte d'une temporalité à l'œuvre. Regardant le dessin exécuté à la sanguine, nous y devinons encore la marque du génie dans ce front à l'immense courbure, l'empreinte du regard commis au savoir sous les sourcils ombreux, la détermination à s'emparer des secrets de l'univers dans la rectitude du nezLes cheveux font penser à quelque savant préoccupé de sa tâche plutôt que des succès mondains. Les ondulations d'une barbe généreuse s'inscrivent comme le naturel prolongement d'un prodigieux intérêt pour les mouvements de l'eau, ses tourbillons infinis. Seule la bouche dont les commissures s'affaissent, témoignent sinon d'une amertume, du moins d'une inclination à quelque résignation.

  Mais, pour mieux cerner ce qui de Léonard nous parvient au travers de ce portrait, lisons ce que Rudolf Steiner écrit dans "La grandeur spirituelle de Léonard au tournant des temps modernes" :

 "Contemplons ce visage et ressentons le génie même de l'humanité qui, à travers ces yeux, nous regarde." 

 Puis, plus loin, sur la façon de travailler de l'Homme de Vinci :

  "Il vit dans son âme un besoin scrupuleux de ne jamais attenter, fût-ce dans le détail le plus minime, à ce qu'il considère comme la vérité. C'est ce qui pénètre toute son œuvre : ne jamais altérer la vérité de l'impression et de telle sorte que cette impression soit absolument juste, exacte, conforme aux secrets intérieurs des choses."  (On ne pourrait guère mieux définir le travail de l'essence à l'intérieur d'une âme !).

 Or, si nous en croyons Steiner dont la probité intellectuelle est incontestable, ce que Léonard a appliqué à l'ensemble de son œuvre avec une méticuleuse conscience, il parait infiniment normal qu'il s'en soit inspiré dans la réalisation de son propre portrait. Ce qui veut simplement dire que la représentation qu'il nous offre de sa silhouette, de son visage, est conforme à la véritédonc révèle bien son essence. Il y a parfaite adéquation entre la réalité de l'homme, sa nature profonde,  et sa représentation. Cette conclusion, somme toute empreinte d'une juste logique, confirme bien l'intuition de départ, laquelle postule en une forme assertive que "Tout visage est le lieu d'une vérité".

   Ainsi, parcourant les différentes figures évoquées, c'est bien d'une vérité dont nous faisons l'expérience lorsque nous regardons "Au seuil d'une parole",  le "Visage inconnu" placé à l'incipit de l'article, jusqu'à "L'archétype de la connaissance" que nous offre le  portrait de Léonard de Vinci, en passant par le "Bateau ivre" de Rimbaud"Le sentiment tragique de la vie" baudelairien; le "génie-folie" "d'Artaud le Momo" et, ainsi, déchiffrant les hiéroglyphes de la vérité parmi ces hautes figures de l'art, c'est à notre propre connaissance que nous travaillons afin que, rendus disponibles à notre essence, nous puissions nous présenter au monde sous les traits d'une authenticité, laquelle est requise dès lors que nous prétendons à l'existence. Tout autour de nous, chaque jour, s'illustrent des portraits, s'impriment des visages qui sont en attente de recevoir un supplément d'âme. Il ne tient qu'à nous de le leur fournir ! En même temps que nous en prenons acte. Ceci est de l'ordre de ce ravissement que l'on sent poindre sur le visage exalté de Marie-Madeleine. Toute prise de conscience d'une altérité par le biais de son visage est, au sens strict, une épiphanie, donc un acte de piété, au sens originel du terme de "passion". Tout visage se doit d'être saisi d'une telle amplitude ou bien n'est pas. Par avance, non seulement nous y consentons, mais nous nous efforçons toujours d'en assurer le digne recueil. Ceci est un simple devoir d'humanité dont les Artistes connaissent si bien le secret. Accordons-leur le crédit qu'ils méritent !

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 Visage de Sainte Marie-Madeleine

Musée du Louvre

Source : LES PETITES CASES.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

  

 

  

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