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18 février 2023 6 18 /02 /février /2023 09:46
« Écrit sur le Grand Rouleau »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

 

                                                    Ce vendredi 17 Février depuis mon plateau de pierres

 

 

                                                                             Å toi, ma Libre Boréale,

 

 

   Sais-tu, Sol, combien il m’est doux de te rejoindre en ta septentrionale contrée. Près de toi, je viens trouver un peu de la paix qui me manque, un peu de la paix qui manque au Monde. Il y a tant d’agitation ces temps-ci, tellement de vents contraires, tellement d’abîmes qui s’ouvrent devant les pas pressés de la Destinée Humaine si bien que, cette dernière connaitrait sa fin et nul sans doute, ne s’en étonnerait, sauf les incurables Optimistes, sauf ceux dont l’illucidité est la marque de fabrique la plus visible. Le Monde va mal. Le Monde semble atteint d’un mal incurable, une « oublieuse mémoire » l’affectant, et cette amnésie partout répandue a vite gommé de son champ de vision, les guerres, les génocides, les pogroms et toutes les tragédies qui en ont tissé le cruel Destin. C’est tout de même affligeant cette inclination de l’humain à s’empresser de biffer les empreintes de sa félicité, à se précipiter, tête la première, dans l’aporie la plus vertigineuse, fût-elle dissimulée, isolée de quelque regard que ce fût ! On croirait avoir affaire à enfant insolent et terrible, une manière de petit sauvageon à la Gavroche qui ne vivrait qu’à maculer la beauté, qu’à tremper ses mains dans la boue, à badigeonner tout ce qui brille, à ôter la lumière, à la métamorphoser en ces ténèbres dont toujours nous redoutons la venue, nous en sentons l’haleine acide tout contre le coutil de notre peau.

   Certes tu me trouveras bien pessimiste à l’orée de cette année qui commence à peine. Mais, parfois, l’analogie est-elle troublante qui relie en un unique endroit, Pessimisme et Réalisme, comme s’il s’agissait en fait, d’une seule et même substance, d’une seule perspective faisant son clignotement double, faisant son illusion, nous trompant à l’envi. Ne penses-tu, Solveig, que la Réalité est le plus souvent triste, que pour cette raison nous l’affublons de masques, que nous la vêtons de brillantes passementeries mais qu’elle n’en demeure pas moins une préoccupation de tous les instants. Nous feignons de marcher d’un pas sûr, mais en réalité nous louvoyons, nous tâchons d’éviter les obstacles, nous essayons de passer « entre les gouttes ». Mais toujours la contingence nous rattrape qui nous confronte à nos propres démons, qui nous place face au miroir déformant où, surpris, nous découvrons notre propre anamorphose avec quelque stupeur. Mais plutôt que de prendre acte de notre dénuement, de notre cruelle fragilité, nous grimons notre visage, nous dissimulons nos rides sous des couches de « couvre-misère », nous mimons le Carnaval alors qu’il ne s’agit que de Noces tristes, d’Épousailles rompues bien avant que d’être consommées.

   Je n’aurai cependant nullement la cruauté de faire surgir devant toi ces séismes dévastateurs, ces guerres froides qui renaissent de leurs cendres, ces maladies sournoises qui nous jettent dans le plus vif désespoir. Oui, le Principe de Réalité est cruel et le soi-disant « optimisme » n’est jamais que « l’habit de lumière » qui dissimule nos hardes et nos guenilles, nos cruels lambeaux et nos défroques les plus pitoyables. Mais peut-être, déjà, en ai-je trop dit et la journée sera grise et la cendre poudrera le ciel de sa longue effusion. Ne serais-tu d’avis, comme moi, qu’à l’aune de tous ces sombres événements, nous les Humains, ne sommes nullement libres ? Une constante épée de Damoclès oscille au-dessus de nos têtes, le fil qui en retient la chute menaçant à tout instant de rompre, de consommer cette Finitude dont nous faisions nos délices lorsqu’elle n’était qu’une vague théorie accrochée au ciel du Monde et des Idées, mais qui, devenant réelle, signe notre disparition et nous conduit au cachot.

   Si tu veux le fond de ma pensée, très Chère du Nord, je crois que notre supposée liberté est uniquement tissée d’utopie ; que nos actes, que nous croyons nôtres, nous sont dictés depuis une zone mystérieuse et illisible ; que nos décisions, que nous jugeons la conséquence de notre volonté, ne sont que des « miroirs aux alouettes », des sortes d’artefacts ; que nos mouvements sont actionnés par d’étranges attaches ; que nous nous agitons sur la scène du Monde telles ces marionnettes à fil qui, supposément, se pensent elles aussi libres et qui ne sont qu’aliénées, tirées à hue et à dia sans qu’elles ne puisent en rien influer sur leur existence de bois et de chiffon. Une simple mécanique, des rouages d’horlogerie qui font leur tictac temporel dans l’inconscience la plus grande qui se puisse concevoir.

   Je pense que, sous mon écriture allusive, tu auras reconnu l’empreinte de « Jacques le fataliste », que tu auras saisi d’emblée la métaphore du « grand rouleau du Ciel » et sa mesure inéluctable, « tout est écrit là-haut ». Combien les paroles de Jacques paraissent une condamnation de la marche vers l’avant de la Destinée Humaine :

 

« Jacques : (...)

 Un homme heureux est celui

dont le bonheur est écrit là-haut ;

et par conséquent celui dont

le malheur est écrit là-haut,

est un homme malheureux. »

 

   Comment sortir de ce violent paradoxe, lequel pointant les hasards de la naissance, promulgue Celui-ci « heureux », celui-là « malheureux » sans que quiconque puisse en inverser le cours ? L’Aveugle a-t-il un jour choisi de ne pas voir, ? Le Sourd de ne pas entendre ?  Le Paralytique de ne pas bouger ? Le fossé creusé entre les Hommes est si abyssal que même la raison la plus étayée n'en saurait démêler le motif, en comprendre la cause.

 

Nulle égalité entre les Hommes.

Sauf le Souveraine Mort

 

   Les Hommes seraient-ils factuellement égaux et l’on pourrait proclamer, haut et fort, leur inaliénable liberté.

 

Nul n’a choisi de naître,

nul n’a choisi de mourir.

 

   Chère Sol, je crois, selon la formule canonique, que « la messe est entendue », qu’il n’y a plus, dès cet instant, de parabole divine à interpréter, plus de miracle à espérer et que les Religions ont les mains vides, que leur ballon de baudruche se vide aussitôt la supercherie déjouée. N’en déplaise au très estimable Sartre, l’Homme n’est nullement « condamné à être libre », il n’est que « condamné à être », c’est-à-dire à être selon les hasards de la vie qui l’auront balloté ici et là, abandonnant sur la grève quelque Miséreux, portant au zénith tel Autre qui aura hérité de supposés « mérites » et qui, pour autant, n’en pourra mais. Il faudrait être de « mauvaise foi » pour reprendre l’expression sartrienne, pour continuer à affirmer la Liberté dès l’instant où l’évidence indique la réalité contraire.

   Libre, ma chère Sol, nous ne le devenons que le jour de notre Mort, ainsi se profile un Sentier Lumineux au milieu des froids dessins de la Camarde. Tu voudras bien m’excuser de t’infliger de si lourdes assertions en cet hiver teinté sans doute encore, en tes hautes latitudes, des chagrins et des frimas qui plongent l’âme en ses délibérations les plus noires, en ses pensées les plus désolées, mortifiées. Mais connais-tu au moins quelqu’un qui ne se soit jamais exonéré de ses chagrins, de ses peines ? Faut-il confier sa tête, pareil à l’autruche, au premier sable venu, plongeant en la cécité afin d’éviter la cruelle blessure du jour ?

   Å observer l’image que je joins à ma lettre, cette œuvre de Barbara Kroll, à laquelle j’affecterai volontiers le titre de « Perdus en Eux », tu saisiras aisément le motif de mon écriture, cette désolation qui en ombre les mots, cette pure ténèbre secrétée tel un violent venin, tel un acide qui ronge les chairs, bientôt il ne demeurera qu’une vague tache bue par la poussière du sol. Car vois-tu, je crois qu’il faut, une fois porter haut la bannière de la Joie, une fois abattre la voile et naviguer dans la Douleur, proue face à la tempête. Nulle autre façon de naviguer, le Réel n’est nullement évitable. C’est lui qui nous détermine et non l’inverse.

   Je ne sais si l’Artiste, brossant ces Figures, pensait à quelque Destin. Si l’image de la Liberté l’emportait sur celle de l’Affliction. Ce que je puis cependant énoncer avec certitude c’est ma conviction que cette Triste Procession porte l’empreinte d’une pesante Métaphysique, que la Mort, la violente Mort pourrait surgir à tout instant, transformer ces Existants en spectres, en revenants, que sais-je en fantômes, en ectoplasmes à la forme fuyante, des êtres en partance pour un inconnu vertical. Le jour est vert, pareil à ces fonds marécageux dont j’imagine qu’ils reçoivent cette clarté d’aquarium, cette clarté qui est bien plus teinte de la psyché que délibération de la somptueuse Nature. Le sol est blanc. Blanc de neige taché de gris, on dirait la métaphore de jours anciens dont la mémoire ne retiendrait que la tristesse, l’incoercible chagrin, comme si l’Aventure Humaine ne pouvait jamais conquérir son futur que dans cette lumière avare, à peine un bourgeonnement, une rumeur. Certes il y a un mur, une falaise du mur qui porte sur sa surface un peuple de cœurs rouges, mais un peuple surtout reconnaissable à son empreinte de sang, non à l’aune de l’Amour dont il pourrait se faire le porte-voix. Du reste, ne ressens-tu, comme moi, cette manière de lourde hébétude, deux cœurs jonchent le sol de leur inutile présence, signe infini d’une vacuité qui en creuse le centre, en épuise la possible pulsation. Un cœur inerte qui est pareil à la feuille morte. Son dernier battement est encore visible dans la texture du dessin qui s’épuise à en dire la forme reconduite au Néant.

   Et les Personnages, les Spectres glissent en eux comme s’ils se précipitaient dans l’étroite gorge d’un puits. Vois-tu, Sol, ils me font une drôle d’impression, je les perçois telles des pièces d’un cruel Jeu d’Échecs, bien entendu tels des Fous girant au sein même de leur folie sans même en éprouver la mortelle essence. Autrement dit leur Histoire empreinte de Finitude pourrait se résumer à cette formule-couperet, à cette métaphore-guillotine :

 

ÉCHEC & MAT

 

   Tels d’infortunés scolopendres, ils se traînent vers ce qui va les détruire sans pitié aucune, leurs milliers de pattes ne leur servant qu’à les conduire vers ce précipice qu’ils ont longé toute leur existence, faisant mine de l’ignorer. Et ce qui est vraiment tragique ici, c’est qu’ils n’auront même pas la consolation de la lucidité, c’est que l’exercice de la Raison leur sera ôté. Ils iront à l’échafaud, avec, au cœur, une sorte de Joie poisseuse, gluante, s’élevant à peine plus haut  qu’une comptine pour enfants, pétrifiée dans le brouillard d’un songe étroit. Combien cette étique procession me fait penser à quelque cortège funèbre d’où le Mort lui-même serait absent, genre de cérémonie de la Mort pour la Mort. Mais que pourrait-il sortir de ces Silhouettes informes, ourlées de nuit, perdues en elles-mêmes qu’une antienne douloureuse, une antienne écrite avec des larmes de sang et de suie « sur le Grand Rouleau » ? Je te le demande. Je sais, tu ne profèreras nulle réponse car l’Absurde n’en exige aucune.

 

Il est lui-même le sans-réponse,

l’effacement du Verbe,

le Vide sidéral, le Rien

dont nous les Hommes,

vous les Femmes sommes tissés

jusqu’en notre fond

le plus abyssal.

Le plus abyssal !

 

   Chère Solveig, voici qu’enfin ma parole s’épuise, que mon sang se fige dans mes veines, que ma respiration est à la peine d’avoir tant dit et rien exprimé. Envoie-moi un peu de ton air du Septentrion, un peu d’air vif et frais, il sera ma consolation en attendant…

 

Ton impénitent ratiocineur Métaphysique

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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16 février 2023 4 16 /02 /février /2023 08:47
ART : se déprendre de tout

« Printemps »

 

Crayon : Barbara Kroll

 

***

 

« Retranche tout »,

« Supprime toute chose »

 

Plotin

 

*

 

    S’agit-il d’une fantaisie d’Artiste, d’une simple réflexion iconoclaste, d’une invite à se rebeller contre le réel ? Ici je veux parler du titre que Barbara Kroll a donné à son dessin « Printemps ». L’intention est-elle de suggérer, par antiphrase, de ne lire cette image qu’à l’aune de son contraire ? Jamais image ne se laisse apprivoiser avec facilité comme si, la regardant, on en prenait possession selon la totalité des sèmes qui en parcourent les traits. Comme si une manière d’évidence exsudait de son architecture. Comme si la vérité de l’œuvre était logée en nous, bien plutôt que dans sa réalisation graphique. Mais cette vérité dont toujours, souvent, nous sommes en quête, elle n’est ni la propriété de la Chose, ni la propriété du Sujet. Elle ne peut se trouver que dans le trajet, la relation de l’une (la Chose) à l’autre (le Sujet). Car toute vérité est à double face, telle la pièce de monnaie qui n’est vraiment ce qu’elle est qu’à exhiber son avers et son revers. Ce que cette Vérité est pour moi, sera la fausseté, l’approximation de tel Autre. Dans cette immense profusion du réel, dans cette complexité que nos yeux rencontrent au cours de leur exploration, dans le multiple et le toujours renouvelé qui vient à nous, toute perception est relative qui modèle notre ressenti de telle ou de telle manière. Ainsi, le « Printemps » de ce Quidam, sera-t-il mon « Hiver » ou bien « L’automne » ou bien « l’Été » de Ceux qui en recevront l’empreinte telle une certitude ou selon l’immédiateté d’une intuition.

   Quant à ma saisie première, j’y vois essentiellement la touche blanche de l’Hiver, son nécessaire dépouillement, sa rigueur essentielle, le travail de la Blancheur qui fait d’un possible Infini, l’image étroite d’une Finitude.

 

Ce que j’aime imaginer,

eu égard à la loi des contrastes

et des oppositions de l’exister,

 

une Foule dense qui se presse

dans le tube d’acier du Métropolitain,

puis le Carrefour d’une ville d’Asie

où les Passants pressés

me font penser à une fourmilière

 aux mille mouvements,

puis une Plage de sable

blanc de Polynésie

où les corps humains

font leurs taches brunes,

le sable en devient invisible,

déflagration de la

Marée Humaine

à même la générosité et

le retrait de la Nature

en son originel silence.

 

   Écrivant ceci « originel silence », ces mots proférés ne le sont nullement gratuitement. Déjà en leur teneur simple, ils font signe en direction d’autre chose que ces grouillements urbains, que ces symphonies estivales. Car la plus grossière erreur que commettent les Hommes et les Femmes, le plus souvent sans qu’ils en soient conscients, prendre la surface pour la profondeur, l’écume pour la lourdeur des abysses. Toujours la signification des choses, tout comme la Nature d’Héraclite « aime à se cacher ». C’est un constant jeu de dissimulation, un éternel manège de dupes, une amusante frivolité du « faire-semblant », que de ne porter son attention qu’à ce qui brille et éblouit à défaut de se montrer à nu, d’exhiber son « âme », si vous préférez.    

   J’ai déjà beaucoup écrit sur les œuvres de l’Artiste Allemande, j’ai déjà dit, à maintes reprises, combien son art est spontané, sans concession, un jet d’acrylique, un rapide crayonné, quelques ébauches rapides et le sujet est posé, ici devant et il ne cessera de nous interroger que nous ne lui ayons attribué une explication vraisemblable, au moins une destination plausible dans le lieu de notre « Musée imaginaire ». Certes, parfois l’esquisse trouvera-t-elle la dimension de l’œuvre arrivée à son terme sous la forme d’une esthétique plus aboutie, au lexique plus précis. L’œuvre y gagne-t-elle quelque chose ? Certes les points de vue seront, sur ce point, infiniment divergents. Je crois cependant que cette configuration minimale, ce jaillissement, cette projection des pulsions de l'Artiste sur le papier ou la toile présentent un évident intérêt. Cette manière de tout jeter sur le subjectile, sans qu’aucun filtre n’en atténue la puissance, le rayonnement, contribue à laisser apercevoir cette non-dissimulation qui est l’autre nom de la Vérité évoquée ci-dessus.

   Plus le geste est prompt, impétueux, plus l’objet est donné près de sa source, plus il possède l’éclat d’une donation soudaine, sans ajout ni retrait. Dès l’instant où le premier geste est contrarié, modifié, il perd son initiale valeur de témoignage d’un profond ressenti, il gomme ses traits les plus saillants, il se voile de pellicules, de strates qui lui ôtent toute prétention à nous montrer le soudain, le vif, l’inattendu, le fulgurant. Parfois faut-il, à l’œuvre, cette marge immense de liberté qui la singularise à l’extrême au simple motif que tout geste soudain issu de son roc biologique n’est jamais reproductible, il est unique et cette unicité est ce qui concourt à la rendre exquise, insolite, étrange, cette œuvre, et c’est en ceci qu’elle nous ravit comme si elle nous faisait assister sans délai à la naissance d’un nouvel être dont, jamais, nous n’aurions pu esquisser le moindre projet, tracer la courbe de son avenir, imaginer le phénomène à nul autre pareil de son destin.

   Picasso ne disait-il pas : « Tout acte de création est d'abord un acte de destruction », or y aurait-il « destruction » plus magistrale que celle qui consiste à ne poser sur la toile que les premières traces d’un geste qui, plutôt que de trop affirmer, laisse en suspens, en rétention ; la synthèse se donnant aux Voyeurs de l’œuvre telle la tâche singulière qui leur incombe ? Il y a une grande beauté en même temps qu’une grande générosité de l’Artiste à se retirer du mouvement de sa genèse, à le confier à d’autres qui en assureront, en leur for intérieur, une des possibles complétudes. Tout Contemplatif, face à l’inachevé, se met en chemin, au moins imaginativement, de façon à donner une suite aux points de suspension, à investir l’espace de la parenthèse libre, d’un sens qui les détermine et en légitiment l’être, seulement cette imposition du Soi à l’œuvre la rendant compréhensible, vraisemblable. Nul paradigme d’une possible connaissance ne saurait demeurer dans cette zone d’invisibilité qui est zone inconsciente, investie symboliquement, sinon d’un danger, du moins de « l’inquiétante étrangeté » des choses insues.

    Parvenus au seuil de cette réserve, de cette annonce tronquée, de cette parole qui s’ourle de silence, il devient nécessaire de tracer à grands traits l’esquisse d’un dénuement de manière à faire apparaître l’étonnante injonction plotinienne, aussi elliptique qu’impérative.

 

« Retranche tout »,

« Supprime toute chose »

 

   Certes l’injonction est éthique mais, ici, je vais tâcher de l’appliquer à une esthétique. Il n’y a de divergence, entre ces deux notions, qu’apparente pour la simple raison qu’une œuvre digne de ce nom ne saurait affirmer son être qu’au double prix d’un essai d’y affirmer quelque beauté et une beauté authentique, ceci va de soi. Si nous faisons face à « Printemps » (qui, pour nous est l’Hiver), d’une façon aussi immédiate que sa forme le suggère, nous nous apercevrons vite que sa qualité, bien plutôt que de nous offrir du famélique, du nu, du vide, de l’émacié, emplit notre esprit d’une infinie provende qui sera celle du sans-limite. Car, partant de ce Sublime Rien, tout pourra se donner dans l’ampleur, tout pourra revêtir la figure de la plénitude. Il en est de certaines réalités comme des arbres, l’essence n’en est atteinte qu’à la chute de leurs feuilles. Là, et là seulement, ils sont disponibles, nous livrant sans arrière-pensée, la blancheur de leurs racines, la netteté de leur écorce et, pour qui sait voir, ce fragile aubier qui, sans doute, constitue leur nature la plus foncière mais aussi la plus secrète.

   Nous nous approchons de « Printemps » et, sitôt effleuré, nous nous trouvons envahis d’une onde bienfaisante, nous en ressentons la subtile pluie de gouttes sur le lisse de notre peau, nous en vivons la félicité dans le mystère même de notre derme. Alors nous méditons longuement le mot de Plotin « Retranche tout », « Supprime toute chose » et notre étonnement est à la hauteur du phénomène qui envahit notre âme, en décuple la puissance. La neige, les bancs, les arbres dans leur plus sobre apparition, se donnent non seulement dans le rare dont ils sont porteurs (ce qui serait déjà une grande chose en soi), mais ils sont atteints d’une grâce qui les multiplie, les ouvre à l’universelle présence de lointains archétypes dont ils portent la trace, dont ils révèlent la sombre grandeur.

 

Chaque élément de la scène,

Neige, Bancs, Arbres

fait signe vers une sorte

de genèse triadique,

Solitude, Conscience, Lucidité

dont chacun est porteur en soi,

dont la synthèse explique

la dimension hors-sol

de notre ravissement.

 

  Depuis cet espace essentiel, c’est un genre de ruissellement qui se produit, lequel féconde notre vision. Et c’est bien parce que Neige, Bancs, Arbres sont affectés d’une pure Présence, que rien n’en divertit la nécessité interne, qu’ils viennent à nous sur le mode de la condensation, de la focalisation, de la cristallisation. Ils sont, ces Essentiels, de la nature des gemmes, de la texture de l’éclat, de la substance d’une pure épiphanie. Ils sont des êtres de pur paraître. Ils sont des phénomènes de pure irradiation. Ils nous fascinent et nous assemblent en un lieu unique de notre Être, cette imprescriptible étincelle qui est le site même de notre savoir de nous le plus accompli.

   Vous n’aurez nullement été sans remarquer l’accentuation récurrente du prédicat « pur », ce qui, bien évidemment, loin d’être une fantaisie « purement » graphique est l’essence selon laquelle les choses de l’Art se disent dès l’instant où elles nous touchent au plus intime, au plus dissimulé, au plus ténébreux, une lumière y scintille soudain dont le futur sera atteint pour un temps immémorial. Seules les choses matérielles, physiques, organiques meurent un jour de leur propre logique. Seules les productions de l’esprit connaissent le domaine du surréel, son illimitation car rien ne s’éteint qui a été porté au jour de la conscience.

   Å l’initiale de cet article, nous parlions de la pullulation du divers, de son immense polyphonie, nous parlions de la Foule entassée dans le Métropolitain, nous parlions des Carrefours surchargés des villes tentaculaires d’Asie, nous parlions des Plages de Polynésie essaimées des corps de la multitude Humaine. Nous parlions de l’existence, de son vertige permanent, de sa lecture, le plus souvent illisible. Et maintenant, si nous revenons au dessin de l’Artiste, c’est bien d’une totale antinomie par rapport à cette multiplicité dont il s’agit. La pure esquisse d’une essentialité. L’économie des moyens employés, quelques traits, du blanc, du gris, du noir, quelques présences, bien plus évoquées que marquées, ce travail à « fleuret moucheté » correspond en tous points à la méthode phénoménologique de la « réduction » qui, par retraits et effacements successifs, séparant le « bon grain de l’ivraie », sacrifiant le superflu au profit du fondamental, de l’éminent, du central, ignore la périphérie pour se situer au foyer, là où la Signification fait son point fixe, là où rien ne saurait être retranché qu’à s’immerger dans le Néant.

   Ainsi, si nous voulions appliquer cette grille de lecture minimaliste qu’utilise souvent Barbara Kroll au travers de ses esquisses, le Monde, bien plutôt que d’être cette confusion, ce hourvari, ce chamboulement, ce tohu-bohu, serait porté à l’extrême même de son dénuement, tout ou presque y aurait été « retranché », tout ou presque y aurait été « supprimé » :

 

un Homme Seul dans le Métropolitain,

une Femme Seule traversant le carrefour,

un Corps, un Seul sur le blanc d’une plage.

 

Encore ici, un mot se détache

 de la confusion ambiante « Seul »,

l’explication étant simple.

 

C’est à partir de la Solitude

et à partir d’elle seule que l’œuvre

se donne en tant que ce

qu’elle est en son fond :

Solitude de la création,

Solitude de la vision.

 

   Là est son habitat le plus propre. Au-delà, spectacle, jeu de dupes, agitation de commedia dell’arte, masques et bergamasques comme au Carnaval de Venise. Cependant rien n’empêche la fête, rien ne la condamne à disparaître.

 

Il existe un temps pour la Fête

qui est celui de la Multitude ;

il existe un temps pour l’Art

qui est celui de la Solitude.

 

 

 

 

 

 

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10 février 2023 5 10 /02 /février /2023 11:00

   [Avant-texteDe l’écriture qui gire autour

 

   Nombre de mes textes en prose ou de mes textes qui s’essaient à poétiser tournent essentiellement autour de deux pivots (qui, en réalité n’en constituent qu’un seul), à savoir la Plainte Orphique dont le naturel mouvement est de partir à la recherche de l’Aimée, cette insaisissable Eurydice dont le sort est de s’absenter toujours, manière d’être ineffable, de projection de l’imaginaire dont il ne demeure jamais qu’une longue tristesse et un sentiment de dépossession. Le second pivot est celui du Romantisme dont il faut bien reconnaître, malgré son éloignement historique, qu’il est coalescent à l’évocation de Celle dont le destin est d’être une simple brume, une inconsistante vapeur, un halo aux contours vagues. Mais que peuvent donc signifier tous ces cercles, toutes ces ellipses qui rayonnant autour de l’Absente et n’en finissent jamais de désespérer de Soi et, à travers Soi, de la Condition Humaine ? Que nous le voulions ou non, que nous l’affirmions clairement ou le dissimulions sous un visage d’airain, Tous, Toutes, nous sommes habités du visage de l’Amour, de la Beauté qui est son reflet, de la Vérité qui est comme son merveilleux couronnement. Mais peu importe l’exposition de ce sentiment, l’essentiel réside en son Essence, laquelle, le plus souvent, redoute la trop vive lumière.

   Si une recherche traverse mes textes et en justifie la venue, c’est bien celle d’une quête permanente de l’Essence des choses, de leur valeur foncière, du lieu de leur fondement, d’une obsession de l’Origine qui, tout à la fois, nous dirait notre être en même temps que l’être du Monde. Afin de saisir cette Essence ou, à tout le moins de s’en approcher, les deux méthodes de la « Réduction » et des « Variations Phénoménologiques » constituent les voies royales dont on ne pourrait faire l’économie qu’à se contenter de l’apparence plutôt que de forer le réel jusqu’à sa chair intime.

 

Car il y a nécessité

à connaître.

Soi,

les Choses,

le Monde,

 

   c’est du reste une seule et même mission pour la simple raison qu’Existant, nous sommes face à une Totalité que seuls les paradigmes conceptuels divisent en une infinité de catégories. C’est à notre union, à notre rassemblement dans notre plus exacte identité que nous devons faire se rejoindre nos forces, faire converger les divers flux de notre méditation. Afin de ne nullement rester dans l’abstraction, faisons appel aux métaphores afin de cerner au plus près le sujet qui nous préoccupe. Au centre de notre réflexion, l’image de l’Arbre et sa puissance naturelle d’évocation, la force de sa symbolisation.

   Alors, qu’en est-il de la « Réduction » ? Dans l’empan de notre vision, un Olivier par exemple nous adresse la complexité de son tronc noueux, la multitude de ses feuilles vernissées, en un mot, l’énigme de son être. Å l’observer simplement se détacher sur la Plaine de la Crau, nous n’en percevrons qu’un vague poudroiement et il sera bientôt hors de notre vue, nous n’en aurons réalisé qu’un superficiel inventaire. Autrement dit, il se sera évanoui dans la profusion de la Nature sans que nous n’en saisissions rien d’essentiel. « Réduire », comme son nom l’indique, procède par soustraction, par éliminations successives. De l’Olivier, planté sur son sol de cailloux, il nous faudra ôter tout ce qui nous paraîtra sinon superflu, du moins nullement nécessaire à la compréhension de sa substance-même. Ainsi, tels d’habiles élagueurs d’arbres, nous détacherons, ici des rameaux inutiles, là des excroissances superflues, là encore de l’écorce en voie de desquamation, puis nous écarterons les tapis de rhizomes improductifs, dépouillerons quelques racines par trop invasives.

   Å l’issue de notre travail d’élagage, il ne demeurera que quelques branches maîtresses, un tronc uni, une seule racine pivot, autrement dit l’Essence de l’Arbre en sa plus exacte monstration. L’opération de « Réduction » est cette activité analytique qui fait du multiple, du divers, du chamarré, cette ligne claire et simple, cette visibilité des Choses en leur extrême dépouillement. Et ce qui est vrai de l’Arbre l’est tout aussi des Hommes et des Femmes, des sentiments pluriels, des impressions polychromes, des pensées hétérogènes et confusionnelles qu’il s’agit toujours de ramener à leur « plus petit dénominateur commun ». Là seulement les Choses se dévoilent sous leur vrai jour, là seulement une vision adéquate de ce qui vient à nous peut s’énoncer dans la lumière de la Raison.

   Et maintenant, qu’en est-il des « Variations Phénoménologiques » ? Filons encore la métaphore de l’Olivier. Jamais une chose ne nous montre la totalité de son être, bien plutôt ce que la phénoménologie nomme « esquisses », autrement dit la chose telle qu’elle est selon l’aventure qui la détermine ici et maintenant, selon l’événement qui lui advient en sa plus singulière présence. L’Olivier est lui-même et un autre à même la multiplicité de ses facettes. Feuilles pareilles à un nuage cendré dans la faible rumeur de l’aube, puis inapparentes sous le lourd soleil du zénith, puis simples pièces d’argent sous le regard de la lune gibbeuse. Et le tronc, ici crevassé, là mince et fragile telle une pellicule, là entaillé de vives blessures. Olivier des quatre saisons retiré en lui au plein du rigoureux hiver ; puis moisson de feuilles vert-clair au printemps ; puis l’été et la nouaison, les fleurs tombent, cèdent la place aux premières petites olives ; puis l’automne et sa véraison, les olives changent de couleur, tantôt vertes, tantôt noires. Toutes ces variations de cet arbre majestueux reflètent la genèse du vivant, de qui-ils-sont, les Arbres, de-qui-nous sommes, les Hommes et les Femmes.

   Ces deux états morphologiques de la Nature, Réduction, Variation, nous en portons en nous la trace la plus évidente, l’empreinte la plus vive. Ne sommes-nous pas, nous les Hommes, les Femmes, une singularité, une réduction de l’universelle Condition Humaine ? Ne sommes-nous pas, nous les Hommes, les Femmes, cette infinie variation, tantôt jeunes, puis adolescents, puis adultes, puis âgés ; ne sommes-nous pas de vivants kaléidoscopes, des genres de caméléons affectés de constantes exuvies, des manières de végétaux métamorphiques qui connaissent, successivement, l’état de la graine, du germe, de l’épi, de la moisson. Rien ne demeure qui, toujours, s’écoule de l’amont en direction de l’aval du temps, qui bourgeonne, flétrit, puis meurt.

   Cette longue digression sur la phénoménologie du réduit et du variable n’avait pour but que de mieux pénétrer, par la médiation de l’écriture, quelque chose qui s’approcherait de l’Essence du Romantisme, de l’Orphisme, ce dernier étant désigné, en son temps, par Guillaume Apollinaire dans son poème « Orphée », comme le lieu de la poésie pure, « langage lumineux » dont sans doute la Muse ferait le don au Poète lorsque, abandonnant à la terre la lourdeur de son corps, il connaîtrait la légèreté tout aérienne de ce qu’il faut bien nommer  « l’extase poétique »  Bien évidemment, loin de moi l’idée d’approcher d’un iota  cette mesure poétique éminente qui ne frappe que les esprits prédestinés à la tâche d’écrire ce qui les dépasse dont ils sont les Terrestres Messagers.

   Je ne crois pas que les Lecteurs et Lectrices puissent percevoir d’emblée cette manifestation de ces deux mouvements phénoménologiques qui, sans doute, pour la plupart, demeurent inapparents. Seuls, peut-être, émergent les visages de la répétition des thèmes, des sujets, le constant souci de faire émerger, de la Figure Féminine, une once de Beauté, le rougeoiement d’un désir, la possible réassurance narcissique de Soi à l’ombre d’une Image Maternelle, cette infinie et toujours présente matrice qui hante tout Vivant puisqu’il provient de cette sombre grotte où la lumière n’est encore qu’un faible bourgeonnement. Quoique nous fassions nous portons au front, tel un diadème les étoiles scintillantes de notre Origine.

 

Écrire n’est peut-être que ceci :

se mettre en quête de sa propre Origine.

Tout le reste n'est que pur bavardage,

inanité d’une vêture posée

sur la nudité du corps.

Être Soi, c’est être nu

sous la lumière des étoiles.

Nous provenons de la longue Nuit.

C’est le Verbe Poétique qui fait

se lever la Lumière !]

 

***

 

Que faut-il pour saturer la vision,

l’amener à sa complétude,

assurer son rayonnement ?

Que faut-il ? Faut-il l’éclat

des névés sur la Montagne ?

Faut-il le jeu du soleil

sur la plaine de la Mer ?

Faut-il les rues des villes,

leurs parcs où s’épanouissent

 les grappes blanches

de leurs floraisons ?

 Faut-il un mets délicat

 et le palais ruisselle des

plus nobles saveurs ?

Faut-il la conque où se

multiplient les notes

d’une Sonate ?

Faut-il au moins

quelque chose ou bien

le Rien conviendrait-il mieux,

lui dont le Silence, la Blancheur,

sont la réserve de toutes

les Paroles, le recueil de toutes

les Lettres, la page où s’inscriront

tous les Mots du Langage ?

Faut-il attendre patiemment

 qu’un événement ne surgisse,

 que la surprise d’une rencontre

ne déplie les pétales de son Être ?

Questionner est déjà attendre

et ménager une place à qui

voudra bien faire

 acte de présence

 et se donner à la croisée

même du Destin,

cette pierre blanche

qui brille de tous les

 feux de la promesse.

  

   Voyez-vous, Vous la Silencieuse, Vous l’Absente du geste que je pourrais proférer en votre direction, Vous la Mystérieuse qui hantez mes nuits avant même que le Songe, ne vous délivre des Ombres, ne vous dévoile à mon angoisse, elle tapisse le parcours de mon existence, des braises les plus vives, d’immarcescibles peines.  Elle allume aussi les feux d’une joie immédiate qui met longtemps à s’éteindre, des étincelles brasillent dans les ténèbres qui me disent le lieu de mes espérances les plus folles, le lieu de ce vertige qui se nomme Vivre et m’attache

 

à ce flocon dans le gris du jour,

à cette feuille d’argile,

 à ce vent qui est comme

ma respiration, la confluence

 intime de qui-je-suis.

 

   Avez-vous au moins saisi la nature des tirets-entre-les-mots, cette étonnante mesure médiatrice qui m’assemble alors que la dispersion est menace qui gire autour à la manière d’un funeste oiseau de proie ? Avez-vous perçu, moi qui suis loin de vous, l’urgence de me relier à votre image, à en habiter le centre, à m’immerger au plein de vous avec le bonheur de n’en jamais sortir ? Oui, mon Romantisme se diffuse dans le genre d’une huile à la surface de l’eau. Il fait tache, il attire l’attention comme le mouton noir au milieu du troupeau de toisons blanches. Il surprend et parfois transit Celle qui le rencontre, l’estimant une bizarrerie, un vestige du Passé, une antienne usée jusqu’à la corde.

   Plus d’Une m’a dit cette étrangeté qui m’entoure à la façon d’une aura dont je ne pourrais jamais me défaire qu’à renoncer à qui-je-suis, à teinter de marron le bleu profond de mes yeux. Voyez-vous, nul ne saurait se refaire. Il faut consentir à cheminer en Soi, parfois dans le plus mince écart, puis regagner, sans délai, la hutte de son corps, il y fait si doux, et c’est belle réassurance que d’en hanter les coursives en clair-obscur. De s’y immoler en quelque sorte puisque, ne nullement différer de Soi, c’est parfois pur bonheur, c’est parfois haute tristesse et c’est le réduit d’une geôle qui enserre votre peau, qui devient peau de chagrin.

   Mais je ne saurais davantage m’apitoyer sur mon sort qui n’est nullement enviable. Qui, aujourd’hui, voudrait se vêtir du linceul d’une vie triste, écrire d’illisibles Poèmes, se couler dans le flux d’une Folie, voulant imiter le très célèbre Gérard de Nerval, n’en pénétrant au mieux que les haillons flottant « au vent mauvais » d’un Gérard Labrunie, autrement dit d’un homme ordinaire que son génie ne protège nullement des morsures du temps, bien plutôt en accroit le furieux abîme. Et, tout au bout, c’est la souveraine Mort qui grimace et vous entraîne dans les sombres catacombes d’un terrible pandémonium.

   Oui, j’en suis conscient, la plainte s’écoule de moi comme les gouttes chargées de calcaire résonnent dans le vide des espaces souterrains, dans ces grottes méticuleuses qui en amplifient le bruit, on n’entend plus que cela, ce refrain mortifère qui vous ronge tel un acide. Il y a beaucoup de ruine dans ce que j’écris là et nul Lecteur ne poursuivra sa découverte au-delà qu’au risque de se perdre lui-même. Mais, au juste, Quelqu’un sur cette Terre s’est-il jamais exonéré de chuter de Charybde en Scylla, de briller à l’adret puis de plonger dans la nuit de l’ubac en moins de temps qu’il n’en faut pour en énoncer l’étourdissante, l’incontournable aporie ? Que faut-il faire pour être en paix avec soi ? Se poster tout en haut de sa grotte, tel Zarathoustra, et clamer aux oreilles du Monde entier, cette supplique dont on penserait qu’elle pourrait nous sauver :

 

« Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse,

comme l’abeille qui a amassé trop de miel.

J’ai besoin de mains qui se tendent. »

  

   Mais qui donc pourrait faire l’économie de cette main tendue, comme s’il s’agissait de sa propre main partie cueillir quelque pollen, en ramenant le miel de l’Autre, cette provende sans laquelle, ni aucune chose n’existerait hors de Soi, ni le monde n’existerait, pas plus que nous n’existerions et l’admirable Solitude, celle dont nous flattions quotidiennement le col, cette Solitude  signerait notre perte et nos mains s’agiteraient dans le vide sans que rien, jamais, n’en vienne frôler l’inutile présence.

 

Un Néant se révélant à

 même l’écho d’un autre Néant

   

   Mais voici qu’il devient urgent que je dise à votre propos, que je fasse se lever de l’absurde cette possible esquisse, que je donne forme et matière à Celle-que-vous-êtes, pleine et entière, pareille à ces jarres antiques vernissées, gonflées, dilatées de l’huile généreuse dont elles sont le contenant. A seulement les regarder on est au plus haut de Soi et l’espoir se lève de toute cette indétermination qui nous entoure et nous dépossède du plaisir subtil d’être-au-Monde, d’en savourer les cruelles délices. Certes, j’énonce ici un paradoxe qui dit, une fois le ravissement, une fois son opposé, don d’une main qu’aussitôt, l’autre retire. Mais ceci n’a rien d’étrange au motif qu’à chaque instant qui passe, nous naissons et mourrons à la fois à qui-nous-sommes et que rien ni personne ne pourra inverser cette logique existentielle. Alors, que faire devant cette massive vérité ? La dissimuler ? La hisser tout en avant de Soi à la manière d’une oriflamme ? Le mieux, ne rien faire et laisser le temps accomplir l’acte qui, depuis longtemps, lui est dévolu comme son essence même. Ainsi serons-nous en paix relative, inconscient des fourches caudines sous lesquelles nous plions, la tête basse et la vue embuée de courts plaisirs, de satisfactions situées juste à l’horizon de nos yeux.

  

Comment vous dire autrement

qu’en mots,

 en phrases ?

Les mots vous tiendront

 lieu de corps.

Le Langage vous tiendra

lieu d’Image.

L’eau est grise, calme,

pareille à une tristesse

 qui n’aurait nullement trouvé

encore le rythme de sa venue,

simple brume au large de la vue.

L’eau est votre matière,

la densité par laquelle

vous venez à la vie.

L’eau vous féconde que

vous fécondez à votre tour.

Votre chair ou plutôt votre

peau est cette onde claire qui joue

 avec cette onde qui vous porte

et vous accueille tel le prodige

que vous figurez à mes yeux,

aux yeux des Absents aussi,

aux yeux du Monde aussi.

Car nul besoin de vous voir

pour tresser quelque

gloire à votre front.

Vous êtes à vous-même

le soleil et la joie,

vous êtes à vous-même

cette lustration qui vous porte

au seuil du jour, vous installe

dans l’heure native, vous fait être

ce Rare dont, nous les Humains,

nous exceptons

 bien trop souvent.

 

L’eau est grise, calme

que votre corps

multiplie à l’infini.

 L’eau est grise, calme,

 elle est le miroir dans lequel vous

 vous reflétez au point de vous

confondre avec le flux,

avec les gouttes,

avec le fin brouillard des choses.

Vous êtes un Dessin né de l’eau.

Vous êtes Sculpture née de l’eau.

Vous êtes pure faveur née de l’eau.

 

   Et que mon insistance ne vous surprenne guère, je suis identique à l’obsession d’une Pénélope qui retisse le jour ce qu’elle a détissé la nuit. Dans le corridor de mon esprit s’agite une navette perpétuelle dont j’aime à penser que c’est votre main qui imprime son mouvement et, parfois, au plein de mes nuits fiévreuses, c’est comme le geste d’amour qui vient poser, sur la dalle lisse de mon front, les lauriers d’une immédiate félicité. Voyez combien l’imaginaire est chose précieuse. Vous existez quelque part, en cette Mer Inconnue, le galbe de votre corps tout en douces ondulations, la lumière lente de votre peau, la fugue que vous êtes dans cette clarté d’aube, tout vient à moi dans le projet d’une évidente plénitude. Vous êtes, à votre corps défendant, réelle plus que réelle, surréelle si je puis dire, semblable au roc de granit qui regarde l’éternité de son œil fixe, exact que rien ne saurait entamer.

   L’eau est grise, calme, vous en êtes l’esprit même, vous en êtes la Déesse à laquelle, jamais, je ne cesserai de faire le don de-qui-je-suis, comme si ce simple geste me portait en vous et m’y laissait jusqu’à la fin des temps,

 

impérissable Poésie

qui se lèverait de vous,

de l’eau, de votre chair

que j’imagine nacrée,

de votre peau que

je sais précieuse,

 l’évoquer est déjà l’effleurer

et, en quelque manière,

en prendre possession sur

le mode de la légèreté.

 

   Mais, un jour, à une certaine heure, peut-être au centre d’une giboulée de neige ou bien dans le chaud rayonnement de l’été, il faut bien accepter de se distraire de cela même qui vous fascine et replonger dans le cours de ce quotidien qui vous fait incliner la tête vers le sol de terre et de poussière. Aussi, n’en dirais-je plus sur vous, confiant au silence le soin de vous protéger, de vous disposer dans le pli de ma mémoire, telle une fleur dont je déplierai doucement la corolle, ne désespérant nullement d’y trouver le chiffre d’une souveraine beauté.

 

L’eau est grise, calme,

vous en êtes l’esprit même

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5 février 2023 7 05 /02 /février /2023 09:54
Face à Face

« Histoire brève »

 

Barbara Kroll

 

***

 

[Mon écriture : une histoire toujours à recommencer

 

Exister, c’est toujours exister la même histoire

Aimer, c’est toujours aimer une unique Amante

Écrire, c’est toujours écrire les mêmes mots

 

   Ma postulation est-elle au moins exacte, fondée en vérité ? Ou bien est-elle, au contraire, pure fantaisie ? Nombreux Ceux, Celles qui se ruent avec délice sur la première expérience venue, en épuisent le sujet et meureut à eux, à elles, afin que, rénovés, ressourcés, ils puissent expérimenter à nouveau, mais sous d’autres latitudes, sous d’autres horizons, privilégiant la surprise, le changement, l’innovation, la fraicheur, enfin tout ce qui présente visage inconnu et sature jusqu’à l’excès leur désir d’emplissement de Soi. Toujours une nouvelle épiphanie, toujours un nouveau continent qu’ils n’auront de cesse de défricher jusqu’à la prochaine et excitante exploration. Question de tempérament sans doute, question de ressenti, de vitesse de Soi par rapport au rythme du Monde. Car à vouloir posséder le tout du Monde, l’altérité en son visage pluriforme, on ne parvient qu’à dessiner le cadre d’une utopie, on s’oublie soi-même, on s’annule en quelque sorte à même la multiplicité, la dispersion, à même une scintillation qui nous conduit bien plutôt à la cécité qu’à l’exercice de la lucidité.

   Notre Monde contemporain est trop pressé, trop fasciné par les fragments polychromes d’un kaléidoscope fou. Le très bel Écrivain qu’est Milan Kundera, faisant « L’éloge de la lenteur » dans le roman-essai éponyme, ne trace-t-il la voie d’une certaine sagesse qui se donne sur le mode de la retenue, du silence, d’un recueil en Soi, d’une nécessaire modestie qui, faisant le choix de tracer toujours le même chemin, nous invitent à la profondeur, à l’intime exploration de Soi (cette joie sans pareille), rejetant l’éparpillement qui, correctement analysé, n’est que le symptôme d’une fuite éperdue devant le tragique de notre Finitude. Une citation, extraite de son livre, situera la mesure exacte d’un mérite qui, aujourd’hui, se trouve enseveli sous les strates d’intérêts multiples, de rituels nombreux, pléthoriques dont notre civilisation est le miroir, mais un miroir sans tain qui ne parvient plus à refléter sa propre image. Sous sa phrase :

 

« la discrétion qui, de toutes les vertus, est la vertu suprême »,

 

   entendons l’écho d’une manière d’exister qui, loin de s’abreuver à mille sources, n’en privilégie qu’une seule, préférant une eau pure et simple à une boisson frelatée au motif que les mille usages que l’on en fait lui ôtent l’essence dont elle bénéficiait originellement. Bien plutôt que de s’éparpiller dans la fascination de mille sillons, en tracer un seul et l’approfondir afin qu’une vérité se révélant, celle-ci pût nous convoquer aux purs délices d’un creusement de Soi, du Monde, de l’Autre. Sans doute existe-t-il une ivresse de l’éparpillement, de l’éclat scintillant, de la multitude. Sans doute existe-t-il une profonde joie à tracer son propre sillon dans l’Unique, à en parcourir mille fois la glèbe lisse, lumineuse, à faire fructifier le grain que nous logeons en son sein, la belle moisson est au bout qui nous dit le lieu intime de notre être. Bien plutôt dans le sobre de l’unité que dans l’excès de l’éparpillement.

   Mais ici, il convient de reprendre le titre de ce paragraphe : « Mon écriture : une histoire toujours à recommencer ». Oui, je crois profondément que nous, Hommes, Femmes, ne faisons que tracer inlassablement la même ornière, tout comme notre respiration, notre alimentation réitèrent leur trajet physiologique.  Toujours nous enfonçons le coutre de notre conscience dans le derme têtu du réel, tâchant d’en extraire, sinon une vérité définitive, du moins quelque nourriture pour le corps et l’esprit, du moins quelque certitude qui rougeoiera tout au bout de notre vision, qui sera un fanal brasillant à l’extrémité du tunnel ténébreux dont, parfois, souvent, notre existence est le cruel symbole. Car avancer sur le chemin de l’exister, bien loin de s’émietter sur mille voies multiples, nécessite, je crois, la manifestation d’un unique Orient selon lequel diriger l’hésitation de nos pas.

   Ceux, Celles qui parcourent les lignes de mon écriture y retrouveront, dans le silence de la glaise, le plus souvent, d’identiques ferments. Des thèmes y reviennent. Des obsessions s’y déploient. Des manies s’y illustrent. Car l’écriture, si elle possède bien quelques vertus a ceci de précieux, qu’elle trace la voie de notre Être, pose, au hasard des chemins, mille cailloux blancs qui disent notre aventure, si peu étrangère aux  pas que fait, dans l’exister, le Petit Poucet. Par définition, nous sommes des êtres de la multitude, du morcellement, aussi cherchons-nous la voie qui nous recentrerait sur une unique tâche, nous connaître nous-même en tant que possible unité.

   Alors, que faire d’autre, pour rassembler les tessons épars de la poterie que, métaphoriquement, nous sommes, si ce n’est de s’abreuver continûment à la même source, de manière à ce que notre être, enfin rassemblé, puisse connaître sa propre logique interne et progresser sur un unique chemin. J’ai la conscience aiguë, mais nullement désespérée cependant, que mon écriture, pareille à une eau de pluie, ruisselle toujours dans les mêmes gorges étroites, s’épuise à poursuive d’identiques chemins de poussière. Qu’en reste-t-il au final, si ce n'est une résurgence, ici et là, au hasard des consciences qui s’y arrêtent un instant, y papillonnent, y butinent, ici et là, une phrase, un mot, puis volent vers d’autres nectars, les sources auxquelles s’abreuver sont tellement multiples, tellement chatoyantes. Nul ne s’arrête jamais longtemps sur une provende, il y a profusion et La Vie bat la chamade qui n’aime ni les haltes, ni les visions trop prolongées, l’aiguillon est là qui fore la chair et demande son dû d’autres nourritures terrestres, il y a tant de fruits à cueillir à portée de la main, à portée de l’acuité du désir.

   Aussi, tout Lecteur, toute Lectrice qui s’aventureront dans la lecture du texte qui suit, fouleront certainement des terres connues, reconnaîtront des paysages déjà rencontrés, peut-être des êtres familiers. Pour ce qui est de la tâche d’écrire, laquelle est de nature quasiment obsessionnelle, le soc fouille et retourne constamment la même glaise, parfois selon des images qui ne se renouvellent qu’à évoquer d’identiques sources. Une même eau de fontaine coule à laquelle s’abreuve Celui, Celle qui consentant à la tâche de lire. Oui, car lire est une tâche, une épreuve et c’est bien en raison de ce motif que la plupart des textes disparaissent sous les images qui les annoncent puisqu’en notre contemporaine « culture », nul écrit ne saurait s’exonérer du « spectacle » qui le porte et le justifie, ce dont les Réseaux Sociaux sont friands à l’excès. L’image se donne comme la pointe avancé de la création, le texte ne venant à sa suite qu’à titre de décoration. Aussi le Langage, le sublime Langage est-il en grand danger de ne plus reconnaître, dans le visage qu'il tend au Monde, que l’artefact déformé de son essence, donc un produit consommable et jetable comme tout autre objet de consommation.

   Bien évidemment cette vision étroite du Langage, en pervertit la fonction, en travestit la nature même qui est du ressort de l’Être, nullement d’un produit qui trouverait, ici et là, au hasard des événements, les lois de sa manifestation, à savoir la réification d’une Idée, la cristallisation de ce qui ne saurait l’être, les motifs de la pensée ne pouvant jamais se réduire à l’objet qui en tiendrait lieu. Mais qu’attribuer en tant que prédicat à l’Écriture dans ce monde foisonnant qui défait chaque jour ce que le jour précédant avait élevé au mérite d’une vérité ? Les choses de la Pensée, de l’Art, de la Raison semblent n’avoir plus de centre et volent ici et là, tels des phalènes fous de n’être point reconnus. Paraphrasant le mot de Martin Heidegger, substituant au mot « Pensée » placé à l’initiale de la phrase, lui substituant le mot « Écrire », ne conviendrait-il pas de dire :

 

« Écrire, c'est se limiter

à une unique idée,

qui un jour demeurera comme

une étoile au ciel du monde. »

 

*

 

[De l’Écriture et d’elle seule,

 dépouillée de tous ses colifichets

libre de toute image

qui en soustrait le sens

bien plutôt que d’en augmenter

la ressource.]

 

*

 

Sur l’image de Barbara Kroll,

 s’il faut, parfois, céder aux Sirènes

des Réseaux Sociaux,

là où la fonction iconique

supplante le Langage

et en tient lieu le plus souvent.

Une « révolution Copernicienne »

dont sans doute il convient de penser

 qu’un pan entier de la Culture

s’effondre sous nos yeux,

tel un attristant « Château de cartes »

dont, bientôt, il ne subsistera plus

que des cendres. si cependant

une « renaissance »

est encore possible.

Quel  Phénix en renaîtra

en notre siècle

préoccupé bien plus

de Matière que d’Esprit ?

Ceci, cette « braderie

du Langage »

au profit de ce qui

n’est nul Langage,

qui en atténue le sens,

en pervertit la forme.

 Il faudrait le graver

en lettres de feu

à la cimaise du Monde

sur l’écorce des arbres

sur la peau encore disponible

des Enfants

eux qui tiennent l’avenir

au plein de leur Conscience

de leur CONSCIENCE :

 

Le Langage est une exception

Le lieu de la manifestation

D’une Pure Essence

Ou bien il n’est

RIEN

 

*

 

(Donc à partir de l’Image,

Non en tant qu’Image, seulement

Comme motif prétexte à écriture

Nullement en tant que fondement

Le Langage est à lui-même

Son seul et unique fondement.)

*

 

Que faut-il pour arriver à l’Être ?

Il faut une grande pièce blanche.

Mais blanche d’une pure Blancheur.

Aucune trace n’y doit être visible.

Une manière de Zone Boréale

 qui vivrait en Soi,

uniquement en Soi.

Pièce semblable

 à la cellule du Moine.

Rien n’y arrive qu’atténué.

Rien ne s’y montre qu’à l’aune

d’une mince persistance.

Rien n’y fait signe

qu’à s’absenter de Soi.

 Au travers de l’étroit guichet

 de la fenêtre (plutôt une meurtrière)

le tremblement inaperçu de fins bouleaux.

Ils se dissolvent dans la rigueur du blanc frimas.

La Grande Bâtisse est une falaise de craie.

Rien ne s’y imprime que la fuite du vent,

la course libre de la lumière.

On est au centre de la

minuscule pièce,

 immergé dans sa propre chair.

On est dans l’étroitesse du jour.

On est dans le pli immatériel de l’heure.

On est dans la faille intime de Soi.

On respire à peine, deux fuseaux blancs

partent de Soi, retournent à Soi.

Le sang est alangui, il dort

dans ses stases blanches.

 Les nerfs sont de fines

nervures blanches

Les ongles, dessin de

simples lunules blanches.

Tout est BLANC

qui dit le retrait

en son originelle nudité.

 On est assis sur une

simple planche de bois.

On est assis en Soi,

dans la position

native de l’œuf,

dans l’allure à peine tracée

d’une étroite matrice,

 on est Naissance

avant la Naissance.

On est venue à Soi

 dans une longue attente.

On est Soi hors-de-Soi,

dans l’attente d’Être.

D’Être au jour, à l’instant,

à la dérive

inaperçue du Temps.

On est le temps

du Sablier, écoulement blanc

 dans la gorge étroite de la seconde.

Que faut-il pour

arriver à l’Être ?

Il faut se maintenir sur

la lisière blanche du Néant.

Il faut longer les voiles blanches

du Langage avant qu’il ne s’élève.

Il faut se fondre dans

l’écume du Silence.

Il faut s’annuler et renoncer

à la tyrannie des Idées.

Il faut ne rien vouloir d’autre

 que ce frémissement

d’aube sur la rive blanche du lac.

 

Les Mots, les divins

Mots se taisent,

se dissimulent quelque part

dans l’étrave du corps.

 Leurs museaux fouissent

 la chair et la chair

se rebelle de ne pouvoir

 les porter au jour,

de ne pouvoir les

 métamorphoser

en feu de Bengale.

 On appuie sur le

corps des Mots,

on les flatte à l’encolure,

on les retient de piaffer,

de caracoler, de ruer dans

l’espace libre des agoras.

 On les enveloppe

 de sa ouate de chair,

on les tient à

distance du Monde.

Arriver à l’Être,

 c’est arriver au Langage.

Dans le retirement

même de son corps

 on écrit le sublime postulat :

 

ÊTRE = LANGAGE

LANGAGE = ÊTRE

 

En une mystérieuse formule

 en forme de chiasme

qui dit le Tout de ce que

nous pouvons Être,

il ne saurait y avoir

d’autre Vérité.

On est là, sur

 le banc de bois,

dans la pure

immobilité,

on est attente

d’une Venue,

d’une Parution.

Parution de Soi

 dans le poudroiement,

le nectar des Mots,

l’éblouissement

des Mots.

 

   Qui n’a jamais éprouvé l’impatience des Mots à se manifester, ce prurit qui ronge tel un acide, n’a rien vécu de l’urgence du Langage, ce pur motif qui nous façonne du-dedans et nous dit le Lieu même de notre présence parmi les Mers, les Plaines, les Déserts de vaste amplitude. Nous qui avons oublié la terre de notre provenance, nous ne sommes que des Êtres de blancheur qui naissent à eux-mêmes dans l’étonnement du paraître. Le blanc est comme traversé d’infimes mouvements, des manières d’invisibles points, de tirets, de parenthèses qui s’illustrent, au plus profond, de quelque chose qui pourrait ressembler à l’initiale d’un sourire sur les lèvres d’un Enfant se surprenant à vivre.

 

C’est ceci même l’Être,

l’impatience sereine de figurer

en quelque endroit

de pure faveur,

 d’y lire, comme sur la

face brillante du lac,

le reflet de la pure lumière,

d’y surprendre le vol

libre de l’Oiseau,

les étincelles du Soleil,

l’empreinte d’une brume

sur la dentelle du jour.

L’Être, c’est de

 nature invisible,

c’est caché au plus

 profond de nous,

cela fait son doux chant,

 un à peine ébruitement,

cela vit de Soi,

cela se sustente de solitude,

cela s’abreuve à la source

la plus limpide,

 cela brasille mais dans

la plus haute discrétion.

 

Ce sont les Mots,

les sublimes Mots

qui traduisent le mieux l’Être,

le portent à la manifestation,

étrange parousie de l’invisible

qui, un instant, s’éclaire,

puis retourne

à la blancheur

qui est leur fondement,

la matière dont ils tissent

les contours de leur présence.

 

Je dis « Vent » et je

donne acte au Vent

 qui fait son doux zéphir puis,

se retire en Soi au plus mystérieux

de son arachnéenne substance.

Å l’Être, au Mot,

il faut cette enveloppe,

cette peau qui les abritent

des trop vives lumières,

des gestes désordonnés,

des syncopes d’un Monde

trop occupé de Soi,

d’un Monde trop installé dans

 les manigances de tous ordres.

Les Mots, l’Être,

sitôt évoqués,

il faut les inviter

 à regagner sans délai

l’écrin de silence

dont, un instant,

ils se sont distraits

pour dire aux Hommes

la beauté que le plus

souvent ils ignorent,

la douceur de la pêche,

la profondeur d’un regard,

le velouté des lèvres

de l’Amante.

 

Oui, Mots, Être sont

des actes d’Amour

et c’est pour ce motif

qu’il faut prendre

 garde à ne pas les ignorer,

à assurer les conditions mêmes

de leur rayonnement,

 du merveilleux

déploiement du réel

qu’ils permettent.

Sans EUX, rien ne serait dit

des merveilles du Monde.

Sans Eux, rien n’arriverait

entre les Existants.

Sans Eux, rien

ne ferait signe

qu’une longue

et infinie désolation.

 

Que faut-il pour arriver à l’Être ?

Il faut une grande pièce blanche.

Mais blanche d’une pure Blancheur.

Aucune trace n’y doit être visible. 

On est là sur la traverse de bois,

bras croisés en signe

de recueillement.

Face à Soi dans le blanc

réduit monastique,

un fauteuil que n’habite

nulle présence.

Face à l’Être,

face aux Mots,

face à Soi.

La ronde est infinie,

la giration est belle

qui convoque,

tour à tour,

dans la justesse

du Silence,

l’Être,

le Mot,

le Soi.

 

 

 

 

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3 février 2023 5 03 /02 /février /2023 08:37

   [Écrire, tantôt l’Ombre, tantôt la Lumière

 

   Parfois l’on se lève, les pensées mobiles, l’esprit alerte disposé à l’accueil de ce qui va venir. Le ciel est lumineux, infiniment tendu d’un horizon à l’autre, les bruits sont cristallins, pareils à une pluie libre s’égouttant sur le bord du Monde. Tout va de soi dans le pli du naturel, tout s’inscrit à merveille dans les lois de la logique, tout trouve sa place sans qu’il soit besoin d’en montrer le lieu. Les rouages, bien huilés, s’enchaînent avec harmonie sans même faire entendre leurs cliquetis. Le feraient-ils, ils nous raviraient, car il en est ainsi des Matins de Claire Lumière, ils sont une ambroisie dont chaque goutte est un ravissement, un exhaussement au plus haut de Soi. La crète des montagnes brille à la façon d’un acier poli. Les oiseaux sillonnent le ciel avec facilité et désinvolture. Les arbres en fleur distillent leur écume blanche à qui veut bien s’en saisir, orner sa boutonnière d’une once de joie. On gazouille aux terrasses des cafés. Les Hommes ont des chemises blanches ouvertes sur des torses puissants. Les Femmes sont des jambes de soie et leurs jupes sont de minces nuées. Dans les cours des écoles, les troupes d’enfants joyeux s’égaillent dans un jeu de marelle qui les conduit au Paradis, là où leurs rêves se déplient à la manière des pochettes-surprises. Le soleil est au plus haut et les visages sont hâlés qui profèrent en mode de félicité. On parcourt les larges avenues des villes avec légèreté. On écoute la musique qui s’échappe des fenêtres grand ouvertes. Ne le connaissant nullement, on aime le Quidam croisé au hasard de ses pas. Ses propres limites se sont dissoutes dans le matinal qui paraît s’ouvrir sur l’infini.

   Parfois l’aube est teintée de gris et le regard bute sur ce qui devrait être visible et se dissimule dans la touffeur des arbres, glisse sous les vagues de bitume noir. On avance sur le trottoir de ciment et de poussière. On avance avec le pas lourd et hésitant de Ceux dont le destin bifurque à chaque instant, ne sachant quelle voie emprunter, quel chemin prendre, tout se fond identiquement dans une même glu, tout ne fait signe qu’à être immédiatement gommé. Dans le Village Blanc au bord de la mer, nul bruit ne s’élève qui dirait la vie. Le Grand Café est vide et ses verrières sont des yeux glauques, des surfaces qui réfléchissent le vide de l’heure. Parfois, pareilles aux effusions glacées de la Tramontane, de noires Silhouettes traversent rapidement la place, gravissent avec peine les lourdes plaques de schiste, bientôt effacées par le porche d’ombre et alors, plus rien ne subsiste que cette mortelle angoisse, que ce sulfureux ennui qui suintent des pores des murs avec des convulsions de résine blanche. On avance mais dans le mode du sur-place, de ses pieds on foule un éternel présent, on renvoie le passé aux oubliettes, on biffe toute possibilité d’avenir. La Traversée que l’on aurait pu faire, le voyage dans le Vaste Monde n’est plus qu’une Traversée de Soi à Soi, qu’un piétinement dans l’étroite geôle dont notre existence nous fait le don, tout s’étrécit soudain à la taille des confettis de Carnaval, un Carnaval si triste que sa fin et son début coïncident étrangement. Ceci se dit en Matin de Sombre Venue.

   Ici donc s’enchaînent, Matins de Claire Lumière et Matins de Sombre Venue, comme si un ténébreux adagio succédait aux notes claires et cuivrées d’une cavatine. Ce que je nomme, dans le texte ci-après « Traversée » (qui est aussi le nom de la Mystérieuse qui y inscrit ses pas), c’est bien l’épreuve existentielle qui, de la Cavatine à l’Adagio, puis de l’Adagio à la Cavatine, nous fait penser à des temporalités aux registres opposés, ce que le Philosophe Allemand nomme du beau nom de « Stimmung », cette manière singulière d’être-au-monde, ce Ton Fondamental qui est le nôtre, qui nous définit et trace les limites de nos propres frontières. Si l’épreuve de la Stimmung est particulière, intime, déterminée au plus près du Sujet qui en est affecté, cependant son continuel bourgeonnement est d’essence universelle au motif que nul Existant ne saurait se distraire de cette nature foncièrement humaine dont l’aventure la plus fréquente consiste à cheminer par monts et par vaux, à s’élever au plus haut et au plus clair, puis, dans l’instant qui suit, de connaître les affres de l’abîme, de chevaucher de Charybde en Scylla, de pousser, tout en haut de la Montagne, la pierre de Sisyphe qui n’a de cesse de rejoindre l’abime qui, par nature, lui est destiné.

   Ainsi, à la manière d’un diapason un peu fou qui vibrerait une fois dans le Haut d’une éclatante Félicité, une fois dans le Bas, dans une mutilante Affliction, Traversée en son cheminement connaît, successivement, aussi bien « la ligne lumineuse d’une allégie », aussi bien « la lourdeur de la terre, le creusement du sillon en son noir humus, la force incoercible du roc du Destin ». Ainsi se dessine sous nos yeux, au travers de Matins Lumineux, de Matins Sombres, la « Carte de Tendre » de nos errements les plus étonnants, manière de « Jeu de l’Oie », lequel, de villes en rivières, de rivières en mers, de mers en lacs, ferait de notre parcours sur Terre, la plus capricieuse des Traversées, la plus périlleuse, mais aussi la plus belle qui soit. Nous sommes des êtres en chemin.]

 

*

 

Sur Traversée :

  

 

Elle, dont la silhouette

est à peine visible

sur la courbe du Monde,

Elle discrète au plus haut point,

elle l’eau limpide de la Source,

elle l’Inapparente dont le

corps ressemble

 à une simple risée de vent,

elle ne s’appartient guère,

elle diffère de soi, si bien que sa

 forme pourrait se dédoubler,

se multiplier, image reflétée

dans des milliers de miroirs,

juste remuement à la

surface des choses,

poudre légère qu’un vent soulèverait,

brume montant de la surface unie de la mer.

Elle que, sans délai,

 nous nommerons Traversée,

elle qui toujours nous sera distante,

elle en son infini glissement,

nous voulons la faire nôtre

et la loger en notre intime à la

façon d’une pensée secrète,

du rougeoiement d’un sentiment,

de la soie d’une caresse.

 

Savez-vous combien

ces Êtres de vapeur

et de frimas sont attachants ?

Les apercevoir au loin,

tout contre l’épaule du nuage

est déjà pur prodige et nous tendons

 nos bras dans le geste du saisissement,

sachant en notre for intérieur

que nous n’en connaîtrons

que la fuite à jamais,

la brillante lisière

 posée sur la frange de l’horizon.

Nous voudrions, qu’en un point

de notre regard, au foyer désirant

de qui-nous-sommes,

s’inscrivissent pour l’éternité

 cette manière d’Elfe gracieux,

cet Ange tout droit venu du ciel,

 Ce Chérubin, toute une

 Procession Céleste

qui nous dirait la

lourdeur de la terre,

le creusement du sillon

en son noir humus,

la force incoercible

du roc de notre Destin.

 

Ce que nous souhaiterions,

au plus vif de notre chair,

que Traversée y traçât la ligne

lumineuse d’une allégie

au motif de laquelle,

ôtés à nous-même,

nous flotterions

entre deux eaux,

celles des abysses

 lestés de Tragique,

celles de surface telle un

ondoiement de Bonheur.

Mais qui donc n’a jamais rêvé

de voler au plus haut de l’air,

de se confondre avec le

sûr trajet de l’hirondelle,

avec l’assurance de l’aigle à régner

sur toute cette mesure d’invisible,

à être le Maître que nul

autre n’oserait tutoyer,

sa royauté est hors de toute limite.

 Car, oui, nous avons besoin, tout à la fois,

de cultiver les certitudes terrestres,

d’éprouver le doute céleste,

celui-là même qui, nous arrachant

à qui-nous-sommes,

nous portant hors nos propres limites,

nous apprendrait à percevoir

cette texture d’Infini qui nous habite,

dont cependant,

l’origine est si cachée,

si énigmatique,

que nous n’en ressentons parfois,

dans le jaillissement de l’instant,

que le vif et altier aiguillon,

il est déjà loin et nous sommes

orphelins de qui il a été,

que nous aurions pu rejoindre,

 abandonnant notre peau

sur le sol de poussière,

rapide exuvie qui nous eût

métamorphosé

en cette Idée qui

parfois nous obsède

et nous conduit sur le bord

vertigineux d’une angoisse :

être Soi et Non-Soi,

être l’Existence même et

Le Néant qui en est

le brillant contretype.

Nous croyons que le SENS

est dans l’intervalle,

dans la subtile jonglerie

entre ÊTRE et NON-ÊTRE,

 dans cette jointure,

cette étonnante liaison

qui un jour se donne

en tant que Parole,

 au autre jour

en tant que Silence.

   Mais rien ne sert de tirer des plans sur la comète tant que nous n’aurons pas touché du bout du doigt, de l’extrémité de l’âme, cette Évanescence de Traversée, tant que nous serons éloigné de son Essence. Oh, bien sûr, il ne s’agira que d’une approche, c’est la loi de tout Exister que de ne pas se confondre avec ce qui nous détermine en tant qu’Essence. Mais, c’est pareil à une touche à fleurets mouchetés dans l’art de l’escrime, passer au plus près d’une ultime signification sans risquer le naufrage dans le feu qui nous est tendu comme le plus grand péril. Car, oui, il y a péril à tenter de connaître ce qui est inconnaissable qui, certes, nous invite, nous fascine et nous conduit à la lisière de notre propre faille.

 

Ce qui habite le centre même

de notre interrogation,

ce qui habille nos nuits

de songes blancs,

ce qui sème nos jours de brusques

mais inquiétantes illuminations :

notre sentiment de dépossession.

 

Nous nous appartenons

sur le mode

du fragment,

de la division,

de l’éparpillement et

notre point d’équilibre

n’est qu’éternelle oscillation,

flottement ici et là,

comme si notre peau était

une voile tendue que le Noroit

 ferait se gonfler d’une sourde violence.

 

 

En réalité, Traversée

ne s’appartient pas,

elle est constamment

dans la posture paradoxale

de répondre au désir du Monde,

puis de s’en affranchir.

Tantôt elle est immergée en elle

au point de ne plus voir

que son propre horizon,

puis elle sort de qui-elle-est,

traversée du rythme léger des étoiles,

 traversée des houles et des vents,

 traversée du sillage des comètes,

des marées solaires,

des lueurs vertes des aurores boréales,

traversée des arcs souples des barkhanes,

traversée de l’eau limpide des rizières,

traversée des herbes jaunes des steppes.

 

Traversée est tout ceci à la fois,

un tropique, un méridien,

de hautes latitudes,

de profonds abysses,

puis, parfois, PLUS RIEN,

une perte au large de Soi,

une musique ancienne,

 une fugue qui s’éteint

dans les plis du silence.

Elle est Elle et

Non-Elle à la fois.

 Nous regardons Traversée,

sa transparence de cristal,

 son tissage de fin coutil,

son éphémère buée et,

ce que nous voudrions,

depuis que le Monde est nôtre

Être Nous, être l’Autre

Être qui-nous-sommes,

être Traversée en Soi

Être Présence, être Absence

Être Plénitude, être Vacuité

Être Recueillement,

être Dispersion

 

Ce que nous voudrions être

Le Mot et l’Intervalle

entre les mots

Le Mot nous rassure

L’Intervalle nous transit

La Parole nous fait tenir debout

Le Silence nous terrasse

 

Traversée qui est-elle, elle qui

nous met au défi de la comprendre ?

Traversée est l’Intervalle entre les Mots

Traversée n’est plus et déjà

est au-delà de toute saisie

Traversée est le mouvement

qui tisse le Temps

Elle est constant

aller-retour de navette

 

Traversée est l’espace plein

Entre L’Amant et l’Amante

L’espace discret

entre la Nuit et le Jour

L’espace indicible

entre la Vie et la Mort

 

Traversée est cette puissance

 qui nous fait aller de l’avant

elle est cette halte qui nous maintient

longuement au-dessus des choses

dans leur inquiétant suspens

Traversée c’est Nous,

c’est l’au-delà de Nous

Traversée est cet innommé

que nous hélons depuis

la nuit qui parfois,

 qui toujours

nous étreint.

Y a-t-il une lumière

quelque part

dans notre étrange Traversée ?

Parfois le corridor est si sombre

comme si les étoiles

éteintes l’une après l’autre

avaient écrit dans le Ciel

le Silence de leur propre désarroi.

Et le nôtre qui n’en est que le reflet

un écho se meurt qui ne dit son nom

 

 

 

 

  

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31 janvier 2023 2 31 /01 /janvier /2023 10:23

 

   [Avant le texte – Ce mixte de prose et de poème, si du moins il en peut être ainsi, ne vous rencontrera qu’à vous poser problème. N’en serait-il de cette manière et vous auriez lu seulement la surface, non la profondeur, non la ténèbre qui se dissimule derrière chaque mot, tel un piège dont les mors pourraient se refermer sur la fragile toile de votre conscience. Les mots de ce texte parlent de la Mort. Cependant, de la Mort Majuscule qui n’est, en toute hypothèse, que l’ombre portée de NOTRE FINITUDE. Oui, en Grandes Lettes car cette vérité, il faut l’afficher, la porter à la cimaise, là où notre regard distrait voudrait seulement la confondre avec la feuille flottant dans le vent, la blanche giboulée, l’écume du nuage. Toutes des légèretés, des nuées qui nous exonèreraient de penser plus avant, de tresser les fils de bien plus noires préoccupations. Car, nous les « Hommes de bonne volonté », nous ne voulons l’exercer, cette volonté, qu’à saisir les bulles qui crèvent à la surface de l’étang, non à fouiller la vase qui en tapisse les abîmes. Nous voudrions un flux apaisé, une onde de cristal sur laquelle nous pourrions flotter tout comme de lumineux cerfs-volants, fouettant l’azur de leur queue enrubannée, polychrome. Oui, c’est ceci que nous voudrions mais nous savons bien, en notre fond, qu’alors, nous ne sommes jamais que des rêveurs debout, des genres d’amusantes cocottes en papier qui n’interrogent nullement les plis qui en constituent la structure, pas plus que le lieu de leur provenance.

   Mais ici, convient-il de laisser la métaphore à son propre destin, cette atténuation du réel et donner, précisément à CE RÉEL le visage qu’il requiert en propre, face auquel, le plus souvent, nous sommes démunis. L’écriture ci-après est noire, chargée d’un sens mortifère. La Mort y surgit à chaque ligne ou presque, comme si, embusquée en quelque sombre ornière, elle attendait notre marche sur le chemin pour lancer, sans retard, et avec quelque véhémence, cette liane élastique qui fera de nos jambes des bouts de bois paralytiques. Ainsi la Mort nous cloue-t-elle au sol sans que, parfois, nous ne puissions nous relever sans dommage. Si j’énonce le fait qu’au motif du Langage en tant qu’Essence, les mots ne peuvent qu’être lumineux, je n’ai aucun doute que des Lecteurs et Lectrices emboîteront mes pas sans l’ombre d’un quelconque regret. Bien évidemment, il en ira bien autrement si chaque mot écrit s’abreuve à une source mortelle, infiniment mortelle. Parlant du vaste Désert Humain, si j’écris, comme ci-après : « Un tel vertige s’y annonce, porteur de bien des inquiétudes. », je sais que, d’ores et déjà, l’acte de lecture se verra teinté de gris, que de funestes ombres planeront ici et là, qui prendront le visage de la déréliction. Certes, il ne peut qu’en être ainsi.

   Mais, que nous souhaitions contourner l’affliction, nous soustraire aux griffes de la tristesse, de la mélancolie, ce qui est une inclination naturelle, ceci, bien évidemment ne modifie en rien la texture du réel, il adhère à notre peau comme le lierre au tronc. Le geste d’écriture, sauf à être pure gratuité, ne saurait rien laisser dans l’ombre. Une fois la face de Lumière, une autre fois la face d’Ombre. Lorsque l’on se met en quête d’explorer le langage, son sens, l’on s’aperçoit vite qu’il ne fait que mimer le paradoxe humain, l’on découvre vite que, sous la Vie, se dissimule la lame aiguisée de la Mort. Si, de nos énonciations, nous ôtons la Funeste Camarde, alors nous amputons le réel de sa moitié, si ce n’est de son fondement, de ses assises. Car écrire s’abreuve à deux sources opposées mais logiquement complémentaires. L’écriture, et ceci de façon essentielle, a partie liée avec la Mort. Chaque mot qui surgit sur la page blanche, d’où tire-t-il sa soudaine existence ? Il est tout simplement exhumé du Néant, cet autre nom pour la Mort. Tel le Phénix qui renaîtrait de ses cendres, autrement dit s’abreuverait à sa propre inexistence.  Tout mot prononcé, tout mot écrit, brillent d’un soudain éclat, leurs corps sont le lieu d’une fulguration puis d’une disparition qui leur est coalescente. Le Monde du Langage est une immense célébration que recouvre aussitôt une épaisse et lourde taie de silence. Tel mot d’anthologie écrit par Ronsard, Rabelais ou Montaigne, ne soutient sa profération qu’à bientôt être versé aux archives de l’oubli. Qui, aujourd’hui encore, se soucie des « Odes », qui parcourt les merveilleuses pages des « Essais », qui se distrait des facéties de Frère Jean des Entommeures en son abbaye de Thélème ? Sans doute est-il « naturel » qu’il en soit ainsi, chaque époque vivant en synchronisme avec « son temps ».

   Si nous regardons la genèse du mot, nous nous apercevons bien qu’il s’agit de l’extraire du Néant, en attendant qu’il retourne au Néant dont il provient. Selon ce cycle immémorial :

 

Néant du Mot

Naissance et Vie du Mot

Mort du Mot

 

   Que ceci nous affecte, ne change en rien le destin lexical, nous en faisons une simple constatation. Si, dans quantité de textes, nous nous appliquions à découvrir, sous l’énoncé, la résurgence mortelle qui en parcourt la chair, nous serions sans doute décontenancés de la même manière que nous le sommes, lorsque, sous l’écorce de l’arbre, nous découvrons sa fragilité, son abandon, parfois, au sourd labeur des xylophages. C’est bien là la loi de l’entropie, toute matière porte en elle les germes de sa propre destruction. Si, par l’imagination, nous essayons de poser devant nous la figure de l’Écrivain qui vient de mettre le point final à son œuvre, nous ne pouvons jamais l’envisager tel un humain heureux du travail accompli, bien plutôt tel l’enfant aux mains vides qui, un matin de Noël, découvre la vacuité, l’inanité du sapin dont il ne demeure que quelques aiguilles dispersées au hasard des tomettes. Tout est toujours ailleurs qui fuit de soi.]

 

**

Depuis la fente où mes yeux

s’allument à la clarté du réel,

 je Vous observe comme

le Biologiste interroge

le cristal d’une diatomée.

Vous êtes mystérieuse

et, de ce mystère, s’accroit

l’interrogation de ma vision.

Aperçue, surgie du

plus loin de l’irréel,

je crains et souhaite,

 tout à la fois, la persistance

de Votre image,

son incrustation à même

la conque d’ivoire de ma tête,

ce Désert qui, le plus souvent,

sollicite la venue de

quelque étonnement.

Un tel vertige s’y annonce,

 porteur de bien des inquiétudes.

Vous que je ne connais pas,

qui sans doute demeurerez un

territoire à jamais secret,

Vous arrive-t-il de Vous interroger,

de Vous déporter de qui-Vous-êtes,

de Vous pencher sur la limite du Monde,

de tâcher d’en découvrir l’essence cryptée,

oui, cryptée au-delà de toute logique,

 cryptée au-delà de toute raison ?

Le ciel est gris-blanc,

cette hésitation entre une nuit,

un jour, un long suspens,

le fléau d’une balance

que nul mouvement,

désormais, n’animera.

L’instant devenu éternité.

Ne croyez-Vous

qu’il ne s’agisse là

du don le plus précieux, ?

l’heure immobile

et le soleil cloué

dans sa boule blanche

au plus haut du zénith.

N’êtes-Vous identique

à ce cosmos figé,

à cette matière

dense et nébuleuse,

inconsciente de son

propre abîme ?

Oui, car tout est abîme,

le mouvement

comme son absence,

la parole

comme son silence,

la puissance

 comme la faiblesse.

 

Nous sommes des

Êtres désarticulés,

 des mannequins de bois,

les pièces gisent au sol, identiques

 à de tristes fragments, semblables

 à des jeux d’enfants avec leurs

osselets disséminés.

Je ne sais si c’est la texture

granuleuse du ciel de neige

qui m’incline ainsi à tant de noirceur,

si le tragique vêt mon corps

 à la manière d’un terrifiant suaire

 si, en qui-je-suis, un éparpillement

 n’a été semé comme ma

marque distinctive.

Et je crains fort que ma

maladie ne soit contagieuse,

qu’elle ne pollue

chaque Quidam

qui en croisera le chemin,

chaque Nomade

qui en apercevra

la biffure en croix,

l’indice

 mortel plus

que mortel.

 

Mais j’ai assez parlé de moi,

je Vous ai assez reléguée

 dans d’insondables oubliettes.

Il me faut Vous exhumer

de cette fosse triste et, à défaut de

Vous donner des couleurs, au moins

Vous décrire en Noir et Blanc,

Vous approcher avec le fol espoir

de soulever un pan du voile

qui ne Vous restitue à mes yeux

que sous le signe

paradoxal d’une arrivée

à Vous qui, en réalité,

n’est que fuite imminente,

manière de songe-creux,

de résille onirique

si souple, si ténue,

elle se dissoudrait dans

l’illisible trame de l’air.

 

Je ne Vous appréhende qu’à

mieux Vous éloigner de moi,

je ne suis en Vous qu’à

mieux Vous considérer

sous la forme de la nuée,

de l’étincelle d’eau, d’une fumée

qu’un ciel vide aspirerait de toute la

persuasion dont il est capable.

 

   Je crois que notre « possession » mutuelle ne peut se sustenter qu’à l’aune de deux abstractions, deux lignes convergeant à défaut de ne jamais pouvoir se rejoindre. Les arbres, devant Vous, sont une immense gerbe de noir, une flamme cernée de la plus vive angoisse et, aussi bien, Vous pourriez y disparaître dont nul sur Terre n’aurait perçu l’effacement. Savez-Vous, même les Puissants de ce Monde ne sont qu’une suite de zéros devant un chiffre. Leur stigmate mortel est celui-là même

 

de l’Égaré,

 du Chemineau,

du Roturier,

 

   tous ils sont des Serfs de l’exister, tous ils sont condamnés à errer sans fin dans la vacuité de leur propre corps. Ils ne sont que de vains drapeaux de prière et nul Dieu ne répond à leurs sombres incantations.

   Tous, nous sommes tressés de vide et le vide gagne chaque jour qui nous accule à la toile sans issue de notre peau. Nous n’avons plus de recul. La barbacane de notre corps est notre tombe. Oui, ceci est cruel ! Mais une chose s’annule-t-elle à ne jamais être nommée ?

 

La Mort, la Divine Mort

est-elle soluble

dans l’eau,

dans l’acide,

 dans la magie du Poème ?

 

   Un Homme Mort a-t-il jamais pu, tel le Phénix, renaître de ses cendres ? Vous voyez bien qu’il n’y a nulle issue, que la Grande Falaise Ultime nous toise de son regard blanc, éblouissant, que nous nous dirigeons vers elle, certes avec Terreur, certes avec Angoisse et le fol espoir que, peut-être passée la Limite Blanche, nous découvrirons quelque Pays de Cocagne, dont même la plus vive de nos lucidités n’eût pu tracer le moindre portrait, envisager la stupéfiante genèse.

   Le sol est de grise texture, une sorte de laine qui court au-devant, ne sachant rien ni du-devant, ni de ce qui fut, dont l’empreinte a disparu des mémoires. Dans l’Illimité qui Vous reçoit, Vous n’êtes nul diadème ornant la tête d’une Déesse, non, Vous êtes cette marche sur place qui vous tient lieu d’identité, ne Vous reconduit qu’à votre site mortel, infiniment mortel.

 

Signe noir

pareil à l’aile du corbeau,

pareil au charbon sous la cendre,

pareil à une sombre humeur

 

   ne trouvant en elle que des motifs étranges girant tout autour de mots qui n’ont plus de sens que leur extinction au large des consciences. Vous êtes debout, tel un pieu planté dans la neige solitaire. Vous n’avancez, ni ne reculez. Vous êtes un Mot perdu dans le vierge d’une immense page blanche et nul lecteur ne vous inscrira jamais dans son « oublieuse mémoire », nul enfant joyeux ne Vous archivera à la manière d’un jeu égaré dont il tirera, un jour futur, la plus vive joie, celle-ci accrue du prestige de l’oubli, du redoublement de la perte.

 

Non, n’essayez pas de Vous

distraire de Vous-même,

d’attendre du secours de l’Autre,

Vous êtes à Vous-même

votre propre problème,

Vous êtes l’insoluble énigme,

Vous êtes le Sphinx dans

sa mutité de pierre.

   

   L’ombre, oui cette Ombre longue, infinie, Vous auriez pu en faire un début d’explication avec celle que-Vous-êtes, interroger le Passé, dresser, tout le long de cette ombre, des degrés qui eussent été autant de points de repères, autant de cailloux blancs semés sur votre trajet de Petit Poucet. Malheur à Vous, ces menus viatiques se sont effacés au fur et à mesure que Vous progressiez en direction de Votre Destin ou de ce qui en tenait lieu, cette manière de parole sur place, de bégaiement qui, bientôt se métamorphosa en sourde aphasie,

 

Vos propres mots

Vous ne pouviez les entendre,

Votre bruit intérieur Vous assourdissait,

Vos méditations tressaient

autour de Votre cou les lianes

qui fomentaient Votre perte.

 

   Oui, le constat de l’aporétique Condition Humaine est pareil à la gifle assénée avec toute sa violence sur le visage de l’enfant innocent qui meurt avant même d’avoir compris quel est le lieu et la nature de sa faute. Mais, nous les Humains, tous autant que nous sommes, nous errons au sein même de la Faute de Vivre. Car cette Vie qu’on nous a donnée, que nous avons explorée sous toutes ses coutures, que nous avons exposée aux plus vives lumières puis immolée au sein de l’ombre, nous ne parvenons pas à en tracer la moindre esquisse, elle glisse entre nos doigts et il ne reste qu’un fin grésil dont l’étique et fragile forme ne convient nullement à quelque interprétation que ce soit.

 

Alors, comme Vous,

 l’Inconnue de l’Image,

plantés dans cet immense

Désert blanc, nous rassemblons

 nos mains dans le geste de

 la prière et de l’imploration.

Mais nos jointures

sont blanches

où rien, ne s’inscrit

que la fuite à jamais

de qui-nous-sommes

vers d’invisibles territoires,

des mirages au loin qui faseyent,

nous croyons y lire notre image

mais nos yeux sont

des boules blanches

 que ne perce nulle pupille.

Et nous pleurons sur Nous

puisque personne ne nous

vient jamais en aide.

 

Le ciel est gris-blanc,

 Le sol est de grise texture,

L’Ombre est longue

qui ne connaît ni le

chiffre de sa venue, ni la

 mesure de sa perte.

 

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29 janvier 2023 7 29 /01 /janvier /2023 11:27
Toi dont l’empreinte…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   [PrologueD’une recherche fiévreuse du Soi en l’Autre ; de l’Autre en Soi.

  

   Parfois convient-il de se retourner, de regarder par-dessus son épaule, de viser ce qui, dans l’ombre du passé, vient jusqu’au présent, pour lui donner forme, pour le conduire tout au bout de son être, là où nul autre ajout ne pourrait en confirmer la singulière essence. Ceux, Celles qui sont familiers de ma prose (qu’ils en soient ici remerciés) n’auront manqué d’apercevoir, dans le rythme des phrases, surgissant telles de souterraines eaux, des motifs toujours renouvelés qui s’y impriment à la façon d’un refrain lancinant, d’une complainte venue de loin, en partance pour l’illisible destin qui se nomme « existence » et toujours nous interpelle au simple fait que c’est nous, et seulement nous, qui en tissons les fils de chaîne et de trame au terme desquels la toile sera celle de notre propre Destin et nulle autre, lui ressemblât-elle, comme reflétée en quelque miroir.

   Mais si nous sommes les maîtres d’œuvre de cet ouvrage, loin s’en faut qu’une activité solitaire n’en détermine la forme. La solitude, le Solitaire ne prennent vraiment sens qu’à avoir, en retour, quelque écho venu d’ailleurs, quelque regard plongé dans l’ombre, quelque poitrine qui bat à l’unisson. Les mots que j’écris, au fil des jours, sont en attente d’être fécondés par d’autres consciences attentives. Ainsi se donnera un levain qui fera gonfler la pâte du langage jusqu’à son point d’incandescence, si ceci est cependant possible.

 

Écrivant, je ne suis qu’attente

Lisant, vous n’êtes qu’attente

 

   Ainsi confluons-nous en une même eau dont nous souhaitons qu’elle comble quelque vide constitutif de nos êtres respectifs.

 

Écrire : ma part d’incomplétude

Lire : votre part d’incomplétude

 

   Et, ici, je pense au beau titre du livre de Christian Bobin, « La part manquante ». Cet Écrivain voulait la combler avec le nom de Dieu et, peut-être sa Présence. Nous aurons de plus modestes ambitions, espérant, de notre Lecture/Écriture, obtenir quelque douceur qui nous dise le lieu de nos Êtres au sein d’un Monde en proie à ses démons et, certes, ils sont nombreux, que beaucoup, par ailleurs, prennent pour leur Ange Gardien. Mais ceci n’est qu’une remarque adventice, l’essentiel est sans doute ailleurs, simplement peut-être en redonnant au merveilleux Langage une place qu’il a, depuis longtemps, perdue. Alors nous nous questionnons : quelle est « la part manquante » du Langage ? Et aussitôt le lien est immédiat qui ne se peut formuler qu’ainsi : c’est L’Homme qui est « la part manquante » du Langage puisque ce dernier, le Langage, est son Essence, le visage par lequel, nous autres Humains, parvenons à qui-nous-sommes d’une manière ultime. Bien plutôt que d’argumenter longuement, pensons à ceci : qu’en serait-il du sens de la vie si le Langage n’y imprimait nullement la nécessité de ses Mots ? La question, ici, vaut réponse. Chaque mot lu, écrit, proféré est un substantiel ajout à notre babélienne architecture. En réalité nous ne sommes qu’assemblage de mots. Certes, l’affirmation n’est ni récente, ni originale. Mais, parfois, une once de vérité habite-t-elle la modestie du lieu commun. Toujours un jeu subtil, un constant phénomène de renvois, de reflets, s’instaure au sein même de la Triade Mots/Choses/Monde. Nous en sommes les Acteurs et les Spectateurs.

   Je reviens donc à ce que je n’ai jamais quitté, à savoir ma tâche d’écriture. Et, immédiatement, je ne peux qu’évoquer les lignes de force, les aimantations, les confluences qui dessinent l’espace de mes méditations. Comme un jeu de piste, un chemin sinueux dont, cependant, émergeant des multiples « lignes flexueuses », des linéaments se dessinent que se peuvent résumer sous la forme d’une véritable litanie lexicale :

 

Le Fugitif – L’Empreinte – La Trace

Le Silence- L’Origine – Le Soi

La Solitude – la Blancheur – L’Indécision

Les Hiéroglyphes Mallarméens

Le Saisir comme Dessaisissement

L’Attente comme Attente

L’Art – L’Amour – L’Absolu

Le Don – L’essence – Le Désert

L’Aube – Le Crépuscule – Le Clair-Obscur

L’à peine venue du Jour

Le Corps Halluciné

Le Guetteur – Le Double – Le Jumeau

L’Ombre – La Lumière – La Pénombre

La division – La Césure – La Faille – L’abîme

L’Être des choses qui viennent à nous

Le Souvenir – La réminiscence

La Nostalgie du Lieu d’Avant-la-Naissance

Le Langage La Parole – La voix

Le Simple – Le Rassemblé – L’Unité

 

Et, comme un Point d’Orgue :

L’ABSENTE (« de tous bouquets »)

Cette Idée, cette Illusion, cette Chimère

Qui tiennent lieu du Réel et, parfois,

L’embellissent et le donnent à la manière

D’une Essence,

d’une Beauté

Dont nous ne pourrions faire

L’économie qu’à nous absenter

De Nous et n’être plus

Que ce Rien, ce Vide, Ce Néant,

c’est sur eux que prend fond

mon écriture, tout comme

Chacun, Chacune

Se porte au jour

S’en extrayant

Au moins

provisoirement

 

   Et, maintenant, que reste-t-il à dire après avoir tutoyé cCux que beaucoup considèreront tels de sombres abysses ? Rien que ceci : comment saisir le Réel en sa plus exacte mesure ? Cette entreprise a l’air d’une gageure tant les pièces du puzzle sont multiples. Ce qui m’occupe constamment et nervure l’ensemble de mes textes, aller au plus près d’une Vérité, autrement dit forer, si ceci est possible, jusqu’au socle premier, là où un feu couve encore, là où une « chair du milieu » (Certains, Certaines reconnaîtront) se déploie et se donne comme la provende originaire selon laquelle poser à l’horizon de notre regard cette étincelle unique de l’Instant, germe d’une Beauté à venir dont il est urgent de saisir le rare, l’inimitable, l’unique.

   Ceux, Celles qui, au travers de mon écriture, auraient reconnu l’ombre portée de la perte orphique de l’Aimée, seront au cœur même de la cible. Cependant il faut préciser que, sous le terme de « L’Aimée », s’il s’agit bien, certes, d’essayer de retrouver Eurydice, mais aussi, au travers de qui elle est, la Figure de la Beauté, cette Beauté qui transfigure les œuvres d’Art, donne aux Choses leur visage le plus aimable, confère au Monde la « Multiple Splendeur » selon le titre d’une oeuvre du Poète Émile Verhaeren. Ma « complainte », sinon ma « plainte », dans le respect et le retirement admiratif, laisseront la place à cet extrait tiré du fascicule « Le Verbe », car comment pourrait-on mieux dire,

 

« Mon esprit triste, et las des textes et des gloses,

Souvent s’en va vers ceux qui, dans leur prime ardeur,

Avec des cris d’amour et des mots de ferveur,

Un jour, les tout premiers, ont dénommé les choses. »

 

   Oui, « dénommer les choses » c’est inviter à les faire paraître. Les faire paraître avec simplicité et pudeur, voici ce qui trace la ligne qui délimite, sur la crête de la prodigieuse Montagne, l’Adret ensoleillé ; l’Ubac d’ombre.

 

Comme si la Vérité,

une fois regardait

 l’éblouissement

de la Lumière,

une fois se perdait

dans la Nuit Ombreuse.

 

Lumière des Mots,

Ombres de leurs intervalles.

Comment ne pas vivre

dans le rayon de Lumière ?

 Comment ne pas saisir

ce qui, précisément, nous sauve

du Silence,

du Rien,

du Néant ?

 

*

 

Sur la belle image d’Hervé Baïs

Un texte qui essaie de poétiser

Peut-être à défaut d’y parvenir

Le Langage est si Haut

Le Langage est si Beau

 

*

  

Toi dont l’empreinte,

 si fugitive en sa passée.

Toi dont l’empreinte

se confond avec

le nuage si haut.

Toi dont l’empreinte

 a tracé en moi les

lignes d’un espoir.

Partout le ciel est noir,

d’une insondable

profondeur.

On dirait une nuit,

on dirait un bitume

que rien ne semblerait

 pouvoir éclairer.

 

L’ombre

 de l’inconscient

dans son étrange

 continent

de chair sourde.

Le ciel ne parle pas,

le ciel est muet

qui regarde le Monde

du haut de son mystère.

Rien ne bouge

au-delà de moi.

 Rien ne bouge

 et le paysage

 est figé,

comme

s’il voulait

s’annuler,

en quête de

son origine.

 

 Rien ne bruit.

Tout est en soi, plié

au plus profond

de son être.

Les arbres sont plantés

 dans le sol de givre.

On devine le trajet

 silencieux de

leurs racines.

 Les arbres sont

à eux-mêmes

leur propre histoire,

une surrection dans

 l’ordre du jour,

 puis une plainte

 intérieure

soudée à même

leur écorce.

 Leurs branches

identiques à de

touchants

sémaphores,

 nul ne répond

 à leur geste de bois.

 

L’herbe est noire

qui joue

avec le ciel,

avec la haie,

avec les fûts des arbres.

La place est blanche,

d’une blancheur

sans tache,

elle me fait penser au

« vierge, vivace et

 au bel aujourd'hui »,

la complainte mallarméenne

est là qui fait

 son langage crypté,

qui tourne tout

 autour de moi,

pareil à un essaim

d’abeilles blanches.

Oui, blanches et

« cette blanche agonie »

 pénètre mon âme

d’une bien

étrange langueur.

 

Il lui faut, à mon âme,

cette longue indécision,

 cette halte du temps,

ce prisme de l’instant

 sur lequel mon esprit

ricoche et bondit

 hors de lui

 tel l’oiseau ivre

de l’écume du ciel.

 Oui, « l’écume du ciel »,

le noir est parti et l’éther

est une vaste plaine lisse

 qui me dit le lieu

possible de

mon être,

 entre un flocon

qui arrive,

un flocon

qui part.

 

Sais-tu,

Toi-la-Divine,

combien c’est une joie

de saisir et, à la fois,

de ne rien saisir ?

Combien c’est un bonheur

d’espérer

et de désespérer ?

 Combien c’est une félicité

 de se sentir Soi

et Autre que Soi ?

Tout est dans l’attente,

la longue et sinueuse

attente des choses.

 

Nul n’étreint le rien

qui tend ses mains

vers l’Absolu,

l’Art,

l’Amour.

Tout est toujours

en retour de Soi et

l’attente est pur Don.

 Pur Don de ce qui,

inaperçu,

vient à moi

 et emplit

 mes mains

de l’ombre

 d’une Présence.

Toi-la-Divine,

 je ne sais

quel est ton nom,

de quoi est tissée

 ton essence,

 si tes yeux sont

bleus ou mordorés,

si ton corps se cambre

sous le plaisir,

si tes doigts effleureront

un jour mon visage

pour en dessiner

les contours.

Je ne suis incliné

à moi-même

 qu’à te deviner

 penchée sur moi,

 telle une Fée

bienfaisante.

  

Je t’imagine parfois

en mon théâtre intime.

 La place est déserte.

 Le portail de fer est fermé.

La haie dresse ses tiges dans

 l’air transi de froid.

Les flocons,

 une pluie de flocons,

une giboulée de flocons,

flotte entre Ciel et Terre.

Des flocons-messagers

 qui tracent les lignes

 de Qui-tu-es,

 là sur ce banc de bois

 qui porte encore la chute

de ton corps souple,

chaud, disposé

 à la mesure

 étroite de l’heure.

Ce banc si vide que,

pour un peu, il chanterait

un hymne à ta beauté

et alors, sur Terre,

 tout se figerait,

et alors sur Terre

tu serais

 la Seule

 à vivre,

à sentir,

 à aimer.

 

Tout autour du banc,

les arbres font

 comme une porte,

un Temple à la Déesse

que tu ne manqueras

d’être pour moi,

simple Guetteur

 de tes Songes.

 Car il me plaît

de t’envisager sous

 les traits indistincts

de quelque animal fabuleux,

 Licorne, Oryx, Chimère,

en tout cas image nichée

au plus secret de

mon imaginaire,

un Double en

 quelque sorte,

un Jumeau,

une Ombre Siamoise.

Ainsi figurerais-tu mon envers,

 le contrepoint que mon esprit

réclame afin de se connaître

en totalité.

Sais-tu combien

 il est éprouvant

 de sentir en Soi

la ligne d’une division,

 la trace d’une césure,

de s’approcher,

 à tout instant,

d’une faille

qui pourrait

s’ouvrir où connaître

le plus cruel désespoir,

s’immoler en Soi

et perdre

 toute prétention

à être.

Mais vois-tu,

malgré ma

plainte lancinante,

un genre de mélancolie

 s’abreuvant à sa propre source,

 je ne suis nullement triste,

seulement en

attente de Toi :

Flocon qui virevoltes

et hésites à rejoindre le sol,

 Encre du Ciel qui

imprimes en moi

ses précieux caractères,

Arbre levé dans la

 toile du silence,

 Place lovée

 en sa blancheur,

Banc de bois

qui dessine

 le souvenir de Toi.

Le possible de Toi

 

 Oui, de Toi.

 

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26 janvier 2023 4 26 /01 /janvier /2023 10:59
De Soi la difficile émergence

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

Cela pulse et s’agite

dans les multiples

corridors du Monde.

Cela bruit partout

où une vie trouve

 à se manifester.

Cela fait ses flux

et ses reflux dans les

rues des villes,

sur les plateaux déserts

où soufflent sans arrêt

 les rafales de vent.

Cela grouille dans les

boyaux souterrains

où se réfugient

les Existants.

Cela bourdonne

et rugit partout

 où la vie allume

la flamme de son désir,

où brille la lame qui fouille

et retourne les chairs

afin que quelque chose

 se dise de l’absurde

qui étreint les Hommes,

oppresse les lourdes

poitrines des femmes.

 

C’est un immense

maelstrom,

un raz-de-marée,

une lente giboulée,

c’est une tempête,

une pluie d’orage,

l’averse continue

de la mousson,

 le déluge qui vient

de toutes parts et ne

trouve nullement

son arrêt.

 

C’est un livre que

nul mot n’habite.

C’est un jour

que nul soleil

ne visite.

C’est une joie

que nul sourire

ne promet.

C’est une musique,

avec le seul intervalle

 entre les notes.

C’est le souffle

avant-courrier

d’une parole.

C’est le geste

 d’amour

retenu avant

 sa profération.

 C’est le poème que

le rythme a négligé.

C’est l’espace du Rien

que le Néant poudre

de son vide.

C’est la chorégraphie

que nulle Ballerine

n’anime.

 

 De Soi la difficile émergence

 

Le fond de l’univers

est rouge, rouge des

aubes assassines.

 Rouge de sang

et de désir

comburé avant même

d’avoir eu lieu.

C’est un rouge éteint

qui s’obombre de

funestes desseins.

C’est un rouge

qui hurle à même

son silence.

Rien ne fait signe

qui s’approcherait

d’une possible entente,

d’une hypothétique

rencontre.

On est SEUL en Soi,

 immergé dans le linceul

livide de son corps.

Mais, cette sorte de congère,

cette boule de neige inerte,

 est-ce encore un corps ?

N’est-ce pas le tissage serré

d’une aporie qui dirait

un seul mot

et en bifferait sitôt

l’étrange substance ?

 

Est-ce la première image

 d’un Monde naissant,

inconscient de lui-même ?

 Est-ce la dernière image

qui brillerait avant

son extinction ?

Alors, égaré,

on se ramasse

en Soi,

on tâche d’avoir

l’ombre

 la plus étroite,

on se retient de respirer,

de désirer, de penser.

Le Soi n’est plus

qu’une mince

feuille prise

dans les giboulées

du vent d’automne.

Le Soi n’est plus

qu’une étincelle

inaperçue

dans la grise anatomie

 d’une cendre.

Le Soi nage

entre deux eaux.

 Les eaux de l’Origine.

Les eaux de ce qui

touche au But Final.

Un mot s’éteint

à même sa Naissance.

Avec Soi, le corps

n’entretient

nul colloque.

Le corps est

de l’essence

de la Blancheur.

Silence.

Recueil.

Longue

méditation

hivernale.

Contemplation

du Soi par Soi.

 

Espace étréci

de la vision.

Temps plus étroit

que celui de l’instant.

Le Blanc vit du Blanc.

Le Silence se

nourrit du Silence.

La neige de l’exister

est à elle-même

sa propre condition.

Il fait froid dans la

nacelle étriquée

du corps.

 Grésil, flocon,

gel, cristaux,

les quatre états

de la nature

au gré desquels

 se donne

la réalité en sa

si étroite minceur.

 

De Soi la difficile émergence

 

Le visage est comme sidéré,

doué d’une étrange ubiquité.

 Il est partout à la fois

 et nulle part

en son refuge.

 Il est vacillation,

perte de la vision

 en son puits,

cristallisation d’un mot

qui s’éteint sur la margelle

étroite des lèvres.

Visage fantomatique,

pur retour de Soi en direction

d’une intériorité dévastée

 à même son propre effroi,

à même le vertige

qui l’étreint en son sein,

efface le lieu de

toute signification.

Épiphanie ôtée à elle-même,

espace infini de privation,

 tout est cloîtré en une

 étrange cellule monastique.

 Les murs sont blancs.

Le jour est blanc.

L’oraison est blanche,

prière qui gire tout

 autour de Soi

sans le trouver, le Soi,

il est devenu ce à quoi

il prétendait depuis toujours,

un simple hululement

que nul écho ne renvoie,

un balbutiement

de lèvres de pierre,

 la lourdeur d’un marbre

dans la carrière de l’heure.

 

De Soi la difficile émergence

 

Nul motif à l’horizon

qui serait un sémaphore

sur lequel régler sa marche.

Tout demeure en Soi,

tout se sédimente dans

 le blanc sépulcre de la chair,

Tout se dit en mode de Rien

 et l’air acide arrive de toutes parts

qui dissout jusqu’au moindre

pli de la conscience.

Ici, la loi du genre

n’existe plus, elle qui,

selon des figues opposées,

 trace la voie même du Sens.

Masculin/Féminin confondus

en un unique creuset,

surgissement inquiétant

de quelque Androgyne

qui condamne le Soi

 à n’avoir plus de pôle,

à errer longuement

d’une rive à l’autre

du Destin

sans savoir qui il est,

s’il est même.

La phrase du vivant

est si emmêlée,

si confuse,

les fils de chaîne

et de trame

 font une grosse pelote,

une manière d’illisible

hiéroglyphe.

 Un nœud à lui-même

son propre mystère.

Le corps de livide dessin

est une esquisse qui,

jamais n’arrivera à Soi,

l’écueil est trop loin

qui flotte sur des eaux

 et se dit dans

l’inaccessible,

 la fuite pour la fuite,

 la perte pour la perte.

 

De Soi la difficile émergence

 

Comment dresser

la sculpture de Soi ?

l’argile fond

entre les doigts.

Comment tracer

 les lignes de

son portrait ?

le crayon est usé qui

n’est plus que bois.

 Comment faire s’élever

la silhouette de Soi ?

 le sol est si meuble,

si friable.

Être Soi en Soi,

être Soi plus que Soi :

parler, lire écrire, aimer,

voir l’oiseau traverser

 l’écume du ciel,

voir la houle marine

à l’horizon,

voir les yeux de l’Aimée

qui brasillent dans l’ombre

 de la chambre et déjà

 la plénitude gonfle

et déjà les voiles

sont hissées

 qui claquent

dans la lumière.

 

 Ce qu’il faudrait,

afin de connaître le Soi

 en sa nature essentielle,

 tout retrancher du Réel,

laisser seulement

émerger la fine pointe,

peut-être une

amorce de Parole,

l’éclair d’une joie,

la fulguration

d’une pensée

 et demeurer en Soi

aussi longtemps

 qu’un sentiment

de juste venue

aux Choses nous

saisisse du-dedans

et nous porte au plus haut

de qui-nous-sommes.

 

Quand viendra-t-il le temps

 de la Grande Moisson ?

 Quand viendra-t-il le temps

des sublimes Vendanges ?

Quand viendra-t-il le temps

des joyeuses Fenaisons ?

Quand viendra-t-il le temps

de la Cène avec l’assemblée

de nos Amis et leur

sourire tel un Don?

Quand viendra-t-il le

Temps en tant que Temps,

 lui qui détermine

notre essence

et nous place dans ce

 lumineux Soi qui est

l’irremplaçable Figure

par laquelle nous venons

au Monde ?

 

QUAND ?

 

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24 janvier 2023 2 24 /01 /janvier /2023 09:39
De Soi à l’Autre :  l’espace du Monologue

Peinture : Barbara Kroll

 

***

De Soi à l’Autre :  l’espace du Monologue

 

« La Colombe poignardée et le Jet d’eau »

Guillaume Apollinaire

 

*

 

   [Incise sur la « possibilité » d’être Poème – En réalité, nul ne sait vraiment ce qu’est un Poème, quel est son contenu, quelles sont ses règles formelles, s’il doit s’amarrer à quelque esthétique, s’il doit servir une éthique, s’il doit énoncer l’Amour ou bien le Guerre, s’il doit louer la Beauté, d’un Paysage, d’une Femme ou bien d’une Âme. S’il doit être Ode, se donner selon l’Épique, le Lyrique, où doit se situer sa césure, et le nombre de pieds sur lequel reposera son propre rythme. Je crois que le rythme, cette sorte de chorégraphie, est bien ce qui semble le prédiquer tel l’être qu’il est. Mais ceci est affaire de ressenti et, sans nul doute, de considération subjective. Et maintenant il faut en venir à son aspect extérieur, à la silhouette qu’il propose, au tableau qu’il dresse pour nos yeux. Ici je pense aux célèbres « Calligrammes » d’Apollinaire dont une image est proposée à l’incipit de cet article. Le début de cette poésie se lit comme suit :

 

« Douces figures poignardées chères lèvres fleuries

Mya Mareye

Yette et Lorie

Annie et toi Marie

Où êtes-vous ô jeunes filles

Mais près d'un jet d'eau qui pleure et qui prie

Cette colombe s'extasie… »

 

   Sans entrer dans un commentaire mot à mot qui ne serait qu’un truisme, ce qui est d’emblée évident, c’est que la Forme est au service du Fond, comme si le sens était augmenté, transcendé par l’image selon laquelle la poésie se donne dans l’espace de la page. Une manière hyperbolique de signifier ses états d’âme intérieurs. Les porter au jour, pour Apollinaire, ne pouvait avoir lieu que sous cette forme de jaillissement, de pure exaltation, d’exhaussement de la graphie située au plus haut de sa capacité expressive. Et ceci est totalement admirable. Le génie de la langue rejoignant celui de la maîtrise du geste. Pour autant la forme seule serait bien incapable de signifier si l’essence même du mot n’en soutenait l’armature. La clarté du  Poème, son rayonnement, peuvent se traduire, d’une façon métaphorique, comme la coque de la noix qui ne brillerait qu’à l’aune de l’amande qu’elle contient, qui  en actualise et synthétise la totalité du sens.

 

    Rapide commentaire

 

« Douces figures poignardées chères lèvres fleuries »

 

   Ici, l’énonciation continue, sans césure aucune, s’adresse, telle une imploration, à la totalité de l’être de ces personnages féminins. Il y va de l’épiphanie des visages (cette inépuisable source de l’identité humaine), mais aussi, en un seul empan de la pensée, il y va des lèvres fleuries (ces emblèmes sublimes de l’Amour, ces seuils infranchissables à partir desquels nait l’irremplaçable Langage).

 

« Mya Mareye

Yette et Lorie

Annie et toi Marie »

 

   Ici, le Poète, par le choix de sa calligraphie, place à l’avant-scène, ces Figures Féminines qui pourraient bien être les Muses qui font se lever le Verbe, le faire rayonner au plus haut de son destin. Par leur place dans le texte, Mya, Mareye et leurs compagnes deviennent des êtres clairement identifiés, des êtres de chair, si l’on peut dire.

 

« Mais près d'un jet d'eau qui pleure et qui prie »

 

   Ici, une rupture ne serait possible qu’au prix d’un affaiblissement du sens. Si le Poète veut placer sous le feu de son style la haute affliction dont ses Héroïnes sont atteintes, rien ne lui est plus utile que de lier, en une intime et unique signification, identique au flux d’un flot, aussi bien les pleurs (coefficients d’une immense tristesse), aussi bien la prière qui est le geste par lequel elles voudraient infléchir le sort qui est le leur, le porter sur une margelle bien plus lumineuse. Ici se laissent voir, avec force, toutes les ressources d’une disposition spatiale singulière des mots. Leur aspect les accomplit tout autant que le sens interne dont ils sont porteurs par essence.

 

    Une question naïve consisterait à se demander si une disposition typographique particulière suffirait à reconnaître un texte en tant que poème. Bien évidemment non car s’il en était ainsi, une simple prose indigente mimant l’aspect général de la versification, deviendrait, à son « corps consentant », Poème, ce qui ne serait qu’une usurpation d’identité.

 

De Soi à l’Autre :  l’espace du Monologue

« La Trahison des images »

René Magritte

 

*

 

   Parfois conviendrait-il, à la manière du Peintre Surréaliste, de sous-titrer ses propres mots ainsi :

« Ceci n’est pas un Poème »

 

   Afin que l’intention, clairement signifiée, ôte à l’ouvrage toute prétention à se situer dans une dimension « céleste » alors que son extraction serait purement « terrestre », cette précaution graphique, pour n’être pas oratoire, placerait les choses au sein même de leur propre vérité.

   Le texte ci-dessous, malgré son « allure » poétique, n’est pas un poème. Sa disposition, faute de donner naissance à quelque vers que ce soit, se veut une manière de redoublement sémantique au gré d’une disposition spatiale censée en renforcer le caractère. Chaque ligne, en quelque sorte, est le lieu d’une unité signifiante que l’ensemble du texte vient confirmer et synthétiser. Il en est ainsi du langage que, parfois, il lui faut recourir à certaines inflexions pour affirmer, sinon une certitude, du moins mettre en lumière ce qui, depuis son sein, ne demande qu’à surgir à la manière d’une évidence. En réalité, le travail effectué sur ce qui aurait pu être le texte initial, modifie l’espace, en lui allouant, de facto, une valeur temporelle. Ce qui se serait énoncé selon une sorte de logique (l’écriture en pleine ligne), selon une évidente continuité, s’infléchit soudain en un énoncé dont la fragmentation cristallise, en un instant particulier, l’urgence de certains sèmes à se dire. Ceci n’est nullement perceptible d’emblée. Ceci s’adresse bien plutôt à notre inconscient qu’à notre conscient.  Du point de vue du contenu réel, il n’y a, à l’évidence, aucune différence entre :

   « Et si ce Jeu ne « se joue qu’une fois », son essence est peut-être bien moins temporelle que signe de notre immense Solitude car, c’est bien à Nous et à Nous Seul que s’adresse, au plus profond, notre éprouvante singularité. »

ET

 

Et si ce Jeu ne

« se joue qu’une fois »,

son essence est peut-être

bien moins temporelle

que signe de notre

immense Solitude

 car, c’est bien

à Nous

et à Nous Seul

que s’adresse,

au plus profond,

notre éprouvante

singularité.

 

 

   Il n’échappera à personne que l’isolement graphique de : « immense solitude », constitue l’hyperbole de ce sentiment d’esseulement qui nait, ici, dans l’œuvre de l’Artiste, de cette figuration où les deux Figures Féminines, bien que présentes à titre d’icônes, sont en réalité absentes à elles-mêmes, absentes à l’Autre, dont rien n’est attendu que la giration d’une confondante vacuité. Et cette « immense solitude » qui nous étreint en tant qu’Existants, ce radical retranchement en Soi, s’accroit du poids d’une scansion qui la met au premier plan, comme si le corps, réduit au fragment, ne pouvait plus trouver à exister que dans le domaine étréci de son aporétique condition. De la même manière, une analyse des contenus sémantiques des fragments conduirait à saisir en quoi, leur insolite constellation, contribue à placer l’index, ici sur la langueur d’une hésitation, là sur une « douleur de sourdre de Soi », là sur l’émergence d’une zone d’invisibilité.

   Il n’y a pas d’autre motif à chercher et si « Poème » il pouvait y avoir, il serait affecté de quelque insuffisance constitutive, autrement dit le « Poème » ne serait nullement « Poème », ce qui revient à dire qu’il ne parviendrait pas à l’être. Bien évidemment, la décision des césures placées à tel endroit, plutôt qu’à tel autre, est le simple jeu qu’un ego singulier entretient avec le langage. Sans doute cette « démonstration » est-elle difficile à suivre et nombreux, nombreuses seront Ceux et Celles qui ne feront aucune différence entre le statut de la ligne complète et son remaniement selon une sorte d’a priori visant la langue.

   Cependant que votre lecture ne soit nullement troublée si vous lisez ! Après tout, serez-vous plus qu’un « fragment » semé parmi la vaste plaine des mots ? Vous êtes, pour moi qui écris, de pures abstractions dont, cependant, j’imagine que ces abstractions sont pourvues d’un corps, qu’elles s’animent de gestes, qu’elles profèrent un langage, qu’elles s’inscrivent dans une temporalité, dont le flux ininterrompu est une suite sans fin…]

 

*

 

Dire le réel de cette image, ceci :

 Un fond d’abord, un fond

à partir duquel naissent

des Formes.

Des Formes,

bien que féminines,

 si peu assurées d’elles-mêmes.

Comme si leur genre était indéterminé

Flottement androgyne sans réelle destination

Comme s’il y avait

une hésitation à venir à la clarté,

à y décliner son identité,

 à préciser ses contours selon

 la pente de quelque affinité.

Douleur de sourdre de Soi

et de se livrer ainsi

au premier regard,

il ne serait jamais que le

 scalpel de l’Altérité,

son surgissement dans la chair

non encore disponible,

dans la chair sourde,

pareille à un mot

se levant d’un marais,

se confondant avec la brume,

à un mot de lointaine venue,

il serait encore nimbé

de ses limbes originels,

il ne serait proféré

 qu’à moitié,

qu’à se retirer

dans la zone

d’invisibilité

et de silence

d’où il provient.

Il y a toujours une

profonde hésitation,

un sentiment de haute douleur,

à assister à la naissance d’un Être.

C’est comme si, nous saisissant

d’une bribe venue

tout droit du Néant,

nos mains, nos doigts,

se révulsaient

à la terrible idée,

 un jour,

d’en pouvoir rejoindre

la stupéfiante texture.

Souffrance double, en réalité :

souffrance de Qui vient à la présence,

souffrance de Celui qui assiste

à la lente et éprouvante parturition.

Tout est toujours difficile

qui s’extirpe de Soi, qui tente

de s’extraire de Soi

avec la farouche volonté,

 à la fois,

de se manifester,

 de se retirer déjà

comme s’il y avait

réel danger à éclore

dans le buisson épineux

du Grand Jeu.

Ici, nous voulons dire ce dernier

à la façon du Destin qui, parfois,

semble fomenter à notre encontre,

de bien étranges projets,

dont Roger Gilbert-Leconte,

dans le premier numéro de la Revue

éponyme, trace ainsi le portrait :

 

« Le Grand Jeu est irrémédiable ;

il ne se joue qu'une fois.

Nous voulons le jouer

à tous les instants de notre vie. »

 

Et si ce Jeu ne

« se joue qu’une fois »,

son essence est peut-être

bien moins temporelle

que signe de notre

immense Solitude

 car, c’est bien

à Nous

et à Nous Seul

que s’adresse,

au plus profond,

notre éprouvante

singularité.

 

Nous disions donc

deux Formes,

deux Énigmes posées

à la face du Monde,

deux questions portées

à l’existence,

deux interrogations à tous ceux,

Vivants, Vivantes qui constituent

l’alphabet de la prose ontologique.

Conflagration des Êtres.

Confusion des Êtres.

Mais Séparation

des Êtres,

aussi et surtout.

Car, sur Terre,

rien n’existe jamais

que sur le mode

de la Division,

de la Désunion,

 de la Scission.

Å peine tend-on le bras,

à peine assemble-t-on ses doigts

en coupe de manière

à recueillir en Soi,

un peu de la matière Autre,

que ne demeure qu’un

bien pâle ruissellement,

 un cortège de gouttes tristes

qui fuit à l’horizon

d’incompréhensible venue

et le coup de gong

de la Solitude

résonne dans la conque

de nos oreilles

pour nous dire

l’Étrangeté

 que nous sommes

 à nous-même,

le mystère

que nous sommes

 aux Autres.

Le Rien dont nous étions partis,

la sourdine, la mutité,

c’était un genre d’enduit blanc,

 une plate surface monochrome,

à peine striée de zones

plus soutenues,

des zones Mastic,

des zones Étain,

des zones Argile,

autrement dit de si

basses proférations

qu’il nous eût semblé que

ne s’y pussent animer

que des ombres,

que ne s’y pusse donner

que le signe de la nullité.

Bien évidemment,

c’est une manière d’affliction

qui nous étreint devant ce Désert

dont chaque grain de sable

est refermé

autistiquement

sur son être minuscule,

sur ce point qui, hors de lui,

ne communique rien de son secret.

Sur ce non-savoir qui paraît

jouir de sa propre négation.

Nous comprenons cette

nécessité de la matière

de demeurer enclose

en son étroite enceinte,

mais comprendre ne suffit pas,

nous voudrions traverser

cette mince cloison

de l’Altérité,

y creuser notre niche,

nous comprendre nous-mêmes

 à l’aune de cette Distance,

de cette Différence.

 

C’est seulement

en devenant

Autre

 à nous-même

que nous serons au pouvoir

de mesurer qui nous sommes,

de percevoir

nos propres failles,

de nous pencher au-dessus

de notre abîme,

de comprendre les lignes

de fracture qui parcourent

notre corps, notre âme,

y tracent de bien

profondes lézardes.

 

Deux Femmes

 en leur féminité,

en leur personnalité

 encore inaccomplie.

 Comme si, voulant être

Femmes plus que Femmes,

leur native impatience les

condamnait à une sorte d’exil,

genres de bernard-l’hermite

 s’operculant au jour,

refluant dans cette nuit

dont elles feraient partie,

tout comme l’ombre dense

définirait la bizarrerie de leur être.

 

Les robes sont bleues.

Bleu de nuit avec

des balafres sombres.

En quelque sorte,

une ténèbre

à peine laissée

 à elle-même

et déjà le drap serré

de l’obscurité

les rappelant à leur

obédience au Néant,

à leur soumission

à ce qui biffe l’exister

 avant même qu’il ne rougeoie

sur le bourrelet des lèvres,

avant même qu’il ne dispose

le massif de la langue à la parole.

 

Les deux Femmes tiennent,

 entre elles,

ce qui ressemble à

un étrange conciliabule

taché, maculé

d’obscurcissement,

genres d’égarements

qui le rendent inaudible

à Qui regarderait la scène

et voudrait lui donner

un possible sens.

  

Rien n’est là qui affirmerait

 quoi que ce fût.

Les Formes,

en voie de venue à

 Qui elles pourraient être,

 paraissent si absentes,

identiques à de purs mirages

qui trembleraient sur l’illisible

moutonnement des dunes.

Les bustes des Femmes

sont inclinés

 l’un vers l’autre.

La main d’une des femmes

esquisse un geste en direction

de son hypothétique Compagne.

Mais ce bras, bien plutôt que

de paraître humain,

crochète le haut du canapé

comme s’il s’agissait

du membre antérieur

d’une mante-religieuse

dont chacun sait

qu’elle n’existe

 jamais qu’à manduquer

son partenaire,

le réduire à l’état

de non-existence.

 

L’image est si floue,

le « dialogue » si peu assuré

 qu’il ne nous semble apercevoir

que deux Formes figées,

installées au centre

 d’elles-mêmes

sans réel espoir d’en

pouvoir jamais sortir.

Le magnifique dialogue,

ce logos qui transite

 selon le « dia »,

lequel traduit

une « traversée »,

un « processus »,

valeurs initiales du préfixe,

mais « traversée »

en direction de Qui ?,

mais « processus »,

 en faveur de Qui ?

 Nous ne savons guère que

répondre à ces pures abstractions.

Cependant,

« traversée »,

« processus »

 ne s’éclairent d’une signification

qu’à relier entre eux

deux termes d’une relation.

Mais, ici, y a-t-il relation,

essai de transporter

 Soi en l’Autre,

de Se transcender

en même temps

que d’assurer

l’assomption

de Qui fait face au

 plus haut de son être ?

 Non, nous voyons bien que

nous sommes dans la tunique

la plus étroite d’une

sépulcrale immanence.

Rien ne s’élève de rien.

Tout demeure en soi et aucun

 espoir n’est permis de s’exonérer

de cette violente aporie.

 

Face à face

(Visage contre visage ?),

deux formes minuscules,

 (le « F » majuscule leur a été ôté !),

deux non-présences qui sont

à elles-mêmes

leur propre vacuité.

 Les Mots, les merveilleux Mots

leur sont refusés qui les auraient

installées, ces formes,

dans leur humanité.

Nous sommes, ici,

si proches

d’un végétal condamné

à connaître sa fin proche,

si proches d’une pesante minéralité,

 d’une extinction de Soi

dans le sombre cachot d’une

 totale privation de liberté.

 

Cette peinture est forte

graphiquement,

plastiquement

(ici nous ne parlons nullement

d’une possible esthétique,

sans doute conviendrait-il

de convoquer une éthique !),

cette peinture nous place

sans quelque concession que ce soit

 face à une manière

de vérité verticale

qui pourrait s’énoncer

selon l’assertion suivante :

 

« Nul dialogue à l’horizon

du Monde,

des Choses,

seulement un intense

Monologue

qui résonne

dans l’abîme

sans fond

du corps. »

 

Un corps dévasté

de ne jamais pouvoir

connaître cet Autre

par lequel il serait

venu à Soi.

Le Vide

 est manifeste

qui rugit

en silence.

Tels des Sujets dont on

aurait amputé un bras,

il nous serait impossible

d’applaudir à la Vie.

Serions-nous, par hasard,

plus qu’Une Main Orpheline ? 

Où est la paroi de la montagne

qui nous fait face sur laquelle

 notre parole pourrait ricocher

et revenir vers nous,

riche d’un sens nouveau

excédant

 celui qui y figurait

 à titre d’imploration,

 de demande venant du

plus profond de notre

SOLITUDE ?

 

Solitude est notre lot.

Nullement châtiment.

Amorce d’un Sens infini

au terme duquel

nous cherchons

 cet Autre de nous-même,

dont nous sentons bien qu’il

n’est qu’hallucination,

mais comment vivre autrement

 qu’à l’aune du Songe éveillé ?

 

Je lance un cri dans l’espace

et sa réverbération vient

confirmer mon intuition.

Il s’éteint,

que nulle autre bouche

n’est venue féconder.

Existez-vous,

VRAIMENT,

Vous Qui me lisez ?

Votre respiration

est si lointaine

 qui se confond avec

les murmures du vent.

Oui, les murmures !

Du vent.

 

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21 janvier 2023 6 21 /01 /janvier /2023 10:51
Du Noir au Blanc, l’espace  d’une venue à l’Être

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

Il faut partir d’un Noir

primitif, archaïque,

d’un Noir pur si l’on peut dire.

Le Noir est entièrement à lui,

sans que quelque différence

ait pu se longer en son sein,

le souci d’une flamme,

le déploiement d’une clarté,

l’amorce d’un sens qui,

en quelque manière,

le feraient étranger

 à lui-même,

doué de quelque prédicat

dont il n’aurait

souhaité la venue.

 Le Noir pour le Noir

 en sa fermeture

la plus radicale,

la plus absolue.

 

Le Noir voulant

se connaître jusqu’en

son abîme même.

Le Noir qui cogne

contre ses propres parois.

Le Noir reclus

en son domaine

 qui est absence de visibilité,

 maculation de la Parole,

taie posée sur

les yeux des Voyeurs

qui n’en peuvent

pénétrer le secret.

 Le Noir du Bitume.

Le Noir de la Suie.

 Le Noir en sa ténèbre

la plus profonde,

la plus énigmatique.

 Le Noir et rien au-delà

qui dirait le Monde

 en sa multiple parution,

qui dirait le rivage de la Mer

avec ses étincelles de lumière,

qui dirait la Beauté faite Femme,

des yeux d’opale,

une joue poudrée de rose,

la perle menue de l’ombilic,

 la fente adorable du sexe

pliée en son tissage de soie.

 

Le Noir ne veut rien

que cette immense solitude,

que ce Désert aux

barkhanes mystérieuses,

que cette Nuit que

ne troue nulle étoile.

Le Noir veut cette Monade

 sans portes ni fenêtres

 car à quoi servirait

 de différer de Soi,

de s’ouvrir à l’altérité

avec ses masques,

ses meurtrières,

ses faux-semblants ?

 Il y a trop de risques

à un décalage de Soi

qui pourrait

 bien s’avérer suicidaire,

sinon mortel.

 Il faut demeurer au sein

même de sa crypte,

tendre l’oreille et n’écouter

que ses déflagrations intimes,

ses borborygmes

pour seul langage,

son immobilité

 pour seul chemin.

 

Le Noir n’est le Noir

 qu’à demeurer dans

ce trait d’invisibilité,

dans cette gerçure

 à elle-même

sa propre profération.

Le Noir n’est le Noir

qu’à la mesure

de son autarcie,

de son autisme

où les questions

sont des réponses

où les réponses

s’abreuvent

aux questions.

Nul besoin d’être

ailleurs qu’en Soi.

 Et, du reste,

un ailleurs existe-t-il,

n’est-il seulement

dérive à l’infini

d’une méditation

sans objet ?

 

***

 

Le Blanc.

Le Blanc sur le Blanc.

 Le Blanc comme la neige.

Le Blanc comme l’écume.

Le Blanc comme le silence.

Le Blanc ne dit rien,

le Blanc demeure en Soi

au pli même de sa virginité.

Le Blanc comme a priori,

comme ce qui précède

toutes choses,

annonce leur venue depuis

une haute sphère d’invisibilité.

Rien n’existe

encore et le Blanc

est une vague rumeur,

une comptine en sourdine,

une fugue à peine plus haute

qu’une réserve, qu’une pudeur,

le Blanc est tout ceci

qui pourrait advenir

mais se retient encore

en d’inaccessibles limbes.

Le Blanc ne le sait pas encore,

au motif de sa pensée

lilliputienne,

microscopique,

mais il ne pourra jamais

advenir à son propre être

qu’à être relié,

qu’à être taché

en quelque sorte

par quelque chose

qu’il ne connaît pas encore,

 qui lui est extérieur,

qui lui est totale distance,

complet éloignement,

clignotement inaperçu

au large de qui-il-est,

dissemblance qui, pourtant,

sont tous les signes

qui l’accompliront

au-delà même

 de ce qu’il pourrait

imaginer

de plus étonnant,

de plus inouï.

 

Depuis l’Origine où il sommeille,

le Blanc ne peut rien formuler,

ne peut appeler les mots,

 les organiser en phases,

les édifier en pensée.

Le Blanc est pur silence

et, par opposition au Noir

 totalement refermé

sur son fondement,

 il est, à son insu, demande,

il veut connaître des signes,

s’ourler de caractères,

s’armorier de lettres

et d’espace entre les lettres,

 il veut que son immense

 Plaine Blanche

devienne le lieu

du Pur Langage,

qu’un Sens se lève

de ce qui, autrement,

ne serait

que le sombre

visage de la dévastation,

la figure du dénuement

en sa plus verticale angoisse.

Ceci ne serait-il envisageable,

une terreur se dresserait

qui le clouerait à trépas

pour le reste de l’Éternité.

LE BLANC VEUT LE NOIR,

comme l’Enfant veut le Jeu,

comme l’Amante veut l’Amour,

comme le Ciel veut le Terre.

 

Volonté qui, inconsciemment,

forge les objets de sa

propre désocclusion,

de sa sortie dans le monde

des significations plurielles.

Du fond même de son

attente silencieuse,

le Blanc sent comme

 une fermentation,

un à peine remuement,

une inaudible floculation.

Mais voici que ce qui

demeurait en retrait,

qui sommeillait

lourdement

au plein de son

opaque matière,

voici que Le Noir,

simple ligne d’abord,

puis belle efflorescence

 de signes,

 le Noir s’anime au sein

même de la Pure Blancheur.

Ce sont les premières

« Noces barbares »

de principes qui,

 jusqu’ici, s’ignoraient,

se tenaient à distance

 sur des « Monts Éloignés »,

 tel l’intervalle qui sépare

la Poésie de la Pensée.

Mais la Poésie n’est rien

sans la Pensée.

Mais la Pensée n’est rien

sans la Poésie.

Mais le Blanc n’est rien

 sans le Noir.

Mais le Noir n’est rien

sans le Blanc.

   

   Enfin la rencontre a lieu qui initie les premiers balbutiements d’une Genèse. Nullement biblique, seulement langagière, profération des Mots à la hauteur desquels l’Homme existe et existe seulement à l’aune de ceci :

 

PARLER – LIRE – ÉCRIRE

 

L’Homme n’est que ceci :

une suite de Mots,

un enchaînement de Phrases,

un empilement de Textes.

 

   L’Homme est strictement Babélien, c’est pourquoi il use de signes, c’est pourquoi, sur l’ardoise Blanche et livide du Jour, il trace avec application les Graphies nocturnes du Sens.

 

HOMME = LANGAGE = SENS

 

   Nul autre mystère à éclaircir que de lire, dans l’immense livre du Monde, l’Histoire des Hommes et des Femmes, les traces qu’ils déposent sur la croûte attentive de la Terre.

 

Être Homme,

être Femme, ceci :

 tracer, jour après jour,

les contours de qui-l’on-est,

 ici déposer la douceur d’un chant,

là imprimer un geste signifiant,

là encore poser son pied dans l’argile

afin que, de Soi, quelque chose

témoigne dans la merveilleuse

 aventure anthropologique.

  

   Le Noir veut le Blanc (car c’est une nécessité, une Loi dialectique). Le Blanc veut le Noir, c’est ce que nous dit, en termes métaphoriques, cette esquisse de Barbara Kroll mais c’est nous les Hommes qui restons fermés aux signes de l’image au motif que notre naturelle torpeur, sinon notre paresse, ne veulent guère s’enquérir de ce qui gît au-delà de l’horizon et, pourtant, là est notre avenir, ce pour quoi nous sommes venus à la Lumière alors qu’encore notre dos connaît la ténèbre, y retournerait pour peu que notre vigilance baisse, que nos yeux se ferment à la clarté du jour, cette dimension du SENS qu’il nous est intimé de connaître. C’est là notre Destin le plus heureux, le sillage que nous pouvons laisser dans le sourd massif des ombres qui toujours nous menacent et pourraient nous reconduire au Néant si nous perdions notre position de Vigie tout en haut de la proue de cette frêle embarcation qui se nomme « VIE », dont, le plus souvent, nous ne percevons que la surface et les flots courent en direction des abysses sans même que leur clapotis ne nous alerte.

   Mais maintenant, il nous faut dire à propos de l’image car nous ne saurions la laisser en friche. Car toute image n’est riche de significations qu’à l’aune de ce que nous y semons et, plus tard, de ce que nous y récolterons, qui ne sera jamais que l’écho de notre propre image.

 

Se connaître soi-même

 est connaître le Monde.

Connaître le Monde est

se connaître soi-même.

C’est curieux, tout de même,

ces enchainements logiques,

ces retours en forme de chiasme,

ces significations qui appellent

d’autres significations selon

un incroyable cercle

herméneutique.

 

Cheveux noirs.

Visage noir.

Vêture noire qui fait

sa sombre cascade

tout le long du corps.

Les yeux ?

Où sont-ils ?

Ils émergent si peu

de la confusion

qui les entoure.

Le nez n’est sollicité

par nulle fragrance.

La bouche : à peine un pli

à la commissure des lèvres.

 

   A voir ceci, ce spectacle de pure incompréhension, nous sommes égarés, nous ne savons plus qui nous sommes en notre être. Mais quel est-il ce domaine nuitamment reconduit à sa marge d’invisibilité ? Ne serait-il simplement la figure dissimulée de l’INCONSCIENT, lui dont on parle, dont on ne sait s’il existe vraiment sous la ligne de flottaison existentielle ? Ici est l’espace sans nom des choses informelles, un simple grouillement, une soupe de particules d’où rien ne monte qu’une confondante angoisse. Ici, nous sommes dans l’innommable, dans la pure digression fantasmatique, bien plutôt des ombres que des mots. Ici gît, telle une sourde matière, le roc biologique en sa mesure la plus étroite, en sa posture la plus réifiée. Nul mouvement, si ce n’est un genre d’activité uniquement cellulaire, peut-être une translation égale à l’arc réflexe du batracien cloué sur la planche d’anatomie du laboratoire. On est immergé dans le tissu glauque de la mangrove (métaphore récurrente dans mon écriture), avec les sinistres enlacements de ses racines noires, avec son eau à la teinte de goudron, avec le tohu-bohu des crabes à la cuirasse d’acier. On est tout en bas de la forêt pluviale avec son humidité, le cri lancinant d’aras inaperçus, on est si loin du vertige de la canopée où fulgure la belle lumière. On est un Soi nullement encore parvenu à la lucidité d’un Soi plein et entier.

   Puis un plastron blanc. Certes un blanc un peu éteint pour la simple raison que le noir y diffuse sa mortelle potion. Le blanc est semé de traits : les premiers mots qui vont dire la présence de l’Être à la face du Monde. Une épiphanie en appelle une autre.

 

Sans le monde nous ne serions pas.

Sans nous, le Monde ne serait pas.

 

   Dans son opposition frontale au Noir, que peut donc être le Blanc sinon la lame ouverte de la CONSCIENCE, sa belle floraison à l’horizon des yeux ?

   Ici est le lieu du vaste altiplano avec la marée de ses herbes jaunes, avec la laine des lamas qui flotte au vent, avec ses « salars » de minéraux étincelants, ils portent jusqu’au Ciel le message d’espoir de la Terre.

   Ici nous sommes sur le miroir des rizières qui, de terrasse en terrasse, comme un accroissement de Soi, s’extraient de la lourde Matière, se métamorphosent en pur Esprit, ce rayonnement sans fin qui, d’espace en espace, de temps en temps, se donne comme image de la Liberté la plus exacte.

   Cette image est belle car elle nous situe dans le plein d’une Métaphysique, d’une Philosophie, elle nous étonne et nous reconduit à la seule Question qui vaille :

 

QUI SOMMES-NOUS ?

 

   Toutes les interrogations qui en découlent ne sont que des conséquences, des hypostases de cette position essentielle face à l’exister. Cette image est forte pour la simple raison qu’elle s’imprime en nous avec la puissance d’un cyclone.

 

Là, au centre du corps qui est nôtre,

elle fera ses vastes marées,

ses flux et ses reflux,

 ses brusques équinoxes,

elle tracera en nous,

au pli intime de qui-nous-sommes,

ses méridiens les plus exacts,

elle tracera ses lignes de feu,

elle installera ses longues diaclases,

ses failles tectoniques,

elle fera surgir une lave

incandescente dont le feu,

jamais, ne s’altérera.

 

   L’Art en son geste le plus accompli a ceci de remarquable qu’il sème en nous d’irrémissibles germes, qu’il loge en nous quantité de spores, que ces germes et spores parcourent notre psyché à bas bruit, qu’un jour viendra où les épis seront mûrs, qu’il faudra moissonner, réduire en un prodigieux froment. Ce dernier sera pareil à un levain faisant gonfler la pâte de l’exister, lui donnant son plus bel essor, le délivrant du « péché » de la lourde matière (il n’était que véniel, mais combien réducteur !),

 

le lançant en plein ciel,

 là où soufflent les

vents de la liberté,

où brillent les

rayons de la joie,

où se diffuse le nectar

d’un mince bonheur.

  

   Oui, il y a bien des raisons d’être lyrique, de se dire en tant que pures délibérations de qui-nous-sommes, d’ouvrir la trappe de l’espoir et de déserter tous ces espaces clos, enduits de Noirceur et de porter au-devant de Soi, telle la flèche de l’arc tendu vers sa cible glorieuse, le trajet s’un Soi plus loin que Soi, autrement dit la pluralité lumineuse d’un SENS qui nous attend et s’impatiente de ceci.

 

Du Blanc au Noir,

du Noir au Blanc,

se dit la lisière,

se dit l’intervalle

d’une félicité.

Elle est en nous comme

la goutte est au ruisseau ;

le rayon au soleil ;

la brume au lac.

 

De ce constant clignotement,

de cette belle alternance

nous sommes les

 Gardiens privilégiés.

 Du Noir hissons le Blanc.

Du Blanc appelons le Noir.

Ainsi s’épanouissent,

depuis les éclatantes corolles,

les pétales de la signification !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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